Le seigneur de l'histoire
mal. Ses souliers lui meurtrissaient les pieds...…
mal. Ses souliers lui meurtrissaient les pieds... Il avait quand même le sentiment de pouvoir tenir longtemps. Avant de quitter le lieu de l'accident, il s'était aperçu que sa montre s'était arrêtée. Elle indiquait 19 h 55. Il l'avait secouée: elle était repartie aussitôt. Mais elle devait retarder d'au moins une heure... H leva le poignet pour voir depuis combien de temps il marchait. Et il se tourna du côté de la lune.
Son angoisse se changea en terreur II faillit hurler Il n'avait jamais vu la lune ainsi: énorme et rouge, avec un bord d'une extrême netteté, souligné par un trait plus vif. Et ce ciel gris cendré, ces nuages sombres qui semblaient découpés dans la céramique ou le métal et collés sur le fond de l'espace. Non, il ne les avait jamais vus.
Ou bien il ne s'en souvenait pas! S'il était amnésique, il avait pu oublier des choses aussi familières que le ciel et la lune... et maintenant, ils lui paraissaient différents. S'il était amnésique ou bien fou!
A moins que le choc qu'il avait reçu ait modifié ses perceptions... Il reprit sa marche. Un peu plus loin, il s'arrêta de nouveau pour tenter de s'orienter sur les étoiles. Mais elles étaient peu nombreuses, pâles, aux trois quarts effacées par la lumière de la lune. Il ne put repérer l'étoile Polaire, ni même la grande Ourse. Haussant les épaules, il continua droit devant lui. Il marchait maintenant avec une certaine facilité, sur un terrain plat, assez sec, couvert d'herbe rase et parsemé de gros cailloux, qu'il distinguait plusieurs mètres à l'avance. Le bruit dans sa tête avait cessé. C'était un soulagement, mais le profond silence de la nuit l'angoissait presque autant. Il se disait: « Je finirai bien par trouver une route. Ce pays est peut-être sauvage. Mais si je marche, mettons
une
heure,
je
croiserai
fatalement
une
petite
départementale ou un chemin de terre. »
Le paysage évoquait davantage le centre de la Bretagne que le Nivernais. Bruno se dit qu'il n'aurait pas été tellement étonné de se trouver en Bretagne et non entre Clamecy et Nevers. Amnésique, il avait pu oublier toute une tranche de sa vie. Les derniers événements qu'il croyait avoir vécus se situaient peut-être plusieurs années en arrière. Alors, il avait tourné L'Enclave des guerriers depuis longtemps et peut-être un autre film après. Et peut-être beaucoup d'autres... Peut-être était-il aujourd'hui un comédien célèbre. A moins qu'il ne fût retombé dans l'anonymat après quelques échecs!
Il ne savait pas. Il avait oublié aussi cela. Et il se sentait coupable. Coupable
de
quoi?
D'avoir
oublié?
Ou
de
quelque
faute
mystérieuse... qu'il avait également oubliée? Qu'est-ce qui le rattachait encore à son passé? Ah! Sandis... Oui, le vieux pêcheur avait trouvé la mort dans l'accident, à Nevers ou en Bretagne, ou n'importe où. Voilà pourquoi lui, Bruno, se sentait coupable. Peut-être la voiture était-elle la sienne, en réalité. Et pour échapper à cette réalité infiniment déplaisante, il s'était réfugié dans l'amnésie et les faux souvenirs! Il pensa: « J'ai tué mon ami. » Mais il ne le croyait pas vraiment.
Non, cette explication ne lui semblait pas la bonne, ou du moins pas la seule. « Il y a autre chose qui té crève les yeux et que tu ne veux pas voir! » Il marchait
Il avait soif. « Comment se fait-il que les ruisseaux et les sources soient si rares dans ce pays?» Il se retourna pour regarder la lune. Elle lui parut inchangée. Sauf qu'un nuage, pareil à une pièce de puzzle, mordait lentement le disque roux. Malgré l'éclairage violent, les bords ne donnaient pas une impression de flou. Peut-être le phénomène était-il dû à la présence de la mer? A sa gauche, il aperçut quelques arbres bas, à tête ronde, vaguement alignés. On eût dit un verger. Il se dirigea de ce côté. Les arbres étaient des pommiers, couverts de petites pommes rouges. « C'est donc l'automne, pensa-t-il. Mes souvenirs datant du printemps sont faux ou anciens... » Mais il n'était plus très sûr de son hypothèse.
