Le roman de la rose - Tome IV

de Lorris Guillaume · Chapitre 1 sur 4 · partie 5/8

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Le roman de la rose - Tome IV

Le Roman de la Rose

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.

Je n'en excepte roi, ni comte.

D'autre part, plus grande est la honte

Pour un fils de roi d'être vain,

Outrageux, vicieux, vilain,

Que pour un fils de charretière,

De servante ou de savetière;

Certes serait plus méritant

Pour Gauvain le preux, le vaillant,

D'un lâche et d'un couard descendre,

Qui toujours fut sis dans la cendre,

Que s'il était lâche et couard

Et que pour père eût Renouard.

Mais c'est un fait incontestable,

La mort d'un prince est plus notable

Que n'est la mort d'un paysan,

Quand on le trouve mort gisant,

Et plus loin en vont les paroles.

C'est pourquoi pensent gens frivoles

Quand luisent comètes parfois

Qu'elles sont faites pour les rois.

Mais si n'étaient ni rois ni princes

Par royaumes ni par provinces,

Si tous étaient sur terre égaux

Par temps de guerre ou de repos,

Les corps célestes feraient naître

En temps comètes et paraître,

Lorsqu'en points se rencontreraient

Où ces astres faire ils devraient,

Pourvu qu'en l'air fût la matière

Suffisante pour les parfaire.

Dragons volans et estenceles19609 Font-il par l'air sembler esteles

Qui des ciex en chéant descendent,

Si cum les foles gens entendent.

Mès raison ne puet pas véoir

Que riens puisse des ciex chéoir,

Car en eus n'a riens corrumpable,

Tant est ferme, fors et estable;

N'il ne reçoivent pas empraintes,

Por que soient dehors empaintes,

Ne riens ne les porroit casser,

N'il n'i lerroient riens passer,

Tant fust sotive ne perçable,

S'el n'ert espoir esperitable:

Lor rais sans faille bien i passent,

Mès nes empirent ne ne cassent.

Les chauz estés, les frois yvers

Font-il par lor regars divers;

Et font les noifs, et font les gresles

Une hore grosse, et autre gresles,

Et moult d'autres impressions,

Selonc lor oposicions,

Et selonc ce qu'il s'entr'esloingnent,

Ou s'apressent, ou se conjoingnent,

Dont maint homme sovent s'esmoient,

Quant ès ciex les esclipses voient,

Et cuident estre mal-baillis

Des regars qui lor sunt faillis

Des planetes devant véuës,

Dont si-tost perdent les véuës.

Mès se les causes en séussent,

Jà de riens ne s'en esméussent;

Et par behordéis de vens

Les undes de mer eslevans,

Étincelles, dragons volants19869 En l'air ils sèment scintillants,

Qui des cieux en tombant descendent

Commes ces folles gens prétendent.

Mais Raison ne peut concevoir

Que chose puisse des cieux choir;

Car en eux rien n'est corrompable;

Tout est ferme, solide et stable.

Dieu n'y a pas les corps placés

Pour qu'ils soient dehors repoussés.

Tant fût pénétrante et subtile,

A moins que d'être volatile,

Matière ès-cieux ne passerait,

Rien non plus ne les casserait;

Leurs rayons certes bien y passent,

Mais ne leur nuisent ni les cassent;

Ils font en leurs accords divers

Les chauds étés, les froids hivers,

Et font les neiges et les grêles

Tantôt grosses et tantôt grêles,

Et bien d'autres impressions

Selon leurs oppositions,

Et selon ce qu'ils s'entr'éloignent,

Se rapprochent et se conjoignent,

Dont maints hommes sont soucieux,

Les éclipses voyant aux cieux,

Et les planètes disparues

Dont ils ont les lueurs perdues,

Croyant que les astres éteints

Annoncent des malheurs prochains;

Mais si les causes en connussent

Oncques de rien ne s'en émussent.

Puis par grand' tempêtes de vent,

Les flots de la mer élevant,

Font les flos as nuës baisier,19643 Puis refont la mer apaisier,

Qu'el n'est tiex qu'ele ose grondir,

Ne ses floz faire rebondir,

Fors celi qui par estovoir

Li fait la lune adès movoir,

Et la fait aler et venir;

N'est riens qui le puist retenir.

Et qui voldroit plus bas enquerre

Des miracles que font en terre

Li cors du ciel et des esteles,

Tant i en troveroit de beles,

Que jamès n'auroit tout escrit

Qui tout vodroit metre en escrit.

Ainsinc li ciex vers moi s'acquitent

Qui por lor bontés tant profitent,

Que bien me puis aparcevoir

Qu'il font bien tretuit lor devoir.

Ne ne me plaing des élémens;

Bien gardent mes commandemens,

Bien font entr'aus lor mistions,

Tornans en révolucions;

Car quanque la lune a souz soi

Est corruptible, bien le soi;

Riens ne s'i puet si bien norrir

Que tout ne conviengne porrir.

Tuit ont de lor complexion

Par naturele entencion,

Ruile qui ne faut ne ne ment,

Tout vet à son commandement:

Ceste ruile est si généraus,

Qu'el ne puet defaillir vers aus.

Si ne me plaing mie des plantes

Qui d'obéir ne sunt pas lentes.

Les ondes font baiser aux nues19903 Et les font retomber vaincues,

Tant que la mer n'ose mugir

Ni ses flots faire rebondir,

Fors ceux qu'en sa marche éternelle

La lune meut et renouvelle

Et fait aller et revenir;

Rien ne les saurait retenir.

Et s'il est qui là-bas s'enquière

Des miracles que font en terre

Les astres fixes ou errants,

Tant en verra de beaux, de grands,

Qu'il n'y saurait jamais suffire

S'il voulait tout en livre écrire.

Aussi bien, puis-je apercevoir

Que sans manquer à leur devoir

Les cieux envers moi bien s'acquittent

Par leurs bontés qui tant profitent.

Je ne me plains des éléments

Qui gardent mes commandements,

Leurs révolutions régissent

Et leurs mixtions accomplissent.

Tout ce qui sous la lune vit

Est corruptible, je l'ai dit;

Rien n'est qui si bien se nourrisse,

Qu'en la fin ne meure et pourrisse,

Suivant de sa complexion,

Par naturelle intention,

La règle absolue, inflexible.

Car cette règle est infaillible,

Jamais ne change ni ne ment,

Tout marche à son commandement.

Je ne me plains non plus des plantes

Qui d'obéir ne sont pas lentes.

Bien sunt à mes lois ententives,19677 Et font, tant cum eles sunt vives,

Lor racines et lor foilletes,

Trunz et raims, et fruis et floretes;

Chascune chascun en aporte

Quanqu'el puet tant qu'ele soit morte,

Cum herbes, arbres et buissons.

Ne des oisiaus, ne des poissons

Qui moult sunt bel à regarder;

Bien sevent mes rigles garder,

Et sunt si très-bon escolier,

Qu'il traient tuit à mon colier.

Tuit faonnent à lor usages,

Et font honor à lor lignages.

Ne les lessent pas déchéoir,

Dont c'est grans solas à véoir.

Ne ne me plaing des autres bestes

Cui ge fais enclines les testes,

Et regarder toutes vers terre.

Ceus ne me murent onques guerre;

Toutes à ma cordele tirent,

Et font si cum lor peres firent.

