Le saucisson à pattes I Fil-à-beurre
Start
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Puis, des vêtements, son regard se reporta au visage de la harpie et, en pensant à ce quart d’heure qu’elle leur accordait, il se dit encore:
—Loin de s’éveiller, cette créature tombe de sommeil, et elle a hâte d’aller dormir… À quoi a-t-elle employé sa nuit?
Pendant que les hommes attachaient les chevaux aux anneaux scellés dans la façade de l’auberge, le lieutenant avait pénétré dans la salle-cuisine, en demandant:
—Qu’avez-vous à nous servir, la mère?
—Pas grand’chose. Du pain et un reste de fromage.
—Peste! Il paraît que les voyageurs qui ont passé avant nous ont vidé le garde-manger!
—Les voyageurs! répéta la vieille en geignant, voilà plus de quinze jours que je n’ai vu entrer ici un voyageur.
Cette réponse rimait mal avec le rapport de Fichet qui, un quart d’heure auparavant, avait vu deux cavaliers et une voiture sortir de la maison.
—Ah! il va mal, le commerce, allez, citoyen, continua la sorcière. Pas de voyageurs. Aussi a-t-on grassement le temps de dormir, comme je le faisais depuis hier soir.
—Le fait est que nous avons eu de la peine à vous faire ouvrir, répliqua Vasseur, laissant la vieille s’enferrer dans son mensonge.
—Ouais! fit-elle aigrement; avec ça qu’on ne regarde pas à deux fois avant d’ouvrir en pleine nuit quand on est une pauvre femme seule à la maison.
—Vous habitez seule votre auberge?
—Oui. Pas un homme pour me défendre.
Vasseur tendit le doigt vers le manteau de la cheminée, en disant:
—Alors à qui donc appartient ce fusil que je vois accroché là-bas?
La vieille eut un petit mordillement des lèvres, puis, sa voix se faisant doucereuse:
—Mais, dit-elle, c’est le fusil de mon mari, citoyen.
Ce disant, la mégère, dont le visage se fit méfiant, toisa Vasseur des pieds à la tête d’un regard rapide, qui semblait se demander si ce costume de campagnard était bien le vêtement habituel de ce voyageur tant questionneur.
Cependant, le lieutenant avait continué:
—À la propreté et au luisant de l’arme, il est facile de reconnaître qu’elle reçoit les soins journaliers de votre mari.
Puis, brusquement:
—Mais, alors, reprit-il, puisque vous avez un mari, vous n’habitez pas seule ici; pourquoi n’est-il pas descendu nous ouvrir? Vous laisser sortir du lit à sa place, ce n’est vraiment pas galant de sa part…
—Si je vous ai dit que j’étais seule, c’est parce que, depuis deux jours, mon homme est parti au Mans pour vendre notre dernière vache… L’auberge va si mal! répondit la vieille sans se démonter.
À ce moment entra Lambert qui, sans plus de mémoire qu’un sansonnet, demanda:
—Est-ce que nous allons laisser les chevaux dehors, mon lieutenant?
Si promptement qu’elle l’eût maîtrisée, Vasseur surprit l’expression de crainte que le mot «lieutenant» avait fait passer sur le visage de la femme.
Après la bévue imprudente commise par Lambert, dont la mine penaude implorait son pardon, le lieutenant comprit que mieux valait laisser aller les choses. Aussi, feignant de n’avoir pas entendu le mot malencontreux qui avait donné l’éveil à la vieille, il répondit:
—Sans doute qu’il faut laisser les chevaux dehors. Pour un quart d’heure que nous avons à rester ici, ne veux-tu pas les mettre à l’écurie?
Mais un changement s’était subitement opéré dans l’humeur de la femme. D’acariâtre qu’elle était, elle était devenue tout miel.
—Pour un quart d’heure? répéta-t-elle en souriant. Pourquoi, citoyen, resteriez-vous si peu de temps? Mon auberge en vaut bien une autre.
—Dame! ma brave femme, fit Vasseur, nous voulons vous laisser reprendre votre somme que nous avons interrompu.
—Bah! bah! lâcha-t-elle gaiement, qu’aurait-il encore duré, mon somme repris? Tout au plus une heure, car voici le jour qui se lève. Pour être sortie du lit un peu plus tôt, je n’en mourrai pas. J’en serai quitte pour me rattraper la nuit prochaine. Restez donc, citoyens. Les clients ne sont pas assez nombreux pour qu’on les renvoie.
Cet empressement était suspect à Vasseur qui, pour mieux laisser s’embourber l’hôtelière, eut l’air d’hésiter à prolonger son séjour.
—Non, non, reprit-elle promptement, les voyageurs sont trop rares pour que ceux qu’on tient on les laisse aller… Je ne veux pas que vous partiez avant ce soir.
Elle venait d’elle-même au piège que lui tendait le lieutenant qui, semblant prêt à céder, prononça:
—Le fait est que nos chevaux ont besoin de repos. À rester ici jusqu’à ce soir, ils retrouveront des forces pour nous conduire au Mans.
—Ah! vous suivez la route du Mans? dit précipitamment la harpie dont l’oeil, au nom du Mans, s’était rempli d’une expression d’inquiétude.
Et, avec empressement, elle s’approcha de Lambert en s’écriant:
—Allons, c’est convenu, vous restez jusqu’à ce soir… Venez avec moi, mon bel homme, je vais vous montrer l’écurie.
Derrière eux, qui sortaient par une porte ouvrant sur la cour, entra Fichet arrivant du côté de la route.
—Viens ici, toi, et réponds sans phrase, commanda Vasseur.
—Tout à votre servitude, lâcha respectueusement le soldat.
—Tu es bien certain, n’est-ce pas, quand, de loin, tu surveillais cette auberge, d’en avoir vu sortir deux cavaliers et une voiture de paysan?
—J’en ai l’infaillibilité.
—Bien! fit Vasseur qui, sur ce, congédia son homme en ajoutant: Va aider Lambert à mettre nos chevaux à l’écurie.
Il n’y avait pas à en douter. Au mot de «lieutenant», la mégère les avait éventés et, aussitôt, elle avait changé ses batteries. Au lieu de les congédier au plus vite, elle cherchait à les retenir, surtout depuis qu’elle savait qu’ils se rendaient au Mans.
Pourquoi?
C’était sans doute pour qu’ils ne pussent rejoindre ces cavaliers et cette voiture partis avant le jour de l’auberge où, un quart d’heure plus tard, la vieille jurait n’avoir vu aucun voyageur depuis quinze jours.
