Le roman de la rose - Tome IV

de Lorris Guillaume · Chapitre 1 sur 4 · partie 2/8

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Le roman de la rose - Tome IV

Le Roman de la Rose

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.

Qui rampe et se tapit dans l'ombre,

Et la couleuvre emmi le thym

Qui distille son noir venin

Et le tient prêt sous l'herbe tendre,

Jusqu'à ce que le puisse épandre

Sur vous, pour vous faire mourir,

Enfants, ne songez qu'à les fuir.

Car tant est venimeuse bête

Par le corps, la queue et la tête,

Que si vous vous en approchiez,

Soudain vous en seriez souillés.

Enfants, évitez sa morsure,

En nul remède n'y sais cure,

Car elle mord en trahison

Sans nul espoir de guérison;

Rien n'y fait herbe ni racine;

Je ne sais d'autre médecine

Que de la fuir incontinent.

De ce que j'ai dit ci-devant,

N'allez pas toutefois déduire

(Car ce jamais ne voulus dire,)

 

Que bien avec eus ne gisiés;17305 Ains commant que moult les prisiés,

Et par raison les essauciés,

Bien les vestés, bien les chauciés[16], Et tous jors à ce laborés,

Que les servés et honorés

Por continuer vostre espiece,

Si que la mort ne la despiece;

Mès jà tant ne vous y fiés,

Que chose à taire lor diés.

Bien soffrés que voisent et viengnent,

La mesnie et l'ostel maintiengnent,

S'el sevent à ce metre cure;

Ou s'il avient par aventure

Que sachent achater et vendre,

A ce puéent-el bien entendre;

Ou s'el sevent aucun mestier,

Facent-le, s'el en ont mestier,

Et sachent les choses apertes

Qui n'ont mestier d'estre covertes.

Mès se tant vous habandonnés

Que trop de pooir lor donnés,

A tart vous en repentirés,

Quant lor malice sentirés.

L'Escriture néis nous crie

Que se la fame a seignorie,

Ele est à son mari contraire,

Quant el li voit riens dire ou faire.

 

Prenés-vous garde toutevoie

Que l'ostel n'aille à male voie;

Car l'en pert bien en meillor garde.

Qui sages est, sa chose garde.

 

Que femmes chères n'ayez point,17519 Et que toutes fuyez au point

De ne plus coucher avec elles.

Aimez dames et damoiselles,

Et par raison les exhaussez,

Bien les vêtez, bien les chaussez,

Et pour perpétuer l'espèce,

Que la Mort constamment dépèce,

Vous ne devez tous aspirer

Qu'à les servir, les honorer;

Mais jamais n'allez pour leur plaire

Jusqu'à leur dire chose à taire.

Laissez-les aller et venir

Et toute la maison tenir

S'elles savent y mettre cure.

Ou s'il advient, par aventure,

Qu'elles sachent vendre, acheter,

Laissez-les donc se contenter;

Et si le moindre métier savent,

Maladroits ceux qui les entravent.

Bref, elles peuvent se mêler

De tout, sauf ce qu'il faut celer;

Mais si vous faites l'imprudence

De leur donner trop de puissance,

Bientôt vous en repentirez,

Quand leur malice sentirez.

L'Écriture même confesse

Que quand la femme est la maîtresse,

Que dise ou fasse le mari,

Elle se met encontre lui.

Mais veillez que ne se dévoie

La maison en mauvaise voie;

On trompe le meilleur gardien.

Le sage, lui, garde son bien.

 

Et vous qui avés vos amies,17337 Portés lor bonnes compaignies;

Bien affiert qu'el sachent chascunes

Assés des besoingnes communes.

Mès se preus estes et senés,

Quant entre vos bras les tenés,

Et les acolés et baisiés,

Taisiés, taisiés, taisiés, taisiés [17]. Pensés de vos langues tenir,

Car riens n'en puet à chief venir

Quant des secrez sunt parçonieres,

Tant sunt orguilleuses et fieres,

Et tant ont les langues cuisans,

Et venimeuses et nuisans.

Mès quant les fox sunt là venu,

Qu'il sunt entre lor bras tenu,

Et que les acolent et baisent,

Entre les gieus qui tant lor plaisent,

Lors n'i puet riens avoir celé,

Là sunt li secré revelé;

Là se descuevrent li mari

Dont puis sunt dolent et marri.

Tuit encusent ci lor pensé,

Fors li sage bien apensé.

Dalida la malicieuse,

Par flaterie venimeuse,

A Sanson qui tant ert vaillans,

Tant preus, tant fors, tant bataillans,

Si cum el le tenoit forment

Soef en son giron dormant,

Copa ses chevex o ses forces,

Dont il perdi toutes ses forces,

Quant de ses crins le depela,

Et tous secrez li révéla,

Et vous qui avez vos amies,17553 Faites-leur bonnes compagnies;

Confiez-leur donc, au besoin,

De quelques intérêts le soin.

Mais êtes-vous prudent et sage?

Lorsque pris d'amoureuse rage,

Les accolez et les baisez,

Taisez-vous, taisez-vous, taisez.

Quand des secrets sont familières

Tant sont orgueilleuses et fières,

Que rien de bon n'en peut venir,

Sachez donc vos langues tenir;

Car leurs langues sont trop cuisantes

Et venimeuses et nuisantes.

Mais quand les fous sont là venus,

Qu'ils sont entre leurs bras tenus,

Qu'elles les accolent et baisent

En mille jeux qui tant leur plaisent,

Ils n'ont plus rien lors de celé,

Et tout secret est révélé.

Les sages seuls leurs pensers voilent,

Les fous à l'envi les dévoilent;

Là se trahissent les maris

Dont puis sont dolents et marris.

Dalila la malicieuse,

Par sa caresse venimeuse,

Tondit à Samson le vaillant,

Le preux, le fort, le bataillant,

Tous les cheveux avec ses forces,

Dont il perdit toutes ses forces,

Un jour que le tenait dormant

En son giron paisiblement.

Trop fol il fut quand à la belle,

N'ayant rien de caché pour elle,

Que li fox contés li avoit,17371 Qui riens celer ne li savoit.

Mès n'en vuel plus d'exemples dire,

Bien vous puet ung por tous soffire.

Salemon néis en parole,

Dont ge vous dirai la parole

Tantost, por ce que ge vous ain:

De cele qui te dort où sain

Garde les portes de ta bouche,

Por foïr péril et reprouche[18]. Cest sermon devroit préeschier

Quicunques auroit homme chier,

Que tuit de fames se gardassent,

Si que jamès ne s'i fiassent.]

Si n'ai-ge pas por vous ce dit,

Car vous avés sans contredit

Tous jors été loiale et ferme.

L'Escriture néis afferme,

Tant vous a donné Diex sens fin,

Que vous estes sages sans fin.

L'Acteur.

Genius ainsinc la conforte,

Et de quanqu'il puet li enhorte

Qu'el laist du tout son duel ester:

Car nus ne puet riens conquester

En duel, ce dist, ne en tristece:

C'est une chose qui moult blece,

Et qui, ce dist, riens ne profite.

Quant il ot sa volenté dite,

Sans plus faire longue prière,

Il s'asiet en une chaiere

Tous ses secrets il ne cela;17587 Car tous elle les révéla,

Et la traîtresse, la parjure,

Le pela de sa chevelure.

