Le roman de la rose - Tome IV

de Lorris Guillaume · Chapitre 1 sur 4 · partie 1/8

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Le roman de la rose - Tome IV

Le Roman de la Rose

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.

 

PAR

GUILLAUME DE LORRIS

 

ET

JEAN DE MEUNG

É '

P ' I , N ;

S N ' G

PAR

 

PIERRE MARTEAU

 

TOME IV

ORLÉANS

1879

 

Table des matières

 

LE ROMAN DE LA ROSE

 

Comment Nature la subtille

Forge toujours ou filz ou tille,

Affin que l'humaine lignye

Par son deffaut ne faille mye.

(Page 2, vers 16553.)

XCI

 

Comment Nature la subtille16553

Forge toujours ou filz ou fille,

Affin que l'humaine lignye

Par son deffaut ne faille mye.

 

Et quant ce serement fait orent,

Si que tuit entendre le porent,

Nature, qui pensoit des choses

Qui sunt desouz le ciel encloses,

Dedens sa forge entrée estoit,

Où toute s'entente metoit

A forgier singulières pieces

Por continuer les espieces:

Car les pieces tant les fet vivre,

Que Mort ne les puet aconsivre [1],Voir la note. [Jà tant ne saura corre après;

Car Nature tant li va près,

Que quant la Mort o sa maçuë

Des pieces singulieres tuë

Ceus qu'el trueve à soi redevables,

(Qu'il i en a de corrumpables

Qui ne doutent la Mort néant,

Et toutevois vont dechéant,

 

LE ROMAN DE LA ROSE

XCI

 

16753 Comment Nature habilement

Fille ou fils forge constamment,

De crainte que l'humaine engeance

Ne faille par sa négligence.

 

Or comme ce serment fut fait,

Que tous ouïrent clair et net,

Nature, qui pensait aux choses

Qui sont dessous le ciel encloses,

Dedans sa forge se rendait

Où sa cure toute mettait

Une à une à forger les pièces

Pour continuer les espèces;

Car les pièces parfait si bien

Que Mort contre elles ne peut rien[1b]. [En vain sa course elle accélère,

Nature de si près la serre,

Que si de sa masse la Mort

Quelques pièces détruit d'abord

Qu'elle trouve à soi redevables

(Car il en est de corrompables

Qui la Mort ne redoutent pas,

Et toutefois vont pas à pas

 

Et s'usent en tens et porrissent,16575 Dont autres choses se norrissent);

Quant toutes les cuide estreper,

Nes puet ensemble conceper [2]: Que quant l'une par-deçà hape,

L'autre par-delà li eschape.

Car quant ele a tué le pere,

Remaint-il fiz ou fille ou mere,

Qui s'enfuient devant la Mort,

Quant il voient celi jà mort.

Puis reconvient iceus morir,

Jà si bien ne sauront corir;

N'i vaut médecines, ne veus.

Donc saillent nieces et neveus

Qui fuient, por eus deporter,

Tant cum piez les puéent porter;

Dont l'ung s'enfuit à la karole,

L'autre au monstier, l'autre à l'escole,

Li autre à lor marchéandises,

Li autre as ars qu'il ont aprises,

Li autre à lor autres deliz

De vins, de viandes, de liz:

Li autre, por plus tost foïr,

Que Mort ne les face enfoïr,

S'en montent sor lor grans destriers

A tout lor sororés estriers.

L'autre met en ung fust sa vie,

Et s'enfuit par mer à navie,

Et maine au regart des estoiles

Ses nefz, ses avirons, ses voiles:

L'autre, qui par veu s'umilie,

Prent ung mentel d'ypocrisie,

Dont en fuiant son penser cuevre,

Tant qu'il apert dehors par uevre.

 

S'usant, et par le temps pourrissent16775 Dont autres choses se nourrissent),

Quand les croit toutes extirper

Ne les peut ensemble attraper[2b], Si bien que si l'une elle hape

A droite, à gauche l'autre échappe.

Car si le père elle détruit,

Devant la Mort soudain s'enfuit

Le fils ou la fille ou la mère

Lorsque mort ils ont vu le père.

Puis à leur tour devront mourir;

En vain les verra-t-on courir,

Rien n'y fait, vœux ni médecines.

Lors donc nièces, neveux, cousines

De fuir pour vivre et l'éviter,

Tant que pieds les peuvent porter,

Dont l'un s'enfuit à la karole,

L'autre à l'église ou bien l'école,

L'autre, selon ses appétits,

Aux arts qu'il a jadis appris,

Aux plaisirs, à sa marchandise,

La luxure ou la gourmandise.

D'autres sur leurs grands destriers

Et sur leurs dorés étriers

Montent, croyant ainsi plus vite

De Mort éviter la poursuite;

Sur un ais l'autre se blottit,

En naviguant la mer franchit,

Et mène à l'aspect des étoiles

Sa nef, ses avirons, ses voiles.

L'autre par vœux s'humiliant,

D'hypocrisie un manteau prend

Où tous ses pensers se tapissent

Tant que ses actes le trahissent.

Ainsinc fuient tuit cil qui vivent,16609 Qui volentiers la Mort eschivent.

Mort qui de noir le vis a taint,

Cort après tant que les ataint,

Si qu'il i a trop fiere chace:

Cil s'enfuient, et Mort les chace

Dix ans, ou vingt, trente, ou quarante,

Cinquante, soixante, septante,

Voire octante, nonante, cent,

Lors quanque tient va depeçant;

Et s'il puéent outre passer,

Cort-ele après sans soi lasser,

Tant que les tient en ses liens,

Maugré tous les phisiciens.

Et les phisiciens méismes

Onc nul eschapper n'en véismes,

Par Hipocras ne Galien [3], Tant fussent bon phisicien.

Rasis, Constantin, Avicenne[4] I ont lessiée la couënne:

Et cels qui ne puent tant corre,

Nes respuet riens de mort rescorre.

Ainsinc Mort qui jà n'iert saoule,

Glotement les pieces engoule:

Tant les sieut par mer et par terre,

Qu'en la fin toutes les enserre.

Mès nes puet ensemble tenir

Si qu'el ne puet à chief venir

Des especes du tout destruire,

Tant sevent bien les pieces fuire:

Car s'il n'en demoroit fors une,

Si vivroit la forme commune,

Et par le Fenis bien le semble,

Qu'il n'en puet estre deus ensemble.

Ainsi vont tretous les humains16809 Fuyant la Mort par cent chemins.

Mort qui de noir se teint la face

Les suit et leur donne la chasse

Jusqu'à ce que les ait atteints,

Car Mort pourchasse les humains

Dix ans ou vingt, trente ou quarante,

Cinquante, ou soixante, ou septante,

Voire octante, nonante ou cent,

Et s'en va tous les dépeçant;

Et si quelques-uns elle en passe,

Vite revient et ne se lasse

Tant que les tienne en ses liens,

Malgré tous les chirurgiens.

Les médecins même ont beau faire,

Nul ne peut à Mort se soustraire

Par Hypocrate ou Gallien[3b], Qui pourtant s'y connaissaient bien.

Razis, Constantin, Avicène[4b] Y ont tretous laissé leur couenne.

Rien ne sert, hélas! de courir;

Personne ne peut la Mort fuir.

