Le sang et la mer

Gary Victor · Chapitre 5 sur 6 · partie 1/6

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Le sang et la mer

Début du texte

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

La nuit où le sang a jailli de mon ventre, j’ai rêvé de la mer marchant sur terre, telle une multitude de moutons dont la toison était l’écume blanchâtre des vagues venant battre en cadence les rochers dans la baie de Saint-Jean. J’ai vu la mer passer par-dessus les cocotiers malades du rivage, traverser avec précaution le village en prenant soin de ne pas piétiner les cases presque brûlées par le souffle du dernier cyclone, s’attarder dans le vieux cimetière où reposaient, dans le même caveau, comme ils l’avaient tant de fois sou haité, mon père et ma mère, puis prendre place dans un grand camion qui me rappela, tout d’abord, celui que nous avions pris, mon frère et moi, pour nous rendre à Port-au-Prince. Mais ce camion, je me rendis compte bien vite dans le rêve qu’il était vide, se déplaçait sans chauffeur, avait finalement pris la forme d’un grand requin dont les nageoires étaient peintes d’arc-en-ciel. La mer s’étonna de l’immonde étalage de la misère des hommes aux contreforts des montagnes au sud de Port-au-Prince. Je crois que je l’ai empêchée d e causer l’irréparable, car il lui suffisait d’une pichenette pour que toutes ces masures se détachent du sol comme des tiques sur la peau d’un chien malade. La mer ne s’est pas trop attardée finalement à observer la ville sous toutes ses coutures. Sa course était rythmée par le sang qui coulait de ma plaie intérieure, par cette douleur que les battements de mon cœur ravivaient à chaque fois. La mer a atteint le sommet d’une montagne dénudée. Ici, je n’ai plus mémoire de la suite de cette divagation onirique. Peut-être, dans mon sommeil, ai-je perdu connaissance.

 

— Je vais chercher Yvan, dit mon frère Estevèl en m’étreignant les mains.

Je lis de l’anxiété dans son regard. Il fait un effort certain pour ne pas laisser les larmes assombrir son beau visage dont la mer a sans d oute contribué à sculpter ces traits trop fins pour être une simple conséquence d’un hasard génétique. Ses mains, moites, tremblent. Je comprends ce qu’il doit ressentir en ce moment. Yvan ne répond pas à mes nombreux appels. À son téléphone portable, on n’obtient que sa messagerie. Je vais peut-être mourir et mon frère se reproche déjà de n’avoir pu me protéger comme il avait promis de le faire sur le lit de mort de notre mère. Estevèl m’aime plus qu’un frère devrait aimer une sœur. Quelques heures après que j’étais revenue de chez ce médecin où Yvan m’avait emmenée pour que je puisse avorter, la d ouleur a annoncé le sang qui s’est mis à couler. Si j’ai tenu jusqu’à présent, c’est grâce aux attentions d’Estevèl.

— Je vais chercher Yvan, insiste mon frère en me serrant les mains si fort qu’il me fait mal.

— Il va venir, je tente de le rassurer.

Il lâche mes mains pour prendre le téléphone à côté de moi. Il compose le numéro. J’entends par le haut-parleur qu’il a activé la v oix robotisée informant que je ne dispose pas de crédit d’appel.

— On n’a plus d’argent pour acheter une carte de recharge, dit Estevèl d’une voix blanche.

Avec le peu d’argent qu’il nous restait, il était allé m’acheter des comprimés contre la douleur.

— J’ai laissé assez de messages, dis-je à Estevèl. Il va venir.

Je sais que mon frère ne comprend pas mon obstination à m’attacher à Yvan. Yvan qui m’a fait tant découvrir. Le paradis et l’enfer ! La vérité et le mensonge ! Et surtout l’envers du mythe ! Ce myt he qui était souvent le sujet des sermons du pasteur Modeste sur ce pays qui était à nous et que nous avaient fondé nos ancêtres les esclaves noirs.

— Tu as de la fièvre, remarque Estevèl en me touchant le front du dos de la main.

Il cherche un morceau de tissu. Il y a un tas de tissus souillés de mon sang, jetés sur le sol nu à côté de mon lit, près du vase où, dans mes urines, on voit nager des caillots de sang. Il prend un tee-shirt à lui qu’il va tremper dans de l’eau froide pour tamponner mon front et mes tem pes.

— Je ne te laisserai pas mourir, petite sœur, souffle-t-il en maîtrisant un sanglot dans sa voix.

J’essaie un sourire. La douleur anesthésie mon corps et mon âme. Je ne peux plus savoir si un ordre de mon cerveau aboutira au muscle désiré. J’entends avec une acuité surprenante le brouhaha du bidonville suspendu à ce flanc de montagne, le halètement fatigué des camions en mauvais état qui transportent le sable qu’on extrait d e la montagne jusqu’à la transformer en une enveloppe vide qui s ’effondrera un jour en éteignant des vies comme une brise annihile la flamme d’une bougie. Je perçois les voix d’écoliers qui récitent en litanie, à la lueur des lampes à kérosène, les leçons que les professeurs les somment d’apprendre par cœur, le sermon hystérique d’un pasteur, entrecoupé des jappements à l’unisson de ses fidèles, des fragments de discussions d’ivrognes, de joueurs de dominos et de bésigue, de joueurs de borlette*, de propriétaires de coqs de combat, des esclandres de couples incapables désormais de v ivre ensemble, mais dont les habitudes communes sont des parachutes pour ralentir les turbulences de cette chute dans le gouffre du quotidien dévoreur d’âmes, les grincements des matelas et des sommiers venus des décharges de Miami, sur lesquels des corps fatigués, exténués luttent sauvagement pour une jouissance en parallèle, jouissance si fugace qu’elle ne peut être qu’imaginaire. Je voudrais entendre le chant de la mer de mon village natal. Mais ne me parviennent que les notes lointaines, rauques et glauques d’une musique de konpa* direct fusant d’une discothèque à l’insonorisation insuffisante.

— J’ai soif, dis-je à mon frère.

Sans un mot, il va prendre une louche dans un canari pour me remplir d’eau un verre.

— Il faudra qu’on quitte ce quartier, fait Estevèl. On a trop de difficultés ici pour trouver même de l’eau.

— Nous n’avons pas d’argent, je lui rappelle.