Or cet exemple vous suffit;

Autant que tous seul il en dit.

Et Salomon parle de même;

Je vais, parce que je vous aime,

Citer son précepte divin:

«A celle qui dort sur ton sein

Les portes de ta bouche accroche,

Pour fuir et péril et reproche [18b].» Oui, quiconque aurait l'homme cher

Lui devrait ce sermon prêcher

Que tous des femmes se gardassent

Et que jamais ne s'y fiassent.]

Mais ceci pour vous n'ai pas dit,

Car vous avez, sans contredit,

Toujours été loyale et pure.

Du reste, affirme l'Écriture,

Tant Dieu vous a donné sens fin

Que vous êtes sage sans fin.

L'Auteur.

Génius ainsi la conforte

Et tant qu'il peut Nature exhorte

A sa peine et ses pleurs tarir;

Car nul ne peut rien obtenir

Par deuil, dit-on, ni par tristesse.

C'est une chose qui moult blesse

Et qui jamais n'a profité.

Quand il eut dit sa volonté,

Sans plus faire longue prière,

Il s'assied dedans une chaire

De jouste son autel assise,17401 Et Nature tantost s'est mise

A genous devant le provoire.

Mès sans faille, c'est chose voire,

Qu'el ne puet son duel oblier,

N'il ne l'en vuet jà plus prier,

Qu'il i perdroit sa poine toute;

Ains se taist, et la Dame escoute,

Qui dit par grant devocion,

En plorant, sa confession,

Que ge ci vous aporte escrite

Mot à mot si comme el l'a dite.

 

XCVI

 

Entendez icy par grant cure

La confession de Nature.

 

Cil Diex qui de bonté habonde,

Quant il si bien fist ce biau monde.

Dont il portoit en sa pensée

La belle forme porpensée

Tous jors en pardurableté

Ains qu'ele éust dehors esté:

Car là prist-il son exemplaire,

Et quanqu'il li fu necessaire;

Car s'il aillors le vosist querre,

Il n'i trovast ne ciel ne terre,

Ne riens dont aidier se péust,

Que nule riens dehors éust.

Car de noient fist tout saillir

Cil à qui riens ne puet faillir;

N'onc riens ne le mut à ce faire

Fors sa volenté debonnaire,

 

Près de l'autel, serein et doux.17619 Et tantôt s'est mise à genoux

Nature devant le bon prêtre.

Mais las! il faut le reconnaître,

Son deuil ne sait-elle oublier,

Et lui ne l'en veut plus prier,

Car il perdrait sa peine toute,

Mais se tait et la dame écoute,

Qui dit, par grand' dévotion,

En pleurant, sa confession

Qu'ici je vous rapporte écrite

Mot à mot, comme elle l'a dite.

 

XCVI

 

Entendez ici par grand' cure

La confession de Nature.

 

Quand Dieu, qui est toute bonté,

Fit le monde et l'immensité,

Dont il portait en sa pensée

La belle figure tracée,

Toujours de toute éternité,

Avant qu'elle eût parfaite été

(C'est là qu'il puisa son modèle

Et la matière originelle,

Car ciel ni terre il n'eût trouvé,

En vain eût-il tout observé,

Ni rien dont chose pût éclore,

Puisque rien n'existait encore;

Car du néant fit tout jaillir

Dieu à qui rien ne peut faillir.

Et rien non plus ne lui fit faire

Fors sa volonté débonnaire,

 

Large, cortoise, sans envie,17431 Qui fontaine est de toute vie.

Et le fist au commencement

D'une mace tant solement

Qui toute ert en confusion,

Sans ordre et sans distinccion:

Puis la devisa par parties

Qui puis ne furent departies,

Et tout par nombres asomma,

Et set combien en la somme a;

Et par raisonnables mesures

Termina toutes les figures,

Et les fist en rondece estendre

Por miex movoir, por plus comprendre,

Selonc ce que movables furent,

Et comprenables estre durent;

Et les mist en leus convenables,

Selonc ce qu'il les vit metables.

Les legieres en haut volerent,

Les pesans où centre avalerent,

Et les moiennes où mileu.

Ausinc sunt ordené li leu

Par droit compas, par droite espace.

Cis Diex méismes, par sa grace,

Quant il i ot, par ses devises,

Ses autres creatures mises,

Tant m'ennora, tant me tint chiere,

Qu'il m'establi sa chamberiere;

Servir m'i laisse et laissera

Tant cum sa volenté sera.

Nul autre droit ge n'i reclame,

Ains le merci quant il tant m'ame,

Que si très povre damoisele

A si grant maison et si bele.

 

Large, courtoise et sans dépit,17649 Source unique de ce qui vit),

Il le fit à travers l'espace,

D'abord seulement d'une masse

Qui n'était que confusion,

Sans ordre et sans distinction.

Puis la divisa par parties,

Qui puis ne furent désunies,

Et tout par ordre les rangea,

Et sait combien il y en a:

Et par raisonnables mesures

Termina toutes les figures

Et les fit en un cercle asseoir

Pour plus comprendre et mieux mouvoir,

Selon ce que muables furent

Et comprenables être durent,

Puis mit en convenables lieux

Selon que devaient être mieux.

Les légères en haut volèrent,

Lourdes au centre dévalèrent

Et les moyennes au milieu.

Ainsi le monde ordonna Dieu

Par droit compas, par droit espace.

Enfin quand il eut par sa grâce

Tout le reste distribué

Des créatures, à son gré,

Tant il m'honora, me tint chère,

Qu'il m'établit sa chambrière;

Servir m'y laisse et laissera

Tant que sa volonté sera.

Nul autre droit je ne réclame,

Mais le bénis de ce que dame

Si pauvre ait, en toute saison,

Si grande et si belle maison.

 

Il si grant sire tant me prise,17465 Qu'il m'a por chamberiere prise.

Por chamberiere! certes vaire,

Por connestable, et por vicaire [19], Dont ge ne fusse mie digne,

Fors par sa volenté bénigne.

Si gart, tant m'a Diex honorée,

La bele chaéne dorée [20] Qui les quatre elemens enlace

Tretous enclins devant ma face;

Et me bailla toutes les choses

Qui sunt en la chaéne encloses,

Et commanda que ges gardasse,

Et les formes continuasse;

Et volt que toutes m'obéissent,

Et que mes rieules ensivissent,

Si que jamès nes obliassent,

Ains les tenissent et gardassent

A tous jors pardurablement.

Si font-il voir communément:

Toutes i metent bien lor cure,

Fors une sole créature[21].

Du ciel ne me doi-ge pas plaindre,

Qui tous jors torne sans soi faindre,

Et porte en son cercle poli

Toutes les estoiles o li,

Estincelans et vertueuses

Sor toutes pierres précieuses.

Va-s'en le monde déduiant,

Commençant son cours d'orient,

Et par occident s'achemine,

Ne de torner arrier ne fine,

Toutes les roës ravissant

Qui vont contre li gravissant

 

Lui, si grand sire, tant me prise17683 Qu'il m'a pour chambrière prise.

Sa chambrière! oui, par ma foi,

Son connétable, son bras droit[19b], Jamais je n'en eusse été digne,

Fors par sa volonté bénigne.