Ainsi Mort, qui n'est oncques soûle,

Gloutement les pièces engoule

Tant par terre et mer les poursuit

Qu'en la fin toutes les saisit.

Mais chacune si bien l'esquive

Qu'à nulle heure la Mort n'arrive

Toutes ensemble à les saisir

Et d'un coup les anéantir.

Car encor n'en restât-il qu'une,

Resterait la forme commune;

Par le Phénix la preuve en est

Qui toujours seul vit et renaît.

Tous jors est-il ung seul Fenis,16643

Et vit ainçois qu'il soit fenis

Par cinq cens ans; au darrenier

Si fait ung feu grant et plenier

D'espices, et s'i boute et s'art,

Ainsinc fait de son cors essart.

Mès por ce que sa forme garde,

De sa poudre, combien qu'il s'arde,

Ung autre Fenis en revient,

Où cil méismes, se Dé vient,

Que Nature ainsinc resuscite,

Qui tant à l'espece profite:

Qu'ele perdroit du tout son estre,

S'el ne faisoit cestui renestre,

Si que se Mort Fenis devore,

Fenis toutevois vis demore.

S'el en avoit mil devorés,

Si seroit Fenis demorés.

C'est Fenis la commune forme,

Que Nature ès pieces reforme,

Qui du tout perduë seroit,

Qui l'autre vivre ne lerroit.

Ceste maniere néis ont

Trestoutes les choses qui sont

Desouz le cercle de la lune,

Que s'il en puet demorer une,

S'espece tant en li vivra,

Que jà Mort ne la consivra.

Mès Nature douce et piteuse,

Quant el voit que Mort l'envieuse

Entre li et corrupcion

Vuelent metre à destruccion

Quanqu'el trueve dedens sa forge,

Tous jors martele, tous jors forge,

Il n'est qu'un seul Phénix sur terre16843

Qui jusqu'à son heure dernière

Vit cinq cents ans. En dernier lieu,

Il fait d'épices un grand feu

Et s'y jette, sans plus attendre,

Pour réduire son corps en cendre;

Mais l'espèce ne périt pas.

De sa cendre, après son trépas,

Un autre Phénix prend naissance,

Ou le même, par l'ordonnance

De Dieu; Nature ainsi refait

L'espèce que Mort menaçait.

Phénix, c'est la commune forme

Que Nature toujours reforme

Et qui bientôt disparaîtrait

Si vif un autre ne restait.

L'espèce perdrait tout son être

S'elle ne le faisait renaître,

Si bien que quand Phénix est mort,

Phénix vivant demeure encor.

Mille la Mort dévorât-elle,

L'espèce est toujours éternelle.

Ce privilége de même ont

Tretoutes les choses qui sont

Dessous le cercle de la lune;

Pourvu que seule en demeure une,

L'espèce se perpétûra,

Et jamais Mort ne l'éteindra.

Mais Nature douce et piteuse,

Quand elle voit Mort l'envieuse,

Qu'accompagne corruption,

Vouloir mettre à destruction

Les pièces qu'elle a dans sa forge,

Alors elle martelle et forge

Tous jors ses pieces renovele,16677 Par generacion novele.

Quant autre conseil n'i puet metre,

Si taille emprainte de tel letre,

Qu'el lor donne formes veroies

En coinz de diverses monnoies,

Dont Art faisoit ses exemplaires,

Qui ne fait pas choses si voires.

Mès par moult ententive cure,

A genouz est devant Nature,

Si prie et requiert, et demande,

Comme mendians et truande,

Povre de science et de force,

Qui d'ensivre-la moult s'efforce,

Que Nature li voille aprendre

Comment ele puisse comprendre,

Par son engin en ses figures,

Proprement toutes créatures.

Si garde comment Nature euvre,

Car moult vodroit faire autel euvre,

Et la contrefait comme singes;

Mès tant est son sens nus et linges,

Qu'il ne puet faire choses vives,

Jà si ne sembleront naïves.

Car Art, combien qu'ele se paine

Par grant estuide et par grant paine,

De faire choses quiex qu'el soient,

Quiexque figures qu'eles aient,

Paingne, taingne, forge, ou entaille

Chevaliers armés en bataille,

Sor biaus destriers trestous couvers

D'armes yndes, jaunes, ou vers,

Ou d'autres colors piolés,

Se plus piolés les volés;

Toujours sans interruption16877 Nouvelle génération.

Ne pouvant du reste mieux faire,

En son empreinte elle les serre,

Comme en ses coins le monnayeur,

Et leur donne forme et couleur

Propres, dont Art fait ses modèles

Qui ne fait pas choses si belles.

Car toujours, comme mendiant

Devant Nature suppliant,

De l'imiter moult il s'efforce,

Ignorant qu'il est et sans force,

Toujours, avec un soin jaloux,

L'implore et prie à deux genoux

Qu'elle lui veuille bien apprendre

Ses secrets et faire comprendre,

Pour reproduire en ses travaux

Les objets qu'elle a faits si beaux.

Il regarde comme elle opère,

Car il voudrait telle œuvre faire,

Mais en singe la contrefait.

Tant simple et faible et vain il est

Qu'il ne peut faire créature

Vivante à l'égal de Nature.

Car l'Art en un travail sans fin

Se peine et s'étudie en vain

A faire mainte et mainte chose,

Quelque figure qu'il compose.

Sur beaux destriers tout couverts

D'ornements bleus, jaunes ou verts,

Chevaliers armés en bataille

Qu'il peigne, teigne, forge ou taille,

Ou de tous sens bariolés

Si plus colorés les voulez:

Biaus oisillons en vers boissons,16711 De toutes iauës les poissons;

Et toutes les bestes sauvages

Qui pasturent par ces boscages;

Toutes herbes, toutes floretes,

Que valetons et puceletes[5] Vont en printens ès bois coillir,

Que florir voient et foillir;

Oisiaus privés, bestes domesches,

Baceleries, dances, tresches

De beles dames bien parées,

Bien portretes, bien figurées,

Soit en metal, en fust, en cire,

Soit en quelconque autre matire,

Soit en tables, ou en parois,

Tenans biaus bachelers as dois,

Bien figurés et bien portrais;

Jà por figure ne por trais

Ne les fera par eus aler,

Vivre, movoir, sentir, parler.

Ou d'alquemie tant aprengne,

Que tous metauz en color taingne,

Qu'el se porroit ainçois tuer,

Que les especes remuer,

Se tant ne fait qu'el les ramaine

A lor nature premeraine.

Euvre tant cum ele vivra,

Jà Nature n'aconsivra:

Et se tant se voloit pener

Qu'el les i séust ramener,

Si li faudroit, espoir, science

De venir à cele atrempance,

Quant el feroit son elixir,

Dont la forme devroit issir,

Herbes verdoyantes, fleurettes16911

Que varlets et que pucelettes [5b] Vont au printemps ès-bois cueillir

Quand elles viennent à fleurir:

Oiseaux et bêtes domestiques,

Jeux et plaisirs, danses rustiques,

Beaux oiselets en verts buissons,

En l'onde pure vifs poissons

Et toutes les bêtes sauvages

Qui pâturent par les bocages:

Ou jouvenceaux beaux et courtois

Et gracieux, tenant aux doigts

Gentilles dames bien parées,

Bien pourtraites, bien figurées:

A nos yeux en vain, trait pour trait,

Sur table ou mur il les pourtrait

En métal, en bois, cire ou pierre,

Soit même en toute autre matière;

Il ne les fait d'eux-même aller,

Vivre, mouvoir, sentir, parler.

