Le seigneur de l'histoire
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MICHEL JEURY.
LE SEIGNEUR DE
L'HISTOIRE.
COLLECTION - ANTICIPATION -
ÉDITIONS FLEUVE NOIR
6, rue Garancière — PARIS VIe
CHAPITRE PREMIER.
Le réalisateur Thibaut Ulrich sourit vaguement, fit mine de consulter le dossier ouvert à sa gauche. Il s'efforçait de ne pas montrer la souffrance que lui causait sa gorge irritée. Il savait qu'il aurait dû arrêter de fumer. Après L'Enclave des guerriers, il suivrait une cure, un traitement, n'importe quoi... s'il était encore temps! « Raison de plus pour aller vite... » Au mieux, le tournage de L'Enclave ne commencerait pas avant un mois. Pour la cure: impossible avant deux mois et demi, trois mois. Et Thibaut Ulrich ne pouvait se passer de tabac quand il faisait un film. Donc... Il cherchait son chef des francs-tireurs depuis près d'un mois: ça suffisait. Il se résigna. Le type assis en face de lui l'inquiétait un peu et il n'arrivait pas à décider pourquoi. Tant pis. C'était le septième ou le huitième comédien qu'il voyait pour le rôle d'Enguerre, le Résistant. Il en avait assez... Il tira une bouffée de la Pall Mall qu'il venait d'allumer sans s'en apercevoir et haussa les épaules. Bruno Gorda serait Enguerre même si. Il chassa d'un même geste la fumée de sa cigarette et ses derniers doutes. Bruno refusa le paquet tendu, secoua la tête.
— J'ai cru comprendre au téléphone que vous me proposiez un des rôles les plus importants du film?
Thibaut Ulrich approuva d'un signe.
— Oui, un des tout premiers rôles. A égalité avec celui de l'officier allemand, von Bertrich, et celui de la jeune femme, Marie-Thérèse.-— Vous m'avez choisi d'après la photo que mon agent vous a envoyée? Mais vous savez que j'ai toujours eu des rôles secondaires?
Bruno appuya la question d'un sourire un peu provocant. C'était un homme jeune encore, de taille moyenne, plutôt rond de corps, avec le visage plein et le cou épais. Sa mâchoire forte et son menton carré démentaient son air bonasse et indolent. Il avait le nez un peu écrasé, les yeux très enfoncés sous des arcades sourcilières osseuses, le front large, avec une petite cicatrice en arc à la tempe et les cheveux noirs assez courts. Une mèche à la Bonaparte tombait sur son front très large. Son regard gris était froid et fixe. Il cillait peu. Il semblait à la fois affaissé et tendu. Il y avait en lui un curieux mélange de faiblesse avouée et de puissance contenue. « Le physique est bon, pensa Ulrich. Nora ne m'a pas trompé. Pour la psychologie, on verra. »
— Ah oui? Toujours des rôles secondaires? Et pourquoi, selon vous? Bruno le regarda d'un air de défi.
— Parce que je ne suis pas fait pour ce métier et que ça se voit! dit-il sèchement.
Thibaut Ulrich eut une légère crispation de la bouche II écrasa sa cigarette dans le cendrier et demanda:
— Pour quoi êtes-vous fait, à votre avis?
Le jeune comédien réfléchit, les yeux plissés, et répondit avec un sourire un peu moqueur:
— Pour la réalité et non pour l'illusion!
Ulrich se renversa dans son fauteuil, joignit les mains. — Alors, vous refusez ce rôle? Bruno Gorda se détendit — Non. Puisque vous insistez, j'accepte Je serai le chef des partisans Enguerre C'est bien ce nom? Racontez-moi un peu l'histoire, s'il vous plaît
Thibaut Ulrich prit le temps d'allumer une autre Pall Mail. — En gros, voici A la fin de l'été 1944, la France est en grande partie libérée, à l'exception des régions frontières du Nord et de l'Est. Il reste quelques poches, à l'Ouest, au Centre. Le récit que nous allons tourner se situe dans le Centre Un capitaine de la Wehrmacht, Hans von Bertrich, s'est trouvé coincé dans un château avec quelques-uns de ses hommes. Le maquis les encercle C'est le groupe d'Enguerre Enguerre est un nom de guerre, naturellement Ce groupe refuse toute obédience II ne dépend ni des FTP, ni de l'Armée secrète Enguerre n'en a jamais fait qu'à sa tête et il continue Le capitaine von Bertrich lui a offert sa reddition il n'a pas accepté II veut se battre. Il va jusqu'à barrer les routes pour empêcher la Résistance régulière d'intervenir Et jusqu'à envoyer la femme qu'il aime, comme espionne dans le château Dès que j'aurai les scénarios, je vous en enverrai un
— Pourquoi tourner cette histoire maintenant? Presque quarante ans après?
— La deuxième guerre mondiale est à la mode. Et puis cette aventure est assez exceptionnelle. Il y a quelques années encore, elle aurait choqué les Français et on n'aurait pu en faire un film. Du moins chez nous.
Bruno parut méditer un moment.
— Ce type, en fin de compte, c'est un paranoïaque, un mégalomane, un fou?
Thibaut Ulrich jouait avec un briquet d'argent. — Cette histoire est authentique. Mais nous ne savons pas très bien quelle était la personnalité réelle du héros. Enguerre a disparu après la Libération. Le scénario est assez imprécis à ce sujet. Il nous appartiendra à tous les deux, et surtout à vous, Bruno, d'orienter la psychologie de votre rôle dans le sens qui nous paraîtra souhaitable. Qu'en pensez-vous?
Bruno regarda le plafond.
— Je pense que cet homme n'était pas à sa place et qu'il était désespéré!
H se leva brusquement
— Je vous remercie Je crois que ça ira
Un peu surpris, Thibaut Ulrich tendit une main hésitante — Je compte sur i. sur vous, mon vieux. Bruno Gorda n'était pas quelqu'un que l'on tutoyait facilement
« Des heures difficiles se préparent, songea-t-il Je vais encore faire une moyenne de trois paquets par jour! »
Lorsque Bruno fut sorti, il décrocha son téléphone vert à clavier, tapa un numéro puis demanda Nora Guellen. — Thibaut Ulrich?
La voix de Nora semblait anormalement distante el froide. Thibaut supposa qu'il avait coupé une conversation importante. Mme Guellen était une femme très occupée. Mais dans la mesure où il lui rendait service, il pouvait se sentir à l'aise
— Nora, j'ai reçu ton protégé.
— Mon protégé?
On eût dit qu'elle parlait de très loin. Pourtant, il l'avait appelée à Paris et à moins que la communication fût relayée Dieu sait comment.
— Bruno Gorda, le comédien.
— Merci, dit-elle simplement.
II aurait voulu qu'elle demande le résultat de cette entrevue. Mais elle se taisait. Il se décida:
— Je l'ai engagé. Nous sommes d'accord.
— Très bien, dit Nora. Merci.
— Maintenant, je me demande s'il sera à la hauteur de son rôle! — J'en suis sûre. Il est temps pour lui de découvrir ses possibilités qui sont immenses.
— Crois-tu? fit-il sur un ton de doute.
— Oui. C'est un garçon d'une envergure extraordinaire. Je le sais. Mais lui l'ignore encore.
— Tu le connais bien?
Il faillit demander: « Tu as couché avec lui? » Mais il s'abstint. Au bout du fil, le silence se prolongea.
— Oui, je le connais bien, dit enfin Nora. Au revoir. Thibaut Ulrich alluma une Pall Mail.
CHAPITRE 2.
Bruno acheta un journal pour lire dans le train les dernières nouvelles de la guerre. La guerre. Les guerres... Il y en avait toujours une en cours, souvent plusieurs. Mais peut-être était-ce la même, éternellement répétée, en attendant d'être jouée pour de bon. L'Asie, l'Afrique, l'Amérique du Sud... L'Europe était encore épargnée, mais pour combien de temps? L'avenir obsédait Bruno. L'avenir du monde encore plus que le sien propre. Il se passionnait pour la prospective, les scénarios du futur et toutes les choses de ce genre. Il dévorait avec la même avidité et la même angoisse les prévisions des scientifiques et les prédictions des voyants et des mages.
Il ne s'intéressait pas seulement au proche avenir. Le futur lointain le fascinait tout autant. Il avait l'impression tenace et troublante d'être concerné par des événements qui se passeraient dans cent ans, cinq cents ans, mille ans ou plus. Concerné, impliqué d'une façon tout à fait personnelle et absolument mystérieuse... Et il était terrifié par le mur noir du temps, ce rideau opaque qui rendait l'avenir inconnaissable. Désespérément inconnaissable! Cet après-midi-là, en rentrant vers Orléans, il avait acheté France-Soir et Le Monde à la gare d'Austerlitz. Le rapide l'emportait en direction du sud. Il habitait une petite ville, à trois cents kilomètres de Paris. Il aurait préféré vivre plus près de la capitale, à cause de son métier. En outre, des crises d'ennui le prenaient parfois, que seule la grande ville pouvait chasser, du moins pour un temps. Mais Agnès, sa compagne, avait renoncé à une carrière de comédienne, d'ailleurs jamais vraiment commencée. Elle détestait la capitale qui lui rappelait son échec. Elle avait trouvé un travail à sa convenance dans un night-club proche d'une sous-préfecture du Centre. Ils avaient un appartement anonyme, dans une résidence quelconque, plantée à la périphérie de l'agglomération, entre les bouleaux de la forêt et le stade où Bruno se retrouverait peut-être un jour, pensait-il, debout et les bras levés, au milieu d'une foule de prisonniers: ce destin-là lui ressemblait.
