Le seigneur de l'histoire
des cris hargneux. Nora prit le pichet…
des cris hargneux. Nora prit le pichet pour le lui porter. On l'arrêta. L'officier aux trois barres d'argent ne voulait pas accorder au prisonnier le privilège de se désaltérer. Méchanceté gratuite ou mise en condition pour un prochain interrogatoire? Nora se débattit en vain. Bruno cessa de lutter.
Presque aussitôt, son supplice fut aggravé par l'arrivée de servantes apportant une sorte de bière qu'elles servirent aux soldats dans de grandes chopes en grès. Certains des hommes s'approchèrent pour boire devant lui avec ostentation. La torture cornmençait. Bruno s'attendait à pire. Il ne connaissait pas ses capacités de résistance. . Et à quoi bon résister? Tout dépendait des questions qu'on lui poserait. Peut-être serait-il tout à fait incapable de répondre. Nora ne souffrait plus de la soif. C'était une consolation. Il essaya de lui sourire.
Le temps passait avec une lenteur mortelle. Mais il passait. Un officier vint. Il avait un uniforme plus clair que les autres moines-soldats et portait ses barres d'argent sur une casquette à la russe, noir et beige. Six barres: cela indiquait sans doute un grade élevé. Les gardes rectifièrent la position. Crosses et talons de bottes claquèrent à l'unisson.
L'officier semblait âgé et il avait le teint basané. Ses yeux un peu bridés et les rides de son visage exprimaient une certaine bienveillance. Bruno hésita puis tenta sa chance une fois de plus. Tournant dans sa bouche une boule de salive collante, il dit en anglais:
— Nous sommes étrangers...
L'officier hocha la tête en signe de compréhension et prononça lentement, avec difficulté:
— I can... understand you... but... who are y ou? « Qui je suis? Ou qui nous sommes? » Impossible de répondre clairement à cette question. D'abord, Bruno ne savait pas très bien qui il était vraiment. Et puis les agents de Godrap, l'a police temporelle du Pouvoir, du Parti ou n'importe quoi avaient peut-être des antennes dans ce monde. Il chercha un biais.
— Notre pays, euh... l'Europe... est en guerre, expliqua-t-il. Nous avons fui l'invasion et
— Attendez, dit l'officier
Il donna un ordre. Quelques minutes plus tard, un interprète se présentait. Bruno demanda à boire. On l'autorisa à vider le fond du pichet.
— Monseigneur le Clown veut vous voir! dit l'interprète. Tout de suite. Levez-vous et suivez-moi!
Bruno se mit à genoux péniblement. Tous ses muscles étaient endoloris. Il vit les étoiles par la lucarne de sa cellule. Il avait dormi quelques heures, malgré l'inconfort de sa paillasse et la nuit était venue. Un peu d'eau restait au fond de sa gamelle. Il le but. Il avait faim et, de nouveau, soif. Quelque chose dans l'air de ce monde devait sécher fortement les muqueuses. L'interprète s'impatienta. — Vite!
— Où est Nora? demanda Bruno
— Nora? Je n'en sais rien. Je vous ai dit que Monseigneur le Clown vous attendait. .
Il ricana.
— Vous n'aurez qu'à lui poser la question! Quatre moines-soldats, fusils pointés, attendaient devant la porte de la cellule. Bruno se laissa conduire le long d'un couloir sombre et glissant II descendit entre deux gardes une interminable volée de marches. Un gnome noirâtre
marchait
devant
en
balançant
une
lanterne
Ils
traversèrent un nouveau couloir et débouchèrent dans une cour éclairée à l'électricité. Avec les fusils de ses anges gardiens, c'était le deuxième signe de modernité que Bruno rencontrait dans ce monde. Le petit homme difforme qui les guidait se dirigea vers un bâtiment long et bas, une sorte de manoir protégé par une haie de statues. Plusieurs fenêtres étaient brillamment éclairées. Ils entraient dans la zone résidentielle du palais. The Clown's Palace... L'inscription semblait prouver que Monseigneur parlait anglais. C'était un avantage.
De nouveaux gardes surgirent. Ceux-là portaient des uniformes gris et se fondaient dans le décor comme des fantômes peints aux couleurs de la nuit. Bruno fut encore fouillé. L'officier à six barres d'argent l'attendait devant une petite porte de bois plein, bardée de lourdes ferrures. Un nouveau périple commença. Bruno suivait le mouvement d'un pas machinal. Il était infiniment las. Il se demandait s’il n’arriverait jamais près du Clown. Et puis l'homme fut devant lui, debout au milieu d'une grande pièce éclairée a giorno par une multitude de lustres et d'appliques. De taille moyenne, vêtu d'une tunique et d'un pantalon brun vif, presque rouge, il posait la main droite sur la tête d'un chien-loup de grande taille, assis à ses pieds. Il y avait un autre animal dans la pièce. Quand Bruno entra avec l'officier aux six barres, l'interprète et les gardes, une silhouette élancée s'enfuit en bondissant et disparut derrière un meuble, une sorte de buffet géant. Presque aussitôt, un nez pointu se montra, puis de longues oreilles et de petites pattes pendantes. Un kangourou! Un très jeune animal ou un spécimen nain.
— Vous regardez Vladimir, dit le Clown en souriant. C'est un gentil compagnon. Mais celui-ci...
Il tapota le crâne du chien-loup qui répondit par un grondement étouffé. L'homme s'était exprimé en bon anglais, facilement Bruno se sentait incapable de lui répondre avec la même aisance II n'était pas sûr de pouvoir aligner deux phrases dans aucune langue. Il regardait fixement le visage du Clown. D'abord, il douta de ses sens. Et quand il eut chassé le doute, l'intense surprise qu'il avait éprouvée en entrant dans la pièce se changea en terreur. L'autre souriait d'un air moqueur... ou cruel. Ou les deux! Bruno serra les dents. Il était comédien. Il connaissait mieux que la plupart des gens ses propres traits, son aspect physique, sa silhouette, son regard. L'homme en rouge qui se tenait au milieu de la pièce et l'examinait avec une froideur incisive était une parfaite copie de lui-même.
Il rectifia aussitôt: « Non, c'est moi qui suis la copie! » Godrap!
Le Seigneur de l'Histoire avait donc, pour échapper à ses ennemis et diriger de loin l'Empire du Peuple, installé sa résidence secrète dans ce monde perdu, hors de l'espace et du temps? Et puis.
CHAPITRE 16.
Bruno pensa: « Non, ça ne colle pas! » Une réflexion qu'il avait faite, à peine consciemment, en arrivant au palais lui revint à ce moment et emporta soudain sa conviction. « Clown = clone... » Dans ce cas, l'homme au complet rouge, au chien farouche et au kangourou timide était aussi un double de Godrap! Une copie conforme du Seigneur de l'Histoire... Les conspirateurs du groupe anti-Parti en avaient peut-être créé plusieurs dizaines qu'ils avaient éparpillées à travers le continuum! Etait-ce une hypothèse ou une certitude? Bruno hésitait encore. Nora Guellen lui avait dit: « Tu te souviendras de tout le moment venu... » Ou quelque chose de ce genre. Et maintenant, Bruno ne savait plus si le « complot des clones » était une intuition logique ou un souvenir surgi peu à peu de son inconscient
Mais peu importait. Car l'existence du Clown transformait l'hypothèse en quasi-certitude
Les deux hommes, mi-jumeaux, mi-rivaux, s'observaient avec un mélange d'attirance et d'horreur, d'amour et de haine II n'y avait pas de place pour deux Godrap dans l'univers. Il n'y avait pas de place dans ce monde, quel qu'il fût, pour un clown et un clone! — Comment t'appelles-tu? demanda le Clown ou clone. — Bruno Gorda. Je suis français.
— Luis Pargoz. J'étais argentin... P, a, r, g, o, z... Ne cherche pas. A une lettre près, le Z, c'est l'anagramme de Godrap. Et Gorda... Oui, c'est transparent. Comment expliques-tu cette similitude de noms? — J'ai une hypothèse.
— Moi aussi. D'où viens-tu?
— C'est un interrogatoire? Luis Pargoz haussa les épaules. — Pour le moment, c'est un simple échange de renseignements. Mais je te préviens: je ne peux pas t'accorder le droit d'asile sur mon territoire. Pour diverses raisons... Il y a trois solutions: je te chasse, je te livre à la police de Godrap ou je te tue. C'est à négocier. La seule monnaie d'échange dont tu disposes, c'est les renseignements que tu peux m'apporter. Selon leur valeur, je verrai ce que je décide pour toi. Mais je suis le maître ici... The sponger of the sponge... et je peux à chaque instant remplacer la conversation par un interrogatoire! Bruno se tenait parfaitement immobile, tendu, vigilant. — La police de Godrap est ici?
— Tu comprends vite. Oui, d'une certaine façon. Un agent de la police temporelle du Pouvoir s'est introduit dans l'Eponge. Il est mon prisonnier. Je pourrais passer un marché avec Godrap par son intermédiaire Bueno, Bruno! Tu parles espagnol? — Mal, convint Bruno.
— L'anglais me fatigue. Je te présente Carlos, mon interprète préféré. Il connaît une douzaine de langues. En comptant le terrien de base qu'on parle chez Godrap et quelques idiomes de parasites, éponges et pustules!
— Quelle que soit la langue, dit Bruno, un verre nous aiderait. N'est-ce pas ton avis, camarade Clown?
