Le sang et la mer

Gary Victor · Chapitre 5 sur 6 · partie 2/6

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Le sang et la mer

Début du texte

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

— Les belles femmes attirent toujours le feu de l’enfer, Estevèl, murmura ma mère. Promets-moi que tu protégeras ta sœur envers et contre tous.

— Je te le promets, maman, dit Estevèl d’une voix à peine audible.

— Jure-le. Sur la mémoire de ton père.

— Je le jure sur la mémoire de mon père, dit-il.

Il ajouta quelque chose qui me surprit et certainement aussi ma mère :

— J e le jure aussi sur la mer.

Ma mère regarda son fils. Il y avait tant de questions en ce moment dans ses yeux. Mais elle ne voulut certainement pas brûler le peu de forces qui lui restait dans de vaines tentatives pour percer les mystères marins d’Estevèl. Elle fit l’effort de tourner la tête vers moi.

— Hérodiane ! Tu n’auras plus que ton frère. Vous serez seuls, mais ensemble vous serez forts. Promets-moi que tu obéiras à Estevèl.

— Je lui obéirai, maman.

Ma mère reporta son attention sur son fils. Je pensai à cette flamme incapable de résister au souffle de la brise.

— Tu trouveras dans la malle, sous mon lit, une enveloppe avec un peu d’argent, Estevèl. Partez à Port-au-Prince. Tu iras voir Marthe, notre cousine. Elle vous aidera à vous installer. Vous n’avez plus rien à faire ici. N’offrez pas aux gens de Saint-Jean le spectacle de la d écrépitude de notre famille.

Elle eut une dernière quinte de toux et rendit l’âme. En plein jour, les ténèbres, dans la case, nous environnèrent. J’entendis le sanglot d’Estevèl. J’entendis le clapotis sec des vagues. J’entendis aussi le charivari de la tempête dans la baie. J’entendis le chant des baleines. La mort de ma mère avait plongé notre case au plus profond de l’océan.

 

La dernière fois que j’avais écouté le pasteur Modeste, c’était lors des funérailles de mon père. Quand ma mère mourut, le pasteur Modeste, déjà âgé, avait cédé la place à un jeune pasteur qui, durant ses sermons, ne me quittait pas des yeux. J’avais seulement quinze ans. J’avais pris conscience peu à peu de ma beauté après avoir étouffé péniblement le souvenir têtu de sœur Jérémie. J’étais grande, f ine. Ma peau noire de nuit, me disait-on, était si parfaite que Dieu aurait pu se tromper et y incruster quelques-unes de ses étoiles. J’avais en plus fins les traits de mon père qui se vantait d’une obscure descendance taïno. J’avais des lèvres charnues, un nez droit, des yeux légèrement bridés aux prunelles pourpres qui pouvaient par moments, quand j’étais en colère par exemple, prendre les reflets d’un ciel traversé par des orages. Un ophtalmologue cubain que j’avais une fois consulté pour ma légère myopie avait v ainement tenté de trouver une explication à cette étrange propriété d e mes prunelles, mais mon liquide cristallin jouait avec la lumière à un jeu dont il était pénible de saisir les règles. Je portais mes cheveux crépus en nattes épaisses, car ils étaient difficiles à coiffer. Les crèmes défrisantes me donnaient des maux de tête insupportables. J’avais tout pour attirer les regards. L’insistance de ma mère à obtenir la promesse de mon frère était sans doute due au fait qu’elle savait que ma tumultueuse beauté pouvait me conduire sur le chemin de l’enfer.

Le pasteur Modeste avait deux passions. La Bible et l’histoire de son pays. Il avait deux héros. Jésus-Christ et Jean-Jacques Dessalines. Jésus-Christ avait sauvé les hommes de l’emprise du démon pour fonder la sainte Église. Jean-Jacques Dessalines avait emmené les esclaves noirs à la liberté pour construire la première république noire du monde. Il se voulait à la fois chrétien et nationaliste intraitable, fustigeant ses compatriotes, en particulier ses p airs qui souvent s’acoquinaient avec les Blancs américains — la plus mauvaise engeance, selon lui — pour réduire le peuple haïtien, une nouvelle fois, en esclavage. Aux funérailles de mon père, il en profita pour dire tout le bien qu’il pensait de son héros Jean-Jacques Dessalines, rappelant que mon père au cours de sa vie avait tout fait, je ne savais comment, pour marcher sur les traces du Fondateur. Moi, j’avais connu mon père comme un rude travailleur, taciturne et fier, qui arrivait, certes, à garantir à sa famille le minimum pour vivre décemment. À la fin de sa vie, on l’avait dépossédé de ce qui était le plus important à ses yeux : les terres que lui avait léguées sa f amille. Je ne voyais nulle part la grandeur de ce pays dont parlait le p asteur Modeste. Je ne comprenais pas où était la grandeur de mon père, à moins que ce ne soit dans la souffrance, dans l’impuissance du paysan face au pouvoir vampirique des gens de la capitale. Je n’étais alors certaine que d’une chose. Ce sénateur, responsable de la mort de mon père, était un voyou présenté partout, par ces aberrations mentales dont nous étions coutumiers, comme un modèle de citoyen. Si ce pays n’avait que ce modèle, on était en droit d e désespérer.

 

Le voyage vers Port-au-Prince fut doublement éprouvant. Il y eut ces heures terribles passées dans un container converti en véhicule de transport pour ruraux, puis le choc de la cohue crasseuse et de la c haleur dès les premières banlieues de la capitale. Estevèl et moi étions immobilisés sur un banc de bois par un essaim de légumières puant la terre, la sueur et les légumes, qui se rendaient aussi à Port-au-Prince. Certaines d’entre elles, dès les premiers kilomètres, se mirent à vomir dans des sachets en plastiques apportés certainement pour cet usage. Une des femmes, ne pouvant plus maîtriser son envie d’uriner, laissa courir le liquide le long de ses cuisses, et l’intérieur du véhicule avait ainsi, outre l’odeur de ces corps campagnards, des odeurs d’ammoniaque, de vomi, de fumée et d’huile de moteur. Je me disais, ahurie devant ce spectacle, que c’était triste de voir ces femmes, qui se dépensaient tant pour nourrir leur famille, obligées de voyager toujours dans des conditions aussi déplorables. Des grappes de passagers étaient accrochées à qui mieux mieux au-dessus de nous, car le toit du container avait été enlevé. Quand le véhicule, conduit par une sorte d’hurluberlu édenté, borgne et alcoolique, prenait un virage à trop grande vitesse et penchait ainsi dangereusement, des tennis ou des sandales bon marché, maculées de boue et d’excréments d’animaux, logeant des p ieds putrides, venaient se balancer devant nos visages, ce qui d éclenchait de la part de l’essaim de légumières des salves d’injures dévastatrices. Pour conjurer le mauvais sort, la crainte des accidents nombreux sur cette voie étant compréhensible vu que la plupart des chauffeurs étaient ivres, analphabètes, déficients mentalement et physiquement, et que leur permis de conduire, quand ils en possédaient un, avait été acquis au prix fort au marché de cette corruption gangrenant les services de police, les commères c hantaient à tue-tête des cantiques et déclamaient des psaumes b ibliques. Estevèl avait passé un bras protecteur autour de mes épaules et me chuchotait : « On va arriver, petite sœur. On va être heureux comme avant. Ce n’est qu’un mauvais moment à passer. » J’étouffais dans cette promiscuité malodorante, dans ce container trafiqué, lancé à toute allure sur une route de montagne où la moindre erreur dans un virage pouvait signifier la mort. Je me demandais comment Estevèl pouvait garder son calme dans cette obscurité de cale de négrier où les corps humains s’amalgamaient, cimentés par la sueur et les déjections. Je comprenais qu’il était capable à tout moment de pousser une porte qui donnait, dans son esprit, la possibilité de passer dans un autre monde, un monde d’eau, un monde de vagues et d’écume. Estevèl passait de l’un à l’autre de ces univers au gré de ses bonheurs, de ses peines, et peut-être souffrait-il de ne pouvoir me proposer la sécurité de son refuge marin quand mes regards lui transmettaient mon trouble et mon désarroi.