Qu'il apprenne tant d'alchimie

Que tous métaux colore, allie,

Il se pourrait avant tuer

Que les espèces transmuer.

S'il ne fait tant qu'il les ramène

A leur nature primeraine,

Qu'il travaille tant qu'il vivra,

Jamais Nature il n'atteindra.

Du reste, pour le pouvoir faire,

Pour dans leur pureté première

Ces métaux divers ramener,

Il faudrait d'abord deviner

Des proportions la science

Pour obtenir la tempérance,

Qui devise entr'eus lor sustances16745 Par especiaus differences,

Si cum il pert au defenir,

Qui bien en set à chief venir.

Neporquant c'est chose notable,

Alquemie est ars véritable:

Qui sagement en ovreroit,

Grans merveilles i troveroit.

Car comment qu'il aut des espieces,

Au mains les singulieres pieces

Qu'en sensibles euvres sunt mises,

Sunt muables en tant de guises,

Qu'el puéent lor compleccions,

Par diverses digestions,

Si changier entr'eus, que cis changes

Les met souz especes estranges,

Et leur tolt l'espece premiere.

Ne voit-l'en comment de fogiere

Font cil et cendre et voirre nestre,

Qui de voirrerie sunt mestre,

Par depuracion legiere?

Si n'est pas li voirre fogiere,

Ne fogiere ne rest pas voirre.

Et quant espar vient en tonnoire,

Si repuet-l'en sovent véoir

Des vapeurs les pierres chéoir,

Qui ne monterent mie pierres?

Ce puet savoir li cognoissierres

De la cause qui tel matire

A ceste estrange espèce tire.

Ci sunt especes très-changiées,

Ou les pieces d'aus estrangiées

Et en sustance, et en figure;

Ceus par Art, ceste par Nature.

Quand il fera son elixir,16945 Dont le métal pur doit jaillir,

Qui désagrége les substances

Par spéciales différences,

Comme à la fin bien il paraît

A qui le mieux opérer sait.

Et pourtant c'est chose notable,

Alchimie est art véritable;

Qui sagement l'étudierait

Grand' merveilles y trouverait.

Donc, quelles que soient les espèces,

Isolément prises, les pièces

Dont tous les corps sont composés

Dans la Nature déposés,

S'elles sont de nos sens palpables,

En tant de façons sont muables,

Qu'elles peuvent leurs unions,

Par maintes transformations,

Changer entre elles, et ces pièces

Deviennent nouvelles espèces

Perdant leur primitif aspect.

Voyez du reste ce que fait

Le verrier. De simple fougère,

De la cendre il tire du verre

Par légère épuration;

Verre pourtant n'est pas buisson,

Pas plus que fougère n'est verre.

Et quand d'un éclair le tonnerre

Éclate, souvent on peut voir

Les pierres des nuages choir

Qui pourtant ne sont pas de pierre.

La cause qui telle matière

Engendre aux nuages volants

Seuls peuvent dire les savants.

Ainsinc porroit des metaus faire16779 Qui bien en sauroit à chief traire,

Et tolir as ors lor ordure,

Et metre-les en forme pure

Par lor complexions voisines,

L'une vers l'autre assés enclines;

Qu'il sunt tretuit d'une matire,

Comment que Nature les tire;

Car tuit par diverses manieres,

Dedens les terrestres minieres,

De soufre et de vif-argent nessent,

Si cum li livres le confessent.

Qui se sauroit donc soutillier

As esperiz apparillier,

Si que force d'entrer éussent,

Et que voler ne s'en péussent,

Quant il dedens les cors entrassent,

Mès que bien purgiés les trovassent,

Et fust li sofres sans ardure,

Por blanche ou por rouge tainture,

Son voloir des metaus auroit

Qui ainsinc faire le sauroit.

Car d'argent vif fin or font nestre

Cil qui d'alquemie sunt mestre;

Et pois et color li ajoustent

Par choses qui gaires ne coustent.

Et d'or fin pierres precieuses

Font-il cleres et aviveuses;

Et les autres metaus desnuent

De lor formes, si qu'il les muent

 

Ce sont espèces très-changées16979 Ou bien substances dégagées

De certains corps, soit par notre art,

Soit par Nature d'autre part.

Ainsi pourrait des métaux faire

Qui des corps les saurait extraire,

Puis leur ordure aux ors tirer,

Les réduire et les apurer

Par affinités régulières

A divers corps particulières.

De matière une les ors sont,

N'importe où Nature les fond.

Et tous par diverses manières

Dedans les terrestres minières

Naissent de soufre et vif argent;

La science ainsi nous l'apprend.

Tel donc qui saurait, il me semble,

Combiner les esprits ensemble

Et les contraindre à se mêler,

Sans pouvoir après s'envoler,

Jusqu'à ce qu'aux corps ils entrassent,

Pourvu qu'apurés les trouvassent,

Et, du soufre l'ardeur domptant,

Les colorer en rouge ou blanc,

Aurait par telle connaissance

Tous les métaux en sa puissance.

Ainsi fin or de vif argent

Font naître moult subtilement

Par art, sans plus, nul ne le nie,

Ceux qui sont maîtres d'alchimie,

Puis lui donnent poids et couleur

Par choses de mince valeur,

Et d'or fin pierres précieuses

Refont claires et lumineuses;

En fin argent, par medecines16809 Blanches et tresperçans et fines.

Mès ce ne feroient cil mie

Qui euvrent de sophisterie;

Travaillent tant cum il vivront,

Jà Nature n'aconsivront.

 

Nature qui tant est soutive,

Combien qu'ele fust ententive

A ses euvres que tant amoit,

Lasse dolente se clamoit

Et si parfondement ploroit,

Qu'il n'est cuer qui point d'amor ait,

Ne de pitié, qui l'esgardast,

Qui de plorer se retardast:

Car tel dolor au cuer sentoit

D'ung fait, dont el se repentoit,

Que ses euvres voloit lessier,

Et du tout son penser cessier,

Mès que tant solement séust

Que congié de son mestre éust:

Si l'en voloit aler requerre,

Tant li destraint li cuers et serre.

Bien la vous vosisse descrire,

Mès mi sens n'i porroit soffire,

Mi sens! qu'ai-ge dit? c'est du mains,

Non feroit voir nus sens humains,

Ne par vois vive, ne par notes,

Et fust Platon ou Aristotes,

Algus, Euclides, Tholomées [6], Qui tant orent de renommées

D'avoir esté bon escrivain,

Lor engin seroient si vain,

Puis tous les métaux dépouillant17013 De leurs formes, en vif argent

Ils les changent par médecines

Blanches, pénétrantes et fines.

Ce ne peuvent les faux savants

Les imposteurs, les charlatans;

Qu'ils travaillent toute leur vie,

Ils n'atteindront Nature mie.

Nature donc se désolait

Pour ses œuvres que tant aimait,

Et déployait son industrie

Pour les conserver à la vie.

Mais si profondément pleurait

Que nul cœur aimant ne serait

Ni piteux, qui voyant la belle

N'eût voulu pleurer avec elle;

Car telle peine au cœur sentait

D'un péché dont se repentait,

Qu'elle avait perdu tout courage.

