Le Retour de Casanova
Le Retour de Casanova
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
– 57 – lait pourtant bien un lieu de repos, une patrie. Y en avait-il pour lui une autre que Venise ?
Depuis longtemps déjà à l’étranger il ne pouvait plus s’assurer un bonheur de quelque durée. Si parfois encore il trouvait la force d’en saisir un, il n’avait plus celle de le con-server. Son ascendant sur les êtres, hommes ou femmes, avait disparu. Là où il représentait un souvenir seulement, sa parole, sa voix, son regard, pouvaient encore fasciner : son présent n’exerçait plus aucune action. Il avait fait son temps. Pour la première fois il s’avouait, ce qu’il s’était appliqué avec tant de soin à se dissimuler, que même ses travaux lit-téraires, même son pamphlet contre Voltaire, en qui il avait mis sa suprême espérance, n’obtiendraient jamais un succès décisif, mondial. Pour cela aussi il était trop tard. Ah, si dans sa jeunesse il avait eu le loisir et la patience de s’adonner sé-rieusement à des travaux de ce genre, alors, il en était sûr, il aurait égalé les maîtres, les poètes et les philosophes, et de même comme financier, comme diplomate, il aurait, avec plus de prudence et de persévérance, atteint les sommets. Mais où était sa patience, où était sa prudence, où étaient tous ses beaux projets, dès que l’attirait une nouvelle aven-ture d’amour ? Des femmes partout, et toujours des femmes. Pour elles, à tout moment, il avait tout abandonné, pour de nobles femmes et pour de viles créatures, pour les passion-nées et pour les indifférentes, pour des vierges et pour des filles… pour une nuit sur une nouvelle couche d’amour il avait toujours sacrifié tous les honneurs de ce monde et toutes les béatitudes de l’autre. Mais regrettait-il ce qu’il avait pu laisser échapper dans son existence par cette éter-nelle poursuite, par cette impuissance à jamais, ou à toujours trouver, par ce va-et-vient éperdu du désir à la jouissance et de la jouissance au désir ? Non, il ne regrettait rien. Il avait vécu sa vie comme personne, et ne la vivait-il pas encore au-
– 58 – jourd’hui à sa manière ? Partout encore il trouvait des femmes sur son chemin, si elles ne devenaient pas folles de lui comme autrefois. Amélie ?… Il pouvait la prendre quand il voulait, sur l’heure, dans le lit de son mari ivre ; et l’aubergiste de Mantoue… n’était-elle pas éprise de lui comme elle l’eût été d’un joli garçon, tendrement, jalouse-ment ? Et la maîtresse de Perotti, cette femme au visage grê-lé mais au corps superbe,… grisée par le nom seul de Casa-nova, d’où semblaient jaillir sur elle, comme autant d’étincelles, les voluptés de mille nuits d’amour, ne l’avait-elle pas supplié de lui en accorder une seule, et ne l’avait-il pas dédaignée, en homme qui a encore le droit de choisir à son gré ? Marcolina… sans doute des femmes comme Mar-colina n’étaient plus pour lui. Mais l’aurait-elle jamais été ? Il y avait des femmes de ce genre, il en avait peut-être rencon-tré dans ses jeunes années, mais comme il en trouvait en même temps une autre plus facile, il ne s’était jamais attardé à soupirer en vain, ne fût-ce qu’un jour. Puisque Lorenzi lui-même n’avait pas réussi à la conquérir, puisqu’elle avait re-fusé la main de cet homme, aussi beau garçon et aussi ef-fronté qu’il était, lui Casanova, dans sa jeunesse… alors Marcolina était peut-être ce phénomène merveilleux, à l’existence duquel il n’avait jamais cru, la femme vertueuse. Là-dessus, il poussa un éclat de rire qui fit résonner toute la chambre. « Le maladroit, l’imbécile ! cria-t-il tout haut, comme il le faisait souvent dans ses monologues, il n’a pas su profiter de l’occasion, ou bien la marquise ne le lâche pas, ou bien il n’a pris celle-ci que parce qu’il n’a pu avoir Marco-lina, la savante, la philosophe ! » Et soudain une idée lui vint : « Je vais lui lire demain mon pamphlet contre Voltaire ! Elle est la seule qui soit vraiment capable de me com-prendre. Je la convaincrai et elle m’admirera. Bien entendu, elle m’admirera : « Parfait, Monsieur Casanova, votre style
– 59 – est des plus brillants, cher Monsieur ; parbleu, vous avez écrasé Voltaire, vous êtes un vieillard de génie ! » Et tout en parlant ainsi d’une voix sifflante il courait çà et là dans la chambre, comme dans une cage. Il était soulevé d’une fureur prodigieuse contre Marcolina, contre Voltaire, contre lui-même, contre le monde entier. Il dut se faire violence pour ne pas hurler. Il finit par se jeter sur le lit, tout habillé, et là, étendu, les yeux grands ouverts et fixés au plafond, il voyait, par places, briller à la lueur des bougies des fils d’argent qui étaient des toiles d’araignées. Puis, comme il lui arrivait sou-vent avant de s’endormir, après des soirées de jeu, il vit défi-ler des cartes devant lui à une vitesse fantastique, et sombra enfin dans un sommeil sans rêve qui ne dura, il est vrai, pas longtemps.
