Le saucisson à pattes I Fil-à-beurre

Eugène Chavette · Chapitre 4 sur 4 · partie 2/3

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Le saucisson à pattes I Fil-à-beurre

—Songez-y donc, continua-t-elle, ce billet n’a-t-il pas…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Après avoir laissé l’homme s’anéantir sous son effroi, Meuzelin répéta d’une voix sèche:

—Dis-moi où tu as caché cette tête de femme que tu as tranchée la nuit dernière?

Encore incapable de parler, le maréchal secoua négativement la tête.

Le policier lui mit le doigt sur le plastron de chemise et poursuivit en pesant sur les mots:

—... Cette tête dont le sang avait rejailli sur toi, ce qui t’a obligé de changer de chemise.

Cette phrase galvanisa le maréchal qui parvint à bégayer.

—Je ne sais ce que tu veux dire.

L’agent avança la main et promena circulairement l’ongle de son pouce sur la nuque du prisonnier en disant:

—Si tu ne parles pas, le couperet de la guillotine te passera là avant un mois.

Un frissonnement nouveau secoua l’artisan, mais il n’en répéta pas moins:

—Je ne sais ce que tu veux dire.

—Alors, nous allons opérer une perquisition chez toi.

Et Meuzelin, s’adressant à ses compagnons:

—Faisons entrer voiture et chevaux dans la cour et fermons la maison. Personne ne viendra nous déranger, commanda-t-il.

Il fut obéi au plus vite par le lieutenant et Fil-à-Beurre, lequel, tout en verrouillant la porte charretière, murmura:

—Pas de chance tout de même, le maréchal! Pour une pauvre petite fois qu’il fait un extra de linge, on le lui reproche.

Pendant la fermeture, le prisonnier que l’épreuve avait exténué, fit un pas pour aller s’asseoir sur l’enclume de sa forge.

—Une bonne conscience qu’elle n’a jamais besoin de s’asseoir, lâcha Fichet en le ramenant sur place.

Se sentant surveillé, l’homme se tint immobile, muet, le regard vague et fixe, comme s’il craignait de l’arrêter sur un point de l’atelier.

En attendant le retour de Vasseur et de l’échalas, Meuzelin fit ce qu’avait voulu faire le maréchal. Il vint s’asseoir sur la massive enclume que supportait un énorme billot de bois.

À ce moment, l’oeil effrayé de l’artisan se tourna involontairement vers la base du billot. Ce regard n’eut que la durée de l’éclair, mais il fut surpris par le policier.

Vasseur et Barnabé reparurent.

—Est-ce fait? demanda l’agent.

—Nous sommes tout à fait chez nous, annonça le squelette.

Pour adresser sa question aux arrivants, Meuzelin avait tourné la tête vers eux. Il la ramena si brusquement du côté du prisonnier que celui-ci n’eut pas le temps de changer la direction de son regard qui, une seconde fois, était venu s’attacher au pied du billot de l’enclume.

—Oh! oh! pensa le policier, est-ce que par hasard je suis assis sur la roche sous laquelle il y a anguille?

—Chut! chut! souffla Barnabé dont la fine oreille avait surpris un bruit de pas dans la rue.

Les pas s’arrêtèrent devant la maison. Puis on frappa bien doucement à la petite porte de la forge.

Du poignet de son prisonnier, la main de Fichet se porta vivement à son gosier.

—Si tu insuffles un mot, dit-il tout bas, en accompagnant sa recommandation d’un serrement de doigts qui le dispensait de compléter sa phrase…

Bien qu’on ne lui ouvrît pas, celui qui frappait devait savoir que le maréchal avait quelque motif de se tenir clos en son logis; car loin de s’en étonner, il fit entendre d’une voix prudente:

—C’est nous, Chauvelot et Bourdois.

Et après une petite pause:

—Je viens comme c’était convenu. Ne crains pas qu’on nous voie entrer. Ils sont encore tous autour de la femme de cette nuit… Ouvre.

À ces paroles qui, jusque-là peu compromettantes, pouvaient le perdre en se prolongeant, le maréchal était devenu livide et tout pantelant d’angoisse.

On frappa encore.

Puis une autre voix prononça:

—Inutile de cogner, va! il a décampé.

—Pas possible! N’avait-il pas été dit que ce serait moi qui, en prenant un cheval à Angers, irait vendre la chose aux francs (récéleurs) de Laval ou de Mayenne?

—Oui, mais il y est allé lui-même, idée de nous faire sauter notre part! Allons, nous sommes volés. Faut nous résigner, grogna la seconde voix.

Les deux causeurs s’éloignèrent.

Malgré lui, un petit soupir de satisfaction échappa au maréchal. Ce qu’ils avaient dit n’était pas des plus catholiques, mais, en somme, il n’accusait rien de si grave qu’il fût impossible de l’expliquer. Donc, à peu près rassuré, il attendit Meuzelin qu’il voyait s’avancer pour lui répéter sa question.

Seulement, lui aussi, l’agent, avait entendu le dialogue et sa prodigieuse sagacité y avait puisé une inspiration soudaine. Il venait bien, à la vérité, pour renouveler sa question, mais il y ajouta quelques mots dont l’effet fut foudroyant sur le misérable quand il l’entendit lui dire:

—Où as-tu mis les boucles d’oreilles que tu as retirées des oreilles de la tête que tu as coupée cette nuit?

Et, en montrant l’enclume, Meuzelin ajouta:

—Sous le billot de ton enclume, n’est-ce pas?

Le maréchal eut un soubresaut convulsif: puis, après un sourd rauquement de rage désespérée, il tomba évanoui.

