Le sang et la mer
Début du texte
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.
Si je me remémore cette soirée maintenant, c’est pour me rendre compte de l’inanité de la tentative d’Estevèl de joindre Yvan pour l’informer de mon état. Je veux me convaincre que, puisqu’il est parti avec mon portable, qu’il recevra un appel d’Yvan répondant à mes messages désespérés. Yvan sait qu’il doit se soucier de moi durant les heures et les jours qui suivent mon interruption de grossesse dans cette clinique où on m’avait pourtant certifié que je n’avais à craindre aucune complication.
Suis-je en train de me leurrer sur mon lit de mort ? Yvan m’a p resque bousculée à mon réveil de l’anesthésie pour que je quitte au plus vite la clinique. « Le médecin a affirmé que tu es en état de regagner ta demeure. Tu dois seulement faire attention à un léger vertige. » Le gynécologue, lui-même, est venu me rassurer. Je ne risquais plus rien. Yvan et une infirmière m’ont emmenée jusqu’à la Jeep. Quelques minutes plus tard, je devais descendre au point où Yvan me déposait d’habitude, à l’entrée de ce corridor entre le temple protestant et la maison de jeu. Cette fois, il aurait dû m’accompagner jusque chez moi. J’aurais refusé certes. Il aurait dû insister, vu mon état. J’aurais accepté alors. Il n’a même pas attendu que je disparaisse dans la pénombre du passage. Il est parti rapidement comme s’il prenait la fuite. C’est en réfléchissant maintenant que je trouve son comportement étrange. « Il s’est débarrassé de toi comme d’un colis devenu trop encombrant », me souffle une voix. Je la contrains rageusement au silence. Sur ce lit où la mort me courtise, je veux encore garder un fragment du rêve des contes de la bibliothèque de sœur Marie-Francine. Je tiens tou jours à mon prince blanc aux yeux bleus qui m’emmènera sur son cheval loin de Saint-Jean, loin de Paradi. Je veux croire à cette vie idyllique qui sera mon présent après avoir surmonté toutes ces embûches, toutes ces difficultés inévitables sur le chemin menant au b onheur.
Quelque chose s’était vraiment cassé entre Estevèl et moi. Nous avions continué le même train-train journalier, mais nous nous parlions très peu. Nous nous adressions la parole seulement pour le strict nécessaire . Je ne lui demandais plus de m’entretenir de son commerce d’eau de boisson, de ses démêlés avec ses concurrents, de toute manière trop prudents pour lui chercher noise, et encore moins de son projet de lancer la vente d’eau en sachets plastique à Paradi. De monsieur Wilson, il n’était plus question entre nous, même si un soir, à son arrivée, Estevèl se mit, à l’aide d’un marteau emprunté dans le voisinage, à enfoncer un clou dans le mur au-dessus de sa natte pour y accrocher un tableau qui le représentait nu, les muscles des fesses magnifiés, sous un voile d’eau de mer et sur un tapis d’algues qui pouvait être aussi une pieuvre dont les tentacules, donnant l’illusion de multiples pénis, caressaient sa peau. Chaque fois qu’il sortait, je recouvrais le tableau avec un tissu épais afin que ne transparaisse rien du motif de l’œuvre. Quand je m’absentais ou que je savais que mon frère allait revenir, je le découvrais en faisant mon possible pour que jamais mon regard ne se pose sur l’univers de monsieur Wilson.
Yvan prit l’habitude de me retrouver à la sortie du collège. Je lui appartenais désormais depuis cette nuit où il m’avait possédée. Je l’attendais, tranquillement adossée au mur du bâtiment, à lire ou g rignoter des pistaches. Mais la plupart du temps, il était là à m’attendre, en écoutant, assis dans sa Jeep, cette musique planante de guitare acoustique qui lui plaisait tant. Madou et Anite m’avaient poussée au début dans les bras d’Yvan. Elles s’étaient moquées de mes premières réticences. Maintenant, elles ne m’adressaient plus la parole et me manifestaient ouvertement leur hostilité. Elles devaient m’envier du fait qu’Yvan ne s’intéressait à aucune d’entre elles. J’appris par un garçon avec qui je partageais mes notes de cours qu’elles ne se gênaient pas pour me traiter de pute avec les autres élèves, allant même jusqu’à prétendre que, petite paysanne, j’étais uniquement sous le charme de la couleur de peau d’Yvan et de sa belle Jeep. Je n’étais plus aux yeux de mes anciennes camarades qu’une pitoyable arriviste, une opportuniste qui profiterait de la première occasion pour se faire engrosser par Yvan, une manière de m’offrir une rente à vie de la part d’un jeune mulâtre f ortuné.
Quand Yvan me récupérait à la sortie des cours, il m’emmenait dans un petit restaurant discret de Pétion-Ville où la pénombre était propice au tête-à-tête amoureux, même quand le soleil au-dehors aveuglait les êtres et les choses. Le serveur, après avoir salué Yvan avec respect, me présentait la carte. N’étant pas trop portée sur les plaisirs de la table, je choisissais toujours de la volaille avec un peu de riz aux haricots. Yvan se contentait d’une bouteille de bière ou de quelques verres de vin rouge. Il parlait très peu, comme à son h abitude. Il s’ingéniait parfois à m’arracher quelques confidences sur ma vie, mon village natal, ma famille, mon enfance. Il évitait d’aborder, pour une raison que j’assimilais à une certaine pudeur, mon quotidien à Paradi. Son regard, toujours, me transperçait, em prisonnait ma volonté pour me laisser sans défense, prête à me livrer à sa convoitise. Il me serrait ensuite la main en me disant tout simplement « je t’aime », puis il m’encourageait à parler. Ce qui l’avait le plus intrigué dans ce que je lui dévoilais de ma vie, c’était la mer que mon frère Estevèl agitait dans la case familiale quand il s ’y trouvait seul. Je n’avais pas osé lui parler du vieil homme qui, d’après Estevèl, quittait ses rêves pour venir l’entretenir des mondes de la mer. « Es-tu certaine de ne pas avoir été sujette à des hallucinations auditives ? » me demanda-t-il. Je le regardai, l’air outrée, presque vexée qu’il ose mettre en doute mes facultés intellectuelles. « Me crois-tu folle, Yvan ? » Il s’empressa de répondre : « Non… Mais avoue que ce n’est pas croyable, une histoire pareille. La mer dans une case ! » Je lui expliquai que j’avais cru , tout au début, que c’était un jeu du vent dans quelques fissures ou orifices, une flûte naturelle incrustée dans une paroi ou entre les tôles, un écho me parvenant je ne sais d’où. J’avais surpris le chant des vagues dans la case plusieurs fois et toujours quand Estevèl se trouvait seul à l’intérieur. Pourquoi pas aussi quand il n’y était pas ? J’étais certaine que mon père et ma mère avaient surpris cette manifestation de l’univers invisible de mon frère Estevèl. Mais eux, ils avaient choisi de ne pas en parler. Yvan me demanda ce que f aisait mon frère à part servir de modèle à Wilson, le peintre. Je n’appréciai pas la manière dont il avait posé la question. Il s’en aperçut et s’en excusa. Yvan s’était un peu dépouillé de son attitude autoritaire. Il semblait maintenant à l’écoute de mes moindres désirs, de mes moindres besoins, amant attentionné qui attendait en retour que je lui prodigue tout le plaisir dont j’étais capable.