Réveillé, il prêta l’oreille au mystérieux silence dont il était enveloppé. Au sud et à l’est, les fenêtres de sa tour étaient ouvertes, et du jardin et des champs montaient de vagues et doux parfums, de la campagne s’élevaient ces bruits indistincts qu’apporte le jour naissant. Il se sentit in-capable de rester plus longtemps tranquille : un désir impé-rieux de changer de place le poussa dehors. Le chant des oi-seaux l’invitait à sortir, les souffles frais du matin lui cares-saient le front. Il ouvrit doucement la porte et descendit l’escalier avec précaution ; grâce à son adresse, tant de fois éprouvée, il réussit à ne pas faire craquer sous ses pas les marches de bois, puis l’escalier de pierre le conduisit au rez-de-chaussée et, à travers la salle à manger, où des verres à demi pleins couvraient encore la table, il gagna le jardin. Mais ses pas firent crier le gravier, et il se hâta de marcher sur la prairie qui, dans la première lueur de l’aube, s’étendait à perte de vue. Puis il se glissa dans l’allée, du côté où il
– 60 – pourrait voir la fenêtre de Marcolina. Elle était toujours fer-mée, grillagée, voilée d’un rideau. À cinquante pas à peine de la maison, il s’assit sur un banc de pierre. Il entendit rouler une voiture derrière le mur du jardin, puis ce fut de nouveau le silence. Au fond de la prairie flottait une légère vapeur grise, comme s’il y avait eu là un étang à peine visible, aux contours indécis. Casanova revit encore cette nuit de sa jeu-nesse dans le couvent de Murano – ou dans quelque autre parc – ou était-ce une autre nuit… il ne savait plus laquelle… peut-être étaient-ce des centaines de nuits qui dans son sou-venir se fondaient en une seule, comme maintes fois des cen-taines de femmes qu’il avait aimées dans sa mémoire n’en faisaient plus qu’une qui, telle une énigme, flottait devant ses sens incertains. Une nuit ne ressemblait-elle pas finalement à une autre ? Et une femme à une autre ? Surtout quand tout était fini. Et ce mot « fini » ne cessait de lui marteler les tempes, comme s’il devait être désormais le battement même de son existence manquée.
Il crut entendre un léger frôlement derrière lui, le long du mur… Ou n’était-ce qu’un écho ? Non, le bruit venait de la maison. La fenêtre de Marcolina s’ouvrit tout à coup, le grillage fut repoussé, le rideau tiré : sur le fond obscur de la chambre se détacha une silhouette : c’était Marcolina qui, en chemise de nuit blanche, fermée jusqu’au cou, s’approchait de l’appui comme pour respirer l’air pur de l’aube. Casanova s’était vivement glissé derrière le banc, et, par-dessus le dos-sier, à travers les branches d’arbres, il regardait, fasciné, Marcolina dont le regard, en apparence sans pensée et sans but précis, plongeait dans le demi-jour du jardin. Au bout de quelques secondes seulement, son être encore somnolent pa-rut rassembler sa vigueur dans ses yeux qu’elle promena len-
– 61 – tement à droite et à gauche. Puis elle se pencha en avant, comme si elle cherchait quelque chose par terre, et aussitôt leva la tête vers une fenêtre de l’étage supérieur. Ensuite elle resta de nouveau un moment immobile, appuyée des deux mains aux côtés de la croisée, comme clouée à une croix in-visible. Alors seulement Casanova put lire clairement sur ses traits sommeillants, comme s’ils étaient soudain éclairés par une lumière intérieure. Un sourire se joua sur sa bouche et s’y figea brusquement. Elle laissa retomber ses bras, ses lèvres remuèrent de façon étrange, comme si elle murmurait une prière, son regard scruta encore longuement le jardin, elle fit un bref signe de tête, et au même moment, quelqu’un qui devait jusque-là être accroupi à ses pieds, sauta dehors… Lorenzi. Il vola plus qu’il ne courut à travers le gravier jusqu’à l’allée, la traversa à dix pas de Casanova, qui, couché sous le banc, retenait son haleine, parcourut toujours cou-rant l’étroite bande de gazon qui longeait le mur de ce côté et disparut. Casanova entendit grincer une porte, – celle, sans doute, par laquelle il était rentré la veille avec Olivo et le marquis, – puis tout redevint silencieux. Pendant tout ce temps, Marcolina était restée là, immobile : dès qu’elle sut Lorenzi en sûreté, elle respira profondément, ferma fenêtre et grillage, le rideau retomba comme de lui-même, et tout redevint tel qu’avant… sauf qu’entre-temps, le jour comme s’il n’avait plus de raison pour s’attarder, s’était levé sur la maison et sur le jardin.
Casanova était toujours couché sous le banc, les bras étendus. Un instant après, il s’éloigna en rampant, jusqu’au milieu de l’allée, puis, toujours à quatre pattes, jusqu’à un endroit où on ne pouvait le voir ni de la fenêtre de Marcolina ni d’aucune autre. Alors il se releva, le dos endolori, s’étira et reprit enfin conscience, redevint lui-même, comme si, de chien battu qu’il était tout à l’heure, il se métamorphosait en
– 62 – homme – en homme condamné à recevoir des coups, qui ne seraient pas une souffrance physique mais une profonde hu-miliation. « Pourquoi, se disait-il, ne suis-je pas allé à la fe-nêtre pendant qu’elle était encore ouverte ? Pourquoi n’ai-je pas sauté dans la chambre ? Aurait-elle pu résister, – aurait-elle osé – cette hypocrite, cette menteuse, cette fille ? » Et il continuait à l’injurier, comme s’il en avait le droit, comme si elle lui avait promis fidélité et l’avait trompé. Il se jurait de lui demander raison, face à face, de lui lancer en pleine fi-gure, devant Olivo, devant Amélie, devant le Marquis, l’abbé, la servante et les valets, qu’elle n’était qu’une éhontée petite grue et rien de plus. Et comme pour s’y entraîner, il se re-mémorait dans tous les détails ce qu’il venait de voir, il en ajoutait même comme à plaisir, pour la rabaisser encore plus : qu’elle s’était tenue à la fenêtre toute nue, et que, sous les souffles du matin, elle s’était fait caresser par son amant comme une impudique. Quand il eut ainsi un peu apaisé le plus violent de sa rage, il se mit à réfléchir : n’y avait-il pas un meilleur parti à tirer de ce qu’il savait ? Ne tenait-il pas maintenant Marcolina en son pouvoir ? Ne pourrait-il pas ob-tenir par des menaces les faveurs qu’elle ne lui aurait pas ac-cordées de son plein gré ? Mais ce projet infâme s’évanouit aussitôt, moins parce que Casanova en reconnut la bassesse que parce qu’il en vit l’inutilité dans le cas présent. Que pourraient faire ses menaces à Marcolina, qui n’avait de comptes à rendre à personne, qui, en somme, était assez fine mouche pour le chasser, s’il lui en prenait fantaisie, comme un calomniateur ? Et si même elle était prête, – chose infini-ment peu probable, il le sentait – à acheter le secret de sa liaison avec Lorenzi en se donnant à Casanova, est-ce qu’une volupté ainsi extorquée ne deviendrait pas une torture in-nommable pour lui qui, quand il aimait, aspirait cent fois
– 63 – plus à donner du bonheur qu’à en recevoir ? Est-ce que cela ne pourrait pas le pousser à la folie, au suicide ?