Quand il reprit ses sens, il était solidement garrotté, et Fichet était en train de lui verser un broc d’eau dans le cou en disant à son camarade Lambert:

—Rien n’est plus mieux officiant pour l’évaporation de la connaissance que l’eau sur la colonne vénérable.

En revenant à lui, le premier regard du maréchal se tourna vers l’enclume. Elle avait été déplacée. Une épaisse dalle, qui servait d’assise au billot, apparaissait montrant, au milieu de sa surface un petit trou carré qui servait de cachette.

Après le billot, les yeux alarmés de l’artisan cherchèrent Meuzelin. Il lui était masqué par Vasseur et Barnabé qui, devant lui, étaient occupés à examiner un objet que leur montrait le policier en disant:

—Au bas mot, elles valent trois mille livres.

Ils se retournèrent à la voix de Fichet leur faisant part que le prisonnier avait repris ses sens.

—Il s’est cicatrisé de son délabrement, annonça-t-il.

Alors Meuzelin vint au maréchal, tenant dans le creux de la main une paire de boucles d’oreilles qu’il mit sous les yeux de son homme en demandant:

—Veux-tu maintenant avouer où tu as caché la tête que tu as dépouillée de ces bijoux?

Le gueux sembla hésiter.

L’agent appuya sur la chanterelle en articulant:

—À moins que tu ne tiennes à être guillotiné avant un mois.

—Si je parle, aurai-je la vie sauve? prononça le maréchal d’une voix brève.

—Heu! heu! fit Meuzelin. Elle vaudra cher à racheter ta vie… Il faudra que tu en contes bien long.

Tout frémissant de la peur que son marché ne fût pas accepté, le prisonnier dut trouver bien longue la minute pendant laquelle l’agent le tint sur le gril en ayant l’air de se consulter.

—Tu diras bien tout et tout? insista-t-il.

—Oui, tout et tout. Car dès que j’aurai commencé, le mieux sera pour moi de défiler mon chapelet jusqu’au bout, attendu que si je ne vous faisais pas pincer toute la bande et le chef, je serais un homme mort… Ils me tueraient.

—Et ton chef est le Beau-François? demanda Meuzelin à tout hasard.

Le prisonnier eut un sourire de mépris.

—Ah! oui, fit-il, ce grand bellâtre qui, depuis deux jours, est venu travailler dans le pays avec une trentaine d’hommes? Oh! il n’en a pas pour longtemps. Coupe-et-Tranche lui apprendra, avant peu, à ne pas venir rogner la portion des autres.

Alors, revenant à ce qui l’intéressait bien plus:

—Si je parle, aurai-je la vie sauve? répéta-t-il.

—Allons! c’est marché conclu! dit enfin le policier.

Soit pour prouver son empressement soit qu’il craignît que Meuzelin se rétractât, le prisonnier se hâta de dire:

—La tête est enterrée au pied du pommier de ma cour. Je l’ai mise là, ce matin, un peu avant le jour, mais mon intention était, la nuit prochaine, de la brûler au feu de ma forge.

L’agent fit signe à Lambert et Fichet de lui délier les bras et, quand il le vit libre:

—Viens la déterrer devant nous, commanda-t-il.

XIV

Comme l’avait dit le maréchal, au milieu de sa cour s’élevait un vieux pommier dont la tête énorme et feuillue ombrageait un banc de pierre placé à son pied.

Fichet avait pris, dans la forge, une bêche que Meuzelin fit donner au prisonnier en lui disant:

—Mets-toi à l’oeuvre en te gardant bien de toute atteinte qui pourrait défigurer le visage.

Le maréchal se posa devant une place où nul n’aurait pu soupçonner le dépôt sinistre, tant l’endroit avait été soigneusement nivelé. Après s’être servi de la bêche pour enlever la croûte du sol durci par son piétinement de la nuit, il s’agenouilla et, avec ses mains, se remit à retirer la terre devenue friable.

—Voilà! dit-il bientôt en montrant une masse de cheveux noirs qui venait d’apparaître au fond du trou.

Alors, saisissant la chevelure qu’il tira sans grand effort, il amena au jour la tête, qu’il posa à bout de bras sur le banc de pierre.

L’assassinat ne datant encore que de quelques heures, la décomposition n’avait pas eu le temps d’accomplir son oeuvre sur le visage, à qui la rigidité de la mort avait conservé son expression dernière… et cette expression était hautaine et calme, ne trahissant en rien la terreur qu’aurait dû inspirer à la victime, au moment suprême, la fin tragique qui la menaçait. Si brusque qu’avait été le dénouement, cette femme avait pu, pourtant, voir venir la mort et elle lui avait bravement fait face.

—Une jeune et jolie femme, souffla Vasseur en examinant le visage.

—Et aussi une maîtresse femme, ajouta le policier, dont l’attention avait été attirée par la physionomie altière de la face.

Curieux de détails, il demanda au maréchal:

—Tu étais là quand elle a été assassinée?

Celui-ci parut avoir la franchise récalcitrante; ce qui fit que Meuzelin, d’un ton qui sentait la menace, lui rafraîchit la mémoire:

—N’oublie pas que ta vie vaut cher, dit-il. Si tu veux la racheter, je t’ai prévenu qu’il ne faudrait pas ménager ta langue.

Il était bien aventuré le cou du maréchal, à présent que la tête était déterrée. Il y alla donc, comme on dit, bon jeu bon argent.

—J’assistais si bien à l’assassinat, avoua-t-il, que je suis un de ceux qui avaient été nommés par Coupe-et-Tranche pour la fusiller.

—Coupe-et-Tranche conduisait donc l’attaque?

—Non, mais il l’avait préparée de longue date, et, d’avance, il avait désigné à son lieutenant les rôles que chacun aurait à jouer.

