Le Retour de Casanova

Arthur Schnitzler · Chapitre 2 sur 2 · partie 4/5

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Le Retour de Casanova

Le Retour de Casanova

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

 

– 83 – gouvernement, parce qu’ils passaient pour hérétiques, ils de-vraient aller sous ces mêmes plombs où il avait lui-même langui vingt-cinq ans plus tôt, ou tendre le cou à la hache du bourreau ? Il haïssait ce gouvernement cent fois plus, et à plus juste raison, que ces gens-là ; hérétique il l’avait été toute sa vie, il l’était encore et avec plus de conviction qu’eux tous. Il n’avait fait dans ces dernières années que se jouer une misérable comédie, par ennui, par dégoût. Croire en Dieu, lui ? Qu’est-ce que c’était que ce Dieu qui ne favori-sait que les jeunes et abandonnait les vieux ? Un Dieu qui, à son gré, se changeait en diable et transformait la richesse en misère, le malheur en bonheur, la joie en désespoir ? Tu te joues de nous, et il faut que nous te priions ? Douter de toi, c’est le seul moyen qui nous reste de ne pas te blasphémer. Ne sois pas, car, si tu es, je suis forcé de le maudire. Et se re-dressant il tendait le poing au ciel. Malgré lui, un nom abhor-ré lui monta aux lèvres : Voltaire ! Ah oui, il était maintenant en bonne disposition pour achever son ouvrage contre le vieux sage de Ferney. L’achever ? Non, il allait seulement le commencer. Un nouveau ! Un autre !… dans lequel ce vieil-lard ridicule sera traité comme il le mérite… pour ses pré-cautions, ses demi-mesures, ses platitudes. Un incrédule, lui ? Un homme dont on entendait sans cesse répéter, ces derniers temps, qu’il était au mieux avec les calotins, qu’il al-lait à l’église, et à confesse les jours de fêtes ? Un hérétique, ce bonhomme-là ? Un beau parleur, oui, un poltron hâbleur, voilà tout. Mais maintenant arrivait le jour terrible du règle-ment de comptes, et du grand philosophe il ne resterait plus rien… rien qu’un petit gratte-papier malicieux. Il s’en don-nait des airs, ce bon Monsieur de Voltaire… « Ah, mon cher Monsieur Casanova, je vous en veux pour de bon. Que m’importent les œuvres de Monsieur Merlin ? Vous êtes cause que j’ai perdu quatre heures à lire des sottises. – Af-

 

– 84 – faire de goût, mon cher Monsieur de Voltaire. On lira encore les ouvrages de Merlin que la Pucelle sera depuis longtemps oubliée… et mes sonnets, eux aussi, ces sonnets que vous m’avez rendus avec un sourire impertinent et sans m’en dire un mot. Mais ce ne sont là que bagatelles. Ne mêlons pas à de hautes questions des susceptibilités d’écrivain. Il s’agit de philosophie, de Dieu… ! Nous croiserons le fer, Monsieur de Voltaire, seulement ne me jouez pas le tour de mourir trop tôt. »

 

Il songeait déjà à se mettre au travail sur-le-champ, quand il se souvint que le messager attendait sa réponse. Et d’une main fiévreuse il écrivit à ce vieil imbécile de Bragadi-no une lettre pleine d’une feinte humilité et d’un ravissement mensonger : il acceptait avec une joyeuse reconnaissance la grâce du Grand Conseil et attendait, par retour du courrier, la lettre de change, afin de pouvoir le plus tôt possible se je-ter aux pieds de ses bienfaiteurs, et avant tout de son pater-nel et vénérable ami Bragadino.

Il était en train de sceller sa lettre quand on frappa dou-cement à la porte : la fille aînée d’Olivo, celle de treize ans, entra et lui annonça que toute la compagnie était déjà réunie et attendait le chevalier avec impatience pour commencer la partie. Elle avait dans les yeux une lueur étrange et les joues rouges ; ses cheveux, épais comme ceux d’une femme, je-taient sur ses tempes une ombre bleuâtre, et sa bouche en-fantine était entrouverte.

— Est-ce que tu as bu du vin, Teresina ? lui demanda Casanova en allant à elle.

 

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— Mais oui… et vous l’avez tout de suite vu, Monsieur le Chevalier ?

Elle rougit encore et, un peu confuse, se passa la langue sur la lèvre inférieure. Casanova, l’empoignant aux épaules, lui souffla son haleine au visage, l’entraîna et la jeta sur le lit. Elle le regarda en ouvrant de grands yeux éperdus, d’où toute lumière avait disparu, mais, quand elle ouvrit la bouche comme pour crier, Casanova prit un air si menaçant qu’elle fut en quelque sorte fascinée et le laissa faire. Il la couvrait de baisers passionnés et lui murmurait :

— Il ne faudra pas le dire à l’abbé, Teresina, pas même en confession. Et quand, plus tard, tu auras un amant, ou un fiancé, ou même un mari, il n’aura pas non plus besoin de le savoir. D’ailleurs il faudra toujours mentir, même à ton père, à ta mère et à tes sœurs, si tu veux être heureuse en ce monde : retiens bien cela !

Ainsi il débitait des blasphèmes, que Teresina prenait sans doute pour des paroles saintes, car elle lui saisit la main et la baisa avec dévotion, comme elle eût fait celle d’un prêtre. Il éclata de rire.

— Viens, dit-il alors, viens, ma petite femme, nous allons faire notre entrée en bas, bras dessus bras dessous.

Elle fit bien quelques simagrées, mais finit par sourire d’un air satisfait.

 

Il était grand temps qu’ils sortissent de la chambre, car Olivo arrivait en haut de l’escalier, très échauffé et les sour-cils froncés : Casanova soupçonna aussitôt que quelques plaisanteries un peu vives du marquis ou de l’abbé sur

 

– 86 – l’absence prolongée de la petite avaient pu donner à penser au père. Le visage de celui-ci s’éclaira dès qu’il vit sur le seuil Casanova et la petite, suspendue à son bras en manière de jeu.

— Excusez-moi, mon bon Olivo, dit Casanova, si je vous ai fait attendre : j’ai dû d’abord terminer ma lettre. Et il la tendit à Olivo comme pièce justificative.

