Le sang et la mer
Début du texte
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.
— Mademoiselle… Je suis madame Guéras, la mère d’Yvan.
— Enchantée, madame Guéras, m’entendis-je dire. Je suis H érodiane Palus.
— Je constate qu’Yvan, comme d’habitude, a du goût.
Elle ajouta en martelant ses mots :
— Même si ses goûts sont contre nature.
Elle se détourna de moi pour s’adresser à son fils.
— Démerde-toi pour baiser, comme tes Négresses, celles qui devraient être à toi, lança-t-elle en quittant la chambre.
Le bruit de ses talons sur le plancher du couloir perforait mes oreilles. Madame Guéras quitta l’appartement en claquant v iolemment la porte. Yvan resta debout, chancelant. Image titubante et navrée. On aurait dit qu’il venait d’essuyer la tempête du siècle. Il vint se laisser choir dans le fauteuil en osier du coin salon.
— Je n’ai rien compris aux propos de ta mère, dis-je.
— Il n’y a rien à comprendre, fit Yvan d’un ton las.
— Ramène-moi, décidai-je en ramassant rageusement mes chaussures, mes bas, mes yeux brouillés de larmes.
C’était mon premier contact direct avec la mère d’Yvan. Cela allait être le seul.
Mon frère avait une forte fièvre depuis deux jours. Il n’était pas allé travailler. Madame Dulciné, qui était venue à la maison avec tout un bataclan de médecin-feuilles, m’avait expliqué qu’un mauvais air avait frappé Estevèl et qu’elle connaissait la composition d’un bain capable de le guérir. Je comprenais, dans le flot de paroles qui sortait de sa bouche pendant qu’elle préparait feuilles et racines, qu’Estevèl avait commis l’imprudence de vouloir lancer son commerce d’eau en sachets plastique à Paradi alors que le marché d e l’eau était détenu par l’homme aux biceps tatoués qui cherchait tant à me tripoter quand j’allais quérir l’eau avec Estevèl à la fontaine publique. Mais le bain miracle de madame Dulciné, qu’Estevèl accepta de prendre beaucoup plus par courtoisie, ne lui fut d’aucun secours. La fièvre continua à le dévorer. Je voulus emmener mon frère à l’hôpital. Je connaissais deux centres de santé tenus par des médecins étrangers où l’accueil était rapide et les soins gratuits. Mon frère refusa catégoriquement. Il prit mes mains d ans les siennes brûlantes, me regarda droit dans les yeux pour me demander si je lui faisais confiance. Je ne comprenais pas pourquoi. « Ne crains rien, me dit-il. Elle ne me laissera pas tomber. » Je m’écartai de lui, vaguement effrayée, comme par peur d’être noyée, engloutie par une soudaine intrusion de la mer dans la pièce. Je le l aissai seul pour m’asseoir au-dehors sur la plus haute des trois marches permettant l’accès à notre logis. Je savais que je devais emmener Estevèl à l’hôpital. Pour cela, il fallait lui forcer la main. Il délirait certainement quand il parlait d’un secours certain de la mer. Cela n’avait aucun sens, me dis-je, presque convaincue maintenant, ainsi que persistait à le croire Yvan, que tout ce que j’avais entendu, vu et senti dans les lieux où se retrouvait seul Estevèl n’était, en fait, que des hallucinations dues au désir inconscient qu’était le mien de p rêter à mon frère des pouvoirs surnaturels.
Je devais rencontrer Yvan à notre restaurant habituel. Je rentrai pour m’habiller à la hâte. Estevèl dormait. Il avait le souffle rapide. Je changeai la serviette sur son front, puis j’allai chez madame Dulciné pour la prier de veiller sur mon frère et surtout de lui mettre chaque heure une autre compresse froide imbibée d’alcool de canne. Elle m’assura qu’Estevèl était le fils qu’elle aurait aimé avoir et qu’elle f erait tout pour que les engagés de Paradi n’aient pas son âme. Elle voulut savoir où je me rendais. Comme je demeurais évasive, elle me fit un clin d’œil avant de me dire qu’elle avait toujours su que je comprendrais mieux qu’Estevèl les « mystères » de la vie à Port-au-Prince. « Qu’il te paie un bel appartement. Ainsi, ton frère sera à l’abri. » Je lui demandai des nouvelles de Marie-Édith que je n’avais p as vue depuis quelques semaines. Madame Dulciné m’apprit que sa fille, un matin, avait rangé toutes ses affaires dans deux malles, puis était partie. « J’espère qu’elle a trouvé chaussure à son pied. C’est une fainéante. Si j’avais compté sur elle, nous serions mortes de faim. Elle n’ira nulle part, je te dis. Heureusement, j’ai mes deux autres filles. » Je la quittai, la tête lourde, un goût bizarre à la bouche. Une espèce d’amertume me désorientait, me donnait l’impression de c heminer vers un désastre inévitable. Au restaurant, Yvan comprit aussitôt que, pour moi, cela n’allait pas.
— C’est mon frère, Estevèl, lui expliquai-je. Une mauvaise fièvre depuis trois jours.
Il promenait sa main sur mon bras, une fois de plus fasciné par la pureté du noir de ma peau. Il disait souvent, quand il ouvrait une b rèche dans son mur, que j’étais sa mer de nuit, une manière de dire que ma présence le plongeait en apnée, dans des profondeurs où tout devenait évanescent, à la fois futile et essentiel.
— Madame Dulciné pense qu’on lui a envoyé un mauvais air. Estevèl avait en vue un commerce d’eau de boisson en sachets à Paradi.
Un voile passa devant le regard d’Yvan. Sa respiration s’accéléra l’espace de quelques secondes, ce que je constatai à cause des mouvements de sa pomme d’Adam légèrement proéminente. Il voulait dire quelque chose. À ce moment, il fallait faire comme si on n’avait rien remarqué, sinon Yvan pouvait refermer sa coquille et enfouir à nouveau en lui ce que, sur le moment, il avait voulu exprimer.
— Paradi, c’est pour ma famille, avoua-t-il.
— Paradi, pour ta famille ? m’étonnai-je.
— Paradi, c’est le nom qu’ont donné au bidonville ses premiers h abitants. Mais le terrain sur la montagne nous appartient. Essaie de comprendre. Plus de mille habitations de fortune louées à l’année en moyenne à quinze mille gourdes, cela fait quinze millions de gourdes, soit trois cent soixante-quinze mille dollars américains environ chaque année sans redevance fiscale. Nous nous arrangeons pour faire croire que nos terres sont occupées illégalement et ainsi, nous gardons la possibilité de nous faire dédommager par le gouvernement. Nous plantons de la misère, nous cultivons de la misère et nous récoltons de l’or.
Je restai sans voix.
— Dans ce bidonville et dans les autres que nous possédons, nous vendons, par personne interposée bien sûr, de l’électricité, de l’eau, des denrées alimentaires, etc. Sans coup férir, Paradi nous rapporte plus d’un demi-million de dollars américains chaque année.
