Le saucisson à pattes I Fil-à-beurre
Vasseur était des mieux costumés. Rien dans…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
—Ah çà! ils possèdent donc de l’artillerie? Bigre! ils ont un ménage bien monté, ces gaillards! lâcha Fil-à-Beurre avec étonnement.
—Non. Attends et tu sauras ce qu’ils appellent la bombe, annonça Vasseur.
Ce qu’on nommait ainsi, dans l’argot des Chauffeurs, quand il s’agissait d’enfoncer une porte, n’était autre que le vieux moyen du bélier.
Huit, dix ou douze Chauffeurs, suivant le poids à soulever, se rangeaient sur deux rangs se faisant face. Chacun se joignait à son vis-à-vis par un mouchoir, une cravate ou une ceinture, tenue au poing. Sur cette sorte de lien se balançait un tronc d’arbre ou une poutre, quelquefois une longue échelle, bref, ce que le hasard avait fourni de lourd à leur entreprise. On avançait alors un des bouts, pointé sur l’obstacle à démolir. À l’autre extrémité se tenaient deux compagnons chargés de donner le ballant à cette espèce de catapulte.
Or, une lourde solive, tombée des ruines de la masure, et qu’une cause inconnue avait transportée un peu loin de la bicoque, s’était offerte aux yeux du Beau-François pour lui donner l’idée et le moyen d’attaquer la porte à la bombe.
—Eh! mais, c’est assez ingénieux! approuva Fil-à-Beurre qui, bien en recul de la fenêtre, les voyait, par cette ouverture, faire leurs préparatifs.
Là-dessus, il épaula son arme en demandant à Vasseur:
—Faut-il en envoyer un dans le paradis des Chauffeurs?
—Non, attends, commanda le lieutenant, il ne faut user de nos munitions qu’à bon escient.
Lambert n’était pas bien adroit. Fichet montrait une maladresse désespérante. Vasseur et Barnabé pouvaient seuls répondre de leur coup. Ce fut ce qui dicta l’ordre du lieutenant à ses soldats:
—Dès que nous aurons fait feu, vous nous passerez vos carabines et vous rechargerez nos armes.
—Voici le jeu qui commence, annonça Fil-à-Beurre toujours en observation.
En effet, huit hommes, unis deux à deux par le mouchoir, s’avançaient vers la Saunerie, supportant la solive dont une extrémité était braquée vers la porte.
Vasseur vint rejoindre Barnabé.
—Nous allons abattre les deux premiers, dit-il.
—Les deux de tête? demanda l’échalas.
—Non. Les deux premiers du même rang. Puis, avec les carabines de mes hommes, nous descendrons les deux suivants, toujours du même rang. C’est compris? termina Vasseur en épaulant.
—Parbleu! fit Barnabé qui mit en joue.
Les Chauffeurs arrivaient lentement avec leur fardeau, quatre d’un côté, quatre de l’autre, mais avec une hésitation visible. La bombe était un excellent moyen d’enfoncer une porte, mais toujours ils l’avaient employé contre des habitants que la terreur paralysait. Cette fois, ils s’adressaient à des adversaires sérieux qui avaient du sang sous les ongles. Cela changeait la thèse; ils le comprenaient si bien que, n’eût été qu’ils se sentaient surveillés par le Beau-François, ils auraient volontiers lâché cette corvée périlleuse.
—Feu! commanda Vasseur.
Les deux coups partirent.
—Feu! redit le lieutenant, quand Barnabé et lui eurent immédiatement pris les carabines des soldats.
Pas une balle n’avait été perdue.
Tués ou grièvement blessés, quatre porteurs venaient de s’affaisser du même côté de la poutre qui, prenant son dévers, roula sur leurs corps.
—Vlan! le jeu est fini! lâcha joyeusement Fil-à-Beurre qui, sans prudence, mit la tête à la fenêtre, pour mieux voir les survivants de la bombe qui fuyaient à toutes jambes sans demander leur reste.
Sa tête, ainsi visible, servit de but au Beau-François, qui lui envoya son coup de fusil. Le colosse était un excellent tireur, mais le sort de ses hommes lui avait donné une rage bleue qui, paraît-il, lui secouait les nerfs, car la balle destinée à Fil-à-Beurre, alla se perdre dans le refuge. Vouloir atteindre Barnabé, si maigre, c’était du reste un peu viser le coupant d’une lame de rasoir.
—Pas trop mal! dit-il quand le plomb, en passant, eut sifflé à son oreille.
Mais, immédiatement tout surpris:
—Quelle est cette musique? se demanda-t-il.
En quel endroit que se fût logée la balle, elle avait, en frappant, produit un son étrange.
Comme, pour se rendre compte du bruit qui avait résonné, le squelette s’était mis à chercher dans les décombres qui jonchaient le sol, il poussa un cri d’étonnement qui attira le lieutenant à son côté.
—Qu’as-tu donc, Barnabé? demanda-t-il.
—C’est le plaisir de retrouver une ancienne connaissance, dit l’échalas.
En même temps, il montrait du doigt à Vasseur un énorme pot de grès qui, à demi fracassé par la balle, laissait échapper de son flanc, entr’ouvert, un flot de louis d’or.
—Voici la tirelire où, de son vivant, Doublet enfermait ses écus. C’est le pot de salaisons dont je vous ai parlé, que le père de Gervaise tenait caché, dans la maison de Mégin, sous un tonneau d’avoine et où, certain soir, je l’ai entendu verser des louis.
—Trésor que le Marcassin, averti par Doublet, avait mission d’enlever en même temps qu’il emmenait Gervaise du village de Mégin, avança Vasseur.
—Ce qui a fait coup double à François quand, aujourd’hui, il a pris au Marcassin sa nièce et son or, continua Barnabé.
Et il se mit à branler la tête en ajoutant:
—Si le Beau-François persiste à rentrer dans son tas de louis, nous ne sommes pas près d’en avoir fini avec le maître drôle.