Il se mit à cueillir des fruits, en goûta deux ou trois, en mangea un, remplit ses poches avec les autres. Il se rappela les brûlures d'estomac provoquées par les oranges qu'il avait mangées en compagnie de Joseph Banks... non, Sandis le pêcheur... Il s'immobilisa, les dents plantées dans une pomme. C'était un souvenir impossible. Un faux souvenir, une machination de l'inconscient.
Il se remit à mâcher. Sa certitude d'être amnésique faiblissait. Mais une voix lointaine murmurait dans sa tête « Accroche-toi à cette hypothèse. Si tu la laisses tomber tu vas devenir dingue pour de bon! »
Il s'en alla en répétant: « Oui, oui, c'est ça, je suis amnésique! » Peut-être était-ce vrai, après tout? Il avait sans aucun doute oublié comment il était venu dans ce pays, qui ne ressemblait décidément à aucune région de France ou d'Europe occidentale, sous ce ciel qui ne ressemblait même pas au ciel de la Terre
Il marcha encore un long moment; puis il entendit un gloussement de source. La lune était cachée et il lui fallut plusieurs minutes pour découvrir l'eau qui chantait presque à ses pieds. Il s'agenouilla et but jusqu'à en perdre le souffle. En se lavant, il vit briller un objet dans le courant, sous quelques millimètres d'eau. Il le ramassa. C'était seulement une boîte de métal plate et vide Un médicament, peut-être De toute façon, il n'était pas dans le désert Le nom du produit, imprimé en gros caractères sur le couvercle, retint un instant son attention. Captain's Pills... Les pilules du capitaine? Bon, ça ne prouvait pas qu'il fût dans un territoire de langue anglaise N'importe quel touriste peut perdre une boîte de pastilles en se désaltérant à une source.
D jeta la boîte et repartit. Captain's Pills, ce nom le fit rire soudain, il ne savait pourquoi. Puis il se rappela que son ami Sandis était mort et il n'eut plus envie de rire.
Une demi-heure plus tard, il marchait toujours, et il pensa: « Ces sacrées pilules ont peut-être des vertus magiques, comme les épinards de Popeye J'en aurais bien besoin! » Puis cette réflexion lui parut tellement idiote qu'il en eut les larmes aux yeux. Une brusque dénivellation le fit trébucher et il sauta à pieds joints sur une route qu'il n'avait pas vue. Emporté par l'élan et poussé par un formidable soulagement, il courut comme un fou sur la chaussée dure, sombre et luisante. Une route goudronnée ou revêtue d'une sorte de macadam. . Enfin, la civilisation! Il ne manquait plus qu'une borne, un panneau, une flèche ou n'importe quoi de ce genre. Ou mieux, une voiture, un camion, un véhicule qu'il essaierait d'arrêter et qui l'emporterait vers une ville
Il s'arrêta, essoufflé et croqua une pomme. Compte tenu des diverses pauses qu'il s'était accordées, il avait dû marcher plus d'une heure. Il devait donc se trouver très loin du lieu de l'accident et peut-être même très loin de la route qu'il suivait au moment de l'accident. « Qu'est-ce que je vais raconter aux flics?» Le sentiment lui vint qu'il n'était pas prêt de rencontrer des gendarmes ou des policiers, bien qu'il eût atteint une route magnifique, large, droite et bien entretenue. Une route superbe mais déserte... « Mettons qu'il soit dix heures du soir Mettons qu'il soit minuit! Une route comme ça devrait être fréquentée par des poids lourds. Il devrait passer au moins un véhicule tous les quarts d'heure... » C'était un calcul absurde, mais qui traduisait bien son étonnement et son anxiété. Toutes les directions étaient également bonnes ou mauvaises: il tourna le dos à la lune qui l'impressionnait de façon désagréable. Et il marcha.