Il me regarda droit dans les yeux. J’étais abasourdie. Je manquais soudain d’air. Je vis en un éclair assis devant moi un monstre. Un monstre qui lapait le sang de ces milliers de femmes, d’hommes et d’enfants que je voyais chaque jour descendre le long de l’escalier serpent de Paradi pour aller chercher honnêtement aux quatre coins de la cité de quoi subvenir aux besoins de leurs familles. Des êtres h umains dont le sang n’était pas différent de celui de ces autres êtres qui se pavanaient dans des villas protégées par murs, cerbères et chiens. Mais je me dis que si Yvan m’avouait tout cela, c’était parce qu’il était intérieurement déchiré par cette imposture.
— Nous sommes les élus de cette terre, mais nous bouffons de la merde pour chier de l’or, continua-t-il.
— Tu acceptes… cette malédiction ?
— On ne peut rien changer à tout cela, Hérodiane.
Son fatalisme m’étonnait souvent, toujours m’énervait, m’horrifiait. Yv an se laissait vivre, choisissait d’être emporté par le courant de sa classe sociale. Il avait conscience de certaines choses, tentait vaguement de se rebeller. Je m’imaginais que j’étais l’un des pôles de cette révolte purement intérieure, une manière momentanée de croire qu’il existait par lui-même, pour lui-même, qu’il était capable de se définir une autre vie. Mais Yvan ne dépasserait jamais une frontière qu’il s’était lui-même tracée, à peine éloignée de celle que son mi lieu avait établie. C’était pour cela qu’il m’évitait tout contact avec sa famille, qu’il se réfugiait chez lui, avec moi, seulement quand il était certain que je serais invisible, sauf aux yeux des domestiques, d’autant plus méprisants à mon endroit qu’ils étaient proches de moi par leur origine sociale. Yvan me quitterait peut-être un jour. Je pensais ce jour très lointain. J’espérais peut-être le coup de baguette magique d’une bonne fée surgissant d’un de mes contes d’enfance. S’il m’abandonnait, que garderais-je de lui ? Un rêve noyé d ans les larmes ? Son regard dans un écrin ? Un enfant ? Je secouai v igoureusement la tête pour m’enlever cette pensée parasite.
Après l’amour, alors que même l’air frais chargé de senteurs de pins ne parvenait pas à calmer l’incandescence de nos corps en proie encore au feu de la jouissance, Yvan se laissa aller à une confidence :
— Je t’ai avoué un soir que c’était la première fois que je prenais une femme vierge et que c’était aussi la première fois que j’avais la certitu de qu’une femme était à moi, rien qu’à moi.
Je ne dis rien. Il ne fallait pas le troubler dans ses moments de libération intime.
— J’ai toujours eu l’impression d’avoir été maudit par ma première expérience sexuelle. Dans le temps, il y avait un bidonville bien connu pour ses lieux de réjouissances sexuelles. C’était surtout là que la belle Simone tenait seule son commerce.
— Son commerce ?
— C’était la pute la plus demandée de Pétion-Ville. Le jour, elle tenait un restaurant au cœur du marché public. Une Noire d’une taille de joueuse de basket-ball. Sa beauté était telle qu’on se demandait pourquoi elle faisait ce métier, car n’importe quel homme aurait donné cher pour ne l’avoir qu’à lui. Certains la prétendaient Éthiopienne, car une rumeur laissait entendre que son père était arrivé en Haïti en compagnie de l’empereur Hailé Sélassié quand ce dernier était venu rendre visite au Président Éternel. Au moment du d épart du souverain, il aurait fait défection avec sa femme. On disait aussi qu’elle était née du ventre d’Erzulie, car dans les cérémonies vodou auxquelles elle participait, elle était toujours chevauchée par la grande dame. Personne ne connaissait véritablement les secrets de sa naissance, mais tous les hommes payaient pour visiter les secrets de sa féminité. C’était la grande prostituée de Babylone incarnée chez nous. Quand les jeunes bourgeois que nous étions quittaient les fêtes dans les beaux salons où nous devions faire très attention aux filles de notre classe, nous partions en groupe visiter Simone. Un oncle, sans que mon père le sache, m’a initié au sexe en m’emmenant chez Simone alors que j’avais quatorze ans. Il m’a glissé cent gourdes dans la poche et m’a laissé dans une longue file où se trouvaient une dizaine d’hommes avant moi. Quand j’ai atteint Simone, j’étais si émotionné que je ne savais quoi faire. Simone, qui avait sans doute l’habitude de ce type de situation, même s’il y avait des hommes qui attendaient au-dehors, m’a donné à boire une infusion, m’a parlé doucement pour me calmer, puis m’a mis sur son ventre nu. J’ai joui bien vite, mais je doute fort d’avoir été dedans.
Je ne pus m’empêcher de rire.
— J’ai toujours aux narines l’odeur de la peau de Simone, l’odeur d e sa sueur, dit-il. Je crois que je n’ai jamais pu être normal depuis cette expérience.
— Normal comment ? Je te trouve normal, moi !
— Laisse tomber, fit-il avec un soupir
Il vida sa bouteille de bière d’un trait. La coquille s’était refermée.
Presque au haut de l’escalier serpent, je m’arrêtai, soudain prise de vertige. J’avais le souffle court. Quelqu’un me prit le bras pour que je puisse continuer l’escalade des quelques marches devant me mener à notre demeure. Je fus horrifiée de découvrir les biceps tatoués de l’homme accusé par madame Dulciné d’être le responsable de la fièvre de mon frère. Sa forte stature me dissuada de tout mouvement qui aurait pu être interprété comme de la peur, du mé pris ou de la répulsion. Il desserra son étreinte sur mon bras d evant mon logis, me salua d’un sourire et continua son chemin, des outils de maçonnerie sous ses aisselles. Le vertige cessa. Je m’avançai vers la porte de notre chambrette que j’ouvris pour découvrir monsieur Wilson assis au chevet d’Estevèl. Il tenait sur sa jambe une assiette en carton contenant de la nourriture. Avec une cuillère, il donnait à manger à mon frère. Monsieur Wilson avait pris quelques-uns de mes livres pour les mettre sous l’oreiller d’Estevèl afin que la tête de mon frère soit plus en hauteur. Chacun des gestes de monsieur Wilson était empreint d’un tel amour que je restai figée, si dérée devant le spectacle. Il ne m’avait pas entendue entrer. Entre d eux cuillères, il passait le dos de sa main sur la joue d’Estevèl. Il y avait entre eux deux une sorte de douce tension, une communication si intense que, soudain, toute mon animosité envers le peintre s’estompa. Ce fut Estevèl, le premier, qui s’aperçut de ma présence. Dans les regards de mon frère, monsieur Wilson sut qu’il y avait une tierce personne dans la pièce.
— Hérodiane, murmura Estevèl. Comment va Yvan ?
— Il va bien, lui répondis-je, quelque peu hésitante.