Estevèl laisse échapper un rire où il est facile de percevoir une d ouleur, une rage, une désillusion. Je sais que c’est moi la raison de cette douleur, de cette rage, de cette désillusion. Lui, il a toujours été ce à quoi je l’ai toujours comparé. Ce monolithe à la forme presque humaine, comme une sculpture laissée là par un peuple inconnu et que la mer a, au fil des siècles, érodée, et qui se dresse à l’entrée du chenal permettant de passer la barrière de corail dans la baie de Saint-Jean. Estevèl garde toujours son calme, ne dévie jamais de la route qu’il s’est tracée. Il sait qu’il doit travailler dur, donner son san g à cette terre pour pouvoir espérer, un jour, laper sa goutte de ciel. Moi, j’avais cru pouvoir aller plus vite. Nous, les femmes, sommes arrivées, pour notre malheur parfois, à considérer comme normal, obligatoire même, un chemin pavé de briques cuites au feu de l’enfer.

La sonnerie du téléphone nous fait sursauter. Je n’ai pas la force d’allonger le bras. Estevèl prend l’appareil. Quand il fait comprendre, avec une voix à l’énervement manifeste, qu’on s’est trompé de numéro , je me sens ficelée par une main froide et hostile.

— S’il ne répond pas, j’irai le voir, m’avertit Estevèl.

— Tu sais bien que tu ne pourras pas, je lui rappelle.

— S’il ne t’emmène pas voir un médecin, tu vas mourir. Tu as déjà perdu trop de sang. Je n’ai pas d’argent pour te conduire à l’hôpital, petite sœur. Il nous faut une voiture. Il n’y a personne dans ce quartier pour nous aider.

— Je ne veux pas que tu en parles à quelqu’un dans ce quartier, j’insiste.

Estevèl sait la raison de mon mal. Mais je ne veux surtout pas que les commères du quartier devinent la vérité. Surtout pas madame Dulciné en qui, au début, j’avais cru trouver une seconde mère, jusqu’au jour où j’ai compris qu’elle envoyait ses filles se prostituer dans les rues. Sa thèse était que, passé l’âge de la puberté, une fille se devait de s’engager dans la lutte pour la survie en se servant des armes dont la nature l’avait dotée pour que les désirs toujours peu contrôlés des mâles puissent les dépouiller indistinctement du fruit de leur labeur ou de leurs prébendes.

— Q u’est-ce qui s’est passé entre Yvan et toi ? me demande Estevèl.

Il me regarde droit dans les yeux.

— Si tu m’as caché quelque chose, c’est le moment de me le dire, petite sœur. Rappelle-toi ce que notre mère nous a dit. Je me dois de prendre soin de toi. Toi, tu dois m’obéir ; me faire confiance. Tu es tout ce que j’ai. Si quelqu’un te fait du mal, je le tuerai.

— Ne dis pas une chose pareille ! je lui lance, choquée. Dieu, seu l, a le pouvoir de donner la vie. Qui sommes-nous pour l’ôter ?

Je prends conscience de l’absurdité de mes paroles. L’homme que j’aime avait décidé que je ne pouvais pas garder dans mes entrailles le petit être, fruit de notre amour. « C’est encore trop tôt, avait-il dit. Tu connais les préjugés de ma famille. Cheminons lentement et elle t’acceptera parce que je t’aime. » Je veux, rageusement, m’extraire de ce traquenard dans lequel je me suis engouffrée. J’évite les regards de mon frère. Bien sûr que je ne lui avais pas tout dit. Seulement l’essentiel. J’étais enceinte. J’avais prétendu qu’Yvan, le pè re, tenait à cet enfant alors que moi, je ne voulais pas de cette grossesse, car je désirais, avant tout, terminer mes études. Je ne crois pas cependant qu’Estevèl ait cru à mes mensonges. Je le connais trop bien.

— Tout va bien se passer, Estevèl, j’insiste. Calme-toi. Ce n’est qu’une petite complication. Demain, on ira à l’hôpital.

— Il aurait dû répondre, rugit Estevèl. Je ne fais pas confiance à Yv an. Je n’aurais jamais dû t’écouter. Jamais !

J’essaie de ralentir le rythme de ma respiration. Je veux penser qu’Yvan va venir, alors qu’au fond de moi, je sens… non… je devine qu’il m’a abandonnée. Est-ce que j’espère un soudain revirement de sa part ? Va-t-il se rappeler dans sa chair, dans son âme tout l’amour que je lui ai donné ? Mais m’a-t-il vraiment aimée ? Ai-je été pour lui seulement une « belle bête », comme son ignoble personnage d’oncle m’a qualifiée un soir ? Je fixe mon regard sur la flamme de la bougie plantée au milieu d’une assiette en faïence posée sur l’unique table de la chambrette qui nous sert de logis. Je suis allongée sur le lit acheté par mon frère avec l’argent de ses p remières économies, lui se contentant de la natte sur laquelle nous reposions auparavant nos corps fatigués. Un petit meuble est poussé contre le mur non crépi. Ce qui m’intéresse, ce ne sont pas les couverts, les nappes qui se trouvent à l’intérieur, tous ces cadeaux d’Yvan qui ne servent pas à grand-chose, car Estevèl et moi nous ne recevons jamais personne. Ce sont les livres que j’ai empilés dessus. J’en ai une bonne centaine. La dizaine d’ouvrages que la mère supérieure du collège de la Résurrection, sœur Marie-Francine, m’avait offerts en récompense de mon intérêt pour la bibliothèque du collège que je fréquentais assidûment à Saint-Jean, mon village, avec comme résultat des notes remarquables en rédaction française. Une collection complète en format de poche des romans de Jules Verne. Je m’étais procuré les autres livres chez quelques bouquinistes qui étalaient leurs ouvrages sur les trottoirs du centre-ville. Bobby, l’un d’eux, amoureux de moi, m’offrait régulièrement d es livres qu’il m’envoyait par Estevèl, son ami. Grâce à lui, j’avais d écouvert des auteurs haïtiens comme Jacques Stephen Alexis, Jacques Roumain, René Depestre, Edris Saint-Amand, René Philoctète et des auteurs étrangers comme Chester Himes, Guy des Cars, Barbara Cartland, Michel Zévaco, Saint-John Perse, etc. Avec Bobby j’aurais pu construire un pont au-dessus de la grande brèche de mon enfance pour tenter de refaçonner un monde et essayer de découvrir les mystères contenus dans les transes de mon frère. Mais il y avait Yvan. Yvan avec ses yeux bleus ! Sa peau presque blanche ! Comme mon prince charmant ! Comme Jésus ! Yvan avec sa voix ensorcelante. Yvan avec cette violence mystérieuse que je devinais en lui, violence qui me terrassait délicieusement lors de ses étreintes, mais qui avait failli une nuit, ne fût-ce mon intervention, s’abattre sur un enfant de la rue. Yvan qui ne comprenait pourtant rien à ma passion pour la lecture. Passion qui me permettait de m’extraire, le temps d’un voyage à travers les pages d’un livre, de l’enfer de Paradi, de l’ambiance fausse et carcérale de Pétion-Ville, du chaos et de la crasse de Port-au-Prince.