Li masle vet o sa femele,

Ci a couple avenant et bele;

Tuit engendrent et vont ensemble

Toutes les fois que bon lor semble;

Ne jà nul marchié n'en feront,

Quant ensemble s'acorderont.

Ains plest à l'ung por l'autre à faire,

Par cortoisie debonnaire;

Et tretuit apaié se tiennent

Des biens qui de par moi lor viennent:

Si font mes beles verminetes,

Formis, papillons et mochetes,

Bien sont soumises à mes lois19937 Et, tant que vivent toutefois,

Font leurs racines et feuillettes,

Troncs et rameaux, fruits et fleurettes;

Toujours chacun en porter veut

Et chacune autant qu'elle peut,

Arbre, buisson, herbette folle,

Tant que la mort les étiole.

Et des poissons, et des oiseaux

Qui sont à regarder si beaux,

J'aurais tort aussi de me plaindre,

Oncques n'en vis mes lois enfreindre.

Chacun est si bon écolier

Qu'ils tirent tous à mon collier.

Tous faonnent selon leurs usages

Et font honneur à leurs lignages,

Sans se laisser jamais déchoir,

Que c'en est grand soulas à voir.

Je ne me plains des autres bêtes

Dont je fais incliner les têtes,

Et vers la terre regarder

Sans nulle haine me garder.

Toutes à ma cordelle tirent

Et font comme leur pères firent.

Le mâle sa femelle suit,

Et le couple joyeux bondit;

Tous engendrent et vont ensemble,

Toutes les fois que bon leur semble;

Jamais nul débat n'en feront,

Quand ensemble s'accorderont;

A l'un plaît ce que l'autre envie,

Par débonnaire courtoisie;

Tous se déclarent satisfaits

Et moult contents de mes bienfaits.

Vers qui de porreture nessent,19711 De mes commans garder ne cessent,

Et mes serpens et mes coluevres,

Tout s'estudient à mes uevres.

 

Mès seus hons cui ge fait avoie

Trestous les biens que ge savoie,

Seus hons cui ge fais et devis

Haut vers le ciel porter le vis;

Seus hons que ge forme et fais naistre

En la propre forme son maistre;

Seus hons por qui paine et labor,

C'est la fin de tout mon labor;

N'il n'a pas, se ge ne li donne,

Quant à la corporel personne,

Ne de par corps, ne de par membre,

Qui li vaille une pomme d'ambre,

Ne quant à l'ame vraiement,

Fors une chose solement:

Il tient de moi, qui sui sa dame,

Trois forces, que de cors, que d'ame;

Car bien puis dire sans mentir,

Gel' fais ester, vivre et sentir.

Moult a li chetis d'avantages,

Se vosist estre preus et sages;

De toutes les vertus habonde

Que Diex a mises en ce monde.

Compains est à toutes les choses

Qui sunt en tout le monde encloses,

Et de lor bonté parçonnieres.

Il a son estre avec les pierres,

Et vit avec les herbes druës,

Et sent avec les bestes muës:

Jusqu'à mes belles yerminettes,19971 Fourmis, papillons et mouchettes,

Vers de pourriture naissants,

Tous gardent mes commandements;

Mes serpents voire et mes couleuvres

Toutes travaillent à mes œuvres.

Mais seul, l'homme que je comblai

De tretous les biens que je sai,

L'homme que je forme et fais naître

Seul à l'image de son maître,

L'homme seul, à qui je permets

Haut vers le ciel tourner ses traits,

L'homme seul, mon œuvre dernière,

Me méconnaît et désespère.

Pourtant, si de moi ne le tient,

Emmi tout son être il n'a rien

Ni de par corps, ni de par membre,

Qui lui vaille une pomme d'ambre,

Jusqu'à l'âme inclusivement,

Fors une chose seulement:

Il tient de moi, qui suis sa dame,

Trois forces, tant de corps que d'âme,

Car bien puis dire sans mentir

Qu'être le fais, vivre et sentir.

Le chétif a grand avantage

S'il voulait être preux et sage;

De toutes vertus abondant

Que Dieu dans ce monde répand,

Il dispose de toutes choses

Qui sont dans tout le monde encloses,

De toutes leurs bontés jouit.

Des pierres sa maison bâtit

Et vit avec les herbes drues

Et sent avec les bêtes mues.

Encor puet-il trop plus, en tant19743 Qu'il avec les anges entant.

Que vous puis-ge plus recenser?

Il a quanque-l'en puet penser.

C'est uns petis mondes noviaus,

Cis me fait pis que uns loviaus.

Sans faille de l'entendement,

Congnois-ge bien que voirement

Celi ne li donnai-ge mie,

Là ne s'estent pas ma baillie:

Ne sui pas sage, ne poissant

De faire riens si congnoissant.

Onques riens ne fis pardurable,

Quanque je fais est corrumpable.

Platon méismes le tesmoingne,

Quant il parle de ma besoingne,

Et des Diex qui de mort n'ont garde:

Lor Creator, ce dist, les garde

Et soustient pardurablement

Par son voloir tant solement;

Et se cis voloirs nes tenist,

Tretous morir les convenist.

Mi fait, ce dist, sunt tuit soluble,

Tant ai pooir povre et obnuble

Au regart de la grant poissance

De Dieu qui voit en sa presence

La triple temporalité[49]

Souz un moment d'éternité.

C'est li rois, c'est li empereres

Qui dit as diex qu'il est lor peres.

Ce sevent cil qui Platon lisent,

Car les paroles tex i gisent;

Au mains en est-ce la sentence,

Selonc le langaige de France:

Encore peut-il plus, en tant20005 Qu'avec les anges il entend.

Que pourrais-je de plus vous dire?

Il a tretout ce qu'il désire,

C'est un petit monde nouveau,

Et pis me fait qu'un louveteau!

Mais quant à son intelligence,

Je reconnais sans réticence

Que je n'y suis pour rien vraiment;

Mon pouvoir si loin ne s'étend;

Je ne suis pas assez habile

Pour faire chose aussi subtile.

Oncques ne fis rien d'éternel;

Tout ce que je fais est mortel,

Et Platon cet avis partage

Quand il traite de mon ouvrage;

Et parlant des Dieux immortels,

Il dit: «Par ses ordres formels

Leur Créateur de Mort les garde

Si bien que jamais n'en ont garde;

Mais si sa volonté cessait,

Tretous mourir il leur faudrait.

Tous les ouvrages de Nature,

Tant est pauvre et tant est obscure

Sa puissance, sont, dit Platon,

Voués à dissolution;

Elle n'est rien près la puissance

De Dieu, qui voit en sa présence

La triple temporalité[49]

Dans un moment d'éternité.

Roi du ciel comme de la terre,

Il dit aux Dieux qu'il est leur père.»

Ce savent qui lisent Platon;

Ces mots y gisent tout au long;

Diex des Diex dont ge sui faisierres,19777 Vostre pere, vostre crierres,

Et vous estes mes créatures,

Et mes euvres et mes faitures,

Par Nature estes corrumpables,

Par ma volenté pardurables.