Il se trouva soudain devant la porte du jardin : elle était fermée à clef. Ainsi Lorenzi en avait une clef ! Mais alors qui donc – cette idée lui traversa l’esprit – qui donc était parti au grand trot dans la nuit quand Lorenzi avait quitté la table de jeu ? Un valet aposté, probablement. Casanova eut malgré lui un sourire de satisfaction… ils étaient dignes l’un de l’autre, Marcolina et Lorenzi, la philosophe et l’officier : ils avaient une belle carrière devant eux. Quel sera le prochain amant de Marcolina ? se demanda-t-il. Le professeur de Bo-logne chez qui elle habite ? Imbécile que je suis ! Il y a long-temps qu’il l’a été. Qui encore ? Olivo ? L’abbé ? Pourquoi pas ? Ou bien ce jeune valet qui hier, à notre arrivée, se te-nait sur la porte, les yeux écarquillés ? Tous ! Je le sais, moi, mais Lorenzi ne s’en doute pas, c’est l’avantage que j’ai sur lui.
Pourtant dans son for intérieur, il était persuadé que Lo-renzi était le premier amant de Marcolina, bien mieux, il soupçonnait que c’était la première nuit qu’elle lui accordait ; cela ne l’empêchait cependant pas, tout en longeant le mur du jardin, de poursuivre dans sa tête des images malveil-lantes et lascives. Il se retrouva bientôt devant la porte de la salle à manger qu’il avait laissée ouverte et songea qu’il ne lui restait plus qu’une chose à faire : remonter dans sa tour sans se faire voir ni entendre. Il y grimpa donc avec toutes les précautions possibles et, arrivé dans sa chambre, se lais-sa tomber sur la chaise devant la table, où les feuillets de son manuscrit semblaient attendre son retour. Machinalement, il jeta les yeux sur la dernière phrase qu’il avait laissée inache-
– 64 – vée et il lut : « Voltaire sera immortel, certes, mais il aura payé cette immortalité de son âme immortelle : l’ironie a consumé son cœur comme le doute son âme, et ainsi… » À ce moment, les rayons rougeâtres du soleil matinal pénétrè-rent dans la pièce, si bien que le feuillet qu’il tenait à la main se mit à flamboyer ; vaincu, brisé, il le reposa sur les autres. Brusquement il se sentit les lèvres sèches et se versa un verre d’eau : elle était tiède et douceâtre. Dégoûté, il tourna la tête : du miroir accroché au mur au-dessus de la commode le regardait un vieux visage blême, aux cheveux en désordre et qui pendaient sur le front. Se complaisant à se torturer lui-même, il laissa tomber les coins de sa bouche, comme s’il s’agissait de jouer sur la scène un rôle imbécile, se passa les mains dans les cheveux pour les ébouriffer encore plus, tira la langue à son image, se lança à lui-même, d’une voix en-rouée à dessein, une série d’injures niaises, et pour finir, comme un enfant mal élevé, jeta à terre les feuilles de son manuscrit. Puis il se remit à outrager Marcolina, et après l’avoir accablée des noms les plus orduriers, il siffla entre ses dents : « Est-ce que tu te figures que le plaisir dure long-temps ? Tu grossiras et tu deviendras une vieille toute ridée, comme les autres femmes qui auront été jeunes, avec toi – une vieille aux seins flasques, aux cheveux gris et secs, éden-tée et malodorante… et finalement tu mourras. Et tu pourri-ras, en proie aux vers. » Pour tirer d’elle une dernière ven-geance, il chercha à se la représenter morte. Il la voyait, vê-tue de blanc, dans son cercueil ouvert, mais il était incapable d’imaginer en elle aucun signe de décomposition : au con-traire, sa beauté vraiment supraterrestre éveilla en lui une frénésie nouvelle. Les yeux clos, il voyait le cercueil se trans-former en lit nuptial : Marcolina y était étendue souriante, les yeux étincelants ; et, de ses fines mains blanches, comme par bravade, elle déchirait l’étoffe blanche sur ses seins délicats.
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Mais quand, les bras tendus, il voulut se jeter sur elle, l’étreindre, la vision s’évanouit… On frappa à la porte : il sursauta dans son demi-sommeil… Olivo était devant lui.
— Comment, déjà au travail ?
— J’ai l’habitude, répondit Casanova, qui s’était aussitôt ressaisi, de consacrer à écrire la première partie de la mati-née. Quelle heure peut-il bien être ?
— Huit heures, le déjeuner est servi au jardin : dès qu’il vous plaira, Chevalier, nous partirons pour le couvent. Mais que vois-je, le vent a éparpillé vos feuillets.
Et il se mit en devoir de les ramasser. Casanova le laissa faire : il s’était approché de la fenêtre, et regardait, rangées autour de la table qu’on avait dressée sur la prairie, dans l’ombre, et toutes vêtues de blancs, Amélie, Marcolina et les trois petites filles. Elles lui crièrent bonjour. Il ne voyait que Marcolina, qui lui souriait amicalement en levant sur lui ses yeux clairs : une assiette de raisins précoces sur les genoux, elle les mangeait grain par grain. Mépris, colère, haine, tout fondit dans le cœur de Casanova : il ne savait plus qu’une chose : il l’aimait. Enivré par la vue de la jeune fille, il se reti-ra dans la chambre, où Olivo, toujours à genoux par terre, continuait à ramasser les feuillets épars sous la table et sous la commode ; Casanova le pria de ne pas se donner tant de mal et de le laisser seul afin qu’il pût se préparer pour la promenade.
— Rien ne nous presse, dit Olivo tout en époussetant son pantalon, nous serons facilement de retour pour le dé-jeuner de midi. D’ailleurs, le marquis nous demande de commencer à jouer de bonne heure dans l’après-midi ; il a
– 66 – besoin, paraît-il, d’être rentré chez lui avant le coucher du soleil.
— Cela m’est bien égal, dit Casanova en train de ranger ses feuilles dans sa serviette, car je ne jouerai certainement pas.