Il n’en fallait pas plus pour activer le zèle du lieutenant. Sa méfiance éveillée l’aurait fait partir sur-le-champ, si les chevaux n’avaient eu besoin de repos.
—Même, en leur laissant deux ou trois heures d’avance, il me sera facile de rattraper ces cavaliers, retardés par la marche plus lente de la voiture qu’ils escortent, se dit-il.
Alors, un souvenir lui revint:
—Et puis, pensa-t-il encore, ne me faut-il pas attendre le retour de Fil-à-Beurre qui doit me rejoindre ici?
Au milieu de ses réflexions, quelque chose avait tiré l’oeil du lieutenant. C’était ce fusil, tout étincelant de propreté, qu’il voyait accroché au-dessus du manteau de la cheminée.
—Examinons-le un peu, se dit-il en marchant à l’arme, qu’il décrocha.
Un très court examen lui suffit pour se rendre compte de la valeur du fusil.
—Arme hors de service, qui éclaterait en pleine figure de celui qui tenterait de s’en servir. Si bien nettoyé qu’il soit, ce fusil n’a pas dû faire feu depuis des années, se dit-il.
Et il le replaça sur les crochets en ajoutant:
—Le mari de cette sorcière n’est pas braconnier, sans quoi il aurait meilleur arme que celle-ci.
Mais Vasseur était homme qui avait le soupçon facile. À la précédente réflexion en succéda promptement une autre, moins à l’éloge du mari absent.
—Eh! eh! Est-ce que, par hasard, ce fusil, ainsi bien exposé aux regards, ne serait là que pour la frime.
Car le lieutenant était au courant de bien des ruses. Il avait fait ses débuts militaires dans ce même pays des chouans pour lequel il était en route. Il se souvenait des nombreuses fois où les soldats républicains, en pénétrant chez les paysans chouans pour y découvrir des armes, n’avaient jamais mis la main que sur des fusils pareils à celui de l’aubergiste, armes en si mauvais état, à tel point inoffensives, qu’ils les laissaient à leurs propriétaires. Et pourtant, à la nuit venue, lorsque le paysan, de si tranquille apparence pendant le jour, avait été s’embusquer derrière les haies des sentiers, les soldats républicains tombaient sous les balles de fusils qui tonnaient sec et portaient juste… Donc, chaque chouan, en plus du fusil hors de service qu’il offrait aux perquisitions, en possédait un second, bien caché en un coin jusqu’à l’heure où il servait à descendre un ennemi.
Ces souvenirs firent que Vasseur, devant le fusil qui lui était devenu suspect, se demanda encore:
—N’est-il pas là pour la frime?
Ensuite, sa pensée se reportant, de l’arme à celui qui en était le propriétaire, il se posa cette autre question:
—Cet aubergiste, comme me l’a dit sa femme, est-il bien allé au Mans vendre sa dernière vache?
Cependant, Lambert et Fichet avaient fini de mettre les chevaux à l’écurie. Ils rentrèrent accompagnés de la vieille qui portait une moitié d’oie grasse sur un plat.
Souriante, empressée, elle ne rappelait en rien la goule hargneuse qu’elle s’était montrée une heure auparavant.
—Là! fit-elle gaiement, à table, citoyens.
Et elle s’activa à dresser le couvert, allant du buffet à la table, tout en bavardant.
—Votre appétit satisfait, vous irez faire un bon somme. Après avoir voyagé de nuit, vous devez avoir besoin de sommeil. Quand vous vous réveillerez, votre souper vous attendra. Alors, bien lestés, vous vous remettrez en route… car il est bien convenu, n’est-ce pas, que vous restez ici jusqu’à ce soir?...
Décidément, elle tenait à garder ses voyageurs pendant toute la journée. Était-ce pour laisser le temps de prendre l’avance à ceux que Fichet avait vus sortir de l’auberge?
Devant cette table servie, où Lambert et Fichet fonctionnaient à pleines mâchoires, le lieutenant eut le souvenir de l’absent:
—Que diable peut faire Barnabé? se demanda-t-il, fort inquiet de ne pas voir revenir Fil-à-Beurre.
Le jour s’était fait plein. C’était une matinée d’automne claire, égayée par le soleil levant, mais refroidie par une de ces brises qui amènent les premières gelées blanches, et qui font clore les portes et fenêtres.
Néanmoins, peu soucieuse du bien-être de ses hôtes, la vieille avait laissé grande ouverte la porte donnant sur la route. À coup sûr, ce n’était pas qu’elle eût trop chaud, car, plusieurs fois, elle était allée sur le seuil de la salle où elle s’était vigoureusement frotté les mains en disant, pour expliquer son geste:
—Ça pique, ce matin.
Ce qui fit que Vasseur, dont la défiance était en éveil, ne tarda pas à se demander:
—Ne donne-t-elle pas un signal à quelqu’un, posté aux environs, pour le prévenir de notre présence ici et l’empêcher d’entrer?
Et comme la vieille rentrait pour la troisième fois en répétant son: «Ça pique, ce matin», il lui montra la porte en disant:
—Raison de plus, la mère, pour ne pas laisser cette porte ouverte.
À cette invitation de fermer, la femme eut un mouvement d’hésitation. Puis, elle marcha avec empressement vers le seuil de la salle.
—C’est pourtant vrai, fit-elle d’un ton rieur.
Elle étendait la main vers la porte pour la fermer quand, devant elle, à l’entrée de la salle, se dressa un grand corps en même temps qu’une voix humble marmottait:
—Faites-moi la charité d’un morceau de pain sec, ma bonne dame. Le ciel vous le rendra avec du miel dessus.
C’était Fil-à-Beurre qui se présentait.
IVSi quelqu’un pouvait, à bon droit, se poser en meurt-de-faim, c’était Fil-à-Beurre, dont la maigreur aurait attendri même la statue d’un avare.
L’échine courbée, l’oeil suppliant, la main tendue, mais sans paraître apercevoir les trois hommes attablés, il fit les quelques pas qui le séparaient de la vieille en répétant:
—Faites-moi la charité d’un morceau de pain, ma bonne dame.
Au lieu de répondre, la mégère le laissa s’avancer, le regardant bien dans les yeux, semblant guetter de la part du mendiant un geste, un clin d’oeil, un mot. Elle paraissait voir en celui qui se présentait un messager secret dont elle attendait un signal de reconnaissance.