Il replia les journaux qu'il venait de parcourir. Tout ce qu'on pouvait dire des dernières nouvelles, c'est qu'elles n'étaient pas absolument catastrophiques. On se battait toujours un peu partout, surtout dans le centre des continents: Asie, Afrique, Amérique. La situation était tendue en Europe centrale...
Les événements du présent ne l'inquiétaient qu'à moitié. Le présent existe-t-il? N'est-il pas autre chose qu'une onde à la surface de l'eau? Bruno aimait beaucoup jeter des pierres à la surface des bassins ou des étangs. Il regardait longuement les cercles fugitifs se former, s'étendre et disparaître dans une sorte d'infini mathématique... Il aurait voulu avoir une vue imprenable sur le futur. Mais cela lui était refusé. Au moins une fois chaque nuit, la pensée de la mort le visitait, avec la nostalgie de ces siècles interdits, de ce temps qu'il ne verrait jamais.
Il s'enfonça dans son siège, en serrant les journaux froissés entre ses mains moites, comme pour les broyer et faire jaillir le futur de la bouillie informe du présent. Puis il observa le paysage. C'était le printemps depuis quelques jours. La nature se fardait de vert, tandis que les ruisseaux gonflés emportaient le fond de teint hivernal de la campagne. Les jeunes arbres défilaient, peignés par le vent et brunis par le soleil couchant. De petits nuages ronds, blancs, pareils à des fleurs fanées, fuyaient dans le ciel clair Les nuages étaient-ils capables de voyager dans le temps et de percer le mur noir de l'avenir? Quelle idée imbécile! Bruno ferma les yeux. Il les rouvrit une ou deux minutes plus tard pour regarder sa montre. Il était quand même heureux d'annoncer la bonne nouvelle à Agnès. « Peut-être aurons-nous assez d'argent pour prendre des vacances l'été prochain... » Agnès voulait depuis longtemps aller en Egypte. Pourquoi en Egypte? Elle aurait sûrement été incapable de le dire. Mais Bruno s'en moquait. Le monde actuel lui semblait tout entier mesquin, étriqué et menacé. Alors, ici ou là... « Nous irons en Egypte, songea-t-il. Du moins s'il n'y a pas la guerre! »
Il déposa sa valise à la consigne et décida de marcher un peu. Il se sentait assez excité. Il n'aimait pas l'admettre, mais c'était un fait II avait décroché un premier rôle — ou presque — et sa carrière allait peut-être prendre un tournant intéressant. Le succès lui apporterait les moyens d'échapper à ce monde qui ressemblait trop à une prison. Avec beaucoup d'argent, on doit arriver à supporter la vie, si on ne peut l'aimer... En tout cas, il préférait se calmer un peu avant d'affronter Agnès, pour ne pas donner prise à ses sarcasmes. Le crépuscule tombait. Bruno marchait. Les lampadaires pleuraient dans le brouillard. « Trop tôt pour allumer les lumières! » pensa-t-il avec humeur Le décor trouble donnait à la petite ville l'air d'être tapie derrière une vitre.
Les mains dans les poches de son imperméable, le promeneur solitaire s'en allait à grands pas, de plus en plus solitaire, seul et étranger. Mais il était heureux de sa solitude et fier de se sentir étranger. Plusieurs fois, il entrouvrit les lèvres pour prononcer à mi-voix sa phrase fétiche: « Tout va bien! Tout va bien! » Il s'aperçut qu'il se trouvait très près de chez son ami Sandis. Il décida de s'arrêter pour bavarder un moment avec le « vieux pêcheur » et lui apprendre la nouvelle II entra sans frapper, selon son habitude, et aperçut le petit homme aux cheveux blancs et aux mains agiles en train de bricoler sur Un ancien poste de radio à lampes, dans la pièce qui lui servait d'atelier. Le matin, il portait les journaux, et Bruno était un de ses meilleurs clients. Il consacrait ses après-midi à la pêche et gavait de poisson quelques privilégiés, parmi lesquels Bruno et Agnès. Et le soir, il s'acharnait au fond de sa bicoque à réparer de vieux postes et essayait de construire une machine à voyager dans le temps. Une machine à laquelle personne, bien sûr, ne croyait. Pas même lui. Mais tout le monde convenait que c'était une saine distraction, après une longue demi-journée de pêche...
— Alors, quelles nouvelles, Sand? demanda Bruno. — Aucune, aucune, aucune! dit le vieux pêcheur. Ah si: j'ai eu ma manie. Ça vient juste de passer.
Souvent, Sandis avait l'impression d'être en train de se changer en bronze ou en n'importe quel métal dur. Sauf l'or; il savait bien qu'il n'était pas en or! L'obsession le gênait un peu dans ses activités. Quand il en souffrait, il avait beaucoup de peine à faire sa tournée de porteur de journaux. Il pesait une demi-tonne, et sa bicyclette hollandaise à haut guidon ployait sous la charge. U n'allait pas non plus à la pêche: en cas de chute dans l'eau, il aurait coulé comme une pierre.
Bruno parla de sa propre manie. Des jours entiers, il se croyait une marionnette vivante dont quelqu'un, au loin, tirait les fils. Ce n'était pas désagréable. Cette obsession-là, il devait s'avouer qu'il la cultivait un peu. Il s'en servait pour s'endormir quand le sommeil était long à venir, pour atténuer certaines douleurs ou simplement pour tromper l'ennui. Il se disait qu'un jour, il rejoindrait le marionnettiste et lui arracherait ses fils... Mais qui était le marionnettiste et où se tenait-il?
— Dans le temps, répondit le vieux pêcheur. Nous sommes tous des marionnettes et le marionnettiste est au bout du temps! — On se sent infirme, dit Bruno.
— Parce qu'on ne sait rien de l'avenir? Oui. Mais quand j'aurai fini la machine...
Bruno accepta un bol de thé brûlant. Puis il raconta à Sandis son entrevue avec Thibaud Ulrich.
— L'Enclave des guerriers, médita le pêcheur. C'est un beau titre. Où allez-vous tourner ça?
—L'histoire est censée se passer dans le centre de la France, donc pas très loin d'ici. Mais aussi bien, on tournera dans les Pyrénées ou en Alsace.
Sandis éclata de rire.
— De toute façon, je suis content pour toi. Tes possibilités sont immenses. Il est temps que tu le prouves! J'ai dit: il est temps, hein? — Je ne crois pas être fait pour ce métier.
— Peut-être. Mais tu as de l'envergure. Il faut que tu battes un peu des ailes... Est-ce que tu m'emmèneras?
— Et tes journaux?
— Je trouverai quelqu'un pour me remplacer Bruno sourit. — Pourquoi pas?
— Les histoires de guerre m'intéressent. Et je me fais fort de nourrir toute l'équipe au poisson... un jour par semaine! — Et ta machine?
— La machine temporelle? Je suppose qu'elle sera finie à ce moment. Nous l'emporterons. Et nous pourrons aller voir en 1945 comment ça se passait dans ton enclave!
— 1944, rectifia Bruno distraitement. C'est entendu. Prépare une douzaine de cannes. Il faut absolument que j'apprenne à pêcher. En sortant, il eut l'idée de téléphoner chez lui. Si Agnès était déjà partie à son travail, il n'avait aucune raison de se presser. Il laissa la sonnerie retentir douze fois. Bien sûr, Agnès était partie... Il se retrouva à proximité de la gare. Il entra dans un café-tabacs, but une bière pour faire passer le thé du vieux pêcheur, puis un alcool pour faire passer la bière. C'est alors qu'il prit la décision de ne pas retourner dans cet appartement sinistre où il avait l'impression d'être un passager clandestin.
Adieu, chère Agnès. Adieu et pardon, nous ne verrons pas l'Egypte ensemble!
Il prit le train de Paris une heure plus tard. Il arriva à la gare d'Austerlitz dans la nuit et se rappela qu'il n'avait pas retenu une chambre d'hôtel. Certes, il avait des amis dans la ville, mais aucun ne lui semblait assez intime pour qu'il osât sonner à sa porte à pareille heure. Le froid était vif, les taxis rares ou inexistants. Et puis un taxi pour aller où? En outre, il n'avait presque plus d'argent et il n'osait penser à son compte en banque
Et, pour finir, il se sentait terriblement coupable Il souhaitait recevoir
pour
sa
conduite
une
punition
exemplaire.
En
contradiction absolue avec ce sentiment, il éprouvait celui d'être victime d'une grave injustice. Et ce n'était pas la première fois. Il erra un moment sous la galerie d'arrivée, à l'abri de la pluie qui commençait à tomber, mais non du vent qui s'était mis à souffler en bourrasque. Que faire? La solution la plus simple semblait de s'installer jusqu'au matin dans la salle d'attente des premières classes. Il s'y résigna.
Mais il avait l'impression d'être en faute et sursautait au moindre bruit. Pas question de dormir. Même pas de se reposer.
Un peu plus tard, quelqu'un entra et se dirigea vers lui. Une jeune femme se tenait à cinq pas et le regardait. Il leva la tête et la reconnut.
— Nora!
— Bruno!
Elle tendit sa joue pour un baiser rituel et ajouta « Quelle surprise! » sur un ton qui montrait qu'elle n'était pas le moins du monde surprise
— Qu'est-ce que tu fais là, mon petit Bruno? La belle Mme Guellen s'adressait toujours à lui sur ce ton protecteur qui l'agaçait. Il répondit sèchement:
— Je pars pour la Grande Ourse Et toi?