Car jà n'iert riens fait par Nature,

Combien qu'ele y mete grant cure,

Qui ne faille en quelque saison;

Mès quanque, par bonne raison,

Volt Diex conjoindre et atremper,

Fors et bons et sages sans per,

Jà ne voldra, ne n'a volu

Que ce soit jamès dissolu:

Jà n'i vendra corrupcion,

Dont ge fais tel conclusion:

Puisque vous commençastes estre

Par la volenté vostre maistre[50] Dont fais estes et engendré,

Par quoi ge vous tiens et tendré,

N'estes pas de mortalité

Ne de corrupcion quité

Du tout, que ge ne vous véisse

Morir, se ge ne vous tenisse.

Par nature morir porrés,

Mès par mon vueil jà ne morrés:

Car mon voloir a seignorie

Sor les liens de vostre vie,

Qui les composicions tiennent,

Dont pardurabletés vous viennent.

C'est la sentence de la letre

Que Platon volt en livre metre,

Qui miex de Dieu parler osa,

Plus le prisa, plus l'alosa

Au moins en est-ce la sentence20039 Selon le langage de France:

«Dieu des dieux, je suis votre auteur

Et votre père et créateur;

Chacun de vous ma créature

Est et mon œuvre; par Nature

Vous êtes faibles et mortels,

Par mon vouloir seul éternels.

Car rien n'est créé par Nature,

Combien qu'elle y mette grand'cure,

Qui ne meure en quelque saison,

Mais ce que, par bonne raison,

Dieu fait et combine, est merveille

Et bonne et sage et sans pareille;

Il ne voudra ni n'a voulu

Que ce fût jamais corrompu,

Que ce soit jamais corruptible;

Donc est-il clair, est-il visible

Que si ce qui vous a créés

Au monde mis et engendrés,

C'est le vouloir de votre maître[50b] Que nul ne saurait méconnaître,

Vous n'êtes pas d'extinction

Quittes ni de corruption,

A ce point que ge ne vous visse

Mourir, pour peu qu'y consentisse.

Par Nature mourir pourrez,

Mais si je veux, vous ne mourrez;

Car mon vouloir a seigneurie

Sur les liens de votre vie

Qui tiennent la propriété

D'où vous vient l'immortalité.»

C'est la sentence de la letre

Qu'en écrit Platon voulut mettre,

Concques ne fist nuz terriens19811 Des philosophes anciens.

Si n'en pot-il pas assés dire,

Car il ne péust pas soffire

A bien parfaitement entendre

Ce qu'onques riens ne pot comprendre,

Fors li ventre d'une pucele.

Mès sans faille il est voirs que cele,

A cui li ventres en tendi

Plus que Platon en entendi:

Car el sot dès qu'el le portoit,

Dont au porter se confortoit,

Qu'il ert l'espere merveillables

Qui ne puet estre terminables,

Qui par tous leus son centre lance,

Ne l'en n'a la circonferance;

Qu'il est li merveilleus triangles

Dont l'unité fait les trois angles,

Ne li trois tout entierement

Ne font que l'ung tant solement.

C'est li cercles trianguliers,

Et li triangles circuliers

Qui en la Vierge s'ostela:

N'en sot pas Platon jusques-là,

Ne vit pas la trine unité

En ceste simple trinité,

Ne la Déité soveraine

Afublée de pel humaine,

C'est Diex qui créator se nomme,

Cil fist l'entendement de l'omme,

Et en faisant le li donna;

Et cil si li guerredonna,

Comme mauvès au dire voir,

Qu'il cuida puis Diex decevoir,

Qui mieux de Dieu parler osa,20073 Plus l'exalta, plus le prisa

Que nul phisosophe sur terre

Dans l'antiquité* tout entière.

Trop peu cependant il en dit,

Car son livre point ne suffit

A parfaitement faire entendre

Ce qu'oncques rien ne sut comprendre,

Hormis d'une vierge le sein.

Car plus que Platon, c'est certain,

En dut-elle soudain apprendre

Lorsque vit son ventre se tendre.

Alors elle comprit, sentant

A grand confort battre son flanc,

Qu'il était la sphère infinie,

Source de l'éternelle vie,

Qui son centre lance en tous lieux

Sans que son tour frappe nos yeux,

Car c'est le merveilleux triangle

Dont l'unité fait le triple angle,

Lesquels trois collectivement

N'en font qu'un seul tant seulement.

C'est le cercle triangulaire

Et le triangle circulaire

Qui dans la Vierge se logea.

Platon ne sut voir jusque-là,

Ni la déité souveraine

Incarnée en la peau humaine,

Il ne vit la triple unité

En cette simple trinité.

Dieu seul le Créateur se nomme

Qui fit l'entendement de l'homme,

Et quand l'eût fait, le lui donna.

Mais si bien l'en recompensa

Mès il méismes se déçut,19845 Dont mes Sires la mort reçut,

Quant il sans moi prist chair humaine

Por le chetif oster de paine.

Sans moi! car ge ne sé comment,

Fors qu'il puet tout par son comment,

Ains fui trop forment esbahie,

Quant il de la virge Marie

Fu por le chetif en char nés,

Et puis pendus tous encharnés.

Car par moi ne puet-ce pas estre

Que riens puisse de virge nestre.

Si fu jadis par maint prophete

Ceste incarnacion retraite,

Et par juïs, et par paiens,

Que miex nos cuers en apaiens[51], Et plus nous efforçons à croire

Que la prophecie soit voire.

Car ès bucoliques Virgile

Lisons ceste vois de Sebile,

Du saint Esperit enseignie:

Jà nous ert novele lignie [52] Du haut ciel çà jus envoiée,

Por avoier gent desvoiée,

Dont li siècle de fer faudront,

Et cil d'or où monde saudront.

 

Albumasar néis tesmoigne[53],

Comment qu'il séust la besoigne,

Que dedens le virginal signe

Nestroit une pucele digne,

Qui sera, ce dist, virge et mere,

Et qui aletera son pere,

L'homme, ce méchant et ce traître20107 Qu'il voulut trahir Dieu son maître.

Mais las! lui-même il se déçut,

Dont mon maître la mort reçut,

Quand il prit sans moi chair humaine

Pour le chétif ôter de peine.

Oui, sans moi! car ne sais comment,

Fors qu'il peut tout entièrement.

Mais je fus bien fort ébahie

Quand lui, de la Vierge Marie

Fut pour le chétif en chair né

Et puis pendu tout incarné.

Par moi rien de tel ne peut être

Et rien ne peut de vierge naître.

Or des juifs et païens jadis

Fut l'Incarnation du fils

Par maints prophètes définie,

Dont nous devons la prophétie

Pour plus véritable tenir

Et mieux nos âmes convertir.

Aux Bucoliques de Virgile,

On lit ce mot de la Sibylle

Que le Saint-Esprit inspirait:

«Nouvelle race m'apparaît [52b] Ci-bas du haut ciel envoyée

Pour sauver la gent dévoyée;

L'âge de fer lors finira,

Et l'âge d'or commencera.»

Albumazar aussi la chose[53b]

Prédit, et telle nous l'expose:

«Au signe virginal naîtra

Digne pucelle qui sera,

Dit-il, à la fois vierge et mère

Et qui allaitera son père;

Et ses maris lez li sera19877 Qui jà point ne la touchera.

Ceste sentence puet savoir

Qui vuet Albumasar avoir:

Qu'el gist où livre toute preste,

Dont chascun an font une feste

Gent crestiennes en septembre,

Qui tel nativité remembre.

Mais tout quanque j'ai dit dessus,

Ce set nostre sires Jhesus,

Ai-ge por homme laboré,

Por le chetif ce labor é.