Après le restaurant, il m’emmenait chez lui. Je savais qu’à un certain moment je devais étancher son désir. Mais le mien était aussi attisé, si bien que je faisais attention à ce qu’il ne devine pas d ans mes gestes, dans mes regards, mon impatience à toucher, à pétrir sa peau, à engloutir son sexe de mâle conquérant dans ma bouche de Négresse soumise pour jouir du plaisir démentiel et ancestral d’imaginer que je le lui sectionnais d’un brusque mouvement de mâchoire. J’avais hâte qu’il me possède dans sa chambre luxueuse, sur ce lit haut aux draps d’une blancheur virginale. Je désirais ses sauvages mouvements de hanches qui permettaient à son sexe de m’empaler pour me noyer de douleur et de plaisir. Je sentais confusément que j’étais en position de force d ans son désir déchaîné. Je découvrirais au fur et à mesure que le plaisir masculin a ceci de particulier qu’il est total, entier, paroxysmique, alors que le plaisir féminin laisse toujours un espace pour que l’esprit ne s’anéantisse pas dans les méandres de la jouissance.
Chez Yvan, nous nous cantonnions dans une aile de la villa de ses parents réservée, d’après ses dires, à son usage exclusif. Sa famille était l’une des plus riches du pays et avait des intérêts à la fois dans l’immobilier, les banques, l’importation de véhicules, de denrées alimentaires, et investissait une grande partie de ses avoirs et profits en République dominicaine, Floride et Amérique centrale. La première fois, il me fit visiter le salon principal de l’ancienne d emeure qu’on avait restaurée au fil des ans, où étaient accrochés aux murs ta pissés, dans des cadres en bois précieux, portraits et photographies des hommes qui, depuis deux siècles, avaient bâti la fortune des Guéras. Je ne vis que des faciès aux caractéristiques négroïdes apparemment absentes, car sans doute avait-on pris soin de les dissoudre depuis longtemps dans des unions bien étudiées, moustaches en bataille, chevelures gominées, chapeaux melons, redingotes, uniformes militaires rutilants. Je me dis que les auteurs d e ces portraits, peintres et photographes, avaient tenu à saisir dans l es plus infimes détails l’expression et la tenue vestimentaire de ces hommes qui auraient pu être admirés n’importe où en Europe ou en Amérique du Nord. Yvan, une fois de plus, me surprit en se permettant des phrases longues et plus compliquées. Je compris que son semi-mutisme en certaines occasions n’était qu’une attitude prudente due à son désir de dissimuler le plus possible ses pensées et ses sentiments profonds dans la crainte, fausse ou réelle, que s’il les dévoilait, cela le mette en position de faiblesse. « Des politiciens en quête de pouvoir, démagogues, ont souvent tenté de faire croire que nous , Guéras, n’étions pas haïtiens, mais des étrangers venus d’E urope ou du Moyen-Orient. Nous possédions des terres ici, du temps où ce pays était encore une colonie. Nous avons un aïeul proche qui a signé l’acte d’indépendance. » Il ajouta ces mots qui auraient dû susciter de ma part une question, mais je gardai, je ne sus pourquoi, un silence prudent : « Cette terre est beaucoup plus à nous qu’aux Noirs. Nous leur avons construit un beau mythe. Qu’ils s’en abreuvent. Qu’ils s’en contentent. »
Estevèl avait proposé de me présenter Bobby, son ami bouquiniste qui tenait commerce au centre-ville. Il ne m’en parla plus pendant quelque temps, sans doute en raison du froid qui s’était installé entre nous. Je n’avais manifesté aucun intérêt pour sa proposition. Depuis que j’avais compris la nature de ses liens avec monsieur W ilson, je préférerais ne pas rencontrer les connaissances d’Estevèl pour ne pas agrandir le fossé qui s’était creusé entre nous, chose dont il souffrait certainement, lui qui avait prouvé maintes fois combien il tenait à moi. Son inclination naturelle pour son propre sexe ne me permettait pas de juger sa relation avec monsieur Wilson comme un sacrifice, pour moi, consenti. Estevèl faisait tout pour rentrer dans mes bonnes grâces, m’apportant des livres, m’invitant dès qu’il en avait la possibilité dans une crémerie et même, luxe suprême pour lui, dans une pizzeria, ne sachant pas, du moins pas encore, que mes sorties avec Yvan me dessillaient les yeux, me faisant considérer les lieux où il me conduisait comme des endroits quelconques où il ne m’était plus possible de m’émerveiller.
Un samedi matin, après avoir rendu visite à l’amie de notre cousine dans sa boutique perdue dans la cohue du marché central, Estevèl m’entraîna dans le voisinage de la place de la Cathédrale où je découvris les réparateurs de téléphones portables, les étals de jeunes informaticiens, leurs ordinateurs portables posés sur leurs g enoux, alimentés par des groupes électrogènes ; ceux-ci em plissaient la rue d’un grondement saccadé et continu qui accompagnait à contretemps les musiques déferlant des tap-tap colorés qui avançaient à pas de tortue dans les embouteillages du centre-ville. Ces jeunes informaticiens, incapables de trouver du travail, gagnaient ainsi leur vie à même le trottoir en proposant toutes sortes de services, comme de reproduire un programme protégé ou de reconfigurer un téléphone portable. Dans la fournaise des en virons de la cathédrale, Estevèl me présenta Bobby. Ce dernier se d épêcha d’expédier deux clients pour me consacrer toute son attention. Je devinai au sourire de mon frère qu’il avait parlé de moi à son ami en des termes plus que flatteurs. Mes réticences vis-à-vis de Bobby — je croyais qu’il pouvait avoir les mêmes penchants que mon frère — s’envolèrent bien vite quand je remarquai les lueurs dans ses regards. Je lui plaisais. Je sentais chez lui ce trouble, ce désir que je suscitais toujours chez les hommes. Estevèl prétexta un rendez-vous avec un de ses nouveaux fournisseurs. Il me dit qu’il reviendrait dans une vingtaine de minutes. Je devais l’attendre en restant avec Bobby. Il s’en alla précipitamment comme pour prévenir une protestation de ma part.