— Je viens d'accompagner des voyageurs, fit-elle gravement. Une gare est bien un endroit où on peut s'attendre à rencontrer la directrice d'une agence de voyages, n'est-ce pas? Je t'ai aperçu par la vitre et. .
Bruno ne pouvait croire à une simple coïncidence « La directrice d'une grande agence accompagnerait elle-même des voyageurs à la gare, en pleine nuit? A l'aéroport, peut-être. » Il empoigna sa valise II savait d'avance qu'il allait suivre Nora Guellen. Elle était probablement venue le chercher. Mais comment savait-elle? Il pensa . « Nous sommes tous des marionnettes et le marionnettiste est au bout du temps! »
CHAPITRE 3.
— Mais, Nora, comment sais-tu...
Il renonça à formuler une question plus précise. Il souhaita même que sa protectrice ne l'ait pas entendu. Cette étrange jeune femme savait beaucoup trop de choses sur lui. On eût dit qu'elle l'avait connu à l'époque de son enfance. Mais c'était impossible. Il ne l'avait rencontrée que deux ans plus tôt. Elle n'était pas plus âgée que lui. Peut-être même était-elle plus jeune... Il ramena sur ses jambes un pan de la couverture qu'elle lui avait donnée en rentrant II claquait des dents. Elle s'était précipitée pour augmenter le chauffage ou peut-être pour mettre en route un chauffage d'appoint. Mais il était bien, maintenant Un agréable sentiment de sécurité l'envahissait
Le marionnettiste existait vraiment, après tout, et Bruno prenait plaisir à se laisser tirer par un fil
— J'ai sommeil, dit-il.
Nora pencha vers lui son visage ovale et long. Un sourire grave desserra ses lèvres sans effacer complètement leur pli de tristesse Quelques fils nattés se cachaient parmi ses longs cheveux blonds comme des serpents dans les blés mûrs. Ses seins pointus tendaient son pull collant. Ses yeux verts pétillaient sous les paupières un peu bridées.
— Mon petit enfant, murmura-t-elle. Mon petit clone chéri! Bruno se dressa vivement.
— Quel mot as-tu dit?
Nora s'amusa à lui balayer la figure avec ses longs cheveux. — Je ne sais pas. Je n'ai pas fait attention. Je m'amuse! Il insista:
— Quel mot as-tu dit? J'ai cru entendre... clone? Elle s'éloigna sans répondre, tournoya, esquissa un pas de danse. Elle se tenait souvent sur la pointe des pieds, bien qu'elle fût plutôt grande, et elle avait un curieux balancement latéral des hanches, que Bruno n'avait jamais observé chez aucune autre femme.
Elle se retourna, lança un rire éclatant mais sans gaieté. — Aucune importance. Je m'amuse!
Bruno refoula un léger agacement. Au fond, il aimait bien se sentir protégé par cette jeune femme infiniment désirable. Il aspirait en secret à être traité comme un enfant. Il n'avait jamais connu sa véritable mère. Ses parents adoptifs étaient de petits paysans catalans, qui élevaient quelques vaches et quelques chèvres à la frontière espagnole et qui l'avaient toujours traité assez durement... Il devait beaucoup à son parrain, Joseph Banks, qui avait payé ses études, ses premiers voyages à Paris, plusieurs années de pension... et probablement d'autres choses qu'il n'avait pas voulu connaître. « Sans cet homme, je ne serais rien, pensa-t-il. Mais que suis-je? Et qui suis-je? »
Joseph Banks avait disparu à l'époque où Bruno rencontrait Nora Guellen... comme si, mission accomplie, il sortait de la piste après avoir transmis le relais à la jeune femme.
« Peut-être Parrain Joe est-il le marionnettiste qui me manipule toujours depuis le bout du temps ou n'importe où?» Il se rappela le sourire tour à tour moqueur et tendre, complice et glacé de cet homme sans âge, inconnaissable... Son regard bleu, profond et tellement lointain... les rides qui creusaient son visage long et brun... ses cheveux décolorés qui s'enroulaient autour de sa tête et cachaient complètement ses tempes et ses oreilles... Un jour, il s'était demandé si son parrain ne portait pas un masque, un masque très perfectionné, comme on saurait peut-être en fabriquer dans l'avenir. Avec une perruque très bien ajustée, naturellement... mais il n'avait pas osé s'en assurer d'un geste trop familier. Parfois, Joseph Banks paraissait vraiment très âgé... On eut dit même qu'il survivait à une interminable vieillesse. Peut-être avait-il cent cinquante ans ou plus, si c'était possible. Mais quand les circonstances l'exigeaient, son corps redevenait souple, son regard vif et son esprit clair. Peut-être jouait-il un rôle? « Et peut-être a-t-il voulu pour cette raison que je sois comédien? Car c'est bien lui qui m'a guidé dans le choix d'une carrière. »
Il regarda longuement Nora, cherchant en elle un air de famille avec son mystérieux parrain. Ils avaient tous ce sourire retenu, un peu moqueur... Tous? Oui, tous les gens qui vivaient ou avaient vécu autour de lui: Joseph Banks, Nora Guellen, Sandis le pêcheur et même Agnès. « C'est dans ta tête que ça se passe! songea-t-il. Tu as toujours eu cette impression que les autres partageaient un secret que tu étais seul à ignorer et qu'ils riaient de toi à cause de cela! » Le pêcheur ressemblait pas mal à Joseph Banks; et les deux femmes avaient en commun la silhouette, l'allure générale et ce comportement qu'il n'arrivait pas à définir, qui l'irritait et le comblait à la fois. « Mais ça n'a rien d'extraordinaire. C'est simplement un type féminin qui m'attire. Ou moi qui les attire! » Maintenant, il avait la sensation que Nora était en train de lire au fond de sa pensée. Il prit sa tête dans ses mains et ferma les yeux. Il avait bu une sorte de punch brûlant, et la chaleur commençait à se répandre délicieusement dans son corps. Le sommeil engourdissait ses nerfs avec une douceur irrésistible, pesait sur ses muscles, enveloppait son cerveau d'une brume scintillante et dorée. C'était un sommeil agréable quoiqu’inhabituel. Bruno sentait sa lucidité le quitter de façon presque physique et il n'essayait pas de la retenir. Il se laissait gagner par le confort du rêve éveillé. La réalité devenait trouble, incertaine.
L'appartement de Nora était tout tapissé de cartes du monde entier, comme les murs de son agence. Celle qui se trouvait en face de Bruno représentait le pourtour de l'océan Indien, du golfe Persique à l'Afrique du Sud, du Bengale à la Tasmanie. Il la voyait tout à fait déformée, avec des îles supplémentaires, des chapelets de points rouges et des monstres marins pareils à ceux qui ornaient les vieux portulans.
Et la tête blonde de Nora devint un monstre marin, qui semblait surgir d'une profonde fosse sous-marine ouverte au milieu de l'océan. Un beau monstre blond, mi-serpent, mi-sirène. Et la sirène, ou le serpent, lui parlait. C'était la voix de Nora, mais déformée aussi, plus grave et plus sonore, comme s'il avait perçu seulement l'écho de ses paroles.
— Es-tu prêt à m'écouter?
— Je suis... prêt, dit mollement Bruno.
Et il s'étonna d'avoir pu prononcer trois mots, car il n'avait plus de bouche ni de lèvres.
Une musique sourde tombait d'un baffle accroché au-dessus de sa tête. Elle lui donnait la sensation d'être aspiré avec lenteur dans un tunnel de métal grondant. Il n'était pas angoissé. Peut-être aurait-il éprouvé de l'angoisse s'il avait été tout à fait réveillé; mais son état le protégeait. Il se laissait porter et bercer. Et il attendait. — Tu es prêt, maintenant, n'est-ce pas? dit encore la jeune femme. Et Bruno hocha la tête.
— Tu vas m'écouter. Tu vas m'entendre?
— Oui.
— Mais tu oublieras ce que je vais te dire. Quand tu te réveilleras, tu l'auras oublié?
— Oui...
— Toi et moi... et d'autres... venons du temps. Tu le savais? Bruno approuva d'un signe. C'était vrai. Inconsciemment, il l'avait toujours su. Sa patrie était l'avenir II aurait voulu, justement, poser la question à Nora: « Quelles sont les nouvelles de l'avenir? Qu'est-ce qui se passe chez nous? » Mais il n'avait plus la force de parler Nora lui répondit pourtant comme si elle l'avait entendu: — A notre époque, les hommes voyagent dans l'espace et occupent de nombreuses planètes. Ils ont aussi, dans une certaine mesure, maîtrisé le temps. La preuve, c'est que nous sommes ici. Mais l'histoire n'est pas un tissu amorphe et on ne se déplace pas comme on veut à travers les courants temporels...
« Je savais tout cela! » pensa Bruno. Mais il n'avait plus envie de dire un seul mot. Nora l'observa avec attention, peut-être avec inquiétude, avant de continuer
— Il existe un gouvernement central sur la Terre. Le chef suprême, absolu, est Godrap, Premier secrétaire du Parti du Pouvoir du Peuple Le régime des secrétaires du Pouvoir s'étend sur la presque totalité des mondes humains... depuis longtemps. Il y a seulement quelques planètes qui sont en partie aux mains des fanatiques musulmans. En fait, le pouvoir a été détourné et confisqué par Godrap qui règne sans partage sur l'Empire Terrien depuis deux cents ans et qui vient de se proclamer Seigneur de l'Histoire Je suis secrétaire du Pouvoir d'un rang assez élevé, quoique très subalterne par rapport aux vrais dirigeants. Je suis loin du Pouvoir. Mais qui ne l'est pas aujourd'hui? Je veux dire: de notre temps! Même un secrétaire de deuxième rang n'est que le docile exécutant du seigneur Godrap!
