Le roman de la rose - Tome IV

de Lorris Guillaume · Chapitre 1 sur 4 · partie 4/8

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Le roman de la rose - Tome IV

Le Roman de la Rose

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.

Et jurent, surtout quand se sentent

En soupçon de quelque forfait;

Bien fin qui les attraperait,

Surtout en semblable aventure.

D'où je puis franchement conclure:

Qui cœur de femme à nu verrait

Jamais fier ne s'y devrait,

Et serait voire, eût-il beau faire,

Trompé de quelque autre manière.

L'Auteur.

Ainsi donc s'accordent sans plus

Tous deux Nature et Génius.

Toutefois Salomon ajoute,

Pour dire la vérité toute,

Que bien heureux l'homme serait

Qui bonne femme trouverait.

Nature.

Miroirs ont encore, dit-elle,

Mainte autre force grande et belle;

Car choses grans et grosses mises18845 Très-près, semblent de loing asises,

Fust néis la plus grant montaingne,

Qui soit entre France et Sardaingne,

Qu'el i puéent estre véuës

Si petites et si menuës,

Qu'envis les porroit-l'en choisir,

Tant i gardat-l'en à loisir.

Autre mirail par verités

Monstrent les propres quantités

Des choses que l'en i regarde,

S'il est qui bien i prengne garde.

Autre miréor sunt qui ardent

Les choses, quant eus les regardent,

Qui les set à droit compasser

Por les rais ensemble amasser,

Quant li solaus reflamboians

Est sus les miréors roians.

Autre font diverses ymages

Aparoir en divers estages,

Droites, belongues et enverses,

Par composicions diverses;

Et d'une en font-il plusors nestre

Cil qui des miréors sunt mestre;

Et font quatre iex en une teste,

S'il ont à ce la forme preste.

Si font fantosmes aparens

A ceus qui regardent par ens;

Font les néis dehors paroir

Tous vis, soit par aigue, ou par air;

Et les puet-l'en véoir joer

Entre l'ueil et le miroer,

Par les diversités des angles.

Soit li moiens compoz ou sangles,

Car les objets grands et gros mis19091 Tout près semblent si loin assis,

Fût-ce la plus grande montagne

Qui soit entre France et Sardaigne,

Qu'à les regarder à loisir

A peine on les pourrait choisir,

Tant sont toutes les choses vues

Si petites et si menues.

D'autres miroirs, par vérités,

Montrent les propres quantités

Des choses que l'on y regarde

S'il est qui bien y prenne garde.

D'autres miroirs sont maintenant

Qui brûlent ce qu'on met devant

Quand on les règle et les assemble

Pour les rais amasser ensemble,

Quand le soleil reflamboiant

Est sur les miroirs rayonnant.

D'autres font diverses images

Apparaître en divers étages,

Droites, oblongues, à l'envers,

Par maints arrangements divers.

Souvent d'une fait plusieurs naître

Celui qui des miroirs est maître,

Montre fantômes grimaçants

A ceux qui regardent dedans,

Mettant quatre yeux en une tête,

Si pour cela la forme est prête.

Puis les fait tout vivants mouvoir

Entre notre œil et le miroir

Par la combinaison des lignes

Et des angles, sous mille signes,

Dans l'eau, dans l'air, vifs ou posés,

Par engins simples, composés,

D'une matire ou de diverse,18879 En quoi la forme se reverse,

Qui tant se va montepliant,

Par le moien obediant

Qui vient as iex aparissans,

Selon les rais ressortissans,

Qu'il si diversement reçoit,

Que les regardéors deçoit.

Aristote néis tesmoigne,

Qui bien sot de ceste besoigne,

(Car toute science avoit chiere)

Uns hons, ce dist, malades iere,

Si li avoit la maladie

Sa véuë moult afoiblie,

Et li airs iert oscurs et trobles,

Et dit que par ces raisons dobles

Vit-il en l'air de place en place,

Aler par devant soi sa face.

Briément, mirail, s'il n'ont ostacles,

Font aparoir trop de miracles.

Si font bien diverses distances,

Sans miréors, grans decevances,

Sembler choses entr'eus lointaines

Estre conjointes et prochaines;

Et sembler d'une chose deus,

Selonc la diversité d'eus,

Ou six de trois, ou huit de quatre,

Qui se vuet au véoir esbatre,

Ou plus ou mains en puet véoir,

Si puet-il ses yex asséoir,

Ou plusors chose sembler une,

Qui bien les ordene et aüne.

Néis d'ung si très petit homme,

Que chascuns à nain le renomme,

De matière unique ou diverse,19125 En quoi la forme se reverse

Et tant se va multipliant

D'un engin à l'autre passant,

Qu'enfin à la vue étonnée

Tant arrive dénaturée

Par tous les rais qu'elle reçoit,

Que les observateurs déçoit.

Aristote même l'expose,

Qui connaissait à fond la chose

(Car toute science il aimait).

Il dit: «Malade un homme était,

Et telle était sa maladie:

Il avait la vue affaiblie,

Et l'air lui semblait trouble et noir;

Aussi, dit-il, croyait-il voir,

Pour ces raisons, de place en place,

Aller par devant lui sa face.»

Bref, les miroirs font à nos yeux,

Lorsque, pour arrêter leurs feux,

Ne s'interposent les obstacles,

Apparaître trop de miracles.

Les distances même souvent

Nous vont sans miroir décevant,

Et nous font voir choses lointaines

Ensemble jointes et prochaines,

D'un objet semblent faire deux

Par la diversité des lieux,

Ou six de trois, ou huit de quatre;

Qui se veut du spectacle ébattre,

Selon que ses yeux fixera,

Plus ou moins en apercevra,

Jusqu'à plusieurs choses en une,

S'il sait bien ordonner chacune.

Font-il paroir as yex véans18913 Qu'il soit plus grans que dix géans,

Et pert par sus les bois passer,

Sans branche plaier ne quasser,

Si que tuit de paor en tremblent;

Et li géant nain i ressemblent

Par les yex qui si les desvoient,

Quant si diversement les voient.

 

Et quant ainsinc sunt décéu

Cil qui tex choses ont véu,

Par miréors ou par distances,

Qui lor ont fait tex demonstrances,

Si vont puis au pueple et se vantent,

Et ne dient pas voir, ains mentent,

Qu'il ont les déables véus,

Tant sunt ès regars decéus.

Si font bien oel enferme et troble

De sengle chose sembler doble,

Et paroir où ciel doble lune,

Et deux chandeles sembler une.

N'il n'est nus qui si bien regart,

Qui sovent ne faille en regart,

Dont maintes choses jugié ont

D'estre moult autre que ne sont.

Mès ne voil or pas metre cure

En ci déclairier la figure

Des miréors, ne ne dirai

Comment sunt reflechi li rai,

Ne lor angles ne voil descrivre,

Tout est aillors escrit en livre;

Ne porquoi des choses mirées

Sunt les images remirées

Voire elles font aux regardants19159 Sembler plus haut que dix géants

Un homme, un si très-petit homme

Que chacun pour nain le renomme,

A croire qu'il s'en va passer

Par sus bois sans branche casser,

Si bien que tous de peur en tremblent;

Géants d'autre part nains leur semblent.

Or tous sont par leurs yeux trompés,

Selon qu'ils sont des rais frappés.