Meuzelin revint à la morte et demanda:

—En se voyant perdue, la voyageuse n’a pas crié, demandé grâce, prononcé quelques mots?

—Si elle a parlé.

—Un appel à pitié?

—Du tout. Elle n’a prononcé qu’une courte phrase qui était incompréhensible pour nous.

—Laquelle?

—Au moment où nous la couchions en joue, elle a dit comme ça: «C’était bien la peine de revenir!»

—Ah! fit le policier tout décontenancé, car il avait espéré que cette phrase, inintelligible pour les autres, s’éclaircirait pour lui.

Un souvenir lui passa subitement en tête.

—Mais, fit-il vivement, il se trouvait une autre voyageuse dans le coupé—une comtesse de Méralec, m’a-t-on dit. Qu’a-t-elle fait, qu’a-t-elle dit pendant cette scène de meurtre?

—Elle a fait la diablesse et a hurlé: Grâce! dans son coupé dont elle ne pouvait sortir, attendu que, de chaque côté, on lui tenait la portière. Puis, finalement, je crois bien qu’elle s’est évanouie.

—Elle est jolie, cette comtesse? demanda Vasseur.

Le maréchal haussa les épaules.

—Ça, je n’en sais rien. Cette nuit, il faisait noir comme dans un four. Je n’ai pu la voir.

Une objection vint à l’esprit du lieutenant:

—Mais, dit-il, puisqu’il faisait tant obscur, comment a-t-on pu reconnaître la femme qui devait être votre victime?

Le maréchal recommença son haussement d’épaules.

—Tu m’en demandes trop, citoyen. La seule chose que je puisse dire, c’est qu’on me l’a amenée au bout de mon fusil et que j’ai fait feu.

—Et c’est toi qui lui a tranché la tête?

—Dame! les autres ne savaient comment s’y prendre et il fallait exécuter l’ordre de Coupe-et-Tranche. Alors je me suis servi de la hachette de Chauvelot, un des deux qui sont venus tout à l’heure frapper à ma porte.

—Les autres t’ont regardé faire? continua Vasseur.

—Ils se sont contentés de dire: Part à trois! au sujet des boucles d’oreilles.

Si Meuzelin avait laissé le lieutenant continuer l’interrogatoire, c’était qu’il était occupé, avec Fil-à-Beurre, à enfermer la tête de la victime dans un panier couvert.

Après avoir repoussé le couvercle du panier sur le lugubre contenu, il se retourna en disant:

—Fichet et Lambert, reficelez-moi cet aimable garçon, et en route.

—Vous m’emmenez? fit le maréchal tellement atterré qu’il se laissa lier sans résistance.

Meuzelin se mit à rire.

—Croyais-tu que nous allions te donner la clef des champs? Au fond, c’est dans ton intérêt. Ne nous as-tu pas conté que Coupe-et-Tranche te ferait tuer au plus petit soupçon de trahison? Eh bien, nous allons te mettre à l’abri de cette mort violente en te cachant dans la prison d’Angers.

Puis comme, en parlant, il s’était assuré que les deux soldats l’avaient solidement garrotté, il commanda de le porter dans la voiture.

Il fallait rebrousser chemin. C’était dur pour Vasseur qui n’était plus qu’à quelques lieues de Gervaise; mais il se résigna en pensant que c’était affaire de quatre ou cinq heures, juste le temps de conduire le bandit sous les verrous.

—Demain, vous la verrez, lui promit Meuzelin à qui, pendant le voyage qu’il venait d’accomplir en compagnie, il avait fait confidence de son amour.

Le lieutenant et ses hommes remontèrent en selle, et, après que Barnabé eut soigneusement refermé la porte de la maréchalerie, on se mit en route. Vasseur marchait en tête, escorté par Fil-à-Beurre jouant de ses longues jambes. De droite et de gauche, Fichet et Lambert escortaient la voiture que conduisait Meuzelin assis sur la banquette de devant. Au fond du véhicule, le prisonnier était étendu sur la paille, à côté du panier contenant la tête.

On n’était pas à plus de cent toises du village de Monciel, que le maréchal, tremblant d’angoisse, éprouva le besoin de remonter son moral qui voyait l’avenir en noir.

—Vous m’avez promis que j’aurais la vie sauve, dit-il au policier dont le silence l’inquiétait.

—Oui, j’ai promis… à condition que tu dirais la vérité.

—Aussi l’ai-je dite entière.

—Heu! heu! en es-tu bien sûr? lâcha l’agent d’un ton de doute.

En branlant la tête d’un air indifférent, il continua à mots traînés:

—Après tout, c’est ton affaire! Du moment que peu t’importe d’avoir le cou coupé, je comprends que tu ne vides pas le fond de ton sac.

Il y eut une crise de désespoir chez le maréchal. Après en avoir tant dit, cela ne comptait pas! Aussi sa voix frémissait-elle de peur quand il s’écria:

—Mais vous le connaissez, le fond de mon sac!

—Alors ton sac possède un double fond où sont enfermés quelques aveux que tu ne juges pas utile d’en faire sortir.

Cela dit, l’agent prit un ton tout bonhomme, tout amical pour poursuivre:

—C’eût été, pourtant, bien agréable pour toi, pendant qu’on aurait guillotiné tes camarades, de te trouver libre comme l’air, ayant même en poche une somme d’argent assez rondelette pour te permettre d’aller t’établir au loin… Vois-tu d’ici la vie heureuse que tu aurais menée?

—Vrai! vrai! répéta convulsivement le prisonnier se raccrochant à l’espérance.

—Absolument comme je te l’affirme, articula l’agent.

Ensuite, brusquement, il demanda:

—Sais-tu comment on m’appelle?