— Assieds-toi donc, Hérodiane, fit Bobby en poussant vers moi une chaise.
Je m’étais désintéressée de la fuite de mon frère, fascinée par les livres de Bobby, accrochés par des pinces à linge à des lignes ten dues entre un pylône électrique et un poteau de maçonnerie, ou exposés à même le trottoir sur une bâche verte. Il y avait des traités d’ésotérisme dont les gens, ici, étaient friands, des manuels d’apprentissage de langues comme l’anglais ou l’espagnol, des traités de rédaction de français commercial ou administratif, des livres sur la vie du couple et sur la sexualité, sur la religion, sur les régimes amaigrissants. Il y avait aussi des livres sur la période coloniale, sur la dictature des Duvalier. Je vis des romans de Max du Veuzit, Barbara Cartland, Guy des Cars, Georges Simenon, Michel Zévaco, Victor Hugo. Bobby, tout heureux de mon intérêt, ouvrit une g rande caisse en bois pleine d’ouvrages après être venu à bout d’un cadenas récalcitrant. Je lui demandai, en souriant, s’il craignait qu’on lui volât ses livres dans un pays où peu de gens semblaient intéressés maintenant aux choses de l’esprit. Il me répondit que je serais étonnée de savoir le nombre de gens, souvent dans les milieux les plus improbables, qui recherchaient les plaisirs de la connaissance. Je me tins coite. J’étais le parfait exemple de ce qu’il soutenait. Il me dit que cette caisse ne contenait que des livres qu’il réser vait à des clients de qualité à la recherche d’ouvrages relativement rares. Il me présenta un vieil exemplaire d’Amour, colère et folie que je venais tout juste de terminer, des romans d’Edris Saint-Amand, de René Depestre, de René Dorsainvil, de Frankétienne, des recueils de nouvelles de Felix Courtois, de Mona Guérin et d’Ernest Bennett, de vieux exemplaires de la revue Conjonction dont les titres des articles étaient plus intriguants les uns que les autres. Bobby parlait avec une passion qui prouvait qu’il n’était pas un simple bouquiniste, mais un véritable amoureux des livres. Il devait avoir lu pas mal d’ouvrages. Nous discutâmes, sans doute à mon instigation, du roman de Marie Chauvet : La Danse sur le volcan et il conclut, ce que j’allais comprendre bien plus tard, que ce roman, beaucoup plus que certains livres d’histoire, donnait des pistes solides pour la compréhension du drame de notre pays.
Je me surpris à trouver Bobby beau pendant qu’il parlait. Il n’était pas aussi grand ni aussi svelte qu’Yvan. Il était de courte taille, avec un début d’embonpoint, torse velu, visage lunaire, imberbe, mais éclairé par je ne sais quelle lumière intérieure. On devinait chez lui une générosité, une impétuosité, une joie de vivre, une énergie peu communes dans ce pays où les gens avaient tendance à être des ombres, de lointaines copies d’un original dont on ne pouvait plus retrouver ne serait-ce que les traces les plus infimes. Il me proposa une bière, très légère, s’empressa-t-il de dire. Je ne goûtais presque jamais à l’alcool même si je voyais beaucoup de jeunes autour de moi s’habituer aux boissons aussi fortes que le kleren*. Sur son insistance, j’acceptai. Il alla prendre la bière chez une marchande ayant installé son réfrigérateur à même la rue et vint me mettre en main une canette froide à souhait. Je bus à petites gorgées pendant qu’il me dévorait des yeux. Je compris bien vite que j’avais fait une erreur en acceptant la bière de Bobby. La canicule allait décupler l’effet de l’alcool, surtout chez une novice telle que moi.
— Tu es belle, me dit Bobby. Ton frère avait raison. Sais-tu que rien ne compte plus pour lui que toi ?
— Sans blague ? lui lançai-je, décidée à ne pas terminer ma bière.
— Sûr. Tu ferais erreur de croire le contraire.
Il se mit à fouiller dans une caisse pour en sortir un livre qu’il me tendit.
— C’est pour toi, dit-il.
— C’est quoi ?
— Un recueil de poèmes.
— Je n’ai jamais lu de poésie, lui avouai-je.
— Commence par celui-ci, insista-t-il. C’est de Saint-John Perse. L’un des plus grands poètes que le monde ait connus.
Je pris l’ouvrage.
— Lis quelques extraits à ton frère, proposa-t-il d’un air soudain mystérieux. Je suis certain que cela lui plaira.
Il se racla la gorge.
— Je voudrais bien t’inviter, Hérodiane, dit-il, se jetant bravement à l’eau.
— J’ai déjà un ami, lui rétorquai-je sèchement.
— On peut se parler, insista désespérément Bobby. On a beaucoup de choses en commun, toi et moi.
Je regardai Bobby, constatai encore une fois son léger, mais très v isible embonpoint, sa face lunaire, sa peau noire luisante de sueur. Je le trouvai sur le coup pitoyable, ridicule. On aurait dit un pantin qui gesticulait dans l’espoir de saisir un objet convoité qu’il croyait à sa portée.
— Je repasserai te voir avec mon frère, Bobby, lui dis-je pour ne pas lui faire trop de peine.
— Promis ? demanda-t-il en me prenant les mains que je dégageai aussitôt.
— Promis, articulai-je, la langue un peu pâteuse sous l’effet de la bière.
Heureusement, Estevèl revint à ce moment. Il nous jeta un regard satisfait avant d’annoncer qu’il était temps que nous rentrions. Serré contre moi dans un autobus bondé, Estevèl se pencha pour me susurrer à l’oreille :
— Je l’admire beaucoup, Bobby. Il est sérieux et honnête. Maman aurait été heureuse que tu aies un ami comme lui.
— Maman aurait-elle apprécié monsieur Wilson ? lui demandai-je perfidement.
Il se figea. Des gouttes de sueur se mirent à perler à son front, à ses tempes. Je pus presque prendre l’odeur de son eau en dépit de celle de toutes les sueurs d’hommes et de femmes entassés dans le véhicule. Estevèl ne dit plus rien, immobile, telle une statue, pétrifié d ans une douleur aussi intense qu’elle était muette, inexprimable. Je me sentis veule, méchante. Je me sentais surtout perdue. J’eus envie de voir Yvan. J’ouvris le livre que m’avait offert Bobby. Le titre était : Amers. Je choisis une page au hasard. Je fus stupéfaite de lire l es mêmes vers que j’avais lus au-dessus des tableaux encore non dévoilés de monsieur Wilson lors de sa soirée de vernissage : Et sur la grève de mon corps l’ homme né de mer s’est allongé. Qu’il rafraîchisse son visage à même la source sous les sables ; et se réjouisse sur mon aire,
comme le dieu tatoué de fougère mâle… Mon amour, as-tu soif ? Je suis femme à tes lèvres plus neuve que la soif. Et mon visage entre tes mains comme aux mains fraîches du naufrage, ah ! qu’il te soit dans la nuit chaude fraîcheur d’amande et saveur d’aube, et connaissance première du fruit sur la rive étrangère.