Et quand les miroirs ou distances,

Aux si trompeuses apparences,

Quelques-uns ont ainsi déçu,

Ceux qui telles choses ont vu

Lors s'en vont au peuple et se vantent,

Et ne disent pas vrai, mais mentent,

Disant qu'ils ont les diables vus,

Tant ils sont par leurs yeux déçus.

Ainsi fait l'œil malade et trouble

Simple chose paraître double,

Deux chandelles une sembler

Et deux lunes au ciel briller.

Aucuns ne sont, si clair qu'ils voient,

Que leurs yeux souvent ne dévoient,

D'où jugé maintes choses ont

Être tout autres que ne sont.

Mais je ne veux pas mettre cure

A dépeindre ici la figure

Des miroirs, non plus les façons

Dont sont réfléchis les rayons,

Ni leurs angles ne veux décrire

Qu'ailleurs en maint livre on peut lire,

Ni pourquoi les objets mirés

Ne sont que reflets renvoyés

As yex de ceus qui là se mirent,18945

Quant vers les miréors se virent [37]; Ne les leus de lor aparences,

Ne les causes des decevances;

Ne ne revoil dire, biau prestre,

Où tex ydoles ont lor estre,

Ou des miréors, ou defores;

Ne ne recenserai pas ores

Autres visions merveilleuses,

Soient plesans ou dolereuses,

Que l'en voit avenir sodaines;

Savoir mon s'eles sunt foraines,

Ou sans plus en la fantasie,

Ce ne déclairerai-ge mie;

N'il ne le convient ore pas,

Ainçois les lais et les trespas

Avec les choses devant dites

Qui jà n'ierent par moi descrites:

Car trop y a longue matire,

Et si seroit grief chose à dire,

Et moult seroit fort à entendre.

S'il ert qui le séust aprendre

As gens lais especiaument,

Qui lor diroit généraument,

Si ne porroient-il pas croire

Que la chose fust ainsinc voire,

Des miréors méismement,

Qui tant euvrent diversement,

Se par estrumens nel' véoient,

Se clercs livrer les lor voloient,

Qui séussent par démonstrance

Ceste merveilleuse science.

Ne des visions les manières,

Tant sunt merveilleuses et fieres,

Dans les yeux de ceux qui se mirent19193

Quand vers les miroirs ils se virent [37b], Ni les causespgnumb raisons

Des semblants et déceptions.

Je ne dirai non plus, beau prêtre,

Où ces images ont leur être,

Dans les miroirs ou en dehors;

Je ne décrirai point dès lors

Autres visions merveilleuses,

Soit plaisantes, soit douloureuses

Qui adviennent soudainement:

Si elles sont réellement

Ou sans plus en la fantaisie,

Ce ne déclarerai-je mie,

Car ce n'est pas ici le cas.

Mieux vaut les laisser, n'est-ce pas,

Avec les choses devant dites

Que je n'ai pas non plus décrites,

Car trop étendu le sujet

Et trop difficile serait

A dire, et trop fort à entendre.

Si quelqu'un le voulait apprendre

Au vulgaire spécialement,

Et parlât généralement,

Personne dans son auditoire

Ne voudrait telle chose croire

Des miroirs en particulier

Au mérite si singulier,

Si par palpable démontrance

Cette merveilleuse science

En même temps il n'expliquait

Par instruments qu'il produirait.

Ni des visions les manières,

Tant sont merveilleuses et fières,

Ne porroient-il otroier,18979 Qui les lor voldroit desploier,

Ne quex sunt les decepcions

Qui viennent par tex visions,

Soit en veillant, soit en dormant,

Dont maint s'esbahissent forment:

Por ce les vueil ci trespasser,

Ne si ne vueil or pas lasser

Moi de parler, ne vous d'oïr:

Bon fait prolixité foïr.

Si sunt fames moult envieuses[38],

Et de parler contrarieuses,

Si vous pri qu'il ne vous desplaise,

Por ce que du tout ne m'en taise,

Se bien par la vérité vois;

Tant en vuel dire toutevois,

Que maint en sunt si decéu,

Qui de lor liz se sunt méu,

Et se chaucent néis et vestent,

Et de tout lor harnois s'aprestent,

Si cum li sen commun someillent,

Et tuit li particulier veillent:

Prennent bordons, prennent escharpes,

Ou piz, ou faucilles, ou sarpes,

Et vont cheminant longues voies,

Et ne sevent où toutevoies;

Et montent néis es chevaus,

Et passent ainsinc mons et vaus,

Par seches voies, ou par fanges,

Tant qu'il viennent en leus estranges.

Et quant li sen commun s'esveillent,

Moult s'esbahissent et merveillent.

Quant puis à leur droit sens reviennent,

Et quant avec les gens se tiennent,

Nul ne saurait leur inculquer,19227 Tant les voulût-il expliquer,

Ni les déceptions cruelles

Qui viennent par visions telles,

Soit en veillant, soit en dormant,

Dont maint s'ébahit grandement.

Aussi, c'est pourquoi je les passe,

De peur qu'à la fin je ne lasse

Moi de parler et vous d'ouïr,

Car bon fait prolixité fuir.

Or sont femmes moult ennuyeuses

Et de trop parler envieuses.

Mais si tout ce clairement vois,

Je vous prie encore une fois,

Pour que de tout point ne me taise,

Que de m'ouïr ne vous déplaise.

Maints sont par vision séduits

Tant qu'ils se lèvent de leurs lits,

Et se chaussent même et se vêtent

Et de tout leur harnais s'apprêtent,

Car chez eux le sens commun dort,

Et seul veille leur fol transport.

Lors prenant bourdons et écharpes

Ou pieux, ou faucilles, ou sarpes[39], Ils s'en vont bien loin cheminant

Sans savoir où, le plus souvent,

Et même enfourchant leur monture

Par monts, par vaux, à l'aventure,

Franchissent marais, secs chemins,

Tant qu'ils gagnent pays lointains;

Et quand leur sens commun s'éveille

Moult s'ébahit et s'émerveille.

Puis revenus à leur droit sens,

Quand se trouvent avec les gens,

Si tesmoignent, non pas por fables,19013 Que là les ont porté déables

Qui de lor ostiex les osterent,

Et il méismes s'i porterent.

Si rest bien sovent avenu,

Quant aucuns sunt pris et tenu

Par aucune grant maladie,

Si cum il pert en frenisie,

Quant il n'ont gardes sofisans,

Ou sunt seus en ostiex gisans,

Qu'il saillent sus et puis cheminent,

Et de tant cheminer ne finent,

Qu'il truevent aucuns leus sauvages,

Ou prez, ou vignes, ou boscages,

Et se lessent ilec chéoir.

Là les puet-l'en après véoir

Se l'en i vient, combien qu'il tarde,

Por ce qu'il n'orent point de garde,

Fors gent espoir fole et mauvese,

Tous mors de froit et de mesese;

Ou quant sunt néis en santé,

Voit-l'en de tex à grant planté,

Qui mainte fois, sans ordenance,

Par naturel acoustumance,

De trop penser sunt curieus,

Quant trop sunt melencolieus,

Ou paoreux outre mesure,

Qui mainte diverse figure

Se font paroir en eus-méismes,

Autrement que nous ne déismes [40] Quant de miréors parlions,

Dont si briefment nous passions,

Et de tout, ce lor semble lores

Qu'il soit ainsinc por voir defores.