— Prends-la, dit Olivo à Teresina, tout en remettant en ordre ses cheveux un peu ébouriffés, et porte-la au messager.

— Et voici deux pièces d’or pour lui, ajouta Casanova, tu les lui donneras : qu’il se dépêche pour que ma lettre puisse partir aujourd’hui de Mantoue pour Venise, et qu’il prévienne mon hôtesse que je serai de retour… ce soir même.

— Ce soir ! s’écria Olivo, impossible !

— Eh bien, nous verrons, dit Casanova avec condescen-dance. Tiens Teresina, voilà une pièce d’or pour toi, – et comme Olivo voulait protester – mets-la dans ta tirelire : la lettre que tu tiens vaut bien quelques milliers de ducats.

 

Teresina se sauva en courant et Casanova hocha la tête avec satisfaction : il éprouvait un plaisir tout particulier à payer devant le père les faveurs de cette petite gaillarde, dont la mère et la grand-mère lui avaient appartenu avant elle.

 

Quand Casanova entra avec Olivo dans la salle la partie était déjà en train. Il répondit avec un air de dignité enjouée à l’accueil exagérément cérémonieux qu’on lui fit et s’assit

– 87 – en face du marquis qui taillait la banque. Les fenêtres sur le jardin étaient ouvertes : Casanova entendit des voix qui se rapprochaient : Marcolina et Amélie passaient : elles jetèrent un bref coup d’œil dans la salle, puis disparurent et on ne les revit pas. Pendant que le marquis donnait les cartes, Lorenzi s’adressa à Casanova avec une extrême politesse :

— Mes compliments, Chevalier, vous étiez mieux ren-seigné que moi : notre régiment part en effet demain dans l’après-midi.

Le marquis parut surpris :

— Et c’est maintenant seulement que vous nous l’annoncez ?

— Cela n’a pas tant d’importance.

— Pour moi, non, fit le marquis, mais pour ma femme, vous ne croyez pas ? – Il eut un rire rauque et déplaisant. – D’ailleurs un peu pour moi aussi. Vous m’avez gagné hier quatre cents ducats et je n’aurai plus le temps de vous les reprendre.

— À nous aussi, le lieutenant nous a gagné de l’argent, dit le plus jeune des Ricardi, et l’aîné, le taciturne, regarda par-dessus son épaule son frère qui, comme la veille, se te-nait derrière lui.

— On ne force ni la chance ni…, commença l’abbé, mais ce fut le marquis qui acheva :

— Les force qui veut.

Lorenzi étala distraitement ses pièces d’or sur la table.

 

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— Les voici : toutes sur une carte, marquis, si vous vou-lez, pour que vous n’ayez pas à courir longtemps après votre argent.

Casanova éprouva brusquement une sorte de pitié pour Lorenzi, sans pouvoir bien se l’expliquer : mais, comme il croyait à ses pressentiments, il était persuadé que la pre-mière bataille serait fatale au lieutenant. Le marquis n’accepta pas ce gros enjeu, et Lorenzi n’insista pas. Ainsi, comme la veille, la partie, à laquelle les autres s’associaient en de modestes proportions, continua à une allure modérée d’abord. Mais un quart d’heure après, les enjeux avaient déjà monté et Lorenzi eut bientôt reperdu contre le marquis ses quatre cents ducats. Quant à Casanova, la chance ne parais-sait guère s’occuper de lui : il gagnait, perdait et regagnait avec une régularité presque ridicule. Quand sa dernière pièce d’or eut roulé vers le marquis, Lorenzi se leva avec un soupir de soulagement.

— Je vous remercie, Messieurs, dit-il. Voici bien proba-blement… il hésita… la dernière partie que je jouerai d’ici longtemps dans cette maison hospitalière. Maintenant, mon bon Monsieur Olivo, permettez-moi d’aller saluer ces dames avant de reprendre le chemin de la ville : je voudrais y arri-ver avant le coucher du soleil afin d’achever mes préparatifs pour demain.

« Effronté menteur, pensait Casanova, cette nuit tu seras encore ici, dans les bras de Marcolina. » Et toute sa colère se rallumait.

— Comment, s’écria le marquis avec humeur ! Nous avons encore de longues heures jusqu’au soir et le jeu serait déjà fini ? Si vous voulez, Lorenzi, mon cocher ira à la mai-son prévenir la marquise que vous restez encore un peu ici.

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— Je vais à Mantoue, riposta Lorenzi avec impatience.

Le marquis, sans tenir compte de ces mots, continua :

— Nous avons bien le temps ; allons, sortez-nous donc vos pièces à vous, si peu nombreuses qu’elles soient. Et il lui lança une carte.

— Il ne me reste pas une seule pièce d’or, dit Lorenzi, d’un ton bas.

— Que dites-vous là ?

— Pas une, répéta Lorenzi d’un air dégoûté.

— Qu’importe, s’écria le marquis avec une amabilité soudaine qui ne fit pas très bonne impression. Pour moi, vous valez bien dix ducats, plus s’il le faut.

— Eh bien, alors, un ducat, dit Lorenzi en prenant les cartes.

Le marquis les battit avec les siennes. Et Lorenzi conti-nua à jouer comme si cela allait de soi ; bientôt il devait cent ducats au marquis. Casanova prit alors la banque et fut en-core plus heureux que le marquis. C’était redevenu une par-tie à trois, et ce jour-là les frères Ricardi n’y trouvaient rien à redire : avec Olivo et l’abbé ils se contentaient d’être des spectateurs émerveillés. On n’échangeait pas une parole : seules les cartes parlaient, et leur langage n’était que trop clair. Le hasard du jeu voulut que tout l’argent liquide tom-bât aux mains de Casanova : au bout d’une heure, il avait gagné à Lorenzi deux mille ducats, qui, en fait, étaient sortis de la poche du marquis maintenant sans le sou. Casanova mit à sa disposition la somme qu’il voudrait, mais le marquis secoua la tête.

 

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— Merci, dit-il, mais maintenant c’est suffisant : pour moi, la partie est finie.