Devant ce silence, Fil-à-Beurre crut devoir corser son appel, et il ajouta:
—Je n’ai pas mangé depuis deux jours que je suis en route, par le froid et pieds nus.
Ce disant, il montrait ses pieds sans chaussures.
Tout en déjeunant et sans paraître porter la moindre attention à la scène, le lieutenant n’en avait pas perdu un mot.
—Qu’est-ce que Barnabé peut bien avoir fait des énormes souliers qu’il avait encore aux pieds quand il nous a quittés? se demandait-il avec étonnement.
Mais cet étonnement tourna à la surprise immense lorsqu’il entendit Fil-à-Beurre, après un affreux accès de toux, débiter tristement:
—Sans sabots, on s’enrhume.
Une sorte de commotion électrique secoua le lieutenant à ces mots. La courte phrase que venait de prononcer le squelette n’était-elle pas une de celles écrites sur ce billet, trouvé dans la veste du Beau François, que Doublet, au pied de l’échafaud, avait refusé d’expliquer?
Vasseur se rappelait si bien le contenu de ce billet que sa mémoire fournit aussitôt, instinctivement, l’autre courte phrase, tout aussi énigmatique, qui faisait suite à la première.
—Sept et quatre font neuf, se souvint-il.
Cependant l’hôtelière, après les derniers mots de Barnabé, ne s’était pas encore décidée à l’aumône. Elle secoua la tête d’un air de doute en disant de sa voix moqueuse:
—Tu! Tu! vous m’en contez, garçon! Votre «pas mangé depuis deux jours», ça n’est pas plus vrai que sept et quatre font neuf.
—Tiens! tiens! pensa Vasseur en entendant la queue de phrase.
Et tout en vidant son verre de l’air le plus indifférent, il tendit l’oreille à la vieille femme qui, rechignant à faire la charité, ajouta sèchement:
—Vous ne me ferez pas croire que depuis deux jours, vous n’avez rien trouvé à vous mettre sous la dent.
À cette observation Fil-à-Beurre répliqua humblement:
—La faîne est tombée… sans quoi j’en aurais mangé.
La confiance de Vasseur en Barnabé était solide, sans quoi elle aurait été fortement ébranlée par ce «La Faîne est tombée», que le squelette venait de prononcer.
—Encore une phrase du billet. Comment Fil-à-Beurre peut-il en connaître ainsi toute la teneur à la file? se demanda le lieutenant.
Ensuite pendant qu’il était en train de se poser ces questions, il se répéta celle-ci:
—Qu’a-t-il pu faire de ses souliers?
L’hôtelière parut enfin s’être laissée, sinon convaincre, tout au moins attendrir.
Elle se dirigea vers la huche, en disant:
—Pour un morceau de pain, je n’en mourrai pas. Mieux vaut encore être dupe d’un menteur que de repousser un vrai nécessiteux.
En s’apprêtant à couper une tranche de la miche, elle s’adressa à Vasseur:
—Pas vrai, citoyen? fit-elle.
Le lieutenant feignit alors de porter véritablement son attention sur le mendiant. Après un regard qui se promena tout le long du maigre individu, il répondit:
—Le fait est, la mère, à juger par l’embonpoint de ce drôle, que votre morceau de pain sera le bienvenu.
—Oh! oui, allez, citoyen, j’ai l’estomac qui me colle au dos! geignit douloureusement Fil-à-Beurre.
L’accent de l’affamé avait enfin touché la vieille.
—À tant faire, dit-elle en riant, ne faisons pas les choses à demi. Va te reposer sur la paille dans l’écurie, mon garçon, je t’y porterai pain et fromage.
—Autant que sa fête soit complète, dit Vasseur.
Et montrant le plat où restait la carcasse de l’oie:
—Tiens, mon drôle, emporte cela aussi. Il y a encore à ronger les os.
Avec l’avidité d’un dévorant, Fil-à-Beurre se lança vers le plat offert. Les deux mains tendues, il se courba pour le saisir et comme, dans ce mouvement, sa bouche se trouvait à la hauteur de l’oreille du lieutenant, il prononça vite et bas ces trois mots:
—Garde à vous!
Après quoi, pressant sur sa poitrine le plat et dévorant déjà des yeux la carcasse de l’oie, il suivit l’hôtelière qui, depuis les mots de passe échangés, avait hâte d’interroger son homme.
—Je vais te montrer un bon coin dans l’écurie, où tu dormiras comme un loir; suis-moi, disait-elle en précédant le squelette.
Sur le seuil de la porte, Fil-à-Beurre se retourna vivement et adressa au lieutenant un regard qui sembla répéter les mots: Garde à vous!
—Paraît que nous allerions avoir de la délectance! murmura Fichet qui avait entendu l’alerte donnée par Fil-à-Beurre à son chef.
Après le plaisir de bien parler, Fichet n’en connaissait pas de plus vif que celui d’administrer des horions.
En descendant de cheval les trois hommes s’étaient passé à la ceinture leurs pistolets retirés des fontes.
—Pistolets au poing et attendons, commanda le lieutenant, qui comptait voir bientôt revenir Barnabé pour compléter ses renseignements.
Par prudence, il alla pousser les verrous de la porte qui donnait accès par la route.
Une dizaine de minutes s’écoulèrent.
Alors Vasseur, qui tendait l’oreille, crut entendre sur la route une sorte de susurrement de voix. Une troupe nombreuse de gens, qui avaient dû s’approcher pieds nus de l’auberge, tenait conciliabule au dehors.
Puis, doucement, on frappa à la porte, et, tout aussitôt, une voix prudente souffla:
—Ouvre-nous, la Buchard: les cognes doivent dormir. Nous allons t’en débarrasser.
Comme la porte ne s’ouvrait pas, celui qui avait parlé, supposant que la Buchard pouvait soupçonner une ruse, ajouta cette phrase destinée à éteindre toute sa méfiance:
—Sans sabots, on s’enrhume.
À ce moment une autre voix modula, bien bas, un «psitt» qui fit retourner Vasseur. C’était le squelette qui, sur l’autre porte, menant à la cour, leur faisait signe de venir le rejoindre en silence.
Et quand ils furent près de lui, il leur souffla:
—J’ai sellé les chevaux. Détalons par la sortie de la cour avant qu’ils n’aient cerné la maison.
Le lieutenant pensa à la mégère qu’ils allaient laisser derrière eux.
—Qu’as-tu fais de la vieille? demanda-t-il en suivant Barnabé dans la cour où les chevaux attendaient.