C’était la première fois qu’il prononçait ce nom devant moi. C’était la première fois qu’il me laissait comprendre que ma liaison avec Yvan Guéras était parvenue à sa connaissance.
Je m’approchai de monsieur Wilson. Je lui mis une main sur l’épaule.
— Merci pour mon frère, soufflai-je.
Pas un muscle de son visage ne tressaillit. Mais je vis mon frère sou dain en proie à un violent frisson.
— Laisse-nous un moment, Hérodiane, hoqueta Estevèl.
Comme je ne bougeais pas, la voix de monsieur Wilson claqua, sèche, tel un coup de fouet :
— Sors !
Je reculai précipitamment, j’ouvris la porte tout en les regardant, puis je sortis à reculons. Je vins m’asseoir sur une marche de l’entrée. L’homme aux biceps tatoués redescendait sans les outils d e maçonnerie qu’il portait auparavant. Il me fit un sourire. Je lui consentis un si gne de la main. Il fut si surpris, habitué qu’il était à ma froide indifférence, qu’il manqua une marche et ne dut qu’à un dernier réflexe d’éviter une chute dangereuse. Je me désintéressai de l’homme aux biceps tatoués dont la silhouette s’estompait dans l’escalier serpent, car je fus bientôt en proie à l’hallucination, qui était la thèse d’Yvan. J’entendis à l’intérieur un mugissement de vagues puissantes venant se fracasser sur les rochers de la côte de Saint-Jean. J’eus la vision de la crête écumeuse des vagues, étincelante comme des milliards de cristaux sous l’abrupt soleil de midi. Me parvint à l’oreille le cri des goélands et des cormorans, s ’apprêtant à plonger vers les bancs de poissons proches du corail. Le mugissement des vagues s’amplifiait dans la pièce. La porte bougea, se tendit, une force insolite, de l’intérieur, s’exerçant contre elle. J’eus juste le réflexe de me jeter de côté au moment où la porte écrasée par une masse d’eau se désagrégeait. Une vague d’eau de mer jaillit de notre chambrette et plongea vers l’escalier qui d esservait Paradi. Quand elle se tarit, je me relevai, ahurie, pour revenir dans la pièce. Monsieur Wilson et Estevèl étaient trempés jusqu’aux os comme s’ils revenaient des profondeurs de l’océan. Je vis une touffe d’algues vertes sur la calvitie de monsieur Wilson. Le sol, le lit, la coiffeuse étaient couverts de sable et de coquillages. L’odeur d’algues et de sel marin ne pouvait pas être, aussi, une h allucination. Estevèl me regarda, un grand sourire éclairant son visage. Il se releva pour s’asseoir sur le lit.
— Viens me toucher, me dit-il.
Je m’avançai, abasourdie. Je posai ma main sur son front, sur ses joues, sur son ventre. La fièvre était tombée. Monsieur Wilson regardait mon frère, en état de choc, les yeux hallucinés par une vision qui venait sans doute de modifier à jamais sa conception et sa p erception des choses.
— J e t’avais dit, petite sœur, qu’elle ne m’abandonnerait pas.
J’appris le lendemain, stupéfaite, que la seule personne que la vague avait emportée en déferlant dans l’escalier serpent était l’homme aux biceps tatoués, désigné par madame Dulciné comme le responsable de la maladie de mon frère.
Je vois encore la femme sur le trottoir de l’autre côté de la rue en face du collège. Elle a des allures de pute avec son jean moulant, le pull gris qu’elle porte en dépit de la chaleur, le maquillage outrancier sur sa peau noire, qui transforme son visage en un masque de la cour de Baron Samedi. Quand je quitte le collège, elle me suit des yeux avec une tristesse poignante dans le regard. Elle donne l’impression de quelqu’un qui voudrait m’aborder, mais qui hésite par crainte d’une réaction de mépris ou de violence de ma part. Elle serait peut-être belle sans son maquillage. Elle est grande comme moi. Elle essaie de cacher son embonpoint par sa manière de porter le jean et le pull. Elle a dû être, dans le temps, aussi mince et élancée que moi. Quand je m’éloigne du collège, en accélérant le p as pour sortir du champ de vision de l’inconnue, je sens son regard sur mes épaules. Qui est-elle ? Que me veut-elle ? Une ancienne connaissance d’Yvan ? Un amour malheureux qui m’en voudrait de l’avoir supplantée dans son cœur ? Mais je ne sens aucune hostilité chez cette femme. Seulement une fébrile attente.
J’avais rejoint Yvan à une boutique de mode. Il m’avait indiqué l’adresse par SMS. Il tenait à ce que je l’accompagne à une party chez son oncle Paul, quelque part au-dessus de Pétion-Ville.
— Je veux que tu sois avec moi, m’expliqua Yvan. Je vais profiter de l’ambiance pour convaincre mon oncle de renflouer mon entreprise sans qu’il en ait complètement le contrôle et, surtout, sans que mon père le sache. La discussion va être rude. Ta présence me d onnera du courage pour l’affronter.
— Ton oncle est un mauvais personnage… me rebiffai-je. Je me vois mal t’accompagner chez lui.
— Hérodiane… insista Yvan. Je t’en prie. Fais-le pour moi… Pour moi ! C’est important. Comprends-tu ? Je sais mieux que toi qu’il est infréquentable.
Je n’étais pas convaincue. Je sentais confusément un danger quelque part. Comprenant mon hésitation, Yvan me prit les mains.
— Hérodiane… Fais-le pour moi… Accompagne-moi.
— C’est vraiment pour toi, Yvan, arrivai-je à dire.
Yvan parut soulagé.
— S ois gentille avec lui, même s’il se montre… infréquentable. C’est pour cela que je veux que tu sois belle. Cela l’amadouera un peu. Alors, je pourrai lui arracher ce qu’il me faut.
Sur ses conseils, je choisis une jupe noire fendue sur les côtés, une merveille qui mettait en valeur mes hanches et le galbe parfait de mes jambes. Mon choix se porta vers un haut de dentelle transparent sur un soutien-gorge à balconnets noirs. J’admirai avec f ierté ma silhouette dans le grand miroir mural du magasin sous les regards haineux de deux vendeuses, jalouses de ma beauté et de la « chance » que j’avais d’être entretenue par un mulâtre beau et visiblement fortuné. Yvan me demanda de porter des souliers noirs à talons aiguilles. Je refusai tout d’abord. J’étais mal à l’aise avec ce type de chaussures, mais je cédai devant son insistance. Il mit mon uniforme et mes autres effets dans un sac en plastique qu’il posa sur le siège arrière de la Jeep après avoir tout réglé avec l’une de ses cartes de crédit.
Paul, l’oncle d’Yvan, habitait une villa basse à toiture en tuiles, entourée d’une cour gazonnée. Le mur intérieur de la clôture disparaissait sous les frondaisons de fougères exubérantes. L’entrée de la propriété n’était pas protégée par une grille et on la reconnaissait à deux piliers, vestiges d’une habitation coloniale. Yvan roula sur une allée bétonnée qui contournait la villa pour s’arrêter devant un perron en marbre. Connaissant ma maladresse avec les c haussures que je portais, il m’aida à descendre de la Jeep.