Parfois, dans la fourmilière de Paradi, en dépit de ma relation avec Yvan, j’avais la soudaine sensation d’être plongée dans un cauchemar. C’était toujours une gifle de l’haleine chaude et v aguement nauséabonde de la cité agrippée à la montagne qui me réveillait de la torpeur dans laquelle parfois je me sentais plongée. Alors, affolée, terrifiée, oppressée, je secouais la tête comme pour me détacher de cet univers dont je ne voulais pas. À ce moment, Yvan n’était plus qu’un mirage soudainement évaporé. J’étais alors courtisée par l’idée de me précipiter le crâne contre le mur et même, pourquoi pas, de me jeter dans l’escalier serpent en espérant que la mort pouvait être un moyen de regagner les lieux de mon enfance à Saint-Jean. Mais bien vite, je me trouvais happée par la bienfaisante léthargie qui me permettait de vivre à Paradi en maintenant loin derrière moi les fantômes d’un passé dont les charmes avaient pour moi la douleur du manque, de l’absence impossibles à combler. J’ aurais voulu pouvoir plonger dans le puits du temps pour ramener seulement quelques gouttes de l’indifférence de mon père afin d’en faire le ciment de la muraille que je tentais de construire pour que mon être ne soit pas emporté par les vagues de cette mer de crasse et de béton. Seule la magie de la lecture illuminait ma détresse d’être loin de la douce torpeur de mon village. Je n’ai souvenir que d’un unique moment de magie partagé avec mon frère à Paradi. Un soir, ayant rapporté de la ville un transistor, il alluma l’appareil pour m’en faire entendre le son. Une musique me plut immédiatement. À sa grande surprise, car il ne s’attendait pas à ce que se rompe la glace que j’avais coulée entre nous, je lui pris la main pour l’entraîner dans une danse. Je posai ma tête au creux de son cou. Fermant les yeux, je me laissai emporter par les mouvements que seuls mes pieds déterminaient au rythme d’une chanson d’Arly Larivière* qui disait : Souvni w boulvèse / tèt mwen lespri mwen / souvni w fè kè m lou / trè lou ak chagren / se vre jodi a ou pa nan vi mwen / sikatris lanmou rete pou demen / se vre la vi nou tou lè de pran yon lòt direksyon / men nou ka toujou pataje menm pasyon / malgre tout sa ki fin rive / mwen toujou renmen w / nou separe men santiman m rete*. J e me remémore ce moment, maintenant, comme une éclaircie dans ma nuit de solitude et de douleur constamment refoulée dans le ghetto de Paradi. Je dansais non pas pour construire dans l’espace et le temps un passage devant permettre la descente des dieux, mais pour prendre ma condition de paria au piège des vévé* invisibles que mes pieds traçaient dans la poussière du sol de cette chambrette, perle de béton et de crasse incrustée sur cette couronne de misère posée sur le crâne de la ville-pestilence, de la ville condamnée, de la ville-crime, de la ville qui se croyait le port du prince, mais qui n’était plus que le lieu d’ancrage de voyous venus des quatre coins de la planète. Je dansais dans une nouvelle et exténuante tentative d’assécher momentanément les sanglots emmurés dans ma poitrine pour que j amais personne, pas même mon frère, ne sache que je portais toujours en moi la douleur de l’indifférence de mon père et de sa mise à mort par cette terre accoucheuse de sénateurs scélérats. Je dansais. Avec la chaleur alcaline du corps de mon frère, sa sueur aux senteurs d’algues, la troublante promiscuité de son sexe indifférent à ma féminité, je tissais un filet qui prenait au piège tout ce que la ville exhalait, balisant et protégeant un espace qui me p ermette de m’élever, papillon libre de toute entrave, au-dessus des f umées des invisibles bûchers que l’ignorance fabriquée des hommes attisait à tous les coins de rue. Quand je sentis fuser entre ma peau et celle de mon frère des étincelles que son souffle de mer ne parviendrait pas à éteindre, non pas parce que ce n’était pas en son pouvoir, mais parce que ces étincelles, cette vie, ce désir, ce tumulte, cette soif, cette passion, il ne pouvait les percevoir, je m’arrachai à l’attraction de son corps corail et, le saisissant par une main, je l’entraînai dans d’étourdissantes et impossibles pirouettes qui nous projetèrent, fatigués, l’esprit en proie au vertige, sur le lit, secoués, tourmentés par nos rires, lui heureux de ce moment de folie, moi frustrée de m’être extraite de l’incandescence de cette étreinte, comme obligée, terrifiée par un ténébreux interdit, de faire redescendre le papillon qui voulait déployer ses ailes, aller plus haut, encore plus haut, vers ce ciel qui était aussi mer, vers ces étoiles qui étaient aussi des îlots, vers ces nébuleuses qui étaient aussi les rivières invisibles de l’océan, les grandes chutes de la vie et de la mort, la porte ouverte vers nos désirs devenus des plaies béantes à l’intérieur de nos âmes.
Le Garden était un restaurant niché dans une végétation luxuriante parsemée de projecteurs qui donnaient aux fougères tapissant les murs en brique, aux conifères nains et aux rhododendrons les teintes d e vert les plus inattendues. Le chant des insectes et des batraciens se fondait ici dans la musique de jazz qui jouait comme sur le même ton, si bien qu’on croyait entendre une composition new age où l’auteur aurait intégré avec bonheur les rumeurs nocturnes de la nature. Yvan ne m’y emmena qu’une fois, pour mon anniversaire. Je ne voulus pas y retourner par la suite. La clientèle du Garden était surtout constituée du gratin de la haute société, des grands b ourgeois, des diplomates, des fonctionnaires internationaux, des cadres de missions étrangères et d’ONG, tous des gens capables de satisfaire aux exigences d’une carte raffinée dont les prix rivalisaient avec ceux des restaurants les plus chers de Manhattan. On avait réservé une table à Yvan, près d’une fontaine où l’eau jaillissait de l’index d’un Apollon de bronze. Toutes les tables n’étaient pas occupées. J’aperçus immédiatement que ma présence à côté d’Yvan suscitait questions et commentaires surtout de la part des femmes, en ma jorité mulâtresses ou blanches, qui accompagnaient les h ommes ici présents. J’étais belle, étincelante dans ma robe de satin noire qui moulait mon corps parfait. Mes nattes naturelles que j’avais retravaillées pendant plusieurs heures faisaient l’admiration des hommes et l’envie des femmes. Au royaume des dieux vodou, m’avait dit Estevèl, admiratif, avant que je ne quitte Paradi pour rejoindre Yvan, j’aurais déclenché une guerre dévastatrice. Mais ici, dans ce restaurant, je pouvais être une intrusion dérangeante. Je traînais après moi et bien malgré moi une souffrance qu’on exhibait et qu’on dédaignait à la fois, une histoire d’hommes et de femmes mé prisés, honnis, rejetés. J’étais Saint-Jean oubliée sur une carte géographique, la lèpre de Paradi suspendue à ce flanc de montagne, attendant le prochain ouragan ou un tremblement de terre pour que la croûte craque, noyant de son pus la grande représentation des g uignols.