 

Du jardin arrivaient les rires et les appels des enfants. Casanova, qui tournait le dos à la fenêtre, distingua la voix de Teresina, mais ne se retourna pas. Il essaya encore, dans l’intérêt de Lorenzi, et sans trop savoir pourquoi, de décider le marquis à continuer à jouer : celui-ci ne répondit qu’en se-couant plus énergiquement la tête, et Lorenzi se leva.

— J’aurai l’avantage, Monsieur le Marquis, de vous re-mettre moi-même demain, avant midi, ce que je vous dois.

Le marquis eut un rire bref.

— Je suis curieux de voir comment vous vous y pren-drez, Monsieur le lieutenant Lorenzi : il n’y a personne, à Mantoue ni ailleurs, pour vous prêter seulement dix ducats, ne parlons pas de deux mille, aujourd’hui surtout, puisque vous partez demain en campagne et qu’il n’est pas bien sûr que vous en reveniez.

— Vous aurez votre argent à huit heures demain matin je vous en donne ma parole d’honneur.

— Votre parole d’honneur, dit froidement le marquis, pour moi ne vaut pas un ducat, encore moins deux mille.

Les auditeurs retenaient leur respiration. Mais Lorenzi se contenta de répondre, sans paraître autrement ému :

— Vous me rendrez raison, Monsieur le Marquis.

— Avec plaisir, lieutenant, dès que vous aurez acquitté votre dette.

 

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Olivo, très péniblement impressionné, balbutia :

— Je me porte garant pour cette somme, Monsieur le Marquis. Je n’ai malheureusement pas sous la main cet ar-gent liquide pour… sur-le-champ…, mais cette maison, ma propriété… et il faisait non sans maladresse, un geste circu-laire.

— Je n’accepte pas votre caution, dit le marquis, et cela dans votre intérêt : vous perdriez votre argent.

Casanova remarqua que tous les regards se dirigeaient vers le tas d’or qu’il avait devant lui « Si je répondais pour Lorenzi, se dit-il, si je payais pour lui… le marquis ne pour-rait pas me refuser… ne serait-ce pas presque mon devoir ? Car cet or vient du marquis. » Pourtant il ne dit rien : il sen-tait se former en lui un plan auquel il fallait, avant tout, lais-ser le temps de se dessiner clairement.

— Vous aurez votre argent ce soir même, dit Lorenzi, je serai à Mantoue dans une heure.

— Votre cheval peut se casser le cou, riposta le marquis, vous aussi, peut-être exprès.

— Mais enfin, s’écria l’abbé indigné, le lieutenant ne peut pas faire venir cet argent par enchantement !

Les deux Ricardi poussèrent un éclat de rire aussitôt étouffé.

— Il est évident, dit Olivo au marquis, que vous devez avant tout autoriser le lieutenant Lorenzi à partir.

— Contre un gage, s’écria celui-ci, les yeux étincelants, comme si cette idée soudaine lui causait un plaisir tout parti-culier.

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— Cela ne me paraît pas mal trouvé, dit Casanova un peu distraitement car son plan commençait à mûrir. Lorenzi ôta une bague de son doigt et la lança sur la table ; le mar-quis la prit :

— Cela peut aller pour mille ducats.

— Et celle-ci ? Et Lorenzi jetait une deuxième bague de-vant le marquis.

— Pour la même valeur, fit celui-ci avec un signe de tête !

— Êtes-vous satisfait, Monsieur le Marquis ? dit Lorenzi, se mettant en devoir de partir.

— Certainement, répondit-il en souriant, et d’autant plus que ces bagues ont été volées.

Lorenzi se retourna d’un mouvement violent et leva son poing pour le laisser retomber, à travers la table, sur le mar-quis. Mais Olivo et l’abbé lui saisirent le bras.

— Je reconnais ces deux pierres, continua le marquis sans faire un mouvement, bien qu’on en ait changé les mon-tures : voyez, messieurs, l’émeraude a un léger défaut, sans quoi elle vaudrait dix fois plus ; le rubis lui, est irréprochable, mais pas très gros. Ces deux pierres proviennent d’un bijou que j’ai naguère offert à ma femme, et, comme je ne peux tout de même pas admettre que la Marquise les ait fait mon-ter en bagues pour le lieutenant Lorenzi, il faut bien recon-naître que le bijou a été volé. Mais le gage me suffit, Mon-sieur le lieutenant, jusqu’à nouvel ordre.

— Lorenzi, s’écria Olivo, vous avez notre parole à tous que pas une âme n’apprendra jamais ce qui vient de se pas-ser ici.

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— Et quoi qu’ait pu faire Monsieur Lorenzi, dit Casano-va, c’est vous, Marquis, la vraie canaille.

— Je l’espère bien, répliqua ce dernier. À notre âge, Chevalier de Seingalt, il ne faut se laisser surpasser par per-sonne en fait de canaillerie. Bonsoir, Messieurs.

Il se leva et sortit, sans que personne eût répondu à son salut. Pendant quelques instants le silence régna, si profond, qu’on entendait sonner dans le jardin, comme un bruit ex-cessif, le rire des enfants. Qui donc aurait pu trouver les mots capables de pénétrer dans l’âme de Lorenzi qui restait toujours là, debout, le bras tendu au-dessus de la table ? Ca-sanova, qui seul était resté à sa place, trouvait malgré lui une satisfaction artistique à contempler ce geste, qui n’avait plus de signification, il est vrai, mais noblement menaçant, et qui, ainsi pétrifié, semblait changer le jeune homme en statue. Enfin Olivo se tourna vers lui avec un signe d’apaisement, les Ricardi se rapprochèrent et l’abbé fit mine de vouloir com-mencer un petit sermon : alors tout le corps de Lorenzi fut secoué d’un frisson ; d’un geste impérieux et indigné il arrêta toute tentative d’intervention, et, saluant poliment de la tête, il sortit sans hâte de la pièce.

Aussitôt Casanova, qui entre-temps avait noué les pièces d’or dans un coin de son mouchoir de soie, se leva et le sui-vit. Il sentait, sans même voir la figure que faisaient les autres, qu’ils pensaient tous la même chose : il se hâtait pour faire ce qu’ils avaient tout le temps attendu de lui, mettre à la disposition de Lorenzi la somme qu’il venait de gagner.

Il rejoignit Lorenzi dans l’allée de marronniers qui allait de la maison au portail, et lui dit d’un ton léger :

 

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— Me permettez-vous, lieutenant Lorenzi, de vous ac-compagner ?