—Je l’ai bâillonnée et bien ficelée. Puis j’ai cherché un endroit où la ranger… Alors j’ai choisi le puits.
—Bigre! lâcha Vasseur en montant à cheval.
—Oh! ne craignez pas. Elle n’a dû se rien casser en tombant. Le puits a ses douze pieds d’eau.
Ensuite, quand il eut vu Fichet et Lambert aussi en selle:
—Je vais ouvrir la porte de la cour, ajouta-t-il. Si les chenapans ont cerné la maison, passez sur le ventre de ceux qui vont nous atteindre.
—Mais toi, tu es à pied! objecta Vasseur qui, en même temps, s’aperçut que Barnabé, depuis un quart d’heure, s’était complété de deux accessoires. Non seulement il avait ses souliers aux pieds, mais encore il tenait à la main un superbe fusil.
—Moi, répondit le squelette; au passage de votre cheval, je lui sauterai sur la croupe.
Alors, quand il eut vu les cavaliers en ligne, prêts à charger, il ouvrit brusquement la grande porte.
Une quinzaine d’hommes, qui s’apprêtaient à faire l’escalade de ce côté de la maison, ne purent, surpris par cette sortie, s’opposer à leur charge.
Mais avant que les fuyards eussent franchi trente toises, une fusillade salua leur retraite.
—Quelqu’un est-il blessé? demanda Vasseur.
Le lieutenant ne put entendre la réponse, car, au même instant, Fil-à-Beurre, qu’il avait en croupe, s’écria derrière lui:
—Tiens, c’est le Buchard mâle, le mari de la dame au puits! Attends un peu, mon doux ami.
Et, derrière Vasseur, retentit le coup de fusil tiré par Fil-à-Beurre qui, tout aussitôt, poussa un juron de mécontentement.
—Tu l’as manqué? demanda le lieutenant sans se retourner.
—J’ai fait preuve de ma maladresse habituelle. Je lui visais l’oeil, j’ai attrapé le sourcil! répondit Fil-à-Beurre.
On courut à toutes brides pendant deux heures. Après quoi, Barnabé demanda à descendre de croupe.
—La distance entre nous et nos gredins est, maintenant, assez grande pour modérer notre allure. Laissez-moi donc aller à pied, proposa-t-il.
—Pas le moins du monde, dit vivement Vasseur, et puisque nous sommes si bien pour faire la causette, conte-moi donc un peu comment tu es arrivé si à propos pour nous tirer du guêpier; où tu as appris les phrases de reconnaissance que tu as échangées avec la hideuse hôtelière; pourquoi tu n’avais pas tes souliers et, enfin, par quel moyen tu t’es procuré ce fusil que tu as en main… Conte-moi tout cela dans le dos, mon brave Barnabé.
—Oh! bien simplement, allez! dit doucement le squelette.
—Je n’en doute pas, mais conte toujours.
—J’ai étranglé un homme.
—Mazette! tu vas bien, toi. Tu noies une femme, tu étrangles un homme, tu en fusilles un autre… Mes compliments, mon garçon… Et à quel propos as-tu étranglé cet homme?...
—Mais pour avoir son fusil.
—Diable! tu n’y vas pas de main morte à emprunter un fusil.
—Oh! oh! vous savez? c’est l’occasion qui fait le larron… L’homme au fusil m’a fourni l’occasion; alors je suis devenu larron… C’est lui qui m’a tenté… Voulez-vous en juger?
—Je ne demande que cela.
—Quand Lambert est venu nous annoncer qu’un espion devait nous suivre, derrière les taillis du bas côté de la route, vous vous souvenez que je me suis élancé dans les fourrés?
—Oui, et à quatre pattes encore… Tu me fais même penser à te féliciter sur ce talent.
—Il date du temps où j’étais chimpanzé chez mon patron le saltimbanque.
—Le même qui t’exhibait comme un marin resté quarante-six jours en mer, sur un radeau, sans autre nourriture que ses larmes?
—Comme vous le dites. Mais le patron aimait à varier son affiche. Alors, de deux jours l’un, je m’introduisais dans la peau d’un immense singe, mort d’éthisie, et je représentais le grand chimpanzé du roi de Suède qui l’avait vendu dans un moment de gêne.
—Bon! fit Vasseur avec un sourire. À présent, revenons aux fourrés de la route où tu t’étais glissé à quatre pattes.
—Lambert avait raison. Nous étions suivis. Quand je pénétrai dans le taillis, un homme passa en courant devant moi, tapi sous le feuillage… Mais il n’alla pas loin, car, à trois pas de là, un homme se leva brusquement de terre et lui barra le passage en disant à mi-voix: «Sans sabots, on s’enrhume.» Le coureur répliqua: «Sept et quatre font neuf» et, sur ce, l’autre reprit: «La faîne est tombée». Ces mots de passe échangés, ils se mirent à causer… J’étais si près d’eux, sous mes feuilles, que je ne perdais pas un mot de leur dialogue qui était intéressant au possible… pour vous, surtout, car il n’était question que de vous.
—Ah! bah! fit le lieutenant sans s’émouvoir.
—Il paraît, depuis que vous avez si malmené la bande d’Orgères, que ceux des chenapans échappés à votre poigne ont gardé contre vous une dent de belle longueur… Tant que vous êtes resté dans Chartres, on vous épiait en attendant le jour où, sorti de la ville, vous vous feriez pincer au large. Comment a-t-on su, hier soir, que vous alliez vous rendre au Mans, je l’ignore, mais ce que la conversation de ces deux hommes m’a appris, c’est que, tout le long de la route, vous étiez, de distance en distance, épié par des vedettes qui, une à une, prenant le pas de course, allait prévenir la suivante de votre approche.
—Mais, objecta Vasseur, au lieu de faire courir tant de monde, il était bien plus simple de me descendre sur la route d’un coup de fusil.
—Ah! voilà! c’est qu’on n’avait pas prévu les deux hommes qui vous accompagnent. À vous tuer sur la route, on a craint de manquer Fichet ou Lambert qui, alors, détalerait et irait jeter l’alarme à Chartres. Alors le régiment de hussards qui y tient garnison aurait sauté en selle et se serait mis en chasse et la bande se serait trouvée prise entre deux feux; car elle aurait trouvé devant elle la garnison du Mans que, de Chartres, on aurait avertie avec cette grande machine à longs bras qui vient d’être inventée par les citoyens Chappe frères.