—Non.

—Je me nomme Meuzelin.

À défaut de sa personne, le nom du policier célèbre devait être connu dans les bandes, pour lesquelles il sonnait comme la menace d’une catastrophe suspendue sur elles, car il y eut un effarement complet chez le prisonnier quand il s’écria:

—Meuzelin! Alors je suis perdu!

—Mais non, imbécile! Parle et je te jure que tout ce que je viens de te promettre sera tenu.

Il y eut un silence, puis le maréchal demanda d’un ton décidé:

—Que voulez-vous savoir?

—Conte-moi, bien en détail, quelle était la femme assassinée. Dans quel but on l’a tuée. Pourquoi on avait intérêt à faire disparaître sa tête.

Et Meuzelin, se renversant sur la lanière en cuir qui servait de dossier à sa banquette, tendit l’oreille aux aveux de son compagnon de voiture.

Au bout de deux heures, quand Vasseur et Barnabé qui, tout en causant, avaient un peu forcé leur marche, ne furent plus qu’à quelques portées de fusil du faubourg d’Angers, ils s’arrêtèrent pour attendre la charrette que l’allure lente du cheval poussif, qui la traînait, avait laissée fort en arrière. Elle apparaissait au loin, toujours escortée par Fichet et Lambert.

Bien qu’on ne fût pas en service, le lieutenant n’en maugréa pas moins à la vue de ses soldats chevauchant de chaque côté de la voiture.

—À eux deux, ils n’ont pas même la cervelle d’une linotte. Ils devraient savoir que leur poste est derrière le véhicule. Ce qui leur permet de surveiller à la fois les côtés et le fond. Postés comme ils le sont, rien n’empêche le prisonnier de s’évader par l’arrière de la charrette.

—Oh! oh! fit Fil-à-Beurre; je crois, lieutenant que vous comptez sans notre ami Meuzelin. Il doit ouvrir un oeil vigilant sur le misérable qui, de plus, est mieux ficelé qu’une andouille.

Barnabé achevait quand Vasseur partit d’un franc rire.

—Tu tombes mal à dire que Meuzelin doit ouvrir un oeil! Il m’a plutôt l’air de fermer les deux yeux.

En effet, la distance raccourcie permettait de voir l’agent qui, renversé sur le dossier de son siège, dormait comme un bienheureux. Sa tête ballottait de droite et de gauche à chaque cahot de la charrette que son cheval conduisait, la bride sur le cou, en pleines ornières de la route.

—Il faut que son sommeil soit diantrement dur pour résister à un bercement pareil. Si, comme tu le disais, le prisonnier n’était garrotté solidement, il l’aurait bel, avec mes deux soldats sur les côtés et Meuzelin dormant, à prendre la poudre d’escampette, dit Vasseur.

Alors, revenant sur leurs pas, le lieutenant et l’échalas furent au-devant de la voiture.

À la voix du lieutenant qui l’appelait, Meuzelin ouvrit les yeux, se secoua et se leva de son siège en disant:

—Il paraît que j’ai fait mon petit ronron. Je vais marcher un peu, ça me réveillera tout à fait.

Et il mit pied à terre.

En dégageant le devant de la voiture, l’agent avait permis à Vasseur, du haut de son cheval, de plonger ses regards sous la toile qui bâchait la charrette.

—Sacrebleu! jura-t-il. Votre prisonnier n’est plus là! annonça le lieutenant.

L’agent se hissa sur le marchepied, avança la tête sous la bâche et, de sa voix toujours paisible, répondit:

—C’est ma foi vrai!

En même temps, Fil-à-Beurre avait escaladé l’autre marchepied, et, avançant son long bras dans la voiture, il en retirait un paquet de cordes en disant:

—Il était donc bien mal attaché?

Cette supposition blessa l’amour-propre de Fichet, qui avait garrotté le maréchal au départ.

—Que je vous fiche mon billet qu’une mère elle n’aurait pas mieux harnaché qui qui lui aurait mangé sa fille, articula-t-il d’un ton froissé.

Cependant Fil-à-Beurre avait examiné les cordes.

—Elles ont été coupées, annonça-t-il.

La découverte fut un baume pour l’orgueil ulcéré de Fichet qui, s’apaisant, débita:

—Aussi les bras me tombaient des mains de ce que comment qu’il aurait pu se désencombrer des noeuds que je lui avais contractés.

Meuzelin, descendu du marchepied de la voiture, s’était rapproché de Vasseur, qui l’observait en silence, s’étonnant qu’un tel finaud se fût laissé jouer.

Les deux hommes se regardèrent dans les yeux. Alors le lieutenant comprit aussitôt et demanda tout bas:

—C’est toi qui l’as fait fuir?

—Oui, dit le policier.

—Pourquoi?

D’un coup d’oeil, l’agent s’assura qu’il ne pouvait être entendu des autres, et vivement souffla:

—Il s’agissait de sauver Gervaise.

—Elle court donc un danger? demanda Vasseur en pâlissant.

Mais au lieu de répondre, l’agent se tourna vers les autres en s’écriant de la voix d’un homme impatienté de les voir s’appesantir sur sa faute:

—Quand nous resterons là à nous ébahir! Eh bien, quoi? Notre scélérat était pincé. Il a usé du droit de tout prisonnier, il a pris la fuite. Nous n’allons pas coucher ici, j’imagine. Allons, en route pour Angers.

Le lieutenant, tout rêveur, restait immobile en selle, semblant se consulter. Meuzelin, qui s’apprêtait à monter en voiture, l’aperçut ainsi méditant; il marcha vivement à lui:

—Lieutenant, dit-il, vous pensez à me quitter.