Croyant avoir raison de l’obstination de Vasseur, il le regarda en demandant:
—Laissez-moi donc lui offrir une balle?
—Non! appuya sèchement Vasseur; je veux que cet homme ait la tête tranchée.
C’était bel et bien de dire qu’on tenait à ce que le chef des Chauffeurs eût la tête tranchée; mais il fallait se trouver, au moins, dans une situation qui permît de voir, plus tard, cette espérance se réaliser. Pour le moment, la circonstance n’y prêtait guère.
En quittant la Saunerie pour aller s’emparer de la barque du Saucisson-à-Pattes, le Beau-François y avait laissé jeune fille et trésor qu’il comptait venir reprendre dès qu’il serait maître de l’embarcation. L’enlèvement de Gervaise, opéré pendant que le géant, après son plongeon, était encore sous l’eau, s’était si brusquement exécuté, que lorsqu’il était revenu sur l’eau pour reprendre son haleine, il avait vu Vasseur et les siens se précipiter vers la Saunerie. Comme, immédiatement, la masure avait été cernée par sa bande, le Beau-François était en droit de croire que la jeune fille était encore enfermée avec les quatre compagnons.
Que la jeune fille fût tuée par une balle perdue qui pénétrerait dans la cahute, le Chauffeur ne s’en alarmait pas outre mesure. La mort de Gervaise était, en somme, un moyen d’être vengé du Marcassin par lequel, lui, tant fier de sa force, avait été si facilement terrassé et jeté dans la trappe de cave comme un paquet de linge sale.
Mais il tenait à son or!
Il voulait le recouvrer.
Aussi Fil-à-Beurre avait-il eu parfaitement raison de dire:
—Si le Beau-François persiste à rentrer dans son tas de louis, nous ne sommes pas près d’en avoir fini avec le maître drôle.
Il revint à la fenêtre pour voir ce qu’il était advenu des assaillants.
—Place nette! s’écria-t-il. Où sont-ils passés, ces forcenés-là?
—Ils s’avont évaporés comme des ondes! annonça Fichet qui, à l’autre fenêtre, faisait le guet.
En effet, nul Chauffeur n’était visible. Sans les cadavres étendus sur le sol, c’eût été à croire que rien ne s’était passé. Mais cette solitude et ce silence n’en étaient que plus redoutables. L’ennemi ne pouvait avoir renoncé à la lutte. Il devait, en cet instant, préparer quelque nouveau mode d’attaque.
—Ils nous préparent une vilaine manigance, avança Barnabé.
—Attendons, dit le lieutenant.
Pendant que, chacun à une fenêtre, Lambert et Fichet veillaient au grain, Vasseur et l’échalas s’assirent sur un tas de décombres.
La situation n’était pas gaie. Tenter une sortie, c’était vouloir se faire écharper sous le nombre. Des munitions, les quatre hommes en possédaient à eux tous, de quoi abattre un à un tous les gars du Beau-François, s’ils voulaient consentir à servir de cible; mais la disparition desdits gars prouvait que ce genre de distraction n’était pas de leur goût.
Quant à croire qu’ils étaient partis, il ne fallait pas s’arrêter à cette pensée. L’or du Beau-François était là pour défendre d’admettre cette supposition.
Restaient encore deux longues heures à s’écouler avant que le jour arrivé amenât sur la route des voyageurs qui pussent les secourir et, encore, ces voyageurs ne seraient ni assez nombreux ni assez hardis pour s’attaquer à toute une bande.
—J’ai confiance en Meuzelin, prononça Vasseur. Il ne doit pas être resté sans chercher un moyen de nous secourir.
—Oui, mais arrivera-t-il avant le tour que ces vauriens nous mijotent? répliqua Barnabé. Quel peut bien être ce tour?
—Je l’ignore. Il doit tendre à nous faire sortir de notre refuge, avança le lieutenant.
Et il répéta:
—Attendons.
Or, à attendre, la pensée travaille. Il arriva donc que l’esprit de Vasseur, oubliant la situation présente, se mit à caresser un doux souvenir, ce qui le conduisit bientôt à pousser un gros soupir en murmurant:
—Qu’est devenue Gervaise?
—J’ai dans l’idée qu’elle est maintenant en des mains amies qui la protégeront, dit gravement Barnabé.
Tandis que le lieutenant attachait sur lui des yeux où venait de luire l’espérance, il continua:
—Oui, j’ai la certitude qu’elle a été reprise par son oncle, le Marcassin. Il n’est pas précisément un imbécile, cet ours énorme. En fait de finesses et de ruses, je suis convaincu qu’il en remontrerait largement au Beau-François. Il n’a pas dû courir longtemps après le ravisseur de sa nièce. Le géant avait trop peu d’avance sur lui pour avoir compté lui échapper par la fuite. Donc le Marcassin est revenu sur ses pas et, à la vue de la Saunerie, il a éventé la mèche. Son ennemi devait être là!
—Mais, objecta Vasseur, pourquoi n’est-il pas venu attaquer le Beau-François dans son repaire?
—Pour la même raison qui nous a fait attendre pour secourir Gervaise que le scélérat eût quitté son trou. Comme nous, l’oncle a eu peur que le colosse, avant de lutter, se vengeât sur sa prisonnière et, comme nous encore, il a voulu surprendre son gredin en dehors de sa cachette; il a alors grimpé sur l’arbre qui accote la Saunerie, et tapi dans le feuillage de l’énorme branche qui surplombe la porte, il est resté à l’affût, à l’exemple du tigre qui guette, pour s’élancer sur sa proie, qu’elle passe au-dessous de lui.
—Et pourtant il est resté immobile quand le Beau-François est sorti de la masure, dit le lieutenant.