Coincée dans ce véhicule de passagers agglutinés en compagnie d e caprins bêlant à fendre l’âme, de grappes de poules, de caisses de bananes, de bidons et de boîtes en carton, je ne découvris de Port-au-Prince, tout d’abord, que son brouhaha stupéfiant et cette chaleur mêlée aux odeurs nauséabondes des ordures empilées des deux côtés de la rue, que les gens brûlaient pour tenter de s’en débarrasser. Les commères remerciaient Dieu d’être arrivées saines et sauves à bon port. Moi, j’étais au bord de l’évanouissement. Estevèl me fit boire ce qui restait de l’eau, maintenant brûlante, du grand thermos qu’il avait eu la précaution de prendre pour le voyage. À l a station d’autobus, pendant que mon frère appelait au téléphone p our avertir la cousine de ma mère de notre arrivée, je contemplai, éperdue, désespérée, cette montagne dont le flanc était recouvert d’un tapis gris de constructions évoquant un cimetière. La station d’autobus se trouvait dans le voisinage d’un ravin, sorte de gigantesque égout à ciel ouvert où, dans une eau boueuse, flottaient des milliers de bouteilles en plastique, des ordures et des cadavres d’animaux. Entre les camions et les autobus parfois rutilants, les p assagers se faisaient agresser constamment par une nuée de petits v endeurs de confiseries, de pâtisseries, de cartes téléphoniques, de matériels électriques et électroniques. Il était pratiquement impossible de circuler sur les trottoirs occupés par des commerçants qui y avaient installé leurs étals. Des marchands ambulants de médicaments circulaient à l’intérieur de la foule avec des haut-parleurs portatifs, visibles de très loin avec leurs médicaments rangés avec soin sur une sorte de pyramide qu’ils portaient en équilibre sur le bras. Ils vantaient les vertus de leurs recettes contre l a fièvre, le mal de ventre, la diarrhée, l’infertilité, les démangeaisons, l’impuissance masculine, les maladies vénériennes et même le sida. Sous des parasols croulant sous la poussière, décolorés par les eaux de pluie, bientôt incapables de résister aux flammes du soleil, des commères, dont l’aspect physique contrastait avec l’aspect misérable des lieux — elles étaient tout en chair, laissant deviner leur postérieur rebondi sous leur jupe et leur jean de marque —, offraient de la nourriture chaude, des boissons fraîches et différents alcools aux voyageurs en partance ou aux arrivants. Deux policiers, aux uniformes sales et froissés, appuyés à une carcasse de véhicule laissée là par des démolisseurs, indifférents à l’embouteillage provoqué par les manœuvres désordonnées des conducteurs, considéraient d’un air ennuyé cette foule hétéroclite. Ils m’adressèrent des saluts, me firent des clins d’œil dès qu’ils m’aperçurent, assise sur ma malle pleine de livres, une autre plus petite coincée entre mes jambes pour prévenir toute action des pickpockets, nombreux en ces lieux, comme on nous en avait avertis tout au long du voyage. Ils se découragèrent bien vite quand ils virent que je ne réagissais pas à leurs sollicitations.

La cousine de ma mère vint nous chercher à la station, deux heures après notre arrivée. Elle nous fit comprendre, après m’avoir dévisagée de ce regard minutieux dont les femmes s’arment pour examiner une rivale potentielle, qu’elle ne pourrait nous garder chez elle qu’une nuit, car son mari ne voulait absolument pas qu’elle héberge des gens, fussent-ils des membres de sa propre famille. Demain, très tôt, un ami en qui elle avait toute confiance nous emmènerait visiter quelques chambrettes dont les prix seraient à notre portée. Elle promit de nous aider pour le premier versement du loyer si nous ne disposions pas de suffisamment d’argent. Elle parlait seulement à Estevèl, me jetant des coups d’œil à la dérobée, scrutateurs et méfiants. Elle était moche, maigre, le visage déjà ridé à un âge où elle aurait pu se prévaloir de quelques charmes. Je comprenais que j’étais la principale raison pour laquelle elle crai gnait de nous garder chez elle plus qu’une nuit et non le fait qu ’elle devait éviter le fardeau de bouches supplémentaires à nourrir. Elle avait conclu rapidement que j’étais une menace pour son foyer. Cela ne m’aurait pas étonnée que, cette nuit, elle reste éveillée, montant la garde pour éviter toute tentative d’incursion de son mari vers mon tentant territoire.

 

Je ne sais plus depuis combien de temps Estevèl m’a quittée. Le brouhaha de Paradi a étouffé le bruit de ses pas aussitôt qu’il a refermé la porte pour se diriger vers l’étroit sentier en escalier qui, tel un immense serpent, se déroule dans les entrailles de cette gangrène de béton et de tôle qui s’est étendue sur le flanc de la montagne. Vais-je mourir avant qu’il ne revienne ? Épouvantée, je m’aperçois qu’Estevèl est parti en emportant le téléphone. Mon Dieu ! Si Yvan m’appelle ? J’essaie de soulever la main pour me p rouver que j’aurais eu la force de prendre l’appareil s’il s’était trouvé près de moi et s’il avait sonné. Je ne parviens pas à bouger le bras. Les dards dans mon ventre s’enfoncent encore plus. La douleur campe avec armes et bagages dans mon corps. Je sens la moiteur chaude et humide du sang sur le lit au-dessous de moi. Ce n’est plus qu’une question de minutes, de secondes peut-être. Je vais mourir. Le gynécologue d’Yvan m’a charcuté pour extraire de mes entrailles ce morceau de chair qui aurait pu devenir la honte d’une famille « sans taches ». Il avait fait tout son possible, selon ses dires, pour que les choses se passent sans danger. Yvan m’avait choisi un chemin pavé vers l’enfer et je l’avais finalement accepté.