Elle eût laissé là son ouvrage

Si seulement elle eût pensé

Que n'en fût son maître offensé.

Peu s'en faut que ne l'en requière,

Tant son cœur s'afflige et se serre.

Volontiers la peindrais céans,

Mais n'y suffirait tout mon sens.

Mon sens! qu'ai-je dit? Ni par note

Ni de vive voix, Aristote

Ni Platon, ni nul sens humain

Ne le pourrait, c'est bien certain.

Algus, Euclide, Ptolémée[6b] Qui tant avait de renommée

D'avoir été bon écrivain,

Déploierait son esprit en vain,

S'il osoient la chose emprendre,16841 Qu'il ne la porroient entendre,

Ne Pymalion entaillier:

En vain se porroit travaillier

Parrasius, voire Apellés[7]

Que ge moult bon paintre appellés[8], Biautés de li jamès descrivre

Ne porroit, tant éust à vivre;

Ne Miro, ne Policletus [9], Jamès ne sauroient cest us.

 

Zeuxis néis...........

De cinq puceles prist exemple,

Les plus beles que l'en pot querre...

Qui devant li se sont tenuës

Tout en estant trestoutes nuës...

(Page 20, vers 16856.)

 

XCII

 

Comment le bon paintre Zeuxis

Fut de contrefaire pensis

La très-grant beaultè de Nature,

Et à la paindre mist grant cure.

 

Zeuxis néis par son biau paindre[10] Ne porroit à tel forme ataindre,

Qui, por faire l'ymage au temple,

De cinq puceles prist exemple,

Les plus beles que l'en pot querre

Et trover en toute la terre,

Qui devant li se sont tenuës

Tout en estant trestoutes nuës,

Pour soi prendre garde à chascune,

S'il trovast nul defaut en l'une,

Ou fust sor cors, ou fust sor membre,

Si cum Tules le nous remembre

Où livre de sa Rétorique,

Qui moult est science autentique.

Mès ci ne péust-il riens faire

Zeuxis, tant séust bien portraire,

 

S'il osait la chose entreprendre,17047 Tous ils n'y sauraient rien entendre,

Ni Pygmalion la tailler.

En vain se pourrait travailler

Parrhasius; et même Appelle [7b],

Que pourtant bon peintre j'appelle[8b], Tant pût-il vivre, sa beauté

Ne pourrait peindre en vérité;

Non plus Miron ni Polyclète [9b] N'y parviendraient, je le répète

 

XCII

 

Comment le bon peintre Zeuxis

Entreprit d'imiter jadis

La très-grand' beauté de Nature

Et mit à la peindre grand' cure.

 

Zeuxis, malgré tout son talent[10b], A la peindre fut impuissant.

Un jour donc il prit pour modèles

Cinq jeunes filles les plus belles

Qu'en tout le monde on pût trouver,

Pour ses traits au temple graver.

Elles se sont tretoutes nues

Tout debout devant lui tenues,

Afin qu'il pût les observer

Et voir s'il leur pourrait trouver

(Ainsi Tulle en sa Rhétorique,

Qui moult est science authentique,

Le rapporte), quelque défaut

Sur les membres, le corps, la peau.

Mais cependant rien ne put faire

Zeuxis, si bien sût-il pourtraire

 

Ne colorer sa portraiture,16871 Tant est de grant biauté Nature,

Zeuxis, non pas trestuit li mestre

Que Nature fist onques nestre:

Car or soit que bien entendissent

Sa biauté toute, et tuit vosissent

A tel portraiture muser,

Ains porroient lor mains user,

Que si très-grant biauté portraire;

Nus, fors Diex, ne le porroit faire,

Et por ce que, se ge poïsse,

Volentiers au mains l'entendisse,

Voire escrite la vous éusse,

Se ge poïsse, ou ge séusse;

Ge méismes i ai musé,

Tant que tout mon sens i usé

Comme fox et outrecuidiés,

Cent tans plus que vous ne cuidiés.

Car trop fis grant présumpcion,

Quant onques mis m'entencion

A si très-haute euvre achever,

Qu'ains me poïst le cuer crever,

Tant trovai noble et de grant pris

La grant biauté que ge tant pris,

Que par penser la compréisse

Por nul travail que g'i méisse,

Ne que solement en osasse

Ung mot tinter, tant i pensasse.

Si sui du penser recréus,

Por ce m'en sui atant téus;

Que quant ge plus i ai pensé,

Tant ert bele que plus n'en sé.

Car Diex, li biaus outre mesure,

Quant il biauté mist en Nature,

 

Et peindre avec habileté,17077 Tant Nature est de grand' beauté.

Oui, Zeuxis pas plus que nul maître

Que jamais Nature ait fait naître,

S'il s'en trouvait un pour l'oser,

Avant pourrait ses mains user

Que si très-grand' beauté pourtraire,

(Nul fors Dieu ne le pourrait faire),

Quand même il pourrait du penser

Sa beauté tretoute embrasser.

Moi-même je n'ai pu, sans feindre,

Jusqu'à la concevoir atteindre,

Et Nature vous décrirais

Si je pouvais ou je savais.

A cette tâche surhumaine

J'ai cent fois plus perdu de peine,

Comme un sot, comme un insensé,

Que jamais ne l'eussiez pensé;

Car c'était trop d'outrecuidance

Que d'avoir conçu l'espérance

De si très-haute œuvre achever.

Avant le cœur m'eût pu crever

Qu'en mon penser même comprisse,

Pour nulle peine que je prisse,

La très-grand' beauté que je vis,

Tant noble était et de grand prix,

Ni que seulement en osasse

Un mot tinter, tant y pensasse.

C'est pourquoi mon esprit vaincu,

De guerre lasse, enfin s'est tu.

Plus j'y pensais, tant était belle,

Plus j'étais impuissant près d'elle;

Car Dieu, la suprême beauté,

Quand Nature il eut enfanté,

 

Il en i fist une fontaine16905 Tous jors corant et tous jors plaine,

De qui toute biauté desrive;

Mès nus n'en set ne fons ne rive:

Por ce n'est droit que conte face

Ne de son cors, ne de sa face

Qui tant est avenant et bele,

Cum flor de lis en mai novele;

Rose sus rain, ne noif sor branche,

N'est si vermeille ne si blanche.

Si devroie-ge comparer,

Quant ge l'os à riens comparer,

Puisque sa biauté ne son pris

Ne puet estre d'omme compris.]

Quant ele oï ce serement,

Moult li fu grant alegement

Du grant duel qu'ele demenoit.

Por decéue se tenoit,

Et disoit:

Nature.

Lasse! qu'ai-ge fait?

Ne me repenti mès de fait

Qui m'avenist des lors en ça

Que cist biau monde commença,

Fors d'une chose solement

Où j'ai mespris trop malement,

Dont ge me tiens trop à musarde:

Et quant ma musardie esgarde,

Bien est drois que ge m'en repente.

Lasse fole! lasse dolente!

Lasse! lasse cent mile fois!

Où sera mès trovée fois?

 

En elle fit une fontaine17111 Toujours courante et toujours pleine

D'où découle toute beauté.

Et son lit, c'est l'immensité.

Comment vouloir que conte fasse

Ni de son corps, ni de sa face,

Qui plus belle est, je vous le dis,

Qu'en mai nouvelle fleurs de lys?