Yvan portait pantalon noir, chemise de flanelle blanche. Il paraissait ravi de ma compagnie. Dès que le serveur eut pris notre commande, il se déplaça, prétextant un besoin urgent, pour revenir avec un paquet-cadeau qu’il me tendit et que j’ouvris sans attendre. Je restai sans voix. C’était un téléphone portable, un modèle récent au coût à mes yeux mirobolant. Il était doté d’un écran tactile TV avec une option pour le branchement Internet. Je m’approchai de lui p our le serrer contre moi. Ses lèvres posées seulement sur ma joue f irent naître en moi un torride désir.
— Merci Yvan, lui dis-je tendrement. Tu sais ? C’est la première fois, vraiment, que je fête mon anniversaire.
— Tu le mérites, Hérodiane.
Il me dit quelque chose qui me toucha jusqu’au plus profond de moi :
— Je n’avais jamais pensé que j’aurais pu être le premier… et le seu l homme d’une femme.
— T rouves-tu qu’à dix-sept ans, je sois vraiment une femme ?
— Il n’y a pas plus femme que toi, répliqua-t-il.
On nous apporta l’entrée. Un homme, cigare entre des doigts bagués, s’approcha alors de notre table. Un mulâtre dans la soixantaine, grand et encore svelte, dont la chemise largement ouverte laissait entrevoir un torse velu sur lequel pendait une énorme chaîne en or avec un crucifix.
— Cher neveu, tonitrua-t-il en tendant la main à Yvan. Tu fais encore des cachotteries à ton oncle bien-aimé.
Yvan, l’air visiblement ennuyé, se leva pour accepter la poignée de main de l’oncle. Il me désigna :
— Je te présente Hérodiane, mon oncle.
L’homme me regarda, sans me tendre la main. Il puait le whisky. Je pouvais distinguer les haleines puant le kleren, la bière, le rhum ou l e whisky.
— Une belle bête que tu as là, cher neveu.
Il se retourna sans façon vers Yvan.
— Envoie en l’air toutes les jeunes et belles Négresses que tu veux, mais si tu ne respectes pas notre pacte, j’en parle à ton père.
Il me considéra à nouveau.
— Tu as du goût, cher neveu.
Il planta son cigare entre ses dents avant de s’éloigner d’un pas incertain . Yvan se rassit. Il était devenu très pâle. Moi, j’étais choquée, furieuse. Ma soirée d’anniversaire était foutue.
— Excuse-moi, Hérodiane. Mon oncle Paul est la plaie de la famille. Sa seule qualité, c’est qu’il possède la plus grande part de notre fortune.
— C’est un rustre, arrivai-je à dire, me maîtrisant avec peine.
— Je sais, dit Yvan, les dents serrées. Son personnage historique p référé est Jean-Baptiste Lapointe.
Je connaissais Jean-Baptiste Lapointe, l’un des personnages du livre de Marie Chauvet, La Danse sur le volcan. Ce chef créole du temps de la colonie, si haineux envers les Noirs, bien que noir lui-même, avait préféré passer du côté des Anglais plutôt que d’accepter l’émancipation des esclaves voulue par l’État français à l’époque. Bobby m’avait appris que, revenu au pays bien après l’indépendance, Lapointe avait été protégé par l’un de nos chefs d’État les plus racistes : Jean-Pierre Boyer.
— C’est plus qu’un rustre, persistai-je. C’est un anachronique. Un has been, comme disent les Américains.
— Tout est du has been chez nous, fit remarquer Yvan. Tu devras t’y faire avec mon oncle. On ne peut rien y changer.
— Pourquoi ne peut-on rien y changer ? lui lançai-je, incapable de mettre quoi que ce soit à la bouche.
— Parce que cela a toujours été ainsi, Hérodiane.
— Ramène-moi, dis-je en me levant.
— Assieds-toi, m’ordonna sèchement Yvan.
— T u ne peux pas dîner avec une bête. Ramène-moi.
— Assieds-toi, ordonna-t-il à nouveau en élevant d’un ton la voix.
Nous nous affrontâmes du regard l’espace de deux ou trois secondes. Ce fut lui qui eut le dessus. Mes jambes flageolèrent. Je me laissai tomber sur ma chaise. Des larmes abîmèrent le léger maquillage de mon visage. Yvan prit son mouchoir pour me tamponner les joues. Il me caressa tendrement le bras.
— Je vais te faire l’amour comme je ne te l’ai jamais fait, me sou ffla-t-il à l’oreille, sa main baladeuse me chatouillant le cou.
Il ne réussit pas à susciter en moi de désir. Mais je savais que je me soumettrais à lui dans une heure ou deux. Mon corps, trop longtemps frustré, avait besoin d’être dompté, assouvi par ses caresses, par son sexe toujours dur comme un roc, sexe que j’aurais voulu être parfois un fouet, pour qu’il me frappe, me batte jusqu’au sang, pour m’anesthésier dans une violence qui pourrait être une renaissance. Je n’avais jamais été ainsi courtisée par ce d ésir d’anéantissement et de mort.
C’est terrifiant quand le masque tombe. Cela l’est encore plus quand celui qui découvre la supercherie le remet au visage de l’autre, pour que la féerie continue, car quelque part peut-être, ou p eut-être toujours, le rêve est plus confortable que la réalité. Mais le rêve traîne, au plus profond de ses sortilèges, une incommensurable souffrance, celle de son irréalité, celle de la perspective prochaine de l’éprouvante confrontation avec le réel. Je ne voulus pas rencontrer Yvan pendant quelques jours. J’avais découvert chez lui une violence cachée, hideuse et j’avais voulu laisser au temps le soin de murer ce souvenir au fin fond de moi. Mon amour, ma soif du corps d’Yvan soufflèrent du vent dans les voiles de Saturne, car bien vite, cet épisode ne laissa en moi qu’une épine ténue qui ne pouvait m’occasionner que d’imperceptibles blessures.