Le sentier en escalier, j’aime l’appeler l’escalier serpent, me causa un tel vertige la première fois que je le pris que je dus m’arrêter alors, m’appuyer sur l’épaule de mon frère qui, me voyant tituber, comprit que j’étais en proie à un malaise. Il me soutint vite pour me faire asseoir sur le muret d’une maisonnette où une femme à la chevelure déjà blanchie repassait des vêtements en utilisant un ancien fer dont le charbon incandescent laissait échapper des étincelles quand elle soufflait dessus. Elle se dépêcha de laisser son ouvrage pour aller chercher un verre d’eau fraîche et une bouteille d’alcool de canne. Elle me fit boire tout en me tamponnant le front et les tempes avec un tissu imbibé d’alcool. « Est-elle enceinte ? demanda-t-elle à mon frère. Il y a des filles si souvent en chaleur qu’elles oublient de se protéger. » Mon frère lui lança un regard si courroucé qu’elle battit en retraite rapidement après avoir expliqué qu ’elle avait trois jeunes filles à charge, chacune d’un père différent, qui lui donnaient tant de fil à retordre qu’elles étaient responsables de ses cheveux blancs qui auraient pu encore patienter quelques années. C’est ainsi que nous fîmes connaissance de madame Dulciné le jour même où un ami de la cousine de notre mère à Port-au-Prince nous emmenait voir une chambrette dans ce bidonville qui p ortait le curieux nom de Paradi parce que, nous expliqua celui qui nous guidait, il fallait cheminer vers le ciel pour y accéder. Estevèl fit immédiatement affaire. Nous avions passé la journée à chercher un l ogis et ni Estevèl ni moi, qui venais d’être en proie à ce malaise en montant l’escalier serpent, n’auraient eu la force de continuer à déambuler dans l’enfer de crasse et de béton de la ville. Le prix de la chambrette était acceptable. L’accès était certes difficile, mais nous n’avions pas le choix.

 

Je restai un mois à Paradi sans descendre en ville, cloîtrée dans la chambrette qui nous servait de logis. Estevèl m’avait conseillé de ne pas sortir, le temps qu’il trouve du travail et reconnaisse bien les l ieux. « Comprends bien, petite sœur. Je suis responsable de toi. J’ai d e grandes ambitions te concernant. » C’était la première fois qu’il parlait de ses ambitions à mon endroit. Comme je voulus en savoir plus, il m’expliqua que je devais aller à nouveau à l’école. « Sœur Marie-Francine avait raison quand elle disait que tu pouvais aller loin. Je ne connais pas de gens comme toi qui lisent tous ces livres. » En prononçant « ces livres », il avait tendu son index vers ceux que j’avais apportés, livres rangés sommairement sur une p etite étagère. « Tu es belle et intelligente, petite sœur. Si tu gardes la tête sur les épaules, un jour, tu vengeras notre père. Je serai le bras et toi la tête. » Je ne comprenais pas trop bien. C’était la première fois que mon frère tenait de tels propos où l’on sentait sa colère, sa hargne contre ceux qui avaient détruit notre père. Il avait parlé de vengeance. Cela me fit peur. Je ne parvenais pas à imaginer Estevèl se livrant à un acte de violence, fût-il pour me protéger.

Je passai donc mes jours à relire les livres que m’avait offerts s œur Marie-Francine. Je sortais uniquement le matin très tôt avec Estevèl chercher de l’eau que nous devions transporter dans des bidons suspendus à une perche sur une épaule. Le sentier était si étroit que la perche ne pouvait être que parallèle au chemin. On trouvait l’eau à une fontaine construite par une ONG quatre cents mètres plus bas. Il fallait presque se battre pour avoir accès aux robinets. Estevèl se lia d’amitié avec un homme à la stature imposante, aux biceps tatoués, qui s’était improvisé responsable de la sécurité dans le périmètre de la fontaine. Moyennant quelques gourdes chaque semaine, il nous facilitait l’accès à l’eau. Mais plus que les gourdes de mon frère, c’était certainement moi qui l’intéressais. Il me dévorait des yeux. Je compris que je devais à tout prix éviter de me retrouver seule avec ce personnage en tout lieu où il pourrait, à l’abri des regards, m’imposer sa loi. Nous apprîmes assez rapidement qu’il planifiait le désordre autour de la fontaine afin d’en rendre l’accès difficile. Cela lui permettait de monnayer ses services.

Notre chambrette à Paradi avait deux fenêtres. Quand je les ouvris p our la première fois après avoir allumé la lampe à kérosène que nous venions d’acheter, je crus que la brise assassine de flamme allait s’engouffrer dans la pièce. Mais je reçus par l’une des fenêtres dont les battants ne s’ouvraient que sur l’intérieur une bouffée de chaleur mêlée d’une odeur de ciment frais, d’ordures, d’urines et d’excréments. Cette fenêtre donnait sur le mur de la construction voisine. Entre les deux bâtisses il restait un corridor où les habitants du voisinage avaient lancé des déchets de toutes sortes contenus d ans des sacs en plastique éventrés par les rats et les chiens. Ce fut l a première et la dernière fois que j’ouvris cette fenêtre, en espérant que l’odeur de cette décharge ne s’infiltrerait pas dans ce seul lieu qui était à nous désormais. Je me dis qu’un jour, en plein Paradi, nous risquions d’être emportés par une grande vague d’ordures. Je me demandais ce qui serait mieux. Mourir écrasée sous les décombres pendant un tremblement de terre, comme dans ce cauchemar que je faisais si souvent, ou être emportée par une vague d’ordures ?

Si je n’avais pas la mer de mon frère à Paradi, si la brise hurlant aux fenêtres m’était interdite, j’avais, la nuit, le spectacle des îlots de lumière immobiles dans la mer des ténèbres de la ville. C’était curieux, cette sensation de liberté que procurait le regard du haut de la montagne alors que je me trouvais engluée dans la promiscuité et l’enfer de Paradi. Vu d’en bas, Paradi était un chancre, un non-lieu, un cimetière de vivants, une cité-dortoir pour parias fuyant la province à la recherche d’un mieux-être devenu illusoire dans cette capitale. D’en bas, on ne percevait que ce manteau lépreux de béton et de tôles qui avait tondu la verdure sur la montagne. Mais d’en h aut, face à la ville, on était en proie à une sensation à la fois de légèreté et de puissance. Le fait d’embrasser du regard la magnificence trompeuse de la ville vue de loin incitait aux rêves de conquête et de réussite les plus démentiels. Était-ce pour cela qu’Estevèl avait tenu de tels propos ayant trait à son désir de venger notre père ? Comment allait-il s’attaquer à des gens aussi puissants, qui nous noyaient chaque jour un peu plus dans le pus de leur tur pitude et de leur malhonnêteté ? Son vertige en haut de Paradi était-il responsable de sa manière de surévaluer les possibilités de sa petite paysanne de sœur ? Croyait-il que je pouvais, en raison de mes bonnes dispositions scolaires et de ma passion pour la lecture, attein dre les sommets de ce monde, que nous commencions à d écouvrir très différent de la perception que nous en avions depuis notre village ?