Il est la fin de toute m'euvre,

Cis seus contre mes rigles euvre;

Ne se tient de riens apoiés

Li desloiaus, li renoiés,

N'est riens qui li puisse sofire:

Que vaut que porroit-l'en plus dire?

Les honors que je li ai faites

Ne porroient estre retraites;

Et il me refait tant de hontes,

Que ce n'est mesure ne contes.

Biau douz prestre, biau chapelains,

Est-il donques drois que ge l'ains,

Ne que plus li port révérence

Quant il est de tel porvéance?

Si m'aïst Diex li crucefis,

Moult me repens dont homme fis.

Mès por la mort que cil soffri,

Cui Judas le baisier offri,

Et que Longis feri de lance,

Ge li conterai sa chéance

Devant Diex qui le me bailla,

Quant à s'image le tailla,

Son mari près d'elle sera,20141 Mais oncques ne la touchera.»

D'Albumazar cette sentence

Chacun peut lire sans doutance

S'il veut son livre consulter.

C'est là ce que veulent fêter

Les chrétiens au mois de septembre,

Qui la Nativité remembre.

Tout ce que j'ai dit ci-dessus

Le sait notre seigneur Jésus.

Oui, pour l'homme, vous en souvienne,

Pour lui seul, j'ai pris tant de peine,

Et seul, le déloyal, le laid,

Ne se tient de rien satisfait,

Et contre mes règles manœuvre

Lui, la fin de toute mon œuvre.

En vain je voudrais rappeler

Les bienfaits dont le sus combler;

Mais lui, tant il me fait de hontes,

Qu'elles n'ont mesures ni comptes.

M'assiste Dieu le crucifix!

Moult me repens quand l'homme fis

A qui rien ne saurait suffire.

Que servirait de plus en dire?

Beau doux prêtre, beau chapelain,

Est-il droit d'aimer ce vilain

Et de lui porter révérence

Quand telle est son outrecuidance?

Mais pour la mort que Dieu souffrit

A qui Judas baiser offrit,

Que Longis frappa de sa lance,

Je conterai son insolence

Devant Dieu qui me l'a baillé,

A son image tout taillé

Puisqu'il me fait tant de contraire.19911 Fame sui, si ne me puis taire,

Ains voil dès jà tout révéler,

Car fame ne puet riens celer:

N'onques ne fu miex ledengiés,

Mar s'est de moi tant estrangiés;

Si vice i seront recité,

Et dirai de tout vérité.

Orguilleus est, murdriers et lerres,

Fel, convoiteus, avers, trichierres,

Desesperés, glous, mesdisans,

Et haïneus, et despisans,

Mescréans, envieus, mentierres,

Parjurs, faussaires, fox, vantierres,

Et inconstans, et foloiables,

Idolastres, desagréables,

Traïstres et faus ypocrites,

Et pareceus, et sodomites.

Briefment tant est chetis et nices,

Qu'il est sers à tretous les vices,

Et tretous en soi les herberge.

Vez de quiex fers li las s'enferge:

Va-il bien porchaçant sa mort,

Quant à tex mauvestiés s'amort?

Et puisque toutes choses doivent

Retorner là dont eus reçoivent

Le commencement de lor estre,

Quant hons vendra devant son mestre,

Que tous jors, tant cum il péust,

Servir, et honorer déust,

Et soi de mauvestié garder,

Comment l'osera regarder?

Et cil qui juges en sera,

De quel oil le regardera,

Puisqu'il me fait tant de misère.20175 Femme suis, donc ne sais me taire,

Mais veux déjà tout révéler,

Car femme ne peut rien celer.

Oncques ne fus plus insultée,

Mais ainsi puisqu'il m'a quittée,

Ses vices je réciterai,

Toute la vérité dirai.

L'homme est orgueilleux, il est lâche,

Meurtrier, larron et bravache,

Désespéré, fol et tricheur,

Glouton, médisant et menteur,

Inconstant, faussaire et parjure.

Félon et haineux sans mesure,

Idolâtre, avaricieux,

Mécréant, jaloux, envieux,

Vindicatif, traître, hypocrite,

Et paresseux et sodomite.

Bref, tant est chétif, vil et faux,

Qu'il est esclave de tous maux,

Et tous les vices en lui traîne.

Voyez de quels fers il s'enchaîne!

Va-t-il bien pourchassant sa mort

Quand de tels appâts ne démord?

Et puisque toutes choses doivent

Retourner aux lieux d'où reçoivent

L'être, quand pour lui le moment

Viendra de paraître devant

Son Dieu que d'amour infinie

Il dût aimer toute sa vie,

Et de souillure se garder,

Osera-t-il le regarder?

Et lui, le grand juge, le maître,

De quel œil verra-t-il ce traître,

Quant vers li s'est si mal provés,19945 Qu'il iert en tel défaut trovés,

Li las qui a le cuer tant lent,

Qu'il n'a de bien faire talent?

Ains font au pis grant et menor

Qu'il pueent, sauve lor enor,

Et l'ont ainsinc juré, ce semble,

Par ung acord trestuit ensemble:

Si n'i est-ele pas sovent

A chascun sauve par convent;

Ains en reçoivent maint grant paine,

Ou mort, ou grant honte mondaine.

Mès li las! que puet-il penser,

S'il vuet ses pechiés recenser,

Quant il vendra devant le juge

Qui toutes choses poise et juge,

Et tout à droit sans faire tort,

Ne riens n'i guenchist ne estort?

Quel guerredon puet-il atendre

Fors la hart à li mener pendre

Au dolereus gibet d'enfer,

Où sera pris et mis en fer,

Rivés en aniaus pardurables,

Devant li prince des déables?

Ou sera bouillis en chaudieres,

Ou rostis devant et derrieres,

Ou sus charbons ou sur gréilles,

Ou tornoiés à grans chevilles

Comme Yxion à trenchans roës

Que maufé tornent à lor poës;

Ou morra de soif ès palus,

Et de fain avec Tentalus

Qui tous jors en l'iauë se baingne;

Mès combien que soif le destraingne,

Qui vers lui s'est si mal prouvé20209 Qu'en tel état sera trouvé,

Le malheureux au cœur si lâche,

Que jamais bien faire il ne sache?

Mais au pis font petits et grands

Qu'ils peuvent, leur honneur laissants;

Et l'ont ainsi juré, ce semble,

Tous d'un commun accord ensemble.

Aussi, par cet accord, souvent

L'honneur succombe malement.

Lors ils reçoivent mainte peine

Ou mort, ou grand' honte mondaine.

Mais, las! que peut-il donc penser,

S'il veut ses péchés recenser,

Quand il viendra devant son juge,

Qui toutes choses pèse et juge,

Et tout à droit, sans faire tort,

Qui tretout connaît sans effort?

Quel guerdon peut-il bien attendre

Fors la hart à le mener pendre

Au douloureux gibet d'enfers,

Où sera pris et mis aux fers,

Rivé d'anneaux irrévocables,

Par devant le prince des diables?

En chaudière il sera bouilli

Où derrière et devant rôti

Sur charbons ardents ou sur grilles,

Ou tournoyé à grand' chevilles

Comme sur sa roue Ixion

Qu'à force tourne maint démon,

Ou mourra de soif infernale

Et de faim tout proche Tantale

Qui toujours baigne à se noyer;

Mais la soif étreint son gosier,

Jà n'aprochera de sa bouche19979 L'iauë qui au menton li touche.