 

J’aperçois, dans une sorte de brume blanche, Estevèl qui se baisse p our ramasser les tissus ensanglantés. Son visage reste de marbre pendant qu’il œuvre ainsi pour donner à notre logis un semblant de normalité en cette nuit où je me vide de mon sang, où je peux rendre l’âme à n’importe quel moment. Je m’étonne à peine du fait qu’il n’ait aucune réticence, aucune hésitation à toucher à mon sang. J’ai toujours senti que nous, les femmes, avions un rapport plus intime avec le corps que les hommes. Ce n’est pas, ainsi qu’on peut f aussement le penser, parce que nous nous préoccupons beaucoup plus de notre aspect corporel. C’est parce que, très tôt, nous avons appris à voir notre vie se dérouler au rythme de cet écoulement intime, ce sang qui s’extrait de nous à chaque lune, que nous avons appris à regarder, à toucher, à humer même. Le sang de nos menstrues est notre lien avec le ciel, avec la terre, avec ce monde intérieur qui fait si souvent peur aux hommes.

Ainsi, voir Estevèl avec mon sang dans ses mains me rappelle cet instant qui a sans doute jeté entre lui et moi cette traverse que la mort ne pourra certainement pas ébranler. J’avais dix ans. Je dormais seule dans mon lit que nos parents, tout comme celui d’Estevèl, avaient prudemment éloigné de la fenêtre pour le placer au bout de la chambre, juste sous un grand portrait du Christ offert par le pasteur Modeste à tous les fidèles de l’Église des Enfants de la Nouvelle Arche. Ma mère, alors, se trouvait à Marigot. Elle y avait été emmenée par une amie dans un dispensaire où des médecins cubains prodiguaient gratuitement des soins. Les premiers sym ptômes de la tuberculose qui devait l’emporter quelques années plus tard venaient d’apparaître. Je m’étais réveillée, ce matin-là, avec la sensation gênante, poisseuse d’une humidité entre mes cuisses. Je ne mouillais cependant jamais ma couche en dormant. Quand je regardai, je vis ma culotte tachetée de sang, une souillure b ien visible sur le drap. Je fus épouvantée. Personne, même ma mère, ne m’avait avertie qu’un jour la lune se mettrait à rythmer ma vie. Aucune femme de ma famille, du côté paternel tout comme du côté maternel, n’avait vu arriver le sang à cet âge. On ne pouvait donc pas penser que ma « croissance » se ferait aussi tôt. Recroquevillée dans mon lit, j’étais terrorisée. Je ne pouvais pas, sans réveiller mon frère, faire appel à mon père qui, de toute manière, était parti dès l’aube aux champs. Mon père, je ne faisais que le saluer à la maison. Il entrait, sortait, donnait ses ordres, faisait la p rière du soir avant que nous nous endormions ; c’était tout. Moi, en tant que fille, je n’existais que très peu à ses yeux. Il ne voyait qu’Estevèl, qu’il emmenait souvent avec lui, soit à la pêche au large dans son canot muni d’un moteur que lui avait prêté la coopérative, soit sur les terres qu’il possédait sur le versant intérieur de la montagne, terres convoitées, nous devrions l’apprendre par la suite, par un sénateur influent du parti au pouvoir, sénateur qui allait d evenir président du Sénat de la République.

Mes pleurs, le claquement de mes dents réveillèrent Estevèl. Il me vit réfugiée ainsi dans un coin du lit, fixant, terrorisée, la tache de sang là où mon petit corps avait laissé son empreinte. Il comprit aussitôt, car il vint vers moi pour me forcer à écarter les jambes. Puis il sourit, secoua la tête et déposa un baiser sur mon front.

— Ce n’est rien, petite sœur. Tu es une femme maintenant.

— Est-ce un sort qu’on m’a jeté ?

— Non ! Que tu es sotte ! Tu es tellement plongée dans tes livres aux belles images que tu n’écoutes jamais rien.

Il me força à quitter le lit pour m’entraîner jusqu’au petit bâtiment derrière notre case qui servait de lieu d’ablutions. Trois robinets donnaient un jet puissant d’eau fraîche et claire. Mon père avait fait construire ici cette fontaine qui servait à tout le monde dans le quartier. Il exigeait le versement d’une petite redevance chaque semaine pour l’entretien de la conduite qui apportait l’eau jusqu’à la fontaine. Tout le monde payait sans rechigner, trouver de l’eau dans la région n’étant pas chose facile. Il n’y avait encore personne. Estevèl m’aida à me laver, puis il partit me chercher des serviettes h ygiéniques qu’il m’apprit à utiliser. Voici comment mon frère participa à ma naissance en tant que femme, en touchant à mon sang, en effaçant de sa tendresse, de son amour cette peur qui, soudain, un petit matin, avait pris la forme d’une tache de sang hostile au beau milieu d’un lit.

 

— Yvan va appeler, dis-je à Estevèl, pendant qu’il a le dos tourné et fouille dans ses habits accrochés à des cintres suspendus à deux barres de fer coincées dans un angle des murs.

Est-ce moi ou mon frère que je veux convaincre ? Estevèl enlève sa chemise à carreaux qu’il porte depuis ce matin pour passer un pull noir. On est en mars. La température a sensiblement baissé sur les h auteurs de Port-au-Prince.

— Ne va pas chez Yvan, je lui conseille.

— Je n’aime pas ce qui se passe, Hérodiane, me dit Estevèl. Penses-tu que je vais te laisser mourir ainsi ? Yvan est responsable de ce qui t’arrive. Il doit venir.

Je ne peux plus retenir mon frère. Je suis certainement sur mon lit de mort, mais j’ai beaucoup plus peur pour lui. Je ferme les yeux. Je me mets à prier, espérant qu’on frappe à la porte et qu’Yvan se p résente ici. Mon Yvan ! Avec ses yeux bleus et sa peau presque blanche. Est-ce parce que le sang qui jaillit de mon ventre m’a tellement affaiblie que j’oublie qu’Yvan ne sait même pas où j’habite ? Je me mets à psalmodier intérieurement : « Il va appeler… Il va appeler. » Je veux me faire violence, me convaincre qu’il appellera avant qu’Estevèl ne passe le pas de la porte. Alors, je serai sauvée. On pourra s’aimer comme avant. On aura surmonté les embûches de la vie réelle, embûches qu’on ne retrouve pas dans les contes que sœur Marie-Francine me donnait à lire. Notre amour ramènera cette terre maudite à la raison.

Je m’endors ? Entre rêve et mort ? Un pont où je bascule dans le v ide (dans la mer ?). Arrêt effroyable dans un temps biffé, pour moi lointain.