« Mais notre parti s'est révolté contre le tyran. Un certain nombre de hauts dirigeants ont décidé d'abattre Godrap d'une façon ou d'une autre, pour rétablir la démocratie dans l'univers. J'approuve leur action et j'ai décidé d'y participer. C'est pourquoi je suis ici près de toi...
« Ton rôle est très important. Je ne peux pas te donner plus de détails pour le moment, mais tu dois te préparer au retour et à l'action. Tu apprendras bientôt la vérité. Je dois aussi te mettre en garde Nous pensions que tu étais. . Que vous étiez tous, les... bref, que tu étais en sûreté ici... dans le passé Depuis que le voyage temporel existe, rien n'est jamais sûr. D semble que la police spéciale de Godrap ait retrouvé ta trace. Nous serons peut-être obligés d'intervenir plus tôt que prévu. Il faut donc que tu te tiennes prêt, sans le montrer. Et il faut aussi que nous connaissions tous tes mouvements, que nous puissions te localiser à chaque instant dans l'espace. Il est excellent, pour plusieurs raisons, que tu fasses ce film. J'espère que tu vas commencer bientôt
« C'est tout ce que je peux te dire cette fois. Tu dois comprendre que la maîtrise du voyage temporel est peut-être en train de changer le monde L'homme recrée le monde en manipulant le temps. H devient le véritable Seigneur de l'Histoire Raison de plus pour chasser le tyran, l'usurpateur, et rendre le Pouvoir à l'homme, c'est-à-dire au Parti du Peuple!
« Maintenant, tu vas oublier ce que je viens de te dire Comme tu as oublié ce que Joseph Banks et Stephen Sandis t'ont raconté de la même façon. Du moins consciemment Mais tu t'en souviendras le moment venu!
« Dors, Bruno Gorda Tu es quelqu'un de très important pour l'avenir de l'humanité. Tout va bien... »
Dans son rêve, Bruno chassa une mouche qui voletait autour de son visage. Puis il se mit à marcher sur une immense carte, déployée entre ciel et terre. La mouche l'avait suivi; elle bourdonnait à son oreille. Impossible de s'en débarrasser. . Il savait que l'avenir se trouvait sous la carte; mais celle-ci semblait faite d'un métal très dur: comment passer à travers?
Il marchait. Il atteignit une maison dressée à la surface de l'océan Indien, entre l'Australie et l'Afrique. Il la reconnut: c'était la sienne. Sa maison natale, la maison de son enfance, la sienne... Il s'approcha et il vit qu'elle était murée, inaccessible, avec de minuscules fenêtres aveugles. Il colla son visage contre les vitres obscures. Il scruta le néant jusqu'à en perdre le souffle. Il ne distinguait qu'une surface glauque, si proche de son regard qu'elle semblait tracée à l'intérieur de lui-même. Il avait la gorge serrée, la poitrine prise dans un étau, et une brûlure montait le long de ses nerfs. Dans la maison, il y avait le futur, son pays, et il ne pouvait pas le voir. Il avait l'impression d'être mort. Puis il tomba à travers la carte
CHAPITRE 4.
Thibaut Ulrich conduisait vite, très vite, même, avec nervosité et par saccades. La route, droite mais étroite, se plantait dans la forêt comme un harpon dans le corps d'une baleine morte. Les hêtres défilaient de chaque côté de la voiture et formaient une muraille de troncs, grise, compacte.
Thibaut alluma les phares de la R30 et aussitôt, machinalement, donna un coup d'accélérateur.
La comédienne Lise-Marie La ville, assise près de lui, s'insurgea brusquement.
— Si un troupeau de vaches traverse la route, on est bons pour se faire encorner!
— Pas de vaches dans les bois, fit le réalisateur — Tu es de mauvaise foi. On vient de faire dix kilomètres dans les prés!
— Justement: c'est fini. Je connais le pays.
Il connaissait le pays et pourtant, il ne le reconnaissait pas. Il ne voulait pas encore avouer à ses passagers qu'il s'était bêtement perdu. De toute façon, l'un ou l'autre finirait bien par s'en apercevoir. Derrière, les deux hommes étaient silencieux. Le copain de Gorda ne payait pas de mine. Il avait même un air un peu inquiétant. Mais Thibaut Ulrich ne détestait pas la pêche en week-end et ce — comment déjà? — Sandis pouvait être un compagnon agréable, et utile, s'il était seulement à moitié aussi malin qu'il le prétendait. Bruno somnolait. Qui dort dîne! pensa Thibaut. On aurait dû être à Nevers depuis un quart d'heure. Le retard était encore infime. Mais Thibaut ne voyait pas comment il avait pu perdre la route. Oh! L’explication était simple. « Je suis distrait comme un jeune chien quand je commence un film! » Cette réflexion lui rendit un moment sa sérénité.
Tout allait bien, malgré ce petit contretemps. L'Enclave des guerriers s'annonçait comme un truc passionnant et pas ordinaire. Il était décidé à pousser l'atmosphère au fantastique: tout l'y incitait, à commencer par le décor angoissant dans lequel coulait maintenant la voiture. Quant à la petite Lise-Marie, mince et tendue, farouche et brave comme un jeune guerrier, elle collait merveilleusement à son rôle. .
D'un geste machinal, il posa la main sur le genou découvert qui brillait au bord du siège. Ses doigts glissèrent sur le nylon... Trop tôt, bien sûr. La jeune fille le repoussa d'une tape sèche sur le poignet en disant:
— Regarde donc où tu mets tes roues!
La route était devenue très mauvaise et le réalisateur, en effet, n'avait pas trop de ses deux mains pour tenir fermement le volant. « J'ai dû prendre un raccourci Dieu sait où. On va rejoindre la nationale d'ici peu... ou bien se retrouver dans une cour de ferme! » Un point noir demeurait: Enguerre, le chef des partisans. Le rôle le plus difficile du film, sans doute. Thibaut regrettait d'avoir cédé aux insistances de Nora Guellen. Nora lui avait rendu d'importants services, notamment financiers; elle était prête à continuer. Mais son poulain, Bruno Gorda, n'inspirait qu'une confiance très limitée au vieux routier du cinéma qu'était Thibaut Ulrich. « Comment une femme aussi brillante a-t-elle pu s'enticher de ce garçon qui sue la médiocrité par tous les pores? Non, je suis injuste. Il n'est pas médiocre. II... Dieu sait ce que ce type-là est en réalité! » Il se mordit la lèvre et négocia avec habileté, mais sans tendresse pour ses passagers, un virage qu'il n'avait pas vu venir. Dans le faisceau des phares qui creusait un tunnel de lumière au cœur de la forêt, il avait même cru voir la lame grise et ébréchée de la route s'enfoncer à droite, sous les hêtres épais. Et, brusquement, elle s'enroulait à gauche, en serrant de près les troncs pâles et luisants des bouleaux, alignés sur le haut d'un talus comme des sentinelles fantômes.
« Merde! Merde! » Lise-Marie s'était vivement accrochée à la poignée placée à portée de sa main. Derrière, les deux hommes roulèrent l'un sur l'autre Bruno Gorda se réveilla pour demander: — On va au cimetière?
Thibaut jura. Il avait dû changer de route sans s'en apercevoir. Mais la nouvelle ne valait pas mieux que l'ancienne. L'idée lui vint de ralentir. Il s'en étonna lui-même
— Un contretemps? fit Sandis le pêcheur dans son dos. Le ton du vieux bonhomme semblait lourd de sous-entendus. Thibaut ricana. « Fais-moi confiance pour retrouver le fil! » A la dernière seconde, il retint cette réflexion. Il commençait à avoir peur.
Puis les bois s'écartèrent d'un seul coup, comme projetés dans le néant. On eut l'impression que la voiture bondissait au milieu d'un ciel incendié.
Cette fois, Thibaut freina. Brutalement.
Mais il ne put maintenir sa trajectoire, et la R 30 se mit en travers sur une pente caillouteuse qui s'évasait vers un étang à moitié vide en contrebas. Sandis le pêcheur réagit avant tout le monde II bondit hors du véhicule, appela les autres avec de grands gestes. — Vite! Sortez de là! Vite!
Lise-Marie s'était mise à crier, en cachant son visage dans ses mains:
— Cette lumière, on dirait le jour. C'est un cataclysme! Thibaut entoura les épaules de la jeune fille d'un bras protecteur. — Tu vas trop au cinéma! C'est une simple aurore boréale. Ferme les yeux un moment.
Mais le vieux pêcheur continuait ses appels.
— Venez, venez! Il y a du danger!
Bruno sortit pour rejoindre son ami, puisque les autres ne se décidaient pas. Il glissa sur la pente, se retint à un buisson qui lui déchira la main. Il se releva et regarda le ciel. Comme la jeune comédienne assise devant lui, il avait cru à un cataclysme; pendant trois ou quatre secondes, il avait pensé qu'une bombe à hydrogène ou une bombe atomique venait d'exploser Un titre dansait dans sa tête. « Plus clair que mille soleils. » Il se frotta les yeux. Il avait été à peine ébloui. Très surfait, l'éclair atomique? Non, si c'était une bombe, elle avait dû tomber très loin. Combien de kilomètres de Nevers à Paris? Deux cents ou un peu plus?