Quant plus la sieut et plus s'abesse,

Et fain si fort le recompresse,

Qu'il n'en puet estre asoagiés,

Ains muert de fain tous erragiés;

N'il ne repuet la pomme prendre

Qu'il voit tous jors à son nez pendre:

Car quant plus à son bec l'enchauce,

Et la pomme plus se rehauce.

Ou rolera la mole à terre

De la roche, et puis l'ira querre,

Et de rechief la rolera,

Ne jamès jor ne cessera,

Si cum tu fez, las Sisifus,

Qui por ce faire mis i fus;

Ou le tonnel sans fons ira

Emplir, ne jà ne l'emplira,

Si cum font les Belidiennes[54] Por lor folies anciennes.

Si resavés, biau Genius,

Comment li juisier Ticius

S'efforcent ostoir de mangier,

Ne riens nes en puet estrangier.

Moult r'a léens d'autres granz paines.

Et felonnesses et vilaines

Où sera mis espoir li hons

Por soffrir tribulacions

A grant dolor, à grant hachie

Tant que g'en soie bien venchie.

Par foi, li juges devant dis,

Qui tout juge en fais et en dis,

S'il fust tant solement piteus,

Bon fust, espoir, et deliteus

Et jamais l'onde, qui lui touche20243 Le menton, n'humecte sa bouche.

Il plonge et va l'atteindre enfin,

Aussitôt l'assaille la faim

Et les entrailles lui déchire;

Brûlant de désespoir et d'ire,

Il ne peut être soulagé,

Mais meurt de faim tout enragé,

Sans pouvoir onc la pomme prendre

Qu'il voit toujours à son nez pendre;

Car plus de son bec il la suit,

Plus la pomme s'élève et fuit:

Ou verra choir sa meule à terre,

Et reviendra lors en arrière,

Et déréchef la roulera,

Et jamais plus ne cessera,

Comme, Sisyphe, pauvre hère,

Tu fais et devras toujours faire;

Ou le tonneau sans fond ira

Remplir et point ne l'emplira,

Ainsi que font les Danaïdes [54b], Ces détestables homicides.

Et vous savez, beau Génius,

Comment l'autour à Tithius

Incessamment ronge le foie

Et sans jamais lâcher sa proie.

Bien d'autres supplices, hélas!

Horribles, attendent là-bas

Cette race infâme, enragée,

Jusqu'à ce que je sois vengée.

Car alors le juge susdit,

Qui tout juge, action et dit,

S'il était par trop pitoyable,

Verrait donc d'un œil favorable

Li prestéis as usuriers,20013 Mès il est tous jors droituriers,

Par quoi trop fait à redouter:

Mal se fait en pechié bouter.

Sans faille de tous les pechiés

Dont li chetis est entechiés,

A Dieu les lais, bien s'en chevisse,

Quant li plaira, si l'en punisse:

Mès de ceus dont Amors se plaint,

Car g'en ai bien oï le plaint,

Ge méismes, tant cum ge puis,

M'en plaing et m'en doi plaindre, puis

Qu'il me renoient le tréu[55] Que trestuit homme m'ont déu,

Et tous jors doivent et devront,

Tant cum mes ostiz recevront.

 

NATURE A GENIUS

Genius, li bien emparlés,

En l'ost au Dicx d'Amors alés...

Et ge m'en voi endementiers,

Dist Genius, plus que le cors...

(Pages 214 et 220,

vers 20033 et 20126.)

 

C

 

Cy est comme dame Nature

Envoye à Amours par grant cure,

Genius pour le salouer,

Et pour maints courages muer[56].

Genius li bien emparlés,

En l'ost au diex d'Amors alés,

Qui moult de moi servir se paine,

Et tant m'aime, g'en sui certaine,

Que par son franc cuer débonnaire

Plus se vuet vers mes euvres traire

Que ne fait fer vers aïmant,

Dites-li que salus li mant

 

Le prêt fait par un usurier!20277 Mais il est toujours droiturier;

Aussi redoutez sa colère,

Vous à qui la vertu n'est chère!

Sans mentir, sur tous les péchés

Dont ces vilains sont entachés

Je passe; que Dieu s'en arrange,

S'il veut, les punisse et me venge.

Mais de ceux dont Amour se plaint,

Car ce n'est pas certes en vain

Qu'Amour m'adresse sa prière,

Moi-même devant vous, mon père,

Céans autant que je le puis

M'en plains et m'en dois plaindre, puis-

Que le tribut ils me refusent

Que tous m'ont dû (qu'ils ne s'abusent!),

Toujours me doivent et devront,

Mes outils tant qu'ils recevront.

 

C

Ci voit-on comme vers Amour

Nature délègue ce jour

Génius, pour qu'il le salue

Et tous les courages remue[56b].

 

Génius, qui si bien parlez,

En l'ost du Dieu d'Amour allez,

Qui moult de me servir se peine

Et tant m'aime, j'en suis certaine,

Que son cœur débonnaire et franc,

Plus que le fer ne fait l'aimant,

Toujours vers mes œuvres se tire.

Adonc vous daignerez lui dire

 

Et à dame Venus m'amie,20041 Puis à toute la baronnie,

Fors solement à Faus-Semblant,

Por qu'il s'aut jamès assemblant

Avec les felons orguilleus,

Les ypocrites perilleus

Desquex l'escriture recete

Que ce sunt li pseudo-prophete.

Si r'ai-ge moult soupeçonneuse

Astenance d'estre orguilleuse,

Et d'estre à Faus-Semblant semblable,

Tout semble-ele humble et charitable.

Faus-Semblant, se plus est trovés

Avec tiex traïstres provés,

Jà ne soit en ma saluance,

Ne li, ne s'amie Astenance,

Trop sunt tex gens à redouter;

Bien les déust Amors bouter

Hors de son ost, s'il li pléust,

Se certainement ne séust

Qu'il li fussent si nécessaire,

Qu'il ne péust sans eus riens faire;

Mès s'il sunt advocaz por eus

En la cause as fins amoreus,

Dont lor mal soient alegié,

Cist barat lor pardone-gié.

Alés, Amis, au diex d'Amors

Porter mes plains et mes clamors,

Non pas por ce qu'il droit m'en face,

Mès qu'il se conforte et solace

Quant il orra ceste novele

Qui moult li devra estre bele,

Et à nos anemis grevaine,

Et laist ester, ne li soit paine,

 

Que Nature tous ses saluts20307 Lui mande, et à dame Vénus

En même temps, ma douce amie,

Puis à toute la baronnie,

Fors seulement à Faux-Semblant,

Puisqu'il va toujours s'assemblant

Avec la gent fourbe, envieuse,

Félonne, hypocrite, orgueilleuse,

Ceux qu'appellent nos saints écrits:

Les faux prophètes, les maudits.

Abstinence aussi je soupçonne

D'être orgueilleuse et moult félonne,

Avec son air humble et dolent,

En tout semblable à Faux-Semblant.

Pour eux n'est pas ma révérence,

Ni lui ni sa mie Abstinence,

S'ils sont encor tous deux trouvés

Avec tels mécréants prouvés;

Car telle gent trop je redoute.