Rose ni neige sur la branche

N'est si vermeille ni si blanche,

Et c'est un crime que d'oser

A Nature chose opposer,

Sa beauté puisqu'en nulle guise

Ne peut être d'homme comprise.]

Quand Nature ouït ce serment,

Moult lui fut grand allégement

Du deuil qui l'avait confondue.

Elle se tenait pour déçue,

Et disait:

Nature.

Lasse, qu'ai-je fait?

Céans à l'esprit, en effet,

Il me revient une méprise,

Une faute que j'ai commise,

Il y a bien longtemps déjà,

Quand ce beau monde commença,

Et dont j'aurais dû, sans doutance,

Dès longtemps faire pénitence.

Oui, j'ai trop, dit-elle, péché,

Et quand je songe à mon péché,

Bien juste est que je m'en repente.

Lasse folle, lasse dolente!

 

Ai-ge bien ma poine emploiée?16935 Sui-ge bien du sens desvoiée,

Qui tous jors ai cuidé servir

Mes amis por gré deservir,

Et trestout mon travail ai mis

En essaucier mes anemis?

Ma debonnaireté m'afole.

L'Acteur.

Lors a mis son prestre à parole,

Qui celebroit en sa chapele,

Mès ce n'ert pas messe novele,

Car tous jors ot fait ce servise

Dès qu'il fu prestres de l'église.

Hautement, en leu d'autre messe,

Devant Nature la déesse,

Li prestres qui bien s'acordoit

En audience recordoit

Les figures représentables

De toutes choses corrumpables

Qu'il ot escrites en son livre,

Si cum Nature les li livre.

 

Comment Nature la déesse

A son bon prestre se confesse.

Qui moult doulcement luy enhorte

Que de plus plourer se déporte.

(Page 26, vers 16955.)

 

XCIII

 

Comment Nature la déesse

A son bon prestre se confesse,

Qui moult doulcement luy enhorte

Que de plus plourer se déporte.

 

Genius, dist-ele, biau prestre

Qui des leus estes diex et mestre,

Lasse, lasse cent mille fois.17141 De moi, c'en est fait, je le vois!

Ai-je bien ma peine employée

Et me suis-je assez dévoyée.

Moi qui tout mon travail ai mis

A exhausser mes ennemis,

Croyant gagner, en récompense,

De mes amis los et fiance?

Victime suis de ma bonté.

L'Auteur.

Lors à son prêtre a tout conté

Officiant en sa chapelle;

Mais ce n'était messe nouvelle,

Car même service il faisait

Depuis qu'en son église était.

Hautement, au lieu d'autre messe,

Devant Nature la déesse,

Le prêtre, qui tout connaissait,

En audience rappelait

Les figures représentables

De toutes choses corrompables,

Comme Nature lui livrait,

Et qu'en son livre il écrivait.

 

XCIII

 

Comment Nature la déesse

A son bon prêtre se confesse,

Qui l'exhorte moult doucement

De sécher ses pleurs à l'instant.

Génius, dit-elle, beau prêtre,

De toutes créatures maître,

 

Et selonc lor propriétés16961 Toutes en euvre les metés,

Et bien achevés la besoingne,

Si cum à chascun li besoingne,

D'une folie que j'ai faite,

Dont ge ne me sui pas retraite,

Mès repentance moult m'apresse,

A vous m'en vuel faire confesse.

Genius.

Ma dame, du monde roïne,

Cui toute riens mondaine encline,

S'il est riens qui vous griefve, en tant

Que vous en ailliés repentant,

Ou que néis vous plaise à dire,

De quelconques soit la matire,

Soit d'esjoïr, ou de doloir,

Bien m'en poés vostre voloir

Confesser trestout par lesir,

Et ge tout à vostre plesir,

Fet Genius, metre y vorrai

Tout le conseil que ge porrai,

Et celerai bien vostre affaire,

Se c'est chose qui face à taire.

Et se mestier avés d'assoldre,

Ce ne vous doi-ge mie toldre,

Mais lessiés ester vostre plor.

Nature.

Certes, fet-ele, se ge plor,

Biaus Genius, n'est pas merveille.

Genius.

Dame, toutevois vous conseille

 

Qui selon leurs propriétés17169 Toutes en œuvre les mettez

Et leur besogne achevez toute

Lorsque suivent la droite route,

Le remords me vient oppresser

Et me veux à vous confesser

D'une faute que j'ai commise

Et qui ne me fut pas remise.

Génius.

Reine du monde, il lui répond,

Devant qui tout courbe le front,

Si quelque chose vous tourmente

Et dont votre cœur se repente,

En moi vous pouvez vous fier;

Ou s'il vous plaît me confier

Quoi que ce soit, plaisir ou peine

Vous pouvez, ma très-douce reine

Vous confesser tout à loisir,

Et moi, tout à votre plaisir,

Je célerai bien votre affaire

Si c'est chose qu'il faille taire,

Fait Génius, et je ferai

Pour vous tout ce que je pourrai

S'il est besoin de vous absoudre,

Je suis tout prêt à m'y résoudre,

Mais avant tout ne pleurez plus

Nature.

Las! dit-elle, beau Génius,

Si je pleure, n'est pas merveille.

Génius.

Dame, pourtant je vous conseille

 

Que vous voilliez ce plor lessier,16989 Se bien vous volés confessier,

Et bien entendre à la matire

Que vous m'avés empris à dire:

Car grans est, ce croi, li outrages,

Que bien sai que nobles corages

Ne s'esmuet pas de poi de chose:

S'est moult fox qui trobler vous ose.

Mès sans faille il est voir que fame

Legierement d'ire s'enflame[11].Voir la note [Virgiles méismes tesmoingne,

Qui moult congnut de lor besoingne,

Que jà fame n'iert tant estable,

Qu'el ne soit diverse et muable,

Et si rest trop ireuse beste.

Salemon dist qu'onc ne fut teste

Sor teste de serpent crueuse,

Ne riens de fame plus ireuse;

N'onc riens, ce dist, n'ot tant malice.

Briefment, en fame a tant de vice,

Que nus ne puet ses meurs pervers

Conter par rimes, ne par vers:

Et si dist Titus-Livius

Qui bien congnut quex sunt li us

Des fames, et quex les manieres,

Que vers lor meurs nules prieres

Ne valent tant comme blandices,

Tant sunt decevables et nices,

Et de flechissable nature.

Si redist aillors l'Escriture

Que de tout le femenin vice,

Li fondement est avarice.

Et quiconques dit à sa fame

Ses secrez, il en fait sa dame.

 

D'abord de vos larmes cesser,17197 Et si voulez vous confesser,

Exposez-moi donc tire à tire

Tout ce que vous avez à dire.

Grande est, je crois, votre douleur,

Car bien sais-je que noble cœur

Ne s'émeut pas de peu de chose.

Bien fol est qui troubler vous ose.

Avouons-le, femme pourtant

S'emporte bien légèrement[11b]. [A Virgile je m'en réfère

Qui moult connut leur caractère:

Cœur de femme, dit-il, est changeant,

Capricieux et inconstant.

Femme est trop irascible bête;

Et Salomon dit que sa tête

Est pis que tête de serpent,

Et qu'il n'est rien de plus méchant;

Rien, dit-il, n'eut tant de malice;

Bref, en la femme est tant de vice,

Que nul ne peut ses us pervers

Conter par rimes ni par vers.