 

J’avais huit ans. Je chutais dans un tunnel de bleu. Un tunnel d’eau et de sel. Des poissons multicolores me faisaient de d émoniaques rictus. Parfois, un brusque sursaut, une pulsion de vie, me ramenait à la surface de l’eau. Je n’avais plus de forces pour résister au courant. Je vis Ti-Tanbou, le garçon qui disait m’aimer et qui me tenait toujours par la main pour m’emmener à la plage, s’éloigner à grandes brasses avec ses amis. On l’appelait Ti-Tanbou parce qu’il était le fils de Bòs André, le maître tambourineur de la région. On venait de toute la région pour apprendre de Bòs André l’art de faire surgir d’une peau tendue sur un creux de tronc d’arbre d es sons capables d’obliger les dieux à venir s’asseoir à la table des hommes. Je ne voulais pas aller à la mer ce matin-là, mais Ti-Tanbou et ses amis m’avaient traitée de petite peureuse. Ils voulaient faire une course à la nage pour arriver jusqu’au grand rocher, bien avant la barrière de corail qui protégeait l’entrée de la baie. Mon frère Estevèl, avec qui j’allais souvent nager, m’interdisait toujours d’approcher du rocher en raison du courant capable de vous entra îner bien loin au-delà de la muraille de corail. Les garçons me regardaient dédaigneusement. L’un d’eux dit : « Laisse-la, Ti-Tanbou. C’est une fille. Elle a peur. Ce n’est qu’avec son frère qu’elle prend ses airs de grande nageuse. » Un autre renchérit. « Tu vois ! Elle tremble déjà, ta copine. On y va sans elle. » Ti-Tanbou, fâché, se tourna vers moi pour me dire que je ne lui faisais pas confiance. S’il y avait du courant, il m’aiderait, m’affirma-t-il. Touchée dans mon orgueil, surtout que j’étais la seule fille du groupe, je plongeai dans l’eau à la suite de Ti-Tanbou et de ses amis. Rapidement, je leur démontrai que j’étais la meilleure. Je fendais avec adresse la crête d es vagues qui fonçaient vers nous en mugissant, de la manière dont mon frère me l’avait enseigné. Je pris de l’avance sur les garçons qui redoublèrent d’ardeur pour me rejoindre. Je m’approchai du rocher. L’un des garçons nous cria alors de revenir, car il venait de ressentir un mouvement de la mer dû au périlleux courant qui passait à cet endroit. Je m’étais assez éloignée d’eux et je me rendis compte que mes mouvements étaient ralentis par une force de sens contraire qui m’empêchait de poursuivre ma route. Le courant, f urieusement, m’attaqua, menaçant de me faire dériver au-delà du roc her, vers le passage entre la baie et la barrière de corail où les requins s’aventuraient parfois. « Ti-Tanbou, aide-moi ! » hurlai-je, prise de panique. Il avait plus de force dans ses bras que moi. C’était déjà un grand garçon de onze ans, fort comme mon frère Estevèl. L’un de ses amis lui cria : « Non… Tu vas mourir… Il y a du courant… C’est trop dangereux ! » Ti-Tanbou me regarda. Je me souvins, longtemps après, de la peur que je lus dans ses yeux. Il rebroussa chemin pour s’enfuir et rejoindre ses camarades qui na geaient vers le rivage. Je tentai de résister à la poigne de la mer avec tout ce qui me restait d’énergie. Je ne devais absolument pas me laisser emporter au loin. Je m’épuisais. Je compris que j’allais mourir. Je hurlai, je ne sus pourquoi, en appelant non pas mon père, non pas ma mère, mais Estevèl, mon frère. Une vague, tel un coup de fouet, me claqua au visage et m’enfonça dans les profondeurs. Je ne parvenais plus à remonter. Mes muscles ne me répondaient plus. J’ avalais de l’eau de mer. Deux bras vigoureux, soudain, me saisirent à la taille pour me ramener à la surface. C’était Estevèl, mon frère. Son visage, cependant, avait quelque chose d’irréel, de flou, comme s’il n’avait été, à ce moment précis, qu’une image dessinée par la mer. Ce fut une impression d’irréalité fugace, car pendant qu’Estevèl me tirait vers la plage, je perdis connaissance.

Je me réveillai dans le varech, sur le sable. Je cherchai mon frère des yeux. Je ne le vis nulle part. Pourquoi n’était-il pas avec moi ? Cela n’avait pas de sens. Était-il allé chercher du secours ? J’étais bien en vie. Je parvins à me redresser, à me mettre debout. Je toussai , vomis de l’eau, puis je me mis à marcher en direction de notre case , étonnée qu’après cette terrible aventure je puisse encore bouger. Je trouvai Estevèl assis sur un banc, au-dessous du vieil oranger qui ombrageait notre cour. Il était immobile, comme en transe, les yeux écarquillés, le regard fixé dans le vide. Il ne me vit même pas quand je me présentai en face de lui. Inquiète, oubliant que je venais d’échapper à la mort, je le secouai. « Estevèl… criai-je. Qu’as-tu ? » Son corps se convulsa. Il revint à lui. Il me considéra, h agard, le regard absent, la respiration haletante, le visage en sueur.

— T u es là, Hérodiane ? parvint-il à dire dans un souffle.

— Pourquoi m’as-tu laissée seule sur la plage après m’avoir sauvée ?

Il éclata en sanglots.

— Je ne comprends pas, Hérodiane. Je ne comprends pas.

Il paraissait perdu, effrayé, épouvanté même. Mais il était si beau, si fort, mon frère qui venait de me sauver la vie alors que Ti-Tanbou, qui disait m’aimer, qui disait qu’un jour on habiterait la même case, avait fui. Je me serrai contre lui. Je posai un baiser sur ses lèvres. Je trouvais un goût de mer à ses larmes. Ses pleurs prirent le rythme du chant des vagues qu’on entendait depuis notre case.