Voyez donc, je garde d'abord

La belle chaîne aux anneaux d'or [20b], Qui les quatre éléments enlace

Tous inclinés devant ma face;

Puis toute chose il me bailla

Qu'emmi la chaîne il enferma

Et voulut que je les gardasse

Et les formes continuasse;

Toutes me doivent obéir,

Par mes lois se laisser régir

Sans jamais en oubli les mettre,

Mais les garder et s'y soumettre

A toujours éternellement.

Elles le font communément,

Toutes y mettent bien leur cure,

Fors une seule créature [21b].

Ainsi, du beau ciel, tout d'abord,

Si je me plaignais, j'aurais tort,

Lui qui toujours tourne sans feindre

Et sans jamais mes lois enfreindre,

Et porte en son cercle poli

Les étoiles avecque lui,

Plus brillantes, plus lumineuses

Que toutes pierres précieuses.

Son cours commence à l'orient;

Il s'en va le monde égayant

Et vers l'occident s'achemine,

Et son cours oncques ne termine,

 

Por son movement retarder;17499 Mès ne l'en puéent si garder

Que jà por eus corre si lans,

Qu'il n'ait en trente-six mil ans [22], Por venir au point droitement

Où Diex le fist premierement,

Ung cercle acompli tout entier

Selonc la grandeur du sentier

Du zodiaque à la grant roë,

Qui sor li d'une forme roë.

C'est li ciex qui cort si à point,

Que d'error en son cors n'a point.

Aplanos por ce l'apelerent

Cil qui point d'error n'i troverent:

Car aplanos vaut en gregois

Chose sans error en françois.

Si n'est-il pas véu par homme

Cis autres ciex que ge ci nomme;

Mès Raison ainsinc le li prueve,

Qui les desmonstroisons i trueve.

Ne ne me plaing des sept planetes,

Cleres et reluisans et netes

Par tout le cors de soi chascune.

Si semble-il as gens que la lune

Ne soit pas bien nete ne pure,

Por ce qu'el pert par leus oscure;

Mès c'est par sa nature double,

Qu'el pert par leus espesse et trouble.

D'une part luit, d'autre part cesse,

Por ce qu'ele est clere et espesse[23]; Si li fait sa luor perir,

Si que ne puet pas referir [24] La clere part de sa sustance,

Les rais que li solaus i lance,

 

Tretous les cercles ravissant17717 Qui vont contre lui gravissant

Afin d'attarder sa carrière.

Mais, vains efforts! ils ont beau faire,

Ils n'empêcheront à nul temps

Qu'il n'ait en trente-six mille ans[22b], Pour regagner la même place

Où Dieu le créa dans l'espace,

Un cercle accompli tout entier,

Suivant la largeur du sentier

Du zodiaque au cercle immense

Qui, sans changer, sur lui s'avance.

Le ciel marche si bien à point

Que d'erreur en son cours n'a point.

Aplanos pour ce l'appelèrent

Ceux qui point d'erreur n'y trouvèrent;

Car aplanos vaut en grégeois

Chose sans erreur en françois.

Oncques certes n'aperçut l'homme

Cet autre ciel qu'ici je nomme,

Mais le lui prouve ainsi Raison

Par pure démonstration.

Je ne me plains des sept planètes

Non plus, claires, luisantes, nettes,

Car chacune suit son droit cours.

La lune semble certains jours,

Il est vrai, ni nette, ni pure,

Car sa face est parfois obscure;

Mais sa double nature fait

Qu'épaisse et trouble nous parait.

Un jour elle luit, l'autre cesse;

Elle est à la fois claire, épaisse [25b]; Tantôt fait sa lueur périr,

Parce que ne peut réfléchir

 

Ains s'en passent parmi tout outre:17533 Mès l'espesse luor demoustre

Qu'el puet bien as rais contrester

Por sa lumière conquester.

Et por faire entendre la chose,

Bien en puet-l'en, en leu de glose,

A briez moz ung exemple metre,

Por miex faire esclarcir la letre.

Si cum li voirres tresparens,

Où li rais s'en passent par ens,

Qui par dedens ne par derriere.

N'a riens espés qui les refiere,

Ne puet les figures monstrer,

Quant riens n'i puéent encontrer

Li rais des yex qui les retiengne,

Par quoi la forme as yex reviengne,

Mès plonc ou quelque chose espesse

Qui les rais trespasser ne lesse,

Qui d'autre part metre vorroit,

Tantost la forme retorroit,

Ou s'aucuns cors polis i ere,

Qui poïst referir lumiere,

Et fust espés d'autre ou de soi,

Retorroit-ele, bien le soi:

Ainsinc la lune en sa part clere,

Dont est resemblable à l'espere,

Ne puet pas les rais retenir,

Par quoi luor li puist venir,

Ains passent outre, mès l'espesse

Qui passer outre ne les lesse,

Ains les refiert forment arriere,

Fait à la lune avoir lumiere:

 

Les rais que le soleil lui lance17751 La claire part de sa substance,

Car ils passent tout au travers;

Par contre l'épaisse, au revers,

Prouve que les rais elle arrête,

Et par là son éclat conquête.

Pour vous faire comprendre mieux,

En guise de glose je veux,

En deux mots, un exemple mettre

Pour bien faire éclaircir la lettre.

Voyez le verre transparent;

Quand le soleil le va perçant,

S'il n'a rien, devant ni derrière,

D'épais qui fixe la lumière,

Il ne peut figures montrer,

Quand les rais des yeux rencontrer

N'y peuvent rien qui les retienne,

Par quoi la forme aux yeux revienne.

Mais du plomb, ou maint corps épais

Qui ne laisse passer les rais,

Qu'en l'autre face quelqu'un pose,

Reproduite il verra la chose:

Ou bien prenez un corps poli

Mat de lui-même ou par autrui,

Qui réfléchisse la lumière,

La chose y verrez nette et claire.

Ainsi la lune, astre inégal,

Est, de même que le cristal,

D'un côté transparente et claire,

Tout en ayant forme de sphère,

Et les rais ne peut retenir

D'où lueur lui puisse venir,

Outre ils passent; de l'autre épaisse,

Outrepasser les rais ne laisse,

 

Por ce pert par leus lumineuse,17565 Et par leus semble tenebreuse.

 

Et la part de la lune oscure

Nous représente la figure

D'une trop merveilleuse beste;

C'est d'ung serpent qui tient sa teste

Vers occident adès encline,

Vers orient sa queue afine;

Sor son dos porte ung arbre estant,

Ses rains vers orient estant;

Mès en estendant les bestorne,

Sor ce bestornéis sejorne

Uns hons sor ses bras apuiés,

Qui vers occident a ruiés

Ses piez et ses cuisses andeus,

Si com il pert au semblant d'eus.

Moult font ces planetes bonne euvre,

Chascune d'eles si bien euvre,

Que toutes sept point ne sejornent;

Par lor douze maisons s'en tornent[25], Et par tous les degrez s'en corent,

Et tant cum doivent i demorent.

Et por bien la besoingne faire,

Tornans par movement contraire,

Sor le ciel chascun jor acquierent

Les porcions qui lor afierent

A lor cercles enteriner,

Puis recommencent sans finer,

En retardant du ciel le cors,

Por faire as élemens secors:

Car s'il pooit corre à délivre,

Riens ne porroit desouz li vivre.