Ses muscles étaient de plus en plus douloureux. Il se rendit compte qu'il somnolait en se traînant le long de l'accotement. Le clair de lune lui paraissait de plus en plus vif. Jamais pourtant, il n'avait vu une nuit baignée ainsi par une lueur sanglante, aussi intense que celle du soleil à son coucher. Il avait l'impression qu'elle pesait sur ses épaules et il avançait un peu voûté, les jambes raides, en boitillant à petits pas. Encore un peu plus loin... encore un mètre, deux, dix...
De temps en temps, il levait la tête pour essayer d'apercevoir un panneau ou une habitation, une lumière, un signe de vie. La route traversait le plateau, toujours droite, large et lisse. Mais de chaque côté, la steppe se changeait en savane. Les buissons devenaient plus épais; l'herbe haute s'inclinait sous le vent changeant; de gros bouquets d'arbres apparaissaient de loin en loin. Bientôt, la chaussée s'engagea le long d'une forêt, et Bruno observa les arbres. On eût dit des bouleaux Mais quelque chose manquait dans ce paysage. Quoi? La réponse lui vint tout à coup: les fils... Les fils et les poteaux des lignes électriques ou téléphoniques. Depuis plus d'une heure qu'il marchait sur le plateau, il n'avait pas vu une seule ligne. « Où suis-je donc? En Patagonie ou dans le Grand Nord? » Il s'assit sur un talus pour souffler, manger une pomme et réfléchir. Il connaissait maintenant l'origine de ce sentiment de culpabilité qu'il portait en lui comme un caillot charrié par son sang. Il était coupable parce qu'il refusait la réalité. Et s'il n'acceptait pas cette réalité, effrayante et exaltante, le caillot l'étoufferait et il mourrait. Pour avoir une chance de survivre, il devait regarder la situation en face, froidement. Il avait peut-être une chance de devenir fou de terreur. Mais il avait aussi une chance de s'en sortir, en faisant front, en se battant. « Bruno Gorda! Tu sais bien que tu as inventé cette histoire d'amnésie parce que tu as peur de la vérité. Un pas de plus, dans une heure ou dans un jour, c'était l'amnésie pour de bon. Tu as une minute pour te décider! »
Il se leva et regarda le ciel. D ne pouvait plus douter: c'était un ciel étranger. « Ou tu acceptes ça, ou te le refuses. Il n'y a pas de moyen terme... »
Il était seul. Personne ne l'aiderait. Il tourna la tête, posa un moment les yeux sur l'horizon métallique « Au fond, la question est celle-ci: est-ce que tu te sens assez fort pour affronter cette destinée? »
Il sortit de sa poche une petite pomme rouge et il l'examina dans le clair de lune. Peut-être, comme celle de Newton, contenait-elle la réponse à une certaine question. Quelle question? Celle-ci par exemple « Suis-je encore sur la Terre? » Il regarda la pomme. Elle ressemblait beaucoup à un fruit terrestre, mais cela ne prouvait rien.
Ce paysage n'appartenait-il pas à la Terre d'un avenir lointain? Comme le village mystérieux près duquel Bruno avait d'abord été projeté avec ses compagnons? Il admettait maintenant qu'il n'avait pas rêvé cet épisode.
Une minute? Ou deux, ou trois... Mais peu importait. Il savait qu'il avait pris sa décision: il acceptait la réalité.
De plus, il croyait avoir compris le rôle qu'on lui faisait jouer. On, c'est-à-dire les ennemis de Godrap, le Premier secrétaire du Pouvoir, l'homme qui se disait « Seigneur de l'Histoire ». D'une façon ou d'une autre, il devrait prendre la place du dictateur Sans doute lui ressemblait-il assez pour qu'une substitution fût possible. D'ailleurs, il était comédien. Les organisateurs du complot l'avaient choisi comme doublure de Godrap. Lui et peut-être d'autres! Il réfléchit Certaines confidences de Nora donnaient à penser qu'en effet, il n'était pas seul. Comment expliquer cela? Comment pouvait-il exister plusieurs sosies du Seigneur de l'Histoire?