—Oui, je veux aller à Saint-Florent-le-Vieil, où je sais qu’habite Gervaise.

—Quoi faire?

—Défendre Gervaise contre ce danger qui, dis-tu, la menace.

—Oui, mais ce danger, il vous faudrait d’abord le connaître. Vous ne pouvez l’apprendre que par moi et il m’est impossible de vous en souffler mot.

La voix de Meuzelin se fit grave, quand il reprit:

—Écoutez-moi bien, lieutenant. Je vous jure qu’à vouloir agir seul, non seulement vous courrez danger de mort, mais, infailliblement, vous causerez celle de la jeune fille qui sera sacrifiée sans pitié comme l’a été la malheureuse femme de cette nuit.

Vasseur le regarda surpris.

—La mort de cette femme se rattache-t-elle à quelque mystère qui concerne Gervaise? demanda-t-il.

—Oui, la pauvre enfant se trouve englobée, à son insu, dans une affaire sinistre, de si complète façon, qu’il lui serait impossible de prouver son innocence si moi… moi seul, vous m’entendez… je ne viens à son aide.

Et d’un accent qui, pour ainsi dire, priait:

—Voyons, poursuivit l’agent, laissez-vous convaincre, lieutenant, bien qu’il me soit impossible de vous en dire plus, car l’oeuvre à laquelle je me suis voué me ferme la bouche. Ayez confiance en moi. Je vous rendrai Gervaise.

—Quand? demanda Vasseur ébranlé.

—Cela dépend d’événements qui vont se produire. Mettons un mois.

—Un mois d’attente! un long mois pendant lequel l’impatience me torturera dans l’inaction!

—L’inaction! répéta Meuzelin avec un sourire. Oh! que non pas! Je compte, ce mois durant, vous donner assez d’occupation pour que vous ne trouviez pas le temps long.

—Alors tu m’associes à tes projets?

—Parbleu! et je vous y mettrai jusqu’au cou.

Et, ensuite, du coin de l’oeil, désignant Fil-à-Beurre qui, en les voyant causer à voix basse, se tenait à l’écart:

—Ainsi que l’ami Barnabé si le coeur lui en dit, ajouta le policier.

—Et le coeur lui en dira, sois-en certain. Pour Gervaise, il sera capable de tout, affirma le lieutenant.

—Eh! eh! ricana le policier, je lui fournirai, s’il en est ainsi, une bien belle occasion, en cas d’insuccès, de se faire scier entre deux planches… c’est un passe-temps que se donnent les faux chouans lorsqu’ils ont fait un prisonnier d’importance.

—Oh! oh! fit moqueusement Vasseur, je ne m’imagine pas Fil-à-Beurre devenu un prisonnier d’importance.

Le policier secoua la tête et demanda:

—Croyez-vous que moi, s’ils me tenaient, les bandits me scieraient entre deux planches?

—Oui, toi qu’ils ne connaissent pas, mais dont ils se répètent le nom avec effroi, s’ils te tenaient après avoir appris ton identité, ta place serait entre les deux planches.

—Eh bien, c’est justement cette place-là que j’ai l’intention d’offrir à ce bon Fil-à-Beurre, dit tout gentiment le policier.

Mais se reprenant aussitôt:

—En cas d’insuccès bien entendu, je le répète, appuya-t-il.

Puis, comme il lisait dans les yeux de Vasseur une sorte d’étonnement de mépris en l’entendant annoncer son projet de se soustraire au danger en y exposant un autre, l’agent se hâta d’ajouter:

—Soyez tranquille, lieutenant, il y aura du nanan pour tout le monde. Moi, à ce moment-là, je serai entré dans la peau d’un autre… peau qui, si elle ne me couvre pas bien, me mènera à cuire à petit feu doux dans un four… encore un divertissement des bandits.

—Et moi, quelle sera ma part de nanan, suivant le rôle que tu me destines?

—Ou les deux planches, ou le four, ou la pendaison par les pieds… Songez donc que vous êtes Vasseur, le destructeur de leurs amis d’Orgères! Les citoyens bandits vous serviront en conséquence.

Vasseur se mit à rire.

—Là, fit le policier, à présent que vous connaissez le revers de la médaille, voulez-vous que nous nous associons pour sauver Gervaise?

Promettre à l’amoureux le salut de la jeune fille, c’était lui dicter sa réponse.

—Je te suivrai où tu me conduiras, déclara-t-il.

—Alors, retournons à Angers, dit Meuzelin en se dirigeant vers la voiture.

Mais, à son troisième pas, il s’arrêta pour revenir au lieutenant.

—À propos, demanda-t-il, Barnabé sait-il écrire?

—Mieux qu’un notaire, affirma Vasseur.

Sur cette réponse, Meuzelin gagna la voiture, et quand il y fut monté, il cria:

—En route!

En vingt minutes, on atteignit Angers.

C’était précisément dans le faubourg par lequel ils faisaient leur entrée que se trouvait la maison de poste où relayait la diligence. Comme en beaucoup d’endroits, cette maison de poste était la boîte aux cancans, potins et racontars sur tout ce qui se passait dans la ville ou à dix lieues à la ronde.

À l’arrivée de Meuzelin et des siens, une dizaine de bavards, auxquels était mêlé le maître de poste, péroraient sur le tragique événement de la nuit précédente.

—Descendons là, proposa le policier.

À cette époque, où le peu de sûreté des routes forçait les voyageurs à se réunir pour leur défense commune, il n’y avait rien d’étonnant dans cette descente à l’auberge de la petite troupe de cinq individus.