Ils jurent que ce ne sont fables,19261 Que là les ont portés les diables

Qui les ont de leurs lits ôtés;

Mais eux-mêmes s'y sont portés.

Ainsi par grande maladie

Et par extrême frénésie

Quand quelqu'un est pris et tenu,

Moult souvent est-il advenu,

Si garde insuffisante veille

Ou tout seul chez lui s'il sommeille,

Qu'il se lève et va cheminant

Et devant lui chemine tant

Qu'il trouve quelque lieu sauvage,

Ou prairie, ou vigne, ou bocage,

Où se laisse exténué choir.

Et là peut-on après le voir,

Lorsque d'accourir trop on tarde,

Pour n'avoir pas fait bonne garde,

Ou l'avoir mis en folle main,

Expirant de froid et de faim.

Et maintes fois sans maladie,

Par naturelle frénésie,

Ne voyons-nous pas quantité

De gens, en très-bonne santé,

Qui sont par trop mélancoliques,

Pensifs, soucieux, extatiques,

Voire outre mesure peureux,

Eux-mêmes se frapper les yeux

Et l'esprit de mainte figure

Étrange, de même nature

Que celles dont céans parlions

Quand des miroirs nous dissertions;

Mais ils les prennent pour réelles

Et vivantes et naturelles.

Cil qui par grant devocion19047

En trop grant contemplacion,

Font aparoir en lor pensées

Les choses qu'il ont porpensées,

Et les cuident tout proprement

Véoir defors apertement,

Et ce n'est fors trufle et mençonge,

Ainsinc cum de l'omme qui songe,

Qui voit, ce cuide, en sa présence

Les esperituex sustance,

Si cum fist Scipion jadis,

Qui vit enfer et paradis,

Et ciel et air, et mer, et terre,

Et tout quanque l'en i puet querre;

Il voit estoiles aparair,

Et voit oisiaus voler par air,

Et voit poissons par mer noer,

Et voit bestes par bois joer,

Et faire tours et biaus et gens;

Et voit diversetés de gens,

Les uns en chambre solacier,

Les autres voit par bois chacier,

Par montaignes et par rivieres,

Par prez, par vignes, par jachieres;

Et songe plaiz et jugemens,

Et guerres et tornoiemens,

Et baleries et karoles,

Et ot vieles et citoles,

Et flere espices odoreuses,

Et goute choses savoreuses,

Et gist entre les bras s'amie,

Et toutevois n'i est-il mie;

Ou voit Jalousie venant,

Ung pestel à son col tenant,

Tel qui, par grand' dévotion,19295

En trop grand' contemplation,

Fait apparaître en ses pensées

Les choses qu'il a pourchassées,

Et les cuide voir proprement

Devant ses yeux ouvertement

(Mais tout cela n'est que mensonge,

Ainsi comme l'homme qui songe,

Qui prend ce qu'il voit pour réel

Quand ce n'est que spirituel,

Comme Scipion, dit l'histoire,

Vit le ciel dans toute sa gloire,

Et la mer, et la terre et l'air

En tous détails, jusqu'à l'enfer),

Tel donc voit étoiles paraître,

Les animaux dans les bois paître,

Les oiseaux dans l'air voyager

Et poissons par la mer nager:

Il voit leurs tours, leur gentillesse,

Il voit encore en grand' liesse,

Chez eux diversité de gens,

D'autres par les forêts chassants,

Par montagnes et par rivières,

Par prés, par vignes, par jachères:

Il songe plaids et jugements,

Guerres, tournois, trépignements,

Et bals, et rondes et karoles,

Entend guitares et violes,

Goûte savoureux aliments

Et flaire épices odorants,

Ou gît dans les bras de sa mie,

Et de cela rien n'est-il mie:

Ou voit Jalousie accourant,

Un bâton à son col tenant,

Qui provés ensemble les trueve19081 Par Male-Bouche qui contrueve

Les choses ains que faites soient,

Dont tuit Amant par jor s'effroient.

Car cil qui fins Amans se clament,

Quant d'amors ardemment s'entr'ament,

Dont moult ont travaus et anuis,

Qui se sunt de nuit endormis

En lor lit où moult ont pensé,

(Car les propriétés en sé) [41] Si songent les choses amées,

Que tant ont par jor réclamées,

Ou songent de lor aversaires

Qui lor font anuis et contraires.

Ou s'il sunt en mortex haïnes,

Corrous songent et ataïnes,

Et contens o lor anemis

Qui les ont en haïne mis

Es choses à guerre ensivables,

Par contraires ou par semblables.

Ou s'il resunt mis en prison

Par aucune grant mesprison,

Songent-il de lor délivrance,

S'il en sunt en bonne esperance;

Ou songent ou gibet ou corde,

Que li cuers par jor lor recorde;

Ou quiexques choses desplesans,

Qui ne sunt mie hors, mès ens,

Si recuident-il por voir lores

Que ces choses soient defores,

Et font de tout ou duel ou feste,

Et tout portent dedens lor teste,

Qui les cinc sens ainsinc deçoit

Par les fantosmes qu'il reçoit,

Qui prouvés ensemble les trouve19329 Par Malebouche qui controuve

Les actes avant qu'ils soient faits

Et rend les amants inquiets.

Car amants qui fins se proclament,

Quand d'un ardent amour s'enfiamment,

Dont ont grand deuil et grands ennuis,

Quand au lit seront endormis

Où leur esprit moult souffre et pense

(Je le sais par expérience) [41b], Ils songent à l'objet aimé

Qu'ils ont le jour tant réclamé,

Ou pensent à leurs adversaires

Qui tant leur font peines amères.

Ou s'ils sont en mortel courroux,

Toute la nuit leur cœur jaloux

Ne rêve que haine et vengeance,

Querelles, combats à outrance,

Avec leurs mortels ennemis

Qui les ont tant en haine mis,

Et combinent comme à la guerre

Manœuvre semblable ou contraire.

Ou s'ils sont jetés en prison

Pour aucun crime ou trahison,

Ils songent à leur délivrance,

S'ils en sont en bonne espérance,

Ou bien rêvent corde et gibet

Qui le jour les inquiétait,

Ou quelque chose déplaisante

En eux-mêmes qui les tourmente,

Et s'imaginent voir alors

Les choses paraître au dehors,

Et font de tout ou deuil ou fête,

Et tout portent dedans leur tête,

Dont maintes gens par lor folie19115 Cuident estre par nuit estries

Errans avecques dame Habonde [42], Et dient que par tout le monde

Li tiers enfant de nacion

Sunt de ceste condicion.

Qu'il vont trois fois en la semaine

Si cum destinée les maine;

Et par tous ces ostex se boutent,

Ne clés ne barres ne redoutent,

Ains s'en entrent par les fendaces,

Par chatieres et par crevaces,

Et se partent des cors les ames,

Et vont avec les bonnes Dames

Par leus forains et par maisons,

Et le pruevent par tiex raisons:

Que les diversités véuës

Ne sunt pas en lor liz venuës,

Ains sunt lor ames qui laborent,

Et par le monde ainsinc s'en corent;

Et tant cum il sunt en tel oirre,

Si cum il font as gens acroire,

Qui lor cors bestorné auroit,

Jamès l'ame entrer n'i sauroit.