 

Quand je reviens à moi, étonnée de me retrouver encore en vie, l es dards plantés dans mon ventre, mon sang chaud et poisseux entre mes cuisses, me demandant comment il peut encore rester de la sève dans mes entrailles, les images du rêve de la mer qui marchait sur terre sont encore vives dans ma tête, comme si quelqu’un s’était ingénié à les éclairer de lueurs aveuglantes ainsi que savent le faire les photographes voulant donner plus de relief à leur sujet. Du rêve où je n’étais que simple observatrice du parcours de la mer, j’ai gardé, aux narines, les senteurs alcalines de ce grand corps d’eau et j’ai encore les yeux irrités par les éclats des minuscules gouttelettes que l’écume projetait. Comme je ne sais p as encore pourquoi la mer était venue en promenade sur la terre et que je ne me préoccupe à ce moment que de l’absence de mon frère, dans l’impossibilité de lui venir en aide, sachant que frapper à la porte des Guéras — la famille d’Yvan — en pleine nuit par ces temps d’insécurité peut provoquer des réactions imprévisibles de ces cerbères préposés à la protection des maîtres de cette terre, je cherche à trouver un lien entre la promenade de la mer et la tentative d e mon frère Estevèl d’alerter Yvan, comme il est coutume pour nous d e lier les choses du rêve à celles de la réalité. Je ne puis cependant trouver dans le parcours de la mer dans mon rêve un lien avec ce qu’Estevèl tente en ce moment. Certes, j’avais vu la mer arriver à Port-au-Prince, mais cette montagne dénudée, déchirée par des ravins, qui semblait dans mon songe être sa destination, n’avait rien à voir avec la luxuriance de cette propriété où est nichée la villa d’Yvan.

Ce qui est certain, c’est que la mer exerce sur mon frère une mystérieuse attirance . Il s’était noué entre la mer et lui une relation dont je ne parvenais pas à suivre les discrets cheminements. Plusieurs fois, alors que nous ne nous étions pas encore établis à Port-au-Prince, je l’avais surpris debout, immobile sur la plage, l’eau lui arrivant à la poitrine, s’amusant à défier les vagues qui fonçaient vers lui en mugissant. La lame qui l’atteignait se fendait toujours en deux au dernier moment et, dans l’écume qui recouvrait le sable, il y avait en son milieu un sillage tranquille d’eau claire, tel un courant ayant pris naissance à la hauteur du corps de mon frère. Je le voyais souvent ainsi jouer, parler à la mer. En fait, il ne parlait pas. Il chuchotait. Je ne comprenais pas ce qui sortait de ses lèvres. Quand je tentais de lui tirer les vers du nez, il se contentait de me répondre que la mer avait son propre langage, qu’il pouvait percevoir dans le vacarme des flots des choses auxquelles le commun des mortels n’avait pas accès. Ma mère disait parfois, en faisant attention à ce que mon père ne l’entende pas, car si elle gardait encore au fond d’elle-même un attachement profond aux croyances de sa terre, tan dis que son époux, lui, rejetait farouchement tout ce qui n’avait p as l’aval de l’Église des Enfants de la Nouvelle Arche, qu’Estevèl avait la sympathie d’Agwe, le dieu de la mer. La naissance de mon frère avait été un sujet de curiosité pour tout Saint-Jean durant des mois. Ma mère, alors enceinte de sept mois, voulut, un jour, accompagner mon père à la pêche, car celui qui partait habituellement avec lui et l’aidait à vérifier et placer les nasses était cloué au lit par une forte fièvre. Ma mère, fille de pêcheur, dans le temps aimait bien accompagner mon père dans ses longues journées en mer et alors ils rentraient avec le fond de leur barque plein de poissons. Mon père, pressé de prendre la mer à cause du passage d’un banc de poissons dans le voisinage de la barrière de corail, accepta de partir avec ma mère en dépit de son état. Elle était de forte constitution physique à l’époque et c’est seulement après ma naissance qu’elle commença à décliner. À peine étaient-ils arrivés près du corail, qu’un éclair fendit le ciel, le tonnerre roula sans l’apparition d’un nuage de pluie à l’horizon. Une douleur soudaine saisit ma mère au ventre. Elle tomba dans la barque face vers le ciel et accoucha d’un superbe bébé qu’une vague vint saluer de son écume. Mon père s’empressa de regagner le rivage pour emmener ma mère et l’enfant au plus proche hôpital, où on lui certifia que son épouse et le nouveau-né étaient en parfaite santé. C’est peut-être tout cela qui m’a fait rêver de la mer qui marche ; la crainte qu’il arrive quelque chose à mon frère et son lien avec la mer que notre installation à Port-au-Prince n’a jamais effrité.

 

Le jour de mes treize ans, un grand oiseau blanc aux pattes palmées passa par une fenêtre ouverte de notre salle de classe, nous survola d’un trait pour aller se fracasser contre le tableau noir, laissant sur l’équation que venait de poser notre professeur de mathématiques un amas de sang et de plumes. Notre professeur était sur le trajet de l’oiseau. Au dernier moment, il eut le réflexe de se baisser, évitant le bec aiguisé de l’oiseau qui aurait pu l’éborgner. L’épouvante vida la salle de classe en l’espace d’un éclair. Il fallut toute l’autorité et le don de persuasion de sœur Marie-Francine pour nous obliger, une heure plus tard, à reprendre nos places. Le tableau avait été nettoyé, le cadavre du cormoran emporté. Sœur Marie-Francine, pour avoir raison de notre peur et éviter toute interprétation superstitieuse de l’événement, nous fit un cours sur cette espèce d’oiseau marin. Elle nous expliqua qu’il arrivait parfois, pour des raisons qu’on ignorait mais qui avaient certainement à voir avec une modification du champ magnétique terrestre, que ces oiseaux perdent leur sens de l’orientation et deviennent comme fous. Notre professeur de mathématiques ne revint jamais à l’école en dépit des efforts de sœur Marie-Francine pour qu’il reprenne sa chaire. Il était, lui, convaincu que le cormoran était une ekspedisyon* concoctée par quelqu’un voulant sa peau. Il préféra, dans la semaine qui suivit, déménager du village pour partir chez un oncle à la capitale. De toute manière, ce jour où le cormoran se fracassa sur le tableau noir fut mon dernier jour de classe à Saint-Jean.

 

L’après-midi même, je sus que la mort du cormoran avait coïncidé avec la congestion cérébrale qui terrassa mon père quand deux huissiers du tribunal lui remirent un papier frappé de plusieurs sceaux de la magistrature, lui signifiant que les terres dont il se prétendait l’héritier légitime ne lui appartenaient pas, car les documents qu’il d étenait étaient des faux délivrés à son arrière-grand-père à une époque de brigandage et de troubles politiques. Comme par hasard, le véritable propriétaire de ces terres était un arrière-grand-oncle de l’actuel président du Sénat qui, comme par hasard encore, n’avait plus qu’un seul descendant direct. Ma mère, sur les conseils de sa famille, continua le combat en engageant un avocat. Ce dernier la d épouilla du peu d’argent que son mari lui avait laissé, si bien que, six mois a près la mort de mon père, nous nous retrouvâmes dans la pauvreté absolue, obligés de demander de l’aide à la famille et aux voisins. J’appris plus tard, un après-midi où je me trouvais chez Yvan à regarder la télévision, que l’avocat ayant détroussé ma mère était devenu un juge respecté. J’eus même droit à un reportage où, à l’occasion de la rentrée des tribunaux, on pouvait voir juges et avocats, en tenue d’apparat, discourir sur les vertus de la probité, de l’honnêteté et de la vérité, applaudis par une assistance sans doute sc hizophrène, car il était de notoriété publique que ces hommes et femmes étaient pour la plupart des bandits de grand chemin, voleurs de terres, affameurs de paysans, détrousseurs de veuves, défenseurs intéressés de fils de grandes familles qui violaient et engrossaient en toute impunité des filles du peuple vierges et mineures.