 

Estevèl me parlait peu de ses activités en ville. Par bribes, j’appris que la cousine de notre mère l’avait présenté à une amie commer çante tenant une boutique de denrées alimentaires dans le voisinage du grand marché central. Estevèl avait pensé à vendre de l’eau de boisson dans les rues de Port-au-Prince. Des milliers de chauffeurs de taxi, de tap-tap, d’autobus, de moto s’éreintaient chaque jour dans les embouteillages, constamment en passe de succomber aux assauts combinés de la chaleur, de la poussière et des odeurs de l’essence de mauvaise qualité qui parvenait au pays dans le cadre d’accords dits préférentiels. Estevèl achetait à crédit chez l’amie de la cousine de notre mère de l’eau traitée en sachets plastique qu’il vendait sur le principal boulevard de la capitale. Il se p rocurait des paquets de soixante sachets à quarante gourdes qu’il détaillait, avec un bénéfice final de vingt gourdes. Les autres vendeurs d’eau déjà installés tout le long du boulevard voulurent le dissuader d’établir son commerce, tout d’abord verbalement, puis physiquement. Estevèl revint chez nous avec l’arcade sourcilière fendue. Je dus l’accompagner à un centre de santé tenu par une ONG étrangère, où il eut droit à plusieurs points de suture. Une autre f ois, il fut attaqué au couteau. Il ne dut la vie sauve qu’à l’intervention miraculeuse de deux policiers qui passaient devant le corridor où les voyous l’avaient traîné de force. Mon frère avait l’habitude de vendre à ces policiers des sachets d’eau. Les intimidations contre lui prirent fin après qu’on eut retrouvé ses deux principaux agresseurs morts, noyés une nuit sur une place publique en plein centre-ville, alors qu’il n’y avait aucun bassin, aucune piscine, aucune fontaine dans les environs. Il n’y avait pas de torrent , pas de rivière dans les parages. Les corps n’avaient pas séjourné dans les égouts. Il n’avait pas plu. La mer se trouvait à plusieurs kilomètres de là, mais on découvrit les corps boursouflés d’eau de mer, dans un sable humide mêlé d’ulves, de coquillages et d’euplectelles. Les cadavres avaient été la proie des prédateurs marins, comme en témoignaient de nombreuses morsures aux jambes, aux bras et au visage. La police émit l’hypothèse qu’on avait retiré les cadavres de la mer pour venir les exposer à la vue des c hrétiens vivants, selon un rituel ayant à voir avec la sorcellerie. Mais n’importe quel observateur pouvait conclure qu’aucune de ces explications ne tenait la route. L’affaire sombra bien vite dans l’oubli après avoir fait travailler la rumeur publique à plein régime pendant une semaine. Estevèl put continuer son commerce sans être jamais plus inquiété, tout le monde le traitant désormais avec un respect frisant la peur.

Un après-midi, sur le coup de deux heures, on frappa à la porte. Estevèl était parti travailler. Je préparais sur le petit réchaud à kérosène que nous possédions du riz avec des haricots noirs, la seule nourriture que nous pouvions nous permettre, encore que ce ne fût pas tous les jours. J’allai ouvrir sans crainte. À Paradi, les cas de vols ou d’agressions étaient rares. Comment un malfaiteur aurait-il pu s’échapper dans cette fourmilière où l’unique voie d’accès était l’escalier serpent ? Le haut de la montagne était barricadé par des murs munis de barbelés et de tessons de bouteille qui protégeaient les demeures de riches bourgeois et de missions diplomatiques. Celui qui s’aviserait de toucher, ici, à un cheveu d’un habitant de Paradi n’aurait même pas la chance de se retrouver dans une cellule de commissariat pour monnayer sa liberté. Son corps, décapité, disparaîtrait dans un de ces ravins qui naissaient de la montagne p our aller jeter le pus de cette terre dans la baie. Sur le pas de la p orte, je vis madame Dulciné. La grosse femme tenait sur un plateau en aluminium un large bol en plastique couvert avec soin d’un napperon blanc. Une odeur appétissante de bouillon de légumes chatouilla mes narines.

— On ne peut pas être voisines, Hérodiane, sans que je vienne te rendre visite. Estevèl passe toujours prendre un café chez moi le matin en allant travailler.

Je ne savais rien de cette habitude de mon frère. Il ne manifestait j amais d’intérêt pour cette boisson responsable des fureurs de notre père quand, le matin, on ne l’avait pas préparée à son goût, c’est-à-dire très forte avec beaucoup de sucre. J’ajustai mon corsage, saluai madame Dulciné et l’invitai à entrer. Une invitation de pure forme. Elle avait déjà pris possession des lieux. Je lui désignai l’unique chaise de la chambre. D’autorité, elle s’assit sur le lit.

— Je vois que vous êtes bien installés, dit-elle en inspectant notre c hambrette, le nez retroussé, dédaigneuse. Je suis certaine que tu sauras bien vite te débrouiller, Hérodiane. Les filles, ici, belles comme toi, ont plus de possibilités que les hommes. Tiens ! Voici ce que je t’ai apporté.

Elle retira le napperon du bol, dévoilant le bouillon de légumes que j e devinais. Un morceau de viande flottait à côté de deux bananes jaunes et dodues. Je sentis une crampe à l’estomac. Cela faisait des mois que nous nous nourrissions sommairement. Je pris avidement le bol. Madame Dulciné avait pensé à apporter des couverts. Je me mis à manger sans rien dire. Je sentais le regard de madame Dulciné peser sur mes épaules.

— Ma fille, Marie-Édith, vient de trouver un homme intéressant, d it-elle avec un soupir qui devait traduire sa satisfaction. Cela fait d es mois que je me tue à lui expliquer qu’une femme, chez nous, se doit de secouer la calebasse de la vie. Il est inspecteur à la direction générale des impôts. Jésus est grand ! Amen !

Comme je ne répondais pas, intéressée seulement que j’étais au bouillon, elle continua :

— C’est la seule de mes filles qui me donne du fil à retordre. Les deux autres, Irène et Chantal, ne reviennent jamais, le soir, à la maison, sans apporter de l’argent ou de quoi manger. Elles comprennent bien les impératifs de la vie. Puis-je te poser une question, Hérodiane ?