— Nous sommes tous des assoiffés, dit Pargoz. C'est génétique. Et puis ici, sur l'Eponge, on a besoin de s'imbiber plus qu'ailleurs! Il ne subsistait pas une seule zone d'ombre dans l'immense salle où le Clown recevait son double. Et peu d'angles morts pour les quatre moines-soldats qui surveillaient l'entrevue, fusil au poing... L'interprète Carlos et le colonel-général Mellaco, l'officier aux six barres d'argent, entouraient Bruno, et Luis Pargoz faisait face aux trois hommes. Tous étaient assis sur des sièges de bois, à dossier droit, assez inconfortables. Une servante nommée Sally, préposée aux boissons, se tenait derrière le maître des lieux, aussi immobile et figée que les statues du parc. Puis deux nouveaux visiteurs furent admis. D'abord un homme d'un certain âge, grand, fort, un peu gras, le visage buriné mais sans rudesse, la barbe et les cheveux entre le blond et le gris, l'air d'un vieux baroudeur fatigué et bon pour la retraite. Bruno le jugea plutôt sympathique... avant de savoir qui il était.
Nora entra ensuite, sous la surveillance d'une gardienne en uniforme vert foncé. La jeune femme eut une légère exclamation en apercevant Bruno. Elle esquissa un mouvement, comme pour se précipiter vers lui. La gardienne la retint d'un geste brutal, en la menaçant de son arme. Bruno ne fit aucun cas de l'incident. Il espéra que Pargoz ne s'apercevrait pas de son émotion. La partie serait difficile et il ne voulait pas paraître trop attaché à sa compagne
Les deux clones se jaugeaient. Leur identité génétique ne signifiait pas une ressemblance parfaite Ils en étaient conscients. Leurs expériences étaient différentes. A cause de la dispersion des clones dans le temps, l'Argentin était plus âgé que Bruno. Celui-ci avait eu la révélation de sa nature et de son destin quelques jours plus tôt seulement. Son adversaire régnait depuis des années sur son univers-poche
Luis Pargoz était beaucoup plus proche du Seigneur de l'Histoire que d'un jeune comédien inconnu, solitaire, angoissé. Ainsi, la partie semblait tout à fait inégale
Mais Bruno avait décidé de se battre, pour lui-même et surtout pour Nora. Et aussi peut-être parce que l'énergie de Godrap brûlait dans ses nerfs.
— Pourquoi ce surnom de Clown, Pargoz?
— Tu n'as pas deviné?
— Un jeu de mots avec « clone »? Mais il y a sûrement une autre raison.
— Oui. Ainsi, je m'interdis à jamais de me prendre au sérieux. — Tu t'interdis de devenir Vautre. Ou même une pâle copie? — Si tu veux
— Mais tu te fais appeler « Monseigneur »?
— Difficile de changer les mœurs d'un peuple en quelques mois. J'ai conduit une révolution sur l'Eponge. Mais nous venons tout juste de triompher Et le territoire n'est pas encore complètement libéré de ses anciens maîtres. . A mon tour de poser quelques questions. Tu me parais jeune. Je ne me trompe pas en supposant que ton histoire est plus courte que la mienne? Ce qui ne va pas faciliter l'échange. — Tu ne te trompes pas. Mon histoire est peut-être courte. Mais elle est instructive
— En quoi?
— Permets-moi de ménager mes valeurs-or, Luis. Je n'ai peut-être pas beaucoup de pièces, mais il y a des chances pour que ce soient celles qui manquent au puzzle que tu es en train de rassembler. — Quel puzzle? fit Pargoz étourdiment.
— Un point pour moi, dit Bruno.
Il avait faim. On l'avait réveillé en pleine nuit, alors qu'il venait de s'endormir après une équipée épuisante. Mais il se battait pour sa vie et celle de Nora. Le Clown avait peut-être conduit une révolution victorieuse, mais l'habitude de la toute-puissance commençait déjà à miner sourdement sa personnalité Luis Pargoz ne serait jamais Godrap. La partie serait peut-être moins inégale que Bruno l'avait craint
« Attention! Tu ne dois pas oublier que tu es son prisonnier U peut toujours décider à n'importe quel moment de te tuer ou de te livrer Ou de prendre Nora en otage »
Le match se poursuivait Bruno prenait de l'assurance Mais, en même temps, il devenait plus lucide et mesurait mieux l'extrême minceur de ses chances. Il avait aussi plus de difficulté à réfléchir avec les fusils des moines-soldats braqués sur lui. Nora avait fini par s'endormir. Il l'enviait.
Il pensait détenir quatre informations importantes, plus ou moins liées entre elles. Elles concernaient l'enclave des guerriers, la personnalité de Joseph Banks-Sandis, le leigh et le bouffon Edjedine Solak. Il avait l'intention d'en tirer d'une façon ou d'une autre une contre-valeur au moins égale. Avec cela, il pourrait peut-être sauver sa peau et sa liberté, avec celles de Nora en prime. Ou bien l'inverse. En tout cas, partir sans Nora ne l'intéressait pas. Il savait maintenant qu'il avait encore plus besoin de la jeune femme qu'elle de lui. Pas plus que Pargoz, il ne serait Godrap. Et c'était mieux ainsi.
Il considéra ses quatre atouts. Une pièce de son propre puzzle se mit en place. Il essaya de réprimer les battements de son cœur. Un espoir? Oui. Ce ne pouvait être un hasard que le bouffon l'eût conduit au clown. La piste était balisée!
Pargoz avait introduit dans le jeu son second prisonnier: le gros homme à tête de baroudeur. Herbert Lukas, agent de la police spéciale du Pouvoir... Bruno le considérait parfois avec étonnement: l'agent temporel n'avait pas le physique de l'emploi. Les minutes et les heures passaient. Les soldats et la servante chargée des boissons avaient été changés. Tout le monde buvait beaucoup de bière. Chaque fois qu'un prisonnier se rendait aux toilettes,
deux
soldats
l'accompagnaient.
Difficile
d'uriner
sereinement avec un fusil dans le dos en permanence... Lukas et Bruno échangeaient des regards presque complices. Pourtant le premier était pour le second un ennemi plus implacable que le Clown. Il avait même une chance d'être libéré et de repartir avec la proie qu'il chassait... ou son double.
Il vidait chope sur chope et son assurance grandissait sans arrêt. Il riait haut, rotait fort, se frappait la panse et plaisantait en trois ou quatre
langues.
Bruno
eut
d'abord
l'impression
que
ce
comportement avait pour but de le gêner et de faciliter ainsi la victoire de Pargoz. Mais peut-être était-ce tout simplement un moyen de lutter contre l'angoisse.
Il y avait encore une autre explication: Herbert Lukas voulait que le maître de l'Eponge le prenne pour un imbécile! Bruno jouait ses cartes en les émiettant, bribe par bribe. Mais son calcul était peut-être illusoire. Il était prisonnier de son adversaire. Celui-ci pouvait utiliser les informations échangées. Pas lui. Du moins tant qu'il n'était pas libre...
L'espoir d'une intervention du troisième joueur, bien qu'il eût relevé sa trace à plusieurs reprises, lui semblait maintenant fallacieux. « Admettons qu'il existe. Pourquoi m'aiderait-il, moi? » Luis Pargoz eut un rire indulgent.
— Tu ne sais rien, en réalité, Bruno Gorda. Tu essaies de bluffer mais ça ne sert pas à grand-chose Ma décision est prise à ton égard. Je t'accorde un quart d'heure pour me faire changer d'avis, mais je crois que tu n'as aucune chance Non, je ne vais pas te tuer. Tu me ressembles trop. Et tu n'es pas une menace pour moi, ni pour personne, d'ailleurs. Tu n'es pas Godrap et tu n'as pas envie de le devenir Moi non plus... Je me méfie quand même. Tu es jeune. Tu peux changer... en mal! De toute façon, il n'y a pas de place pour deux clones de Godrap dans un univers de poche. J'ai donc décidé de te remettre aux bons soins de notre ami commun, Herbert Lukas. Ce moine paillard qui ne sait que boire, rire et servir son Seigneur Godrap... Comment est-il arrivé ici? Il en est encore à se le demander. Mais il se débrouillera pour sortir et retrouver le courant de l'Histoire. Il te guidera.
« Je n'ignore pas qu'il a l'ordre absolu de tuer les clones. Tu penses bien qu'il a essayé avec moi. Je l'autorise à te tuer quand vous aurez quitté l'Eponge mais pas avant. Bien sûr, je t'autorise à te défendre. Si Lukas tente de se débarrasser de toi sur le territoire de l'Eponge, alors j'interviendrai. Il sera puni de mort et tu seras libre de t'en aller. Voilà, est-ce que ça va? »
Le Clown observa ses deux prisonniers d'un air narquois. Il avala une grosse gorgée de bière, releva la mèche qui tombait sur son front et croisa nonchalamment les mains sur son ventre. Le regard de Bruno rencontra celui de Lukas, dans lequel il ne vit aucune lueur de triomphe. Ni haine, ni mépris non plus... Curieux bonhomme, cet agent temporel.
Nora dormait. Ou peut-être faisait-elle semblant Mais elle n'était sans doute pas capable d'une pareille feinte. Et pourquoi feindre? Bruno fit face à Pargoz.
— Le quart d'heure de grâce est-il commencé? Le Clown prit tout son temps pour répondre, moqueusement: — Il l'est.
— Je pense que notre échange d'informations n'a pas été tout à fait équitable.
— Peut-être. Si l'on admet que tu as dit tout ce que tu savais d'important. Je le crois, d'ailleurs. Mais tu n'as peut-être pas été absolument loyal?
— Toi non plus?