—Sans compter qu’il a bien fait, puisque nous nous chargions de sa besogne. Est-ce que vous croyez que du haut de sa branche il ne nous avait pas aperçus surveillant la Saunerie? N’a-t-il pas deviné, à la vue de Meuzelin, arrivant avec ses avirons, le moyen inventé pour attirer le Beau-François? Quand nous nous sommes élancés aux trousses du Chauffeur, il a profité de l’occasion qui lui laissait le champ libre. Se croyant suffisamment vengé de François qui allait tomber, croyait-il, en nos mains, le Marcassin s’est laissé choir de son arbre et il a emporté sa nièce.
—Gervaise aux mains de cette brute! prononça le lieutenant avec une crainte mêlée de dégoût.
—Brute, oui, mais une brute qui doit avoir de l’affection pour la jeune fille, prononça lentement Barnabé.
Et, après une pause:
—Voulez-vous une preuve de ce que j’avance? demanda-t-il.
—Dis.
Fil-à-Beurre étendit la main vers le tas d’or tombé du pot brisé par la balle.
—Ce trésor appartenait au Marcassin, dit-il, et il a dédaigné de l’emporter pour pouvoir plus promptement sauver sa nièce.
L’entretien fut interrompu par cette phrase que grondait Fichet, toujours au guet:
—Qué fichaise ils fichent donc, ces fichus-là! Que mon entendement il me les révèle qu’ils sont à fouillasser dans les taillis sans tant seulement qu’on observe le bout de leur nez.
—Peut-être cueillent-ils des violettes? avança Fil-à-Beurre.
Soudainement, il se fit immobile, attentif, l’oreille aux écoutes, en homme surpris par un bruit.
Il marcha à Vasseur qui, resté assis à la même place, semblait, de son côté, prêter une profonde attention à un bruissement suspect.
—Lieutenant, entendez-vous? souffla le squelette.
—Oui, depuis un instant.
—Que nous préparent-ils? continua Barnabé en tendant encore l’oreille pour tâcher de deviner.
Vasseur aussi demeura attentif.
—J’y suis! fit brusquement l’échalas; ils sont en train d’amasser sur le toit un tas de matières combustibles auxquelles ils mettront le feu. Ils se servent du gros arbre pour arriver au-dessus de la maison. Bientôt le toit de vieilles planches vermoulues flambera comme un papier brûlé et un brasier nous tombera sur la tête.
Le lieutenant avait écouté Barnabé, la face étonnée, les yeux grands ouverts.
—Ah çà! fit-il, c’est donc là-haut que tu entends?
—Oui… et vous? demanda l’échalas, surpris à son tour de la question.
Vasseur montra à ses pieds.
—Moi, c’est là! dit-il.
À cette réponse, Barnabé se pencha vers la terre qui, sous les décombres, formait l’aire de la chambre.
Des coups sourds s’entendaient sous la profondeur du sol et témoignaient d’un travail souterrain pour arriver jusqu’à eux.
—Saperlotte! Par en haut, par en bas, nous allons avoir tout à l’heure bien de la réjouissance, murmura Fil-à-Beurre.
Il avait deviné juste pour le toit. En s’aidant de l’arbre, les Chauffeurs avaient entassé sur l’abri de la masure tout ce que les environs leur avaient fourni de bois mort et d’herbes desséchées.
Puis ils mirent le feu à l’amas.
Comme l’avait prévu Barnabé, le toit fit une courte flambée, et, en s’effondrant, entraîna avec lui la masse enflammée.
Mais, aussitôt, une effroyable explosion retentit. La masure fut secouée jusqu’aux fondations et ses murailles, après avoir vacillé sur leur base, s’écroulèrent en s’abattant sur les quatre compagnons.
XQuand la guerre civile avait détruit et incendié tant de châteaux dans les pays soulevés, c’était miracle qu’elle eût épargné le charmant domaine de la Brivière, situé à deux portées de fusil de la rive gauche de la Loire, non loin de Beaupréau, entre le village de Chalonne et celui de Saint-Florent-le-Vieil.
Le château avait bien été pillé, mais les constructions étaient restées debout et intactes; de sorte que ç’avait été affaire de meubles, envoyés d’Angers et de Nantes, pour la personne qui était venue habiter le castel, au bout de longues années d’abandon écoulées depuis le départ de son dernier maître.
C’est quinze jours après les événements de la Saunerie, précédemment racontés, que se passait, à la Brivière, la scène suivante entre deux jeunes femmes, l’une blonde, âgée d’environ dix-huit ans; l’autre brune, qui devait compter vingt-trois ans; mais toutes deux d’une beauté incontestable, quoique d’un genre tout différent.
La brune, renversée sur un fauteuil, position qui faisait saillir, sous un riche peignoir de mousseline des Indes, toutes les richesses de son buste, dominait la blonde qui, simplement vêtue de laine, était assise devant elle sur un tabouret bas.
Avec un sourire aimable et d’une voix douce qui sollicitait une confidence, la brune demandait:
—Voyons, mignonne, sois franche: tu as un amoureux?
—Non, madame, dit ingénument la jeune fille.
La dame, à cette réponse, leva un doigt et, d’un ton rieur qui semblait douter:
—Gervaise! Gervaise! fit-elle. Ton nez remue… preuve que tu n’es pas franche.
La jeune fille secoua négativement la tête.
—Comment? ma bellotte, vrai de vrai?... pas un petit amoureux… un amoureux timide qui, en rougissant, t’ait jamais dit combien tu es gentille? insista la dame.
Et, prenant le menton de Gervaise dont elle tourna vers elle le gracieux visage:
—Cherche bien dans tes souvenirs, appuya-t-elle.
Il dut y avoir sur les traits ou dans les yeux de Gervaise quelque indice qui la trahit, car la belle brune s’écria joyeusement:
—Oh! la vilaine! qui ne veut pas franchement avouer qu’elle aime…
Alors Gervaise se hasarda à demander:
—Vous, madame, aimez-vous ou avez-vous aimé?
Un nuage rapide passa sur le front de la brune.
Elle sembla hésiter; puis, sans préciser si elle parlait du présent ou du passé, elle répondit:
—Oui, Gervaise.