J'aimerais mieux qu'Amour sans doute

Les chassât de l'ost sans merci;

Mais je sais trop combien aussi

Lui est ce couple nécessaire,

Puisqu'il ne peut sans eux rien faire.

Mais dès qu'ils soutiennent tous deux

La cause des fins amoureux,

Qui peut par eux devenir bonne,

Toute leur fourbe leur pardonne.

Allez, Ami. Au Dieu d'Amour

Portez mes plaintes sans séjour,

Non pas pour que droit il m'en fasse,

Mais pour que sa douleur s'efface

Quand cette nouvelle ouïra,

Qui moult belle être lui devra

 

Le souci que mener l'en voi.20075 Dites-li que là vous envoi

Por tous ceus escommenier

Qui nous vuelent contrarier,

Et por assodre les vaillans

Qui de bon cuer sunt travaillans

As rieules droitement ensivre

Qui sunt escrites en mon livre,

Et forment à ce s'estudient

Que lor lignage monteplient,

Et qui pensent de bien amer,

Car ges doi tous amis clamer

Por lor ames metre en délices,

Mès qu'il se gardent bien des vices

Que j'ai ci-devant racontés,

Et qu'il facent toutes bontés.

Pardon qui lor soit soffisans

Lor donnés, non pas de dix ans,

Nel' priseroient ung denier;

Mès à tous jors pardon plenier

De trestout quanque fait auront,

Quant bien confessé se seront.

Et quant en l'ost serés venus

Où vous serés moult chier tenus,

Puis que salués les m'aurois[57], Si cum saluer les saurois,

Publiés-lor en audience

Cest pardon et ceste sentence

Que ge voil que ci soit escrite.

L'Acteur.

Lors escrit cil, et cele dite,

 

Et pour ses ennemis fâcheuse,20341 Et qu'il calme sa peine affreuse

Tantôt et son mortel souci.

Dites-lui que vient mon ami

Pour que tous il excommunie

Ceux qui lui font telle avanie

Et pour absoudre les vaillants,

Qui de bon cœur sont travaillants

A droitement les règles suivre

Qui sont écrites en mon livre,

Et ne cessent d'étudier

Leur lignage à multiplier,

A bien aimer toute leur vie.

D'eux je dois me clamer l'amie

Pour mettre en délices leurs cœurs.

Mais qu'ils se gardent des laideurs

Que j'ai ci-devant racontées,

Et soient d'eux les vertus goûtées.

Donnez-leur pardon suffisant,

Non pas de dix ans seulement,

Car ils ne le priseraient guère,

Mais absolution plénière

De tout ce que fait ils auront,

Quand bien confessés se seront.

Puis à l'ost, dès votre arrivée,

Qui sera moult chère trouvée,

Lorsque salués les aurez,

Comme les aurais salués,

Publiez-leur en audience

Le pardon avec la sentence

Que vous allez mettre en écrit.

L'Auteur.

Lors elle dicte et il écrit.

 

Puis la séelle, et la li baille,20105 Et li prie que tost s'en aille;

Mès qu'ele soit ainçois assoste

De ce que son penser li oste.

Si-tost cum ot esté confesse

Dame Nature la déesse,

Si cum la loi vuet et li us,

Li vaillans prestres Genius

Tantost l'assot, et si li donne

Penitence avenant et bonne

Selonc la grandor du meffait

Qu'il pensoit qu'ele éust forfait:

Enjoint-li qu'ele demorast

Dedens sa forge et laborast,

Si cum ains laborer soloit

Quant de neant ne se doloit,

Et son servise adès féist

Tant qu'autre conseil i méist

Li rois qui tout puet adrecier,

Et tout faire et tout depecier.

Nature.

Sire, dist-ele, volentiers.

Genius.

Et ge m'en voi endementiers,

Dist Genius, plus que le cors,

Por faire as fins amans secors,

Mès que désafublés me soie

De ceste chasuble de soie,

De cest aube et de cest rochet.

L'Acteur.

Lors va tout pendre à ung crochet,

 

Puis le pli scelle et le lui baille20373 Nature, et dit qu'il s'en aille,

Mais requiert absolution,

S'elle fait quelque omission.

Sitôt qu'eût fini sa confesse

Dame Nature la déesse,

Comme la loi veut et les us,

Le vaillant prêtre Génius

Tantôt l'absout et puis lui donne

Pénitence avenante et bonne,

Selon la grandeur du méfait

Qu'il estime qu'elle a forfait.

Il lui dit qu'elle est toute quitte

Si dans sa forge tout de suite

Elle retourne travailler,

Comme avant, sans plus larmoyer,

Et si toujours fait son service,

Jusqu'à ce que l'en affranchisse

Le roi qui peut tout redresser

Et tout faire et tout dépecer.

Nature.

Moult volontiers, sire, dit-elle.

Génius.

Or je m'en vais à tire d'aile,

Dit Génius, pendant ce temps

Porter secours aux fins amants;

Mais il faut que me désaffuble

De cette soyeuse chasuble,

De cette aube et de ce rochet.

L'Auteur.

Lors va tout pendre à un crochet,

Et vest sa robe seculiere20133 Qui mains encombreuse li ere,

Si cum il alast karoler,

Et prent eles por tost voler.

 

CI

 

Comment damoiselle Nature

Se mist pour forgier à grand cure

En sa forge présentement;

Car c'estoit son entendement.

 

Lors remaint Nature en sa forge,

Prent ses martiaus, et fiert et forge

Trestout ausinc comme devant:

Et Genius plus tost que vent

Ses eles bat, et plus n'atent,

En l'ost s'en est venus atant.

Mès Faus-Semblant n'i trova pas,

Partis s'en iert plus que le pas

Dès-lors que la Vielle fu prise,

Qui m'ovri l'uis de la porprise,

Et tant m'ot fait avant aler,

Qu'à Bel-Acueil me loit parler.

Il n'i volt onques plus atendre,

Ains s'enfoï sans congié prendre.

Mès sans faille, c'est chose atainte,

Il trueve Astenance-Contrainte

Qui de tout son pooir s'apreste

De corre après à si grant heste,

Quant el voit li prestre venir,

Qu'envis la péust-l'en tenir:

Car o prestre ne se méist,

Por quoi nus autres la véist,

 

Et vêt sa robe séculière,20401 Moult plus commode et moins sévère,

Comme s'il allait karoler,

Et prend des ailes pour voler.

 

CI

Comment damoiselle Nature

Se mit pour forger à grand' cure

En sa forge présentement,

Car c'était son commandement.

 

Lors rentre Nature en sa forge,

Prend ses marteaux, et frappe et forge

Avec ardeur, comme devant.

Génius, plus prompt que le vent,

Des ailes bat sans plus attendre

Et dans l'ost est venu descendre.

Mais Faux-Semblant n'y trouva pas

Qui tôt, plus vite que le pas,

S'enfuit, quand la Vieille fut prise,

Qui m'avait ouvert par surprise

L'huis du pourpris et fait aller

A Bel-Accueil pour lui parler;

Oncques n'y voulut plus attendre

Et décampa, sans congé prendre.

Mais céans encore, il paraît,

Contrainte-Abstinence restait,

Qui de tout son pouvoir se hâte

De courre après, en si grand' hâte,

Lorsque voit le prêtre venir,

Qu'à peine on l'eût pu retenir,

Car elle craint d'être aperçue

Par aucun prêtre entretenue,

 

Genius, sans plus terme metre,

S'est lors, por miex lire la letre

Selon les faiz devant contés,

Sor ung grant eschafaut montés.