Ainsi, la guerre que Bruno guettait avec angoisse et aussi, il devait le reconnaître, avec passion, à la première page des journaux et dans les flashes de la radio et de la télévision, lui avait sauté à la figure sans crier gare... Mais cette boule orangée qu'il voyait au-dessus des collines vertes, intactes, ressemblait au soleil de tous les jours et de toujours. C'était le soleil levant qui dorait la campagne paisible et donnait au paysage un air de chromo naïf... Comme pour renforcer cette impression, un oiseau lança quelques trilles et s'envola. Une vache meugla dans la plaine, un moteur toussa au loin. C'était le monde inchangé, bien vivant, avec l'eau, les arbres, les bêtes, les machines des hommes et le soleil... Bruno se retourna vers Sandis.
— Ce n'était pas la bombe!
— Non, dit le pêcheur, ce n'était pas la bombe. C'était peut-être pire! — Comment?
Le vieil homme montait à reculons vers une touffe d'arbustes à larges feuilles qui pouvait à la rigueur servir d'abri. Ses gestes étaient impérieux, mais Bruno n'en comprenait pas le sens. Fallait-il se taire? Fallait-il se mettre à couvert? Il regarda encore le ciel. A quel danger mystérieux pensait donc Sandis? Qu'est-ce qui pouvait bien exister de pire que la bombe? Une arme biologique, climatique ou. .
Haussant les épaules, il revint péniblement à la voiture. Thibaut et Lise sortaient à leur tour du véhicule. La jeune fille courut s'accrocher au bras de l'homme en contournant le capot — Explique-moi tout de suite ou je pique une crise! Elle s'adressait naturellement à Thibaut Ulrich, le seul qui comptait à ses yeux, le seul qui pût faire face à une situation aussi effrayante. Puis un caillou roula sous son pied, elle glissa sur la pente et Bruno la reçut dans les bras. Il eut le temps de s'arc-bouter pour résister au choc. Elle lui parut extrêmement légère. Ou bien connaissait-il mal sa force.
Oh! pardon, fit-elle comme si elle découvrait son existence. Thibaut Ulrich tendit la main pour l'aider
— Belle mise en scène, hein?
— Tu ne vas pas me dire que c'est un coup monté! — Non, quand même pas. Mais...
« Si nous n'avons pas une explication qui tienne debout dans cinq minutes, nous allons tous devenir dingues! » pensa Bruno. Sandis se rapprocha prudemment, comme à regret. — De toute façon, nous sommes repérés. A moins que... Il n'acheva pas sa phrase. Thibaut Ulrich le foudroyait d'un regard haineux, comme s'il avait été l'intrus responsable de la catastrophe par sa seule présence. Et il se dandinait le long de la pente, d'un air gêné et inquiet.
De toute façon, l'explication tardait à venir.
— C'est complètement fou! cria Lise-Marie en résumant ainsi l'opinion générale
— Nous avons été drogués, dit Thibaut gravement La jeune fille haussa les épaules.
— Le soleil aussi a été drogué? Ou alors, tu vas me dire que c'est pas le soleil que je vois, là? C'est peut-être un ver luisant tout rond qui flotte dans un aquarium? Ou une orange pourrie dans une baignoire?
— Calme-toi. Tu n'es pas sur la scène. C'est peut-être le soleil ou peut-être pas. Je n'en sais encore rien, mais... — Tu veux dire que nous sommes tous en train de rêver? Attends, je vais me pincer!
Elle planta les ongles de ses pouces dans sa lèvre supérieure Thibaut lui prit les poignets.
— Idiote! Tu vas t'abîmer la bouche. On tourne dans trois jours! — Ah vraiment? Je crois que je ne rêve pas.
— Vous ne rêvez pas, non! dit le pêcheur. Thibaut se tourna vers le vieil homme, les poings serrés.
— La ferme! On vous a rien demandé! Sandis se mit à rire. — Attendez donc, ça pourrait venir. Bruno tenta une diversion: — Il faudrait peut-être essayer de ramener la voiture sur la route. Mettez-vous au volant, Thibaut, nous vous pousserons. Thibaut Ulrich grogna une réponse indistincte. — Très bonne idée, dit le vieux pêcheur. L'ennui, c'est qu'il n'y a plus de route!
Les autres se hissèrent en hâte au sommet de la pente. Le rire de Sandis les poursuivait.
Plus de route. . On eût dit qu'il n'y en avait jamais eu Un sentier de chèvres, bordé de pierres moussues, serpentait contre un talus couvert de genêts en fleur Lise se pencha pour cueillir un bleuet qu'elle accrocha à son blouson en jean de même couleur. Un chien aboya.
— On n'est plus au mois de mai, remarqua Bruno Thibaut sursauta et écrasa une guêpe ou une abeille entre ses paumes, d'un geste vif et adroit Une expression de sauvagerie marqua un instant ses traits.
— Qu'est-ce que ça veut dire on n'est plus au mois de mai?
Bruno eut un sourire tranquille, tendit la main vers la colline proche, sur laquelle s'étalait le tapis jaune des chaumes. — Nous avons sauté à pieds joints par-dessus l'été, camarade! — Oui, c'est ça, dit le vieux pêcheur Nous avons sauté C'est le mot Et nous sommes tombés dans un trou de la carte! — Mais enfin, tu vas me dire ce qui est arrivé? Lise s'adressait uniquement à Thibaut, feignant toujours d'ignorer Bruno et Sandis. Le réalisateur hocha la tête d'un air buté
— Je maintiens que nous avons été drogués. Jusqu'à preuve du contraire C'est la seule explication. Ou alors. — Thibaut! Le soleil?
— Je le vois aussi bien que toi
— Nous roulions dans la nuit, ou presque Et au lieu d'arriver à Nevers pour dîner, nous sommes tombés je ne sais où. J'ai faim! — C'est peut-être la guerre, dit Ulrich Il se mit à renifler — Vous ne sentez pas une odeur bizarre? L'ennemi aurait pu lancer une attaque aux gaz. On a parlé de ça: la guerre insidieuse Des sortes de gaz hallucinogènes!
— Ce ne sont pas des gaz, dit Sandis. C'est une mine. Nous avons sauté sur une mine temporelle!
Le vieux pêcheur entraîna Bruno à l'écart. Ils s'assirent au milieu des genêts. Sandis posa la main sur l'épaule de son jeune compagnon.
— Bruno, le moment est venu! Bruno secoua la tête. — J'ai trop chaud, pas toi?
Il enleva son blouson et le jeta sur l'herbe à côté de lui. Le vieux insista:
— Bruno, le moment est venu!
Bruno sursauta, comme agacé par un insecte. — Quoi? Quel moment?
— Le moment est venu de passer à travers la carte, prononça lentement Stephen Sandis.
Bruno eut un profond soupir, porta la main à sa poitrine, comme s'il étouffait. Puis il pencha la tête en avant et cacha son visage dans ses paumes. Il se tint un moment ainsi, les coudes appuyés sur les genoux, la respiration forte et saccadée. Le pêcheur se leva pour observer Thibaut et Lise, par-dessus les genêts. Le réalisateur et la jeune comédienne s'éloignaient en direction d'un village aux toits rouges qu'on apercevait à environ un kilomètre Comme s'ils avaient tout à fait oublié l'existence de leurs deux compagnons. Mais ils avaient subi un choc terrible et ils n'étaient pas dans leur état normal. Ils fuyaient simplement la réalité
Bruno releva la tête, regarda le vieux et prononça un seul mot: « Salaud! » Sandis eut un sourire indulgent.
— Tu as raison: engueule-moi! Je n'aurais pas dû réveiller tes souvenirs maintenant. Nous n'étions pas prêts. Mais les événements se sont précipités et il va falloir faire face.
— Tu veux dire que les hommes de... de Godrap nous ont repérés? — Qui d'autre? Cela ne signifie pas qu'il y ait un agent spécial du Pouvoir derrière le premier buisson. Nous avons touché une mine temporelle et nous sommes tombés dans le passé. — Dans le passé?
— C'est ce qui arrive avec les mines. On est éjecté vers le passé, pas vers l'avenir. Enfin, on n'a encore jamais vu quelqu'un se faire éjecter dans l'avenir, ce qui ne prouve pas que ce soit impossible. — Cette mine avait été posée pour nous?
— Si elle ne l'avait pas été, la coïncidence serait un peu forte. Maintenant, les agents temporels de Godrap ont peut-être piégé la moitié de l'univers. Je ne pense pas qu'ils puissent surveiller toutes leurs mines. Ils ont très bien pu perdre notre trace au moment de l'explosion... mais il vaut mieux ne pas trop compter là-dessus! Bruno réfléchissait avec une intense excitation. Les données éparses dans son esprit se rassemblaient peu à peu. Il découvrait en lui-même d'immenses ressources et un sentiment de puissance l'envahissait.
Un sentiment d'urgence aussi, qui tendait ses nerfs et crispait ses mâchoires. Il regarda son ami le vieux pêcheur dans les yeux. — Tu es Joseph Banks?
— Oui!
— Je m'en doutais depuis un certain temps. Qui est encore des nôtres? Pas eux?
D'un mouvement du menton, il indiqua la direction prise par Thibaut et Lise.
— Pas eux, non. Une chose encore: Sandis n'est pas mon nom, ni Banks. Mais tu peux m'appeler Joseph. Et je suis vraiment un très vieux pêcheur... Les nôtres? Il y a Nora et Agnès. Mais je me demande si nous les reverrons un jour!
— Autrement dit, si les hommes de Godrap ont perdu notre trace, nos amis n'ont aucune chance de nous retrouver? — C'est à peu près ça.
— Nous sommes donc naufragés dans le passé? Joseph le pêcheur eut une grimace comique qui fit monter sa pomme d'Adam, rouler ses yeux et gonfler ses joues creuses.