 

Mais arrière les réfléchit17785 Et vivement à nos yeux luit:

Ainsi parfois est lumineuse

Et parfois semble ténébreuse.

Le côté de la lune épais

A nos yeux présente les traits

D'une trop merveilleuse bête.

C'est un long serpent qui sa tête

Toujours incline à l'occident,

Sa queue expire à l'orient;

Sur son dos un arbre il supporte,

Qui ses rameaux au levant porte

En les retournant à l'envers,

Et séjourne sur le revers

Appuyé sur ses bras, un homme,

Quelque chose comme un fantôme,

Ses pieds et ses cuisses ruant

A la fois contre l'occident.

Moult font ces planètes bonne œuvre,

Et chacune si bien manœuvre,

Que toutes sept, sans séjourner,

Par leurs douze maisons tourner[25b] Voit-on, sans rester en arrière,

Gravir les degrés de la sphère,

Et, pour leur œuvre bien mener,

Dans le contraire sens tourner.

Puis sur le ciel chaque jour prennent

Les portions qui leur reviennent

Pour leur cercle entier accomplir,

Puis recommencent sans finir.

Du ciel ainsi le cours retardent

Et les éléments sauvegardent;

Car à sa guise, s'il courait,

Rien sous lui vivre ne pourrait.

 

Li biaus solaus qui le jor cause,17597

Qui est de toute clarté cause,

Se tient où mileu comme rois,

Trestous reflamboians de rois:

Où mileu d'aus a sa maison,

Ne ce n'est mie sans raison,

Car Diex li biaus, li fors, li sages,

Volt que fust ilec ses estages:

Car s'il plus bassement corust,

N'est riens qui de chaut ne morust;

Et s'il corust plus hautement,

Froit méist tout a dampnement.

Là départ sa clarté commune

As estoiles et à la lune,

Et les fait aparoir si beles,

Que la Nuit en fait ses chandeles,

Au soir, quant ele met sa table,

Por estre mains espoentable

Devant Acheron son mari

Qui moult en a le cuer mari,

Qu'il vosist miex sans luminaire

Estre avec la Nuit toute naire,

Si cum jadis ensemble furent,

Quant de premier s'entrecongnurent,

Que la Nuit en lor drueries

Conçut les trois forceneries

Qui sont en enfer justicieres,

Gardes felonesses et fieres.

Mès toutevois la Nuit se pense,

Quant el se mire en sa despense,

En son celier, ou en sa cave,

Que trop seroit hideuse et have,

Et face auroit trop tenebreuse,

S'el n'avoit la clarté joieuse

Le beau soleil qui le jour cause,17819

Qui est de toute clarté cause,

Comme un roi se tient au milieu

Flamboyant de rais et de feu.

Au milieu d'eux splendide il trône,

Et ce n'est pas sans raison bonne,

Car Dieu, le sage et tout-puissant,

Marqua sa place au firmament.

Car si plus basse était sa course,

Chaud brûlerait tout sans ressource,

Et s'il courait plus hautement,

Froid tuerait tout pareillement.

Ses feux il prodigue à chacune

Des étoiles, comme à la lune,

Et tant les fait belles que Nuit

Pour ses chandelles les choisit,

Au soir, quand elle met sa table,

Pour être moins épouvantable

Devant Achéron son mari,

Qui moult en a le cœur marri,

Et voudrait, sans lumière voire,

Être avec sa Nuit toute noire,

Comme ils se trouvèrent jadis

Quand d'abord ils s'étaient unis,

Et quand de leurs galanteries,

Nuit concevait les trois Furies,

Ces justicières de l'enfer,

Au cœur impitoyable et fier.

Mais toutefois Nuit de se dire,

Quand dans sa cave elle se mire,

Dans son cellier, dans son buffet,

Que trop hideuse elle serait,

Et face aurait trop ténébreuse,

N'était la clarté si joyeuse

Des cors du ciel reflamboians17631 Parmi l'air obscurci raians,

Qui tornoient en lor esperes,

Si cum l'establi Diex li peres.

Là font entr'eus lor armonies[26], Qui sunt causes des melodies

Et des diversités de tons,

Que par acordance metons

En toutes manieres de chant:

N'est riens qui par celes ne chant,

Et muent par lor influences

Les accidens et les sustances

Des choses qui sunt souz la lune;

Par lor diversité commune

S'espoissent li cler élément,

Cler font les espés ensement;

Et froit, et chaut, et sec, et moiste,

Tout ainsinc cum en une boiste,

Font-il à chascuns cors venir,

Por lor pez ensemble tenir;

Tout soient-il contrariant,

Les vont-il ensemble liant;

Si font pez de quatre anemis,

Quant si les ont ensemble mis

Par atrempance covenable

A complexion raisonnable,

Por former en la meillor forme

Toutes les choses que ge forme.

Et s'il avient que soient pires,

C'est du deffault de lor matires.

 

Mès qui bien garder i saura[27],

Jà si bonne pez n'i aura,

Des astres du ciel flamboyants17853 Dans l'air obscurci rayonnants,

Et qui s'en vont emmi leur sphère

Tournoyants, comme Dieu le père

L'a dans sa sagesse établi.

Là tous, à travers l'infini,

Ils font entre eux leurs harmonies [26b] Qui sont cause des mélodies

Et des diversités de tons

Que par accordance mettons

En tous nos chants, et sans lesquelles

Ne peuvent être chansons belles.

Par leur influence les corps

Ils corrigent et leurs rapports,

Et tout ce qui vit sous la lune

Par leur diversité commune,

Épais font les clairs éléments

Et font les épais transparents;

Le froid, le chaud, le sec, le moite,

Tout ainsi comme en une boîte,

Ils font à chaque corps venir

Pour leur paix ensemble tenir,

Et, si contraires qu'ils nous semblent,

Ils les joignent et les assemblent.

Amis font ces quatre ennemis,

Quand ils les ont ensemble mis,

Par tempérance convenable

A complexion raisonnable,

Pour en l'état parfait former

Tout ce que je dois transformer,

Et quand une chose est mal faite

C'est qu'est sa matière imparfaite.

Mais qui bien regarder saura[27b]

Onc si bon accord n'y verra

Que la chalor l'umor ne suce,17663 Et sans cessier gâte et manjuce

De jor en jor, tant que venuë

Soit la mort qui lor est déuë

Par mon droit establissement,

Se Mort ne lor vient autrement,

Qui soit par autres cas hastée,

Ains que l'umor soit dégastée.

Car, jà soit ce que nus ne puisse

Par medicine que l'en truisse,

Ne par riens que l'en sache ongier,

La vie du cors alongier,

Se sai-ge bien que de legier

La se puet chascuns abregier.