(Page 224, vers 20193.)

 

Qui li donnast quatre besans,20163 Se Faus-Semblant n'i fust présens.

Genius, sans plus de demore

En icele méismes hore,

Si cum il dut, tous les saluë;

Et l'achoison de sa venuë,

Sans riens metre en obli, lor conte.

Ge ne vous quier jà faire conte

De la grant joie qu'il li firent,

Quant ces noveles entendirent,

Ains voil ma parole abregier

Por vos oreilles alegier:

Car maintes fois cis qui préesche,

Quant briefment ne se despéesche,

En fait les auditeurs aler,

Par trop prolixement parler.

Tantost li diex d'Amors afuble

A Genius une chasuble;

Anel li baille, et croce et mitre,

Plus clere que cristal ne vitre;

Ne quieren: autre parement,

Tant ont grant entalentement

D'oïr cele sentence lire.

Venus qui ne cessoit de rire,

Ne ne se pooit tenir coie,

Tant par estoit jolive et gaie,

Por plus enforcier l'anatesme,

Quant il aura finé son tesme,

Li met où poing ung ardant cierge

Qui ne fu pas de cire vierge.

Genius, sans plus terme metre,

S'est lors, por miex lire la letre

Selonc les faiz devant contés,

Sor ung grant eschafaut montés;

 

Lui donnât-on triple besant,20431 Si Faux-Semblant n'est là présent.

Génius, sans plus de demeure,

Comme il le devait, et sur l'heure,

Les salue avec onction

Et de sa course la raison,

Sans rien mettre en oubli, leur conte.

Je ne veux pas vous faire conte

(Mais veux ma parole abréger

Pour vos oreilles soulager)

Du grand soulas que tous lui firent

Quand ces nouvelles entendirent.

Car pour prolixement parler,

S'en fait les auditeurs aller

Souventes fois celui qui prêche,

Quand brèvement ne se dépêche.

Dieu d'Amours affuble, sans plus,

D'une chasuble Génius;

Anneau lui baille, et crosse et mitre

Plus clairs que cristal ni que vitre,

Sans chercher autre parement,

Tant est grand leur empressement

D'ouïr cette sentence lire.

Vénus, qui ne cesse de rire

Et son corps ne peut tenir coi,

Adorable dans son émoi,

Pour plus renforcer l'anathême,

Quand il aura fini son thême.

Au poing lui met un cierge ardent,

De cire vierge? Non, vraiment.

Génius, sans plus terme mettre,

S'est lors, pour mieux lire la lettre,

Selon ce que vous ai conté,

Sur un grand échafaud monté.

 

Et li barons sistrent par terre,20197 N'i voldrent autres sieges querre;

Et cil sa chartre lor desploie,

Et sa main entor soi tornoie,

Et fait signe, et dist que se taisent;

Et cil cui les paroles plaisent,

S'entreguignent et s'entreboutent,

Atant se taisent et escoutent;

Et par tex paroles commence

La diffinitive sentence:

 

CII

Comment presche par très-grant cure

 

Les commandemens de Nature

Le vaillant prestre Genius,

En l'ost d'Amours, present Venus;

Et leur fait à chascun entendre

Tout ce que Nature veult tendre.

 

De l'autorité de Nature

Qui de tout le monde a la cure,

Comme vicaire et connestable

A l'emperéor pardurable,

Qui siet en la tor soveraine

De la noble cité mondaine

Dont il fist Nature menistre,

Qui tous les biens i amenistre

Par l'influence des esteles,

Car tout est ordené par eles

Selonc les droiz emperiaus

Dont Nature est officiaus,

Qui toutes choses a fait nestre,

Puis que cis mondes vint en estre,

 

Les barons à terre s'assoient,20465 Autres sièges quérir n'envoient,

Et lui, sa charte déployant,

La main entour soi tournoyant,

Leur fait signe et dit qu'ils se taisent,

Et la foule à qui ces mots plaisent.

S'entre-guigne et pousse un instant,

Et se tait enfin écoutant.

Or par ces paroles commence

La définitive sentence:

 

CII

 

En l'ost d'Amour, devant Vénus,

Oyez ci comment Génius,

Le vaillant prêtre, par grand' cure,

Les commandements de Nature

A chacun prêche et leur apprend

A quelle œuvre Nature tend.

 

Par l'autorité de Nature

Oui de tout le monde a la cure,

Connétable et grand serviteur

Du sempiternel empereur,

Qui sied en la tour souveraine

De la noble cité mondaine,

Dont Nature ministre il fit,

Qui tout administre et régit

Des étoiles par l'influence

Qui toutes règlent l'ordonnance

Selon le droit impérial

Dont Nature est l'official,

Qui toutes choses a fait naître

Dès que le monde reçut l'être,

 

Et lor donna terme ensement20227 De grandor et d'acroisement;

N'onques ne fist riens por néant

Sous le ciel qui va tornoiant

Entor la terre sans demore,

Si haut dessouz comme desore;

Ne ne cesse ne nuit, ne jor,

Mès tous jors torne sans sejor:

Soient tuit escommenié

Li desloial, li renié,

Et condampné sans nul respit

Qui les euvres ont en despit,

Soit de grant gent, soit de menuë,

Par qui Nature est sostenuë.

Et cis qui de toute sa force

De Nature garder s'efforce,

Et qui de bien amer se paine,

Sans nule pensée vilaine,

Mès que loiaument i travaille,

Floris en paradis s'en aille,

Mès qu'il se face bien confés,

G'en prens sor moi trestout les fés

De tel pooir cum ge puis prendre,

Jà pardon n'en portera mendre.

Mal lor ait Nature donné

As faus dont j'ai ci sermonné,

Grefes, tables, martiaus, enclumes [58], Selonc les lois et les coustumes,

Et sos à pointés bien aguës

A l'usage de ses charruës,

Et jachieres non pas perreuses,

Mès plantéives et herbeuses,

Qui d'arer et de cerfoïr

Ont mestier, qui en vuet joïr,

Et limita pareillement20495 Leur grandeur, leur accroissement,

Qui ne fit nulle chose vaine

Dessous le ciel, qui se promène

Entour la terre, nuit et jour,

Et toujours tourne sans séjour,

Et toujours garde sa distance,

Quand dessus ou dessous s'avance:

Que soient tous excommuniés

Les desloyaus, les reniés,

Et condamnés sans pitié vaine,

Qui les œuvres prennent en haine

D'où reçoit Nature soutien,

Soit grands seigneurs, soit gens de rien!

Mais tel qui de toute sa force

De Nature garder s'efforce

Et bien aime, comme il le doit,

S'en aille au paradis tout droit!

Il en aura grâce plénière,

Car, autant que je le puis faire,

S'il observe de Dieu la loi,

De ce jour, je prends tout sur moi.

 

Que, selon les lois et coutumes,

Poinçons, tables, marteaux, enclumes[58b], Mais pour leur malheur, soient donnés

Par Nature à ces forcenés,

Et socs à pointes bien aiguës

A l'usage de ses charrues,

Et terrains non pas rocailleux,

Mais plantureusement herbeux,

Qui de culture et d'arrosage

Ont besoin, quand arrive l'âge,

Quant il n'en vuelent laborer,20261 Por li servir et honorer;

Ains vuelent Nature destruire,

Quant ses enclumes vuelent fuire,

Et ses tables et ses jachieres,

Qu'el fist précieuses et chieres,

Por ses choses continuer,

Que mort ne les poïst tuer.