Ces deux mots, elle les avait accentués d’un ton bref, et un éclair avait lui dans ses yeux… Était-ce colère sourde; était-ce souffrance secrète? Il eût été impossible de deviner lequel de ces deux sentiments avait réveillé la question de la jeune fille.
—Eh bien, reprit Gervaise, apprenez-moi à quoi on reconnaît qu’on aime, et je vous dirai si j’aime.
—Quand il n’est pas là, on pense à lui.
Gervaise rougit et d’une voix timide:
—Il en est ainsi pour moi! avoua-t-elle.
—Il vient à peine de vous quitter qu’on voudrait le voir revenir, continua la brune.
—Toujours ainsi! répéta la jeune fille.
La dame embrassa Gervaise dont, ensuite, elle prit la ravissante tête entre ses mains et, en la regardant dans les yeux, elle lui demanda de sa voix redevenue affectueuse:
—Veux-tu savoir la vérité?
—Oui, madame.
—D’après le peu que tu m’as dit, ma pauvrette, ton coeur est pris.
Alors, à brûle-pourpoint:
—Que fait-il? demanda-t-elle.
—Il est commerçant, je crois.
—Il se nomme?
—Je l’ignore.
—Il habite?
—Je ne sais où.
Cette fois, la dame eut un franc rire.
—Tu crois, tu ignores, tu ne sais, dit-elle en raillant. Eh! eh! ma belle, voilà un bien heureux homme, puisqu’en restant aussi mystérieux, il est arrivé à se faire aimer… Ah çà, où et comment l’as-tu connu?
—À Mégin. Une première fois, le hasard l’avait amené en notre maison… Ensuite, il est revenu, jusqu’au jour où je ne l’ai plus revu.
Et Gervaise poussa un gros soupir.
—Plus revu? répéta la brune; il t’avait donc oubliée?
—Non, c’est moi qui ai brusquement quitté le village.
—Sans avoir pu le prévenir?
—Hélas! fit tristement la jeune fille.
La confidence fut interrompue par un petit coup frappé du dehors à la porte. C’était un grand diable de laquais, gauche, maladroit, qui, après avoir lourdement esquissé un salut, demanda:
—Madame veut-elle recevoir deux envoyés de la commune de Beaupréau?
—Qu’ils entrent.
Avant que les visiteurs fussent introduits, la dame alla ouvrir un petit meuble d’où elle tira un papier.
Les deux hommes apparurent.
—Citoyenne, dit le plus petit, mon devoir me commande de te demander de m’exhiber la permission qui autorise ton retour en France et prouve ta radiation de la liste des émigrés.
Sans mot dire, la dame tendit l’acte.
La lecture du papier ne suffit pas au petit homme qui, avec la gravité d’un roquet, se redressa en disant:
—Ainsi donc, tu es la citoyenne veuve Méralec, née Brivière?
Un pli s’était creusé au front de la dame en entendant cette sorte d’interrogatoire.
—Ce document ne le prouve-t-il pas? répliqua-t-elle d’un ton sec en reprenant le papier des mains du questionneur.
Il allait parler à nouveau quand celui qui l’accompagnait le repoussa sur le second plan en disant:
—En voilà assez, Croutot.
Alors, avançant d’un pas, il étendit la main à deux pieds au-dessus du parquet et avec un sourire niais qui dilatait sa large face, il débita respectueusement:
—Dire que je vous ai vue pas plus haute que ça, madame la comtesse.
Et, après une petite pause:
—Pipart… Avez-vous oublié Pipart? demanda-t-il.
La comtesse sembla chercher le souvenir lointain qu’on évoquait, puis elle s’écria:
—Pipart, avez-vous toujours votre bel appétit d’autrefois?
Le Pipart, à cette question sur son appétit, lâcha un bruyant rire qui lui fit ouvrir une bouche énorme meublée de dents larges, solides, formidables, et répondit:
—Toujours! madame la comtesse, toujours!... Je puis même, sans me vanter, dire qu’il a doublé.
—Oh! oh! alors qu’est-ce donc? fit la comtesse avec une sorte d’admiration railleuse, tout en retournant au petit meuble d’où elle avait tiré le papier qu’elle venait de présenter.
Pour s’y rendre, elle passa devant Gervaise. Elle souffla quelques mots à l’oreille de la jeune fille qui, tout aussitôt, quitta la chambre en disant:
—Je vais le prévenir.
Cette interruption déplut au pygmée, ce faible roquet répondant au nom de Croutot. La moindre contrariété rend les petits chiens hargneux. Croutot prouva son point de ressemblance, en reprenant d’un ton sec et bref, qui ressemblait à un jappement:
—Pourquoi, citoyenne, n’avoir pas obéi aux prescriptions du décret sur la rentrée des émigrés, qui ordonne à tout arrivant de se présenter devant les officiers municipaux de la section de sa commune?
—Parce que j’ai espéré que les dits municipaux seraient assez galants pour venir me trouver… Et vous voyez que mon espoir n’a pas été trompé à propos de votre galanterie, répliqua la comtesse d’un ton aimable.
À cet éloge, Pipart s’inclina en débitant:
—Trop honoré, madame la comtesse.
Mais Croutot ne lâchait pas, lui, du «madame la comtesse». Après une moue de mépris pour son collègue Pipart, il reprit, toujours rébarbatif:
—Tu sais, citoyenne Méralec, que cette comparution devant les officiers municipaux comporte un interrogatoire en vue de constater ton identité et de te permettre de rentrer dans ceux de tes biens qui n’ont pas été vendus par la nation.
—Interrogez et je répondrai, dit madame de Méralec.
Le nabot se redressa, tout orgueilleux de son autorité qu’on reconnaissait.
—Citoyenne, prononça-t-il, plus grave qu’un dindon, tu te dis fille du ci-devant marquis de Brivière?
Madame de Méralec fouilla encore dans son meuble, dont elle tira deux actes qu’elle tendit à Croutot en répondant:
—Voici mon acte de naissance, délivré jadis par la paroisse de Chalonne, et l’extrait mortuaire de mon père, mort à l’étranger en 1797.