 

Ma mère tenta vainement de maintenir notre train de vie après la mort de mon père. Ce n’était que pour la façade, car il ne lui était plus possible, entre autres, de régler l’écolage de ses deux enfants. Sœur Marie-Francine proposa un arrangement pour que je reprenne l’école. Ma mère était dans l’impossibilité de prendre un en gagement. Le fait d’être obligée de s’adresser à la famille ou au v oisinage pour assurer la nourriture de ses enfants était pour elle intolérable. Pendant quelques mois, certains soirs, elle s’absenta pour se rendre à la ville la plus proche, travailler, prétendait-elle, dans un grand hôtel fréquenté par des Blancs. Je surpris une conversation entre deux commères du quartier qui parlaient de prostitution à propos de ma mère. Sur le coup, je voulus la haïr, la tuer, la déchirer de mes petites mains. Mais par-delà ma colère, c’était plus douloureux encore, je comprenais que l’époque relativement insouciante sous les ailes de mon père était loin derrière nous.

Mon frère Estevèl était, de nous deux, celui qui avait le plus mal vécu la mort de notre père. À cause des dettes de ce dernier, on était venu saisir le moteur du canot et on ne vit plus aucune embarcation fendre les flots de Saint-Jean, propulsée par une hélice qui marquait l’eau d’une traînée d’écume. Souvent, Estevèl restait des journées assis, seul face à la mer, dans un dialogue permanent avec des choses qu’il avait seul autorisation de percevoir. Quand j’approchais d e lui, je distinguais les larmes sur sa joue parmi les gouttelettes l aissées par les claques des vagues. « Ils ont tué notre père, me répétait-il. Ils auront raison de notre mère. Penses-tu qu’elle pourra nous aider ? » Je ne lui demandais pas qui, car je savais qu’il parlait non pas de maman mais de la mer. Je me contentais de m’asseoir, de passer mes bras autour de sa taille pour me serrer contre lui. Les orages s’amoncelaient autour de nous, mais je me disais qu’Estevèl, ma mère et moi, nous surmonterions toutes les difficultés. Je restais l ongtemps ainsi, pensive, silencieuse, heureuse malgré tout par la ma gie de sa simple présence. Finalement, je tirais mon frère par le bras en fin d’après-midi pour que nous allions manger le peu que notre mère avait mis dans nos assiettes. Il se laissait distraire sans protester et, en chemin, il ne manquait jamais de dire, me fixant avec une intensité qui me troublait, qu’il m’aimait, qu’il veillerait toujours sur moi, qu’il ne me quitterait jamais. Cela me perturbait. Estevèl malgré ses seize ans n’avait jamais eu d’expérience amoureuse alors que déjà, à cet âge, les garçons n’étaient plus novices en la matière. Moi, j’avais été approchée par plusieurs garçons et même par des hommes plus âgés dont certains auraient pu être mon père. Ici, les filles grandissent vite. Elles plantent leur dard tôt dans le cœur et le corps des hommes. Est-ce le soleil du temps ou le temps du soleil qui est le catalyseur de cette alchimie ? Les hommes cueillent au petit matin leur fleur et si une fille tarde à offrir ses pétales, ils peuvent se détourner d’elle, croyant qu’elle a un quelconque défaut caché. Mais les fruits viennent aussi très tôt, les fleurs se fanent et tombent bien avant l’heure, dans la solitude d’une vieillesse précoce. Moi, les attentions dont j’étais l’objet me laissaient indifférente. Était-ce parce que je gardais en mémoire la fuite de Ti-Tanbou pendant que je me noyais dans la mer de Saint-Jean ? Cela n’était pas dû non plus à l’enseignement dispensé par les religieuses, car ce qu’elles nous apprenaient de cette morale qui devait animer les relations entre les hommes et les femmes glissait sur nous, ici habitués à une certaine liberté des mœurs, comme de l’eau sur le plumage d’un canard. Je craignais pourtant, déjà, de terminer ma vie comme ces femmes, sans homme et sans enfants, qu’on voyait tou jours à la même place au marché public, à l’église, montrées du doigt à la fois avec dédain et ironie, et qui passaient leur temps à médire de tout le monde, ensevelissant chaque jour le village sous leur bave de frustrées. J’avais l’impression que quelque chose à l’intérieur de moi était sous clé. La nuit, je sentais parfois que cette chose s’agitait, remuait et au petit matin des bouffées de chaleur m’étreignaient le ventre. À mon réveil complet, tout redevenait normal. Ayant lu des romans d’amour dans la bibliothèque de sœur Marie-Francine, j’étais arrivée, seule, car je ne me permettais pas d’aborder ce sujet même avec mon frère, à la conclusion qu’un homme m’attendait quelque part, un homme qui libérerait cette chose en moi pour que je puisse me réaliser en tant que femme. Poursuivant mes réflexions, en tenant compte de la trame de ces romans, je me disais que je ne trouverais le bonheur qu’après avoir surmonté les pires embûches. Combien de fois n’avais-je pas rêvé, quan d je m’assoupissais dans le vieux fauteuil à bascule de mon pè re, en milieu d’après-midi, qu’un prince, beau, blanc, aux yeux bleus, arrivait à cheval pour m’emporter dans ses bras par un long sentier bordé d’arbres à l’aspect sinistre et menaçant !

Je commençai à rêver du prince à la peau blanche à cause de sœur Jérémie, l’une des responsables de l’école. C’était une vieille à la peau ridée, noire comme si elle avait été plongée dans le feu de l’enfer. Elle était la terreur des enfants à cause de sa propension sadique à infliger des punitions pour la moindre peccadille. Elle semblait se délecter de nos souffrances. Elle me dit, un matin, avec un sourire qui était plus un rictus, après m’avoir vue agenouillée d evant une grande image de Jésus pour lui demander de protéger mon frère Estevèl contre le vieil homme qui venait de la mer, qu’elle me trouvait bien effrontée pour croire que, aussi noire que j’étais, un bel homme tel que le Fils de Dieu puisse penser à me tendre la main. Je ne regagnai pas ma salle de classe. En larmes, effondrée, je m’enfuis de l’établissement.