— On n'est jamais tout à fait hors d'atteinte du Seigneur de l'Histoire!
Bruno secoua la tête.
— Quoi? Tu crois au Seigneur de l'Histoire? — Peut-être... Je crois à un seigneur de l'Histoire. — Qu'est-ce que tu as d'utile dans tes bagages? Joseph souleva négligemment un petit sac de cuir qu'il avait posé sous le blouson de Bruno.
— Des armes, une balise, des piles et divers objets de moindre importance.
— La balise pourrait permettre à nos amis de nous retrouver? — Certainement. Et à nos ennemis aussi.
— Elle n'émet pas en ce moment?
— Par chance, non.
— Il faudrait essayer d'appeler nos amis sans alerter nos ennemis. — Je crains que ce soit impossible.
— Alors, il faudra attirer nos ennemis dans un piège et les neutraliser en attendant nos amis!
— Hum, c'est un beau programme.
Bruno leva la tête, prêtant l'oreille à un bruit familier. — Un avion! Nous ne sommes pas tombés très loin dans le passé. — C'était une petite mine.
— Est-ce que ça veut dire que nos ennemis ne souhaitaient pas nous éliminer, mais seulement nous mettre sur la touche pour nous retrouver ensuite?
— Tu comprends vite... Tu es très dangereux pour eux, Bruno. Ils ne peuvent pas se permettre de t'abandonner à ton sort, même dans un passé très lointain.
— M'abandonner à mon sort? C'est-à-dire me laisser vivre? — Oui.
— Pourquoi suis-je si dangereux? Non, ne me réponds pas. Tu m'as tout dit, sauf l'essentiel. Mais tu as bien fait. Il faut que je découvre seul qui je suis. C'est nécessaire pour moi. J'ai besoin de me débarrasser de votre tutelle à tous... toi, Nora, tous les autres que je ne connais pas mais dont je sens la présence autour de moi, depuis mon enfance. Il y a toujours eu quelqu'un près de moi, pour m'aider, me guider, me protéger... C'est fini. Il est temps que je devienne adulte. Et il me semble que l'occasion est bonne! — L'occasion est bonne, convint Joseph. Oui, il est juste que tu t'émancipes. Je ne peux plus rien pour toi. Enfin, on tâchera de s'en sortir ensemble, c'est tout. Et les autres... nos amis et nos chefs du groupe activiste anti-Godrap, ils nous ont laissé sauter sur une mine. C'est une faute très grave. Que le Sombre Eclat les emporte! J'estime que nous sommes libres. Ta vie t'appartient, Bruno. Tu n'es plus... tu es... Hum! Tu es le patron. Voilà ce que je voulais dire. A vos ordres, camarade Gorda!
CHAPITRE 5.
Bruno et Joseph avaient fait le tour du village à bonne distance, pour ne pas attirer prématurément l'attention des habitants. Ils avaient gagné le sommet d'une colline ronde qui surplombait les premières maisons de la minuscule agglomération. C'était un excellent poste d'observation... mais il n'y avait pas grand-chose à observer.
En particulier, on ne voyait aucun véhicule. Pas même une charrette. Quelques personnes allaient et venaient entre la place de l'église et l'unique rue du bourg. A pied, sans hâte et, apparemment, sans but... Impossible de situer l'époque d'après leurs vêtements: c'était trop loin. Aucune antenne de télévision n'apparaissait sur les toits. Quant au paysage, il évoquait le sud de la France ou le nord de l'Italie.
De nombreuses petites collines aux courbes douces, toutes pareilles à des seins de matrone, s'éparpillaient en grand désordre autour du village Des crêtes plus élevées chevauchaient l'horizon, vers le nord. A l'ouest, une forêt sombre moutonnait sur un plateau. A l'est et au sud, une brume pâle, un peu dorée, colmatait le ciel, et il n'y avait même pas d'horizon. On ne voyait ni homme ni bête dans les champs. Il est vrai que les moissons étaient finies et les labours d'automne pas encore commencés. Mais il aurait dû exister un minimum d'activité dans les vignes et les vergers. . De temps en temps, Joseph et Bruno se regardaient d'un air interrogateur
et
échangeaient
haussements
d'épaules
ou
hochements de tête.
Le pêcheur, agenouillé derrière un mur de pierres sèches, tendit la main à son compagnon, qui se tenait à peu près dans la même position à l'abri d'une touffe de lauriers.
— Passe-moi les jumelles. Je crois que j'ai vu quelque chose qui bouge. Ils ont quand même quelques foutues bestioles dans ce sacré pays!
Bruno donna les jumelles et se leva. Joseph s’exclama. — Un troupeau de moutons!
— J'ai faim, dit Bruno Ces oranges me brûlent l'estomac. — Moi aussi, convint Joseph Elles étaient trop acides. — Pourtant, elles avaient l'air mûres. Je me demande si nous ne sommes pas en Palestine?
— Pourquoi auraient-ils des oranges spécialement acides en Palestine? Et ces toits sont européens. De même que l'église Pour moi, nous sommes en Grèce!
Une litanie de bêlements plaintifs se fit entendre Puis un chien aboya tout près. Bruno se retourna L'animal grattait le sol à moins de dix pas, le poil hérissé, les babines retroussées et le regard mauvais. C'était un berger à poil long, de taille moyenne, plutôt efflanqué.
Bruno fit un pas vers lui. Le chien recula de quelques centimètres en grondant.
— Attention! cria Joseph.
— Ce n'est qu'un chien.
— Imbécile! dit le pêcheur à voix basse. N'importe qui ou n'importe quoi peut être un ennemi. Même un chien!
Il se dressa prudemment, en serrant dans son poing une arme qui ressemblait à un pistolet de collection, avec la crosse damasquinée et sans barillet. Il appelait ce joujou un « leigh ». Il en avait apporté deux dans ses bagages. Bruno possédait maintenant le second, mais ne se décidait pas à le sortir de sa poche.
Soudain, deux enfants se montrèrent, un peu plus loin que le chien. Ils l'appelèrent: « Rock! » L'animal bondit pour les rejoindre. Le garçon prononça quelques mots. La fille sourit à Bruno. Joseph, qui avait reculé sous une branche de laurier, demeurait invisible pour elle.
Puis les deux enfants parurent très effrayés. Peut-être avaient-ils aperçu le leigh dans la main de Joseph. Ils tournèrent le dos et s'enfuirent, précédés par leur chien, la petite fille suivant son compagnon dans un envol de tresses blondes.
— Des Palestiniens, ces beaux petits Aryens? fit Joseph en souriant. — J'ai eu l'impression qu'ils parlaient anglais. Non? — Si, avoua le pêcheur Ils parlaient anglais. Qu'est-ce que tu en conclus? Après tout, c'est ton siècle, pas le mien! — Une colonie britannique? dit Bruno. L'Afrique du Sud? L'Australie? Le sud des Etats-Unis?
— Je ne sais pas...
Tous deux reprirent l'observation du village.
— L'alerte est donnée, maintenant, dit Bruno. — Je me demande bien où sont passés Ulrich et la comédienne, dit Joseph.
Le soleil était haut, et chaud, mais la brume ne se dissipait guère. On ne distinguait toujours pas l'horizon vers le sud et vers l'est. Le voile tendu sur le ciel comme un masque de gaze ou de nylon prenait maintenant une jolie teinte saumonée, avec des traînées mauves ou roses. Des vibrations le parcouraient de temps en temps. Il tremblait imperceptiblement, comme une eau sur le point de bouillir.
— Nous sommes certainement tout près de la mer, dit Joseph. — Je n'ai rien vu de pareil, dit Bruno. Mais je ne voyage pas beaucoup.
— Oh! Ça existe... Mais ça ne nous avance pas beaucoup. — Je propose de retourner à la voiture, dit Bruno. Pour quoi faire? Ils eurent une brève discussion. Joseph voulait descendre au village. Bruno s'y refusait pour le moment.
— Tu as peur?
— Je ne sais pas, dit Bruno. Peut-être... Tu m'as assez raconté que nous étions en danger! Et que n'importe qui ou n'importe quoi pouvait être un ennemi! Pour le moment, je me sens plus en sécurité dans la nature qu'au milieu d'une agglomération ou à l'intérieur d'un bâtiment. Et qu'est-ce que nous gagnerons à aller tout de suite au village?
— Il faut absolument que nous sachions où nous sommes! — Qu'est-ce que ça changera? Tu n'étais pas tellement pressé de savoir, jusqu'à maintenant?
— Ce paysage me paraît suspect. Je crains quelque chose. — Quoi?
— Je préfère ne pas te le dire pour le moment — Laisse-moi deviner. Tu n'es pas tout à fait sûr que nous soyons bien dans le passé? Supposons que les techniciens de Godrap aient perfectionné leurs mines et qu'au lieu de nous faire tomber dans un trou, ils nous aient tout simplement péchés? C'est ça? C'est ça, vieux pêcheur? Tu as peur d'avoir été péché?
Joseph eut un rire forcé. Il avait repris sa place contre le mur éboulé et braquait ses jumelles sur le village.
— Oui, c'est à peu près ça. Dans un futur assez éloigné, tu ne serais plus aussi dangereux pour Godrap... De toute façon, si c'est le cas, ils ont dû prendre certaines précautions. Je me demande si nous ne sommes pas dans un camp de prisonniers!
Bruno observa de nouveau le paysage pimpant et figé — Bonne remarque, dit-il. Mais les prisonniers ne sont pas très nombreux
— Le village a l'air assez peuplé. Et tu sais pourquoi il n'y a personne dans les champs? Ecoute!