Un soir, sortant d’un restaurant en compagnie d’Yvan, je vis un enfant qui lustrait sa Jeep. Yvan ne l’avait pas encore aperçu. Il conversait avec une connaissance qu’il venait de croiser et il s’était attar dé à demander des nouvelles de gens qu’il disait n’avoir pas vus d epuis des années. Je compris, à leur conversation, aux souvenirs qu’ils échangeaient rapidement, qu’ils s’étaient assis sur les mêmes bancs d’école. Moi, j’avais les yeux fixés sur l’enfant. Il devait avoir dix ou douze ans. Il était maigre, torse nu à cette heure où la nuit était fraîche à cette altitude et à ce moment de l’année. Sa peau était parsemée de pustules et de cicatrices. Si son corps portait les traces des luttes âpres et féroces qui se tenaient dans les rues, déjà à cet âg e, pour la survie, son visage avait encore la beauté de l’innocence d’un enfant qui n’avait pas choisi de se mettre sur les rails de la détresse de ce monde. Il s’était juché sur un petit banc, de ceux sur lesquels s’asseyent les cireurs de chaussures, pour pouvoir lustrer le toit de la Jeep. On le sentait concentré sur son ouvrage qui devait être son gagne-pain dans les rues de la cité. Les roues de la Jeep avaient déjà été parfaitement nettoyées. Ses jantes nickelées étincelaient. L’attirail de travail de l’enfant, un seau sale, une brosse et des chiffons, était posé à côté du banc sur le trottoir. J’ouvris mon sac pour prendre un billet de cinquante gourdes, prévoyant le refus d’Yvan de rémunérer l’enfant. Yvan ne supportait pas que des mains non autorisées se posent sur son véhicule qu’il faisait nettoyer et lustrer plusieurs fois par semaine dans un car wash tenu par un ami à l ui. Je n’eus pas le temps de m’opposer au geste d’Yvan. Prenant congé de son ami, il aperçut l’enfant. Il se précipita vers lui. D’un coup de pied, il culbuta le banc. L’enfant chuta de son perchoir pour aller s’étaler dans l’eau sale du caniveau. « Qui t’a dit de toucher à mon véhicule avec tes saletés ? » hurla Yvan. Il allait s’attaquer à nouveau à l’enfant. Je lisais la fureur sur son visage. Je voyais le mé pris dû à ses origines culminer dans ce rictus qui, soudain, transformait son visage si beau auparavant en un masque de carnaval, Charles Oscar* revêtu de ses beaux habits de ville sans pour autant pouvoir se dégager de son aura de violence et de mort. Pendant une fraction de seconde, j’eus peur d’Yvan. Je voulus tourner les talons, reprendre ma fuite dans la nuit, fuite qui s’était arrêtée sur ce banc de place publique. Fuir non seulement les tableaux de monsieur Wilson, mais aussi le spectacle de cet enfant anonyme dévoré par la rue, dévoré par sa naissance, violenté en ce moment par l’homme que j’aimais. Le cri épouvanté de l’enfant tua en moi mon désir de fuite et me jeta littéralement au-devant d’Yvan pour faire de mon corps un bouclier face à la rage soudaine, presque incontrôlable de mon amant. « Laisse-le tranquille ! criai-je à Yvan. Ne vois-tu pas que c’est un enfant ? » Il me regarda, le souffle court, les veines saillantes de son cou pulsant au rythme de sa colère. D ’un autre coup de pied, il envoya loin sur le trottoir le seau de l’enfant qui s’était dépêché de se mettre hors de portée de son agresseur.
— Viens. On part, fit Yvan, les dents serrées, en ouvrant la portière de la jeep.
Sans me préoccuper de lui, je m’avançai vers l’enfant pour lui tendre le billet de cinquante gourdes, puis un autre de même valeur que je crus nécessaire d’ajouter non pas pour atténuer sa douleur ou acheter son pardon, mais pour juguler ma propre douleur et acheter le silence de ma conscience qui me reprochait ma présence aux côtés de cet homme. Cet incident me rappelait que ma condition de maîtresse d’un bourgeois fortuné, sans doute par une particularité personnelle, ne me permettait pas de me dégager de toute solidarité avec ceux qui resteraient, par la force des choses, mes frères et sœurs de détresse et de sang. L’enfant prit l’argent en murmurant un merci à peine audible, ses yeux embués de larmes, une expression de désarroi suprême sur le visage. Je retournai vers la Jeep dont Yvan avait déjà, impatiemment, mis en marche le moteur, les jambes l ourdes, traînant après moi le boulet de cette solitude, de cet abandon, de ce mépris qui nous enfonçaient chaque jour un peu plus dans les ténèbres.
Je suivais maintenant les cours au collège dans un état second, me faisant souvent surprendre par les profs dans ma distraction. Mes pensées vagabondaient constamment d’Yvan à Estevèl, avec monsieur Wilson en superposé. Je me promettais souvent de décrocher le tableau que mon frère avait mis au mur dans notre chambrette, mais je n’avais finalement pas le courage de creuser davantage le fossé entre Estevèl et moi. Mes notes en pâtissaient. Quand un professeur voulait s’enquérir de la raison de cette soudaine chute, mes anciennes camarades Madou et Anite p ouffaient à l’arrière, encouragées par quelques garçons. Le p rofesseur les rappelait à l’ordre. Je me retrouvais, dans cette classe, en jungle hostile. Chacun de mes gestes était surveillé, étudié, pour être la cible de commentaires lapidaires.
Aussi quand un matin, quelques minutes après le début du premier cours, le directeur en personne pénétra dans la salle de classe, arrêtant l’exposé du professeur pour me demander de le suivre à la direction, un silence de mort se fit. Je saisis les lueurs de joie sau vage dans les yeux de Madou et d’Anite, les airs goguenards des autres élèves. Ils étaient tous certains que ma liaison désormais connue avec Yvan Guéras était la raison de cette convocation qui avait nécessité le déplacement de la plus haute autorité du collège. Je suivis le directeur jusqu’à son bureau. Ma surprise fut grande quand je vis, assis, monsieur Wilson qui avait troqué sa chemise à fleurs contre une simple veste noire qu’il portait sur un maillot de même couleur. Il avait gardé son jean parsemé de taches de peinture.
— Monsieur Wilson veut vous parler, Hérodiane. Je vous laisse quelques minutes.