— Vous jouerez, déclara Olivo d’un ton décidé qui n’était guère dans ses habitudes, et il posa sur la table un rouleau de pièces d’or.
« Ma dette, Chevalier ; je la paie un peu plus tard, mais de tout cœur et avec reconnaissance… Casanova eut un geste de refus.
« Il faut accepter, insista Olivo, si vous ne voulez pas m’offenser profondément ; d’ailleurs Amélie a fait cette nuit à votre sujet un rêve qui vous convaincra… Mais elle vous le racontera elle-même… Et il disparut vivement.
Casanova cependant compta les pièces d’or : il y en avait cent cinquante, exactement la somme que quinze ans plus tôt il avait donnée… au fiancé, à la fiancée ou à sa mère ?… il ne le savait plus au juste. « Le plus sage, se di-sait-il, serait d’empocher l’argent, de prendre congé et de quitter la maison, sans revoir Marcolina si possible. Mais ai-je jamais obéi à la raison ? Ne m’est-il pas entre-temps arrivé des nouvelles de Venise ?… Ma brave hôtesse m’a bien pro-mis de me les faire parvenir sur-le-champ…
La servante avait apporté une grande cruche pleine d’une eau de source glacée, et Casanova se rafraîchit en se lavant tout le corps, puis il mit son meilleur costume, un ha-bit de cérémonie en quelque sorte, qu’il aurait déjà revêtu la veille au soir s’il avait trouvé le temps de se changer ; mais il était bien aise maintenant de paraître devant Marcolina dans
– 67 – une tenue plus élégante que la veille, sous un nouvel aspect, pour ainsi dire.
C’est sous un habit de soie, gris, tout brodé et garni de larges dentelles espagnoles, un gilet jaune et une culotte de soie cerise, avec une allure noble sans trop de fierté, un sou-rire supérieur mais gracieux sur les lèvres, et dans les yeux le feu d’une jeunesse impérissable, qu’il fit son entrée dans le jardin. Mais à sa grande déception, il n’y trouva d’abord qu’Olivo qui l’invita à s’asseoir à côté de lui et à partager son modeste repas. Casanova se régala de lait, de beurre, d’œufs frais et de pain blanc, après quoi il goûta des pêches et du raisin qui lui parurent les plus délicieux qu’il eût jamais mangés. Les trois petites filles arrivèrent en courant à travers la prairie. Casanova les embrassa, et à la plus grande il fit quelques légères caresses dans le genre de celles qu’elle avait reçues la veille de l’abbé, et les étincelles qu’elles allu-mèrent dans les yeux de la petite n’étaient pas de celles qu’excite un simple et innocent jeu d’enfant. Olivo était ravi de voir comme le chevalier savait bien prendre ses fillettes.
— Et vous voulez vraiment nous quitter demain ? de-manda-t-il d’un air timide et tendre à la fois.
— Ce soir, dit Casanova, mais avec un clignement d’yeux plaisant. Vous savez, mon brave Olivo, les sénateurs de Venise…
— Ne méritent pas vos égards, interrompit Olivo. Faites-les attendre un peu, restez avec nous jusqu’à après-demain… Non, une semaine.
Casanova secoua la tête, tout en prenant par les mains la petite Teresina, prisonnière entre ses genoux. Elle se dé-gagea doucement, avec un sourire qui n’avait plus rien
– 68 – d’enfantin, au moment où Amélie et Marcolina sortaient de la maison, ayant jeté sur leurs robes claires, la première un châle noir, la seconde un blanc. Olivo les invita à joindre leurs prières aux siennes.
— C’est impossible, déclara Casanova en exagérant la dureté de sa voix et de son accent, car ni l’une ni l’autre ne trouvaient un mot pour soutenir Olivo.
— Avez-vous bien avancé votre travail cette nuit, Che-valier ? demanda Marcolina, tandis qu’ils gagnaient la porte par l’allée de marronniers. Mon oncle nous a raconté qu’il vous avait trouvé ce matin encore à la besogne.
Casanova songeait déjà à lui faire une réponse mordante et à double entente, pour la confondre sans se trahir lui-même, mais il retint son trait malicieux, estimant que la hâte pourrait être nuisible. Il répondit poliment qu’il n’avait fait que quelques retouches suggérées par leur entretien de la veille. Ils s’installèrent dans l’affreuse voiture, confortable encore que mal rembourrée, Casanova en face de Marcolina, Olivo en face de sa femme, mais le véhicule était si vaste, qu’en dépit des cahots, il ne pouvait y avoir aucun contact involontaire entre les occupants. Casanova pria Amélie de lui raconter son rêve. Elle lui sourit amicalement, presque avec bonté : il n’y avait plus sur son visage la moindre trace de ressentiment ou de colère. Et elle commença :
— Je vous voyais passer, Casanova, dans un magnifique carrosse attelé de six chevaux noirs, devant un bâtiment en pierres claires. Puis la voiture s’arrêta, sans que je susse en-core qui était dedans : alors vous êtes descendu, vêtu d’un merveilleux habit de gala, blanc brodé d’or, presque plus beau encore que celui que vous avez aujourd’hui (elle mettait dans son ton une nuance de moquerie amicale) et vous por-
– 69 – tiez, oui vraiment vous aviez cette même fine chaîne d’or que je vous vois ce matin pour la première fois. (Cette chaîne, avec une montre en or et une tabatière également en or et ornée de pierres précieuses, avec laquelle jouait précisément Casanova, c’étaient les derniers bijoux de quelque valeur qu’il eût réussi à garder.) Un vieux mendiant ouvrit la por-tière… c’était Lorenzi ; vous, au contraire, Casanova, vous étiez jeune, tout jeune, encore plus que dans le temps… (Elle dit « dans le temps » sans se troubler de ce que ce simple mot ramenait autour d’elle tout un vol de souvenirs). Vous saluiez de tous côtés, et pourtant on ne voyait personne, et vous franchissiez la porte. Elle se referma violemment der-rière vous, – était-ce le vent ou Lorenzi qui l’avait poussée, je n’en savais rien – si violemment que les chevaux, effrayés, s’emballèrent. Alors j’entendis des cris qui venaient des rues voisines, comme si des gens cherchaient à se sauver – puis tout redevint silencieux. Cependant vous apparaissiez à une fenêtre de la maison, qui était, je le savais, alors une maison de jeu, et vous adressiez des saluts de tous les côtés, bien qu’il n’y eût personne là. Puis vous regardiez par-dessus votre épaule, comme s’il y eut eu quelqu’un dans la pièce derrière vous, mais je savais que là non plus il n’y avait per-sonne. Soudain, je vous aperçus à une autre fenêtre, à l’étage au-dessus où vous faisiez exactement la même chose, puis plus haut encore, toujours plus haut, comme si l’édifice s’élevait indéfiniment : et de partout vous adressiez des sa-luts, et vous parliez avec des gens qui étaient derrière vous, mais en réalité il n’y avait personne. Quant à Lorenzi, il gra-vissait sans cesse les escaliers à votre poursuite, sans vous atteindre : c’est que vous n’aviez pas pensé à lui faire l’aumône ».