Car mains acorcent bien lor vie

Ains que l'umor soit defaillie,

Par eus faire noier ou pendre,

Ou par quelque peril emprendre,

Dont ains qu'il s'en puissent foïr,

Se font ardoir, ou enfoïr;

Ou par quelque meschief destruire,

Par lor faiz folement conduire,

Ou par lor privés anemis

Qui mains en ont sans coupe mis

Par glaive à mort, ou par venins,

Tant ont les cuers faus et chenins;

Ou par chéoir en maladies

Par maus governemens de vies,

Par trop dormir, par trop veillier,

Trop reposer, trop traveillier,

Trop engressier, et trop sechier,

Car en tout ce puet-l'en pechier;

Par trop longuement géuner,

Par trop de deliz aüner,

Que la chaleur toujours n'épuise17887 L'humeur, et ne suce et tamise,

De jour en jour, jusqu'au moment

Où Mort vient qui les corps attend,

A leur naturelle échéance,

A moins que Mort ne la devance

Par quelque hâtif accident

Avant complet épuisement.

Car au pouvoir n'est de personne,

Par médecine que l'on donne,

Ni par baume, ni par onguent,

D'allonger la vie un instant,

Tandis que chacun au contraire

Peut mettre fin à sa carrière.

Avant que l'humeur n'ait son cours

Fini, maints abrégent leurs jours,

Et courent se noyer ou pendre,

Ou quelque péril entreprendre,

Et devant que leurs jours finir,

Se font brûler ou enfouir,

Ou par quelque accident détruire,

Pour n'avoir pas su se conduire,

Ou par leurs mortels ennemis,

Qui peut-être en ont déjà mis

Maintes fois, sans raison ni trève,

Bien d'autres à mort par le glaive,

Les embûches et le poison,

Tant le cœur ont lâche et félon.

D'autres meurent de maladie

Pour avoir mal réglé leur vie,

Pour trop dormir, pour trop veiller,

Trop reposer, trop travailler,

Trop engraisser, trop maigrir même

(La conséquence en est la même),

Par trop de mesaises avoir,17697 Trop esjoïr, et trop doloir;

Par trop boivre, par trop mangier,

Par trop lor qualité changier,

Si cum il pert méismement

Quant il se font soudainement

Trop chaut avoir, trop froit sentir,

Dont à tard sunt au repentir;

Ou par lor coustumes muer,

Qui moult de gens refait tuer,

Quant sodainement les remuent;

Maint s'en griévent et maint s'en tuent.

Car les mutacions sodaines

Sunt trop à Nature grevaines,

Si qu'il me font en vain pener

D'eus à naturel mort mener.

Et jà soit ce que moult mesfacent,

Quant contre moi tel mort porchacent,

Si me poise-il moult toutevoies,

Quant il demorent entre voies,

Comme chetis et recréans,

Vaincuz par mors si meschéans[28], Dont bien se péussent garder,

S'il se vosissent retarder

Des outrages et des folies

Qui lor font acorcir lor vies

Ains qu'il aient atainte et prise

La bonne que ge lor ai mise.

 

Ou pour trop longuement jeûner,17921 Aux plaisirs trop s'abandonner,

Trop avoir de douleur, de joie,

De la misère être la proie,

Ou pour trop boire ou trop manger,

Ou pour trop brusquement changer,

Comme on voit en mainte occurrence,

Quand ils se font par imprudence

Trop chaud avoir, trop froid sentir,

Dont plus tard sont au repentir,

Ou pour changer leurs habitudes,

Ce sont là changements trop rudes

Et qui font maintes gens périr,

Au moins grièvement pâtir.

Car tous ces changements rapides

Sont trop à Nature perfides,

Si bien qu'ils me font trop peiner

Pour jusqu'à la fin les mener.

Or combien que ceux-ci me fassent

Grand deuil, quand telle mort pourchassent, J'ai trop grand' peine toutefois

Lorsqu'en chemin rester les vois

Chétifs, languissants, pitoyables,

Vaincus par les mœurs déplorables

Dont bien se pouvaient-ils garder,

S'ils avaient voulu s'écarter

Des grands excès et des folies

Qui leur font abréger leurs vies,

Avant d'avoir atteint et pris

Le but que j'avais pour eux mis.

 

XCVII

 

Comment Nature se plaint cy17725

Des deuils qu'ils firent contre luy.

Empedocles mal se garda[29], Qui tant ès livres regarda,

Et tant ama Philosophie,

Plains, espoir, de melancolie,

C'oncques la mort ne redouta,

Mès tout vif el feu se bouta,

Et joinz piez en Ethna sailli,

Por monstrer que bien sunt failli

Cil qui la mort vuelent douter,

Por ce s'i volt de gré bouter.

N'en préist or ne miel, ne sucre,

Ains eslut ilec son sepucre

Entre les sulphureux boillons.

Origenes, qui les coillons[30] Se copa, moult poi me prisa,

Quant à ses mains les encisa,

Por servir en devocion

Les dames de religion,

Si que nus souspeçon n'éust

Que gesir o eles péust.

Si dit-l'en que les destinées

Lor orent tex mors destinées,

Qui tel éur lor ont méu

Dès lors qu'il furent concéu,

Et qu'il pristrent lor nacions

En teles constellacions,

Que par droite nécessité,

Sans autre possibilité,

 

XCVII

Comment se plaint ici Nature17951

Du deuil que pour l'homme elle endure.

 

Empédocle mal se garda [29b]; Tant les livres il regarda

Et tant aima philosophie,

Que tout plein de mélancolie

La mort oncques ne redouta,

Mais tout vif pieds joints se jeta

Dans l'Etna, brûlantes abîmes,

Montrant combien pusillanimes

Sont ceux qui redoutent la Mort.

Pour ce le fit; mais il eut tort;

Car il n'en prit ni miel ni sucre,

Mais choisit sans plus son sépulcre

Emmi les sulfureux bouillons.

Origène, qui les couillons[30b] Se coupa, m'insultait de même,

Quand il se mutilait lui-même

Pour servir en dévotion

Les dames de religion,

Et dissuader les fidèles

Qu'il eût pu coucher avec elles.

Or dit-on bien, c'est que le sort

Pour eux assignait telle mort,

Car écrite est la destinée

D'une personne aussitôt née;

C'est qu'eut lieu leur conception

Sous telle constellation,

Qu'en dépit de la résistance,

Combien soit dure la sentence,

C'est sans pooir de l'eschever,17755 Combien qu'il lor doie grever,

Lor convient tel mort recevoir:

Mès ge sai bien tretout de voir,

Combien que li ciel i travaillent,

Qui les meurs naturiex lor baillent

Qui les enclinent à ce faire,

Qui les font à cele fin traire

Par la matiere obeissant,

Qui lor cuer va si flechissant.

Si puéent-il bien par doctrine,

Par norreture nete et fine,

Par sivre bonnes compaignies

De sens et de vertuz garnies,

Ou par aucunes medicines

Por qu'el soient bonnes et fines,

Et par bonté d'entendement,

Procurer qu'il soit autrement,

Por qu'il aient, comme senés,

Lor meurs naturez refrenés.

Car quant de sa propre nature

Contre bien et contre droiture

Se vuet homme, ou fame atorner,

Raison l'en puet bien destorner,

Por qu'il la croie solement;

Lors ira la chose autrement.

Car autrement puet-il bien estre,

Que que facent li cors celestre

Qui moult ont grant pooir sans faille,

Por que Raison encontre n'aille.

Mès n'ont pooir contre Raison,

Car bien set chascuns sages hon

Qu'il ne sunt pas de Raison mestre,

N'il ne la firent mie nestre.