Tite-Live, qui leurs manières

Savait et leurs mœurs tout entières,

Dit que, pour les séduire, rien

Ne réussit oncques si bien

Que propos flatteurs et que fables,

Tant frivoles et décevables

Et tant fragiles sont leurs cœurs.

Et l'Écriture ajoute ailleurs

Que de tout le féminin vice

Le fondement c'est l'avarice.

Et quiconque à sa femme dit

Ses secrets, dès lors s'asservit.

 

Nus homs qui soit de mere nés,17023 S'il n'est yvres ou forsenés,

Ne doit à fame réveler

Nule riens qui face à celer,

Se d'autrui ne le vuet oïr.

Miex vaudroit du païs foïr,

Que dire à fame chose à taire,

Tant soit loial ne débonnaire;

Ne jà nul fait secré ne face,

S'il voit fame venir en place:

Car s'il i a peril de cors,

El le dira, bien le recors,

Combien que longuement atende;

Et se nus riens ne l'en demande,

Le dira-ele vraiement,

Sans estrange amonestement:

Por nule riens ne s'en teroit,

A son avis morte seroit,

Se ne li sailloit de la bouche,

S'il i a peril ou reprouche.

Et cil qui dit le li aura,

S'il est tex, puis qu'el le saura,

Qu'il l'ose après ferir ne batre,

Une fois, non pas trois ne quatre,

Jà si-tost ne la touchera,

Cum ele li reprouchera,

Mais ce sera tout en apert.

Qui se fie en fame, il se pert,

Et li las qui en li se fie,

Savés-vous qu'il fait? il se lie

Les mains, et se cope la geule [12]: Car s'il une fois toute seule

Ose jamès vers li grocier,

Ne chastoier, ne corrocier,

 

Car aucun homme né de mère,17231 S'il n'est ivre ou de sens n'a guère,

Ne doit à femme révéler

Nulle chose bonne à celer,

S'il ne veut pas qu'elle soit sue,

Tant soit sa loyauté connue.

Mieux lui vaudrait le pays fuir

Qu'à femme un secret découvrir;

Que rien de secret il ne fasse

Non plus, si vient femme en la place,

Car en allât-il de ses jours,

Elle ne se taira toujours

Combien que longuement attende.

Pas n'est besoin qu'on lui demande,

Bien le dira-t-elle vraiment,

Sans qu'on la prie, un beau moment.

Pour rien au monde nulle femme

Ne se tairait, non, sur mon âme;

A son avis, morte serait,

Si de la bouche son secret

Ne lui sortait, dût-elle même

Se jeter en péril extrême.

Et celui qui livré l'aura,

Une fois qu'elle le saura,

S'il l'ose après férir ou battre

Une fois, non pas trois ni quatre,

Aussitôt qu'il la touchera,

Lors elle lui reprochera

Ouvertement à voix jolie;

Car l'homme en femme qui se fie

Se perd, et le malheureux, las!

Savez-vous ce qu'il fait? les bras

Il se lie et se clot la gueule [12b], Car rien qu'une fois, une seule,

 

Il met en tel peril sa vie.17057 S'il a du fait mort deservie,

Que par le col le fera pendre,

Se li juge le puéent prendre;

Ou murdrir par amis privés,

Tant est à mal port arrivés.

 

XCIV

Cy dit, à mon intention [13], La meilleure introduction

Que l'en peut aux hommes apprendre.

Pour eulx bien garder et deffendre

Que nulles femmes leurs maistresse;

Ne soyent, quant sont jangleresses.

 

Mès li fox, quant au soir se couche,

Et gist lez sa fame en sa couche

Où reposer ne puet ou n'ose,

Qu'il a fait espoir quelque chose,

Ou vuet par aventure faire

Quelque murdre ou quelque contraire

Dont il craint la mort recevoir,

Se l'en le puet aparcevoir,

Et se torne, plaint et sopire,

Et sa fame vers soi le tire,

Qui bien voit qu'il est à mesese,

Si l'aplaingne et acole et bese,

Et le couche entre ses mameles.

La Femme qui parle à son Mary.

Sire, dist-ele, quex noveles?

 

Si jamais il l'ose gronder,17265 La châtier, la gourmander,

Il risque fort son existence,

Car s'il mérite la potence,

Au juge elle le livrera,

Haut et court pendre le fera,

Ou par amis privés occire,

Tant il prend des chemins le pire.

 

XCIV

 

Ci dit, à mon intention [13b], La meilleure introduction

Que l'on puisse aux hommes apprendre,

Pour les garder et les défendre

De fourbe maîtresse choisir

Qui les puisse vendre et trahir.

 

Mais quand le fol au soir se couche,

Près de sa femme, dans sa couche,

Où ne peut ni n'ose dormir

(Car peut-être il vient d'accomplir

Quelque méfait ou se dispose

A quelque meurtre ou male chose,

Dont il craint la mort recevoir

Si l'on vient à l'apercevoir),

Et se tourne et plaint et soupire.

Lors vers soi sa femme l'attire,

Qui bien voit qu'il a du chagrin,

L'accole et le baise et le plaint,

Et le couche entre ses mamelles.

La femme qui parle à son mari.

Sire, lui dit, quelles nouvelles?

Qui vous fait ainsinc sospirer,17083 Et tressaillir et revirer?

Nous sommes or privéement

Ici nous dui tant solement

Les personnes de tout le monde,

Vous li premiers, ge la seconde,

Qui miex nous devons entr'amer

De cuer loial fin sans amer;

Et de ma main, bien m'en remembre,

Ai fermé l'uis de nostre chambre,

Et les parois, dont miex les proise,

Sunt espesses demie toise,

Et si haut resunt li chevron,

Que tuit séurs estre devon;

Et si sommes loing des fenestres,

Dont moult est plus séurs li estres

Quant à nos secrez descovrir:

Si ne les a pooir d'ovrir,

Sans despecier, nus hons vivant

Ne plus que puet faire li vent.

Briefment cis leus n'a point d'oïe,

Vostre vois ne puet estre oïe

Fors que de moi tant solement;

Por ce vous pri piteusement

Par amor, que tant vous fiés

En moi, que vous le me diés.

Le Mary.

Dame, dist-il, se Dieu me voie,

Por nule riens ne le diroie,

Car ce n'est mie chose à dire.

Qui vous fait ainsi soupirer17293 Et tressaillir et revirer?

Ne sommes-nous de tout le monde,

Vous le premier, moi la seconde,

Qui mieux nous devons entr'aimer

De loyal cœur sans rien d'amer?

Céans nous sommes, il me semble,

Tous deux tant seulement ensemble,

Et j'ai fermé, bien m'en souvient,

Tous les huis de ma propre main;

Épaisse d'une demi-toise,

La muraille n'est pas sournoise,

Et tant hauts je vois les chevrons,

Qu'être tranquilles nous devons.

Des fenêtres si loin nous sommes,

A l'abri du regard des hommes,

Que vous pouvez tout à loisir

Votre secret me découvrir.

N'ayez crainte qu'on nous entende;

Sans bruit, à moins qu'il ne pourfende

Ces gros murs, nul homme vivant

Ne peut faire plus que le vent.

Bref, ce lieu-ci n'a point d'ouïe;

Votre voix ne peut être ouïe,

Sinon de moi tant seulement.