— Que veux-tu savoir?
— Qu'est-ce que l'Eponge?
— Ton ignorance est sans limites. L'Eponge? C'est une excroissance de l'Histoire, un univers parasite comme il en existe des dizaines, des centaines ou plus. N'est-ce pas, Herbert Lukas. Des univers parallèles avortés... Il n'y a pas, semble-t-il, d'univers parallèles viables. Aucun parasite ne peut aboutir à une autre Histoire. Telle est la structure du continuum. Quant à la structure des parasites, elle est très diverse. Du moins autant qu'on sache. J'ai baptisé celui-ci
l'Eponge
parce
qu'il
s'imprègne
d'éléments
historiques
extrêmement disparates, les mêle, les absorbe et en fait sa substance. Je connais un univers de poche voué au culte de Marilyn Monroe, un qui accumule les phénomènes décrits par Charles Fort dans Le Livre des damnés; un autre où la ruée vers l'or se poursuit et se poursuivra sans doute jusqu'à la fin des temps... Et même un où des soldats romains essaient en vain de conquérir une Australie peuplée de Sioux et de Cheyennes!
« Cela ne nous avance pas beaucoup, hein? Et notre quart d'heure est sérieusement entamé? » Bruno hésitait II n'avait pas dit toute la vérité à
Pargoz et celui-ci, qui en était plus ou moins conscient, avait imaginé ce « quart d'heure de grâce » pour le forcer à parler. Bruno avait mentionné son séjour dans l'enclave des guerriers; mais il avait oublié de dire qu'avant de quitter contre son gré le monde historique, il se préparait à jouer un rôle dans un film portant ce titre. Il n'avait pas précisé non plus qu'il avait examiné le corps du bouffon Solak et que celui-ci était un androïde ou un cyborg. Ces détails et bien d'autres constituaient les pièces d'un puzzle qu'il croyait enfin avoir rassemblé. L'hypothèse qui apparaissait en filigrane était bouleversante. Terrifiante même... Et les détails s'ajustaient si bien qu'elle prenait les couleurs de l'évidence. Elle eût été, peut-être, de nature à modifier la décision de Pargoz, et celui-ci devait le pressentir.
Mais pour l'étayer, Bruno serait obligé de jouer toutes ses cartes, de livrer toutes ses pièces. Et rien ne prouvait que le maître de l'Eponge serait assez impressionné pour changer d'avis. Oui, il pourrait l'être, mais... Et s'il ne changeait pas, Bruno aurait donné pour rien une théorie qui était peut-être la clé de l'Histoire et de l'univers! — J'accepte ta décision, dit-il au Clown. Je suis prêt à suivre Lukas, pourvu que Nora vienne avec nous.
Pargoz regarda longuement la jeune femme endormie et sourit — Elle, je la garde
— Dans ce cas. Herbert Lukas intervint.
— Je souhaite l'emmener aussi, Monseigneur Je tuerai Gorda dès que nous aurons quitté ce monde Elle, je la conduirai à mes chefs pour qu'elle témoigne Le Clown haussa les épaules.
— Je te l'accorde. Je suis trop fatigué pour discuter encore une seconde. Cette fille est probablement à moitié folle et rien de tout cela n'a beaucoup d'importance... On va vous réunir dans la même cellule jusqu'à votre départ, tous les trois. Vous discuterez de votre voyage. Lukas, je te verrai plus tard, seul, pour négocier les autres aspects de cette affaire. Je te livre Gorda mais j'exige que Godrap et sa police me foutent maintenant la paix!
— Très bien. On en parlera, dit Lukas en se levant. Massif, puissant, sûr de lui, il paraissait le véritable maître des lieux.
Pargoz eut une grimace d'agacement. Il se tourna vers Bruno et dit: — Je t'offre une nouvelle chance, Gorda. Ce sera la dernière Tu as un jour et une nuit pour tuer ton camarade de cellule. Si tu réussis, tu seras libre Nous ne nous reverrons pas. L'éternité te garde! Nora rejoignit Bruno et se serra tendrement et peureusement contre lui. L'agent temporel se réfugia dans un autre coin de la cellule — Je regrette que nous soyons ennemis.
CHAPITRE 17.
Une journée et une nuit, avait dit le Clown. Elles furent longues. Nora surveillait Lukas avec une vigilante hostilité. Elle ne le perdait même pas de vue lorsqu'il se rendait dans le coin-tinette, abrité par un sac de jute, au fond de la cellule. Et quand elle était obligée de passer à son tour derrière le sac, elle s'arrangeait pour continuer son guet dérisoire. Une forte ampoule électrique brillait au plafond de la salle; il y avait aussi plusieurs appliques sur les murs. Une lucarne ouverte dans la porte et plus grande qu'un simple judas permettait à un gardien d'observer les prisonniers. En fait, la surveillance était assurée par deux ou trois hommes. Un regard méfiant se posait sans arrêt sur les occupants de la cellule. Le personnel de service n'effectuait pas la moindre opération sans être accompagné par au moins quatre moines-soldats armés jusqu'aux ongles.
« Pourquoi ce déploiement de forces? se demandait Bruno. Pour Lukas et pour moi? » Il avait l'impression que Pargoz redoutait surtout l'agent de Godrap. Peut-être espérait-il vraiment que les deux prisonniers allaient se battre et que Bruno tuerait Lukas. Mais qu'est-ce qui l'empêchait de se débarrasser de l'un ou de l'autre? Ou des deux? Sa conscience?
Bruno avait choisi une autre tactique. Il traitait Lukas avec amabilité, sans se montrer servile ni peureux. Pour désarmer sa méfiance, mais aussi parce que cet homme l'intriguait. Peut-être y avait-il une chance pour que l'agent de Godrap ne fût pas ce qu'il prétendait être. Faible sans doute mais non négligeable... Bruno attendait un signe ou un signal. Il n'ignorait pas qu'attendre une seconde de trop c'était se suicider. L'éternelle question tournait dans sa tête: « Que ferait Godrap à ma place pour survivre? » Il se débrouillerait pour avoir de la chance!
Lukas fut appelé par un officier, qu'entourait une escorte imposante de moines-soldats. Avant de sortir, l'agent temporel adressa à ses compagnons de cellule un salut bizarre: moqueur, amical, équivoque...
— On a à parler, le chef et moi!
Bruno s'interrogea désespérément. Etait-ce le signal? Il avait de bonnes raisons de penser que Joseph Banks-Sandis et le bouffon Solak étaient en réalité des envoyés du mystérieux troisième joueur. Ils l'avaient aidé et ils avaient d'une certaine façon jalonné la piste qui devait le conduire au joueur lui-même. Dieu sait où, Dieu sait quand. Herbert Lukas avait peut-être pour mission de prendre le relais. Sa présence sur l'Eponge s'expliquait mal; et les rapports qu'il entretenait avec Se Clown semblaient étranges. « Attention! pensa Bruno. Ne te leurre pas. Il y a une chance sur deux — au moins — pour que Lukas soit bien ce qu'il dit être: ton pire ennemi, un homme impitoyable, bien décidé à te tuer, parce que ce sont les ordres, dès que nous aurons quitté ce monde... » Pendant qu'ils étaient seuls, Nora se rapprocha de lui et se mit à lui serrer le bras d'un air suppliant
— Laisse-moi! Laisse-moi! dit-elle sur un ton monocorde. Sans doute fallait-il comprendre exactement le contraire de ce que les mots paraissaient signifier
— Oui, ma chérie, dit-il. Je m'occupe de toi!
Il se rendit compte qu'il lui parlait comme à un enfant. Il sourit, haussa les épaules et ajouta, un ton plus bas: — Tout va bien. On s'en sortira!
Les lèvres de la jeune femme se mirent à trembler, les coins de ses yeux se mouillèrent de larmes. Une goutte de sueur roula sur son front, se perdit dans ses sourcils. Bruno sentit la main qui le serrait se crisper fort • les ongles de Nora entraient dans sa chair II la prit aux épaules pour l'aider à se détendre. Mais elle se dégagea Elle ferma les yeux Elle déglutit en haletant et des larmes coulèrent sous ses paupières
Il comprit soudain qu'elle faisait un effort désespéré pour exprimer quelque chose Comment l'aider? Elle se détendit brusquement — J'ai confiance! souffla-t-elle
Puis elle s'abandonna et il crut qu'elle avait perdu conscience II la berça doucement dans ses bras. Elle venait de prononcer pour lui les mots d'amour les plus émouvants qu'il ait jamais entendus Maintenant, il ne pouvait plus perdre. Ils s'endormirent l'un contre l'autre, sans savoir si c'était le jour ou la nuit. — Bruno Gorda!
Une main puissante lui secouait l'épaule. Nora lança un cri perçant. C'était Herbert Lukas. Bruno s'efforça de réagir avec calme, de ne montrer aucune peur, aucune méfiance
— Oui?