Et par droite nécessité,17981 Sans autre possibilité,

Devait ainsi finir leur vie.

Mais la fatalité je nie.

Tout ce que peut faire le ciel,

C'est leur donner mœurs et cœur tel

Qu'ils soient enclins à faire chose

Qui de leur trépas soit la cause,

Par la matière dominés

Dont les cœurs sont esclaves nés.

Mais tous ils peuvent par doctrine,

Éducation nette et fine,

Par un bon commerce d'amis

De sens et de vertus garnis,

Ou par aucunes médecines,

Pourvu que soient bonnes et fines,

Et par bonté d'entendement

Obtenir qu'il soit autrement.

Il suffit que sages se tiennent

Et leurs mœurs natives refrènent.

Oui, car Raison peut détourner

Homme ou femme, lorsque tourner

Il veut de sa propre nature

Contre bien et contre droiture;

Qu'il l'écoute tant seulement,

Lors ira la chose autrement;

Car autrement peut-il bien être.

Les astres qui nous ont vu naître

Ont, c'est vrai, grand pouvoir sur nous,

Mais Raison les domine tous.

Contre elle nulle est leur puissance;

Car ne tenant d'eux sa naissance,

A leur joug point ne se soumet

Raison, le sage bien le sait.

Mès de soldre la question17789

Comment predestinacion[31] De la divine prescience,

Pleine de toute porvéance,

Puet estre o volenté délivre,

Fort est as gens laiz à descrivre;

Et qui vodroit la chose emprendre,

Trop lor seroit fort à entendre,

Qui lor auroit néis soluës

Les raisons encontre méuës.

Mais il est voirs, que qu'il lor semble,

Que s'entre-soffrent bien ensemble;

Autrement cil qui bien feroient,

Jà loier avoir n'en devroient,

Ne cis qui de pechier se paine

Jamès n'en devroit avoir paine,

Se tele estoit la vérité

Que tout fust par necessité:

Car cil qui bien faire vorroit,

Autrement faire ne porroit;

Ne cil qui le mal vorroit faire,

Ne s'en porroit mie retraire:

Vosist ou non, il le feroit,

Puisque destiné li seroit.

Et si porroit bien aucun dire,

Por desputer de la matire,

Que Diex n'est mie decéus

Des faiz qu'il a devant séus;

Dont avendront-il sans doutance

Si cum il sunt en sa science;

Mès il set quant il avendront,

Comment et quel chief il tendront:

Car s'autrement estre péust,

Que Diex avant ne le séust,

Mais ce qui confond le vulgaire,18015

C'est d'allier de façon claire

Le libre arbitre de Raison

Et la prédestination [31b] De la divine prescience

Pleine de toute prévoyance.

Et qui la chose entreprendrait

A peine entendre lui ferait,

Une fois toutes réfutées

Les raisons encontre objectées.

On ne peut nier tout d'abord

Qu'elles vivent en bon accord;

Car autrement la bienfaisance

Nul droit n'aurait à récompense,

Si telle était la vérité

Que tout fût par nécessité;

Pas plus que ne serait blâmable

D'aucune faute le coupable,

Puisque tel qui le bien ferait

Autrement faire ne pourrait,

Ni tel qui le mal voudrait faire

Ne pourrait au mal se soustraire,

Bon gré, malgré le mal ferait

Qui prédestiné lui serait.

Il est vrai que maints pourraient dire

Pour ce mien argument détruire:

«Non, Dieu jamais ne s'est déçu,

Et le fait qu'il a préconçu

Doit advenir tel, sans doutance,

Qu'il l'avait en sa connaissance;

Car il sait quand il adviendra,

Comment, quelle fin il aura.

Car autrement s'il pouvait être

Qu'avant Dieu ne pût tout connaître,

Il ne seroit pas tous-poissans,17823 Ne tous bons, ne tous congnoissans,

N'il ne seroit pas soverains,

Li biaus, li douz, li premerains;

N'il ne sauroit nés que nous fommes[32], Ains cuideroit avec les hommes

Qui sunt en douteuse créance,

Sans certaineté de science.

Mès tel error en Diex retraire,

Ce seroit déablie à faire:

Nus hons ne la devroit oïr

Qui de Raison vosist joïr.

Dont convient-il par vive force,

Quant voloir d'omme à riens s'efforce,

De quanqu'il fait qu'ainsinc le face,

Pense, die, voille ou porchace:

Donc est-ce chose destinée

Qui ne puet estre destornée,

Dont se doit-il, ce semble, ensivre

Que riens n'ait volenté délivre.

 

Et se les destinées tiennent

Toutes les choses qui aviennent,

Si cum cist argument le prueve,

Par l'aparence qu'il i trueve,

Cil qui bien euvre, ou malement,

Quant il ne puet faire autrement,

Quel gré l'en doit dont Diex savoir,

Ne quel poine en doit-il avoir?

S'il avoit juré le contraire,

N'en puet-il autre chose faire.

Donc ne feroit pas Diex justice

De bien rendre et de pugnir vice.

Il ne serait pas tout-puissant18049 Ni tout bon, ni tout connaissant,

Ni de tout le souverain maître,

Source de tout ce qui doit naître;

Il ne pourrait même savoir

Ce qu'il nous plairait de vouloir [32b], Et compterait avec les hommes

Douteux, ignorants que nous sommes,

Sans certitude et sans savoir.

Telle erreur en Dieu concevoir,

Lors diront-ils, n'en doutez mie,

Ce serait trop grand' diablerie

Qu'oncques nul ne devrait ouïr

Qui de raison voudrait jouir.

Donc quand un homme quelque chose

Veut faire, quoi qu'il se propose

Ou dise, ou pense, malgré lui

Il faudra qu'il le fasse ainsi;

Donc c'est chose prédestinée

Qui ne peut être détournée,

Et clairement vous pouvez voir

Que nul n'a son libre vouloir.»

Or donc, si le destin s'impose

Dans l'avenir à toute chose,

Comme le prouve l'argument

(En apparence évidemment),

Qui le bien ou le mal préfère,

Quand il ne peut autrement faire,

Quel gré Dieu lui doit-il savoir?

Quelle peine en doit-il avoir?

Se fût-il juré le contraire,

Autre chose il ne saurait faire.

Dieu serait injuste en rendant

Le bien, le vice punissant.

Car comment faire le porroit?17855 Qui bien regarder i vorroit,

Il ne seroit vertus, ne vices,

Ne sacrefier en calices,

Ne Diex prier riens ne vaudroit,

Quant vices et vertus faudroit;

Ou se Diex justice faisoit,

Cum vices et vertus ne soit,

Il ne seroit pas droituriers,

Ains clameroit les usuriers,

Les larrons et les murtriers quites,

Et les bons et les ypocrites

Tous peseroit à pois oni.

Ainsinc seroient bien honi

Cil qui d'amer Diex se travaillent,

S'il à s'amor en la fin faillent;

Et faillir les i convendroit,

Puisque la chose à ce vendroit

Que nus ne porroit recovrer

La grâce Diex por bien ovrer.

Mès il est droituriers sans doute,

Car bontés reluit en li toute;

Autrement seroit en defaut

Cil en cui nule riens ne faut.