Sans tourner les yeux vers lui, et sur un ton hautain qui n’était guère en harmonie avec sa situation présente, celui-ci répondit :

— Comme il vous plaira, Chevalier, mais je crains que vous ne trouviez pas grand intérêt à ma compagnie.

— Mais vous, lieutenant vous n’en trouverez peut-être que plus à la mienne, et, si vous n’y voyez pas d’objection, prenons le chemin des vignes où nous pourrons bavarder tout à notre aise.

Quittant l’allée carrossable ils prirent l’étroit sentier qui côtoyait le mur et que Casanova connaissait déjà pour l’avoir suivi la veille avec Olivo.

— Vous supposez avec raison, commença celui-ci que je suis décidé à vous offrir la somme que vous devez au mar-quis – non à titre de prêt, car… excusez-moi – cela me paraî-trait bien risqué, mais comme rémunération, bien modeste, il est vrai, d’un service que vous seriez peut-être à même de me rendre.

— Je vous écoute, dit froidement Lorenzi.

— Avant d’aller plus loin, poursuivit Casanova sur le même ton, je me vois forcé de vous poser une condition, et la suite de cet entretien dépendra de votre acceptation.

— Dites votre condition.

— Je vous demande votre parole d’honneur de m’écouter jusqu’au bout sans m’interrompre, même si ce que j’ai à vous dire devait vous étonner, vous déplaire ou vous ir-

– 95 – riter. Il dépendra entièrement de vous, lieutenant Lorenzi, d’accepter ensuite ou de repousser ma proposition – elle est fort peu habituelle, je ne me fais aucune illusion à ce sujet – mais la réponse que j’attends de vous n’est qu’un « oui » ou un « non » : quelle que doive être votre décision, jamais âme qui vive n’apprendra rien de ce qui aura été dit ici entre deux hommes d’honneur, qui sont peut-être aussi deux hommes perdus.

— Je suis prêt à écouter votre proposition.

— Et vous acceptez ma condition préalable ?

— Je ne vous interromprai pas.

— Et vous ne me répondrez qu’un mot : oui ou non.

— Pas un mot de plus.

— Alors, bien.

 

Et tout en gravissant la colline lentement, entre les ran-gées de ceps, sous un ciel étouffant en cette fin d’après-midi, Casanova commença :

 

— Traitons cette affaire en obéissant aux lois de la lo-gique, c’est la meilleure façon de nous entendre. Il vous est évidemment impossible de vous libérer envers le marquis dans le délai qu’il a fixé, et dans le cas où vous ne le paieriez pas, aucun doute non plus : il est bien résolu à vous perdre. Il en sait sur votre compte plus qu’il ne vous en a révélé au-jourd’hui. (Ici Casanova s’avançait plus qu’il n’était néces-saire, mais il aimait assez ces petites aventures non

 

– 96 – exemptes de danger, où il suivait d’ailleurs une voie toute tracée). Vous êtes donc, en fait, entièrement à la merci de ce misérable et votre sort comme officier, comme gentilhomme serait réglé. Ceci, c’est un côté de l’affaire. Au contraire vous êtes sauvé du moment que vous aurez payé votre dette et repris ces bagues… peu importe comment elles étaient tom-bées en votre possession. Or être sauvé cela ne signifie rien moins, en la circonstance, que reconquérir une vie que vous considérez déjà, autant dire, comme gâchée, c’est-à-dire, jeune, beau et hardi, comme vous l’êtes, une existence pleine d’éclat, de bonheur et de gloire. Une telle perspective est as-sez séduisante, il me semble, pour qu’on lui sacrifie un pré-jugé, qu’au fond l’on n’a jamais eu personnellement – surtout quand rien ne vous attend de l’autre côté, qu’une fin obscure et ignominieuse. Je le sais, Lorenzi, ajouta-t-il vivement, comme s’il s’attendait à une protestation et qu’il voulut la prévenir, vous n’avez pas de préjugé, pas plus que je n’en ai ou n’en ai jamais eu : ce que je vais vous demander c’est une chose que moi-même à votre place et dans les mêmes cir-constances, je n’hésiterais pas à accepter. Car je n’ai jamais hésité, quand le destin ou simplement mon caprice l’exigeait, à commettre un de ces actes que les imbéciles appellent une infamie. Mais en revanche, j’étais toujours prêt, – comme vous, Lorenzi, – à risquer ma vie pour moins que rien, ce qui rachète tout. J’y suis encore prêt, dans le cas où ma proposi-tion ne vous agréerait pas. Nous sommes de la même trempe, Lorenzi, frères par l’esprit et nos deux âmes peuvent s’affronter sans fausse honte, fières et nues. Voici mes deux mille ducats – ou plutôt les vôtres – car ils sont à vous, si vous me laissez passer la nuit qui vient à votre place auprès de Marcolina. Ne nous arrêtons pas, Lorenzi, continuons à marcher.

 

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Ils passèrent dans les champs de vigne, où, sous les arbres fruitiers, s’alignaient les ceps chargés de grappes, et Casanova continua :

— Ne me répondez pas encore, Lorenzi, car je n’ai pas tout dit. Ma prétention serait naturellement, je ne dis pas monstrueuse, mais insensée, et n’aurait aucune chance de sucés si vous aviez l’intention de faire de Marcolina votre femme, ou si elle-même laissait vos espoirs et vos désirs s’égarer dans cette direction. Mais si la nuit passée a été votre première nuit d’amour avec elle, (il émettait cette sup-position comme une certitude indubitable) la prochaine, d’après tous les calculs humains, d’après vos propres prévi-sions et celles de Marcolina, devait être votre dernière, pour bien longtemps,… et probablement pour toujours. Je suis absolument convaincu que Marcolina elle-même, pour sau-ver son amant d’une perte certaine, serait prête, sans hésiter, et sur un simple désir de lui, à accorder cette nuit à son sau-veur. Car elle est philosophe et par conséquent aussi affran-chie de tout préjugé que nous deux. Mais si sûr que je sois qu’elle supporterait cette épreuve, il n’est nullement dans mes intentions de la lui imposer. Car posséder une femme passive, résistant dans son for intérieur, cela ne me suffirait pas, précisément en ce cas. Ce n’est pas seulement en amant, c’est en être aimé que je veux jouir d’une félicité qui mériterait, à mon sens, d’être payée de ma vie. Comprenez-moi bien, Lorenzi : Marcolina ne doit pas soupçonner que c’est moi qu’elle serre contre sa poitrine : il faut qu’elle soit persuadée que c’est vous qu’elle tient dans ses bras. Cette il-lusion, c’est à vous de la préparer, à moi de la faire durer. Il ne vous sera pas bien difficile de lui faire admettre que vous serez obligé de la quitter avant l’aube, et vous ne serez pas non plus embarrassé de trouver un prétexte pour la con-vaincre que vous ne pourrez cette fois lui accorder que de