Bien déussent avoir grant honte

Cil desloial dont ge vous conte,

Quant il ne daignent la main metre

Es tables por escrire letre,

Ne por faire emprainte qui pere.

Moult sunt d'entencion amere,

Qu'el devendront toutes mossuës

S'el sunt en oidive tenuës,

Quant sans cop de martel ferir

Lessent les enclumes perir.

Or s'i puet la ruïlle embatre,

Sans oïr marteler, ne batre;

Les jachieres, qui n'i refiche

Le soc, redemorront en friche,

Vis les puisse-l'en enfoïr,

Quant les ostilz osent foïr

Que Diex de sa main entailla,

Quant à ma dame les bailla,

Qui por ce les li volt baillier,

Qu'el séust autiex entaillier,

Por donner estres pardurables

As créatures corrumpables.

Moult euvrent mal, et bien le semble;

Car se tretuit li homme ensemble

Soixante ans foïr les voloient,

Jamès hommes n'engenderroient.

Puisqu'ils ne veulent pas ouvrer20527 Pour la servir et honorer!

Quand ses tables ni ses jachères

Qu'elle fit si belles et chères,

Pour ses œuvres continuer

Que Mort ainsi ne peut tuer,

Quand ses enclumes ils méprisent,

Oui, c'est Nature qu'ils détruisent.

Certe, ils devraient grand' honte avoir,

Ces monstres qu'ici vous fais voir,

Quand ils ne daignent la main mettre

Aux tables, pour écrire lettre,

Ni laisser leur empreinte. Ils sont

Trop amers! Car tôt deviendront

Les enclumes toutes moussues

S'elles sont oisives tenues,

Quand, sans coup de marteau férir,

Ils les laissent ainsi périr.

Les jachères, si l'on n'y fiche

Le soc, demeureront en friche;

De rouille l'enclume bientôt

Rougit, quand se tait le marteau.

Que tout vivants enfouis soient

Tous ceux qui les outils n'emploient

Que Dieu de sa main a taillés,

Et qu'à ma dame il a baillés

Pour donner la vie éternelle

A créature temporelle,

Car il les lui voulut bailler

Pour qu'elle en sût d'autres tailler.

Ceux-là font mal, et bien le semble,

Car si tous les hommes ensemble

Les voulaient laisser soixante ans,

Ils n'engendreraient point d'enfants,

Et se ce plaist à Diex sans faille,20295 Dont vuet-il que le monde faille,

Ou les terres demorront nuës

A pueplier as bestes muës,

S'il noviaus hommes ne faisoit,

Se refaire les li plaisoit,

Ou ceus féist résusciter

Por la terre arriers habiter;

Et se cil virge se tenoient

Soixante ans, de rechief faudroient,

Si que, se ce li devoit plaire,

Tous jors les auroit à refaire.

Et s'il ert qui dire volsist

Que Diex le voloir en tolsist

A l'ung par grace, à l'autre non,

Por ce qu'il a si bon renon,

N'onques ne cessa de bien faire,

Donc li redevroit-il bien plaire,

Que chascuns autretel féist,

Si qu'autel grace en li méist.

Si r'aurai ma conclusion

Que tout aille à perdicion.

Ge ne sai pas à ce respondre,

Se foi n'i vuet créance espondre;

Car Diex en lor commencement

Les ame tous onniement,

Et donne raisonnables ames

Ausinc as hommes cum as fames.

Si croi qu'il voldroit de chascune,

Non pas tant seulement de l'une,

Que le meillor chemin tenist

Par quoi plus-tost à li venist.

S'il vuet donques que virge vive

Aucuns, por ce que miex le sive,

Et les terres resteraient nues20561 A repeupler aux bêtes mues,

Ou bien c'est que Dieu, sans mentir,

Veut laisser le monde périr,

A moins qu'il ne lui plaise faire

Nouveaux hommes naître sur terre

Ou bien les morts ressusciter

Pour la terre encore habiter.

Et si voulaient rester pucelles

Soixante ans toutes les femelles,

Déréchef le monde mourrait,

A refaire toujours serait.

Et si quelqu'un dit que par grâce

Dieu fait que tel vouloir trépasse

Au cœur de l'un, de l'autre non

(Car il a certes bon renom

Et ne cessera de bien faire),

Donc il lui dut sans doute plaire

Que chacun de la sorte agît,

Pourquoi telle grâce en lui mit:

Adonc il me faudra conclure

A perdition de Nature.

Car certes je ne sais comment

Répondre à ce bel argument,

Si la Foi, par bonne sentence,

N'éclaircit pareille croyance.

Car Dieu, dès le commencement,

Les aime tous également

Et donne raisonnables âmes

Aux hommes aussi bien qu'aux femmes,

Et je crois qu'il veut que chacun,

Et non pas tant seulement l'un,

Toujours le meilleur chemin tienne

Par lequel à lui plus tôt vienne.

Des autres por quoi nel' vorra?20329 Quele raison l'en destorra?

Donc semble-il qu'il ne li chausist

Se généracion fausist.

Qui voldra respondre, respoingne [59], Ge ne sai plus de la besoingne:

Viengnent devin qui en devinent [60], Qui de ce deviner ne finent.

 

Mès cil qui des grefes n'escrivent,

Par qui les mortex tous jors vivent,

Es beles tables précieuses

Que Nature, por estre oiseuses,

Ne lor avoit pas aprestées,

Ains lor avoit por ce prestées

Que tuit i fussent escrivans,

Cum tuit et toutes en vivans.

Cil qui les deux martiaux reçoivent,

Et n'en forgent si cum il doivent

Droitement sus la droite enclume;

Cil qui lor peschiés si enfume

Par lor orgoil qui les desroie,

Qu'il despisent la droite voie

Du champ bel et plantéureus,

Et vont comme maléureus

Arer en la terre déserte,

Où lor semence va à perte,

Ne jà n'i tendront droite ruë,

Ains vont bestornant la charruë,

Et conferment lor euvres males

Par excepcions anormales,

Quant Orphéus vuelent ensivre[61], Qui ne sot arer ne escrivre,

S'il impose aux uns de rester20595 Vierges, pour son los mériter,

Pourquoi pas les autres de même?

Quelle est donc sa raison suprême?

A ce compte, peu lui ferait

Si génération manquait.

Qui voudra répondre réponde;

C'est pour moi chose trop profonde;

Aux devins je laisse le soin [60b], S'ils peuvent, d'éclaircir ce point.

Mais ceux qui des poinçons n'écrivent,

Par qui les mortels toujours vivent,

Sur les belles tablettes, las!

Que la Nature n'avait pas

Pour rester vierges apprêtées,

Mais leur avait pour ce prêtées

Que tous y fussent écrivants

Et toutes, tant que sont vivants:

Ceux qui les deux marteaux reçoivent

Et n'en forgent pas comme ils doivent

Sur la bonne enclume, tous ceux

Qui masquent leurs vices honteux

D'un vain orgueil qui les dévoie,

Et méprisent la bonne voie

Du terrain bel et plantureux,

Et s'en vont comme malheureux,

Continuer : partie 6 sur 8