—Oui, le télégraphe, dit Vasseur, donnant le nom, alors à peu près inconnu, que portait la machine à signaux qui, en effet, datait de quelques années.
Puis, revenant à son sujet par une nouvelle objection:
—Mais en admettant que Lambert ou Fichet eût échappé à la fusillade qui m’aurait abattu, il serait allé tomber plus loin sous la balle d’une de ses nombreuses vedettes restées derrière nous.
—Nenni, nenni, lâcha Fil-à-Beurre, derrière nous se faisait la boule de neige, attendu que chaque vedette, dépassée par nous, se repliait sur la suivante. Il se formait ainsi un noyau d’hommes qui, avançant toujours, aurait fini par nous surprendre à l’auberge où, tôt ou tard, il aurait fallu laisser reposer vos montures fatiguées. Alors, à trente ou quarante coquins qu’ils auraient été, rien ne leur serait devenu plus facile que de vous égorger ainsi que vos deux soldats.
—Plan bien imaginé! approuva le lieutenant.
—Si bien imaginé même qu’ils avaient prévu que vous deviez infailliblement descendre à l’auberge des Buchard, sise à moitié de la route de Chartres au Mans, et dont la position isolée favoriserait votre désir de voyager en vous cachant.
—Ils avaient deviné juste.
—Heureusement pour nous!
—Pourquoi ton heureusement?
—Parce qu’ils étaient si certains de ne pas vous laisser dépasser la baraque des Buchard, que leur surveillance s’arrêtait à l’auberge… De sorte que maintenant, nous avons le chemin libre devant nous… C’est donc une avance à garder sur les gueux que nous avons aux trousses… Nous sommes à cheval, ils vont à pied, médiocre danger.
—À nos trousses? répéta le lieutenant, erreur de ta part, Barnabé. Par cela même que nous sommes à cheval, ils ne persisteront pas à nous poursuivre.
—Voilà qui vous trompe. Nous les aurons sur nos talons jusqu’au Mans et même plus loin.
Fil-à-Beurre avait si bien pesé sur la phrase que le lieutenant, étonné, s’écria:
—Qu’en sais-tu?
—On s’instruit toujours à écouter, et les deux hommes que j’écoutais, immobile dans le fourré, en ont dégoisé long… surtout celui qui m’a prêté son fusil.
—Oh! oh! prêté, répéta moqueusement Vasseur. Est-ce que tu ne m’as pas dit l’avoir un peu étranglé?
—Je l’ai même étranglé tout à fait. C’est ce qui l’a décidé à me prêter son fusil.
—C’est donc par ton prêteur de fusil que tu as appris que nous allons avoir la bande derrière nous?
—Oui, attendu que nos brigands avaient projeté de faire d’une pierre deux coups… D’abord de vous tuer.
—Et ensuite?
—L’ensuite, c’est qu’ils émigrent, les pauvres et intéressants persécutés! La Beauce et le Gâtinais leur sont devenus trop malsains. Alors ils vont chercher fortune dans le Bas-Maine et la Vendée où le chef qu’ils suivent leur a promis qu’ils trouveraient largement à frire.
—Ils suivent un chef, dis-tu?
—Qui, mais de loin, par exemple.
Et, tout à coup, Fil-à-Beurre se mit à rire.
—D’où vient ta gaieté? demanda le lieutenant.
—C’est que nous aussi nous avons l’air d’être de la bande, car, pareillement, nous suivons le chef.
Puis, reprenant le ton sérieux, Barnabé ajouta:
—Ce chef est un des deux cavaliers, escortant une voiture, qui sont sortis, avant le jour, de l’auberge des Buchard.
Le squelette fit une pause. Ensuite, lentement, il prononça:
—Et, ce chef, vous le connaissez.
—Comment s’appelle-t-il?
—Le Beau-François.
—Tonnerre! jura Vasseur en tressautant si fort sur sa selle qu’il faillit jeter à bas du cheval Fil-à-Beurre qui s’appuyait sur ses épaules.
Mais il retrouva aussitôt sang-froid et gaieté, car il reprit en riant:
—Toi aussi, Barnabé, tu connais le Beau-François.
—Moi! fit le squelette gouailleusement, pour connaître le Beau-François, il me faudrait l’avoir vu au moins une fois.
—Tu l’as vu une fois… Tu lui as même prêté quelque chose… Prêté, il est vrai, de la même manière que l’autre, aujourd’hui t’a prêté son fusil.
—Qu’ai-je pu lui prêter? dit le squelette abasourdi.
—Ta veste, mon garçon. Ce colosse qui, par une nuit d’hiver, t’a dépouillé après t’avoir étourdi d’un coup de gourdin, n’était autre que le Beau-François qui venait de s’évader de la prison de Chartres par un trou si étroit que, pour y passer, il avait dû abandonner sa veste… La tienne et les trois écus que contenait une de ses poches lui sont arrivés à bon point.
Ce fut au tour de Barnabé de sursauter de surprise.
—Nom d’un gigot! s’écria-t-il.
Mais dans ce grotesque juron, il y avait un accent de haine qui n’annonçait rien de bon pour son emprunteur.
—Ainsi donc, reprit Vasseur, tu prétends, ami Barnabé, que le Beau-François est un des deux cavaliers qui nous précèdent en escortant une voiture?
—C’est ce que j’ai entendu dire à mes deux causeurs.
—Quel est l’autre cavalier? Que contient cette voiture?
—Ça, je n’en sais rien. Le meilleur moyen serait d’y aller voir. Cavaliers et voiture sortaient de l’auberge des Buchard comme nous arrivions. Accordons-leur l’avance du temps que nous sommes restés dans le coupe-gorge, soit une bonne heure. Cette avance, ils l’ont en grande partie perdue, car, retardés par la voiture, ils n’ont pu aller de ce train que nous menons depuis notre départ de l’auberge… M’est donc avis qu’en forçant encore un peu nos chevaux, nous ne tarderons pas à tomber sur le dos de ces gens-là.
Pour toute réponse, Vasseur donna de l’éperon à son cheval et s’écria:
—En avant!
Pendant dix minutes, on courut ventre à terre.
Tout à coup, la voix furieuse de Lambert grinça ces mots:
—Mille millions de milliasses de cornes du diable!
Vasseur savait que c’était le juron de son soldat dans les circonstances graves. Il arrêta donc sa monture et se retourna en demandant:
—Qu’y a-t-il donc, Lambert?
—Il y a que mon cheval refuse le service, annonça le soldat.
—Que le mien, il répugne aussi à fendre l’atmosphère, ajouta Fichet.