— Et après ? demanda Casanova, quand Amélie se tut.
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— Il y eut encore toutes sortes de choses, mais je les ai oubliées, dit-elle.
Casanova était déçu : à sa place il aurait essayé, comme il faisait toujours en pareil cas, qu’il s’agît de rêves ou de réa-lités, de donner une conclusion un sens à l’histoire. Il remar-qua un peu d’agacement :
— Comme le rêve intervertit les rôles : moi, jeune et riche, et Lorenzi vieux mendiant.
— La fortune de Lorenzi, dit Olivo, ne va pas bien loin : son père est assez à son aise, il est vrai, mais il n’est pas en très bons termes avec son fils.
Et sans avoir à poser de questions, Casanova apprit qu’on devait la connaissance de Lorenzi au marquis : un beau jour, il y avait de cela quelques semaines, il l’avait tout simplement amené chez Olivo. Quels étaient les rapports du jeune officier avec la marquise, ce n’était pas avec un con-naisseur comme le chevalier qu’il était nécessaire de mettre les points sur les i : d’ailleurs, puisque le mari n’y trouvait rien à redire, ce n’était pas à un étranger à s’en inquiéter.
— Le marquis est-il aussi consentant que vous paraissez le croire, Olivo ? J’en doute. L’avez-vous pas remarqué avec quel mélange de mépris et de fureur il traite le jeune homme ? Je ne jurerais pas que cette histoire finira bien.
Même à ces mots le visage, l’attitude de Marcolina ne laissèrent rien paraître de ses sentiments. Parfaitement indif-férente en apparence à tout ce qui se disait de Lorenzi, elle semblait toujours sous le charme du paysage. À travers un bois d’oliviers et de chênes verts on gravissait un chemin en
– 71 – pente douce qui zigzaguait sans cesse ; comme, à un tour-nant, les chevaux ralentissaient encore leur trot, Casanova préféra descendre pour marcher à côté de la voiture. Marco-lina parlait des ravissants environs de Bologne et des pro-menades qu’elle aimait à y faire à la tombée du jour, avec la fille du professeur Morgagni. Elle annonçait aussi son inten-tion d’aller l’année suivante en France, pour faire la connais-sance de l’illustre mathématicien Saugrenue, de l’Université de Paris, avec lequel elle était déjà en correspondance.
— Peut-être m’accorderai-je le plaisir, dit-elle avec un sourire, de passer par Ferney pour y apprendre, de la bouche même de Voltaire, l’accueil qu’il aura fait aux attaques de son redoutable contradicteur, le Chevalier de Seingalt.
La main sur la portière de la voiture, tout près du bras de Marcolina, dont la manche lui effleurait les doigts, Casanova répondit froidement :
— Il ne s’agit pas tant de l’accueil que fera Monsieur de Voltaire à mon ouvrage que celui que lui réservera la postéri-té, car elle seule aura le droit de porter un jugement définitif.
— Vous croyez donc, répliqua Marcolina avec un grand sérieux, que les problèmes dont nous parlons pourront un jour avoir une solution définitive ?
— Voilà une question qui m’étonne dans votre bouche, Marcolina, car vos opinions philosophiques, ou, si j’ose ici risquer ce mot, religieuses, – qui ne sont, à mon sens, nulle-ment indiscutables, – me paraissaient bien enracinées dans votre âme – si vous admettez l’existence de l’âme.
Marcolina, sans faire attention aux pointes que conte-naient ces paroles, contemplait tranquillement le ciel qui
– 72 – s’étendait, bleu sombre, au-dessus de la cime des arbres et répondit :
— Bien souvent, et surtout par des jours comme celui-ci – et dans ce mot Casanova l’initié, et lui seul, entendit vibrer comme le tressaillement profond d’un cœur qui s’éveille – bien souvent, il me semble que ce qu’on appelle religion et philosophie n’est qu’un cliquetis de mots, plus nobles sans doute, mais aussi dénués de sens que tous les autres. Il nous sera toujours refusé de comprendre l’infini et l’éternité, notre route nous mène de la naissance à la mort, que nous reste-t-il donc à faire sinon de vivre suivant la loi qui est gravée en chacun de nous… où contre cette loi ? Car la révolte vient également de Dieu, comme la soumission.
Olivo levait les yeux sur sa nièce avec une admiration craintive, puis les tournait anxieusement sur Casanova qui, lui, cherchait une riposte pour prouver à Marcolina qu’elle affirmait et niait Dieu pour ainsi dire dans le même moment – ou que pour elle Dieu et le diable ne faisaient qu’un – mais il n’avait à opposer au sentiment de la jeune fille, il le sentait, que des paroles creuses, et il n’en trouvait même pas. Pour-tant l’expression étrange qui lui décomposait la figure réveil-la sans doute chez Amélie le souvenir de ses menaces de la veille, et elle se hâta de déclarer.
— Et pourtant Marcolina est pieuse, vous pouvez m’en croire, Chevalier.
Marcolina souriait, absente.
— Nous le sommes tous à notre manière, dit Casanova par politesse, en regardant devant lui.
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Brusquement, à un détour du chemin, le monastère se dressa devant eux. Par-dessus le haut mur d’enceinte s’élevaient les cimes effilées des cyprès. Au roulement de la voiture la porte s’était ouverte et un portier, à la longue barbe blanche, salua respectueusement les visiteurs et les fit entrer.