Je la regardai sans rien dire. Je pensai seulement alors à laisser du bouillon à Estevèl.

— Avant, permets-moi de te dire que tu aurais pu être ma fille. Mais j’aurais dû trouver un bel homme pour avoir une aussi jolie fille que toi. Je n’ai rencontré que ces trois malandrins qui m’ont en grossée.

— Merci, arrivai-je à dire, une soudaine douleur me crispant l’estomac.

— Tu as un frère admirable. Mais comptes-tu laisser ta jeunesse, ta beauté flétrir à Paradi ?

Elle aurait pu ajouter : « Alors qu’avec ta beauté, tant d’hommes payeraient cher pour t’avoir dans leur lit. »

— Mon frère veut que j’aille à l’école, lui dis-je.

— À l’école ! s’exclama madame Dulciné en retroussant à nouveau le nez et en me regardant comme si j’avais chuté du ciel.

Elle laissa tomber ses bras sur ses hanches dans un geste d’intense découragement.

— De toute manière, l’école sera mieux que de rester ici à Paradi. Tu seras sous les yeux des hommes. Mais évite ces jeunes qui écoutent ces chansons où on jappe comme des chiens. Ils vont t ’envoyer en l’air pour du vent. Un homme doit rapporter de l’argent sinon il est aussi utile… qu’un pet !

Elle se leva du lit qui émit un grincement, comme d’être soulagé du poids de madame Dulciné. Cette dernière était si corpulente qu’on se demandait si elle n’empruntait pas un passage secret pour accéder à Paradi et en sortir, car il était apparemment impossible qu’elle emprunte l’escalier serpent si étroit, si escarpé, où le moindre faux pas pouvait causer une chute dangereuse.

— Dimanche soir, Marie-Édith invite l’inspecteur. Il y aura à manger, de la bière, du rhum et de la musique. Viens avec ton frère. Tu feras la connaissance de mes filles.

Elle déposa un baiser sonore sur chacune de mes joues.

— Garde le plateau, le bol et le couvert. Tu les rapporteras dimanche.

Elle s’en alla, prenant soin de refermer elle-même la porte. Je continuai à boire le bouillon jusqu’à ce que je sente une odeur de brûlé. J’avais oublié le riz et les haricots sur le feu.

 

Le lendemain de la visite de madame Dulciné, mon frère partit travailler à l’heure habituelle, mais revint à la mi-journée, alors que j’étais plongée dans La Révoltée de Guy des Cars que je lisais pour la nième fois. « Habille-toi ! Prends tes papiers et tes carnets scolaires. Je t’emmène t’inscrire dans un collège », me dit-il d’un ton péremptoire. Il avait parlé en adoptant, sans s’en rendre compte, la voix et l’attitude de notre père. Je passai une longue jupe noire, puis enfilai un chemisier blanc. Je nouai au cou un foulard gris. Je me v oulais austère pour attirer le moins possible les regards masculins. Mon frère m’examina avec un regard satisfait. « Tu es très bien ainsi, petite sœur. N’oublie aucun de tes papiers. » Il paraissait très excité. Je récupérai mes documents que je glissai dans une enveloppe en plastique, puis nous quittâmes notre logis. Pendant que nous descendions, avec précaution, l’escalier serpent de Paradi, je regardais, fascinée encore une fois, ces centaines d’habitations entremêlées sur le flanc de la montagne, les toits de tôle et de béton réverbérant crûment les rayons du soleil de midi. On aurait dit que la montagne s’était dotée d’une carapace dont la toiture de chaque habitation était une écaille. Une carapace bien fragile pour le jour où la terre se mettrait à trembler, où une pluie diluvienne viendrait à rendre le sol incapable de soutenir cette masse monstrueuse. Avant que l’escalier n’aille plonger dans le ravin, que nous prenions le sentier de rochers qui nous mènerait au corridor aboutissant à la route, je demandai à Estevèl dans quel collège il comptait m’inscrire et avec quel argent il parviendrait à payer les frais d’inscription et les mensualités. Il n’avait à ma connaissance aucune relation lui permettant de me trouver une place dans ces écoles publiques où les responsables, souvent, monnayaient l’accès au prix fort. À ce moment , pour la première fois peut-être, je questionnai l’ascendance qu ’Estevèl avait sur moi. Certes, c’était mon grand frère. Il m’avait sauvé la vie quand Ti-Tanbou qui, dans nos jeux d’enfants, prétendait m’aimer, avait fui avec ses autres camarades, me laissant me noyer dans la mer de Saint-Jean. Quand la lune avait commencé à rythmer ma vie, il avait été le premier à le savoir. Il avait été le seul à toucher mon sang, ce que ma mère n’avait jamais fait. Mais cela n’expliquait pas pourquoi je lui obéissais toujours, comme en état d’hypnose. Il suffisait qu’il m’adresse la parole pour que, sur-le-c hamp, je sois dépouillée de toute volonté. En le regardant marcher devant moi, de son pas souple, félin, qui avait, je ne sais pourquoi, à voir avec la chevauchée des vagues dans la crique de mon village, je compris qu’il se dégageait de mon frère un fluide ayant la propriété de diluer vos angoisses, vos peurs, vos réticences dans une onde de sérénité . C’était à la fois bienfaisant et inquiétant. Inquiétant parce que personne n’aime se rendre compte qu’il est sous la dépendance psychologique de quelqu’un sans avoir la possibilité de se défaire de cette influence même quand il en a la volonté. Sur le coup, j’aurais voulu lui dire : « Je ne vais nulle part. J’en ai assez que tu décides constamment pour moi, même si tu as juré, sur le lit de mort de notre mère, de me protéger. De me protéger seulement ! Pas de prendre la barre de la barque de ma vie. » Les mots de madame Dulciné me revinrent à la mémoire. Ce devait être vrai que j’étais belle, attirante. L’homme aux biceps tatoués me le faisait sentir régulièrement quand j’allais avec Estevèl à la fontaine publique. Est-ce que les choix de mon frère me permettraient de profiter de ma beauté et de ma jeunesse dans cette ville où les fleurs étaient plus qu’éphémères, où le destin ne dévoilait sa face de lumière qu’aux adorateurs des ténèbres ?

Je ne dis rien à Estevèl, mes pensées diluées à nouveau dans la ma gie de son aura marine. Nous atteignîmes la rue en utilisant le corridor jonché d’ordures, de bouteilles en plastique baignant dans l’urine de ceux qui profitaient de la configuration des lieux pour se soulager la vessie, corridor que le hasard seul avait tracé entre les murs d’un temple adventiste et d’une maison de jeu. Une auto attendait Estevèl. Une vieille voiture aux jantes nickelées, peinte d’un jaune criard. Estevèl m’ouvrit la portière arrière en me disant de m’installer, ce que je fis. Il prit place à côté du chauffeur.