Croutot prit les papiers et les parcourut des yeux en silence; puis il les remit à la comtesse, qui les présenta au collègue municipal en demandant:
—Voulez-vous en prendre aussi connaissance, Pipart?
Celui-ci appela sur ses lèvres son plus séduisant sourire et repoussa les actes en disant:
—D’abord, madame la comtesse, je vous reconnais trop bien. Vous êtes le portrait frappant de votre père… et puis, après la lecture que vient de faire de ces papiers mon collègue Croutot, j’aurais l’air de contrôler derrière lui. Je ne lui fais pas cette injure.
Tout radieux de l’importance que lui donnait Pipart, l’avorton reprit:
—Et tu es veuve, citoyenne?
—Veuve du comte de Méralec, qui m’a épousée en Autriche trois mois avant la mort de mon père, et qui s’est fait tuer l’an dernier à la défense du pont de Constance.
Croutot, à ces détails, fit une moue dédaigneuse.
—En combattant pour les Russes contre la France! mâcha-t-il d’une voix sévère.
Madame de Méralec avait tiré de son meuble deux autres papiers qu’elle apporta en disant:
—Voici mon acte de mariage et un acte de notoriété attestant la fin de M. de Méralec. Si je ne produis pas l’acte de décès, c’est que le corps de mon mari n’a pu se retrouver pour la constatation légale. L’acte de notoriété m’a été délivré sur le témoignage de cinq personnes combattant sur le pont à côté de mon mari, qui l’ont vu, frappé mortellement, tomber dans l’eau. Vous voyez leurs signatures au bas de l’acte.
—Très bien! fit Croutot en redonnant les papiers à la comtesse après une lecture attentive.
Pendant que madame de Méralec allait reporter ces actes à côté des autres dans le petit meuble, Pipart, à son tour, prit la parole.
—On nous a dit, madame, que la diligence qui, il y a huit jours, vous amenait ici, a été attaquée entre Angers et Ingrandes, par des hommes de la bande Coupe-et-Tranche?
—Hélas! oui, fit la comtesse en frissonnant d’épouvante à ce souvenir.
—La patrouille ambulante n’a-t-elle pas rempli son devoir? demanda Croutot en faisant allusion aux cinq soldats qui, juchés sur la bâche de la voiture, escortaient chaque diligence.
—Les brigands les ont tués de leurs cinq premières balles.
—Pauvres diables! murmura Pipart.
—Mais, appuya Croutot, moins sensible que son collègue, l’attaque ne compte pas que ces cinq victimes.
—Malheureusement, non! dit madame de Méralec, émue et pâle. Il se trouvait dans le coupé de la diligence, que je partageais avec elle, une jeune femme. Les brigands l’ont arrachée, sans mot dire, de la voiture, et, sur le revers de la route, ils l’ont fusillée à bout portant.
—Fusillée! répéta Pipart; elle a donc tenté de se défendre?
—Elle n’a rien dit, rien fait. Les bandits sont venus tout droit à la portière en gens renseignés d’avance. Il n’y a pas eu, de leur part, la moindre hésitation entre elle et moi… et la chose s’est passée comme je viens de vous la conter… Sitôt l’infortunée morte, les brigands qui maintenaient les chevaux ou couchaient les postillons en joue, ont laissé la diligence continuer sa route.
—Ce serait donc uniquement pour assassiner cette femme que la diligence a été attaquée? avança Pipart.
—C’est à supposer, dit la comtesse.
—Pourquoi? reprit Pipart. Pour le savoir, il faudrait d’abord apprendre quelle était cette femme. Une enquête serait probablement arrivée à le découvrir.
Décidément, Croutot ne posait pas à l’homme sensible, car, à ces mots, il haussa les épaules en disant d’un ton railleur:
—Une enquête! comment l’auriez-vous faite votre enquête? En cherchant quelqu’un qui, à la vue du cadavre, aurait pu révéler quelle était cette inconnue… C’était là, n’est-ce pas, le résultat probable de l’enquête?
—Sans doute, affirma Pipart.
—Alors, sache donc, citoyen, que, quand le corps de la femme a été relevé sur la route par des gens d’Ingrandes, il était décapité… Coupe-et-Tranche devait avoir un intérêt majeur à ce que la victime ne fût pas reconnue, puisqu’il a fait disparaître la tête.
Puis, s’adressant à madame de Méralec, à laquelle il affectait de ne pas donner son titre et de parler suivant la formule usuelle:
—Mais toi, citoyenne, tu pourrais seule donner quelques renseignements précieux. Ne viens-tu pas de dire que cette femme voyageait avec toi dans le coupé?
Si pénible qu’il lui fût de parler du drame dont le souvenir la faisait encore frémir de tous ses membres, madame de Méralec répondit:
—C’est la vérité. Mais je ne saurais rien révéler qui puisse être utile. Elle était montée en voiture à la Flèche, en pleine nuit. Après quelques mots échangés sur l’heure à laquelle la diligence la déposerait le lendemain à Nantes, elle allégua une grande fatigue qui lui donnait un grand besoin de sommeil. Elle s’accota dans son coin et s’endormit. Le bruit de la fusillade, qui tuait les soldats de la patrouille ambulante la tira brusquement de son sommeil… Avant même qu’elle eût complètement recouvré ses esprits, elle était arrachée de la voiture et assassinée.
Et la comtesse, avec un frisson d’épouvante, balbutia:
—Il m’a semblé qu’un sinistre présage s’annonçait pour moi dans ce meurtre accompli le jour même où j’allais rentrer dans mon domaine de Brivière.
Ces derniers mots rappelèrent au petit Croutot un point de sa mission.
—À ce propos, tu as oublié, veuve Méralec, de satisfaire à une des formalités imposées par le décret qui règle la restitution de leurs biens aux émigrés.
—Laquelle?