– 98 – muettes caresses. D’ailleurs, pour écarter tout risque d’une découverte ultérieure, je feindrai, au moment voulu, d’entendre un bruit suspect sous la fenêtre, je prendrai mon manteau – ou plutôt le vôtre, que vous devrez, bien entendu, me prêter à cette fin – et je disparaîtrai par la fenêtre – pour toujours. Car je ferai semblant, cela va de soi, de partir dès ce soir, puis en route, sous prétexte d’avoir oublié des pa-piers importants, je dirai au cocher de faire demi-tour, et par la porte de derrière – vous m’en remettrez la clef, – je me glisserai dans le jardin jusque sous la fenêtre de Marcolina, qui s’ouvrira à minuit. Je me serai débarrassé dans la voiture de tous mes vêtements, bas et souliers compris, et je m’envelopperai du seul manteau, en sorte qu’après ma dis-parition rien ne reste qui puisse nous trahir l’un ou l’autre. Quant à votre manteau il vous sera remis, en même temps que les deux mille ducats, demain matin à cinq heures, en mon auberge de Mantoue, et ainsi vous pourrez, avant l’heure fixée, jeter son or au marquis. Ceci je vous en fais le serment solennel. Et maintenant, c’est tout.

 

Il s’arrêta brusquement. Le soleil descendait vers l’horizon, un vent léger effleurait les épis dorés, et une cou-leur rougeâtre éclairait la tour de la maison d’Olivo. Lorenzi aussi s’était arrêté ; pas un muscle ne bougeait sur son vi-sage pâle et, immobile, il regardait au loin par-dessus l’épaule de Casanova. Il laissait pendre ses bras mollement, tandis que Casanova, prêt à tout, jouait négligemment avec la poignée de son épée. Quelques secondes s’écoulèrent sans que Lorenzi renonçât à son immobilité et à son silence : il paraissait absorbé dans une méditation tranquille. Pourtant Casanova, toujours sur ses gardes, dans sa main gauche le

 

– 99 – mouchoir qui contenait les ducats, la droite toujours sur son épée, reprit :

— Vous avez observé mes conditions en homme d’honneur : je sais que cela ne vous a pas été facile. Car si nous n’avons aucun préjugé, l’atmosphère dans laquelle nous vivons en est tellement empoisonnée que nous ne pou-vons nous dérober complètement à leur influence. Et si vous, dans ce dernier quart d’heure, vous avez été plus d’une fois sur le point de me sauter à la gorge, de mon côté, laissez-moi vous l’avouer, j’ai un moment caressé la pensée de vous faire cadeau des deux mille ducats comme… comme à un ami, car j’ai rarement éprouvé, Lorenzi, une sympathie mystérieuse comme celle qui m’a attirée vers vous à première vue. Mais si j’avais cédé à ce mouvement généreux, je l’aurais profon-dément regretté la minute d’après. Et vous, Lorenzi, au mo-ment de vous loger une balle dans la tête, vous auriez recon-nu avec désespoir votre folie sans bornes d’avoir sacrifié des milliers de nuits d’amour avec des femmes sans cesse nou-velles, pour une seule nuit, qui n’aurait jamais été suivie d’aucune autre, ni d’aucun jour.

 

Lorenzi gardait toujours le silence : cela dura des se-condes, des minutes, et Casanova se demandait combien de temps il pourrait le supporter. Il était sur le point de se reti-rer après un bref salut, pour bien montrer qu’il considérait que son offre était repoussée, quand Lorenzi, toujours sans un mot, mit sans hâte la main dans sa poche et tendit la clef du jardin à Casanova, qui, toujours sur ses gardes, avait re-culé d’un pas comme pour éviter un coup. Ce mouvement, qui avait trahi une sorte de frayeur, amena sur les lèvres de Lorenzi un sourire ironique, aussitôt disparu. Casanova réus-

 

– 100 – sit à dominer, à cacher même la rage qui montait en lui, mais dont l’explosion eût tout remis en question : prenant la clef avec une légère inclination de la tête, il se contenta de dire :

— Je peux considérer ceci comme un oui. Dans une heure d’ici – vous vous serez dans l’intervalle entendu avec Marcolina – je vous attends dans la tour où j’aurai l’honneur, en échange de votre manteau, de vous remettre sur-le-champ les deux mille pièces d’or, en témoignage de ma con-fiance d’abord, ensuite parce que je ne saurais vraiment pas où mettre cet or dans le courant de la nuit.

Sur quoi ils se séparèrent sans autre formalité : Lorenzi reprit le chemin qu’ils avaient suivi tous deux, et Casanova se rendit par un autre à l’auberge du village où en versant des arrhes généreux, il s’assura une voiture qui devait, à dix heures du soir, l’attendre devant la maison d’Olivo pour le conduire à Mantoue.