À travers les arcades d’un cloître, d’où la vue entre les colonnes s’étendait sur les verdures sombres d’un jardin en pleine croissance, ils se dirigèrent vers le couvent propre-ment dit : ses murs gris, sans aucun ornement, qui faisaient songer à une prison, avaient un aspect froid et peu hospita-lier. Olivo tira le cordon de la cloche : un son strident déchira l’air et s’évanouit aussitôt. Une nonne, strictement voilée vint leur ouvrir et, sans un mot, conduisit les visiteurs dans un vaste parloir nu que meublaient seulement quelques chaises de bois. À l’une des extrémités, la pièce était fermée par une lourde grille de fer, au-delà de laquelle tout était noyé dans une obscurité mystérieuse. Le cœur plein d’amertume Casanova songea à cette aventure, qui au-jourd’hui encore lui semblait une de ses plus merveilleuses, et qui avait débuté dans un décor tout semblable : devant sa mémoire se dressèrent les figures des deux religieuses de Murano qui s’étaient rencontrées en amies dans leur amour pour lui, et lui avaient fait connaître ensemble des heures de volupté incomparables. Quand Olivo se mit, à voix basse, à parler de la sévère discipline à laquelle étaient soumises les sœurs, qui, une fois qu’elles avaient pris l’habit, ne devait plus laisser voir leur visage à aucun homme et étaient con-damnées au silence perpétuel, un sourire se joua une se-conde sur les lèvres de Casanova.
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L’abbesse se tenait au milieu d’eux, comme surgie sou-dain des ténèbres. Elle salua ses hôtes sans prononcer un mot, et elle reçut les remerciements que lui adressait Casa-nova pour son accueil avec une inclinaison pleine de bonté de sa tête voilée, mais quand Marcolina voulut lui baiser la main, elle la serra dans ses bras. Puis elle les invita tous du geste à la suivre et, à travers une petite pièce voisine, les conduisit dans une galerie qui courait tout autour d’un jardin fleuri. Contrairement à celui du dehors, resté inculte, celui-ci semblait cultivé avec un soin tout particulier : de nom-breuses et riches plates-bandes offraient dans le soleil une symphonie merveilleuse de couleurs éblouissantes ou atté-nuées. Mais les parfums brûlants, presque enivrants, qui s’exhalaient des calices des fleurs, formaient un mélange ex-traordinaire auquel Casanova ne trouvait rien à comparer dans ses souvenirs. Il allait en dire un mot à Marcolina quand il s’aperçut que c’était d’elle que montait cette odeur mystérieuse qui éveillait le cœur et les sens : elle avait mis sur son bras le châle qui lui couvrait jusque-là les épaules, et c’est de l’échancrure de son corsage qu’émanait le parfum de son corps qui se mêlait, comme celui d’une autre fleur, mais plus rare, à celui de ces milliers de corolles.
L’abbesse toujours muette menait ses visiteurs entre les plates-bandes par d’étroites allées qui faisaient cent détours comme un gracieux labyrinthe. Sa démarche légère et rapide trahissait la joie qu’elle éprouvait à faire admirer à d’autres la beauté multicolore de son jardin, et, comme si elle eût voulu les étourdir, elle allait devant eux, toujours plus vite, telle la conductrice d’une ronde joyeuse. Puis soudain – et Casanova eut l’impression qu’il se réveillait d’un rêve confus – ils se retrouvèrent tous dans le parloir. Au-delà de la grille
– 75 – flottaient des formes : nul n’eût pu dire si c’étaient trois, cinq ou vingt femmes voilées qui erraient çà et là derrière ces bar-reaux serrés, comme des fantômes effarouchés, et seul l’œil perçant de Casanova pouvait, dans ces ténèbres épaisses, reconnaître des silhouettes humaines. L’abbesse conduisit ses hôtes à la porte et leur indiqua d’un signe qu’elle les con-gédiait, puis elle disparut brusquement avant même qu’ils eussent pu lui adresser leurs remerciements. Soudain, comme ils allaient quitter la pièce, une voix de femme reten-tit derrière la grille : « Casanova ! » rien que ce nom, mais l’accent était tel qu’il n’imaginait pas l’avoir jamais entendu. Qui donc avait brisé le vœu sacré ? Une femme jadis aimée de lui, ou une qu’il n’avait jamais vue ? Ce qui vibrait dans cette voix, était-ce la félicité d’un revoir inattendu, la douleur d’une perte irréparable ou la plainte d’un cœur qui voyait se réaliser si tard et si vainement l’ardent désir des jours loin-tains ? Casanova était incapable de l’expliquer, il ne savait qu’une chose : son nom, que tant de fois la tendresse avait murmuré, tant de fois balbutié la passion, tant de fois crié la volupté, avait aujourd’hui pour la première fois pénétré jusqu’à son cœur avec le plein accent de l’amour. Mais pour cette raison même toute curiosité lui eût paru coupable et inutile, et c’est sur un secret dont il ne devait jamais ré-soudre le mystère que la porte se referma. Si les autres ne s’étaient, par des regards furtifs et inquiets, donné à com-prendre qu’eux aussi avaient entendu cet appel, chacun se serait cru pour sa part victime d’une hallucination. Personne ne prononça une parole pendant qu’en traversant le cloître on regagnait la porte. Casanova marchait le dernier la tête baissée, comme après un adieu suprême.
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Le portier, qui les attendait, reçut son obole et les visi-teurs remontèrent dans leur voiture qui reprit aussitôt le chemin de la maison. Olivo semblait gêné et Amélie absor-bée, Marcolina par contre tout à fait calme, et, avec une in-tention trop marquée, à ce qu’il sembla à Casanova, elle s’efforça d’entraîner Amélie dans une conversation sur des questions de ménage, mais ce fut Olivo qui dut lui répondre. Bientôt Casanova se mêla à l’entretien : il s’entendait fort bien à tout ce qui concernait la cave et la cuisine et ne voyait aucun motif pour ne pas étaler ses connaissances en ces ma-tières comme une nouvelle preuve de son universalité. Amé-lie à son tour s’arracha à sa rêverie : après l’aventure presque fantastique, et pourtant si angoissante qu’ils ve-naient de vivre, ils paraissaient tous, et surtout Casanova, heureux de respirer de nouveau une atmosphère si banale et si terre à terre. Quand la voiture fit halte devant la maison d’Olivo, d’où s’échappait vers eux l’odeur engageante du rôti et de toutes sortes d’épices, Casanova était en pleine des-cription d’un appétissant pâté polonais, et Marcolina, pour le flatter, l’écoutait avec toute l’aimable attention d’une bonne ménagère.