—Tu avais d’abord à faire reconnaître ton identité par trois témoins attestant t’avoir connue jadis ou se portant garant que des droits d’héritage t’ont rendue légitime propriétaire des biens réclamés.
La veuve se tourna vers Pipart.
—Sur trois témoins, j’en ai déjà un. N’est-ce pas, vieil ami? demanda-t-elle.
—Oh! fit avec empressement Pipart, mon témoignage vous est tout acquis.
Et, en étendant encore la main, il répéta:
—Ne vous ai-je pas connue quand vous n’étiez pas plus haute que ça!
—Bien! appuya Croutot; restent deux témoignages à produire.
—Le deuxième sera un vieux serviteur de ma famille, qui exploite une des métairies du domaine. Il ne va pas tarder à venir, car je l’ai fait demander, fit la comtesse.
—Reste le dernier témoin à trouver, insista Croutot, à cheval sur la loi.
Tout en répondant, madame de Méralec était revenue à son petit meuble et, avant de le fermer, elle procédait à un dernier rangement des actes qu’elle avait produits.
En même temps qu’elle s’occupait de ce soin, en tournant le dos aux deux officiers municipaux, elle lisait un papier, couvert de notes, qui se trouvait au fond du tiroir.
Elle se leva et ferma le meuble en disant:
—Ce troisième témoin qui me manque, pourquoi, citoyen Croutot, ne serait-ce pas vous?
—Mais je ne te connais pas, veuve Méralec, fit le roquet qui se redressa tout insolent.
—Oh! oh! en êtes-vous bien certain? fit railleusement la veuve en s’avançant vers lui.
Elle allait l’atteindre quand la porte s’ouvrit.
C’était le vieux métayer attendu, dont il venait d’être parlé, qui faisait son entrée.
Et ce métayer n’était autre que le Marcassin.
En pénétrant dans le boudoir de la comtesse, le métayer, d’un rapide regard de son oeil gris et dur, avait dévisagé les deux officiers municipaux. Nulle impression ne se pouvait lire sur sa face poilue qui trahit l’impression produite par cet examen, mais un presque imperceptible haussement de ses larges épaules aurait pu s’interpréter comme un signe de dédain pour ces deux importuns, qui venaient faire acte d’autorité au château.
—Madame la comtesse m’a fait demander par Gervaise? dit-il de sa voix rauque et lente.
—Oui, mon brave Cardeuc, fit la veuve.
Un sourire lui vint aux lèvres et elle ajouta:
—Rappelle-moi donc l’étrange sobriquet que, m’as-tu dit, tu portes maintenant.
—Le Marcassin.
—Le fait est qu’il a le poil de cet animal, ricana l’avorton Croutot qui, à côté du métayer, ressemblait à un rat maigre près d’un boeuf.
Le Marcassin, sans doute par respect pour sa maîtresse, ne souffla mot à la plaisanterie du nabot; mais son regard alla, une seconde, se poser, fixe et aigu, sur la chétive personne du railleur.
Cependant madame de Méralec avait continué en s’adressant à son métayer:
—Ces messieurs me sont envoyés, Cardeuc, par la municipalité de Beaupréau, dont ils font partie, pour m’enjoindre de me conformer à toutes les formalités imposées par le décret qui autorise le retour des émigrés. Une de ces prescriptions m’ordonne de faire reconnaître mon identité par trois témoins.
Pipart crut devoir rentrer en scène. Il baissa encore la main à deux pieds du parquet et répéta sa phrase:
—Je vous ai connue pas plus haute que ça. Donc je suis prêt à être un des trois témoins.
—Convenu, Pipart, dit gracieusement la comtesse.
Et pour prouver que si lui la reconnaissait, elle, de son côté, avait gardé son souvenir, la veuve demanda en riant:
—Mangez-vous toujours un gigot de huit livres à vous tout seul comme jadis, mon cher Pipart?
À cette question, les yeux de l’ogre brillèrent de sensualité gastronomique, ses lèvres frémirent et, après un claquement de ses mâchoires, comme si elles broyaient os et viande, il répondit:
—Aujourd’hui, j’en mange deux!
La comtesse se tourna vers le Marcassin:
—Voici mon premier témoin trouvé, fit-elle; veux-tu être le deuxième, Cardeuc?
—Oui. Depuis deux cents ans, les Cardeuc ont, de père en fils, exploité la métairie de Saint-Florent-le-Vieil qui dépend du château de Brivière. Moi, voici vingt années que je l’exploite en vertu d’un contrat, que je puis montrer, qui m’avait été passé par votre père, Raoul-Yvon-Louis Jarniel, marquis de Brivière. Je vous ai vue naître et, malgré treize années écoulées depuis votre départ, alors que vous aviez dix ans, je vous reconnais pour Jeanne-Clotilde, la fille du marquis, mon dernier maître, dont vous êtes le portrait frappant.
Le Marcassin, cela débité de sa voix caverneuse, se tourna vers Croutot en disant:
—Je suis prêt à le signer.
—Faut-il donc que ces témoignages soient donnés par écrit? demanda la veuve en s’adressant à Pipart.
—Oui, madame, affirma le mangeur de gigots.
—Alors, je vais vous fournir plume et papier, dit la comtesse en allant rouvrir le petit meuble où elle avait enfermé ses actes.
Un rire moqueur se fit entendre. Il venait de Croutot qui, en secouant la tête, demanda à la veuve:
—Est-ce que tu ne te presses pas un peu trop, citoyenne?
—En quoi faisant?
—En préparant ton papier.
—Pourquoi?
—Parce que, pour dresser le certificat, il me semble qu’il te manque quelque chose.
—Quoi donc?
—Parbleu! ce troisième témoin exigé par le décret.
—Mais non, il ne me manque pas, ce troisième témoin: il est ici.
Par dérision, le nabot promena autour de la chambre ses yeux étonnés, en débitant d’un ton goguenard:
—Je ne le vois pas. Se cache-t-il donc sous les meubles?