Paul vint nous accueillir sur le pas de la porte d’entrée. Il donna l’accolade à son neveu. Cette fois, courtoisement, mais sans chaleur aucune, il me souhaita la bienvenue. Nous entrâmes dans un salon à l’ameublement austère, aux murs tapissés de livres. Une musique de jazz était diffusée en sourdine à partir de haut-parleurs bien dissimulés. Dans la pièce se trouvaient quatre jeunes filles qui papotaient entre elles, verre à la main. Elles étaient plus jeunes que moi, noires, jolies, bien faites, habillées avec coquetterie. Il y avait deux hommes au salon que je voyais pour la première fois. Le p remier dans la soixantaine, un mulâtre au crâne dégarni, les sourcils en broussaille, les yeux hallucinés sans doute sous l’effet de la drogue. Il était enfoncé dans un grand fauteuil, un verre plein de whisky à la main, et s’esclaffait grossièrement pendant qu’il parlait dans son Blackberry dernier modèle. L’autre, sans âge, un mulâtre aussi, vêtu d’un bermuda, un verre plein également à la main, balançait ses jambes et ses pieds nus avec un sans-gêne de faux seigneur dans cette pièce qui aurait dû inspirer le respect. Entre l’index et le majeur de l’autre main, il tenait non pas une cigarette, mais un énorme joint de marijuana. Quand il me vit, il porta comme par défi son pétard aux lèvres pour en tirer une profonde bouffée avec un air de jouissance certainement plus feint que réel.
Yvan me désigna une chaise. Paul poussa vers moi un bar mobile tout en verre, sur roulettes, où on pouvait se servir des boissons gazeuses, de la bière, du rhum, du whisky, des glaçons et diverses sortes d’amuse-gueules. Le mulâtre chauve rangea son Blackberry, rota sans gêne aucune, se leva et disparut dans une pièce attenante. Le jazz cessa pour faire place à un zouk love d’Orlane. Il revint pour s’approcher de l’une des demoiselles qui s’empressa de se lever pour le suivre dans une pièce obscure, attenante aussi au salon, qui servait maintenant de piste de danse. Les trois filles parlaient à voix basse en me jetant parfois de furtifs regards. Je n’aimais pas l’ambiance, mais j’étais là pour Yvan qui s’était éloigné avec son oncle Paul. Par la baie vitrée, je les voyais discuter avec animation sous la galerie. Il faisait frais. Je regrettai de n’avoir pas choisi un p ull et de ne pas m’être munie d’un châle ou d’un manteau. Le zouk love prit fin pour faire place à un konpa langoureux. Le mulâtre aux sourcils broussailleux ne réapparut pas. L’homme au bermuda se leva, prit deux filles par la main et les entraîna en les tenant par la taille vers la pièce obscure.
Yvan délaissa Paul pour revenir vers moi. Il me proposa d’aller danser. Je me levai pour le suivre dans la salle où venaient de disparaître l’homme au bermuda et les deux filles. Paul, lui, s’était laissé choir dans un fauteuil. Il avait l’air impatient, ennuyé, énervé. Yv an m’attira contre lui. Nous dansâmes étroitement enlacés. Dans un autre lieu, j’aurais pris un infini plaisir à cela. Nos corps minces s’accordaient à la perfection, sans que nos mouvements aboutissent à autre chose qu’une douce et troublante excitation, un abandon réconfortant, un désir qui n’avait pas à s’exprimer dans une éruption sauvage de sexe. Ici, j’étais mal à l’aise. Je devinais, dans l’obscurité de la pièce, ces filles plus jeunes que moi aux mains de ces hommes dont la perversité se nourrissait du pouvoir glauque de l eur situation sociale.
— As-tu réussi à amadouer ton oncle ? demandai-je à Yvan.
— Presque, répondit-il. Son avocat doit arriver dans un instant. Avec un peu de chance, nous signons le papier.
— Je suis heureuse pour toi, lui dis-je.
— Tu es mon porte-bonheur, me souffla-t-il à l’oreille.
La musique mourut dans un solo de guitare. Nous sortîmes de la pièce trop obscure. Je regagnai ma place au salon. Je bus un peu de Coca-Cola en ressentant à nouveau un léger vertige.
— Yvan, lança Paul, toujours affalé dans son fauteuil. Fais-nous le plaisir d’aller nous acheter quelques bouteilles de whisky en ville. Cela te prendra juste quelques minutes.
Yvan parut hésiter. Ses yeux allaient de son oncle à moi.
— Je vais avec toi, dis-je en me relevant.
— Non, dit Yvan précipitamment. Reste. J’en ai pour quinze minutes.
Il vint se pencher à mon oreille :
— Ne te montre pas apeurée, méprisante avec mon oncle. Quand on sait comment s’y prendre avec lui, on s’en sort.
Je me rassis. Yvan me mit un baiser sur les lèvres.
— Je reviens, fit-il.
Il quitta le salon rapidement. L’homme au bermuda revint avec les deux filles qui roucoulaient de plaisir. Ils devaient être tous les trois un peu ivres. Le mulâtre aux sourcils en broussaille n’avait toujours pas réapparu. Il devait se plaire avec la petite qu’il s’était choisie. Un konpa encore plus langoureux prit la relève. Je priai Dieu pour qu ’Yvan revienne vite. Je n’avais plus frais. J’avais chaud. Paul se l eva et sans hésiter se dirigea vers moi.
— Vous m’accordez cette danse, Hérodiane ?
Je le regardai, surprise, presque offensée qu’il ose me demander à danser après ses attitudes méprisantes, odieuses envers moi.
— Pardonnez-moi si je vous ai offensée. Vous me l’accordez ?
Sa voix sonnait faux. Yvan m’avait fait comprendre que tout pouvait se conclure maintenant entre lui et son oncle. Je ne voulais p as qu’il parte, que sa famille l’exile en Amérique centrale. Je me l evai donc pour suivre Paul qui me tint fermement d’une main froide comme du métal. Dans le noir, nous nous mîmes à danser. Il essaya rapidement de m’attirer vers lui. Je me raidis doucement, juste pour lui faire comprendre que notre danse ne serait qu’un simple exercice conventionnel, un échange de bons procédés entre un oncle et l’amie de son neveu. Je ne l’aurais jamais cru d’une force pareille. Ses bras se déployant autour de ma taille eurent raison de moi. Je m’affaissai pratiquement sur sa poitrine comme un tremblement de terre d’une magnitude maximale transforme un édifice en un tas de décombres.
— Laissez-moi, je vous en prie, protestai-je en me débattant.
— Espèce de sale petite Négresse ! gronda-t-il. Pourquoi es-tu ici, d’après toi ? Pour rouler tes hanches de femelle en rut dans mon salon ?