Donc rent-il, soit gaaing ou perte,

A chascun selonc sa deserte;

Donc sunt toutes euvres meries,

Et les destinées peries

(Au mains si cum gens laiz entendent),

Qui toutes choses lor presentent,

Bonnes, males, fauces et vaires,

Par avenemens necessaires;

Et franc voloir est en estant,

Que tex gens vont si mal traitant.

Car comment le pourrait-il faire?18083 Pour celui qui bien considère,

Vertu ni vice ne serait;

Donc prier Dieu rien ne vaudrait,

Ni sacrifier en calice,

S'il n'y avait vertu ni vice.

Et quand Dieu justice rendrait,

Vice et vertu s'il ne comptait,

Il ferait certes fausse route,

Car il tiendrait quittes, sans doute,

Usuriers, meurtriers, larrons;

Les hypocrites et les bons

Pèserait en même balance,

Et frapperait par ignorance

Ceux qui, cultivant son amour,

A la fin failliraient un jour.

Et certe ils n'en seraient pas cause,

Puisqu'à ce point viendrait la chose

Que nul, pour sa grâce obtenir,

A son gré ne pourrait agir.

Mais Dieu est juste sans nul doute,

Car en lui bonté reluit toute;

Autrement faillirait celui

Qui pourtant jamais n'a failli.

Il rend au juste, à l'hypocrite,

A chacun selon son mérite;

Donc tous les actes sont payés,

Et sont tous les destins niés

Comme les entend le vulgaire,

Qui, par une loi nécessaire,

Tout leur impute sans raison,

Soit vrai, soit faux, mauvais ou bon,

Et la libre volonté reste

Que cette gent si fort moleste.

Mès qui revoldroit oposer,17889

Por destinées aloser,

Et casser franche volenté,

(Car maint en ont esté tenté);

Et diroit de chose possible,

Combien qu'el puisse estre faillible,

Au mains quant ele est avenuë,

S'aucuns l'avoit devant véuë,

Et déist, tel chose sera,

Ne riens ne l'en destornera,

N'auroit-il pas dit verité?

Donc seroit-ce nécessité.

Car il s'ensieut, se chose est vaire,

Donques est-ele nécessaire

Par la convertibilité

De voir et de nécessité:

Donc convient-il qu'el soit à force,

Quant nécessité s'en efforce.

Qui sor ce respondre vorroit,

Eschaper comment en porroit?

Certes il diroit chose vaire,

Mès non pas por ce nécessaire:

Car comment qu'il l'ait ains véuë,

La chose n'est pas avenuë

Par nécessaire avenement,

Mès par possible solement.

Car s'il est qui bien i regart,

C'est nécessité en regart,

Et non pas nécessité simple:

Si que ce ne vaut une guimple,

Et se chose à venir est vaire,

Donc est-ce chose nécessaire;

Car tele vérité possible

Ne puet pas être convertible

Mais pour la libre volonté18117

Détruire (dont maint fut tenté),

Et la fatalité défendre,

J'en vois autre argument répandre,

Chose possible discutant,

Quoique incertaine cependant,

Jusqu'à ce que soit advenue:

«Or si quelqu'un, l'ayant prévue,

Disait: Telle chose sera,

Et rien ne l'en détournera;

Ne serait-ce vérité claire

Que c'était chose nécessaire?

Donc sont une, en réalité,

Certitude et nécessité,

D'où l'on doit forcément conclure

Qu'est nécessaire chose sûre;

Car rien n'est sûr absolument

Qui n'advient nécessairement.»

Pour ce bel argument confondre,

Voici ce qu'il faudrait répondre:

Qu'il ait dit chose sûre, bon,

Mais pour ce nécessaire, non.

Car malgré qu'il l'ait bien prévue,

La chose n'est pas advenue

Par nécessaire avènement,

Mais par possible seulement.

Car, pour peu que ma glose on suive,

C'est nécessité relative

Et non pure nécessité;

Donc c'est folie en vérité

Que chose qui se doive faire

Soit absolument nécessaire.

Or si possible vérité,

Avec pure nécessité

Avec simple nécessité,17923 Si comme simple vérité:

Si ne puet tel raison passer

Por franche volenté casser.

D'autre part, qui garde i prendroit,

Jamès as gens ne convendroit

De nule chose conseil querre,

Ne faire besoingnes en terre:

Car porquoi s'en conseilleroient,

Ne besoingnes por quoi feroient,

Se tout iert avant destiné

Et par force déterminé?

Por conseil, por euvres de mains,

Jà n'en seroit ne plus ne mains,

Ne miex ne pis n'en porroit estre,

Fust chose née ou chose à nestre,

Fust chose faite ou chose à faire,

Fust chose à dire ou chose à taire.

Nus d'aprendre mestier n'auroit,

Sans estuide des ars sauroit

Quanqu'il saura, s'il estudie,

Par grant travail toute sa vie.

Mès ce n'est pas à otroier,

Donc doit-l'en plainement noier

Que les euvres d'umanité

Aviengnent par nécessité:

Ains font bien ou mal franchement

Par lor voloir tant solement;

N'il n'est riens fors eus, au voir dire,

Qui tel voloir lor face eslire,

Que prendre ou laissier les poïssent,

Se de raison user vosissent.

Mès or seroit fort à respondre

Por tous les argumens confondre

Ni vérité toute absolue18151 Ne peut être oncques confondue,

Tel argument ne peut passer

Pour le libre arbitre casser.

D'autre part, pour qui bien raisonne,

Jamais sur la terre personne

Ne voudrait nul projet bâtir,

A nul travail s'assujettir.

Car pourquoi tant de peine prendre,

Tant de vains projets entreprendre,

Si tout était prédestiné

Et par force déterminé?

Soit chose née ou chose à naître,

Ni mieux, ni pis n'en pourrait être,

Ni plus, ni moins, et nos projets,

Nos efforts ne mûraient jamais

Soit chose faite ou chose à faire,

Soit chose à dire ou chose à taire.

Nul besoin d'apprendre il n'aurait;

Des arts sans étude il saurait

Ce qu'il saura s'il étudie,

Par grand travail, toute sa vie.

Mais ce point ne peut s'octroyer;

Donc on doit pleinement nier

Que jamais aucune œuvre humaine

Par nécessité pure advienne.

Bien ou mal, l'homme librement

Agit, de son gré seulement,

Et fors lui, rien n'est, à vrai dire,

Qui tel vouloir lui fasse élire:

Il peut le prendre ou le laisser

De sa raison s'il veut user.

Mais on aurait trop à répondre

Pour tous les arguments confondre

Que l'en puet encontre amener.17957 Maint se voldrent à ce pener,

Et distrent, par sentence fine,

Que la prescience devine

Ne met point de nécessité

Sor les euvres d'umanité:

Car bien se vont aparcevant,

Por ce que Diex les sot devant,

Ne s'ensieut-il pas qu'il aviengnent

Par force, ne que tex fins tiengnent;

Mès por ce qu'eles avendront

Et tex chief ou tex fin tendront,

Por ce les set ains Diex, ce dient.

Mès cist mauvesement deslient

Le neu de ceste question:

Car qui voit lor entencion

Et se vuet à raison tenir,

Li fait qui sunt à avenir,

Se cist donnent voire sentence,

Causent en Diex la prescience,

Et la font estre nécessoire.