Mès trop a ci folie orrible,

Et chose qui n'est pas possible:

Car cors humains est chose morte

Sitost cum l'ame en soi ne porte;

Donques est-ce chose certaine

Que cil qui trois fois la semaine

Ceste maniere d'oirre sivent,

Trois fois muirent, trois fois revivent

En une semaine méismes:

Et s'il est si cum nous déismes,

Qui les cinq sens ainsi déçoit19363 Par les fantômes qu'elle voit.

Maintes gens même, en leurs folies,

La nuit, pensent être génies

Avecque dame Habonde errants [42b], Et disent que de tous enfants

Les troisièmes par la naissance

Sont tretous de semblable essence:

Qu'en la semaine ils vont trois fois

Du destin écoutant la voix,

Par toutes les maisons se boutent,

Ni clés ni barres ne redoutent,

Mais dessus passent ou dessous

Par chatières, fentes et trous;

Que de leurs corps partent les âmes

Qui vont avec les bonnes dames

Par lieux publics et par maisons

Et disent pour toutes raisons:

«Que les choses diverses vues

Ne sont pas en leurs lits venues;

Donc leurs âmes s'en vont ainsi

De par le monde, à grand souci.»

Ils ne s'en tiennent pas là voire,

Mais veulent faire aux gens accroire

Que si le corps on retournait

Jamais l'âme n'y rentrerait.

Mais c'est une folie horrible,

Et chose qui n'est pas possible,

Car de l'homme le corps est mort

Certes sitôt que l'âme en sort.

Donc est-ce une chose certaine

Que si par trois fois la semaine

Ce voyage l'âme faisait,

Trois fois mourrait et revivrait

Dont resuscitent moult souvent19149

Li desciples de tel convent [43].

 

Mais c'est bien terminée chose,

Et bien l'os reciter sans glose,

Que nus qui doie à mort corir,

N'a que d'une mort à morir,

Ne jà ne resuscitera

Tant que ses jugemens sera,

Se n'ert miracle especial

De par le Diex celestial,

Si cum de saint Ladre lison,

Car ce pas ne contredison.

Et quant l'en dit d'autre partie

Que quant l'ame s'est departie

Du cors ainsinc desaorné,

S'el trueve le cors bestorné,

El ne set en li revenir:

Qui puet tel fable sostenir?

Qu'il est voirs, et bien le recors,

Ame desevrée de cors,

Plus est aperte, et sage et cointe,

Que quant ele est au cors conjointe,

Dont el sieut la complexion

Qui li troble s'entencion:

Dont est miex lors par li séuë

L'entrée que ne fu l'issuë:

Par quoi plus tost la troveroit,

Jà si bestorné ne seroit.

 

D'autre part, que li tiers du monde

Aille ainsinc avec dame Habonde,

Le corps dans la même semaine,19397 Et si c'est vrai, qu'on en convienne,

Les disciples de ce savant

Système renaissent souvent [43b].

C'est une indiscutable chose,

Et je l'ose affirmer sans glose,

Que nul qui doive à mort courir

N'a que d'une mort à mourir,

Et jamais, à moins d'un miracle

De Dieu qui lève cet obstacle,

Jamais ne ressuscitera

Tant que pour lui subsistera

Son jugement. Or Dieu l'accorde

Parfois dans sa miséricorde,

Comme saint Lazare lisons,

Ce que nous ne contredisons,

Et lorsqu'on dit, d'autre partie,

Que quand l'âme s'est départie

Du corps ainsi tout désorné,

S'elle le trouve retourné,

Elle n'y peut rentrer ensuite,

Qui donc telle fable débite?

C'est certain et pas n'en démords,

Ame qui se sèvre du corps

Est plus subtile et déliée

Que quand était au corps liée,

Dont subit la complexion

Qui trouble son intention.

Donc est mieux lors par elle sue

La porte que n'était l'issue,

Par quoi plus tôt la trouverait

Quand le corps voire on tournerait.

D'autre part, que le tiers du monde

Ainsi coure avec dame Habonde,

Si cum foles vielles le pruevent19179 Par les visions qu'eles truevent,

Dont convient-il sans nule faille

Que tretous li mondes i aile,

Qu'il n'est nus, soit voire ou mençonge,

Qui mainte vision ne songe,

Non pas trois fois en la semaine,

Mès quinze fois en la quinzaine,

Ou plus, ou mains par aventure,

Si cum la fantasie dure.

Ne ne revoil dire des songes,

S'il sunt voirs, ou s'il sunt mençonges,

Se l'en les doit du tout eslire,

Ou s'il sunt du tout à despire:

Porquoi li uns sunt plus orribles,

Plus bel li autre et plus paisible,

Selonc lor apparicions

En diverses complexions,

Et selonc lor divers corages

Des meurs divers et des aages:

Ou se Diex par tex visions

Envoie revelacions,

Ou li malignes esperiz,

Por metre les gens en periz,

De tout ce ne m'entremetrai,

Mès à mon propos me retrai.

Si vous di donques que les nuës,

Quant lasses sunt et recréuës

De traire par l'air de lor flesches,

Et plus de moistes que de seiches,

Car de pluies et de rousées

Les ont trestoutes arrousées,

Se Chalor aucune n'en seiche,

Por traire quelque chose seiche,

(Si les vieilles nous en croyons19431 Contant leurs folles visions),

Il faut vraiment, vaille que vaille,

Qu'à son tour tout le monde y aille,

Puisque tous, à tort ou raison,

Nous leurre mainte vision,

Non pas trois fois en la semaine,

Mais quinze fois en la quinzaine,

Ou moins, ou plus, tant qu'en l'esprit

Le phénomène se produit.

Je ne dirai non plus des songes

S'ils sont vérités ou mensonges,

Si l'on les doit du tout priser,

S'ils sont du tout à mépriser,

Pourquoi les uns sont plus horribles,

D'autres plus beaux ou plus paisibles,

Selon les apparitions

Et selon les complexions,

Les mœurs diverses, les usages,

Les circonstances et les âges;

Si Dieu par telles visions

Veut faire révélations,

Ou bien l'esprit malin, le traître,

Pour les gens en grand péril mettre.

De tout ce ne m'occuperai,

Mais à mon propos reviendrai.

Je vous disais donc que les nues,

Lorsqu'elles sont lasses, rompues

De lancer leurs flèches en l'air

Plus moites que sèches, c'est clair,

Puisque de pluie et de rosées

Les ont tretoutes arrosées

(Si n'en sèche aucune Chaleur

Des traits de sa brûlante ardeur),

Si destendent lor ars ensemble,19213 Quant ont trait tant cum bon lor semble.

Mès trop ont estranges manieres

Cilz ars dont traient ces archieres,

Car toutes lor colors s'en fuient,

Quant en destendant les estuient;

Ne jamès puis de cels méismes

Ne retrairont que nous véismes;

Mès s'el vuelent autre fois traire,

Noviaus arz lor convient refaire,

Que li solaus puist pioler;

Nes convient autrement doler.