Je voulus le gifler. Il attrapa ma main pour me pousser violemment d evant lui. Je perdis l’équilibre pour aller me heurter au mur. Paul v int me saisir dans ses bras puissants.
— Viens ici, salope.
Il me frappa au visage de sa main baguée, puis il me traîna vers une porte que je n’avais pas vue dans l’obscurité. Il l’ouvrit et me poussa avec sauvagerie dans une pièce dont l’éclairage rose tamisé était diffusé par un néon au plafond. Je vis dans un grand lit le mulâtre aux sourcils en broussaille qui forniquait avec la petite qu’il avait choisie. Je me mis à hurler comme une folle. Le mulâtre aux sourcils en broussaille délaissa sa fille et se retourna vers nous :
— T u as besoin d’un coup de main, cousin ?
— Cela ne se refuse pas, ricana Paul. Il faut parfois être deux pour dompter une bête superbe comme celle-ci.
— Et pourquoi pas trois ? lança l’homme au bermuda, dont la tête apparut dans l’entrebâillement de la porte.
Je voulus, sans espoir pourtant, me précipiter vers la porte. Trois paires de mains d’hommes me saisirent pour m’étendre de force sur le lit. Je me débattais, je hurlais, refusant de réclamer de ces h ommes une indulgence, une quelconque pitié, sachant que rien ne l es détournerait de leur sombre dessein. Ils retroussèrent ma jupe. L’homme aux sourcils en broussaille fit glisser ma culotte le long de mes jambes qu’on avait immobilisées.
— C’est toi l’officiant, Paul, ricana l’homme au bermuda qui se mit à agiter son sexe en érection devant mon visage.
Je vis Paul se dénuder puis aller ouvrir un tiroir d’une sorte de coiffeuse. Il revint avec un godemiché énorme au bout d’une ceinture en cuir qu’il passa autour de sa taille. Le godemiché raide d evant lui avait presque la grosseur d’un bras d’enfant.
— Tu n’auras plus l’envie après de pervertir nos rejetons, gronda Paul, une lueur de démence dans le regard.
Les autres ricanaient, lançaient des plaisanteries de la pire obscénité. C’était surtout le mulâtre aux sourcils en broussaille qui me maîtrisait. Il devait pratiquer un art martial. Il m’avait totalement immobilisée en une prise qui me maintenait les jambes sur ses épaules, lui assis presque sur ma poitrine, m’étouffant de son poids. L’homme au bermuda me tenait les mains. J’avais le sexe ainsi totalement offert à la folie furieuse de l’oncle d’Yvan.
— Ne faites pas ça, suppliai-je. Pitié… Pitié…
— Je savais que tu finirais par demander pitié, jubila Paul. Allez… Encore une fois.
— Je vous en prie, dis-je dans un souffle, la vue brouillée par mes larmes. Pitié…
— Tu vas souffrir, dit Paul. Tu vas souffrir, mais tu vas aimer. Ta jouissance sera ma pitié.
Je devinai Paul qui s’agenouillait devant moi, sa main tripotant mon sexe, cherchant probablement le meilleur angle d’attaque pour son infâme instrument. Il se passa quelque chose que je n’aurais jamais espéré. La petite qu’on avait délaissée et qui s’était réfugiée dans un coin du lit bondit sur nous telle une tigresse en furie, ses doigts aux longs ongles factices mais effilés visant les yeux du mulâtre aux sourcils en broussaille qui m’immobilisait. Il ne s’attendait pas à cette attaque. Hurlant de douleur et de colère, il lâ cha prise. Mes jambes étaient libres. Ils avaient commis l’erreur de ne pas m’avoir enlevé mes talons aiguilles. Mes pieds, déjà en hauteur, se détendirent sauvagement. Un talon se planta en plein dans la bouche de Paul qui partit à la renverse, se mettant à vomir du sang. Pendant que le mulâtre aux sourcils en broussaille tentait de se débarrasser de sa petite toujours déchaînée, l’homme au bermuda m’oublia pour porter secours à Paul qui se roulait sur le sol en vociférant. Je bondis vers la porte. Je traversai en trombe la pièce obscure transformée en salle de danse, le salon où les autres filles étaient toujours assises à papoter, peut-être dans l’ignorance du drame qui venait de se jouer. Je sortis de la maison en courant. Je me souvins alors que les talons aiguilles allaient gêner ma fuite. C’était miracle si j’avais pu ainsi parcourir tout ce chemin. L’instinct de survie permet parfois des exploits qu’on ne supposerait pas. Je m’arrêtai pour enlever les chaussures, puis je repris ma course, pieds nus sur l’allée bétonnée, jusqu’à ce que je quitte la propriété. Je parvins ainsi sur la route asphaltée qui montait en pente douce v ers les autres villas situées plus en hauteur. Un taxi-moto qui descendait s’arrêta devant moi. Je me dépêchai de sauter derrière le jeune homme qui pilotait le véhicule. Je lui demandai de partir au plus vite, de se permettre des excès de vitesse s’il le pouvait. Il sentait la sueur et l’alcool de canne. Cela ne me gênait pas. Ce qui importait, c’était de m’éloigner le plus possible de ces hommes avant que, revenus de leur déconvenue, ils ne se lancent à ma poursuite.
— À Paradi, lançai-je au motocycliste.
J’avais les lèvres tuméfiées. Je saignais à la joue gauche. J’avais une entaille faite certainement par la main de Paul quand il m’avait frappée.
— Vous venez de chez Paul Guéras ? me demanda le conducteur.
— Pourquoi ? lui criai-je pour couvrir le bruit du moteur.
La moto descendait la pente à toute vitesse. Les phares des v éhicules qui venaient en sens contraire m’aveuglaient. Je n’avais pas peur. La mort me semblait maintenant une bien bonne chose comparée à ce que l’oncle d’Yvan projetait. La vitesse, le vent qui me fouettait le visage résorbaient ma nausée. Je ne pensais plus à Yvan. Je ne m’étonnais pas qu’il ne soit pas revenu, que je n’aie pas croisé sa Jeep en train de remonter vers la villa de son oncle alors qu’il n’y avait pas d’autre chemin.
— Ce sont des démons, lança le jeune homme en slalomant entre d eux lignes de véhicules immobilisés dans un embouteillage. Nous les connaissons tous, sur la montagne. Ils violent les jeunes Négresses qu’ils ratissent en bas.
— Je déposerai une plainte à la police, lui dis-je.
— N’y pensez pas. La police, c’est eux. La justice, c’est eux. Faites-vous invisible. Cela vaudra mieux pour vous. Vous vous croyez au paradis, n’est-ce pas ?
Il passa l’embouteillage, fit gronder le moteur de son véhicule pour p rendre de la vitesse. Il laissa tomber ces mots qui n’avaient rien de nouveau :
— Les coups de machette dans l’eau ne laissent pas de traces.