 

Si mon frère, tout jeune, a toujours été pour moi un mystère, c’est parce qu’il faisait preuve d’un tel détachement vis-à-vis des choses que je concluais qu’il possédait des connaissances auxquelles, un jour, j’aurais peut-être accès. Quand, la nuit, des bruits incertains, improbables, imaginés peut-être avec la substance des contes que nous avions en tête, nous parvenaient, lui demeurait impavide, comme si aucune force, aussi hostile fût-elle, n’était capable de l’atteindre. Lorsque nos parents se réveillaient, alertés par d’étranges lueurs, des ruades sur le toit de tôle de notre case, et que, effrayés, ils se dépêchaient de saisir leur Bible pour réciter des psaumes devant ramener à la raison les infernaux trublions, il regardait toute cette agitation calmement, avec des lueurs moqueuses dans les yeux, ce qui fit dire un matin à mon père, excédé du comportement de son fils, qu’Estevèl avait peut-être lié amitié avec ces diables en dépit des assurances du pasteur Modeste, propos qui scandalisèrent ma mère. Elle exigea de son époux qu’il se rétracte, ce que ce dernier, de bonne grâce, consentit, conscient que ses paroles n’étaient que le fruit d’un esprit dérangé par les terreurs nocturnes.

Je ne vis mon frère sujet à des frayeurs que pendant une courte période. Une nuit, il se réveilla pour venir se pelotonner contre moi. Il tremblait, claquait des dents. Il me dit qu’il ne voulait surtout pas en parler à nos parents de peur qu’on l’emmenât, à nouveau, voir le p asteur Modeste. Il m’assura qu’il n’avait confiance qu’en moi. « S’il m’entraîne avec lui, tu sauras au moins où est passé ton frère. » Moi-même effrayée, je lui demandai de qui il parlait. Il m’expliqua qu’il voyait dans ses rêves un vieillard dont le corps était fait d’eau de mer. Ce vieillard lui tendait toujours la main pour l’inviter à partir à la découverte de son monde. Estevèl refusait constamment. Mais, ce soir-là, mon frère n’avait pas vu l’étrange personnage en rêve. Le vieillard était debout, au pied de son lit, à le regarder, réprobateur. Estevèl passa ainsi une semaine à dormir avec moi chaque nuit, apeuré, persistant à ne rien dire à nos parents. Ce furent mes meilleurs moments avec lui. Mes meilleurs souvenirs. Mon frère pressé contre moi. Sentir sa chaleur. Son odeur d’algues. Il s’abandonnait à moi. J’approchais mes lèvres des siennes pour lui chuchoter des mots. Des mots d’une chanson que, aujourd’hui, j’ai oubliée.

 

Enfuie de l’école après les paroles de sœur Jérémie, je passai l’après-midi à sangloter. Ma mère, quand elle me découvrit dans cet état, fit, en vain, son possible pour me consoler. Elle voulut savoir la raison de mes pleurs. Je gardai obstinément le silence, craignant de lui dire la substance de ma prière à Jésus et de trahir ainsi mon frère. Tard dans la nuit, alors que mon père et ma mère dormaient p rofondément, je vins dans le lit d’Estevèl pour lui chuchoter mes peines du jour. Il avait maintenant surmonté sa peur du vieillard. Je lui dis que jamais je ne retournerais dans cette école où sévissait une femme aussi mauvaise que sœur Jérémie. Il m’écouta sans rien dire, me serra dans ses bras, m’embrassa, me remercia de ne pas avoir dévoilé son secret à maman.

Le lendemain matin, je refusai de m’habiller pour aller à l’école en dépit de l’insistance, puis des menaces de ma mère qui appela mon pè re à la rescousse. Papa montra encore une fois le profond d ésintérêt qu’il avait à mon endroit en faisant la sourde oreille. Il quitta la case en déclarant qu’il n’avait pas de temps à consacrer aux sautes d’humeur d’une petite fille, que j’avais eu déjà trop de chance d’aller à l’école et, s’il ne dépendait que de lui, je n’avais qu’à rester à la maison pour m’employer à ce pour quoi Dieu avait fait les femmes. Ma mère perdit patience. Elle me battit jusqu’au sang, me suppliant presque de m’habiller pour me rendre à l’école. Je demeurai intraitable. Je lançai au visage de maman que je mettrais fin à mes jours en allant me jeter d’une des falaises les plus hautes qu’on pouvait voir de la fenêtre de notre case. Sœur Jérémie avait transformé une petite fille en un être désespéré, pour qui la vie était déjà un cul-de-sac, l’escalier menant à l’échafaud. Aucune intimidation, aucune violence physique de ma mère n’étaient susceptibles de m’atteindre. Mon désarroi, ma douleur me cuirassaient.

Excédée, ma mère m’ordonna de m’agenouiller, puis de rester d ans cette position jusqu’à ce qu’elle revienne. Elle devait se rendre au marché. Je restai ainsi seule, le monde autour de moi transformé en une bulle obscure sur laquelle soufflait un dragon haineux. Tôt ou tard, le monstre aurait raison de la bulle. Je chuterais dans un gouffre dont je ne connaîtrais jamais le fond, car ma conscience se dissocierait bien avant. Mais au lieu du souffle du dragon, ce fut celui d’Estevèl que je sentis sur ma nuque. Il était entré dans la case sans que je l’entende. Je fus surpris de le voir en compagnie de sœur Marie-Francine.

— J’ai tout dit à sœur Marie-Francine, petite sœur. Elle a voulu venir jusqu’ici pour te parler.

— Laisse-nous seules, Estevèl, lui dit sœur Marie-Francine.

Estevèl sortit, sans un mot.

— Lève-toi, m’ordonna sœur Marie-Francine.

J’obéis. J’avais le visage baigné de larmes. Des morceaux de tresses de mes cheveux crépus adhéraient tels des bouts d’adhésif à mon front et mes joues. Sœur Marie-Francine s’approcha de moi, se b aissa pour me serrer contre elle. Je sentis l’odeur de son corps. L’odeur de sa sueur. Sa chaleur diffusa en moi une onde de calme.

— Ce n’est pas vrai, ce que t’a dit sœur Jérémie, Hérodiane. Elle mentait.

— C’est la vérité, sœur Marie-Francine ? demandai-je en sanglotant.

— T’ai-je déjà menti ?

— Non.

Elle me serra encore plus fort contre elle.

— Non seulement Jésus te tendra la main, mais un jour un beau prince viendra te chercher. Il sera aussi beau que le fils de Dieu et il t’aimera pour ce que tu es.

Mon cœur battit si fort que j’eus mal à la poitrine.

— Beau comme Jésus ! Avec des yeux bleus comme lui ?

— Avec des yeux bleus comme lui, ma petite Hérodiane. Maintenant, cesse de pleurer. Tu vas t’habiller et venir avec moi à l’école.