— La cloche! fit Bruno. Alors? Ah oui. C'est dimanche! Les prisonniers vont à la messe... Mais ça ne prouve pas que nous soyons dans le futur. Et encore moins dans un camp de prisonniers... Au contraire!
— Très bien. On y va voir?
Bruno réfléchit en tournant sur lui-même, la main en visière au-dessus des yeux.
— Bon, je te l'ai dit, ça me semble un peu prématuré Si nous étions vraiment dans un camp de prisonniers ou quelque chose de ce genre, est-ce que ça ne serait pas se jeter dans la gueule des geôliers?
Sombre, Joseph rétorqua:
— Mon petit camarade, si c'est un camp de prisonniers de l'avenir, il n'y a pas de geôliers. Tout est automatisé et informatisé. Et nous sommes déjà dans la gueule de l'ordinateur!
— Tu es décourageant!
— Je crois que nous devrions aller au village pendant que les habitants sont dans l'église.
— Je propose que nous retournions d'abord à la voiture pour voir si Thibaut et Lise sont revenus!
Ils commençaient à avoir très chaud et très soif Ils avaient faim, ils étaient fatigués. Les brûlures d'estomac dues apparemment aux oranges qu'ils avaient mangées un moment plus tôt continuaient de les faire souffrir Ils avaient très envie de se retrouver sous le plafond lambrissé d'un bon restaurant, devant une table nappée et bien garnie. A Nevers par exemple Leur discussion était parfaitement oiseuse. Ils en avaient conscience, mais chacun s'obstinait
dans
son
idée
Pour
Bruno,
c'était
une
sorte
d'apprentissage Et Joseph le poussait habilement à manifester son indépendance
Ils finirent par s'en remettre à une pièce de monnaie. — Face, dit Bruno avec une satisfaction puérile. On va à la voiture! — Allons-y, dit Joseph. De toute façon, ça n'a aucune importance. Maintenant, tu sais pourquoi tu as tellement envie de la retrouver, cette foutue bagnole?
— Oui. Parce que c'est le dernier lien qui existe avec mon univers... Je pense très souvent à l'avenir Et cette idée est naturellement associée à celle de la mort. Je pense aux siècles interdits, à ce temps que je ne connaîtrai jamais. Le jour, la hantise recule un peu. Du moins, elle semblait reculer, jusqu'à aujourd'hui. Mais elle était toujours présente, seulement assoupie. Et quand je passais devant un kiosque ou dans un hall de gare, je ne pouvais me retenir d'arracher au présentoir un journal ou deux, ou trois, dans l'espoir de découvrir cette nouvelle extraordinaire qui... Qui quoi? Qui me rendrait peut-être l'avenir qu'on m'avait pris? C'était ma manie, avec le sentiment d'être une marionnette dont quelqu'un tire les fils. Et puis j'ai eu cette espèce de cauchemar que je suis en train de vivre en ce moment. Je me suis mis à rêver que je voyageais dans le temps. J'ai inventé une histoire compliquée pour justifier un saut dans l'avenir, via le passé, qui est plus plausible. Et puis je me suis rendu compte qu'il était très angoissant de se sentir projeté dans un autre temps ou un autre monde. Enfin, l'expérience a été décevante Je n'ai presque rien vu la campagne déserte, un village plutôt ordinaire, et de très loin, un troupeau de moutons, un chien, deux enfants. Ça veut dire que j'ai été incapable d'imaginer l'avenir. Echec complet... Alors, maintenant, j'en ai assez. Je veux rentrer. Je veux me réveiller! La voiture est un symbole. Dès que nous l'aurons retrouvée, je me réveillerai. Et peu après, nous arriverons à Nevers. Est-ce qu'on ira à la pêche demain?
CHAPITRE 6.
Ils avaient marché près d'une heure dans les sentiers, à travers les collines, en évitant la route du village et les endroits trop découverts. Ils étaient épuisés, affamés, ruisselants de sueur. Malgré le paysage ordinaire et familier, ils avaient l'impression de se traîner sur une planète étrangère, à forte gravité et de peser bien plus que leur poids habituel. Peut-être était-ce un effet de la fatigue, car ils n'avaient pas ressenti ce phénomène en arrivant. Enfin, ils avaient retrouvé la voiture à l'endroit où ils l'avaient laissée. Ils l'observaient depuis la rive de l'étang, à l'abri d'une grosse touffe de roseaux. Aucun signe de vie dans les alentours. Thibaut et Lise n'étaient pas revenus. Ou du moins, s'ils étaient revenus, ils étaient repartis sans toucher au véhicule Ni les amis, ni les ennemis ne se manifestaient Joseph serra le bras de son compagnon.
— Est-ce que tu vois ce que je vois?
— Il y a des chances, dit Bruno Je vois une voiture bleue. — Moi aussi. Et ça te paraît normal?
— La voiture de Thibaut Ulrich était verte quand il nous a embarqués à Paris. Alors, c'est un piège?
Le vieux pêcheur passa la main sur son front. — Si c'est un piège, je ne vois pas comment il peut fonctionner. — Moi non plus. A moins que ce soit un complot pour m'empêcher de me réveiller!
— Tu crois vraiment être en train de rêver?
— Non... Mais je voudrais tenter une expérience: retourner à la voiture, m'asseoir tranquillement à ma place et voir ce qui arrivera. — Il n'arrivera rien.
— Alors, je serai sûr d'être dans la réalité.
— Allons-y prudemment, dit Joseph. Le doigt sur la détente du leigh! Ils firent un détour de plusieurs centaines de mètres pour rejoindre le sentier qui passait au-dessus de l'étang. Us ne rencontrèrent pas un seul être vivant. Pas un rat, pas un oiseau, pas un serpent, pas un moustique... La guêpe que Thibaut Ulrich avait écrasée dans ses mains quelques heures plus tôt était peut-être le dernier insecte de ce monde. C'était assez effrayant. Bruno se sentait de plus en plus oppressé. Il avançait maintenant courbé en deux, le long d'une haie, l'arme au poing, furieux contre lui-même.
Furieux car il savait très bien qu'il ne rêvait pas. Il savait très bien que Joseph le pêcheur, son ami, lui avait dit la vérité et qu'il n'arriverait jamais à Nevers. Il savait très bien qu'il avait quitté pour toujours le monde tellement paisible dans lequel il avait vécu jusqu'à trente ans ou presque. Mais il s'accrochait à un espoir puéril. Brusquement, il se releva, mit le leigh dans la poche de son blouson et regarda Joseph en souriant
— J'arrête de faire le clown! On y va?
Le pêcheur haussa les épaules et suivit son jeune compagnon, mais sans lâcher son pistolet. Bruno dévala vers la voiture, l'examina un instant et ne vit rien de suspect II s'approcha et regarda à l'intérieur Son appareil photo traînait sur la banquette arrière, avec l'étui contenant ses lunettes de soleil. Est-ce que ça valait la peine de prendre quelques vues de ce paysage? Il recula et considéra les environs de l'étang, la pente rocailleuse, les genêts sur le bord du sentier, les roseaux en bas... Non, c'était vraiment un décor sans intérêt. La voiture? Malheureusement, il n'avait pas de pellicule couleur...
Il s'entendit soudain raconter le rêve à ses amis de l'équipe, pendant le tournage de l'Enclave. « J'ai même pris des photos! Et puis j'ai eu la curiosité de vérifier la pellicule. Naturellement, elle était vierge — Naturellement! »
Et pourtant, il savait qu'il ne rêvait pas. C'était une position mentale inconfortable
Il entra dans la voiture, reprit la place qu'il avait sur la route, à droite derrière la passagère II fit signe à Joseph de le rejoindre. Le pêcheur s'avança à pas de Sioux et se glissa à côté de lui, une main dans la poche de sa veste de cuir, sans doute serrée sur la crosse du leigh.
Les deux portières claquèrent simultanément Les deux hommes se regardèrent Ils n'avaient pas envie de rire Bruno était sûr que rien ne se passerait Mais il attendait Deux, trois secondes, cinq secondes. Son cœur battait la chamade Et l'impensable arriva. L'obscurité tomba d'un seul coup. La voiture fut projetée sur le côté et bascula. Un éclair trancha la nuit.
Joseph cria:
— Attention! Tu...
CHAPITRE 7.
La fin de la phrase se perdit dans un énorme fracas de tôle froissée. Joseph hurla encore. Bruno, roulé en boule, la tête entre les bras, retenait instinctivement son souffle. Il eut à peine conscience d'être éjecté, tandis que la voiture s'écrasait contre un arbre ou un rocher avec un bruit terrifiant.
Une portière arrachée le gifla avec violence. Il cria à son tour et ouvrit ses mains pour toucher son visage. Aussitôt, le sang coula sous ses doigts et ses paumes.
Le bruit de l'accident continuait de gronder dans sa tête. Du moins il eut cette impression. Il semblait même s'amplifier. De vives douleurs s'allumaient en divers points de son corps. Assommé, il ne bougeait pas, mais il n'avait pas perdu connaissance et il guettait en lui-même le retour de la vie. Il n'avait aucune idée de sa position. Ses sensations étaient extrêmement floues. Il aurait pu aussi bien se trouver au fond de l'eau ou suspendu en plein ciel. Sa première pensée claire fut pour se demander ce que Joseph avait bien voulu dire Attention quoi? Attention, tu ne rêves pas? Puis il oublia Joseph et s'inquiéta du sang qui coulait sur ses lèvres et dans son cou. Sur ses yeux aussi... Peu à peu, il se rendit compte qu'il était étendu sur le dos, au milieu d'une végétation épaisse. Il essaya d'identifier les plantes rêches, buissonneuses qui l'entouraient et le recouvraient à demi. Peut-être des fougères? H pensa que cette masse élastique sur laquelle il avait atterri avait sûrement amorti le choc. Peut-être n'était-il pas trop gravement blessé. Il se reprit à espérer. H essaya de remuer les bras et les jambes. Il y parvint sans trop souffrir.