—Oubliez-vous, fit la comtesse, que je vous ai déjà dit que ce troisième témoin c’était vous.
—Oui, appuya sèchement le nain, mais je t’ai répondu, citoyenne, que je ne te connaissais ni d’Ève ni d’Adam.
—C’est bien singulier alors, car moi je me souviens de vous. Voulez-vous permettre, citoyen, que je vous rafraîchisse la mémoire? proposa madame de Méralec.
Croutot pouffa d’un nouveau rire moqueur, se campa sur une jambe, fit un effet de torse et, tout confiant en lui-même, lança d’un ton insolent:
—J’attends!
La veuve marcha vers l’avorton et quand elle fut devant lui, les yeux dans les yeux, elle lui demanda tout bas:
—Donnez-moi donc des nouvelles de Julie?
—De Julie? répéta Croutot dont la voix parut tout à coup s’étrangler quelque peu. Il y a tant de Julie! Si au moins tu me la signalais par une singularité quelconque.
—Y tenez-vous beaucoup? demanda la veuve.
—Sans doute, affirma Croutot dont cependant l’assurance paraissait chanceler.
—Eh bien, dit la comtesse, puisqu’il faut une particularité, cette Julie, qui aimait tant à aller sur l’eau.
Ce renseignement était bien simple, et, pourtant, son effet fut foudroyant sur l’officier municipal. Son rire railleur s’éteignit brusquement sur ses lèvres devenues blanches et frémissantes. Sa face se convulsa d’épouvante, et, les yeux agrandis, il demeura bouche béante devant madame de Méralec qui lui souriait le plus gracieusement du monde.
—N’est-ce pas que vous vous souvenez si bien de moi, à présent, que vous serez heureux d’être mon troisième témoin? lui souffla alors la Comtesse.
D’un prompt coup d’oeil, Croutot chercha le Marcassin et Pipart. Il les vit causant ensemble, éloignés dans un coin où, par discrétion, ils s’étaient retirés. Rien ne laissait à supposer qu’ils eussent entendu un mot.
Le nabot était de la nature des chats qui, même de la plus haute chute, retombent toujours sur leurs pattes. Il venait d’éprouver une bien violente et fort désagréable émotion, mais il n’en parut rien dans l’accent à la fois étonné et joyeux avec lequel il s’écria:
—Que ne le disiez-vous tout de suite? madame la comtesse. Certes oui, à présent, je me rappelle tous ces détails de votre enfance. Aussi serai-je tout honoré d’être votre troisième témoin.
À ces paroles, lancées à haute voix, le Marcassin et Pipart, cessant leur conversation, s’étaient retournés pour venir à la table sur laquelle la comtesse leur montrait papier, plume et encre, en disant:
—Vous êtes les trois témoins exigés par le décret. Veuillez donc me dresser votre acte de reconnaissance.
Séance tenante, Croutot écrivant, ils rédigèrent le certificat qui, attestant que Jeanne-Clotilde, veuve du comte de Méralec, était bien fille de défunt Raoul-Ivon-Louis Jarniel, marquis de Brivière et lui reconnaissait le droit d’entrer en jouissance de ceux des biens paternels que les événements politiques avaient laissés libres.
XILa belle et jeune Clotilde de Brivière, comtesse de Méralec, était une des premières rentrées en France de l’émigration. Aussi, dans le pays, avait-il été beaucoup parlé d’elle avant même qu’elle fût revenue dans le château de ses pères.
Huit jours avant qu’elle fît son apparition, son retour avait été annoncé partout par son fidèle métayer Cardeuc, dit le Marcassin. Il avait été dans tous les environs, en tous coins, en toutes chaumières, colportant la lettre qu’il avait reçue de la comtesse lui annonçant sa prochaine arrivée, avec tous les détails et renseignements sur le voyage, à petites journées qui, du fond de l’Allemagne, la ramènerait au manoir de Brivière.
Il fallait voir avec quelle joie le métayer exprimait son bonheur de revoir bientôt la dernière de cette illustre race des Brivière que, depuis deux cents ans, de père en fils, la famille des Cardeuc avait servie.
Et, quand un acquéreur de quelque lopin de terre ayant appartenu au domaine de Brivière, plaidant sa cause en ayant l’air de s’intéresser à celle du Marcassin, lui disait:
—Mais, Cardeuc, tu as acheté ta métairie quand, après la confiscation, elle a été vendue comme bien national. Est-ce qu’il te faudra la rendre?
Alors le Marcassin regardait le questionneur de son oeil sombre et répondait d’une voix qui sonnait menaçante:
—J’ai acheté ma métairie pour la conserver à la fille de mes maîtres et je compte qu’il en sera de même de tous ceux qui ont acquis des biens du domaine.
—La peste soit du vieux fanatique! grognaient—mais loin du métayer bien entendu—ceux qui, par cela même qu’ils étaient acquéreurs, étaient moins que tièdes de dévouement pour l’ancienne famille seigneuriale.
Hargneux et tremblants, ils maudissaient la satanée bambine qui aurait bien dû mourir en émigration. Puis ils se disaient qu’après treize années écoulées, celle qui était partie bambine de dix ans allait revenir femme faite.
Car en 1787, alors que la monarchie semblait devoir durer encore bien longtemps, le marquis de Brivière avait flairé l’avenir et, pendant que d’autres s’endormaient en une sécurité trompeuse, il avait pris ses précautions. Sous prétexte d’envoyer son enfant accaparer les bonnes grâces et, partant, la succession d’une tante, vieille fille riche qui vivait à l’étranger, il l’avait fait passer en Allemagne. Puis, peu à peu, sans bruit, et un à un, il avait, en disant vouloir réunir en argent une fortune qui revenait à sa fille, vendu tous les immenses biens provenant de la succession de sa femme. Puis il avait hypothéqué ses biens propres, en se créant une réputation de joueur malheureux.
—Toute la fortune des Brivière s’en va par les cartes, se disait-on en plaignant le marquis.