— Les négociations avec le chef ont été dures. Mais enfin, ça y est. Toutes mes conditions ont été acceptées ou presque. J'ai donné ma parole de ne pas essayer de te tuer avant que nous ayons quitté l'Eponge. Je vous prends en charge tous les deux. Je t'avertis: à l'instant même où nous arriverons ailleurs, n'importe où, une seconde après être partis, je t'abattrai Tu n'as aucune chance! « Pourquoi cette insistance à me menacer? N'est-ce pas une façon de me faire comprendre autre chose?» Il choisit une tactique d'attente — Je ne crois pas que tu sois si méchant Pourquoi me tuer? Je ne te gêne pas, ni ton chef Nous sommes loin de Godrap et nous ne retrouverons peut-être jamais l'univers historique — Détrompe-toi, camarade Nous y serons bientôt Dans quelques heures peut-être Toi, tu mourras en débarquant C'est dommage, mais c'est la destinée Aucun des clones de Godrap ne survivra. Mais je veux te proposer un marché Non, je ne peux pas te laisser la vie sauve C'est exclu. Mais j'ai remarqué que tu était très attaché à ta compagne Tes sentiments t'honorent d'autant que cette pauvre fille m'a l'air plutôt handicapée. Hein? Si tu me promets de te tenir tranquille jusqu'au passage, moi je m'engage à assurer la sécurité de cette fille après! Bruno regarda Nora et soupira. — Mais je ne serai pas là pour voir si tu tiens parole. — Je ne suis pas un salaud!
— Pourquoi veux-tu que je ne me tienne pas tranquille? — Je te pose la question.
— Qu'est-ce que tu veux exactement?
— Que tu ne tentes pas de t'évader, que tu ne fasses rien pour me gêner... et tu sauves la vie de ta compagne!
— Mais tu m'interdis de rien tenter pour sauver la mienne, Lukas? Tu es un salaud!
L'agent temporel parut embarrassé et détourna la tête. — Je ne suis pas un salaud! Je te... Eh bien, je peux le prouver Mais je ne pense pas que tu sois un homme. . un homme comme les autres! Pour moi, tu es une sorte de robot... ou de monstre! Bruno éclata de rire.
— Je suis un homme, dit-il tranquillement. Je ne suis pas Godrap, mais je suis aussi humain que lui. Exactement aussi humain que lui. Et que toi... Et c'est parce que je suis un homme que j'accepte ton marché!
— Bien, bien, marmonna Lukas en s'éloignant Bruno s'interrogeait toujours sur la personnalité réelle de l'agent. Chaque heure qui passait rendait plus urgente la nécessité de trouver la bonne réponse « Je ne pense pas que tu sois un homme » Une telle absurdité n'était-elle pas un signe? Le prisonnier était indécis et bien loin de ressentir l'assurance qu'il affichait pour Nora.
Mais il se battrait, d'une façon ou d'une autre, cela était sûr? A sa place, Godrap se serait battu et il aurait gagné. Un officier à quatre barres d'argent vint annoncer que le départ aurait lieu à l'aube, c'est-à-dire dans six heures. Bruno résista un moment au sommeil. Il avait une peur instinctive de ne pas se réveiller. Lukas avait dit: « J'ai donné ma parole de ne pas essayer de te tuer avant que nous ayons quitté l'Eponge! » Mais il avait peur.
Finalement, il s'endormit dans les bras de Nora. Les prisonniers et leur escorte occupaient un wagon entier. Il y avait une section de moines-soldats équipée d'un impressionnant arsenal d'armes hétéroclites. Un officier à quatre barres d'argent, le commandant Likson, était à la tête du détachement. Il appartenait à la Sécurité ou quelque chose de ce genre. Proche collaborateur de Luis Pargoz, il prétendait avoir une grande expérience des voyages temporels et interuniversels. Une expérience que Lukas mettait sarcastiquement en doute. Bruno se demandait comment tirer parti de l'antagonisme entre les deux hommes.
Le train se dirigeait vers Koama, 1' « ultime gare ». Ultime? Au-delà, s'étendait la « Grande Barrière », comme dans tous les univers-bulles. Une faille profonde qui encerclait le monde de l'Eponge Koama était un haut lieu touristique, pour deux raisons au moins. La faille y était accessible pour les visiteurs. On pouvait circuler sur une vaste corniche, au-dessus de la Barrière En outre, il existait près de Koama un « passage », une « porte », régulièrement fréquentée dans les deux sens. Le passage servirait pour l'expulsion des prisonniers, puis il serait détruit
Détruit? Le commandant Likson expliqua complaisamment qu'une équipe du génie était déjà sur place. Elle utiliserait des explosifs classiques, plus quelques mines non conventionnelles dont l'officier ignorait l'origine. « Charges de colmatage en provenance de l'univers historique! » commenta Lukas avec mépris. Quoi qu'il en soit, Luis Pargoz et son état-major avaient décidé de couper les ponts — ou ce qui en tenait lieu — avec le reste de l'univers. Mais Lukas ricanait.
— Votre Eponge est bien nommée! En fait, c'est une vraie passoire. Et vous aurez beau faire, il restera toujours des centaines de trous par lesquels on pourra vous rendre visite quand on en aura envie! Le commandant Likson s'affola.
— Vous voulez dire que les promesses de laisser en paix notre grand dirigeant ne seront pas tenues par les vôtres? Lukas haussa les épaules.
— On verra, mon vieux. On verra.
Une fois de plus, Bruno s'interrogea sur l'étrange comportement de l'agent spécial. Pourquoi provoquer ainsi cet officier, qui était le patron jusqu'au passage et qui pouvait encore dans une certaine mesure changer le programme? Par exemple, en simulant un accident au cours duquel tous les prisonniers pourraient trouver la mort. . Cette attitude illogique n'était-elle pas une façon d'avertir Bruno
« Vu? Si j'étais réellement ce que je prétends être, je ne me conduirais pas ainsi. » Bruno fit une ultime tentative de rapprochement.
— Je vois bien que tu n'es pas un salaud, dit-il à Lukas. Je voudrais savoir pourquoi tu t'es engagé dans la police spéciale de Godrap. — Ce n'est pas la police spéciale de Godrap, répondit Lukas sur un ton nerveux C'est la police du Pouvoir du Peuple. Godrap est notre grand dirigeant et hum. . ce qui est bon pour lui est bon pour le Peuple. Et ce qui est dangereux pour sa sécurité est dangereux pour le Pouvoir du Peuple. Voilà... Je ne dis pas que tout est parfait dans notre Histoire. Mais j'ai beaucoup voyagé... Dans l'espace et le temps. J'ai vu des mondes féodaux. J'ai vu le servage, l'esclavage. J'ai été prisonnier sur une planète aux mains des Musulmans intégristes...
L'homme semblait heureux de cette diversion. Heureux aussi, peut-être, d'avoir une occasion de se justifier. Il était tout à coup très à l'aise, presque excité II prenait à témoin le commandant Likson, oubliant qu'il l'avait maltraité sans arrêt depuis le départ. Il serrait les poings. Son visage massif et un peu rougeaud exprimait une conviction sincère et intense.
— J'ai vu des sociétés au début de l'ère industrielle, avec des enfants qui travaillaient douze ou quatorze heures par jour. Et d'autres après la fin de l'ère industrielle, avec des systèmes automatiques partout et des chômeurs qui n'avaient plus qu'à se flinguer. Et des sociétés libérales avec un niveau de vie très élevé pour ceux qui tiennent le haut du pavé et des vieillards abandonnés qui meurent de froid et de faim. J'ai vu des sociétés de castes où un paria est un paria, même s'il a les capacités de Beethoven et d'Einstein réunis. J'ai vu l'anarchie et le désordre faire éclater une civilisation en quelques jours... et des enfants bouffer des rats morts dans les caniveaux parce que les structures de la société avaient craqué des malades mourir comme des mouches dans un hôpital sans électricité!
La sueur coulait à grosses gouttes sur son front II conclut. — Des expériences de ce genre, mes amis, j'en ai connu des dizaines ou des centaines. Et ma loyauté envers le Pouvoir est sortie renforcée de chacune de mes missions. Et chaque fois, j'ai pensé que je ne faisais pas assez pour le Pouvoir. Je me disais. « Il ne suffit pas d'être loyal, il faut aussi être efficace » Et c'est par souci d'efficacité que ma carrière a évolué jusqu'au point actuel! Il se dressa de toute sa taille, considéra d'un air de défi Bruno et le commandant Likson, assis près de lui
— Je ne regrette rien!
La sincérité de Lukas ne faisait aucun doute Mais elle ne prouvait rien. Il pouvait être à la fois un agent de Godrap et du troisième joueur Mais Bruno n'avait toujours aucune certitude sur son cas. Et maintenant, le train roulait vers l'ultime gare et le prisonnier devait parier Car c'était un pari Et il en retournait les termes dans sa tête pour la centième fois. « De deux choses l'une ou il est réellement décidé à me tuer pour la sécurité du Grand Dirigeant, et il le tentera au moment du passage Ou bien il fera volte-face pour m'aider, car il est en réalité un envoyé du troisième joueur » L'ultime gare apparut. Le train militaire ralentit interminablement Bruno chercha à croiser le regard de Lukas, mais celui-ci se déroba. Pourtant, l'heure était venue de se décider: c'était vraiment une question de vie ou de mort.
Une fois de plus: prendre la bonne décision sans avoir toutes les données. Mais a-t-on jamais toutes les données? Alors que les moines-soldats du détachement commençaient à quitter le wagon, une discussion s'engagea entre Lukas et le commandant Likson. L'agent temporel voulait récupérer tout de suite ses bagages et son matériel Son matériel? Il y avait surtout une balise que l'officier voulut bien sortir de son attaché-case et fit sauter dans sa paume. Lukas tendit la main. Le commandant Likson retira vivement la sienne
— Il est important pour moi de vérifier que cet appareil est en état de fonctionner! dit l'agent sur un ton angoissé — Non! dit le commandant Cette balise ne doit pas émettre tant que vous serez sur notre monde Nous avons eu beaucoup de chance que vous l'ayez perdue en arrivant et nous pouvons encore espérer que vos amis n'ont pas réussi à repérer l'Eponge
— Je ne l'ai pas perdue en arrivant! Elle m'a été volée par des paysans!