Du sang coulait sur ma joue. Mes lèvres enflées me torturaient. J’aurais souffert plus que les tourments de l’enfer si Paul Guéras était arrivé à ses fins. Il y a des coups de machette qui laissent malheureusement de terribles traces.
Madame Dulciné me héla alors que je passais devant chez elle. Comment avait-elle fait pour m’apercevoir dans les ténèbres ? Je f eignis de ne pas l’entendre. Je savais qu’elle remarquerait les h ématomes sur mon visage, surtout la coupure à ma joue. Je devrais trouver une réponse aux questions qu’elle ne manquerait pas de me poser. Je poursuivis mon chemin comme si je n’avais rien entendu. Elle sortit pour se lancer à ma poursuite. Je dus m’arrêter, car sinon elle se rendrait bien compte que je l’évitais, ce qui serait bien pire à gérer.
— Estevèl t’a laissé une clé, Hérodiane. Il a fait remettre une p orte.
Je pris la clé qu’elle me tendait en faisant mon possible pour qu’elle ne remarque pas l’état de mon visage. Heureusement qu’il n’y avait pas de lune. L’électricité qui arrivait clandestinement à Paradi était coupée. Seules quelques lampes allumées dans les cahutes autour de nous laissaient échapper une lueur qui, parfois, permettait de mieux deviner le chemin.
— Il se passe des choses curieuses à Paradi, me dit madame Dulciné.
— Comme quoi ? lui demandai-je, pressée de reprendre mon chemin.
— Cette trombe d’eau qui a dévalé l’escalier et n’a tué que Bonhomme.
Bonhomme était l’homme aux biceps tatoués.
— Certains prétendent que la trombe d’eau est partie de chez toi, Hérodiane, continua madame Dulciné. J’ai certifié que c’était faux en j urant que j’étais chez vous à ce moment.
Elle tenta de trouver mon regard.
— C’est pour vous protéger, Hérodiane. Je vous aime beaucoup, ton frère et toi.
— Les gens racontent n’importe quoi, madame Dulciné. Comment une trombe d’eau pourrait-elle sortir d’une chambrette ?
— Gardez vos secrets si cela vous chante, dit madame Dulciné en haussant les épaules. L’essentiel, c’est qu’Estevèl soit guéri. Tu as quoi au visage ?
— Rien, lui répondis-je précipitamment.
Je la plantai là pour éviter toute suite à la conversation. Ses regards me poursuivirent, scrutateurs, interrogateurs. Elle n’avait certainement pas été satisfaite de ma réponse concernant la trombe d’eau qui serait sortie de chez moi. Elle n’aurait de cesse de savoir pourquoi mon visage était dans cet état. J’arrivai devant notre chambrette. Estevèl avait fait installer en effet une porte neuve en bois. La clé glissa facilement dans la serrure. Ce fut avec un sentiment de grand réconfort que je retrouvai mon petit nid à Paradi. Estevèl n’était pas là. Il m’avait laissé un billet me disant de ne pas m’inquiéter. Il avait des séances de pose chez monsieur Wilson qui se termineraient peut-être tard dans la nuit. Je m’assis sur le lit, me permettant enfin un moment de répit depuis que je m’étais échappée, p ar miracle, des mains de Paul Guéras et de ses deux compagnons aussi fêlés que lui. Mon téléphone portable sonna dans la poche de ma jupe. J’avais totalement oublié l’appareil. C’était Yvan. Je pris l’appel.
— Hérodiane ! Qu’est-ce qui se passe ? Où es-tu ?
J’étouffais de colère. J’avais envie de lui envoyer une bordée d’injures.
— Tu oses me demander où j’étais !? arrivai-je à dire finalement.
— Quand je suis revenu, j’ai trouvé toute la villa en émoi. Les f illes, qui étaient seules, m’ont appris qu’André et Fritz avaient emmené Paul à l’hôpital. Il aurait eu une attaque en dansant avec toi et tu te serais enfuie, épouvantée.
Sa voix sonnait faux. En même temps, j’étais lasse. J’avais une chape de plomb sur les paupières. Je fus en proie de nouveau à la nausée.
— Je t’appellerai, Yvan, lui dis-je. Je suis fatiguée. Je ne me sens p as trop bien.
— J e t’aime, Hérodiane, souffla Yvan.
Je coupai la communication. Je m’allongeai sans me dévêtir. La lampe à kérosène jetait un éclat irréel sur le tableau de monsieur Wilson au mur. Les fesses de mon frère occupaient le centre géométrique de l’œuvre comme si elles étaient la matrice de cet uni vers d’eau que l’artiste avait voulu représenter. Je me demandai si quelqu’un, un jour, me représenterait ainsi, avec mon sexe comme élément fondateur de tout souffle, de toute vie. Je vis se profiler devant moi la face luisante de haine de Paul Guéras. Je ne savais pas si je m’étais endormie, si mon âme s’était faufilée dans le monde des rêves. Il brandissait son godemiché comme un sabre en vociférant : « Malédiction… Malédiction. » Il l’enfonçait en moi. Je me réveillai. Il faisait jour. Estevèl n’était toujours pas rentré. On f rappait à la porte. En proie à une atroce migraine, je me levai, titu bante, pour aller ouvrir. Je découvris madame Dulciné, les vêtements déchirés, les mains levées vers le ciel, le visage ruisselant de larmes. Elle me tomba dans les bras en hurlant :
— Marie-Édith est morte… Ton amie Marie-Édith. Ma petite fille ! Elle est morte. Elle s’est jetée sous les roues d’un camion. Malédiction, Hérodiane ! Malédiction !
Je me rendis au collège malgré ma mine abominable. Je m’étais souvenue à temps que je devais passer un important examen de chimie. Je m’étais mis un pansement sur la joue. J’avais trempé mes lèvres dans de l’eau salée. Le résultat fut loin d’être satisfaisant. Je remarquai avec effroi que j’avais maigri. La nausée persistait. Je me p romis de passer à un centre de santé pour me faire examiner. J’en connaissais un pas trop loin de Paradi qui recevait gratuitement les femmes et les enfants, tenu par une ONG dont le responsable était un pasteur baptiste.
Devant le collège, je reçus un SMS de Bobby, l’ami de mon frère. Il me clamait son amour en des vers enflammés, puis m’informait qu’il m’avait gardé des livres qui me plairaient certainement. J’effaçai le message sans y répondre. Je ne portais aucun intérêt à Bobby. Il valait mieux que je ne le revoie pas à cause de ma passion des livres, sinon il continuerait à espérer quelque chose de moi. En dépit ce qui était arri vé la veille chez Paul Guéras, j’aimais Yvan. Dans mon trou ble, dans mon émoi, j’avais cru qu’il avait partie liée avec son oncle dans ce traquenard auquel j’avais échappé. Il était plus sérieux, plus honnête de ma part de comprendre qu’Yvan avait été manipulé par son oncle. D’ailleurs, ni Paul ni les deux autres malades qui se trouvaient avec lui n’avaient osé dire à Yvan la vérité. Ils devaient craindre sa réaction. Mais Yvan devait savoir que son oncle et ses cousins donnaient des fêtes d’un genre particulier. Il m’avait exposée à leurs perversions pour rentrer dans les bonnes g râces de son oncle, dans l’espoir de remettre à flot son entreprise. Cela, je ne le pardonnais pas. C’était pour cela que je ne répondais pas à ses appels et ses SMS. Il fallait qu’il sache que j’étais vraiment en colère.