— Je te présente monsieur Wilson, me dit Estevèl. Monsieur W ilson, voici Hérodiane, ma sœur.

Je saluai de la tête en lançant un bonjour à peine audible, un bonjour scrutateur, interrogatif. L’homme au volant ne tourna pas la tête vers moi. Il m’examinait dans le rétroviseur. Je me déplaçai pour ne pas être dans le champ du miroir, mais il en modifia l’angle pour continuer à m’observer. Cela ne me plut pas. Bien qu’assis, je le devinai de haute taille. Il était de teint clair, mince, les cheveux dégarnis laissant voir une calvitie avancée. Il portait avec élégance une chemise de flanelle blanche, un jean maculé de peinture. « Un artiste peintre, pensai-je. Où Estevèl a-t-il déniché un individu p areil ? » Il devait avoir dans les cinquante ans. Il les assumait bien.

— Je suis artiste peintre, Hérodiane, dit-il, comme s’il avait lancé un tentacule dans mon esprit. Je prépare actuellement une exposition de mes tableaux à New York.

— Monsieur Wilson est un ami personnel du directeur d’un collège, expliqua fièrement Estevèl. Grâce à lui, tu devrais aller à l’école dès la semaine prochaine.

— Hérodiane ! Dites à Estevèl de cesser de me donner du monsieur à tout bout de champ. Je crois que mon âge et ma belle calvitie lui inspirent trop de respect.

Je gardai le silence. Mes regards toujours interrogateurs allaient de monsieur Wilson à Estevèl.

 

Ce fut ainsi que je commençai à fréquenter le collège de la Résurrection à Pétion-Ville, étonnée que la résurrection me suive ainsi à la trace, du bord de la mer de Saint-Jean aux hauteurs gangrenées de cette cité dont la réputation bourgeoise n’était plus qu’un lointain mythe, depuis que les migrations effrénées avaient permis la colonisation sauvage des montagnes, des rues et des trottoirs. La première semaine, j’allai en civil, ne disposant pas encore d’argent pour me payer la confection de l’uniforme du collège, jupe grise, chemisier blanc, cravate rouge. Quand je voulus savoir, encore une fois, comment Estevèl allait obtenir l’argent me permettant de suivre les cours dans cet établissement bien tenu, ne ressemblant en rien à ces écoles gérées par des affairistes dans l’indifférence complète des autorités, mon frère balaya mes inquiétudes d’un revers de main en me lançant d’un ton à la fois fatigué et exaspéré : « Je suis responsable de toi, Hérodiane. Je ne fais qu’obéir à la volonté de notre mère. » Deux semaines plus tard, il m’emmenait chez un maître tailleur qui prit mes mensurations pour me con fectionner en l’espace de trois jours un jeu de quatre uni formes. Le maître tailleur qui, lui aussi, était un ami de monsieur Wilson, me félicita tout au long des essayages pour l’amour que mon frère me portait. « C’est une bénédiction du ciel d’avoir un tel frère, mademoiselle. Le sens de la famille se perd aujourd’hui. » Ce qui me gêna chez lui, ce fut sa totale indifférence envers ma féminité pendant qu’il papillonnait autour de moi, avec une grâce de danseur de ballet, son mètre à la main, ses mains effleurant, sans trouble, mes é paules, mes seins, mes hanches.

Je passai ainsi mon temps entre le collège de la Résurrection, notre chambrette à Paradi et la maison de madame Dulciné où je pris l’habitude de me rendre quand mes études et mes lectures me l aissaient du temps libre. Je n’avais pas encore d’amies au collège, car les filles m’avaient immédiatement regardée de travers, voyant en moi une rivale de taille dans l’intérêt que leur portaient les garçons. Ces derniers me manifestèrent une hostilité ouverte dès qu’ils se rendirent compte que leurs avances grossières se heurtaient à mes refus fermes, souvent narquois. Leur manque de manières était pitoyable. La plupart de ces garçons étaient de familles plus ou moins aisées. Devinant mon origine sociale, bien que ma mise n’eût rien à envier à celle des autres filles du collège, ils pensaient que je tomberais facilement dans leurs bras. Ce n’était pas que je n’eusse nulle envie d’une relation amoureuse. J’allais avoir dix-sept ans. La plupart des filles, à cet âge, je le comprendrais un peu plus tard, avaient connu un homme, malheureusement dans des conditions qui les avaient traumatisées et qui faisaient qu’elles allaient intérioriser un certain dégoût de l’amour physique le restant de leur vie. Moi, mes lectures, mes conversations avec sœur Marie-Francine et peut-être, ses propos pour me rassurer après les paroles h orribles de sœur Jérémie m’avaient en quelque sorte protégée. Je rêvais toujours d’un prince charmant, d’un homme beau et jeune, de préférence blanc ou à défaut de teint clair, avec des yeux bleus, qui arriverait sur son beau cheval ou dans sa voiture de luxe. Ce rêve persistait malgré le panorama sinueux et escarpé de ma vie au quotidien. Certaines filles, comme celles de madame Dulciné — Chantal, Irène et Marie-Édith —, tentaient de tirer parti immédiatement de la faiblesse et de la bêtise des hommes. Il fallait dire aussi que madame Dulciné ne laissait pas à ses filles d’autre choix. Elles devaient justifier leur présence sous son toit par l’argent qu’elles rapportaient à la maison. Trouver un emploi était difficile. Elles se prostituaient donc en marchandant leurs charmes.

Ce fut avec Marie-Édith, la plus jeune des filles de madame Dulciné, que je me liai d’amitié l’après-midi où elle donna un dîner p our cet inspecteur de la direction générale des impôts qu’elle avait réussi à prendre dans ses filets, au grand plaisir de sa mère. Mais l’inspecteur n’arrivait pas. Le riz aux champignons, le poulet aux légumes, le gratin de macaronis, préparés par Marie-Édith avec ce qui restait de l’argent soutiré à sa prise, madame Dulciné s’en étant accaparé la plus grande partie, attendaient sur la grande table, recouverte d’une nappe blanche immaculée, placée au milieu du p etit salon. Quand il fut certain que le principal intéressé ne se p résenterait pas, les sœurs de Marie-Édith, madame Dulciné et le voisinage s’empiffrèrent rageusement en se moquant de l’abandonnée. Cette dernière, en larmes, se réfugia dans l’unique chambre qu’elle occupait avec sa mère et ses deux sœurs. Il n’y eut que moi qui vins lui tenir compagnie pour tenter de la consoler.

— Il a dû avoir un empêchement, Marie-Édith, la rassurai-je. Cela peut arriver.

— Je savais que cela tournerait mal, gémit Marie-Édith. C’est la f aute de ma mère, tout cela.