— Les paysans l'ont trouvée à proximité de votre point de chute et ils l'ont remise aux autorités, comme c'était leur devoir — Je peux m'assurer que la balise fonctionne sans émettre un signal. — Qu'est-ce qui me prouve que je peux vous faire confiance? — Mes accords avec votre chef!
Le commandant Likson prit un calepin dans son attaché-case, tout en surveillant la balise qu'il avait fixée par un crochet au revers de sa veste. Les moines-soldats s'étaient rapprochés de l'officier. Un brouillard dense, humide, irisé, stagnait dans l'atmosphère matinale. Crosses et talons de bottes claquaient bruyamment. De l'autre côté d'un mince cordon de sentinelles, quelques dizaines de curieux se pressaient pour apercevoir les prisonniers. Le commandant feuilleta un moment son calepin. Il parut trouver ce qu'il cherchait et il se mit à lire ses notes pour Lukas. Mais le proche grondement d'une locomotive à vapeur couvrit sa voix. Nora s'appuya contre Bruno et lui prit la main.
— Tout va bien, dit-il.
Elle acquiesça sans comprendre.
Lukas finit par renoncer à réclamer la balise que le commandant confia à la garde d'un soldat. Les prisonniers traversèrent les voies pour rejoindre les véhicules, camions et jeeps, alignés sur le quai. Armes et matériels semblaient de niveau approximatif 1940-1945, avec des îlots d'archaïsme et des pointes de modernisme outrancier. Des cavaliers en shorts noirs et chapeaux à large bord vinrent, entourer les véhicules dès que ceux-ci eurent quitté la gare. Ils ressemblaient trait pour trait aux hommes qui avaient capturé Bruno et Nora à leur arrivée et les avaient conduits au palais du Clown. Le détachement grossissait sans arrêt. Les cavaliers précédaient le véhicule de tête sur un plateau désertique, balayé par un vent fou. De rares cactus, droits et trapus, bordaient la piste. Celle-ci
s'interrompit
brusquement.
Chevaux
et
véhicules
s'engagèrent sur le sable. Quelques promeneurs se dirigeaient aussi vers la Barrière, à pied ou à cheval.
Nora tenait ses cheveux à deux mains. Le commandant Likson avait enlevé sa casquette à quatre barres d'argent et l'avait posée sur ses genoux. La jeep découverte qui emmenait les prisonniers possédait trois rangs de sièges. Lukas était assis à l'avant, près du conducteur.
Trois
soldats
se
tenaient
sur
la
banquette
intermédiaire. A l'arrière, le commandant avait pris place entre Nora et Bruno. Mais il y avait encore deux gardes debout à l'extrémité du véhicule, et les canons de leurs fusils frôlaient le dos des prisonniers.
Les rafales devenaient de plus en plus violentes. Des reflets pourpres traversaient l'immense rideau gris, battant, déployé au-dessus de l'horizon: la Grande Barrière. Bruno songea que son univers était — peut-être — de l'autre côté du rideau. Il se demanda avec une pointe de nostalgie s'il allait bientôt revoir son pays. Mais quel était son pays? Ou plutôt, quel était son temps? Celui de Godrap ou ce xxe siècle dans lequel il avait été déporté? Il secoua la tête et serra la main de Nora. Aucune importance. Ce qui comptait, c'était d'en sortir!
La jeep roulait au pas. Les camions s'étaient arrêtés, déversant leur cargaison de soldats en armes. A l'avant, les chevaux, effrayés par la Barrière, renâclaient, tournaient sur place, reculaient avec des hennissements plaintifs.
L'espace semblait obstrué par de vastes pans d'étoffe brillante, agités par le vent. Le soleil bouillait au milieu du ciel, mais l'haleine de la faille glaçait le plateau. Ce souffle qui montait de la terre aurait dû être tiède. Peut-être venait-il en réalité du vide... Mais si le vide s'étendait de l'autre côté de la faille, l'atmosphère de l'Eponge aurait dû être aspirée et le courant d'air aurait dû s'établir dans l'autre sens.
Lukas expliqua qu'il y avait une « inversion spatiale », entourant tous les parasites, avec une zone de vide et de froid dans ses replis, ou quelque chose de ce genre. La température de cette zone était proche du zéro absolu, ce qui provoquait les vortex ressentis sur le plateau.
— Pourquoi l'air de ce monde ne s'échappe-t-il pas? demanda Bruno. — La zone de vide créée par l'inversion spatiale est trop étroite. Du moins, c'est ce que disent les physiciens. En fait, elle n'a aucune épaisseur. C'est une fractale de dimension supérieure à 2 mais inférieure à trois. Nous ne pouvons pas nous la représenter exactement. Mais il existe une figure géométrique connue de tout temps qui en est la projection plane: c'est le bourrage des cercles d'Apollonius. On construit trois cercles tangents, puis un quatrième dans le vide, tangent aux trois.' Puis on bourre tous les vides, à l'infini. La surface restante ou espace lacunaire, a une dimension fractale de 1,307. On peut dire aussi que les univers-bulles ou univers-parasites sont agencés selon une structure en « phase smectique A ». Le phénomène de « barrière » et de « faille » ne se voit que dans les univers de poche. Lorsque les univers dépassent une certaine taille, les barrières disparaissent par pression et les failles deviennent ponctuelles. ..
— Il y a d'autres théories, dit le commandant Likson sur un ton évasif.
Les prisonniers et leur escorte se trouvaient maintenant à quelques dizaines de mètres de la faille. Un autre groupe militaire occupait déjà les lieux: un détachement du génie avec son matériel et ses mulets. Les chevaux refusaient de s'approcher de la barrière. Deux soldats marchaient devant le commandant, tête baissée, et lui faisaient un abri de leur corps. Les prisonniers suivaient. Un soldat fut renversé par une rafale. Le commandant, surpris par la violence du vent, se retint à l'épaule du deuxième. Les trois hommes furent jetés au sol en un tas confus. Lukas éclata de rire et se précipita pour aider le commandant. Du moins, c'est l'impression qu'eut Bruno, lui-même en détresse à quelques mètres de là. Mais l'agent spécial souhaitait évidemment récupérer sa précieuse balise, à la faveur de l'incident. Il eut à peine le temps de poser la main sur l'épaule du commandant. Celui-ci se redressa, le poing tendu. Entre ses doigts serrés, pointait le canon d'un minuscule pistolet doré. Lukas recula. Les plus fortes rafales semblaient incapables d'ébranler cette solide masse de muscles et de graisse. Puis le vent faiblit Les soldats se relevèrent et aidèrent leur chef — Attention! dit l'officier Pour ce geste, j'aurais pu vous tuer! Lukas haussa les épaules et répondit quelque chose, mais un nouveau coup de vent emporta les trois quarts de la phrase. Bruno et Nora s'étaient agenouillés dans le sable Ils se mirent debout péniblement. Des soldats les entourèrent La marche vers la Barrière reprit Un homme se tenait à quelques pas de la faille, juché sur un mulet dont les quatre sabots avaient l'air soudés au sol. Lukas était maintenant sous stricte surveillance, avec deux canons de fusil dans le dos en permanence.
Cette tentative de récupération de la balise avait été, de la part de l'agent temporel, un geste désespéré Pour Bruno, c'était un indice clair et presque décisif. Pourquoi Lukas voulait-il à tout prix reprendre sa balise? Pour s'assurer qu'elle fonctionnait? Absurde Pour s'en servir, bien sûr! Tout de suite! Ici même! Pour signaler aux forces d'intervention du Pouvoir la position exacte de l'univers-parasite nommé Eponge Car sur l'Eponge se trouvait un de ces clones qu'il fallait détruire! « Il ne peut pas se contenter de moi, pensa Bruno H veut aussi Pargoz. Il ne s'estime pas lié par ses promesses. La sécurité de son « Grand Dirigeant » prime pour lui toute autre considération. Et cela prouve bien qu'il est un agent de Godrap et rien de plus! »
Cette certitude n'apportait aucun réconfort à Bruno Elle valait mieux, cependant, que l'ignorance ou le doute. Il savait maintenant qu'il n'avait pas d'allié, mais un ennemi implacable « Tu vas te battre, Bruno Gorda, s'il n'est pas trop tard! » Il était prêt à se battre. Seulement, il n'avait pas la moindre idée sur la façon de s'y prendre pour sauver sa vie et celle de Nora. Pas la moindre idée? Une vague intuition avait traversé son esprit un instant plus tôt. Il l'avait aussitôt perdue. Impossible de la retrouver.
« Bon Dieu! Essaie de... Ta dernière chance! Concentre-toi à mort! Il y a peut-être un moyen... un moyen très simple? » — Bru... no! fit Nora en lui serrant la main.
— Tout va bien, répondit Bruno. On s'en sortira. « D'une façon ou d'une autre! » pensa-t-il.
CHAPITRE 18.
Ils avançaient contre le vent furieux, chargé de senteurs mêlées: sel, iode, métal, terre brûlée, cendre refroidie, herbe écrasée, déchets en putréfaction... et bien d'autres que Bruno fut incapable d'identifier. Comme si, au creux de la faille, cent espaces ou univers rassemblaient leur souffle.