 

Bientôt après, dès qu’il eut mis son or en lieu sûr dans la tour, il descendit au jardin où s’offrit à ses yeux un tableau qui, sans avoir rien d’extraordinaire, le toucha singulière-ment dans la disposition d’esprit où il était. Assis à côté d’Amélie sur un banc, au bord de la prairie, Olivo avait le bras sur les épaules de sa femme ; à leurs pieds étaient grou-pées les trois petites filles, lasses sans doute de leurs jeux de l’après-midi. La plus jeune, Maria, la tête posée sur les ge-noux de sa mère, paraissait sommeiller, Nanetta était cou-chée sur le gazon, devant elle, les bras sous la nuque, et Te-resina était blottie contre les genoux de son père qui, ten-drement, jouait avec les boucles de ses cheveux. Quand Ca-sanova s’approcha, elle ne lui jeta pas le regard d’intelligence lascive qu’il attendait malgré lui : elle

– 101 – l’accueillit avec un franc sourire de confiance enfantine, comme si ce qui s’était passé entre eux quelques heures plus tôt n’avait été qu’un jeu sans importance. Le visage d’Olivo s’éclaira d’une lueur d’affection, et Amélie fit au nouvel arri-vant un signe de tête reconnaissant et cordial. Tous deux l’accueillaient, Casanova ne pouvait en douter, comme un homme qui vient de se conduire noblement mais qui compte bien que, par délicatesse, on évitera de faire aucune allusion à son acte.

— Est-ce que vous persistez vraiment, mon cher Cheva-lier, demanda Olivo, à nous quitter demain ?

— Pas demain, répondit Casanova, mais, comme je vous l’ai dit, ce soir même.

Olivo allait essayer d’insister encore, mais Casanova, haussant les épaules d’un air de regret, lui dit :

— La lettre que j’ai reçue aujourd’hui de Venise ne me laisse malheureusement pas le choix. L’invitation que l’on m’adresse est à tous les points de vue si flatteuse que tout re-tard de ma part serait une grave, une impardonnable impoli-tesse à l’égard de mes protecteurs.

Et il demanda la permission de se retirer afin de tout préparer pour son départ et de pouvoir ensuite passer tran-quillement les dernières heures de son séjour au milieu de ses aimables amis.

Et sans écouter aucune objection, il entra dans la mai-son, monta dans sa tour et, tout d’abord, changea son cos-tume de gala contre l’autre, bien suffisant pour le voyage. Puis il fit sa valise et guetta avec une attention, plus vive de minute en minute, s’il n’entendait pas enfin les pas de Loren-zi. Un peu avant l’heure fixée, un coup bref fut frappé à la

– 102 – porte et Lorenzi entra, enveloppé d’un grand manteau bleu foncé. Sans dire un mot, il le fit d’un léger mouvement glisser de ses épaules, si bien qu’il s’abattit par terre entre les deux hommes comme un amas de drap informe. Casanova tira ses pièces d’or de dessous son traversin et les étala sur la table. Il les compta avec soin sous les yeux de Lorenzi, et ce fut vite fait, car beaucoup de pièces, dans le nombre, valaient plus d’un ducat, et remit à Lorenzi la somme convenue, après l’avoir partagée en deux paquets. Cela fait, il lui restait encore une centaine de ducats. Lorenzi mit l’or dans deux de ses poches et voulut se retirer, toujours sans dire un mot.

— Halte, Lorenzi, dit Casanova ; il est possible que nous nous rencontrions encore dans la vie : que ce soit alors sans rancune. C’est un marché comme un autre : nous sommes quittes.

Et il lui tendit la main. Lorenzi ne la prit pas, mais pro-nonça sa première parole :

— Je ne sache pas, dit-il, que cela aussi fût dans notre pacte.

Et tournant le dos il sortit.

 

« Nous sommes donc si strict que cela, mon ami ? pensa Casanova. Je n’en peux que plus sûrement compter ne pas être le dindon de la farce. » Pas un moment d’ailleurs il n’avait songé que pareille chose pût être possible : il savait par expérience que les gens de la catégorie de Lorenzi ont leur honneur à eux, dont le code ne saurait être rédigé en pa-ragraphes, mais qu’on ne peut, dans ces cas particuliers, mettre en doute. Il plaça le manteau de Lorenzi dans sa va-lise, sur le dessus, et la ferma, puis serra dans sa poche les

– 103 – pièces d’or qui lui restaient, jeta un regard circulaire sur cette chambre, où sans doute il ne mettrait plus jamais les pieds, et, chapeau en tête et épée à la main, tout prêt pour le voyage, il descendit dans la salle à manger : Olivo et les siens y étaient déjà attablés. Marcolina, venant du jardin, y entrait en même temps que lui, et il vit là un présage de bon augure ; elle répondit à son salut par un signe de tête parfai-tement naturel.

 

On servit le dîner ; la conversation fut d’abord lente, presque pénible et comme assourdie par l’impression de la séparation prochaine. Amélie paraissait exclusivement pré-occupée de surveiller ses filles et ce qu’on leur servait ; Olivo parlait, sans nécessité apparente, d’un procès peu important contre un de ses voisins, qui venait de se terminer en sa fa-veur, et d’un voyage d’affaires qui le mènerait bientôt à Man-toue et à Crémone. Quant à Casanova, il exprimait l’espoir de revoir son ami à Venise : par un singulier hasard, Olivo n’y était jamais allé. Amélie, au contraire, avait vu dans son enfance la ville merveilleuse : elle n’aurait pas su dire comme elle y avait été et se souvenait seulement d’un vieil-lard, enveloppé d’un manteau écarlate, qui, en débarquant d’une longue gondole, avait trébuché et était tombé de tout son long.

— Vous non plus vous ne connaissez pas Venise ? de-manda Casanova à Marcolina qui, assise en face de lui et la tête tournée, plongeait ses regards dans l’obscurité du jardin. Elle fit non de la tête. « Ah, pensa Casanova, si je pouvais te la montrer, la ville de ma jeunesse ! Que n’y as-tu été jeune en même temps que moi !… » Et une idée non moins insen-

 

– 104 – sée que celle-là lui traversa l’esprit : « Si je t’y emmenais à présent avec moi ? »

 

Mais tandis que tant de choses inexprimées lui hantaient la cervelle, il avait commencé à parler de sa ville natale avec cette aisance qui ne lui manquait jamais même aux heures de fortes émotions intérieures : il la décrivait froidement et avec art, comme s’il se fut agi d’un tableau, jusqu’au moment où, haussant malgré lui le ton, il arriva à l’histoire de sa vie : alors, brusquement, ce fut lui qui se dressa en pied au milieu de la toile, qui se mit à prendre vie et couleur. Il parlait de sa mère, la fameuse comédienne, pour laquelle le grand Goldo-ni, son admirateur, avait écrit son admirable pièce la Pupille. Puis il racontait son fâcheux séjour dans la pension de l’avare docteur Gozzi, son amour enfantin pour la petite fille du jardinier, qui devait plus tard s’enfuir avec un laquais, son premier sermon de jeune abbé, après lequel il avait trouvé dans la bourse du sacristain, outre les pièces habituelles, quelques billets doux, et les espiègleries que, violon à l’orchestre du théâtre San Samuele, il commettait avec quelques camarades de sa trempe, sous le masque ou à vi-sage découvert, dans les ruelles, tavernes et salles de danses ou de jeu de Venise. Mais en contant ces équipées exubé-rantes, souvent même scabreuses, il avait bien soin d’éviter tout mot choquant, et les teintait d’une sorte de poésie, par égard pour les enfants, semblait-il, qui aussi bien que les autres, et sans en excepter Marcolina, étaient suspendues à ses lèvres.