Le maître de poste était des premiers cités parmi les aubergistes les plus empressés à tenir en règle leur livre d’inscription des voyageurs. Son premier soin fut de conduire les arrivants à la salle qui servait de bureau au service de la diligence, pour prendre, sur son registre, leurs noms, prénoms et qualité. Cette pièce était encombrée de paniers, caisses ou malles que les diligences avaient apportées à leur dernier passage ou devaient enlever à leur prochain départ.

Aubergiste et voyageurs avaient été suivis par le groupe des curieux, tous impatients que la formalité fût remplie pour pouvoir questionner à l’aise ces nouveaux venus, qui arrivaient par la route d’Ingrande et qui, ayant passé sur le lieu du crime, devaient abonder en détails sur l’attaque de la diligence.

Donc, le maître de poste-aubergiste, ayant pris un des deux gros registres placés sur son bureau, procéda à l’interrogatoire des frais débarqués, dont il inscrivit en même temps les déclarations.

Ce fut d’abord le citoyen Rameau, gros marchand en grain de Chartres, voyageant pour achats avec ses trois garçons fariniers.

Et, à l’appui de son dire, Vasseur produisit les papiers bien en règle que la commune de Chartres, instruite de son expédition secrète à la poursuite du Beau-François, s’était empressée de lui délivrer.

Les deux soldats et Barnabé se trouvant couverts par la déclaration du lieutenant, il ne restait plus qu’à inscrire Meuzelin.

—Eh! là-bas, citoyen, c’est à ton tour, lui cria l’aubergiste en le voyant occupé à lire les adresses que portaient les caisses et malles déposées dans le bureau.

Le policier vint à l’appel et déclara se nommer Baptiste Beulard, marchand de cotonnades, venu dans le pays pour faire ses achats.

Et, pour prouver son identité, Meuzelin montra un passeport des mieux en règle, délivré à Paris.

En écrivant son dernier mot, le maître de poste lâcha cette phrase:

—Cette fois encore, le commissaire de police en sera pour ses frais de curiosité.

—Est-ce qu’il guette quelqu’un au passage? demanda Meuzelin qui avait dressé l’oreille.

—Oui, deux hommes qu’on cherche partout.

—Des malfaiteurs?

—Oh! non pas! C’est un agent de police et un lieutenant de gendarmerie qui ont disparu. On les cherche partout pour les envoyer au général Labor, qui les réclame pour l’aider en sa prochaine expédition.

—Peut-être que, pour le moment, ces deux hommes ont mieux à faire, avança le policier en lançant un coup d’oeil à Vasseur.

L’inscription achevée, le champ était donné aux curieux. Le plus pressé se hâta de demander:

—Vous venez d’Ingrande? Vous avez dû passer à l’endroit de l’attaque? Que dit-on sur le crime de cette nuit? Sur la femme sans tête? A-t-on découvert quelle est cette femme?

—Mais, fit Meuzelin étonné, il me semble que l’endroit où l’on peut avoir la chance d’être renseigné sur la victime, c’est ici?

—À Angers? fit le choeur des curieux.

—Non, non, ici même, on a relayé la diligence, appuya Meuzelin.

En regardant le maître de poste dans les yeux, il continua:

—Car on affirme que c’est ici que cette femme a monté en voiture.

Si tranquillement que, pour tout le monde, le maître de poste eût soutenu le regard de l’agent, il dut y avoir, dans ses yeux, quelque indice qui intrigua Meuzelin, car il reprit en insistant:

—Oui, c’est de ce bureau qu’est partie l’inconnue.

—C’est bien facile à vérifier, dit l’aubergiste en étendant la main sur le second des registres placés devant lui.

Il se mit à feuilleter en poursuivant:

—S’il en est ainsi, le départ de la voyageuse doit être inscrit.

Quand il eut trouvé la page, il posa le doigt à la place voulue en ajoutant:

—Nulle femme n’est montée dans la diligence qui a relayé cette nuit.

Meuzelin ne se tint pas pour battu.

—Pourtant, dit-il, le postillon Fourchu, qui a conduit le relai d’Angers au village de Monciel, a déposé qu’à l’arrivée à votre maison de poste, le coupé ne contenait qu’une femme, et qu’elles s’y trouvaient deux au départ.

—Le postillon Fourchu se sera trompé, articula sèchement le maître de poste, que l’insistance de l’agent semblait impatienter.

Mais se ravisant:

—Du reste, reprit-il, que Fourchu présente sa feuille de route. S’il en est comme il le prétend, la voyageuse a dû y être inscrite par moi à sa montée en voiture.

—Malheureusement, cette feuille lui a été enlevée par les bandits.

Le maître de poste haussa les épaules en disant:

—C’était le seul moyen de contrôle.

—Oh! le seul, non pas! dit vivement le policier. Il en est encore un autre.

—Quel autre moyen?

—Rien n’est plus facile que de constater l’endroit où la victime a pris la voiture. On n’a qu’à interroger l’autre voyageuse du coupé, venant de Paris, qui, elle, est arrivée saine et sauve à bon port. C’est une comtesse de Méralec, habitant le château de Brivière, m’a dit Fourchu.

L’aubergiste se frappa le front en homme tout joyeux de se voir tiré d’embarras.

—Parbleu! s’écria-t-il, vous avez raison!

Alors, désignant du doigt un coin de la salle où étaient entassées une dizaine de malles et de caisses, il reprit:

—J’ai justement là une occasion d’entrer en rapport avec cette comtesse. À son départ de Paris, elle avait tant de bagages qu’il a fallu en laisser une partie, qu’on devait lui expédier deux heures après par la diligence de Poitiers. En passant ici, cette voiture a déposé toutes les malles en me chargeant de les faire bifurquer sur Ingrande par la première occasion.