Il se mit à table avec tout le monde et son humeur était si apaisée, presque si joyeuse qu’il s’en étonnait le premier. Il se mit même à faire à Marcolina une cour enjouée et plai-sante, comme il sied à un homme bien élevé d’un certain âge à l’égard d’une jeune fille de bonne famille bourgeoise. Elle s’y prêta de bonne grâce et répondit à ses galanteries avec une extrême gentillesse. Il avait grand-peine à se figurer que sa voisine, si comme il faut, était cette même Marcolina qu’il avait cette nuit même vue à sa fenêtre, tandis que de sa chambre s’enfuyait un jeune officier, qui, la minute d’avant, la serrait certainement dans ses bras. Bien difficile d’admettre que cette frêle jeune fille, qui aimait à se rouler
– 77 – dans l’herbe avec des fillettes, entretenait une correspon-dance savante avec le fameux Saugrenue, de Paris… et il s’en voulait en même temps de cette pauvreté d’imagination. N’avait-il pas mille fois constaté que dans l’âme de tout être vraiment vivant peuvent coexister et faire bon ménage des éléments non seulement divers, mais encore en apparence incompatibles ? Lui-même, tout à l’heure encore remué jusqu’au fond de l’âme, désespéré, prêt au mal, n’était-il pas en ce moment doux, plein de bonté et disposé à faire de si joyeuses plaisanteries que les petites filles d’Olivo en étaient à chaque instant secouées de rire ? Seule une faim extraordi-naire, presque bestiale, qui s’emparait toujours de lui après les émotions violentes, lui prouvait que tout en lui n’était pas encore rentré dans l’ordre.
Au dessert, la servante apporta une lettre qu’un exprès, arrivant de Mantoue, venait de lui remettre pour Monsieur le Chevalier. Olivo, remarquant que Casanova pâlissait d’émotion, ordonna de donner à déjeuner au messager, puis dit à son ami :
— Ne vous gênez pas, Chevalier, lisez tranquillement votre lettre.
— Avec votre permission, répliqua Casanova, et, se le-vant de table après une légère inclination de la tête, il s’approcha de la fenêtre et rompit le cachet avec une indiffé-rence bien jouée. La lettre était du sieur Bragadino, un ami de son père, qu’il connaissait depuis sa jeunesse, vieux gar-çon maintenant octogénaire et depuis dix ans membre du Grand Conseil, qui semblait défendre à Venise la cause de Casanova avec plus de zèle que ses autres protecteurs. Cette
– 78 – lettre fort aimable, mais d’une écriture un peu tremblée, di-sait ceci :
« Mon cher Casanova,
« Il m’est enfin possible, et cela me réjouit fort, de vous donner une nouvelle qui, je l’espère, comblera vos désirs. Dans sa dernière séance, tenue hier, le Grand Conseil se dé-clare prêt à autoriser votre retour à Venise, bien plus il sou-haite que vous hâtiez ce retour autant que possible, car on a l’intention d’avoir recours très prochainement à cette active reconnaissance que vous avez manifestée dans de nom-breuses lettres. Peut-être ne savez-vous pas, mon cher ami, – il y a si longtemps que nous sommes privés de votre pré-sence – que dans ces derniers temps la situation intérieure, tant politique que morale, de notre chère patrie, est devenue assez critique. Il existe des associations secrètes pour com-battre notre constitution, et même, à ce qu’il semble, faire une révolution par les armes. Tout naturellement ce sont sur-tout des libres-penseurs, des éléments irreligieux, et à tous les points de vue révoltés, qui font partie de ces associations, – on pourrait dire plus brutalement de ces conspirations. Sur les places publiques, dans les cafés, sans parler des maisons particulières, se tiennent, nous le savons, les propos les plus violents, – véritables complots de haute trahison. Mais il est infiniment rare que l’on puisse prendre les gens sur le fait ou avoir contre eux des preuves irrécusables ; en effet, certains aveux, arrachés par la torture, se sont révélés ensuite si peu dignes de foi que quelques membres de notre Grand Conseil se sont prononcés pour qu’on renonce à l’avenir à une mé-thode d’interrogation si cruelle, et qui en outre aboutit sou-vent à l’erreur. Sans doute il ne manque pas de gens qui se
– 79 – mettent volontiers au service du gouvernement pour l’aider à maintenir l’ordre et à assurer le bien public, mais la plupart de ces gens-là sont précisément trop connus comme loyaux partisans de la constitution actuelle pour qu’on se laisse aller devant eux à quelque remarque imprudente, encore moins à des propos de haute trahison. Eh bien, dans la séance d’hier, un sénateur, que je préfère ne pas nommer pour le moment, émit l’opinion suivante : un homme qui aurait la réputation de ne pas s’embarrasser de principes moraux et d’être un libre-penseur, bref, un homme comme vous, Casanova, dès qu’il reparaîtrait à Venise, devrait, sans aucun doute, et pré-cisément dans les milieux suspects dont nous parlons, ga-gner aussitôt la sympathie et, avec un peu d’adresse, inspirer bientôt une confiance absolue. À mon avis, nécessairement, et comme en vertu d’une loi naturelle, se rassembleraient au-tour de vous ces éléments que, dans le zèle inlassable pour le bien de l’État, le Grand Conseil a par-dessus tout à cœur de rendre inoffensifs et de châtier de façon exemplaire. Ainsi, mon cher Casanova, vous nous donneriez non seulement une preuve de votre ardeur patriotique, mais encore une marque évidente de votre reniement complet de ces tendances que vous avez jadis dû expier sous les plombs – durement, sans doute, mais non sans justice : vous le reconnaissez vous-même aujourd’hui, si nous en croyons vos lettres. Il vous suf-firait pour cela, aussitôt après votre retour, de vous mettre en relation, dans le sens indiqué plus haut, avec ces éléments que nous avons suffisamment caractérisés, d’avoir avec eux des rapports amicaux, en homme qui partage leurs idées, et sur tout ce qui vous paraîtrait suspect ou bon à savoir vous feriez au Sénat des rapports immédiats et détaillés. On serait disposé à vous donner pour ces services une rémunération de deux cent cinquante lires par mois, sans parler de gratifi-cations supplémentaires pour les cas d’une importance spé-