La réponse paraissait évidente, et déchirante. Les clones! Les ennemis de Godrap s'étaient procuré d'une façon ou d'une autre quelques-unes de ses cellules. Un morceau de peau ou n'importe quoi. A partir des cellules, ils avaient créé une série de doubles parfaits du dictateur Pour mieux les soustraire aux recherches des agents du Pouvoir, ils les avaient disséminés dans le passé Les clones avaient été élevés par des parents adoptifs sous la surveillance de certains membres du complot Joseph Banks, Nora Guellen et sans doute beaucoup d'autres.
Le projet des conspirateurs était sans nul doute d'éliminer le Seigneur de l'Histoire et de le remplacer par un ou plusieurs des doubles qu'ils contrôlaient. Les clones avaient été préparés, mais les agents du Pouvoir avaient retrouvé leur trace dans le temps et les organisateurs du complot avaient dû passer à l'action plus tôt qu'ils ne le prévoyaient. Plus tôt et quand même trop tard. Trop tard, plus tôt, avant, après... Ces mots avaient-ils un sens alors qu'on pouvait voyager dans le temps, intervenir dans le passé et peut-être changer l'histoire?
« Ils ont fait de moi un comédien pour que je sois prêt à jouer le rôle de Godrap. Mais je n'avais aucun don particulier pour ce métier. Je n'en ai pas davantage maintenant. Seulement je suis Godrap! » Il médita quelques secondes sur ce fait. Il aurait dû être bouleversé. Il n'éprouvait aucune émotion spéciale. « Suis-je Godrap? » Même si son hypothèse était juste, il n'avait pas la mémoire de Godrap ni son expérience. Il avait eu sans doute les mêmes potentialités, mais il les avait certainement perdues en grande partie, au fil des ans, dans le cours d'une vie d'exil et d'inaction. A son âge, le véritable Godrap avait connu une tout autre destinée et vécu une tout autre existence...
Il serra les dents. Il n'était pas Godrap et il ne voulait pas le devenir. Mais il sentait une force non identifiée naître en lui, se libérer et bouillonner dans son sang, dans ses nerfs, dans sa tête Un simple écho, un faible écho de la fantastique puissance qui avait fait de Godrap le maître d'un empire stellaire... Mais, bien sûr, la puissance n'avait pas suffi. Pour être le Seigneur de l'Histoire, il fallait mépriser les hommes, tenir leur vie pour négligeable, être prêt à écraser tous les obstacles, fussent-ils de chair et de sang et nombreux à millions.
Et Bruno Gorda, assis sur l'herbe humide, le menton dans ses mains, s'interrogeait avec un serrement de cœur: « Est-ce que j'ai aussi ça en moi? »
Mais une énergie exceptionnelle, une profonde intelligence, le mépris des hommes, l'absence totale de scrupules ne suffisent sans doute pas pour devenir le Seigneur de l'Histoire. Que faut-il encore? La chance? L'aptitude ou le don de prendre toujours la bonne décision au bon moment. D'instinct ou non... Est-ce une aptitude génétique?
« Si elle est génétique, pensa Bruno, je la possède aussi, au moins en partie. Alors, je peux m'en tirer. Je dois m'en tirer. Si je ne l'ai pas, je suis foutu d'avance. Et je n'ai donc rien à perdre, puisque ma vie ne vaut pas un clou. Je peux me comporter comme si je l'avais! » Cela signifiait qu'il devait suivre son instinct sans hésiter. S'il n'avait pas une prescience littéralement diabolique, ou une chance fabuleuse, ou les deux réunis, la raison et la réflexion ne le sauveraient pas. Rien ne le sauverait. Il était déjà mort et ça ne valait pas la peine de s'accrocher à un sursis infime! Il se remit en marche à grands pas. Il n'avait plus peur. Eh bien, oui, il était un peu Godrap.
A ce moment, il fut frappé par la similitude des deux noms. A une lettre près, « Gorda » était l'anagramme de « Godrap ». Simple coïncidence ou volonté délibérée des organisateurs du complot? Non, ça ne pouvait pas être une coïncidence. Quant aux dirigeants du Parti du Peuple qui conspiraient contre le Premier secrétaire du Pouvoir, avaient-ils les moyens de manipuler à ce point les événements et les hommes?
Bruno — parce qu'il était un peu Godrap — pressentit alors l'existence d'un joueur inconnu, qui intervenait par-dessus les conspirateurs, par-dessus Godrap. Mais il était trop tôt pour tirer les conséquences de cette intuition.