— Pourquoi dis-tu cela ?

Elle respirait avec difficulté. Je craignis qu’elle fasse une crise d’asthme.

— Ma mère n’accepte pas que nous revenions à la maison en fin de journée sans argent. C’est une véritable mère maquerelle. Excuse-moi si je parle ainsi d’elle, mais c’est la vérité. Elle menace constamment de nous mettre à la porte. Mes sœurs arrivent à se débrouiller, Hérodiane. Elles rencontrent des hommes et c’est relativement facile pour elles de les manipuler. Moi, je ne peux pas.

Si madame Dulciné ne m’avait pas donné ouvertement des conseils en ce sens, cela était dû au fait qu’elle avait vu en Estevèl et en moi des êtres d’une autre trempe, désireux de tirer de la vie, avec dignité, la sève nécessaire à leur existence. Mais elle n’avait jamais ménagé ses allusions dévastatrices, ses retroussements de nez dédaigneux qui étaient presque sa marque de fabrique quand, devant elle et ses filles, je manifestais ma satisfaction de fréquenter une bonne école, ma joie, enfin, après plusieurs mois, d’avoir accès à une bibliothèque où je pouvais emprunter des livres, les emporter chez moi pour partir en randonnée dans des lieux inconnus, rencontrer de nouveaux personnages, partager des émotions, toutes ces choses qui me permettaient de m’extraire quelques heures de la ruche putride de Paradi.

— Souvent, je suis obligée de me réfugier chez ma marraine, Hérodiane. Elle, au moins, me comprend. Je voudrais une autre vie. Avoir un homme à moi. Une famille. Être une femme normale. Pourquoi nous, parce que nous habitons Paradi, ne pouvons-nous pas être comme les autres ?

C’était curieux comment elle disait « comme les autres ». Je serrai Marie-Édith contre moi. J’allai nous prendre deux bières. Madame Dulciné, ses filles et le voisinage avaient dévasté la table. Il ne restait que les plateaux vides, visités par des grappes de mouches. Quelqu’un avait apporté un appareil stéréophonique pour faire jouer un ra p de Barikad*. Je revins auprès de Marie-Édith. Je lui tendis sa b ière.

— Bois, lui dis-je. Ton homme viendra.

— Non… Au fond de moi, je savais qu’il voulait seulement coucher avec moi. Je me leurrais. Tout cela à cause de la peur de déplaire à ma mère, d’endurer les moqueries de mes sœurs. Je sais qu’elles ne supportent pas le fait que je sois différente.

— Tu as ta marraine.

— Elle ne pourra pas me loger chez elle de manière permanente. Pour quelques jours seulement. Et après ?

Je ne savais quoi lui répondre. Il y avait de la colère en moi. De la colère et de l’impuissance. De me retrouver ici à Paradi parce qu’un sénateur forban avait dépouillé mon père. De comprendre cette jeune fille qui avait mon âge et qui, pour toute perspective, n’avait à l’horizon que la prostitution déguisée. À Paradi, l’espoir battait ses ailes à l’envers.

 

Les images jouent à la marelle sur l’échiquier de mes souvenirs. Elles sautent, trébuchent, s’arrêtent, virevoltent, hésitent, le temps que j’en immobilise quelques-unes entre deux temps morts dans les ondes de douleur qui fusent dans tous mes nerfs. Estevèl est parti depuis quelques minutes ou quelques secondes ? Impossible à savoir. Pas depuis quelques heures. Ce serait l’aube. J’aurais enten du les imprécations hystériques des évangélistes annonçant du haut de Paradi que Jésus revient bientôt et qu’il est temps pour nous de faire nos valises, les chants vacillants des coqs à la veille de rendre leur tablier dans ce pays où il n’y a plus de frontières entre le j our et la nuit, la chute précipitée sur les toits des engagés* n’ayant pas vu l’approche discrète du soleil et la montée diffuse du brouhaha de la ruche qu’est Paradi.

 

Je me vois, un soir, revenir du collège. J’étais passée voir Marie-Édith chez madame Dulciné. Je me plaisais en sa compagnie, même si sa mère me lançait des regards courroucés comme si je constituais pour sa fille une source de mauvais conseils, une f réquentation peu recommandable. C’était quelques semaines après que l’inspecteur des impôts avait fait défection, laissant Marie-Édith en butte aux quolibets de ses sœurs et aux menaces de sa mère. Je lui racontais des histoires que j’avais lues dans mes livres. Je les enjolivais avec une facilité qui fit dire à mon amie que j’avais des talents d’écrivain. Cela me fit rire. Moi, Hérodiane Palus, petite p aysanne de Saint-Jean, écrire des livres comme ceux qui me plaisaient tant depuis que sœur Marie-Francine m’avait ouvert les portes de sa bibliothèque ! Voici un rêve beaucoup plus irréalisable que celui de me voir emmenée loin de Saint-Jean, loin de Paradi, par un prince à la peau blanche et aux yeux bleus.

Je quittai Marie-Édith en réfléchissant toutefois à ce qu’elle m’avait dit. Je n’avais jamais pensé à écrire moi-même des histoires. Mes rédactions françaises étaient, je me le rappelais, toujours lues en classe par sœur Marie-Francine qui les donnait en exemple à mes camarades. La religieuse s’étonnait toujours du fait qu’à mon âge je manifestais autant de talent pour l’écriture. Mais qu’avais-je vécu p our me lancer maintenant dans cet exercice si difficile qui devenait tou jours un regard sur sa propre vie, sur sa propre expérience ? Même le sentiment fondateur de la création, je ne l’avais jamais connu encore. L’amour ! Je ne m’étais jamais livrée encore à la fureur d’un désir masculin. Je ne connaissais rien du sexe. Le seul homme de ma vie était mon frère Estevèl.