Dans la cour du collège, dans la salle de classe, je fus bombardée de regards méprisants, mais personne n’osa s’informer des causes de la dévastation de mon visage. J’étais depuis quelques semaines l a traînée du collège, l’exemple à ne pas suivre, celle à ne pas f réquenter.
L’examen fut pour moi particulièrement pénible. Je devais faire un effort permanent pour me concentrer. La migraine continuait à battre le tambour dans mes tempes. À chaque fois que je relevais la tête de la feuille d’examen, je surprenais dans la classe des regards moqueurs. Quand je parvins à traiter la dernière question, je m’empressai de remettre mes feuilles au surveillant. Je fus quand même sur prise de constater que j’étais la première à avoir terminé. Je raflai mon sac sous le banc. Je quittai le collège, soulagée. La première personne que je vis fut la jeune femme trop maquillée, de l’autre côté de la rue, qui me regardait avec l’air de rechercher le contact avec moi.
Cette fois, mue par je ne sais quelle impulsion, je traversai la rue pour venir me planter en face d’elle. La jeune femme ne bougea pas, se contentant de m’examiner avec minutie.
— J’étais comme toi, finit-elle par dire. Mince… Élancée. Belle. Je ne me maquillais pas autant. Les larmes m’ont brûlé le visage. La sou ffrance m’a empâtée.
— Vous me voulez quoi ? lui demandai-je.
— Marchons, dit-elle. Il y a une place publique pas trop loin d’ici. On y sera mieux pour parler.
Sans attendre ma réponse, elle partit d’un pas rapide. Je fus bien obligée de la suivre. Elle avait vraiment piqué ma curiosité. La place publique était à cinq minutes de marche. L’inconnue choisit un banc un peu à l’écart de l’agitation de la rue pour que nous puissions nous asseoir.
— J e n’ai pas beaucoup de temps, lui dis-je pour bien lui signifier que je n’avais pas l’intention de muser ici.
— Il t’a certainement fait le coup de l’oncle qui doit lui sauver son entreprise, n’est-ce pas ?
Comme je restais bouche bée, elle continua :
— Ce n’est pas qu’Yvan soit mauvais. Il est sous l’emprise de son oncle. Tu n’y peux rien. Je sais que tu l’aimes. Moi non plus je ne p eux m’empêcher de l’aimer même après ce qu’il m’a fait.
— Qui êtes-vous ? hurlai-je en me levant précipitamment.
— J’ai été, comme toi, l’une de celles qui sont tombées dans les filets d’Yvan et des autres. Regarde-moi. Maintenant, je fais la pute dans les rues. Pour survivre.
— C’est cela que vous vouliez me dire ?
— Il t’a certainement raconté sa première aventure sexuelle. Il ne rate jamais l’histoire de Simone. Mais il ne t’a pas révélé que l’oncle qui l’a initié était Paul Guéras.
Comme je faisais mine de partir, elle se leva pour saisir mon bras.
— Depuis lors, Yvan est malade. Sa famille le sait. Ces filles toutes blanches, belles, parfumées, tout en soie et en dentelle, abandonnées dans ce beau salon pour aller chez Simone, le laissent, depuis lors, impuissant. Il ne peut jouir qu’avec nous. Mais il faut qu’il nous emmène ensuite à son oncle pour je ne sais quel rituel. Il t’a certainement conduite à Paul et ses cousins. Ils ratissent les quartiers pauvres de la ville en quête de chair jeune et noire pour assouvir leur bestiale et ancestrale névrose.
Je me dégageai violemment de son étreinte.
— Laissez-moi partir. Vous êtes folle !
Elle éclata de rire.
— Folle ! Mais je voulais seulement t’avertir. Pour t’éviter ce que je suis devenue.
Je m’éloignai. Elle me lança avec une hargne soudaine :
— Il n’y a que moi qu’Yvan aime, sale pute. Moi et personne d’autre !
La procession funéraire s’était ébranlée dans la poussière âcre de ce vendredi matin. Les arbres, les demeures, les enseignes, les étals, des deux côtés de la rue, étaient maquillés de la crasse que la ville avait déversée dans l’air. L’impression qui se dégageait de p artout était que le temps, ici, marchait au rythme de la bêtise des h ommes. Il s’était tout simplement immobilisé. Les horloges n’étaient plus que des leurres. La fanfare massacrait une musique funéraire comme pour la mettre au diapason des uniformes que ses musiciens portaient. Mal assortis. Sales. Presque en lambeaux. Ils avançaient en esquissant une parade approximative comme de pitoyables pantins. Derrière le corbillard qu’on avait dû au départ pousser pour que le moteur acceptât de démarrer, les deux autres f illes de madame Dulciné marchaient, silencieuses et dignes, p assant de temps en temps un mouchoir blanc sur leur visage en faisant attention à ne pas érafler leur lourd maquillage. Elles faisaient la guerre non seulement à la sueur, mais aussi à la poussière. Derrière elles venait madame Dulciné, épaulée par trois solides commères qui devaient la soutenir quand sa peine et son désespoir se manifestaient par des convulsions spectaculaires. Madame Dulciné fustigeait Marie-Édith en lui reprochant de ne pas avoir pensé à elle en choisissant la mort. Elle hurlait, prenait à partie Dieu qui lui avait infligé peine pareille, elle, une mère dévouée à ses en fants, fidèle aux préceptes de la sainte Église. À la cérémonie f unéraire, elle avait fait attention à ne pas laisser soupçonner au prêtre que Marie-Édith s’était suicidée. Les suicidés n’ont pas trop droit à la bienveillance de la religion.
Depuis le début de ma relation avec Yvan, j’avais eu très peu l’occasion de voir et de parler avec elle. Elle était rarement chez sa mère qui lui tenait toujours rigueur de ne pas utiliser avec efficience les charmes dont la nature l’avait pourvue. Je ne savais rien de son em ploi du temps. Je savais qu’elle mentait quand elle prétendait p asser la plupart de son temps chez cette marraine qu’elle disait compréhensive. La vérité était que l’inspecteur des impôts qui ne s’était pas présenté le soir de la réception organisée en son honneur était revenu à la charge en exigeant que la jeune fille vienne vivre avec lui. Marie-Édith, qui avait vu là une occasion de se libérer du joug de sa mère, était partie sans avertir quiconque. L’inspecteur des impôts ne voulait plus que la jeune fille ait des liens avec sa famille en raison justement de la personnalité de madame Dulciné dont la réputation sulfureuse dépassait les frontières de Paradi. Quelques semaines plus tard, Marie-Édith devait découvrir que l’homme avec qui elle vivait était atteint du sida et qu’il le cachait. Elle s’était d épêchée d’aller faire un test pour connaître son statut sérologique. Ell e avait été testée positive, choc qu’elle n’avait pas pu supporter. En dépit de l’accompagnement d’une psychologue que le centre de santé avait mise à sa disposition, elle s’était jetée sous les roues d’un camion.