Encore ovre plus l'influance

Des ciex, qui tant ont grant poissance

Par mer, et par terre, et par air;

Les cometes font-il parair [44], Qui ne sunt pas es ciex posées,

Ains sunt parmi l'air embrasées,

Et poi durent puis que sunt faites,

Dont maintes fables sunt retraites.

Les mors as princes en devinent

Cil qui de deviner ne finent;

Mès les cometes plus n'aguetent,

Ne plus espessement ne gietent

Lor influances ne lor rois

Sor povres hommes que sor rois,

Ne sor rois que sor povres hommes:

Ainçois euvrent, certains en sommes,

Où monde sor les regions,

Selonc les disposicions

Des climaz, des hommes, des bestes

Qui sunt as influances prestes

Des planetes et des estoiles,

Qui greignor pooir ont sor eles.

Tirant tant comme bon leur semble,19465 Leurs arcs détendent lors ensemble.

Mais ils sont par trop singuliers

Ces arcs dont tirent ces archers,

Dont toutes les couleurs s'effacent

Quand dans leurs étuis les replacent.

Du reste, ils ne tireront plus

Des mêmes arcs qui furent vus;

Car pour nouvelles flèches traire,

Nouveaux arcs il leur faudra faire

Que le soleil puisse parer,

Car lui seul peut les décorer.

Mieux encore agit l'influence

Des cieux qui tant ont grand' puissance

Par l'air et la terre et la mer.

Ils font comètes enflammer[44b] Qui ne sont pas aux cieux posées,

Mais en l'air courent embrasées,

Pour mourir peu de temps après,

Dont maints contes ont été faits,

Tous plus faux les uns que les autres.

Les devins et tous leurs apôtres

Disent que ces astres errants

Nous annoncent la mort des grands.

Mais les comètes, sans doutance,

Ne font peser leur influence

Ni leurs rayons d'un plus grand poids

Sur pauvres hommes que sur rois,

Ni sur rois que sur pauvres hommes,

Mais travaillent, certains en sommes,

Du monde sur les régions,

Selon les dispositions

Des climats, des hommes, des bêtes,

Qui sont aux influences prêtes

Si portent les senefiances19247 Des celestiaus influances,

Et les complexions esmuevent,

Si cum obéissans les truevent.

 

Si ne di-ge pas ne n'afiche

Que rois doient estre dit riche

Plus que les personnes menuës

Qui vont nuz piez parmi les ruës:

Car soffisance fait richece,

Et convoitise fait povrece.

Soit rois, ou n'ait vaillant deux miches,

Qui plus convoite mains est riches;

Et qui voldroit croire escritures,

Li rois resemblent les paintures,

Dont tel exemple nous apreste

Cil qui nous escrit l'Almageste,

Se bien i savoit prendre garde

Cil qui les paintures regarde,

Qui plesent cui ne s'en apresse,

Mès de près la plesance cesse;

De loing semblent trop déliteuses,

De près ne sunt point docereuses.

Ainsinc va des amis poissans,

Doux est à lor mescongnoissans

Lor servise et lor acointance

Par le defaut d'experience.

Mès qui bien les esproveroit,

Tant d'amertume i troveroit,

Qu'il s'i craindroit moult à bouter.

Tant fait lor grace à redouter.

Ainsinc nous asséure Oraces,

De lor amor et de lor graces:

De tous les astres lumineux,19499 Qui sont les plus puissants sur eux,

Et portent les signifiances

De ces célestes influences,

Et meuvent les complexions

Selon leurs dispositions.

Pour ce ne dis-je ni n'affiche

Qu'un roi doive être appelé riche

Plus que les autres gens menus

Qui par les routes vont pieds-nus;

Car suffisance fait richesse,

Et convoitise fait détresse.

Soit roi, soit pauvre mendiant,

Qui plus convoite a moins vaillant,

Et qui voudrait croire écritures

Les rois ressemblent aux peintures.

C'est l'exemple que l'auteur prit

Quand l'Almageste il écrivit.

Si bien savez y prendre garde,

Quand les peintures on regarde,

De loin elles font bon effet,

De près le plaisir disparaît;

De loin semblent délicieuses,

De près ne sont plus doucereuses.

Ainsi va des amis puissants.

Doux semblent, aux non connaissants,

Leur service et leur accointance

Par le défaut d'expérience;

Mais qui bien les éprouverait,

Tant d'amertume y trouverait,

Qu'il hésiterait, j'en suis sûre,

A les briguer à l'aventure,

Tant leur grâce est à redouter.

C'est ce que se plaît à conter

Ne li princes ne sunt pas dignes19279 Que li cors du ciel doingnent signes

De lor mort plus que d'ung autre homme; Car lor cors ne vault une pomme

Oultre le corps d'ung charruier,

Ou d'ung clerc, ou d'ung ecuier:

Car ges fais tous semblables estre,

Si cum il apert à lor nestre.

Par moi nessent semblable et nu,

Fort et fiéble, gros et menu:

Tous les met en équalité

Quant à l'estat d'umanité.

Fortune i met le remanant,

Qui ne set estre permanant,

Qui ses biens à son plaisir donne,

Ne ne prent garde à quel personne,

Et tout retolt et retoldra

Toutes les fois qu'ele voldra.

 

Se nus dist que li gentil-homme

Sunt de meillor condicion...

Que cil qui les terres cultivent...

Ge respons que nus n'est gentis

S'il n'est as vertus ententis,

Ne n'est vilains fers par ses vices.

(Page 170, vers 19304.)

 

XCIX

 

Comment Nature proprement

Devise bien certainement

La vérité, dont gentillesse

Vient et en enseigne l'adresse.

Et se nus contredire m'ose,

Qui de gentillece s'alose,

Et die que li gentil-homme,

Si cum li pueples les renomme,

Sunt de meillor condicion

Par noblece de nacion,

 

Dans ses vers le divin Horaces19533 De leur amour et de leurs grâces.

Non, les rois ne méritent pas

Que les cieux daignent leur trépas

Annoncer plus que d'un autre homme,

Car leur corps ne vaut une pomme

Plus que le corps d'un charretier,

Ou d'un clerc ou d'un écuyer;

Car je les fais semblables être;

Voyez-les au moment de naître.

Pour moi semblables sont et nus,

Forts et faibles, gros et menus,

Quant à leur humaine nature;

Entre eux c'est l'égalité pure.

Fortune apporte le restant

Qui ne sait être permanent;

Car ses biens à son plaisir donne

Sans songer à quelle personne,

Et tout ravit et ravira

Toutes les fois qu'elle voudra.

 

XCIX

Comment Nature proprement

Devise bien certainement

La vérité, de quoi Noblesse

Vient, et nous en donne l'adresse.

 

Et si quelqu'un me contredit

De sa race et s'enorgueillit,

S'écriant qu'est le gentilhomme

(Ainsi que le peuple les nomme)

De meilleure condition,

Par sa naissance et son blason,

 

Que cil qui les terres cultivent,19307 Ou qui de lor labor se vivent:

Ge respons que nus n'est gentis,

S'il n'est as vertus ententis,

Ne n'est vilains, fors par ses vices

Dont il pert outrageus et nices.

Noblece vient de bon corage,

Car gentillece de lignage

N'est pas gentillece qui vaille,

Por quoi bonté de cuer i faille,

Por quoi doit estre en li parans

La proece de ses parens

Qui la gentillece conquistrent

Par les travaux que grans i mistrent,

Et quant du siecle trespasserent,

Toutes lor vertus emporterent,

Et lessierent as hoirs l'avoir;

Que plus ne porent d'aus avoir.