Aussi vous prié-je humblement,

Par notre amour, d'avoir, beau sire,

En moi fiance et tout me dire.

Le Mari.

Dame, dit-il, par Dieu, jamais

Pour rien je ne vous le dirais;

Ce n'est pas une chose à dire.

La Femme.

Avoi, dist-ele, biau douz Sire!17112 M'avés-vous donc soupeçonneuse,

Qui sui vostre loial espeuse?

Quant par mariage assemblasmes,

Jhesu-Crist, que pas ne trovasmes

De sa grace aver ne eschar,

Nous fist deus estre en une char;

Et quant nous n'avons char fors une,

Par le droit de la loi commune,

N'il ne puet en une char estre

Fors que uns cuers à la senestre:

Tuit ung sunt donques li cuers nostre,

Le mien avés, et ge le vostre:

Riens ne puet donc où vostre avoir,

Que li miens ne doie savoir.

Por ce vous pri que le me dites,

Par guerredon et par merites;

Car jamès joie où cuer n'aurai

Jusqu'à tant que ge le saurai;

Et se dire nel' me volés,

Ge vois bien que vous me bolés;

Si sai de quel cuer vous m'amés,

Qui douce amie me clamés,

Douce seur et douce compaingne.

A cui parés-vous tel chataingne?

Certes se nel' me gehissiés,

Bien pert que vous me traïssiés;

Car tant me sui en vous fiée,

Puis que m'éustes affiée,

Que dit vous ai toutes les choses

Que j'oi dedans mon cuer encloses.

La Femme.

Hélas, dit-elle, beau doux sire,17324 De votre femme en vil époux

La loyauté soupçonnez-vous?

Quand tous deux nous nous mariâmes,

Jésus-Christ qu'envers nous trouvâmes

De sa grâce si généreux,

Nous fit être en une chair deux,

Et puisque chair nous n'avons qu'une

Par le droit de la loi commune,

Nos deux cœurs, soyez-en certain,

Doivent battre en un même sein;

Tout un nos cœurs sont l'un et l'autre,

Le mien avez et moi le vôtre.

Rien ne peut donc le vôtre avoir

Que le mien ne doive savoir.

Dites-le moi, je vous en prie,

Par amour et sans tromperie,

Car jamais joie au cœur n'aurai

Jusqu'à tant que je le saurai.

Si vous refusez de le dire,

C'est qu'alors vous me trompez, sire.

Je sais de quel cœur vous m'aimez,

Vous qui douce sœur me nommez,

Douce compagne et douce amie.

Or tels marrons ne cuisent mie

Pour moi. Car si vous vous cachez,

C'est qu'à me trahir vous cherchez,

Moi qui vous dis tretoutes choses

Pourtant, dedans mon cœur encloses!

Du jour où nous fûmes unis,

Tant fiée en vous je me suis,

Si lessai por vous pere et mere,17143 Oncles, neveus, serors et frère,

Et tous amis et tous parens,

Si cum il est or aparens.

Certes moult ai fait mauvès change,

Quant si vers moi vous truis estrange,

Que ge plus aim que riens qui vive;

Et tout ne me vaut une cive,

Qui cuidiés que tant mespréisse

Vers vous, que vos secrés déisse:

C'est chose qui ne porroit estre;

Par Jhesu-Crist le roi célestre,

Qui vous doit miex de moi garder?

Plaise-vous au mains regarder,

Se de loiauté rien savés,

La foi que de mon cors avés:

Ne vous soffist pas bien cis gages,

En volés-vous meillors hostages?

Donc sui-ge des autres la pire,

Se vos secrez ne m'osés dire.

Ge voi toutes ces autres fames

Qui sunt de lor hostiez si dames,

Que lor maris en eus se fient

Tant que tous lor secrez lor dient.

Tuit à lor fames se conseillent,

Quant en lor liz ensemble veillent,

Et privéement se confessent,

Si que riens à dire ne lessent;

Et plus sovent, c'est chose voire,

Qu'il ne font néis au provoire:

Par eus-méismes bien le sai,

Car maintes fois oï les ai;

Qu'el m'ont tretuit recongnéu

Quanqu'el ont oï et véu,

Que j'ai laissé pères et mères,17355 Oncles, neveux, et sœurs et frères,

Tous mes amis, tous mes parents,

Comme vous le voyez céans.

J'ai peu gagné certes au change,

Quand tant vers moi vous trouve étrange Vous que j'aime par dessus tout!

Tout cela ne me vaut un clou,

De moi tant puisqu'on se méfie

Qu'un secret on ne me confie.

Vous avez peur d'être trahi!

Mais, roi du ciel, bon Jésus-Christ,

Qui mieux que moi vous doit en garde

Avoir? que votre cœur regarde,

Et vous verrez, loyal époux,

Que mon corps est tretout à vous,

Et si ne vous suffit ce gage,

Puis-je trouver meilleur otage?

Près des autres suis-je si bas,

Que vos secrets ne sache pas?

Je vois toutes ces autres femmes,

Qui si bien sont chez elles dames

Que les secrets de leurs époux

Au moins elles connaissent tous.

Tous à leurs femmes se conseillent,

Quand en leur lit ensemble veillent,

Et se confessent privément

Sans rien se taire aucunement,

Et mieux, et plus souvent peut-être

Qu'ils ne le font même à leur prêtre.

D'elles-mêmes bien je l'apprends,

Car maintes fois l'une j'entends

Me raconter en confidence

Ce qu'elle sait, ce qu'elle pense,

Et tout néis quanqu'eles cuident,17177 Ainsinc se purgent et se vuident.

Si ne sui-ge pas lor pareille,

Nule vers moi ne s'apareille,

Car ge ne sui pas jangleresse,

Vilotiere, ne tenceresse;

Ains sui de mon cors prodefame,

Comment qu'il aut vers Diex de l'ame.

Jà n'oïstes-vous onques dire

Que j'aie fait nul avoutire,

Se li fol qui le vous conterent,

Par mauvestié nel' controverent.

Ne m'avés-vous bien esprovée?

Où m'avés-vous fauce trovée?

Après, biau Sire, regardés

Comment vostre foi me gardés.

Certes, malement mespréistes,

Quant anel où doi me méistes,

Et vostre foi me fiançastes:

Ne sai comment faire l'osastes.

S'en moi ne vous osés fier,

Qui vous fist à moi marier?

Por ce pri que la vostre fois

Me soit sauve au mains ceste fois,

Et loiaument vous asséure,

Et promet et fiance et jure

Par le benéuré saint Pierre,

Que ce sera chose souz pierre.

Certes moult seroie ore fole,

Se de ma bouche issoit parole

Dont éussiés honte et damage:

Honte feroie à mon linage,

C'onques nul jor ne diffamoi,

Et tout premierement à moi.

Tout ce qu'elle a pu voir, ouïr,17389 Quand il lui plaît son cœur m'ouvrir.

Mais point ne suis de ces bavardes,

Ces hypocrites, ces paillardes;

Vous n'allez pas me comparer

A cela, j'ose l'espérer;

Car de corps je suis prude femme,

Et Dieu seul peut sonder mon âme.

Or jamais vous n'avez appris

Que j'aie adultère commis,

Ou bien les fous qui le contèrent

Par méchanceté l'inventèrent.

M'avez-vous pu fausse trouver

Quand il vous plut de m'éprouver?