Mais l’heure s’avançait et Amélie envoya ses filles au lit. Casanova les embrassa toutes trois très tendrement, Teresi-na de la même manière que les autres, et elles durent lui

 

– 105 – promettre de venir bientôt le voir à Venise avec leurs pa-rents. Les enfants parties, il s’imposa moins de contrainte, mais il n’y eut cependant dans ses récits aucun mot à double entente et surtout aucune suffisance, en sorte qu’on eût cru entendre l’histoire d’un sentimental fou d’amour plutôt que celle d’un farouche séducteur et d’un redoutable aventurier. Il parlait de cette merveilleuse inconnue qui pendant des semaines avait voyagé avec lui, déguisée en officier, puis avait disparu un beau matin ; de la fille du noble savetier de Madrid, qui, entre deux étreintes, voulait le convertir au ca-tholicisme ; de la belle juive de Turin, Lia, plus fière amazone que n’importe quelle princesse ; de l’adorable et innocente Manon Baletti, la seule qu’il eût volontiers épousée ; de cette déplorable chanteuse qu’il avait sifflée à Varsovie, ce qui lui avait valu un duel avec son amant, le général Branitzky, et l’avait obligé à s’enfuir de Varsovie ; de la méchante Charpil-lon qui, à Londres, s’était si indignement jouée de lui ; de cette traversée qui avait failli lui coûter la vie quand, par une nuit de tempête, il allait à travers la lagune rejoindre sa chère nonne de Murano ; du joueur Croce, qui, après avoir perdu une fortune à Spa, lui avait fait ses adieux en pleurant sur la route et s’était mis en chemin pour Saint-Pétersbourg, tel qu’il était là, en bas de soie, habit de velours vert et la canne à la main. Il parlait de comédiennes, de cantatrices, de mo-distes, de comtesses, de danseuses, de soubrettes, de joueurs, d’officiers, de princes, d’ambassadeurs, de finan-ciers, de musiciens et d’aventuriers, et si prodigieux était pour lui-même l’effet du charme retrouvé de son passé, si complet le triomphe de cet autrefois merveilleux et bien réel, mais à jamais disparu, sur son misérable présent où il n’était plus que l’ombre de lui-même, qu’il fut sur le point de rappe-ler l’histoire d’une jolie jeune fille pâle, qui, à Mantoue, dans la pénombre d’une église, lui avait confié ses chagrins

 

– 106 – d’amour : il allait oublier que c’était elle qui, avec seize ans de plus, était assise en face de lui en qualité de femme de son ami Olivo…

 

Mais la servante vint de son pas lourd annoncer que la voiture attendait devant la porte. Aussitôt, avec son incom-parable don de se ressaisir, chaque fois que c’était néces-saire, en pleine action ou en pleine rêverie, il se leva pour prendre congé. Il insista encore affectueusement pour qu’Olivo, à qui l’émotion coupait la parole, vînt le voir à Ve-nise avec sa femme et ses enfants, et l’embrassa ; quand il s’approcha d’Amélie pour en faire autant, elle s’écarta dou-cement et se contenta de lui tendre la main qu’il baisa res-pectueusement. Marcolina, vers laquelle il se tourna ensuite, lui dit :

— Tout ce que vous nous avez raconté ce soir, et bien d’autres choses encore, vous devriez l’écrire, Monsieur le Chevalier, comme vous l’avez fait pour votre évasion des Plombs.

— Parlez-vous sérieusement, Marcolina ? demanda-t-il avec la timidité d’un jeune auteur.

Elle sourit avec une nuance d’ironie.

— J’imagine, dit-elle, qu’un pareil livre pourrait être en-core plus passionnant que votre pamphlet contre Voltaire.

« Cela pourrait bien être, se dit-il, sans le formuler à haute voix. Qui sait si je ne suivrai pas un jour ton conseil. Et c’est toi, Marcolina, qui me fournira le dernier chapitre ».

Cette idée, et plus encore la pensée que ce dernier cha-pitre il allait le vivre cette nuit même, alluma dans son re-

– 107 – gard une telle flamme que Marcolina laissa glisser de la main de Casanova celle qu’elle lui avait tendue, avant qu’il eût le temps d’y poser ses lèvres en s’inclinant. Sans laisser pa-raître ni déception ni dépit, il se retira en faisant com-prendre, d’un de ces gestes clairs et simples qui n’étaient qu’à lui, que nul, pas même Olivo, ne devait le suivre.

D’un pas rapide il traversa l’allée, mit une pièce d’or dans la main de la servante qui lui avait porté sa valise, et sauta dans la voiture qui s’éloigna.

Le ciel était couvert de nuages. Quand on eut dépassé le village, où derrière de pauvres fenêtres brillaient encore quelques faibles lumières, il n’y eut plus qu’un point lumi-neux dans la nuit, la lanterne qui était attachée au timon. Ca-sanova ouvrit sa valise, en tira le manteau de Lorenzi, et, après s’en être couvert, se déshabilla sous cet abri avec toutes les précautions indiquées. Puis, fourrant vêtements, bas et souliers dans la valise, il s’enveloppa plus étroitement dans le manteau et cria alors au cocher :

— Holà, il faut rebrousser chemin.

Le cocher se retourna d’un air renfrogné.

— J’ai oublié mes papiers à la maison, il faut y retour-ner, tu entends ?

Et comme le cocher, bonhomme maigre et maussade à barbe grise, semblait hésiter.