L'avoir ont, plus riens n'i a lor,

Ne gentillece, ne valor,

Se tant ne font que gentil soient

Par sens ou par vertu qu'il aient.

Si r'ont clers plus grant avantage

D'estre gentiz, cortois et sage,

(Et la raison vous en diroi,)

Que n'ont li princes ne li roi

Qui ne sevent de letréure;

Car li clers voit en escriture

Avec les sciences provées,

Raisonables et desmonstrées,

Tous maus dont l'en se doit retraire,

Et tous les biens que l'en puet faire:

Les choses voit du monde escrites,

Si cum el sunt faites et dites.

 

Que ceux qui les terres cultivent19563 Ou du travail de leurs mains vivent,

Moi je réponds que nul, sans plus,

N'est noble que par ses vertus

Et n'est vilain que par ses vices,

Son orgueil et ses fols caprices.

Noblesse vient de la valeur,

Car si manque bonté de cœur,

Pour moi noblesse de naissance

N'est rien qui vaille, sans doutance.

Le noble doit montrer aux yeux

La prouesse de ses aïeux,

Qui leur noblesse avait conquise

De par mainte grande entreprise.

Or du monde ils sont disparus,

Emportant toutes leurs vertus

Et simplement leurs biens laissèrent,

Dont leurs descendants héritèrent,

Qui l'avoir ont, rien plus n'est leur,

Pas plus noblesse que valeur,

S'ils ne font tant que nobles soient

Par sens et valeur qu'ils déploient.

Plus d'avantage a donc cent fois

Le clerc d'être noble et courtois

(Et la raison vais vous en dire),

Qu'un roi qui, malgré son empire,

N'est, hélas! rien moins que savant.

Car le clerc en écrits apprend

Avec les sciences prouvées,

Raisonnables et démontrées,

Les maux dont on doit s'écarter

Et les biens qu'on peut pratiquer:

Les choses voit du monde écrites

Comme elles sont faites et dites,

 

Il voit ès anciennes vies19341 De tous vilains les vilenies,

Et tous les faiz des cortois hommes,

Et des cortoisies les sommes:

Briefment, il voit escrit en livre

Quanque l'en doit foïr ou sivre;

Par quoi tuit clerc, desciple et mestre,

Sunt gentiz ou le doivent estre;

Et sachent cil qui ne le sont,

C'est por lor cuers que mauvès ont:

Qu'il en ont trop plus d'avantages

Que cil qui cort as cers ramages.

Si valent pis que nule gent

Clerc qui le cuer n'ont noble et gent,

Quant les biens congnéus eschivent,

Et les vices véus ensivent;

Et plus pugnis devroient estre

Devant l'emperéor celestre

Clers qui s'abandonnent as vices,

Que les gens laiz, simples et nices

Qui n'ont pas les vertus escrites,

Que cil tiennent vils et despites.

Et se princes sevent de letre,

Ne s'en puéent-il entremetre

De tant lire et de tant aprendre,

Qu'il ont trop aillors à entendre.

Par quoi por gentillece avoir,

Ont li clerc, ce poés savoir,

Plus bel avantage et greignor

Que n'ont li terrien seignor.

Et por gentillece conquerre

Qui moult est honorable en terre,

Tuit cil qui la vuelent avoir,

Ceste rieule doivent savoir:

 

Et dans l'histoire des anciens19597 Voit les bassesses des vilains

Auprès des glorieuses vies

Des héros et leurs courtoisies.

Bref, écrit en livres il voit

Ce que fuir, ce que suivre il doit.

Les clercs donc, ou disciple ou maître,

Nobles sont tous ou doivent l'être,

Et partant ceux qui ne le sont,

C'est par leur cœur que mauvais ont;

Car ils ont trop plus d'avantages

Que ceux qui courent cerfs sauvages.

Donc valent pis que nulle gent

Clers qui n'ont le cœur noble et gent,

Lorsqu'à bon escient esquivent

Les vertus et les vices suivent,

Donc devraient être plus punis,

Par l'empereur du paradis,

Les clers qui se livrent aux vices

Que vilains simples et novices,

Clercs qui méprisent les vertus

Que gens qui n'ont bons livres lus.

Or quand est lettré d'aventure

Un prince, il ne peut mettre cure

A s'instruire dans les écrits,

Car trop ailleurs a de soucis.

Aussi pour acquérir noblesse,

Les savants ont, je le confesse,

Plus d'avantages et meilleurs

Que n'ont les terriens seigneurs.

Car cette noblesse si chère

Et tant honorable sur terre,

Tous ceux qui la veulent avoir

Cette règle doivent savoir:

 

Quiconques tent à gentillece,19375

D'orguel se gart et de parece,

Aille as armes, ou à l'estuide,

Et de vilenie se vuide;

Humble cuer ait, cortois et gent

En tretous leus, vers toute gent,

Fors sans plus vers ses anemis,

Quant acort n'i puet estre mis.

Dames honeurt et damoiseles,

Mès ne se fie trop en eles,

Que l'en porroit bien meschéoir,

Maint en a-l'en véu doloir.

Tex hons doit avoir los et pris,

Sans estre blasmé ne repris,

Et de gentillece le non

Doit recevoir, li autre non.

Chevaliers as armes hardis,

Preus en faiz et cortois en dis,

Si cum fu mi sires Gauvains

Qui ne fu pas pareus as vains,

Et li bons quens d'Artois Robers[45], Qui dès lors qu'il issi du bers,

Hanta tous les jors de sa vie

Largece, honor, chevalerie,

N'onc ne li plot oiseus sejors,

Ains devint hons devant ses jors.

Tex chevaliers preus et vaillans,

Larges, cortois et bataillans,

Doit par tout estre bien venus,

Loés, amés et chier tenus.

Moult redoit-l'en clerc honorer

Qui bien vuet as ars laborer,

Et pense des vertus ensivre

Qu'il voit escrites en son livre:

 

Quiconque aspire à la noblesse19631 D'orgueil se garde et de paresse

Et de tout vilain sentiment.

A l'étude, aux armes vaillant.

Humble cœur ait, bonté profonde

En tous lieux et par tout le monde,

Excepté pour ses ennemis,

Quand accord n'y peut être mis:

Dames honore et damoiselles,

Mais sans trop se fier en elles,

Car mal lui pourrait advenir;

Maint on a vu s'en repentir.

Tel homme avoir doit los et gloire

Pour conduite si méritoire,

Et doit de noblesse le nom

Recevoir seul, les autres non.

Chevalier vaillant à la guerre,

Sage dans tout ce qu'il veut faire,

Toujours en paroles courtois,

Et tel, en un mot, qu'autrefois

Fut messire Gauvain, modèle

Du chevalier brave et fidèle,

Ou le comte d'Artois Robert [45b], Qui, dès le berceau bon et fier,

Hanta tous les jours de sa vie

Largesse, honneur, chevalerie,

Et méprisant l'oisiveté

Fut homme avant la puberté:

Tel chevalier vaillant et sage,

Large, courtois, de grand courage,

Doit partout être bienvenu,

Aimé, cher et noble tenu.