Et le maître de poste, s’adressant aux curieux, termina en disant:

—Avant peu, les amis, nous aurons des renseignements précis, car c’est moi-même qui irai porter ces bagages à la comtesse de Méralec, et, par la même occasion, je l’interrogerai sur la femme inconnue.

Satisfaits par cette promesse, les curieux se retirèrent accompagnés par le maître de poste qui, bavard par excellence, leur fit la conduite jusqu’à la rue où, plus de deux minutes, il resta jouant toujours de la langue.

Cependant, les compagnons étaient restés seuls dans la salle.

—Barnabé, as-tu jamais volé? demanda Meuzelin à Fil-à-Beurre.

Avant que l’échalas pût ajouter un mot au brusque haut-le-corps que lui avait causé la question, l’agent continua:

—Il y a commencement à tout, mon garçon. Débute donc par voler, à ton choix, une de ces caisses, que tu iras cacher sous la paille de ma voiture.

Fil-à-Beurre allait monter sur ses grands chevaux. Le policier arrêta net son éclat d’indignation en ajoutant:

—Je te le demande au nom de Gervaise.

—Oh! alors! fit Barnabé.

Et, sans hésiter, il marcha vers les caisses, en prit une de moyenne grandeur et, sortant par la cour, il se dirigea vers le hangar sous lequel la voiture était remisée.

Le policier l’avait suivi des yeux.

—Maintenant, se dit-il, je crois être en mesure de parer aux âneries que va commettre l’idiot qu’on appelle le général Labor.

Et, en souriant:

—Tout de même, pensa-t-il, le traquenard que lui tend Coupe-et-Tranche est bien imaginé… Tout me prouve que, cette fois, le maréchal m’a bien avoué la vérité.

XV

Quelles révélations Meuzelin avait-il tirées du maréchal pour qu’il eût ainsi laissé fuir le scélérat en récompense de ses aveux? Quand il se savait attendu par le général Labor, au lieu de se rendre à son devoir, pourquoi, non seulement y manquait-il, mais encore retenait-il Vasseur qui, lui aussi, était réclamé par Labor? Avec ses quatre compagnons, le policier comptait-il arriver à meilleure fin que le général avec toutes ses troupes? Enfin, était-il sincère quand, pour mieux vaincre la résistance du lieutenant, il avait affirmé qu’il s’agissait du salut de Gervaise?

Pour obtenir une réponse à toutes ces questions, nous laisserons s’écouler les trois semaines pendant lesquelles le général Labor avait fait rechercher partout le lieutenant et le policier disparus, et nous en reviendrons en ce moment où Fil-à-Beurre venait d’être amené, par le Marcassin, en présence du général Labor, dans le boudoir de la comtesse de Méralec.

Disons d’abord comment il se faisait que Barnabé était arrivé à être introduit dans le château de la Brivière par le Marcassin.

La métairie exploitée par Cardeuc, autrement dit le Marcassin, était située entre le château de Brivière et le village de Saint-Florent-le-Vieil. D’une contenance d’environ soixante arpents, elle s’étendait jusqu’à la Loire, dont était elle séparée par la route de halage.

Il était deux heures et, après le dîner des hommes de la métairie qui venait de se terminer, chacun s’était éloigné, laissant seul le Marcassin. Encore assis au haut bout de la table, sa place habituelle durant les repas, il réfléchissait profondément:

—Tout va bien et tout ira mieux encore tant que nous n’aurons affaire qu’à l’âne bâté qui s’appelle le général Labor, murmurait-il avec ces petits rauquements brefs qui, chez lui, équivalaient aux saccades d’un rire.

Il fut tiré de ses réflexions par l’entrée d’un garçon de la ferme, qui annonça:

—Il vient d’arriver un homme qui te demande.

—Quel genre d’homme? demanda le métayer, dont l’oeil s’emplit de méfiance.

—Un grand escogriffe, un peu moins gras que le coupant d’une faux. Il prétend que tu le connais.

—Il n’a pas dit son nom?

—Je ne le lui ai pas demandé. Ce qui fait croire que tu dois le connaître, c’est qu’il te ramène la voiture dans laquelle tu es parti à ton dernier voyage et que tu as laissée en route.

—Va chercher cet homme, commanda Marcassin. Comme le valet allait s’éloigner, son maître le rappela:

—À propos, dit-il, tous nos gens de la plaine sont-ils rentrés?

—Pas un seul.

—Pourquoi? gronda le métayer brusquement.

—Le petit gars de Loirière, qu’ils ont expédié et qui est parvenu à passer, m’a expliqué la chose. Il paraît que le retour leur est coupé par des postes de douze ou quinze soldats, échelonnés de façon à pouvoir se secourir, qui surveillent la plaine. Il faut donc que nos hommes attendent la nuit pour s’éparpiller. Alors, un à un, ils franchiront la ligne.

—Oui, mais le fourgon?

—Il leur faudra l’abandonner dans le bois de Segré, après l’avoir vidé de son contenu, qu’on enterrera en attendant l’heure propice pour aller le chercher.

Ce moyen ne semblait pas être du goût du Marcassin, qui reprit:

—Il faut faire déguerpir ces troupes.

—Pas à main armée, j’imagine.

—Non, mais en les lançant sur une fausse piste. Il réfléchit un peu, puis, en ricanant:

—Une belle occasion de faire d’une pierre deux coups, s’écria-t-il. Où est la bande du Beau-François?

En prononçant ce nom, le Marcassin fut pris de rage et serra ses énormes poings:

—Sans ces maudites troupes du gouvernement, qui nous empêchent de régler nos affaires entre nous, comme j’en aurais eu vite fini avec le Beau-François et les siens! articula-t-il avec fureur…

Ensuite, revenant à son idée:

—Il faudrait lui lâcher les soldats sur le dos. Où se tient-il à cette heure, le bélître?