Je voulus tourner le dos à monsieur Wilson pour m’en aller. Le directeur me saisit fermement par le poignet.
— Vous restez ici, Hérodiane, ou vous quittez définitivement cet établissement.
— Assieds-toi, Hérodiane, me dit monsieur Wilson d’un ton las et fatigué.
Il fit un signe au directeur.
— Vous pouvez nous laisser, monsieur le directeur.
Le directeur sortit sans rien dire. Je m’assis, en colère, les jambes tremblantes. Mon cœur battait de manière désordonnée. Je sentais que mes pensées dérivaient, sans but aucun, dans un espace qui se fragmentait, partait en lambeaux.
— Je sais que tu en veux à Estevèl, commença monsieur Wilson. Il faut que tu admettes que ton frère a droit à sa vie, à ses choix. De plus, il a vingt ans. Il est donc majeur, libre de décider.
Je me mordis les lèvres.
— Toi, tu viens de fêter tes dix-sept ans, Hérodiane. Ton frère est en quelque sorte responsable de toi. Il a démontré plusieurs fois qu’il tenait à toi.
— Où voulez-vous en venir, monsieur Wilson ? lui demandai-je froidement.
— Ton frère a appris ta relation avec Yvan Guéras, de dix ans ton aîné.
— J e l’aime, lui lançai-je, décidée à le défier.
— Tu as dix-sept ans, rappela encore monsieur Wilson.
— Si vous voulez que j’attende un an, j’attendrai un an. Je serai toujours à lui. Il me baisera autant que vous baisez mon frère. Quelle différence maintenant ou dans douze mois ?
Je le haïssais. Je voulais lui en mettre plein la gueule. J’aurais aimé le tuer à ce moment si j’en avais été capable.
— Yvan Guéras et moi, ce n’est pas pareil, dit monsieur Wilson sans perdre son calme.
— Ce n’est pas pareil, en effet. Vous aimez les jeunes hommes. Lui , il aime les femmes.
— Tu fais fausse route, Hérodiane, objecta-t-il d’une voix qui gardait, à ma grande rage, la même assurance. Je suis incapable de faire le moindre mal à ton frère. Yvan, lui, te détruira. Il fera de toi une loque. Aucun homme ne voudra plus de toi. Tu finiras sur les trottoirs de la ville.
— Ce que je deviendrai ne regarde que moi, lui lançai-je. Vous, v ous aurez toujours le cul de mon frère. Vous vendrez toujours vos saloperies de tableaux à prix d’or à des pourris et des snobs. Mais dites-moi ! Pourquoi venez-vous me faire la morale et non mon frère ? Il ne se sent pas… propre pour le faire ?
— Justement, Hérodiane. Il ne se sent pas propre pour le faire. Il ne se sent plus autorisé à jouer son rôle de frère aîné. Cela le détruit. Essaie de comprendre le drame qu’il vit.
— Lui, il n’a jamais compris mon drame.
— Quel drame ? demanda monsieur Wilson.
— All ez vous faire foutre ! hurlai-je sauvagement.
Monsieur Wilson garda le silence. Il pianota de sa main gauche sur un tabouret où était posée une Notre-Dame-de-Fatima devant laquelle étaient agenouillés deux jeunes enfants.
— Bien, Hérodiane. Je vais te demander une faveur. C’est cela ou tu quittes ce collège. Tu ne trouveras pas une autre école aussi bien tenue avec, en prime, une bonne bibliothèque où tu puisses em prunter magazines et livres.
Je ne dis rien. Il était fou. Yvan était capable de me trouver une meilleure école. J’exigerais qu’il me fasse quitter cette horreur de Paradi. Je ne reverrais plus ces hypocrites de Madou et d’Anite. Je f uirais définitivement le cauchemar de mon frère avec monsieur W ilson.
— Aie pitié de ton frère. Fais ce que tu veux de ta vie, mais épargne-le, pardonne-le, si tu penses qu’il t’a fait du mal. Couvre-moi de ton opprobre, de ta haine, mais aie pitié d’Estevèl. Il n’a pas, comme toi, cette dureté de caractère.
Un sanglot voulut se frayer un passage en moi. Je parvins à l’arrêter. Une larme coula quand même sur ma joue. Je baissai la tête pour que monsieur Wilson ne s’aperçoive pas qu’il m’avait touchée. Lui, il s’était levé.
— Le directeur doit te parler, dit-il. Reste là.
Il alla ouvrir la porte, quitta la pièce en laissant entrer le directeur qui vint s’asseoir en face de moi.
— Voici les nouvelles règles du jeu, Hérodiane, si vous voulez continuer à fréquenter notre établissement. Nous ne voulons pas d’exemple déplorable pour nos jeunes dans un pays où la délinquance est la règle. Votre ami dans sa Jeep de luxe, vous le rencontrerez n’importe où, mais pas devant le collège, même si la rue est du domaine public. Compris ?
J’étais fatiguée. Vidée de toute énergie. Je fis oui de la tête.
— Pour votre information, ne croyez pas que votre ami Guéras pourra vous trouver facilement une autre école. Votre dossier qu’on nous demandera vous fermera les portes. Et puis les Guéras n’ont p as la réputation de faire dans le social. Ce sont des prédateurs, des hyènes, rien d’autre. Grâce à leur filiation française, ils ont même profité, plus que d’autres requins de chez nous, de l’argent dit de la dette d’indépendance, argent qui a servi à dédommager les colons français. Ce Guéras vous laissera tomber comme un kleenex dont on vient de se servir. Vous atterrirez dans une de ces écoles fonctionnant uniquement pour soutirer de l’argent aux parents et v ous serez…
Il éleva ici la voix :
— … foutue pour la vie !
Il se racla la gorge avant de continuer :
— J’exige que, dès maintenant, vos notes retrouvent le niveau…
Il chercha ses mots :
— … le niveau d’avant vos immorales turpitudes. Vous pouvez disposer.
Je quittai la direction en vacillant sous les regards dégoûtés du d irecteur. Sans la protection de monsieur Wilson, il m’aurait manu militari exclue du collège. J’allai m’enfermer dans les toilettes pour p rendre mon téléphone portable et appeler Yvan. Je dus composer le numéro plusieurs fois avant qu’il ne décroche.
— Tu ne m’appelles pas d’habitude à cette heure, fit-il remarquer en guise d’excuse.
— Ne viens pas me récupérer au collège, lui dis-je.
— Pourquoi ? s’étonna-t-il, une inquiétude dans la voix.
— Des problèmes avec la direction. Je prendrai un taxi pour te rejoindre à notre restaurant habituel.
— T u m’expliqueras, dit Yvan.