— Et sœur Jérémie ?

— Elle n’osera jamais plus dire des sottises pareilles.

— Estevèl t’a parlé du vieil homme ?

— Quel vieil homme ? demanda sœur Marie-Francine.

— Un rêve qu’il prétend faire parfois, balbutiai-je, ne sachant comment m’en sortir.

— Il ne faut pas croire aux rêves, me reprocha sœur Marie-Francine, retrouvant sa voix autoritaire. Habille-toi. Je parlerai à ta mère.

À quoi rêve mon frère Estevèl ? J’aurais bien aimé le savoir. Il devait bien me cacher quelques secrets. Je lui dissimulais bien, moi, mes bouffées de chaleur la nuit, mon prince blanc aux yeux bleus qui devait, un jour, venir m’enlever sur son beau cheval. Il m’était arrivé deux fois, en revenant de l’école, de trouver fermées la porte et les fenêtres de la case. J’entendais la voix d’Estevèl à l’intérieur, qui chuchotait ainsi qu’il savait le faire quand il était debout face à la mer. Je frappais pour annoncer ma présence, mais il n’ouvrait pas. Quand je collai mon oreille à la porte pour tenter de deviner ce qu’il faisait, seul à l’intérieur, j’entendis un clapotis de vagues. La mer, sou dainement, s’était installée dans notre demeure. Quand, après que j’eus insisté, Estevèl ouvrit la porte, il apparut sur le seuil, sourire aux lèvres, mais le regard absent.

— Tu faisais quoi ? lui demandai-je.

— Rien, répondit-il d’une voix évasive. Je dormais. Je ne t’ai pas entendue frapper.

— Je croyais que tu étais en compagnie du vieil homme qui vient de la mer.

— Il n’existe pas, le vieil homme qui vient de la mer, dit Estevèl.

Sans rien ajouter, il prit le chemin menant vers la mer.

 

Un jour, dans notre case à Saint-Jean, j’ouvris la fenêtre qui donne sur la mer. La brise s’engouffra en bourrasques à l’intérieur, c harriant ses microscopiques gouttelettes salines et ses senteurs de v arech et de conques pourries. Je suivis, fascinée, la lutte de la flamme dans la lampe à kérosène pour maintenir son incandescence sous les assauts de l’intruse. Elle vacillait, se couchait, se relevait, grésillait dans la mèche, vomissait une fumée noirâtre qui obscurcissait le verre de la lampe comme pour se réfugier dans les ténèbres et leurrer la brise, reprenait de la vigueur, rapetissait, zigzaguait, serpentait, puis finalement lasse, vaincue, s’éteignait, plongeant, dans une fine vengeance, vexée qu’on ne lui ait pas porté secours, la case dans le noir. J’allai refermer la fenêtre pour rallumer la lampe et je regardai la nouvelle flamme, me sentant cou pable d’avoir, sans raison aucune, provoqué la disparition de la précédente.

Ma mère est morte pareille à cette flamme dont je suivis les vaines tentatives de résister aux brutales agressions du souffle de la mer. La tuberculose est la brise mortelle contre laquelle elle lutta mois après mois, semaine après semaine. Je pense que sa fragilité physique l’aida en quelque sorte. La maladie, à un certain moment, campa sur ses positions, ne trouvant plus rien à dévorer, comme une armée de pillards entrant dans une ville où les habitants auraient tout rasé pour que l’ennemi ne puisse même pas profiter d’une touffe d’herbes. Alors, la maladie s’attaqua à ce qui lui avait permis de surmonter bien des difficultés : son moral ; moral déjà miné par les déboires de mon père avec la justice depuis que le sénateur félon s’était mis en tête de profiter de sa position au sein du parti au pouvoir pour, à peu de frais, se constituer un important capital f oncier, puis par la mort de son époux alors en pleine santé physique et mentale.

Le jour où ma mère s’éteignit, j’étais assise au pied de son lit, mes jambes repliées sous moi, mon visage fléchi sur mes bras croisés, récitant inlassablement le psaume 25 que j’avais appris par cœur depuis que le pasteur Modeste m’avait convaincue que les lamentations du roi David avaient des pouvoirs de guérison. Mon frère Estevèl et une voisine étaient penchés sur ma mère, dont les quintes de toux devenaient presque inaudibles. J’avais l’impression que le sol de la case bougeait. Je me trouvais dans une embarcation prise dans les rapides d’un fleuve qui nous emportait inexorablement vers ces chutes dont les anciens pensaient qu’elles tombaient à l’horizon dans les abîmes. L’atmosphère lugubre de la pièce, empuantie par le sang putride des crachats de ma mère, était si lourde qu’elle empêchait les bruits extérieurs d’arriver jusqu’à nous, si bien que nous semblions être dans une bulle de silence. Je croyais parler en récitant le psaume de David, mais peut-être bien que les mots n’étaient que dans ma tête. Tout, autour de moi, se déroulait au ralenti, dans un film muet où j’étais un personnage passif, impuissant, attendant que l’horreur prenne parfaitement corps pour me dévorer, pour mettre fin au supplice épouvantable de l’attente de la proie devant son prédateur.

La voisine, sur un geste de ma mère, quitta la case. Je ne me rappelle plus le nom de cette femme aujourd’hui. Estevèl posa fermement sa main sur ma nuque.

— Mère veut nous parler, dit-il.

J’interrompis mon psaume. Je me relevai. Le visage de mon frère était étonnamment ca lme. Sa voix aussi. Seul son regard vacillait. De temps en temps, il essuyait les gouttelettes de sueur à son front. J’aurais voulu que ma langue capture une de ces gouttelettes pour savoir si elles avaient le goût de la mer ou si elles n’étaient pas la mer tout simplement. Je m’approchai. Des sanglots gonflaient ma poitrine. Les murs de la case tanguaient autour de moi. Cette fois, je ne pensai pas à une barque prise dans les rapides d’un fleuve, mais à un séisme. Je me voyais souvent, dans mes cauchemars, morte, ensevelie sous les décombres, après un tremblement de terre. Les images du cormoran, venant se fracasser contre le tableau noir à l’endroit exact où le professeur de mathématiques avait posé son équation, s’interposèrent, une fraction de seconde, à ma vue. Ma mère avait saisi les mains d’Estevèl. Elle fixa mon frère avec, dans le regard, l’incandescence de cette flamme voulant prouver à la brise agressive qu’elle était capable, tel un perchiste désireux de battre tous les records, de bondir au-delà de son souffle afin de trouver d ans les autres sphères l’énergie nécessaire pour maintenir en respect les ténèbres hostiles.

Continuer : partie 2 sur 6