J’avais eu connaissance du drame de Marie-Édith par la psychologue. La jeune fille m’avait citée comme sa seule amie, la seule personne digne de confiance à qui elle pouvait s’adresser. La p sychologue, qui devait me remettre une lettre écrite par Marie-Édith, avait tout fait pour qu’elle comprenne que l’infection ne signifiait pas la fin de son existence, qu’elle pouvait vivre encore longtemps grâce aux médicaments dont on disposait. Marie-Édith n’avait pas eu la force mentale nécessaire pour faire face à sa situation. La psychologue n’avait, elle, jamais cru que la jeune fille irait au bout d e son intention affirmée de se suicider. Marie-Édith, dans sa lettre, expliquait la raison de son geste. Elle terminait en souhaitant que mes relations avec mon frère se normalisent, en me faisant comprendre que la vie était trop courte pour qu’on accepte de se brûler au feu des préjugés. Elle espérait que, malgré tout, mes liens avec Yvan s’affermiraient et aboutiraient, pourquoi pas, à une vie en commun. Elle citait au bas de sa lettre l’intro d’une chanson d’un g roupe rap qu’elle aimait souvent écouter : Est-ce parce que je suis né pauvre que le royaume de Dieu m’est interdit ?
En lisant les mots de mon amie, je pleurai non seulement sur son sort, non seulement sur le mien, mais aussi sur celui de toutes ces filles qui voyaient leurs rêves, jour après jour, dériver vers les trottoirs diurnes ou nocturnes, vers les rictus de fonctionnaires corrompus, d’élus postiches, de politiciens parasites, de bourgeois puants, de vieillards pervers, qui pouvaient tout s’acheter avec l’or qu’ils tiraient de la merde. Nous devions souvent monter, nous les f emmes, des « pénis de Cocagne » pour seulement espérer avoir d roit d’entrer au paradis. Mais la plupart du temps, nous glissions vers les abîmes où la déchéance nous privait même du droit à l’humanité.
Je n’avais rien dit à madame Dulciné de la raison du geste de sa fille même si, en deux fois, elle vint me demander si je n’avais pas eu droit à des confidences. Sa douleur à la fois me touchait et m’exaspérait. Elle était une mère qui venait de perdre son enfant nourri de ses entrailles pendant des mois d’attente, d’angoisse et de d évouement permanent. Mais madame Dulciné avait voulu aussi livrer son enfant, à peine pubère, aux mêmes êtres abjects qui n’avaient voulu pour elle que la promiscuité et la crasse de Paradi. Par que l trouble de la pensée, sous l’empire de quelle déviation, un être humain peut-il travailler à la pérennité des monstres qui le dévorent en leur offrant sa propre progéniture ? Du haut au bas de l’échelle sociale, les gens pensaient-ils donc que tout était joué et que rien ne pouvait être modifié, que nous devions accepter les choses telles qu’on les prétendait être, c’est-à-dire immuables, indéracinables, toutes-puissantes. Je me demandais si la douleur de ma dame Dulciné n’était pas feinte, une douleur pour cette cour devant laquelle elle faisait tant de génuflexions, douleur que savent si bien feindre les pleureuses professionnelles dans certaines cérémonies funéraires. S’il y avait une évidence, c’était celle-ci : madame Dulciné n’avait nullement conscience du mal qu’elle semait. Toutes ses remontrances, ses perpétuelles agressions psychologiques pour faire comprendre que la moralité n’était plus de mise dans ce pays, à l’évidence gangrené par la corruption, obéissaient pour elle à un désir sincère de mettre sa fille sur les chemins de la réussite. Il ne s’agissait jamais ici de casser les ailes du diable. Il fallait de préférence s’installer sur le dos du Malin pour prendre son envol.
Maintenant, Marie-Édith était dans ce cercueil de bois bon marché, acheté à une entreprise funéraire qui offrait ses services aux déshérités de la ville. Du rêve incongru de sa mère, elle n’avait goûté finalement que ce virus sournois qui rôde aux endroits les plus inattendus. La musique de la fanfare était un ricanement ponctué par la toux des cymbales bonnes pour la casse. La procession funéraire, constamment interpellée par les klaxons rageurs des véhicules provoquait un embouteillage monstrueux sur l’unique route qui relie Pétion-Ville aux banlieues qui s’étendent sauvagement vers l’est, v ers le lac Azwei. Marie-Édith se retrouvait ainsi à participer à ce moment, me disais-je, à la fois cynique et ironique, à ce désir si souvent manifesté chez tant de gens chez nous, de réduire le monde à la taille de leur insignifiance. Tout marchait, tout respirait au rythme du corbillard qui emmenait le corps écrasé. Les tout-terrain de luxe des bourgeois et des hauts fonctionnaires, les autobus se rendant vers la frontière dominicaine, les camions-citernes transportant l’eau autrement introuvable vers des centaines de foyers, les transports en commun bondés d’écoliers, d’étudiants, de commerçants, de chômeurs, tous étaient capturés par le champ d’attraction de la voiture funéraire. Parfois, un hurlement hystérique survolait la p rocession et faisait sursauter parents, amis, badauds, etc. C’était ma dame Dulciné qui s’offrait à nouveau en spectacle. Voulait-elle à ces moments faire taire les remords qui devaient mordiller sa conscience ? Elle s’immobilisait alors, se figeait, devenait une statue sans centre de gravité. Les commères préposées à sa garde tentaient de la maîtriser, de la calmer. Elle hurlait qu’elle ne laisserait pas sa fille partir seule, qu’elle l’accompagnerait au tombeau. On appela en renfort des amis de la famille, des bras solides, car madame Dulciné était corpulente. Le deuil de sa fille ne lui avait pas soustrait un kilo. O n fut obligé de la soulever pour l’emmener à bout de bras telle une égérie fêtée par une foule en liesse. Elle n’avait de vie que ce cri qui glaçait le sang de la foule massée le long de la rue, qui suivait, stupéfaite, ce spectacle inhabituel. Dès que la fanfare eut franchi les barrières de la nécropole, suivie du corbillard et de madame Dulciné dans les airs, hurlante et statufiée, je quittai le cortège. Estevèl, plus en retrait, fit de même. La procession funéraire disparut entre les caveaux et les croix. Nous revînmes vers la rue en quête d’un tap-tap pour nous ramener en ville. J’eus un autre début de vertige. Je dus m’appuyer sur Estevèl pour ne pas perdre l’équilibre. Il me regarda, inquiet.