Il raccrocha. J’éclatai en pleurs.
J’étais allongée sur le lit d’Yvan. J’avais enlevé bas blancs et c haussures. J’avais gardé mon uniforme de collégienne. Mon c hemisier était déboutonné. J’avais fait glisser mon soutien-gorge. Pendant qu’Yvan parlait au téléphone, il me regardait, me dévorait des yeux. Je devinais qu’il lui fallait toute sa concentration quand j’étais ainsi étendue devant lui, prête à le satisfaire. J’écartai les jambes, lascive, pour lui laisser entrevoir le renflement de mon pubis sous la soie de mon slip. Je pistais son regard. Je sentais que son souffle s’accélérait. Comme il s’approchait du lit, je me glissai vers l e bas et mon pied se posa sur son pantalon, un peu plus haut que l es genoux. Je grimpai sur sa cuisse jusqu’à son sexe déjà dur sous le tissu. Je jouai avec mes orteils dessus, cherchant encore son regard, voulant qu’il mette fin à la conversation et vienne me chevaucher. Brusquement, il s’écarta et mit fin à la communication. Il déposa rageusement le téléphone sur la coiffeuse. Il s’approcha des fenêtres, dégagea les rideaux et poussa les battants. Un air frais, chargé d’effluves d’essence de conifère, s’engouffra dans la chambre.
— Qu’est-ce qui se passe ? lui demandai-je, inquiète.
— Des problèmes avec mon père, répondit-il, les dents serrées.
— Tu ne me parles jamais ni de tes affaires, ni de ta famille, lui rappelai-je.
C’était vrai. Je ne connaissais d’Yvan que sa face d’amant attentionné. J’avais compris qu’il ne m’emmenait chez lui qu’en l’absence de ses parents. Je ne rencontrais que les gardiens et les domestiques, comme cette vieille servante noire qui, les rares fois où elle me croisait, me fustigeait de son mépris. De ses amis, de ses relations, je n’avais fait qu’en entrevoir quelques-uns lors de nos têtes à tête dans des restaurants ou lors de cette party où j’avais eu tout le mal du monde à faire entrer mon frère.
— Dans notre famille, il est coutume de mettre à la disposition d’un jeune comme moi un capital pour démarrer une nouvelle entreprise, expliqua Yvan. J’ai voulu faire fonctionner une unité de transformation de fruits. J’ai mal calculé mon coup. Je suis menacé d e faillite.
— T u ne peux pas l’avouer à ton père ?
— Il m’avait averti des risques que je prenais. Je lui ai tenu tête. S’il apprend la situation dans laquelle je me trouve, il exigera que je quitte le pays. Il a des affaires en Amérique centrale. Il m’exilera là-bas.
Je sentis le sol s’ouvrir sous le lit. Je me vis choir dans le plus profond des abîmes.
— Non, Yvan… Je ne supporterai pas que tu me quittes. Comprends-tu ? Non… Non…
Il vint vers moi. Il avait la mine tourmentée, les lèvres serrées. Il s’assit et m’attira à lui.
— Il n’y a que mon oncle Paul qui puisse m’aider. C’est encore possible de tout sauver, mais il a vraiment un caractère de chien. C’est la teigne de ma famille. Je lui ai demandé un prêt.
— Pourquoi ne voudrait-il pas t’aider ?
— Il m’aidera. Mais il veut que tout le monde soit à ses pieds. Il voudra surtout une part majoritaire dans l’affaire, ce qui, pour moi, est hors de question. Il menace, en plus, de tout révéler à mon père.
— T u trouveras bien une solution, lui dis-je.
— Je l’espère, fit Yvan, l’air incertain. Sinon, mon père ne me pardonnera pas de si tôt. Un échec est toujours une honte dans notre famille.
— Viens, fis-je.
Il glissa son visage dans le creux de mes seins. Je le sentais lointain, distant, préoccupé. J’aurais tout fait pour lui redonner sa sérénité . Je ne savais pas comment.
Un autre après-midi chez Yvan, après que nous nous étions délectés de nos corps et que notre léthargie, après nos jouissances, était bercée par le friselis du feuillage des plantes grimpantes courant le long des toits et des fenêtres, par le pépiement des oiseaux que nous regardions passer d’arbre en arbre comme en des fuites éperdues, nous entendîmes frapper à la porte. Je n’avais pas enlevé mon uniforme car, pressé de me prendre, Yvan avait omis la tendre mais éprouvante randonnée des préliminaires amoureux. Je me redressai, rabattis ma jupe sur mes cuisses, laissant mes longues jambes, mes pieds nus se balancer au-dessus du tapis persan sur le sol à la sortie du lit. Yvan passa en hâte pantalon et c hemise pendant qu’une voix de femme criait, visiblement excédée p ar la lenteur d’Yvan à se présenter.
— Ouvre, Yvan. Il faut que je te parle.
J’étais glacée de peur. Je ne pouvais m’échapper nulle part si une menace réelle se précisait.
— C’est ma mère, dit Yvan comme pour me rassurer.
Il passa dans le couloir pour aller ouvrir la porte. J’entendis la voix de sa mère.
— Tu sais très bien, Yvan, que tu te dois de protéger notre famille. Je ne veux pas m’immiscer dans ta vie privée, mais je t’assure que tu ne peux pas continuer ainsi.
— J’ai droit à ma vie, maman.
— Tu as droit à ta vie, d’accord. Mais est-ce une vie, cette incapacité à honorer une fille de ta classe, de ton milieu, de ton monde ?
— Ça viendra, maman. Donne-moi un peu de temps.
— Tu dois voir un médecin, Yvan. Il y a un bon psychologue qu’on m’a recommandé. Personne n’en saura rien.
— J e t’ai déjà dit ce que je pense de cela, maman.
— Où est-elle ? Pareille aux autres, certainement !
— Maman ! protesta Yvan.
Il ne parvint sans doute pas à arrêter sa mère. J’entendis les claquements des talons sur le plancher du couloir. Je me dépêchai de me mettre debout près de la fenêtre, les mains sur la rambarde, comme si je pouvais m’échapper par ce passage. La mère d’Yvan apparut, son fils sur les talons. Elle était encore belle, malgré ses c heveux gris et les rides qui creusaient son visage. Elle était mince, d e haute taille comme son fils. Le tailleur uni qu’elle portait avec élégance mettait en valeur un corps sur lequel l’âge ne semblait pas totalement avoir prise. Ses yeux pétillaient encore de jeunesse avec un brin de malice. Cette femme, dans le temps, me dis-je, avait pleinement profité de la vie. Elle me considéra de l’air de quelqu’un qui s’attendait à la qualité du spectacle qui s’offrait à lui.