—À la ferme de Poncet, entre Loirière et la Cornouaille. Il a obtenu l’hospitalité de Poncet par la terreur. Le fermier croit avoir affaire à Coupe-et-Tranche!

—Tonnerre! rugit le métayer.

Soudain, il s’apaisa en disant:

—Il faut d’abord s’occuper de l’homme qui est là. Cours me le chercher.

Une minute après, la maigre silhouette de Fil-à-Beurre s’encadra dans la baie de la porte ouverte.

—C’est moi. Est-ce que tu ne me reconnais pas, citoyen? demanda-t-il avec son plus innocent sourire.

Barnabé était de ces gens qu’il suffit d’avoir vu une seule fois pour ne les oublier jamais.

—Tu es l’homme qui, il y a environ un mois, pas loin du Mans, à l’auberge de la Biche-Blanche, m’a rendu le service d’abattre d’un coup de fusil le cheval emporté d’une charrette après laquelle je courais… Tu vois que j’ai de la mémoire? dit le métayer.

—Oh! oh! de la mémoire, ça te plaît à dire, lâcha Barnabé en faisant une moue de doute.

—Tu dis cela parce que je suis parti si vite que j’ai oublié ma charrette sur la route, répliqua le Marcassin.

—Aussi je te la ramène. Ton nom de Cardeuc et celui de ton village étant inscrits dessus, je n’ai eu qu’à demander ma route… et me voici.

Le métayer ne brillait pas par la confiance. Il n’était pas précisément un gobe-mouche.

—Et tu as mis un mois à venir, mon gars? ricana-t-il. Mazette! tu n’es pas vif. Une tortue n’aurait mis qu’une semaine.

Fil-à-Beurre, au lieu de relever la gouaillerie, répliqua d’un ton des plus sérieux:

—Et encore ai-je failli être plus longtemps.

—Parce que?

—Parce que, pendant trois semaines, je n’ai pu quitter le refuge que j’avais trouvé chez un paysan à douze lieues d’ici. Il paraît qu’un Beau-François tenait la campagne avec sa bande… Je ne me souciais pas d’être volé.

—Bast? fit Cardeuc, pour une vieille charrette et une mauvaise bourrique que tu as pu y atteler.

—Une bourrique qui vaut encore ses soixante-cinq livres, appuya Fil-à-Beurre.

—On te les remboursera, mon garçon.

—Non, ce sera à déduire, dit simplement Barnabé.

—Déduire sur quoi? fit le Marcassin surpris.

—Vrai! tu ne sais pas pourquoi?

—Nullement.

Fil-à-Beurre éclata de rire, puis il s’écria railleusement:

—Tu vois bien que tu n’as pas la mémoire dont tu te vantes.

Et après une petite pause pour donner à Cardeuc le temps de se souvenir, il reprit:

—Tu ne te rappelles donc pas avoir oublié autre chose à l’auberge de la Biche-Blanche?

—Non. Quoi donc?

—Certain pot à salaisons dont le contenu n’est pas du lard.

Le Marcassin avait fait son deuil du trésor que lui avait volé le Beau-François. Son étonnement fut énorme à la nouvelle que lui donnait Barnabé.

—Et tu me le rapportes! s’écria-t-il sincèrement ébahi de cet acte de probité.

—Oui. J’ai supposé qu’il était à toi lorsque, en le trouvant, je me suis rappelé un détail. Quand je te suivais au moment où tu visitais la chambre de je ne sais qui, tu t’es écrié: Disparue! puis, après avoir regardé dans un coin de la chambre, tu as ajouté: Et l’or aussi! D’où il est résulté que quand j’ai déniché le trésor, je me suis dit qu’il devait être à toi.

Et, opiniâtre à vouloir rendre ses comptes, Barnabé reprit:

—Tu vois bien que les soixante-cinq livres du prix du cheval sont à déduire, puisque je les ai prises sur le tas.

Après quoi, se campant devant le Marcassin, il demanda tout triomphant:

—À présent, dis-moi si j’ai eu raison de rester tapi pendant trois semaines par peur du Beau-François, qui aurait remis la main sur le magot.

Ensuite, avec un accent de rancune:

—Ah! s’écria-t-il, m’a-t-il flanqué des venettes, ce sacripant-là!... Si jamais je puis les lui rendre!

Une idée soudaine vint au métayer.

—Libre à toi, mon gars, dit-il.

—Vrai de vrai?

—Je puis te mettre à même de faire passer un mauvais quart d’heure à ton homme.

—Sans courir de danger? Car, vois-tu, la bravoure, ce n’est pas mon fort.

—D’autres attraperont les coups pour toi.

—À ce prix-là, je m’expose, déclara Barnabé. Voyons, que dois-je faire?

—Tu vas d’abord me suivre au château de Brivière. Nous causerons chemin faisant.

Si Cardeuc, à ce moment, ne s’était retourné pour prendre son chapeau, il aurait surpris l’éclair de joie qui venait d’illuminer le regard de Fil-à-Beurre.

Le Marcassin était un particulier dont la confiance était difficile à obtenir; mais pouvait-il la refuser à un être assez idiot pour lui rapporter un pot plein d’or qu’il aurait pu garder, car, dans les idées du métayer, un aussi honnête homme ne pouvait être qu’un franc imbécile.

Il commença, avec l’aide de Barnabé, par faire entrer la voiture dans la cour. Puis il conduisit le cheval à l’écurie, emporta le pot plein d’or dans une chambre, dont il ferma la porte, et, après en avoir mis la clef dans sa poche, il dit en se mettant en marche:

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