Les prisonniers et leur escorte firent halte sous un abri rocheux, près duquel s'amorçaient la corniche et son toit en surplomb. Le commandant Likson s'éloigna pour vérifier l'état des préparatifs. L'endroit était bien protégé du vent, mais aussi hors de portée du soleil et plongé dans une pénombre glacée. Quelques soldats prirent leurs bidons et burent longuement, adossés à la paroi rocheuse. Lukas tendit la main. En vain. Il n'eut droit qu'à de brefs regards de mépris. « Excellent! » pensa Bruno qui avait décidé de jouer sur l'antipathie que les hommes de l'Eponge avaient pour l'agent de Godrap. Mais il lui fallait d'abord rassurer ce dernier... Sous l'abri, on pouvait respirer sans se brûler les poumons et s'entendre sans avoir besoin de hurler. Il fit semblant de reprendre une conversation interrompue longtemps avant. Et il s'offrit en prime le luxe d'interpeller l'agent Lukas par son prénom. — Herbert, tu avais commencé à nous parler des techniques de voyage temporel. Je ne voudrais pas mourir sans en savoir un peu plus là-dessus!
Lukas montra deux ou trois secondes d'indécision, la bouche ouverte, les sourcils froncés, le regard fixe. Bruno avait au moins réussi à le troubler. C'était sans doute un vieux baroudeur du temps, mais sa conscience le tourmentait: il travaillait pour le bien, contre le mal, et il ne voulait pas passer pour un salaud. Et puis le fait d'avoir en face de lui une copie exacte de son maître le gênait. Il flairait le piège sans pouvoir le situer. Il répondit sur un ton distrait:
— Eh bien, comme je te disais, nous utilisons deux types principaux de matériels. Les plus lourds que le temps qui sont des sous-marins ou des satellites et les plus légers que le temps qui sont des voiliers solaires ou des ballons. Ou une combinaison des deux pour certaines opérations... Il y a maintenant...
Le retour du commandant Likson interrompit l'explication. — Allons-y!
Lukas sourit à Bruno.
— Désolé, mon vieux!
Sur la corniche, le vent grondait de nouveau. Les hommes du génie qui se trouvaient sur place portaient des pelisses, des manteaux de cuir ou de fourrure.
— Pourquoi n'a-t-on pas prévu des vêtements chauds pour nous? cria Lukas. Surtout pour elle! ajouta-t-il en tendant les bras vers Nora qui frissonnait.
— Vous ne resterez pas longtemps ici! répondit le commandant sur un ton sec.
Bruno, ébloui, ferma les yeux. La corniche avançait au-dessus de la faille, c'est-à-dire au bord du néant. La Barrière apparaissait sous forme d'une falaise gris blanc, scintillante. Non, pas une falaise, car on distinguait une certaine profondeur dans sa masse. Et, au fond de la faille, à dix mètres au-dessous de la corniche, ou vingt, ou cent, on apercevait un moutonnement floconneux, indistinct. L'œil s'habituait assez vite à l'éclat estompé de la Barrière. Mais le regard, après s'être noyé un moment dans cette brume, éprouvait le besoin de se poser et de se reposer sur un corps net et solide... Bruno se retourna vers la paroi. Il n'y avait pas d'autre ressource. Lukas l'imita.
— A ton avis, qu'est-ce qu'il y a de l'autre côté de la Barrière? — Je n'en sais rien et je m'en fous! dit Bruno L'agent temporel prit un air compatissant et hurla dans le vent:
— Je comprends. A ta place, je n'aurais pas le courage de m'intéresser à un truc comme ça! Mais je vais te le dire quand même. De l'autre côté de la Barrière, c'est encore l'Eponge, mais aux antipodes! Tout simplement!
— Et au fond de la faille?
— Il y a tous les univers tangents!
Un grincement de poulie leur fit lever la tête. Les techniciens, installés sur le toit de roc en surplomb manœuvraient la nacelle de descente. C'était une simple caisse de bois, renforcée par des ferrures assez grossières et soutenue par de gros cordages. Deux conteneurs métalliques, marqués d'une tête de mort, descendaient en même temps. Les explosifs... La nacelle s'arrêta à hauteur de la corniche et les conteneurs glissèrent plus bas. « Dans une minute, j'attaque, pensa Bruno. Pourquoi une minute? Tout de suite! Dès que... » Une rafale humide le gifla, portant une forte odeur d'ozone.
— Un orage de Barrière! dit Lukas. Mauvais, ça! Le commandant Likson donna un ordre. Un sous-officier en veste de cuir ouvrit un portillon dans le garde-fou de la corniche et amarra la nacelle. Le commandant se pencha au-dessus du vide. — Le passage est là. Attention, les explosifs suivront de près la nacelle!
— Une minute? demanda Lukas d'une voix anxieuse. — On ne vous la donnera pas! répondit le commandant. « Est-ce qu'ils croient que je vais me laisser tuer comme un bœuf à l'abattoir? Est-ce qu'ils le croient? Tous les deux, l'agent et le commandant? » Mais Bruno ne se posait pas vraiment la question. « Qu'ils croient ce qu'ils voudront: ça n'a plus aucune importance!» Et il se mit à hurler de toutes ses forces pour couvrir le grondement des rafales de pluie.
— Alerte! La balise! Le signal!
La plupart des soldats du détachement ne semblaient pas connaître l'anglais. Mais le commandant Likson bondit — Quoi? La balise?
Il serrait son pistolet doré dans sa main droite; et, de la main gauche, il protégeait la balise accrochée à sa veste. C'était un objet rectangulaire, d'environ vingt-cinq centimètres de longueur, assez plat, gris taupe ou bleu très foncé, avec des bandes argentées. De loin, on eût dit un harmonica.
— Le signal! cria Bruno. II... ce type... Lukas... il a lancé le signal! Le commandant avait reculé vers la nacelle comme pour en interdire l'accès. D menaçait Lukas qui s'avançait en faisant de grands gestes et en criant de confuses dénégations. — Arrêtez! cria le commandant.
H décrocha la balise et se mit à l'examiner sans cesser de tenir les prisonniers sous la menace de son arme. Bruno avait passé un bras autour de la taille de Nora. Il ne voulait pas risquer de la perdre dans la bousculade qui allait suivre. Et si tout allait bien, ce serait un peu plus qu'une bousculade.
La pluie se mit à tomber plus fort. Suffoquant à moitié, Bruno cria encore.
— Donnez l'alerte, commandant! Vite! Lukas a déclenché le signal. Ses copains vont rappliquer!
Il essaya de se rapprocher à son tour de l'officier, en gardant le dos contre la paroi. Une baïonnette étincela à quelques centimètres de sa poitrine. Les soldats encadraient leur chef qu'ils avaient cru en danger.
— Commandant, la balise émet!
— Ce n'est pas vrai! cria Lukas.
Il n'était plus qu'à deux pas du commandant qui tenait la balise dans sa paume à demi ouverte « Est-ce qu'il va tenter le coup? » D'une façon ou d'une autre, tout se jouerait dans les dix secondes. Bruno, entraînant Nora, gagna de nouveau près d'un mètre. La confusion grandissait sur l'étroite corniche battue par la tempête. Les soldats hésitaient. Deux autres officiers accouraient.
— Attention! lança Bruno. La police temporelle arrive! La baïonnette l'arrêta. Mais Lukas poursuivit sa progression. — Rendez-moi mes armes, commandant. Je me fous de la balise! Likson le regarda avec surprise. Simultanément, l'agent de Godrap tenta sa chance et bondit vers l'officier. C'est ce que Bruno avait espéré. Mais si Lukas n'avait pas essayé de prendre la balise, il l'aurait fait. Malheureusement, il ne savait comment déclencher l'émission.
Lukas savait. Bruno avait pensé que la police temporelle de Godrap pourrait surgir à l'instant même où la balise émettrait son signal. C'était probablement une question de visée... Les anges noirs du temps sautèrent au-dessus de la faille une ou deux secondes plus tôt. Ce qui permit à Lukas de réussir son coup avant de mourir sous les balles du commandant Likson. La fantastique irruption de ces hommes en combinaison bleu sombre, soutenus par des harnais d'antigravité et volant au bord du néant, avait détourné l'attention du commandant et fait trembler sa main. La première balle partit avec un léger retard et atteignit Lukas au bras. L'agent tenait déjà la balise II manipulait les touches de l'appareil quand les balles suivantes lui trouèrent la tête et la poitrine. Il eut le temps, à une seconde près ou peut-être moins, d'alerter ses amis qui étaient déjà là, mais qui de toute évidence n'y auraient pas été s'il n'avait pas émis le signal!
Un autre groupe d'anges noirs — ou plutôt bleu foncé — se matérialisa aussitôt. Lukas n'était pas encore tout à fait tombé que la bataille commençait.
Bruno avait prévu qu'une extrême confusion lui permettrait peut-être de gagner le passage avec Nora. Mais il ne s'attendait pas à un tel déploiement de forces de la police temporelle. Le danger venait maintenant de ces hommes, bien plus que du commandant Likson et de ses moines-soldats. Quant à Lukas, il était mort! Et Bruno ressemblait trop au Seigneur Godrap pour ne pas constituer une cible prioritaire!