Bayard, la bête du lieutenant, était un cheval hors de pair; mais il n’en était pas même des montures des deux gendarmes. Après avoir voyagé toute la nuit, au lieu de la longue journée qu’on s’était proposé de leur accorder, ces chevaux n’étaient restés qu’une heure à l’écurie de l’auberge des Buchard. Et après une si courte pause, on venait encore de leur faire franchir huit lieues.
Ils étaient exténués.
Sous peine de les mettre hors d’état de continuer le voyage, il fallait faire halte.
À ce déboire, Vasseur fut pris de rage.
—Le Beau-François va nous échapper!!! gronda-t-il.
—À l’impossible nul n’est tenu! débita Fil-à-Beurre qui, après avoir sauté à terre, piétinait sur place pour dégourdir ses longues jambes raidies par l’inaction sur la croupe de Bayard.
Cela dit, il montra un petit bois qui se voyait à quelque distance de la route.
—Là-bas, conseilla-t-il, nous pouvons, cachés et tranquilles, attendre trois ou quatre heures.
—Attendre! répéta le lieutenant, oublies-tu donc, Barnabé, ces trente ou quarante bandits qui, comme tu l’as annoncé, nous arrivent sur les talons?
—Oui, mais je fais une réflexion. La Buchard, au fond du puits et son digne époux, avec la balle que je lui ai logée en tête, ne sont plus là pour défendre les caves de l’auberge où, à cette heure, les gredins doivent s’être installés. Tant qu’ils trouveront à boire… et il y a largement à boire, je vous l’affirme, ils ne penseront pas à se remettre en route. Donc nous pouvons nous reposer sans crainte.
—Soit! accorda le lieutenant.
On gagna le bois où, dans une petite clairière, les chevaux furent dessellés. À peine libres, les bêtes harassées se couchèrent sur le sol.
—Si nous faisions comme les chevaux? proposa Barnabé au lieutenant.
Lambert et Fichet n’avaient pas attendu le conseil. Étendus sur le sol, la tête appuyée, en guise d’oreiller, sur leur selle, les deux soldats, fatigués par la précédente nuit passée à cheval, battaient déjà de la paupière.
Dans les dernières phrases de Fil-à-Beurre, il en était une qui avait frappé Vasseur. Aussi, quand il fut couché près de Barnabé, qui étalait sur le maigre gazon son immense carcasse, s’empressa-t-il de demander:
—Comment as-tu pu savoir que, dans la cave des Buchard, il y a largement à boire pour les bandits?
—En retirant mes souliers, dit laconiquement l’échalas.
Comme le lieutenant le regardait avec des yeux qui demandaient l’explication de cette réponse étrange, il ajouta:
—Autant que je débute par le commencement.
Et, sur ce, il poursuivit:
—Quand les deux hommes, que j’écoutais dans mon taillis, eurent causé de leurs petites affaires sur le Beau-François et l’égorgement qu’on vous préparait, celui qui avait arrêté l’autre au passage, et qui était ce cher Buchard en personne, dit à son compagnon: «Pendant que je vais à la rencontre des camarades qui arrivent, toi, cours à mon auberge. Tu connais les phrases convenues pour te faire reconnaître de ma femme. Comme moi, elle s’attendait à voir arriver tout seul le Vasseur maudit. Elle est capable, en les voyant se présenter trois, de les prendre pour de simples voyageurs et de les renvoyer au plus vite, afin de débarrasser la place pour la venue de notre ennemi. Dis-lui bien que c’est Vasseur avec deux autres cognes, qui la sauteront par-dessus le marché. Recommande-lui de les retenir jusqu’à ce que je revienne avec les compagnons.
—L’avis à la Buchard était inutile, interrompit Vasseur, car elle nous avait déjà éventés… par la faute de Lambert, qui eut la bêtise, devant elle, de m’appeler lieutenant.
—Après ces recommandations, reprit le squelette, mon Buchard partit à la rencontre des chenapans. Il n’était pas à cent pas et on l’entendait encore, franchissant les halliers, que l’autre tirait une langue d’une aune. Il était si près de moi que je n’avais eu qu’à étendre les bras pour le cueillir par le cou, ce qui est encore le meilleur moyen d’empêcher quelqu’un de crier… Il n’eut pas même un couic! Deux ou trois piétinements et ce fut tout. Je puis même reconnaître qu’il y a mis de la complaisance.
—C’est alors qu’il t’a prêté son fusil, ricana Vasseur.
—Oui, avec sa poire à poudre et son sac à balles. Alors, je pensai à aller vous prévenir. À dix pas de la bicoque, une peur me prit. Ne se pouvait-il pas, en plus des coquins qui allaient venir, que d’autres sacripants fussent cachés dans l’auberge, attendant le moment favorable pour vous tomber sur le dos? Je contournai donc la masure et j’escaladai le mur de la cour. Dans la cave, je déposai mon fusil et retirai mes chaussures. Ensuite, pieds nus, sans plus de bruit qu’une souris, je visitai la cassine de fond en comble… Voilà comment, lorsque vous me vîtes apparaître sans souliers, je savais que l’auberge était vide de gueux et la cave pleine de tonneaux.
Si gaiement qu’il fût conté, le récit de Fil-à-Beurre n’en contenait pas moins un immense service.
—Je te dois la vie, mon brave Barnabé, dit le lieutenant tout ému.
—Tu! tu! fit gaiement l’échalas, à quoi bon en parler?... Vous me rendrez ça au premier jour. Nous sommes en compte, voilà tout.
Tant dur à la fatigue que fût le lieutenant, il tombait de sommeil.
—Si nous dormions, proposa-t-il avec un bâillement.
—Dormons, dit Fil-à-Beurre d’une voix qui exprimait la déconvenue d’un homme dont la curiosité comptait sur une conversation prolongée pour amener sur le tapis un sujet qui lui tient au coeur.
La preuve en fut que le squelette avant de s’endormir à côté de Vasseur, murmura:
—Il ne m’a pas encore appris comment il a connu Gervaise.
Et sa dernière pensée fut toute au souvenir de l’embrassade et de l’exclamation joyeuse du lieutenant lorsqu’il lui avait dit savoir où se retrouverait Gervaise disparue.
Quand Fil-à-Beurre s’éveilla, Vasseur dormait toujours. À vingt pas de là, Lambert était étendu, ronflant à pleins poumons.
Fichet, debout, bouche béante, les deux mains sur ses hanches, pointait son regard en l’air.