Mès moult est grant folie à croire

Que Diex si foiblement entende,

Que son sens d'autrui fait despende;

Et cil qui tel sentence sivent,

Contre Diex malement estrivent,

Quant vuelent par si fabloier

Sa prescience afébloier.

Ne Raison ne puet pas entendre

Que l'en puisse à Diex riens aprendre:

N'il ne porroit certainement

Estre sages parfaitement,

S'il ert en tel defaut trovés,

Que cis cas fust sor li provés.

Que l'on peut encontre amener.17185 Or maints s'y voulurent peiner,

Et dirent, par sentence fine,

Que la prescience divine

N'implique point nécessité

Pour les œuvres d'humanité.

Ce n'est pas parce que l'a sue

Dieu devant, ou qu'il l'a prévue,

Que doit telle chose advenir,

Ou de telle façon finir;

C'est parce qu'il faut qu'elle arrive

Et que telle marche elle suive

Que Dieu le sait auparavant.

Ceux-là tranchent mauvaisement

La question. Pour l'âme fine

Qui leur intention devine

Et se veut à raison tenir,

Tretout ce qui doit advenir,

Si véritable est leur sentence,

En Dieu cause la prescience

Qui tout rend nécessaire alors.

Mais fol est de croire dès lors

Que Dieu si faiblement entende

Que son sens d'un autre dépende,

Et telle thèse soutenir,

C'est Dieu mauvaisement honnir;

C'est amoindrir sa prescience

Par vains discours, vaine science,

Et Raison ne peut concevoir

Que Dieu puisse par nous savoir.

Si cette chose était prouvée

Contre sa science éprouvée,

Il ne pourrait certainement

Être sage parfaitement.

Donc ne vaut riens ceste response,17991 Qui la Diex prescience esconse,

Et repont sa grant porvéance

Soz les ténebres d'ignorance,

Qu'el n'a pooir, tant est certaine,

D'aprendre riens par euvre humaine:

Et s'el le pooit, sans doutance,

Ce li vendroit de non-poissance,

Qui rest dolor à recenser,

Et pechiés néis du penser.

Li autre autrement en sentirent,

Et selonc lor sens respondirent,

Et s'acorderent bien sans faille

Que des choses, comment qu'il aille,

Qui vont par volenté délivre,

Si comme eleccion les livre,

Set Diex quanqu'il en avendra,

Et quel fin chascune tendra,

Par une adicion legiere,

C'est assavoir en tel maniere

Cum eles sunt à avenir;

Et vuelent par ce sostenir

Qu'il n'i a pas nécessité,

Ains vont par possibilité,

Si qu'il set quel fin eus feront,

Et s'eus seront ou non seront.

Tout si set-il bien de chascune,

Que de deus voies tendra l'une:

Ceste ira par négacion,

Ceste par affirmacion,

Non pas si terminéement

Que n'aviengne espoir autrement:

Car bien puet autrement venir.

Se franc voloir s'i vuet tenir.

Donc rien ne vaut telle sentence,18219 Qui de Dieu voile la science,

Et sa Providence obscurcit

De l'ignorance sous la nuit.

Elle ne peut, tant est certaine,

Apprendre rien par œuvre humaine;

Car (chose horrible à prononcer,

Péché rien que de le penser!)

S'elle le pouvait, sans doutance,

Cela lui viendrait d'impuissance.

D'autres pensèrent autrement,

Et d'après eux voici comment

Il faut comprendre la matière.

Pour accorder chaque manière,

Ils dirent que, dans tous les cas,

De toutes choses ici-bas

Qui de notre volonté naissent,

Puis à notre gré vont et cessent,

Dieu sait tout ce qu'il adviendra

Et quelle fin chacune aura

Par une addition légère:

Or c'est assavoir la manière

Comme elles doivent advenir.

Ils veulent par là soutenir

Qu'il sait la fin de toute chose,

Si ce sera, pour quelle cause,

Non de toute nécessité,

Mais bien par possibilité.

Ce qu'il sait, c'est que chose toute

Prendra par l'une ou l'autre route:

Ce sera par négation

Ou bien par affirmation;

Mais non de si définitive

Façon, que par l'autre n'arrive,

Mais comment osa nus ce dire,18025

Comment osa tant Diex despire,

Qu'il li donna tel prescience,

Qu'il n'en set riens fors en doutance,

Quant il n'en puet aparcevoir

Determinablement le voir?

Car quant d'un fait la fin saura,

Jà si séuë ne l'aura,

Quant autrement puet avenir.

S'il li voit autre fin tenir

Que cele qu'il aura séuë,

Sa prescience iert decéuë,

Comme mal certaine, et semblable

A opinion decevable,

Si comme avant monstré l'avoie.

Li autre alerent autre voie,

Et maint encor à ce se tiengnent,

Qui dient des faiz qui aviengnent

Ça jus par possibilité,

Qu'il vont tuit par nécessité

Quant à Diex, non pas autrement:

Car il set terminéement

De tous jors, et sans nule faille,

Comment que de franc voloir aille,

Les choses ains que faites soient,

Quelcunque fin que eles oient,

Et par science nécessoire;

Sans faille il dient chose voire,

De tant que tuit à ce s'acordent,

Et por verité le recordent,

Qu'il a nécessaire science,

Et de tous jors, sans ignorance,

Puisque rien n'est exécuté18253 Que par la libre volonté.

Mais comment osa-t-on ce dire

Et Dieu tellement circonscrire

Que son immense entendement

Ne sache que douteusement,

Puisqu'avant ne saurait connaître

Absolument ce qui peut être?

Car d'un fait quand la fin saura

Jamais si sûr il n'en sera

Qu'advenir autrement ne puisse.

S'il advient que ce fait finisse

Autrement qu'il l'aura prévu,

Lors son savoir sera déçu

Comme impuissant, et tout semblable

A opinion décevable

Comme céans vous l'ai prouvé.

Pour finir, d'autres ont trouvé

Une autre voie où maints se tiennent,

Disant: Tous les faits qui adviennent

Ci-bas par possibilité

Arrivent par nécessité,

Mais pour Dieu seul, souverain maître

Car toujours il devra connaître

Absolument, rien excepté,

Malgré la libre volonté,

Choses avant que ne soient nées,

Comment qu'elles soient terminées,

Il le sait par nécessité.

Ceux-là disent la vérité.

Car il est au moins une chose

Qui sans discussion s'impose

Et qu'on admet pour vérité:

C'est que, de toute éternité,

Set-il comment iront li fait.18057 Mès contraignance pas n'i fait,

Ne quant à soi, ne quant as hommes:

Car savoir des choses les sommes,

Et les particularités

De toutes possibilités,

Ce li vient de la grant poissance

De la bonté de sa science,

Vers qui riens ne se puet repondre.

Et qui voldroit à ce respondre

Qu'il mete ès fais necessité,

Il ne diroit pas vérité;

Car por ce qu'il les set devant,

Ne sont-il pas, de ce me vant,

Ne por ce qu'il sunt puis, jà voir

Ne li feront devant savoir.

Mès por ce qu'il est tous poissans,

Tout bien et tout mal congnoissans,

Por ce set-il du tout le voir,

Si que riens nel' puet decevoir.

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