Il courut vers la nacelle, tête baissée pour cacher son visage. Dans cette position, il vit Herbert Lukas en train de s'abattre, la main serrée sur sa balise. L'homme était tourné vers lui et son regard vivait encore. Un regard intense dans lequel brilla un instant une lueur mystérieuse, moqueuse et presque amicale. Nul ne saurait jamais ce que l'agent temporel avait pensé avant de mourir. « Est-ce qu'il n'a pas choisi de me donner ma chance... pour ne pas être un salaud? » Bruno entraînait Nora vers le bord de la corniche, vers la nacelle qui était le salut. Puis la jeune femme le tira par la main de l'autre côté de la nacelle. Autour d'eux, des éclairs violets hachaient l'atmosphère et se perdaient dans les profondeurs de la barrière. — On... peut... sauter! dit Nora d'une voix haletante, rauque, hachée. Sauter? Dans le vide? Dans le néant du passage? La mêlée s'éparpillait entre ciel et terre. La pluie projetait ses lames gonflées de neige fondue et de givre mouillé. Un voile gris foncé venait s'appuyer contre la Barrière. Le regard ébloui quand il se dirigeait vers le bas chavirait en haut dans une obscurité crépusculaire. La pluie, le vent, la pénombre de l'orage enlevaient une part de leur efficacité aux tirs des nouveaux arrivants. Bruno et Nora avaient survécu, alors que la moitié des moines-soldats qui les entouraient étaient morts.
Mais les techniciens de l'Eponge avaient commencé à précipiter dans la faille les conteneurs à tête de mort. Il fallait arriver en bas avant les explosifs. Et les hommes qui contrôlaient le treuil, au-dessus de la corniche, ne laisseraient peut-être pas descendre la nacelle... Nora avait-elle retrouvé certains souvenirs de ces voyages passés? Au bon moment... C'était possible. Bruno décida de lui faire confiance. De toute façon, il n'avait pas le choix. Il l'aida à enjamber le garde-fou et plongea derrière elle. CHAPITRE 19.
Un phénomène inattendu freina la chute de Bruno. Inattendu? Il ne l'était peut-être pas pour Nora. La jeune femme flottait en riant au milieu du brouillard de la faille Les bras ouverts, sa longue jupe déployée, elle volait en apesanteur. Ou peut-être se laissait-elle porter par le courant du passage, sous une gravité extrêmement faible
Et Bruno se rendit compte avec une surprise intense qu'il occupait à peu près la même position et subissait le même effet Une douleur entre les épaules lui coupait le souffle II s'était contracté en sautant Quelques-uns de ses muscles restaient durs comme des blocs de pierre gelés. Et puis un réflexe avait figé la douleur dans son dos, là où il s'attendait à recevoir la balle ou le rayon qui le transpercerait. Il tordit le cou pour essayer d'apercevoir le champ de bataille qu'il avait quitté quelques secondes plus tôt. Mais Nora et lui s'étaient enfoncés complètement dans la brume cotonneuse et il ne vit rien d'autre que cette masse blanche, dense et tiède Il essaya de rejoindre Nora. En vain. Il n'était pas aussi habile qu'elle à nager dans cette espèce de purée de pois. Il tombait de nouveau II sentit l'odeur de pomme verte du temps. La température augmentait très vite Ses vêtements trempés fumaient. H eut peur un instant d'échouer dans une fournaise ou un geyser et d'être brûlé vif. Nora dérivait loin à droite Elle revint brusquement, poussée par un tourbillon d'air froid. Et les deux fugitifs, presque réunis, virent passer devant eux et au-dessous, un énorme iceberg lancé comme un projectile Deux ou trois cents mètres de haut, un kilomètre de long., impossible d'évaluer la largeur. Mais d'autres univers se mêlaient ou se rejoignaient dans la glace Un grand voilier naviguait à l'intérieur de l'iceberg. Au-dessous, un vol de pigeons tournoyait autour d'un clocher. Les pigeons prirent leur essor, passèrent à travers le voilier et disparurent. L'iceberg croisait maintenant une immense forêt. Un incendie s'alluma. Une foule inconnue grouilla, poings levés. Un troupeau d'éléphants déferla sur la glace
Bruno et Nora s'enfonçaient dans une sorte d'orage Ils avaient l'impression
de
recevoir
de
nombreuses
petites
décharges
électriques qui faisaient tressaillir leurs muscles et sauter leur cœur Ils traversaient des couches d'air tiède et des couches d'air glacé, et ces variations de température presque instantanées leur coupaient le souffle Leur peau se révulsait Des larmes coulaient de leurs yeux blessés.
Et soudain, sans que rien ne leur eût laissé prévoir la fin de leur chute, ils furent immergés en eau profonde, à deux ou trois mètres l'un de l'autre, nageant d'instinct Leurs regards se rencontrèrent Et chacun lut dans les yeux de l'autre un mélange de soulagement et de crainte.
Ils avaient échappé aux hommes de l'Eponge et à la police temporelle de Godrap. Ils étaient libres. Ils nageaient dans une mer calme et chaude... Mais aucune terre n'était visible. Et de dangereux débris flottaient autour d'eux. Un grondement dans le ciel leur fit lever les yeux. Un Zéro japonais de la deuxième guerre mondiale piquait vers une grosse épave, à quelques centaines de mètres. Presque aussitôt, il y eut le « tac-tac-tac » des mitrailleuses. Le pilote avait aperçu des survivants. Pourvu que... Une minute passa. Bruno et Nora s'étaient rapprochés et nageaient maintenant ensemble. L'appareil tournait autour de ce qui avait été sans nul doute le théâtre d'un important combat aéronaval nippo-américain... Cela ne se passait pas forcément sur la Terre historique entre 1942 et 1945. Les fugitifs avaient peut-être échoué sur un univers parasite où l'histoire locale singeait éternellement la guerre du Pacifique.
Et ce qu'ils redoutaient arriva. Ils virent le Mitsubishi plonger vers eux. Son tir soulevait deux lignes de geysers blancs dans la mer... Nora cria. Bruno lui fit signe et ils enfoncèrent la tête sous l'eau. C'était une bien mince protection, et Bruno connaissait les Japonais. Si le pilote les manquait, il reviendrait, il insisterait autant que ses réserves de carburant le lui permettraient. Bruno vit une balle flotter à portée de sa main. Flotter? Oui. L'objet, de la grosseur du pouce, arrivé en bout de course, commençait à couler en grésillant. Une balle de mitrailleuse? Instinctivement, il referma ses doigts sur ce surprenant trophée de guerre. Il se brûla les doigts mais refusa de lâcher prise.
Et brusquement, il coula. Il crut d'abord que le poids de la balle l'entraînait de façon inexplicable. Puis il vit Nora tomber en suffoquant. Il ouvrit la bouche... et respira une gorgée d'air chaud et sec.
Au même instant, ses pieds touchèrent le fond. La mer s'évanouit. Emporté par son élan, il glissa à genoux, puis s'allongea sur le sable. Nora était étendue à côté de lui, enroulée dans sa robe. Un soleil blanc-bleu brillait dans le ciel torride. L'espace se mit à bouger, emporta le soleil. La température se radoucit. Un doux soleil jaune se haussa sur l'horizon. Un paysage urbain de tours et de rues enchevêtrées s'implanta dans le désert, puis s'éloigna lentement. L'avion japonais apparut de nouveau dans le ciel. Mais il semblait voler de l'autre côté d'une vitre épaisse. Il devint lui-même transparent. Il dériva latéralement et traversa une montagne blanche qui l'engloutit.
Le désert se stabilisa. Les espaces adjacents qui défilaient en surimpression devinrent flous et lointains. Bruno et Nora se levèrent et se regardèrent en souriant.
— On s'en est sorti, finalement, dit Bruno. Nora s'approcha et l'embrassa timidement.
— Je n'y suis pour rien, dit-il.
Ce n'était pas exact et il en convint volontiers. Nora fit la moue. — J'ai joué sur le temps, dit-il. Mais j'ai l'intime conviction que le Seigneur de l'Histoire nous a aidés, hein? Nora secoua la tête. — Il y a eu une boucle de causalité, expliqua Bruno. Lukas n'avait rien tenté et je ne suis pas sûr qu'il ait eu l'intention de tenter quelque chose. De toute façon, c'était très difficile pour lui, surveillé comme il l'était. Mais le commandant Likson ne se méfiait pas de moi. Quand j'ai crié que la balise avait émis un signal, il m'a cru, au moins un moment. Il l'a prise dans ses mains pour l'examiner et il a oublié de surveiller Lukas pendant une seconde ou deux. Les soldats aussi ont relâché leur attention. Lukas a compris qu'il pourrait peut-être profiter des circonstances pour agir. Est-ce qu'il a pensé que je lui tendais un piège? Oui, sûrement. Il était trop expérimenté pour ne pas s'en apercevoir. Mais il est entré dans mon jeu. Le plus important pour lui, c'était de signaler la position spatio-temporelle de l'Eponge, où réside Luis Pargoz. Il n'était pas du tout certain que nous puissions nous échapper à la faveur d'un affrontement. Moi, je pensais qu'il y avait une chance parce que je comptais sur l'aide du troisième joueur... le vrai Seigneur de l'Histoire.
« A cet instant, la police temporelle avait été alertée... par le signal qui n'était pas encore émis. Les techniciens de Godrap ont eu la possibilité de viser un peu en arrière, ce que j'ignorais. Ils sont donc arrivés avec une ou deux secondes d'avance. Alors, Lukas ne pouvait plus ne pas tenter d'émettre le signal et, l'ayant tenté, il ne pouvait plus échouer. Tu me suis?
« Après, bon, on a eu de la chance... »
Bruno s'aperçut que Nora le regardait d'un œil vide. Il se sentit coupable.
— Je t'ennuie avec toutes ces considérations. Et je suppose que tu as soif? Moi aussi, mais...
La jeune femme se retourna et lança un cri aigu. Un objet de grande taille, de nature inconnue, se dirigeait vers eux, flottant à quelques mètres au-dessus du sol. Cela ressemblait à une coquille géante, brisée en haut, à une carcasse de dirigeable à demi déchirée. La noirceur de cette masse contrastait avec le décor ensoleillé, peint de couleurs éclatantes.