—Est-ce que vous vous faites cuire le nez au soleil, citoyen Fichet? demanda Barnabé qui s’était approché du gendarme.
—Que je pensais individuellement à vous, répondit le soldat.
—Et à propos de quoi?
—Quant à la femme que vous averiez intercalée ce matin dans un puits.
—Oh! oh! j’étais un peu pressé; alors je l’ai posée au premier endroit venu.
—Nonobstant qu’une femme qu’on abrite dans un puits c’est des agissements avec le beau sexe que la galanterie elle vitupère!... Moi, que je m’aurais satisfait en lui caressant avec fermeté les omoplates.
—Omoplates! répéta Fil-à-Beurre en le regardant tout ébahi. Comment, vous, citoyen Fichet, dont chacun vante le langage épuré, vous employez si mal ce mot!
—Oui! omoplates!... Que c’est français, j’en ai l’imaginative, insista le gendarme d’un ton froissé.
—_Hommo_plates, oui, quand on parle d’un homme… mais quand il s’agit d’une femme, c’est _femmo_plates.
Fichet était un garçon sérieux qui aimait à s’instruire.
—Je n’en avais nulle doutance! confessa-t-il loyalement.
La voix de Vasseur, qui venait de s’éveiller et donnait l’ordre de seller les chevaux, mit fin à cette leçon de bon français octroyée à Fichet par Fil-à-Beurre.
La sieste avait duré près de cinq heures. Les chevaux reposés pouvaient, à présent, fournir une longue course.
—Reprends-tu ta place en croupe, Barnabé? demanda le lieutenant après avoir enfourché Bayard.
—Non, j’aime mieux marcher.
—Mais, à pied, tu ne pourras nous suivre, car nous allons presser nos bêtes.
—Activer les chevaux, à quoi bon?
—Oublies-tu donc qu’il s’agit de rejoindre le Beau-François, ton emprunteur de veste, appuya en riant Vasseur, qui croyait, par cette allusion, raviver la haine de son compagnon.
Mais Fil-à-Beurre secoua la tête.
—Heu! heu! fit-il. Rejoindre le Beau-François, j’en doute. S’il a toujours marché pendant notre repos, il doit, à cette heure, être entré au Mans.
—Pour en sortir immédiatement, car le séjour des villes est malsain à ce drôle, dont le signalement a été envoyé dans tous les grands centres… J’ai même l’idée qu’au lieu d’entrer en ville le Beau-François a dû la contourner, avança le lieutenant.
—La contourner? c’est selon, fit Barnabé.
—Selon quoi?
—Selon ce que contient la voiture qu’il accompagne. Selon aussi ce qu’est l’autre cavalier… Peut-être, d’ici au Mans, trouverons-nous dans une des auberges de la route quelque indice qui nous renseignera sur ce qu’est devenu le Beau-François.
Tout en parlant, Fil-à-Beurre était en train de recharger son fusil, et il s’acquittait de ce soin avec une attention extrême, choisissant sa balle dans le sac, examinant le grain de sa poudre. Quand il eut fini, il mit son fusil en joue pour en étudier le point de mire; puis, satisfait, il prononça:
—Bonne arme! bonne charge! Avec ce joujou-ci, je connais quelqu’un qui fera belle besogne.
Sur ce, il se passa le fusil en bandoulière et, en regardant Vasseur:
—Là, fit-il, à présent je pars.
—Comment, tu pars?... mais, avec nous, j’imagine.
—Non, non, je vous quitte ou, pour mieux dire, je pars en avant. Puisque nous n’avons plus la chance de rejoindre le Beau-François avant le Mans, le mieux est de ménager les chevaux. Pendant que vous irez à la doucette, moi, en avant, j’éclairerai la route, étudiant chaque auberge de rencontre, en quête de la piste du vilain gibier que nous chassons.
—Alors je ne te rejoindrai qu’au Mans, dit Vasseur, approuvant l’idée du squelette.
—Au Mans ou sur la route, je ne sais… Mais là où vous me retrouverez vous attendant, c’est qu’il y aura du neuf.
Là-dessus, Barnabé développa le compas des longs fuseaux qui lui servaient de jambes et partit d’un pas allongé qui lui eut bientôt fait prendre l’avance sur les cavaliers chevauchant à paisible allure.
Depuis son arrivée à la masure des Buchard, qui avait failli se transformer, pour lui, en un coupe-gorge, les événements s’étaient succédé si rapidement que la pensée du lieutenant avait été toute à la situation présente. En apercevant de loin Fil-à-Beurre, qui allait disparaître dans un pli de la route, un souvenir lui revint au coeur:
—Barnabé ne m’a pas encore appris où je retrouverai Gervaise, murmura-t-il.
Car Vasseur, que son indifférence pour les avances des belles Chartraines qui auraient volontiers conjugué avec lui le verbe «aimer» avait fait surnommer l’Amant de la Lune, était amoureux fou de Gervaise.
Comment avait-il connu la jeune fille?
Le brigadier Bondu, en racontant, on s’en souvient, à ses camarades, l’épisode du cheval de Doublet, trouvé mort sur sa litière, avait eu grandement raison quand il avait avancé que celui qui avait fait le coup devait être un gendarme; car, autrement, les autres chevaux, qui étaient chevaux de gendarmes et bêtes ombrageuses, auraient fait un vacarme du diable s’ils n’avaient connu celui qui, nuitamment, s’était glissé dans l’écurie.
Vasseur était présent lorsque, sur l’avis de Fil-à-Beurre, il avait été projeté que, le lendemain, on utiliserait l’instinct du cheval de Doublet pour savoir où l’aubergiste se rendait deux ou trois jours par mois.
—Bonne idée, s’était-il dit, mais il ne faut pas la laisser exécuter par des maladroits qui ne sauraient en tirer suffisamment parti.
Et, sitôt la nuit venue, il avait fait sortir le cheval de l’écurie et l’avait enfourché.
Où la bête de Doublet allait-elle le conduire? Était-ce au trésor de la bande, dont l’aubergiste était le recéleur, ou à quelque repaire abritant encore des Chauffeurs échappés à ses recherches? Dans l’un ou l’autre cas, la découverte lui servirait à nuire aux misérables dont il avait juré la perte. Le trésor fournirait une indemnité aux victimes. La capture de ceux dont il aurait surpris le refuge donnerait de la besogne au bourreau.