— Tu n’y perdras rien, naturellement : tiens ! Et il lui mit une pièce dans la main. L’autre marmotta quelque chose en l’empochant et, avec un coup de fouet bien inutile à son che-val, lui fit faire demi-tour.

 

– 108 –

Quand ils traversèrent à nouveau le village, toutes les maisons y étaient muettes et noires. Encore quelques tours de roue sur la grand-route et le cocher allait tourner dans le chemin plus étroit qui montait vers la propriété d’Olivo.

— Halte ! lui cria Casanova, n’approchons pas davan-tage, pour ne pas réveiller tout le monde. Attends-moi là, au tournant, je ne serai pas long…, et puis, si mon absence de-vait durer un peu plus, tu auras un ducat par heure d’attente.

 

L’homme paraissait savoir à quoi s’en tenir : Casanova le vit bien à sa façon de hocher la tête. Sautant à bas de la voiture, il s’éloigna vivement et disparut bientôt aux yeux du cocher. Il passa devant la grande porte, qui était fermée, sui-vit le mur jusqu’à l’angle qu’il faisait sur la droite et prit alors à travers les vignes le sentier qu’il ne lui fut pas difficile de trouver puisqu’il l’avait parcouru deux fois dans le jour. Le chemin longeait le mur de tout près, jusqu’à mi-hauteur de la colline environ, où il faisait de nouveau un angle droit. À par-tir de là, il marcha sur une herbe épaisse, préoccupé seule-ment de ne pas, dans la profonde obscurité qui l’enveloppait, manquer la porte du jardin. Il tâta longtemps l’encadrement en pierres lisses avant de sentir sous ses doigts le bois ru-gueux : à ce moment, il put distinguer les contours étroits de la porte. Mettant la clef dans la serrure, qu’il eut vite trou-vée, il ouvrit, pénétra dans le jardin, et referma derrière lui. De l’autre côté de la prairie, il voyait se dresser la maison et la tour qui paraissaient d’une hauteur et dans un lointain in-vraisemblables. Il resta un moment immobile et jeta un re-gard tout autour de lui : car ce qui eût été pour d’autres yeux une obscurité impénétrable n’était pour les siens que des demi-ténèbres. Au lieu de continuer dans l’allée, dont le gra-

 

– 109 – vier faisait mal à ses pieds nus, il avança sur la prairie qui as-sourdissait le bruit de ses pas : sa marche était si légère qu’il avait l’impression de planer.

 

« Éprouvais-je d’autres sensations, se dit-il, quand à trente ans je me lançais dans de pareilles aventures ! Est-ce que je ne sens pas comme brûler en moi les flammes du désir et couler dans mes veines toutes les sèves de la jeunesse ? Ne suis-je pas toujours Casanova, aujourd’hui comme autre-fois ?… et si je le suis, pourquoi ne serait-elle pas abolie en ma faveur, l’odieuse loi à laquelle sont soumis tous les autres et qu’on appelle vieillir ? » Et, s’enhardissant de plus en plus, il se demandait : « Pourquoi vais-je m’introduire chez Marco-lina sous un déguisement ? Casanova n’est-il pas mieux qu’un Lorenzi, encore qu’il ait trente ans de plus ? Et ne se-rait-elle pas femme à comprendre l’incompréhensible ? Était-il nécessaire de commettre une petite infamie et d’entraîner un autre à une bien pire ? Ne serait-on pas, avec un peu de patience, arrivé au même résultat ? Lorenzi part demain… je serais resté… cinq jours… trois jours… et elle aurait été à moi… sachant à qui elle se donnait ». Il se tenait adossé au mur de la maison, tout contre la fenêtre de Marcolina encore fermée, et laissait vagabonder sa pensée. « Est-il trop tard ?… Je pourrais revenir… demain, après-demain… et commencer mon travail de séduction… en homme d’honneur, pour ainsi dire. Cette nuit-ci ne serait qu’un acompte sur les suivantes. Oui… il ne faut pas que Marcolina apprenne que c’est moi qui suis venu aujourd’hui… ou plus tard seulement… beaucoup plus tard ».

La fenêtre était toujours soigneusement fermée : rien ne bougeait derrière. Il s’en fallait encore de quelques minutes

 

– 110 – qu’il ne fût minuit. Fallait-il s’annoncer d’une manière quel-conque ? En frappant doucement au volet ? Non, rien de pa-reil n’était convenu et cela pourrait éveiller les soupçons de la jeune fille : donc attendre. Cela ne saurait être long. La pensée l’effleura, et ce n’était pas la première fois, qu’elle pourrait le reconnaître immédiatement, s’apercevoir de la supercherie avant que tout ne fut accompli : mais ce n’était qu’un soupçon fugitif, la constatation naturelle d’une possibi-lité lointaine, invraisemblable, ce n’était pas une crainte sé-rieuse. Le souvenir lui revint d’une aventure un peu ridicule, arrivée vingt ans plus tôt : cette affreuse vieille de Soleure avec laquelle il avait passé une nuit de volupté, se figurant qu’il possédait une belle jeune femme adorée… et le lende-main, la coquine s’était effrontément moquée dans une lettre de cette erreur par elle ardemment souhaitée et qu’elle avait préparée avec une malice infâme. À ce souvenir, un frisson de dégoût le secoua. Ce n’était vraiment pas le moment de songer à cela, et il chassa cette image abominable.

 

Minuit ne sonnerait donc pas ? Combien de temps allait-il encore falloir rester contre ce mur, à frissonner à la fraî-cheur de la nuit ? Allait-il attendre en vain et finalement être dupe ? Deux mille ducats gaspillés pour rien ? Et Lorenzi se moquant de lui avec elle, derrière le rideau ? D’un geste in-volontaire, il serra plus fort la poignée de son épée, qu’il te-nait, sous le manteau, pressée contre son corps nu. D’un drôle comme ce Lorenzi on pouvait s’attendre aux surprises les plus pénibles… Mais alors… À ce moment, il perçut un léger craquement… il comprit qu’on venait de repousser le grillage et aussitôt les deux battants de la fenêtre s’ouvrirent tout grands, tandis que le rideau demeurait baissé. Pendant quelques secondes encore Casanova ne fit pas un mouve-

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