Savant qui pense aux vertus suivre

Qu'il voit écrites dans son livre,

 

Et si fist-l'en certes jadis;19409 Bien en nommeroie jà dis,

Voire tant que, se ge les nombre,

Anui sera d'oïr le nombre.

Jadis li vaillant gentil homme,

Si cum la letre le renomme,

Empereor, duc, conte et roi,

Dont jà ci plus ne conteroi,

Les philosophes honorerent;

As poëtes néis donnerent[46] Viles, jardins, leus delitables,

Et maintes choses honorables.

Naples fu donnée à Virgile,

Qui plus est delitable vile

Que n'est Paris, ne Lavardins[47]. En Calabre il r'ot biaus jardins

Annius, qui donné li furent[48] Des anciens qui le congnurent.

Mès por quoi plus en nommeroie?

Par plusors le vous proveroie,

Qui furent nés de bas lignages,

Et plus orent nobles corages

Que maint filz de rois, ne de contes,

Dont jà ci ne vous iert fait contes,

Et por gentil furent tenu.

Or est li tens à ce venu

Que li bon qui toute lor vie

Travaillent en philosophie,

Et s'en vont en estrange terre

Por sens et por valor conquerre,

Et sueffrent les grans povretés

Cum mendians et endetés,

Et vont espoir deschaus et nu,

Ne sunt amés, ne chier tenu.

 

Et qui veut aux arts se livrer,19665 Chacun doit de même honorer.

Ainsi faisait-on, dit l'histoire,

Jadis, et vous pouvez m'en croire,

Car tant d'exemples conterais

Qu'avant la fin vous ennuirais.

Or donc, maint vaillant gentilhomme

(Il n'est besoin que je les nomme),

Empereurs, ducs, comtes et rois

Jadis, si l'histoire j'en crois,

Les philosophes honorèrent;

Aux poètes mêmes donnèrent[46b] Villas, jardins, biens et faveurs,

A l'envi les comblaient d'honneurs.

Naples fut donnée à Virgile

Qui plus est délectable ville

Que n'est Paris ni Lavardins [47b]; En Calabre eut de beaux jardins

Ennius, qui donnés lui furent [48b] Par les anciens qui le connurent.

Combien encor j'en nommerais!

Par plusieurs vous le prouverais

Qui, quoique issus de bas lignage,

Montrèrent plus noble courage

Que maint fils de comte ou de roi

Que ne veux pas nommer, ma foi,

Et los et gloire méritèrent.

Mais combien les temps dégénèrent!

En vain pays lointains courir,

Pour sens et valeur conquérir,

Voit-on les bons toute leur vie

Et travailler philosophie

Et souffrir grandes pauvretés;

Comme mendiants endettés

 

Princes nes prisent une pomme,19443 Et si sunt-il plus gentil homme,

(Si me gart Diex d'avoir les fievres)

Que cil qui vont chacier as lievres,

Et que cil qui sunt coustumiers

De maindre es palais principiers.

 

Et cil qui d'autrui gentillece,

Sans sa valor et sans proece,

En vuet porter los et renon,

Est-il gentil? ge dis que non.

Ains doit estre vilains clamés,

Et vilz tenus, et mains amés

Que s'il estoit filz d'ung truant.

Ge n'en irai jà nul chuant,

Et fust néis fils Alixandre,

Qui tant osa d'armes emprendre,

Et tant continua de guerres,

Qu'il fu sires de toutes terres,

Et puis que cil li obéirent

Qui contre li se combatirent,

Et que cil se furent rendu,

Qui ne s'ierent pas defendu,

Dist-il, tant fu d'orguel destrois,

Que cist mondes iert si estrois

Qu'il s'i pooit envis torner,

N'il n'i voloit plus séjorner,

Ains pensoit d'autre monde querre,

Por commencier novele guerre;

Et s'en aloit enfer brisier

Por soi faire par tout prisier:

Dont tretuit de paor tremblèrent

Li diex d'enfer, car il cuiderent,

Ils vont déchaussés, tout nus même;19699 Or nul ne les tient chers ni n'aime!

Rois ne prisent un clou vaillant

Ces gens plus nobles cependant

(Me garde Dieu d'avoir les fièvres!)

Que ceux qui vont chassant aux lièvres

Et que ceux qui sont coutumiers

D'habiter en châteaux princiers.

Et celui qui de la noblesse

D'autrui, sans valeur ni prouesse,

Veut porter et los et renom,

Est-il noble? Je dis que non.

C'est un vilain, oui, qu'on le sache;

On le doit moins aimer, le lâche,

Que s'il était fils de truand.

Aucun je n'en irai flattant,

Quand il serait fils d'Alexandre.

Qui tant de guerres entreprendre

Et tant continuer osa

Que tout le monde domina.

Enfin quand à lui se soumirent

Ceux contre lui qui combattirent,

Et que sans s'être défendus

Les autres se furent rendus,

Tant fut sa vanité profonde

Que trop étroit devint ce monde;

A peine il s'y pouvait tourner

Et n'y pouvait plus séjourner,

Mais pensait quérir autre terre

Pour commencer nouvelle guerre,

Et s'en allait l'enfer briser

Pour se faire partout priser.

Lors soudain tous de peur tremblèrent

Les Dieux d'enfer; car ils pensèrent

Quant ge le lor dis, que ce fust19475 Cil qui par le bordon de fust,

Por les ames par pechié mortes,

Devoit d'enfer brisier les portes,

Et lor grant orguel escachier

Por ses amis d'enfer sachier.

Mès posons, ce qui ne puet estre,

Que g'en face aucun gentil nestre,

Et que des autres ne me chaille,

Qu'il vont apelant vilenaille;

Quel bien a-il en gentillece?

Certes, qui son engin adrece

A bien la vérité comprendre,

Il n'i puet autre chose entendre

Qui bonne soit en gentillece,

Fors qu'il semble que la proece

De lor parens doivent ensivre;

Sous itels fais doivent-il vivre

Qui gentis hons vuet resembler,

S'il ne vuet gentillece embler,

Et sans deserte los avoir:

Car ge fais à tous asavoir

Que gentillece as gens ne donne

Nule autre chose qui soit bonne,

Fors que ses fais tant solement;

Et sachent bien certainement

Que nus ne doit avoir loenge

Par vertu de personne estrenge;

Si ne r'est pas drois que l'en blasme

Nule personne d'autrui blasme.

Cil soit loés qui le desert;

Mès cil qui de nul bien ne sert,

En qui l'en trueve mauvesties,

Vilenies et engresties,

Quand je leur dis, que cette fois19733 C'était celui qui de sa croix,

Pour les âmes par péchés mortes,

Devait d'enfer briser les portes

Et leur grand orgueil empirer

Pour ses amis d'enfer tirer.

Mais posons, ce qui ne peut être,

Que j'en fasse aucun noble naître,

Toute la tourbe dédaignant

Que vilenaille ils vont nommant,

Quel bien serait donc en noblesse?

Certes qui moult son sens adresse

A bien comprendre vérité,

Il ne peut autre qualité

Concevoir qui soit en noblesse,

Sinon qu'ils doivent la prouesse

De leurs ancêtres imiter.

Ainsi se devra comporter

Qui se veut noble faire croire,

S'il ne veut et noblesse et gloire

Voler ou sans mérite avoir.