Puis il écouta. Le bruit qu'il entendait maintenant n'était pas seulement l'écho, dans sa tête, du choc de la tôle contre le rocher. Il y avait un roulement continu, des explosions, des détonations, des salves crépitantes. Mais ses oreilles bourdonnaient en même temps et il était incapable de situer l'origine du vacarme extérieur. Une bataille? La guerre? Non, ce n'était pas possible... Il avait la quasi-certitude d'avoir rêvé le premier épisode, déjà flou dans sa mémoire. Il s'était endormi sur son siège et, comme la conduite
sèche
de
Thibaut
Ulrich
rendait
son
sommeil
inconfortable, il n'avait jamais tout à fait perdu conscience. Il savait donc qu'il rêvait.
Et puis un accident était arrivé, d'une façon ou d'une autre. La voiture avait quitté la route. Elle avait plongé dans un ravin. Elle s'était écrasée sur un rocher. Lui-même avait été éjecté et précipité encore plus bas, le long d'une pente très raide, jusqu'à un champ de fougères. Il devait se trouver une dizaine de mètres, ou peut-être plusieurs dizaines de mètres au-dessous de la route... Voilà ce qui était arrivé. Le voyage temporel n'avait existé que dans son rêve. Et maintenant, il gisait dans un bois, aux environs de Nevers, sans doute à proximité d'une route secondaire, car ils avaient fait un détour par Clamecy pour visiter un des lieux de tournage de L'Enclave. Il était étendu sur le sol, dans la forêt, en contrebas d'une route, et il était blessé, et seul, et il devait se lever et aller chercher du secours.
Mais il ne bougeait pas. Il tournait et retournait dans son esprit cette unique pensée: « Je suis au fond d'une pente et là-haut passe la route. » Malheureusement, le paysage qu'il pouvait distinguer à travers l'obscurité ne lui semblait pas correspondre à cette description.
Et pourquoi ce bruit de fusillade, ces explosions? « Il n'y a pas de fusillade, se dit-il. Ce bruit n'existe que dans ta tête. C'est un effet du choc... » L'accident ne s'était pas déroulé comme il croyait s'en souvenir, tout simplement. Cette curieuse impression de chute qu'il avait eue était sans doute subjective. U n'y avait pas eu de chute car le ravin n'existait pas. « J'ai été projeté dans un sous-bois à peu près au niveau de la route... » La route? Elle devait être bien plus proche qu'il ne le pensait d'abord. D'autant que les bois semblaient assez serrés autour de lui: le véhicule n'avait pu s'enfoncer très avant au milieu des troncs.,
Une grosse lune cuivrée sortit soudain de l'abri des nuages et illumina la cime des arbres. Le treillis des branchages cachait presque complètement le ciel.
Mais Bruno vit sur sa droite une large trouée par laquelle la lumière dorée coulait jusqu'au sol: la route était forcément de ce côté-là, car la futaie s'étendait partout ailleurs sans faille visible. Il guetta les phares et il vit en effet plusieurs éclairs percer ou trancher l'obscurité dans le lointain, brièvement. Et pourtant, aucun véhicule ne paraissait se rapprocher.
Il rampa sur les genoux jusqu'au tronc le plus proche. Peut-être pourrait-il se lever en s'appuyant à l'arbre, si l'écorce n'était pas trop lisse. A ce moment, il aperçut un reflet de lune dansant sur un chrome, éclairant la dentelle blanche d'une glace brisée. La voiture était bien là où on pouvait logiquement la situer, à moins de dix mètres de lui. Il se mit debout en s'accrochant péniblement aux rares aspérités d'un fût glissant. Ses jambes se mirent à trembler et l'espace à tressauter autour de lui. Il crut qu'il allait tomber. Il respira, ferma les yeux un instant. Ses quatre membres se révélaient à peu près intacts. Il s'en tirait sans même une entorse! « Attention, mon vieux! Ne te réjouis pas trop vite. Tu as quand même pris un sacré coup sur le crâne. Ecoute un peu ce tintamarre dans ta tête... Et ces éclairs devant tes yeux: ce ne sont pas des phares de voiture. Impossible. C'est peut-être ta rétine ou ton nerf optique qui a dégusté! »
Il attendit une minute ou deux et risqua un pas, une main plaquée à l'arbre qu'il n'osait abandonner tout à fait, l'autre posée sur son estomac que soulevait la nausée. Il pensa: « Si seulement j'avais un peu d'eau pour me mouiller la figure... » Et soudain il se rappela ses compagnons. « Et ce brave vieux Sandis, et Ulrich, et la môme? Tu les as oubliés; hein? Tu as quand même pris un sacré choc! » Peut-être avait-il oublié d'autres choses. Peut-être était-il à moitié amnésique.
Il se lança vers la voiture. Les fougères le gênaient et l'aidaient en même temps. Elles entravaient sa marche mais lui fournissaient des prises pour assurer son équilibre. Elles étaient très hautes ou plutôt très longues, mais presque toutes abattues et cassées... Il atteignit enfin la R30 renversée, les quatre roues en l'air. Il fouilla ses poches à la recherche d'une lampe. Mais il n'avait pas de lampe. Il trouva par contre un objet inattendu: un pistolet. Pourquoi avait-il ce truc?
Il se mit à genoux pour essayer de voir à l'intérieur de la voiture par le trou du pare-brise éclaté. La lune n'éclairait pas suffisamment le fouillis de la végétation. Il scruta en vain l'obscurité qui ressemblait au mur noir du temps et cachait peut-être deux ou trois cadavres. Il sortit son mouchoir et essaya de nettoyer son visage Le sang ne coulait plus mais les croûtes lui tiraient la peau et son cuir chevelu le brûlait II avait aussi plusieurs points douloureux: lèvres, pommettes, arcade sourcilière, oreille II fit le tour du véhicule, puis marcha dans la direction supposée de la route L'idée ne lui était pas encore venue de crier, d'appeler II buta contre un obstacle mou. La voix lui revint et il laissa échapper une sorte de grognement étouffé Un corps! Il se nomma: « C'est moi, Bruno! Qui est là? Vous êtes blessé? Vous m'entendez? » Il se pencha, cherchant la tête, le visage. Un homme, tout à fait inerte. Il trouva le bon angle pour distinguer dans le clair de lune un regard immobile et des traits figés. Sandis... Sandis le pêcheur II se souvint du prénom de son ami: Stephen. Il cria: « Stephen! » Mais il n'attendait aucune réponse. Il savait que le vieil homme était mort. Son cœur ne battait plus. Il vérifia: le poignet, la poitrine. Aucun signe de vie Puis il appela les autres. — Lise! Thibaut! Lise! Thibaut!
Aucune voix ne s'éleva pour lui répondre II n'y eut même pas un gémissement. Mais un étrange vacarme continuait de lui remplir la tête
Il répétait: « Ne t'affole pas. C'est terrible mais c'est banal. Un accident II y en a des dizaines tous les jours... » Maintenant, il lui fallait absolument gagner la route pour demander du secours. Il parcourut une vingtaine de pas dans la trouée, au milieu des fougères écrasées. Puis il s'arrêta en se demandant s'il était possible que la voiture se soit enfoncée aussi profondément dans la forêt après avoir manqué un virage La route n'apparaissait nulle part. Il revint sur ses pas. Puis il eut une faiblesse et dut s'appuyer de nouveau à un arbre II rassembla ses forces pour appeler au secours, emplit ses poumons et ouvrit la bouche
Il retint son souffle à la dernière seconde L'angoisse lui serrait la gorge
Où étaient donc passés Thibaut et Lise? La réponse semblait évidente Ils n'avaient pas été éjectés à cause des ceintures. Ils étaient donc restés dans la voiture Morts peut-être « Pourtant, Sandis et moi avions aussi des ceintures, à l'arrière. Du moins, il me semble. Comment avons-nous pu être éjectés » Il retourna près de l'épave et en fit le tour une fois de plus. Il s'aplatit dans les fougères et rampa jusqu'au trou qui béait à la place du pare-brise. Il tendit le bras... Trop loin. Il regarda longuement. Trop sombre... Il essaya par le côté. Sans plus de succès. Il recula en gémissant. Il resta un long moment prostré à quelques pas de la voiture.
La lune disparut derrière les nuages et l'obscurité se fit. Bruno se mit à trembler de froid. Il était seul et perdu dans Dieu sait quel monde impossible. Il eut envie de dormir pour oublier. Puis il eut envie de mourir.
Longtemps après, il eut envie de vivre. Il se releva et se mit en marche
CHAPITRE 8.
Bruno avait parcouru plusieurs centaines de mètres, peut-être un kilomètre ou deux, sans jamais rencontrer la route. Enfin, il avait atteint la lisière de la forêt. Il cessa de piétiner les fougères sèches et déboucha sur un terrain nu. Le clair de lune illuminait devant lui un vaste plateau semé de rares touffes d'arbustes ou de buissons. Il s'approcha d'une touffe et il reconnut des genêts. « On y voit comme en plein jour! » pensa-t-il distraitement.
Le vent soufflait fort maintenant. Il avait encore plus froid que dans le bois. Il essaya de courir pour se réchauffer. Mais il était trop fatigué. Il avait faim et soif. Ses blessures au visage lui faisaient très
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