Et comment votre foi, beau sire,

M'avez gardé, je vais le dire.

Quand l'anneau me mîtes au doigt

Et me promites votre foi,

Vous étiez menteur et faussaire,

Ne sais comment l'osâtes faire.

Si n'osez en moi vous fier,

Qui vous fit à moi marier?

Qu'une fois, je vous en conjure,

Votre foi soit sincère et pure,

Et je vous jure désormais

Et loyalement vous promets,

Au nom du bienheureux saint Pierre,

Que ce sera chose sous pierre.

Il serait certe à moi bien sot,

Si sortait de ma bouche un mot

Dont vous eussiez honte et dommage.

Je ferais honte à mon lignage

Que ne déshonorai jamais,

Que je sache, et j'en pâtirais,

L'en seult dire, et voirs est sans faille,17211 Que trop est fox qui son nez taille,

Sa face a tous jors deshonore:

Dites-moi, se Diex vous secore,

Ce dont vos cuers se desconforte,

Ou se ce non, vous m'avés morte.

Genius.

Lors li debaille et pis et chief,

Et puis le baise de rechief,

Et plore sor li lermes maintes,

Entre les baiseries faintes.

 

XCV

 

Comment le fol Mary couart

Se met dedans son col la hart,

Quant son secret dit à sa Fame,

Dont pert son corps, et elle s'ame.

 

Adonc li meschéans li conte

Son grant damage et sa grant honte,

Et par sa parole se pent;

Et quant dit l'a, si s'en repent;

Mès parole une fois volée

Ne puet plus estre rapelée.

Lors li prie qu'ele se taise,

Cum cil qui plus est à mesaise

C'onques avant esté n'avoit,

Quant sa fame riens n'en savoit.

Et cele li redist sans faille

Qu'el s'en taira, vaille que vaille.

Au surplus, la première, sire.17423 J'entends une vérité dire

Souvent et bien la retenez:

Fol est qui se coupe le nez;

Sa face à toujours déshonore.

A Dieu si vous croyez encore,

Dites-moi ce dont vous souffrez,

Ou sinon morte me verrez.

Génius.

Lors sein et tête lui découvre,

Déréchef de baisers le couvre,

Et puis de pleurs l'inonde maints

Au milieu de cent baisers feints.

 

XCV

 

Comment le fol mari couard

Lui-même au col se met la hart,

Quand son secret dit à sa femme,

Dont perd son corps, elle son âme.

 

Lors lui conte le malheureux

Sa grand' honte, son cas affreux;

Dès lors il a livré sa tête.

A peine dit, il le regrette;

Mais un mot, sitôt envolé,

Ne peut plus être rappelé.

Lors il priera qu'elle se taise,

Car il est à plus grand mésaise

Que jamais avant il n'était,

Quand sa femme rien ne savait.

Bien lui promet-elle sincère,

Vaille que vaille, de se taire;

 

Mès li chetis, que cuide-il faire?17237 Il ne puet pas sa langue taire,

Or tent à l'autrui retenir!

A quel chief en cuide-il venir?

Or se voit la dame au deseure,

Et set que de quelconques heure

L'osera mès cil corrocier,

Ne contre li de riens grocier;

Mu le fera tenir et coi,

Qu'ele a bien matire de quoi.

Convenant, espoir, li tendra,

Tant que corrous entr'eus vendra,

Encore s'ele tant atent:

Mès envis atendra jà tant

Que moult ne li soit grant grevance,

Tant aura le cuer en balance.

Et qui les hommes ameroit,

Cist sermon lor préescheroit,

Qui bien fait en tous leus à dire,

Por ce que chascuns hons s'i mire,

Por eux de grant peril retraire.

Si porroit-il, espoir, desplaire

As fames qui tant ont de jangles;

Mès vérités ne quiert nus angles.

Biaus Seignors, gardés-vous des fames[14],

Se vos cors amés et vos âmes;

Au mains que jà si mal n'ovrés

Que vos secrez lor descovrés,

Que dedens vos cuers estuiés.

Fuiés, fuiés, fuiés, fuiés,

Fuiés, enfans, fuiés tel beste,

Gel' vous consel et amoneste

Sans décepcion et sans guile,

Et notés ces vers de Virgile,

 

Mais où pense-t-il en venir?17451 Comment langue d'autrui tenir

Quand on ne sait la sienne taire?

Le chétif, que pense-t-il faire?

Or la dame a pris le dessus

Et sait bien qu'il n'osera plus

Désormais lui chercher querelle,

Ni lutter à nul jour contre elle.

Muet le tiendra-t-elle et coi,

Car elle a matière de quoi.

Peut-être bien se taira-t-elle

Jusqu'à la prochaine querelle,

Si même elle attend jusque-là.

Mais à grand' peine elle attendra,

Et non sans cruelle souffrance,

Tant aura le cœur en balance;

Et qui les hommes aimerait,

Ce sermon il leur prêcherait,

Qui par tous lieux est bon à dire,

Pour que chacun se puisse instruire

Et ce grand péril éviter.

Par contre, il pourrait exciter

De toutes femmes la colère,

Femmes à langue de vipère;

Mais vérité fuit les détours.

Beaux seigneurs, gardez-vous toujours[14b],

Si vous aimez vos corps, vos âmes,

Beaux seigneurs, gardez-vous des femmes;

Au moins gardez-vous bien jamais

De leur dévoiler les secrets

Cachés dans le fond de votre âme.

Fuyez, fuyez, fuyez la femme,

Enfants, telle bête fuyez;

A ma parole vous fiez,

 

Mès qu'en vos cuers si les fichiés,17271 Qu'il n'en puissent estre sachiés:

Enfans qui coilliés les floretes,

Et les freses fresches et netes,

Ci gist li frois serpens en l'erbe [15]: Fuiés, enfans, car il enherbe

Et empoisonne et envenime

Tout homme qui de li s'aprime.

Enfans qui les flors alés querre,

Et les freses naissans sus terre,

Li mau serpent refroidissant

Qui se vet ici tapissant,

La malicieuse coluevre

Qui son venin repont et cuevre,

Et le muce souz l'erbe tendre,

Jusqu'à tant que le puisse espendre

Por vous decevoir et grever,

Pensés, enfans, de l'eschever.

Ne vous i lessiés pas haper,

Se de mort volés eschaper:

Car tant est venimeuse beste

Par cors, et par queuë, et par teste,

Que se de li vous aprochiés,

Tost vous troverés entechiés;

Qu'el mort et point en traïson

Quanqu'el ataint sans garison;

Car de cesti venin l'ardure

Nus triades n'en a la cure:

Rien n'i vaut herbe ne racine,

Sol foïr en est medicine.

Si ne di-ge pas toutevoie

(N'onc ne fu l'entencion moie)

Que les fames chieres n'aiés,

Ne que si foïr les doiés,

 

Sans feinte comme à l'Évangile.17483 Puis notez ces vers de Virgile,

Et dedans vos cœurs les fichez

Si bien qu'ils n'en soient arrachés:

Enfants, qui cueillez les fleurettes

Et les fraises fraîches et nettes,

En l'herbe git le froid serpent [15b]. Fuyez, enfants, car de sa dent

Il envenime, il empoisonne

Quiconque auprès de lui buissonne.

Enfants, qui les fleurs savourez

Et les fraises dessus les prés,

Le méchant serpent froid et sombre

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