—Qui sait, se disait-il, si je ne vais pas tomber sur la cache où, depuis cinq semaines qu’il s’est évadé, se clapit le Beau-François, que Doublet, avant son arrestation, avait si grand intérêt à ne pas laisser reprendre?
Le cheval, abandonné à lui-même, l’avait conduit loin de Chartres, devant une maisonnette, un peu à l’écart du village de Mégin. Il était dix heures du soir. La lumière, qui filtrait à travers les volets disjoints, attestait que les habitants de cette demeure n’étaient pas encore couchés.
Après avoir attaché à distance le cheval, que ceux qu’il comptait surprendre auraient pu reconnaître, le lieutenant était venu frapper à la porte, se donnant pour un voyageur égaré, voulant gagner Chartres, tombant de fatigue et de faim.
Annette n’eût pas ouvert, mais Gervaise, que cet appel à sa pitié rendait éloquente, avait obtenu de sa servante, pour le voyageur, hospitalité d’une heure et souper.
Quand Vasseur se remit en route, la vue de cet intérieur paisible, la conversation de Gervaise et quelques bavardages d’Annette lui avaient fait tout comprendre.
Dans le coeur gangrené de Doublet, un coin était resté sain où vivait, immense et pur, l’amour paternel. Le scélérat que, à coup sûr, le désir d’assurer l’avenir de son enfant avait poussé au crime, tenait Gervaise éloignée de lui, dans la plus complète ignorance de sa vie véritable. Augé, car tel était son vrai nom, venait mensuellement passer quelques jours près de sa fille, alléguant son état de maquignon qui, toute l’année, le tenait par monts et par vaux. Puis, sous le faux nom de Doublet, il retournait à Chartres, où, brave aubergiste en apparence, profond scélérat en réalité, il demandait aux plus exécrables forfaits cet or dont il voulait enrichir sa fille.
S’il n’avait été arrêté, Doublet, qui se voyait assez d’or, allait quitter le pays chartrain et entraîner son enfant en un autre et lointain coin de la France où, se disant ex-marchand de chevaux enrichi, il aurait vécu pour sa fille, sans avoir rien à craindre des complices qu’il avait abandonnés.
—Cette pauvre et douce créature ignore absolument de quel coquin elle est l’enfant, s’était dit Vasseur, au bout d’une heure passée près de Gervaise.
Et il était parti sans se sentir le courage de rien souffler qui pût troubler la vie paisible de la jeune fille, laissant aux événements qui allaient se produire la pénible tâche d’apprendre à Gervaise quel horrible et sinistre misérable était son père.
Elle était bien charmante, la jeune fille, charmante surtout de grâce, d’innocence et de bonté.
Tout en labourant de l’éperon, au retour, son cheval pour l’avoir ramené à temps à l’écurie, Vasseur eut beau songer à ce que prédisait l’avenir, il ne put se défendre de penser à Gervaise, à son gracieux visage, à son doux regard si plein de bonté. Bref, dans ce coeur de soldat, qui ne s’était encore ému pour aucune femme, se glissa, à la suite de la pitié pour la jeune fille, un sentiment beaucoup plus doux.
Vasseur était parti gendarme.
Il revint amoureux.
Tant et si bien amoureux que, après avoir rattaché au râtelier le cheval de Doublet, il se sentit pris d’épouvante.
Dans quelques heures, l’animal, comme il l’avait fait pour lui, allait en conduire d’autres à la maisonnette de Gervaise. Pour ceux-là, elle ne pouvait être qu’une complice de Doublet, indigne d’aucuns ménagements. Vasseur prévit l’effroyable coup de foudre prêt à fondre sur l’enfant qu’il revoyait heureuse et souriante.
—Mieux vaut qu’elle ignore à jamais la vérité. Je dois empêcher que ces gens la lui apprennent.
Et il vida dans le seau de l’animal tout un paquet de poison trouvé sur un Chauffeur qu’il avait arrêté la veille.
Dès ce moment, il n’avait plus mérité son surnom d’Amant de la Lune, car il adorait Gervaise.
Vasseur avait d’abord voulu lutter contre sa passion pour la fille d’un homme que l’échafaud réclamait; mais, bientôt, il n’avait pu résister au violent désir de revoir Gervaise.
Doux et timide comme les vrais amoureux, il avait su désarmer la sévérité du cerbère qui s’appelait Annette. Son prétexte pour entrer dans la place était, du reste, des meilleurs. Se donnant pour un commerçant de Chateldun que ses affaires appelaient souvent à Orléans, il venait, à tous ses passages à Mégin, s’informer si des nouvelles de ce père disparu étaient enfin parvenues à la jeune fille que, lors de sa première visite, il avait trouvée si alarmée par cette absence prolongée.
Sur ce thème, il avait beau jeu à entretenir Gervaise, trouvant des excuses pour expliquer le silence du père, inventant des motifs qui devaient retenir au loin le maquignon Augé, affirmant qu’après avoir été entraîné au diable par ses achats de chevaux, on le verrait bientôt reparaître avec la sacoche garnie. N’avait-il pas promis que ce voyage serait le dernier et qu’à son retour il resterait près de sa fille? À tant faire, puisque c’était sa dernière excursion, il avait tenu à ce qu’elle fût lucrative. De là son retard.
Et en affirmant ainsi que le père rentrerait à la maisonnette, Vasseur était de bonne foi. Dans le commencement il avait cru Doublet des moins coupables ou, pour mieux dire, son amour pour Gervaise lui avait, sinon blanchi l’aubergiste à ses yeux, tout au moins fait trouver digne d’indulgence.
Par malheur, à mesure que le procès s’était déroulé, les charges sur Doublet s’étaient accumulées si monstrueuses, que Vasseur avait dû s’avouer que la peine de mort attendait infailliblement l’aubergiste.
Alors il avait songé à lui sauver la vie. Le faire descendre de l’échafaud, c’était, en somme l’envoyer au bagne… Mais, du bagne, on s’évade… Et, plus tard, bien loin, à l’étranger, la fille retrouverait son père.
C’était dans ce but que Vasseur avait obtenu l’ordre de surseoir à l’exécution de Doublet, si ce dernier consentait à racheter sa vie par des révélations. On le sait, au pied de l’échafaud, l’aubergiste avait refusé de parler et avait répondu, à celui qui voulait le sauver, la cynique plaisanterie:
—Citoyen lieutenant, il faut prendre un bain de pieds bien bouillant, ça vous fera descendre la curiosité du cerveau, avait ricané le condamné.
C’en était fait de l’espérance de Vasseur.