Car je fais à tous assavoir

Que nulle chose, tant soit bonne,

Aux gens la noblesse ne donne

Que les hauts faits tant seulement;

Qu'ils sachent bien certainement

Que d'autrui l'acte méritoire

A nul ne peut donner la gloire,

Pas plus que le blâme d'autrui

Ne peut rejaillir dessus lui.

Gloire soit à qui la mérite!

Mais tel qui nul bien ne médite,

En qui l'on trouve vanité,

Injustice, méchanceté,

Et vanteries et bobans,19509 Ou s'il est doubles et lobans,

D'orguel farcis et de ramposnes,

Sans charité et sans aumosnes,

Ou négligens et pareceus,

Car l'en en trueve trop de ceus,

Tout soit-il nés de tex parens

Où toute vertus fu parens;

Il n'est pas drois, bien dire l'os,

Qu'il ait de ses parens le los;

Ains doit estre plus vil tenus

Que s'il iert de chetis venus.

Et sachent tuit homme entendable,

Qu'il n'est mie chose semblable

D'aquerre sens et gentillece,

Et renomée par proece,

Et d'aquerre grans tenemens,

Grans deniers, grans aornemens,

Quant à faire ses volentés:

Car cil qui est entalentés

De travailler soi por aquerre

Deniers, aornemens, ou terre,

Bien ait néis d'or amassés,

Cent mile mars, ou plus assés,

Tout puet lessier à ses amis.

Mès cil qui son travail a mis

Es autres choses desus dites,

Tant qu'il les a par ses merites,

Amors nes puet à ce plessier

Qu'il lor en puist jà riens lessier.

Puet-il lessier science? Non,

Ne gentillece, ne renom,

Mès il lor en puet bien aprendre,

S'il i vuelent exemple prendre.

Et vantardise et vilenie,19767 Et insolence et raillerie,

S'il est fourbe, fallacieux,

Ou négligent, ou paresseux,

Sans charité et sans aumône

(Et sur la terre il en foisonne

De ceux-là, de parents issus

Où brillaient toutes les vertus),

Pas n'est droit, vous pouvez me croire,

Qu'il ait de ses aïeux la gloire,

Mais doit être plus vil tenu

Que s'il fût de chétif venu.

Sache tout homme raisonnable

Que ce n'est pas chose semblable

D'acquérir noblesse et renom

Par prouesse et noble action,

Ou d'acquérir grande fortune,

Grands biens, trésors, grande pécune

Par incessante activité.

Car celui qui est tourmenté

Du désir d'acquérir grand' terres,

Nombreux deniers, parures chères,

Quand même il eût d'or amassé

Cent mille marcs, ou plus assé,

Les transmet à qui bon lui semble.

Mais tel qui ses efforts assemble

A conquérir gloire et honneur

Par son mérite et sa valeur,

Amour ne lui saurait permettre

De rien à d'autres en transmettre.

Peut-il laisser science? Non,

Ni noblesse, ni bon renom;

Mais il peut beaucoup leur apprendre,

S'ils y veulent exemple prendre,

Autre chose cis n'en puet faire,19543 Ne cil n'en puéent riens plus traire;

Si n'i refont-il pas grant force,

Qu'il n'en donroient une escorce:

Mains en i a, fors que d'avoir

Les possessions et l'avoir.

Si dient qu'il sunt gentil homme,

Por ce que l'en les i renomme,

Et que lor bons parens le furent,

Qui furent tex cum estre durent;

Et qu'il ont et chiens et oisiaus

Por sembler gentiz damoisiaus,

Et qu'il vont chaçant par rivieres,

Par bois, par champs, et par bruieres,

Et qu'il se vont oiseus esbatre.

Mès il sunt mauvais, vilain nastre,

Et d'autrui noblece se vantent;

Il ne dient pas voir, ains mentent,

Et le non de gentillece emblent,

Quant lor bons parens ne resemblent:

Car quant ges fais semblables nestre,

Il vuelent donques gentil estre

D'autre noblece que de cele

Que ge lor doing, qui moult est bele,

Qui a nom Naturel-Franchise,

Que j'ai sor tous égaument mise,

Avec raison que Diex lor donne,

Qui les fait, tant est sage et bonne,

Semblables à Dieu et as anges,

Se Mort nes en féist estranges,

Qui por sa mortel différence

Fait des hommes la desevrance,

Et quierent nueves gentilleces,

S'il ont en eus tant de proeces:

Rien plus ne peut leur faire avoir,19801 Pas plus qu'eux rien plus recevoir.

Du reste, ils n'y mettent grand'force,

Nul n'en donnerait une écorce;

Moult plus se peinent pour avoir

Les possessions et l'avoir.

Ils disent: je suis gentihomme,

Parce qu'ainsi chacun les nomme

Et que tels furent leurs aïeux

Qui firent leur devoir en preux,

Et qu'ils vont chasser par rivieres,

Par bois, par champs et par bruyères,

Et des chiens ont et des oiseaux

Pour sembler nobles damoisiaux,

Et dans l'oisiveté languissent.

Mais ces vilains-nés se trahissent

Et leur cœur lâche et ramolli;

Quand de la noblesse d'autrui

Impudemment ainsi se vantent,

Ils ne disent pas vrai, mais mentent,

Et la gloire de leurs aïeux

Volent en tombant plus bas qu'eux!

Car si semblables les fais naître,

C'est donc qu'ils veulent nobles être

D'autre noblesse assurément

Que de celle, belle pourtant

(C'est leur naturelle franchise),

Qu'également en tous j'ai mise

Avec Raison, qui de Dieu naît,

Qui tant est bonne que les fait

Aux anges et à Dieu semblables,

Sauf Mort qui les rend corrompables.

Par la Mort ainsi divisés,

Les hommes sont alors forcés

Car s'il par eus ne les acquierent,19577 Jamès par autrui gentil n'ierent:

Ge n'en met hors ne rois, ne contes.

D'autre part il est plus grans hontes

D'un filz de roi, s'il estoit nices,

Et plains d'outrages et de vices,

Que s'il iert filz d'ung charretier,

D'ung porchier, ou d'ung cavetier.

Certes plus seroit honorable

A Gauvain le bien combatable

Qu'il fust d'ung coart engendrés,

Qui sist où feu tous encendrés,

Qu'il ne seroit, s'il iert coars,

Et fust ses peres Renouars.

 

Mès sans faille, ce n'ert pas fable,

La mort d'un prince est plus notable

Que n'est la mort d'ung païsant,

Quant l'en le trueve mort gisant,

Et plus loin en vont les paroles;

Et por ce cuident les gens foles,

Quant il ont véu les cometes,

Qu'el soient por les princes fetes.

Mès s'il n'iert jamès rois ne princes

Par roiaumes ne par provinces,

Et fussent tuit parel en terre,

Fussent en pez, fussent en guerre,

Si feroient li cors celestre,

En lor tens les cometes nestre,

Quant ès regars se recorroient,

Ou tiex euvres faire devroient,

Por qu'il éust en l'air matire

Qui lor péust à ce soffire.

De chercher nouvelle noblesse19835 S'ils ont au cœur grande prouesse.

Car d'eux-mêmes noblesse n'ont,

Ni par autrui jamais n'auront;

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