J’arrivai devant notre logis sans m’en rendre compte, plongée que j’étais dans mes pensées. J’essayai en vain d’ouvrir la porte. J’avais b ien la clef, mais inexplicablement, elle ne parvenait pas à jouer d ans la serrure. Me parvint alors le bruissement discret de la mer quand elle met une sourdine à sa colère écumeuse au petit matin pour étaler l’ondulation de sa toison bleutée jusqu’aux confins de l’horizon. Ce bruissement n’avait certainement pas quitté la baie, survolé le chaos sonore de la ville, comme chaussé de bottes magiques, pour me parvenir ainsi avec une telle netteté, avec son parfum d’algues et de sel marin. Des embruns me fouettaient le v isage. Tout cela semblait s’extraire d’une manière surprenante de notre chambre. Je frappai à la porte sans obtenir de réponse. Je devinais qu’Estevèl était à l’intérieur. Lui seul était capable de provoquer ces phénomènes, comme si autour de lui gravitait un monde invisible d’eau qui ne se manifestait que dans l’absence des corps et des âmes. L’unique fenêtre donnant sur l’extérieur était éclairée. Je traînai jusqu’en dessous deux blocs que je pris près d’un tas de sable. Je me hissai dessus pour avoir vue sur ce qui se passait. J’effectuai un saut vertigineux à travers des colonnes de nuages qui ressemblaient à des murailles de palais oubliés dans la nuit des temps, avant de survoler le bleu émeraude d’une mer d’où émergeait une grappe d’îlots dont la verdure ne laissait jamais entrevoir ni montagnes, ni plaines, ni champs, ni plages. On aurait dit les chevelures de géants plongés dans l’eau, géants qui, d’un moment à l’autre, pourraient se lever, s’étirer, allonger les mains v ers le ciel pour m’attraper tel un vulgaire volatile. Je vis des créatures d’eau, des femmes à la chevelure d’écume, peut-être était-ce les Néréides, car elles devaient être bien cinquante, montées dans un immense vaisseau au bois cousu d’or, auquel était fixé à la proue un bucentaure. Au-devant du navire, le noir et le jaune des zébrures des zancles traçaient comme des rails sur la mer que survolaient en sauts rapides des dauphins argentés. Je perdis de l’altitude pour contempler des rochers massifs et gigantesques qui p rotégeaient des plages dont le sable noir ne semblait jamais avoir été foulé par un pied humain. J’aperçus Estevèl debout, enfoncé dans l’eau jusqu’à la taille. Il ne faisait rien sinon taper la mer de la main droite, puis de la main gauche, si concentré qu’on sentait bien que ce geste n’avait rien d’anodin. On aurait dit que la surface calme de la mer était devenue une peau de tambour. Ses mains, en l’effleurant ainsi, déclenchaient à chaque fois des vibrations dont l’ensemble d evait constituer un message dont il savait seul la teneur. Mais je n’entendais rien, à part le bruissement des vagues et le chant de la brise dans le couvert végétal de l’îlot. Cette illusion dura jusqu’au moment où une main me toucha l’épaule du haut des deux blocs. Surprise, croyant avoir affaire à mon frère, je sautai de mon perchoir pour me retrouver en face d’un beau vieillard, la taille trop courte pour avoir pu ainsi m’atteindre à l’épaule. Il était vêtu d’une vareuse bleue, d’un pantalon de même couleur. La pipe à sa bouche ressemblait plus à un leurre qu’à un instrument devant lui permettre de jouir des plaisirs du tabac.

— Cela ne se fait pas, mademoiselle, dit-il arborant un malicieux sourire.

Puis il s’évanouit dans la nuit sans que mon émoi me donne le temps de répliquer quoi que ce soit. La porte de la chambrette s’ouvrit alors. J’aurais dû voir une masse d’eau s’échapper par l’ouverture pour déferler sur Paradi, entraînant, dans un furieux tourbillon, le pus de la cité jusqu’à la mer.

— Je ne t’avais pas entendue qui frappais, me dit tout simplement Estevèl. Je t’attendais. Tu étais où ?

— Chez madame Dulciné, lui répondis-je. Que faisais-tu ?

— Je dormais, dit-il trop rapidement pour que ce soit la vérité.

J’entrai. Je déposai mes livres sur la table. La pièce avait une odeur fraîche d’algues et de sel. Elle résonnait encore des c laquements des vagues sur les rochers.

— Tu n’as pas fait le ménage, lui fis-je remarquer.

— Le ménage ! répéta Estevèl, interloqué.

— La mer. Elle est toujours là. Je l’entends.

Sans rien dire, il s’allongea sur sa natte et tira à lui sa couverture.

— Il y a de quoi manger sur l’étagère. Monsieur Wilson est revenu de New York. Nous sommes allés au restaurant. Il a voulu que je t ’apporte un plat de poulet.

— Merci, Estevèl, lui répondis-je. J’oubliais. J’ai vu ton ami.

— Qui ?

— Le vieillard que tu disais avoir vu en rêve.

Il s’était endormi. Sa perte de conscience réduisit au silence les échos de la mer qui persistaient.

 

Estevèl reviendra avant d’arriver chez Yvan. Comment fera-t-il de toute manière pour atteindre à cette heure la villa des Guéras ? Il n’a pas d’argent pour payer un taxi-moto. Dans le cas où il trouverait un ami qui accepte, à crédit, de l’emmener, il lui faudrait prendre seul à p ied la route privée qui monte la colline en spirale. Devant la villa d es Guéras, des vigiles montent une garde permanente. Jamais mon frère ne parviendra à joindre Yvan. Ce dernier appellera forcément avant qu’Estevèl n’arrive au bas de Paradi. En dépit de tout, je ne p eux accepter l’idée qu’Yvan ne le fera pas. Mon frère sera alors obligé de remonter l’escalier serpent pour m’aider à me relever de mon lit et m’emmener jusqu’à la Jeep d’Yvan. Il lui faudra demander l’aide du voisinage, car il ne pourra pas, seul, me porter par cet étroit sentier. Ce sera pour moi une expérience honteuse, frustrante que de me voir soulevée, transportée par toutes ces mains, telle une impotente, tel un paquet de linge sale. Je n’ai jamais voulu qu’Yvan v ienne à Paradi. Lui n’en a jamais manifesté le désir. Pour prévenir toute demande de sa part en ce sens, j’ai toujours prétendu que ce n’était pas un endroit sûr pour quelqu’un comme lui. Un jeune et beau mulâtre qu’on devinait immédiatement fortuné allait attirer l’attention à Paradi. Avec la frustration bien compréhensible des gens, on pouvait s’attendre à toutes les provocations. Ce qui était pour moi intolérable, c’était qu’il voie, de ses yeux, le lieu où je vivais. Je ne lui avais pas caché que je logeais dans ce bidonville suspendu au flanc de la montagne, que j’étais une paysanne ayant quitté son village au bord de la mer au sud-est d’Haïti à cause de sa f amille affamée par la faute d’un sénateur voyou. Je préférais laisser Yvan deviner mes conditions de vie comme si, ainsi, cela protégeait, d’une certaine manière, ma fierté. Je me disais que constater la réalité de ma vie à Paradi pouvait, quelque part, ternir une certaine image qu’il s’était faite de moi. Image d’une jeune fille belle et pauvre, décidée à garder sa dignité, à poursuivre ses études, à trouver sa petite place, même pas au soleil, mais quelque part à l’ombre, juste une petite place pour se construire un lieu, une vie où elle puisse oublier le calvaire de son père dépouillé. Mais c’était peut-être moi qui jonglais avec des chimères. Qu’est-ce que je représentais vraiment pour lui ? Il avait décidé de me faire arracher des entrailles ce petit être innocent de la folie, de la misère, de la crasse de ce monde. Il avait voulu me faire croire que cela était nécessaire pour la consécration de notre relation.

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