De la sorte, il advint, quand l’orage révolutionnaire emporta trône et roi, qu’il y avait déjà deux ans que le marquis, ayant rejoint sa fille en Allemagne, vivait à râtelier plein, n’ayant abandonné de ses biens que ce qu’il n’avait pu emporter, c’est-à-dire son château et quelques terres qu’au dernier moment il lui avait été impossible d’hypothéquer. Au bout de dix années de cette existence fortunée, alors que Clotilde atteignit ses vingt ans, l’heureux marquis avait encore eu la chance de dénicher pour gendre un homme qui se trouvait dans les mêmes conditions que lui, c’est-à-dire ayant sauvé la presque totalité d’une fort grande fortune.
Trois mois après que Clotilde, était devenue comtesse de Méralec, le marquis était mort ne pouvant se douter que son gendre, au lieu de savourer son oisiveté dorée, irait bêtement, deux années plus tard, engagé dans l’armée de Condé et combattant pour les Russes, se faire hacher à la défense du pont de Constance, contre les soldats de Masséna poursuivant l’ennemi qu’il venait de vaincre à Zurich.
De son mariage et de son veuvage, madame de Méralec avait fait part au métayer dans la lettre où elle lui annonçait son retour prochain, lettre, on le sait, que le Marcassin avait promenée dans tout le pays; lettre enfin qui, pour s’expliquer sur celui auquel, après tant d’années d’absence, elle était adressée, contenait cette phrase:
«C’est à toi que j’écris, mon dévoué Cardeuc, car de tous ceux qui ont traversé mon enfance, tu es le seul dont le souvenir me soit resté.»
Ce qui faisait, derrière Marcassin qui leur avait lu la lettre, dire aux mauvais plaisants:
—Le fait est qu’avec sa mine d’ours mal léché, il a dû lui causer, quand elle était bambine, des peurs bleues qui ont contribué à le graver dans sa mémoire.
Bien des gens qui avaient redouté l’arrivée de la châtelaine de Brivière finirent par la souhaiter ardemment, car la première lettre au métayer fut suivie d’une seconde que le Marcassin se remit à aller lire aussi à la ronde.
Tel jour, à telle heure, par la diligence de Paris à Nantes, Madame de Méralec précisait son arrivée dans cette seconde lettre, qui se terminait par une recommandation de la comtesse à son métayer, de calmer les alarmes des acquéreurs d’une partie de ses biens, attendu que, revenant riche des deux fortunes de son père et de son époux, elle était décidée à n’inquiéter personne.
Ce fut à qui chanterait les louanges de la généreuse femme rentrant dans ses foyers. On organisa une députation chargée de traverser la Loire, pour aller à l’autre rive, sur la route d’Angers à Ingrande, l’attendre au passage de la diligence.
Dans cette joie générale, la note sinistre fut donnée par le Marcassin.
—Pourvu que la diligence ne soit pas attaquée par les gars de Coupe-et-Tranche! s’écria-t-il.
Car, sur ce côté du fleuve, le pays était sous la profonde terreur des bandits qui pillaient, incendiaient et assassinaient avec l’impunité que leur assuraient la lâche inertie des habitants et le peu de troupes dont disposaient les autorités.
Aussi la députation de Brivière fut-elle saisie d’une immense stupeur d’effroi, quand, de loin, au petit jour, elle vit arriver la diligence ramenant, étendus sur sa bâche, les corps des soldats de la patrouille ambulante tués par les détrousseurs. Personne n’osa élever la voix quand le postillon arrêta ses chevaux devant ce groupe qui lui barrait la route.
Ce lugubre silence fut brusquement rompu par un cri de joie indicible que poussa le Marcassin en s’élançant vers une portière à laquelle venait d’apparaître une tête de jeune femme brune, dont la pâleur n’empêchait pas d’admirer la beauté exquise.
—Ma bonne maîtresse! bégayait le métayer, tout haletant d’un contentement fou, lorsqu’il ouvrit d’une main fébrile la portière à la voyageuse.
—Cardeuc! mon dévoué Cardeuc! fit la comtesse quand elle eut mis pied à terre, doublement émue par le drame sanglant de l’attaque et le bonheur de revoir son fidèle serviteur.
Pendant cette reconnaissance, on retirait les malles de la voyageuse de dessous les cadavres des soldats, et chacun, par le postillon, apprenait les détails de la voiture assaillie et de l’assassinat de la malheureuse femme, dont il avait fallu abandonner le corps sur la route.
—Sinistre présage pour moi! répéta maintes fois la comtesse attristée en suivant les siens vers l’embarcation qui allait la transporter de l’autre côté de la Loire.
Elle était si belle, si gracieuse, si attrayante de formes, que ceux chez qui l’émotion pénible était de courte durée oublièrent l’aventure sanglante de la voiture, pour se donner tout à l’admiration pour la comtesse, marchant devant eux appuyée au bras de Cardeuc, heureux d’un pareil honneur.
Sans l’événement tragique de la diligence, la rentrée de madame de Méralec sous le toit de ses aïeux eût été une véritable fête.
Pendant huit jours, la veuve s’occupa de remeubler le château en s’adressant à Nantes et à Angers. Ce fut par les gens qui apportèrent des meubles de cette dernière ville qu’on apprit l’épilogue horrible de l’affaire de la diligence. On avait relevé sur la route le cadavre de la femme assassinée, mais privé de sa tête, que les bandits avaient fait disparaître.
En même temps que ces ouvriers d’Angers contaient au château de Brivière l’épouvantable précaution prise par les brigands pour que la femme ne fût pas reconnue, ils apportaient aussi une autre nouvelle. Le bruit courait que des troupes allaient arriver en nombre à Rennes, Laval, Angers, Ancenis et Nantes. De tous ces points, en convergeant à un centre commun, s’engagerait, simultanément, une action énergique qui débarrasserait la province des bandes qui la ravageaient. On citait même le nom du général Labor, récemment arrivé à Nantes, qui devait commander en chef l’expédition.