Il n'y pensa plus.
Il marcha.
CHAPITRE 9.
Un bruit infernal éclata devant lui. Infernal? Non, un bruit ordinaire amplifié démesurément par le silence qui faisait comme un creux palpitant dans la nuit.
Il grossit encore un moment, mais dès que Bruno l'eut reconnu il devint presque normal. Le jeune comédien avait bien cru qu'il n'entendrait plus jamais cela: le sublime fracas d'un véhicule à moteur qui roulait en approchant.
Une voiture? Un camion plutôt. Bruno aperçut soudain la lueur des phares par-dessus les arbustes qui bordaient la route à droite. L'ancien Bruno Gorda, qui était mort entre la route de Ne vers et les chemins incertains de l'avenir mais qui survivait encore par brèves bouffées, pensa naïvement: « Je suis sauvé! » Celui qui venait de naître à l'instant sous la lune rouge eut un ricanement intérieur. « Tout commence, mon vieux. Le moment est venu. Ta peau ne vaut pas cher. Mais tu dois jouer ta chance tout de suite! »
Le moment était venu de prendre la bonne décision. S'il se trompait, il serait peut-être mort dans quelques minutes ou dans quelques heures. L'instinct le tirait à hue et à dia. Il avait envie de plonger dans le bois pour se cacher au passage du camion. Mais une autre impulsion lui commandait d'avancer à la rencontre du véhicule, les bras levés et le sourire aux lèvres. Godrap aurait su ce qu'il fallait faire, comme toujours: c'est pourquoi il était devenu le maître de l'Empire terrien.
Haussant les épaules, il se planta au milieu de la route, prêt à bondir sur le côté si le camion ne s'arrêtait pas. Il chercha dans sa poche le petit leigh que Joseph le pêcheur lui avait donné. Il trouva l'arme sous les pommes qu'il jeta. Il se débarrassa de tous les fruits qu'il lui restait.
Il attendit. Le camion apparut, faiblement éclairé. Il ne roulait pas très vite. C'était un modèle plutôt ancien. (Ancien? Que signifie ce mot quand on voyage dans l'histoire?)
Bruno se sentait très calme. Il s'étonnait de son détachement. Il détourna les yeux des phares. Il eut l'impression que le camion était découvert et que des hommes se trouvaient sur la plate-forme. Le temps semblait s'écouler avec une lenteur extrême. Une voix puissante l'interpella soudain.
— Who goes there?
Il ne comprit pas tout de suite qu'on lui demandait: « Qui va là? » ou quelque chose de ce genre. En anglais... Il avait tourné à Londres, l'année dernière, pendant un mois, et il s'était remis à pratiquer la langue de Wells... Il répondit sans trop chercher ses mots qu'il venait d'avoir un accident
— Are you an english volunteer?
Un volontaire anglais?
— No, I am a french actor...
Les deux hommes qui se tenaient dans la cabine du camion échangèrent un regard. « Actor? » Bruno vit qu'il avait affaire à des militaires. Les soldats entassés sur la plate-forme portaient des casques qui brillaient sous le clair de lune. Le conducteur et l'officier assis à côté de lui avaient des casquettes plates. — Si vous n'êtes pas volontaire, qu'est-ce que vous foutez ici? — Je suis fatigué et légèrement blessé... Je cherche... euh, une ville avec un endroit pour me reposer, un hôtel, n'importe quoi... L'officier ricana.
— Monte dans le camion. On va justement au Territoire. Il y a tout ce qu'il faut pour le repos des volontaires!
Bruno hésita deux ou trois secondes. Il savait qu'il venait de se faire piéger. Peut-être avait-il le temps de bondir vers les bois et de s'enfoncer sous le couvert. Mais il voyait briller l'acier des fusils à deux ou trois mètres de lui. Il pouvait mourir d'une balle dans le dos d'ici à cinq secondes.
— Je monte, dit-il.
Il marcha vers l'arrière du camion. Des mains se tendirent pour l'aider à se hisser sur la plate-forme Une dizaine de soldats casqués étaient assis sur les bords, le fusil contre les genoux, entourant un nombre à peu près égal de jeunes hommes aux vêtements disparates: apparemment des recrues ou des volontaires qui n'avaient pas encore endossé l'uniforme.