L'objet parut soudain repérer les fugitifs. Il s'immobilisa une seconde, comme pour les prendre en point de mire, puis l'avant s'abaissa et il fonça en rasant le sable.
— Attention! dit Bruno.
L'objet inconnu appartenait-il à cet univers? Etait-ce une lourde masse de métal, sustentée par un système d'antigravitation? Ou une simple image holographique? Difficile de s'en assurer. Bruno ne tenait pas à s'informer sur la chose en se faisant écraser ou déchiqueter.
Il y avait deux façons de l'éviter... ou du moins d'essayer. Courir devant ou se coucher sur le sable. Il choisit la deuxième méthode surtout parce qu'il se sentait trop las pour courir. Il fit signe à Nora de se jeter à terre. Ils s'aplatirent ensemble. L'engin ou la chose passa au-dessus d'eux et s'en alla. Pas pour longtemps. Une minute plus tard, ils la virent qui revenait lentement et les cherchait. La chasse recommença.
Une fois, deux fois, ils se plaquèrent au sol et l'engin les frôla. La troisième fois, il percuta un monticule derrière lequel ils s'étaient abrités et il les recouvrit de sable. Après chaque tentative, il s'en allait errer en zigzaguant sur le désert alentour Bruno remarqua bientôt qu'il évitait — parfois en décrivant un brusque crochet — une sorte de tertre, couronné d'une tache rougeâtre, qui se trouvait à trois ou quatre cents mètres dans la direction opposée au soleil. Là était peut-être le salut II entraîna sa compagne Cinq fois, l'objet inconnu les prit en chasse Cinq fois, ils lui échappèrent, de justesse, en se couchant sur le sable La dernière fois, il les frôla de si près que la robe de Nora fut déchirée de haut en bas. Le pilote ou la machine de guidage apprenait, quoique lentement, à serrer son gibier de plus près. Maintenant, le tertre était proche La tache rouge semblait être une tente, couleur brique, avec une croix blanc et bleu sur une face
— Il faut y arriver avant qu'il nous attaque de nouveau, dit Bruno Parce que cette fois, j'ai peur
Nora parut le comprendre Elle se débarrassa des loques qui l'habillaient et se mit à courir nue, les seins dressés, les coudes au corps. Bruno se lança à sa poursuite
Il la vit bondir devant lui, arriver au tertre A ce moment, il trébucha et tomba L'engin était de nouveau sur lui II s'aplatit en essayant de coller au sol et attendit Rien? Il tourna prudemment la tête L'objet inconnu s'était arrêté à quelques mètres de lui On eût dit un poisson monstrueux derrière la vitre d'un aquarium géant Puis il renonça à la chasse et s'éloigna Bruno attendit qu'il eût disparu et courut rejoindre sa compagne Nora se tenait debout près de la tente Aucun signe de vie ne se manifestait aux abords du mystérieux campement Mais il remarqua un détail qui avait peut-être son importance. Ce qu'il avait pris de loin pour une croix était en réalité un dessin en forme de « H » majuscule. Son cœur battit « Est-ce que ça serait le but de mon voyage? »
Nora souleva le morceau de toile qui fermait la tente et entra. Elle recula aussitôt avec un cri et buta contre Bruno qui la suivait. — Il y a un... cadavre! dit-elle.
Bruno pénétra à son tour sous l'abri. Dans la pénombre, il mit quelques secondes à reconnaître le corps étendu, blessé, avec un membre ouvert et une large surface de peau brûlée Son regard s'arrêta sur le visage où une plaque de chair grande comme la paume de la main se décollait. Un œil pendait, à demi arraché — Joseph Sandis-Banks!
Un androïde naturellement Autour du corps, une table métallique, une chaise pliante Sur la table et sur le sol, divers objets s'éparpillaient: un transistor, une lampe à alcool, une boîte d'allumettes, une bouteille, un verre, un couteau, une boîte à outils, une trousse médicale d'urgence Cela sentait la mise en scène C'était une mise en scène Le mort se dressa lentement et commença à remettre son œil en place Nora qui se tenait derrière Bruno gémit doucement Il lui serra la main et lui fit signe de se taire La chose qui avait été Joseph se tenait maintenant debout en face de lui
— Bonjour! Je suis un peu handicapé, mais je pense que tu m'as reconnu?
C'était la voix naturelle de Joseph Sandis-Banks. — Oui, je t'ai reconnu, dit Bruno. Mais pourquoi ce cinéma? — Cinéma?
L'androïde eut un rire sec.
— Nous autres, biomécaniques, sommes fragiles, mais réparables. Tu n'es pas trop surpris?
— Non, dit Bruno. J'ai vu le bouffon Solak dans l'état où tu es. Je me suis souvenu de ta fameuse manie... et j'ai pensé que tu pouvais être aussi un androïde.
— Tu as bien suivi la piste!
— Les pierres étaient grosses.
Une voix inconnue, très douce, très grave, parla soudain par la bouche de Joseph Sandis-Banks.
— Bonjour, Bruno Gorda. Heureux de te rencontrer.
— Bonjour, dit Bruno. Tu es le troisième joueur? — Oui. Tu peux m'appeler comme ça.
— Je peux t'appeler aussi Seigneur de l'Histoire? — Oui... Ce titre en vaut un autre. Et il y a un usurpateur qui l'a rendu célèbre.
— Homme, machine... ou autre chose?
— Oh! rien de tout cela. Fils de l'homme, si tu veux. Lointain descendant des biomécaniques, si tu veux. Mais c'est sans importance. Le temps est mon univers.
— La coïncidence de mon nom est le premier signe que tu m'as envoyé?
— Oui. Tu devais savoir qu'il y avait quelqu'un au-dessus de Godrap et de ses agents. Mais ce n'était que le premier jalon. Le hasard aurait pu faire cela. J'ai renforcé le signal en créant une nouvelle coïncidence entre le film dans lequel tu allais jouer et l'univers parasite dans lequel je t'ai poussé, lorsque tu as sauté sur la mine avec tes amis. Je suis le Faiseur de coïncidences. Telle est ma façon d'agir sur la réalité. Puis j'ai pu sauver Nora et l'envoyer te rejoindre.
— Que veux-tu faire de nous?
— Vous avez gagné votre liberté. Je peux vous aider à échapper définitivement à la police de Godrap... en vous donnant un univers-bulle que vous choisirez.
— Tu as besoin des clones?
— Peut-être. Dieu a besoin des hommes... Je ne suis pas Dieu! Cette expérience m'a intéressé. Surtout lorsque j'ai vu que les clones étaient très différents les uns des autres et que pas un ne ressemblait vraiment à Godrap. Je savais depuis longtemps que l'être humain ne se réduit pas à son programme génétique, mais c'était une preuve très excitante... J'ignore si les conspirateurs du Parti du Peuple vont venir à bout de leur seigneur par cette méthode et, d'une certaine façon, je m'en moque. Mais il m'a paru intéressant de pousser l'expérience dans un autre sens. J'ai offert à quelques-uns
de
tes
frères
la
possibilité
d'organiser
des
sociétés
embryonnaires dans les mondes parasites, de conduire des révolutions ou des contre-révolutions, de faire la guerre ou la paix, de créer des utopies ou des dictatures... Ils s'en tirent tous un peu mieux que le sujet moyen. Mais j'avoue que je mise beaucoup sur toi — Moi aussi? Et si je refuse?
— Refuser l'action, c'est aussi agir. Tu feras ce que tu voudras. Tu pourras être président ou roi mendiant, triumvir ou commissaire du peuple... ou bien jouer Shakespeare sur un parasite élisabéthain. Tu pourras devenir paysan ou dictateur, vivre ta vie ou choisir le pouvoir. Quoi que tu fasses, ça m'intéresse. Je vais simplement te montrer des gens qui auront besoin de ton aide. Je sais que tu ne pourras pas t'empêcher de les aider. Dieu sait où ça te mènera. — J'ai soif, dit Bruno.
Il prit la bouteille posée sur la table, remplit le verre qui se trouvait à côté, huma, but une gorgée.
— Du vin, camarade, dit le Seigneur de l'Histoire. Tu peux boire sans risque. Il doit y avoir de l'eau dans un jerrican par là. Je reconnais que je ne prête pas toujours attention à ces détails.
— Goûtons ce vin. On verra pour l'eau après Il tendit le verre à Nora et but après elle.
— A votre santé, dit Pandroïde.
— A la tienne, Seigneur. Je voudrais te poser une dernière question. Ainsi, tu laisses Godrap usurper ton titre et régner sans partage sur le monde?
Le Seigneur prit son temps pour répondre. Il avait probablement l'éternité devant lui.
— Godrap est peut-être un moindre mal. J'ai vu bien pire, en tout cas. Et puis si quelqu'un doit le chasser, c'est son Peuple, pas moi. Enfin.
Bruno but un deuxième verre de vin et attendit. — J'hésite à te dire toute la vérité, fit le Seigneur avec un long soupir de Pandroïde Joseph. Les autres clones ne la connaissent pas. Godrap s'en doute peut-être et encore... Eh bien, ce sera une faveur spéciale que je t'accorderai. Mais je crois aussi que je vais te porter un coup. L'univers de Godrap et le tien, si étendu qu'il soit dans l'espace et le temps, n'appartient pas au grand courant historique. C'est un parasite comme les autres: une pustule qui a voulu devenir aussi grosse que l'Histoire. Alors, ce qui s'y passe n'est pas très important!
FIN
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Michel Jeury