– 80 – ciale. Il va de soi qu’on vous rembourserait sans lésiner tous les frais que pourrait exiger votre service (entretien de tel ou tel individu, petits cadeaux aux femmes, etc.). Je ne me dis-simule pas que vous aurez à surmonter certains scrupules avant de vous décider dans le sens que nous souhaitons. Mais permettez-moi, en ma qualité de vieil et sincère ami – et en homme qui a été jeune, lui aussi –, de vous faire remar-quer qu’il ne peut être déshonorant de rendre à sa patrie bien-aimée n’importe quel service, du moment qu’il doit as-surer sa prospérité – fût-ce un service qui pourrait paraître infamant à un citoyen à l’esprit superficiel et peu patriote. J’ajouterais encore volontiers, Casanova, que vous vous y connaissez assez en hommes pour distinguer un étourdi d’un criminel et un railleur d’un hérétique. Vous seriez donc seul maître, dans tous les cas dignes de considération, de donner le pas à la clémence sur la justice et de ne livrer au châti-ment que celui qui vous paraîtrait vraiment le mériter. Réflé-chissez avant tout à ceci : si vous refusez la proposition bienveillante du Grand Conseil, la satisfaction de votre plus ardent désir, – le retour dans votre ville natale – serait re-mise à une époque lointaine, indéfinie, je le crains, et moi-même, si j’ose mettre ici cet argument en avant, avec mes quatre-vingts ans, je devrais, suivant toutes les prévisions humaines, renoncer à la joie de vous revoir jamais. Comme votre emploi, pour des raisons facilement concevables, doit avoir un caractère plus confidentiel qu’officiel, je vous prie de m’adresser personnellement votre réponse que je me fais fort de remettre au Grand Conseil lors de sa prochaine réu-nion, dans huit jours. Mais ne perdez pas une minute, car, je vous l’ai déjà dit, nous recevons quotidiennement des offres de personnes, pour la plupart dignes de toute confiance, qui se mettent bénévolement, et par pur amour de la patrie, à la disposition du Grand Conseil. Il n’en est guère une seule, il
– 81 – est vrai, qui puisse vous être comparée, mon cher Casanova, pour l’expérience et l’intelligence. Si, en dehors de cela, vous voulez tenir un peu compte de ma sympathie pour vous, je ne doute pas que vous ne répondiez avec joie à l’appel qui vous est adressé de si haut et avec tant de bienveillance. En attendant, je reste, avec une inaltérable amitié, votre tout dévoué, Bragadino. »
« P.-S. – Je me ferai un plaisir, dès que j’aurai reçu avis de votre décision, de vous adresser une lettre de change de deux cents lires, sur la banque Valori de Mantoue, pour cou-vrir vos frais de voyage. »
Casanova avait depuis longtemps fini sa lecture qu’il te-nait encore la lettre grande ouverte devant sa figure pour dissimuler la pâleur mortelle qui avait envahi son visage bou-leversé. Le repas continuait avec bruit, choc d’assiettes et cliquetis de verres, mais personne ne soufflait mot. Enfin Amélie se risqua à dire timidement :
— Le plat va être froid, Chevalier : vous ne voulez pas vous servir ?
— Merci, dit Casanova, en découvrant sa figure, à la-quelle grâce à son art extraordinaire de dissimulation, il avait réussi à donner une expression tranquille, mais ce sont d’excellentes nouvelles que je reçois de Venise et il faut que je réponde immédiatement. Veuillez donc m’excuser si je me retire sur-le-champ.
— À votre aise, Chevalier, dit Olivo, mais n’oubliez pas que nous commencerons à jouer dans une heure.
Remonté dans sa chambre, Casanova s’affaissa sur une chaise : une sueur froide lui coulait sur tout le corps, des fris-sons le secouaient et le dégoût qui lui montait à la gorge lui
– 82 – donnait l’impression qu’il allait étouffer. Incapable tout d’abord de rassembler deux idées, il dut employer toute son énergie à se maîtriser, mais il n’aurait pu dire contre quoi ou contre qui. Car il n’y avait personne de la maison sur qui passer sa formidable colère ; l’idée l’effleura bien que Marco-lina pourrait avoir trempé dans cet innommable outrage, qui venait de l’atteindre, mais il eut assez de raison pour recon-naître que c’était pure folie. Dès qu’il fut ressaisi, sa première pensée fut de tirer vengeance des misérables qui avaient cru pouvoir le soudoyer comme agent provocateur. Sous un dé-guisement quelconque il s’introduirait à Venise et par ruse ferait passer de vie à trépas toutes ces canailles,… une tout au moins, celle qui avait conçu cet ignoble plan. Ne serait-ce pas Bragadino en personne ? Pourquoi pas ? Un vieillard tombé assez bas pour oser lui écrire cette lettre, assez imbé-cile pour le croire capable, lui Casanova – ce Casanova qu’il avait pourtant connu jadis ! – de jouer le rôle d’espion ! Ah, il ne connaissait plus Casanova ! Personne ne le connaissait plus, ni à Venise ni ailleurs. Mais on apprendrait quel homme il était. Sans doute il n’était plus ni assez jeune ni assez beau pour séduire une jeune fille vertueuse… il n’était plus assez souple et assez agile pour s’évader d’une prison et faire des acrobaties au faîte d’un toit, mais il était encore plus malin qu’eux tous. Qu’il fût seulement à Venise et il y manœuvre-rait à sa guise : il ne s’agissait donc que d’y arriver enfin. Peut-être même ne serait-il pas nécessaire de tuer personne : il y avait toutes sortes de vengeances, de plus intelligentes, de plus diaboliques qu’un meurtre banal. S’il feignait d’accepter la proposition de ces Messieurs, ce serait la chose la plus facile du monde de perdre précisément ceux que lui voulait perdre, et non ceux que visait le Grand Conseil et qui étaient à coup sûr les plus braves gens de tout Venise. Com-ment ? Parce qu’ils étaient les adversaires de cet infâme