Le conducteur poussa son moteur. Le camion repartit avec un halètement puissant. Mais il ne semblait pas capable de rouler à plus de cinquante kilomètres à l'heure. « Du matériel des années trente ou quarante », pensa Bruno. Il n'avait donc pas été projeté dans l'avenir mais bien à l'époque de la seconde guerre mondiale ou peu avant. A moins que... Et cette lune étrange? Il regarda le ciel. A moins qu'il se trouvât dans le futur mais sur un autre monde! Un soldat alluma une cigarette. Une recrue voulut l'imiter. Un grognement arrêta son geste. Une manche galonnée se leva. Le gradé fit tomber la cigarette des lèvres du garçon avec le canon d'un pistolet. Il y eut quelques rires et un échange de réflexions brèves que Bruno comprit mal. Ces hommes parlaient anglais avec un accent lourd, pâteux. Gallois ou australien ou... H s'était assis au milieu des volontaires. Contrairement à ce qu'il avait cru d'abord, ces hommes n'étaient pas tous jeunes. Certains paraissaient dix-huit ans, mais d'autres avaient peut-être le double ou le triple de cet âge Un grand gaillard à cheveux gris se poussa pour faire une place au nouveau venu. En même temps, il se pencha et sourit. Bruno se sentit accepté Mais pour quel destin? English volunteer?
— Où sommes-nous exactement? demanda-t-il. La question suscita un rire, puis un autre et un autre Et un instant après, tous les passagers du camion s'esclaffaient. Ce n'était pas une réponse. Et, d'une certaine façon, c'en était une Mais comment l'interpréter? Bruno mit une main dans la poche de son blouson, caressa machinalement la crosse du minuscule leigh. Un objet qui se révélerait peut-être très utile. « Si j'étais sûr de savoir m'en servir... » Il s'aperçut qu'une pomme restait coincée entre la ceinture de son blouson et celle de son pantalon. Il la repêcha et se mit à la croquer, un peu par défi, un peu pour calmer sa nervosité qui reprenait le dessus après quelques minutes d'un calme exemplaire. Le geste ne souleva ni réprobation, ni curiosité. Le volontaire aux cheveux gris regarda Bruno un peu plus longuement; mais il ne dit rien. Le camion roulait maintenant en direction de la lune. « Approximativement vers le sud-est », pensa Bruno. Mais cette précision, d'ailleurs hypothétique, ne lui apportait rien. Il ne savait pas ce qui l'attendait au sud-est. Ni au nord-ouest, ni nulle part dans ce monde ou en ce temps.
L'homme aux cheveux gris se pencha de nouveau vers lui.
— D'où viens-tu, toi?
Il s'était exprimé lentement et nettement. Bruno chercha une explication pas trop compromettante. Un flagrant délit de mensonge risquait de le conduire au poteau d'exécution pour espionnage ou un délit de ce genre, puisque le pays semblait en guerre.
Il esquissa un geste vague.
— J'ai eu un accident de voiture et j'ai marché. — Tu veux dire que tu as reçu un choc et que tu as oublié où tu étais? Bruno haussa les épaules.
— Tu es amnésique?
— Simplement un peu sonné.
— Silence! dit le gradé. Une autre voix ajouta: — Vous vous raconterez votre vie à la caserne! — On arrive, dit quelqu'un.
Bruno se souleva pour regarder au-dessus des casques alignés de chaque côté de la plate-forme. Le camion longeait maintenant une clôture grillagée et barbelée, soutenue par des poteaux de ciment qui défilaient en rangs serrés. Dans un virage, la lueur des phares accrocha un panneau rouge et noir: un zigzag surmonté d'une tête de mort. Le symbole du danger électrique... Bruno reprit sa place et se tassa au milieu de ses compagnons.
Le véhicule allait sans doute pénétrer dans cette enceinte. Etait-ce le « territoire » que l'officier avait mentionné un moment plus tôt? Il eut bientôt la réponse à cette question. Et c'était une réponse stupéfiante... Le camion venait de s'arrêter devant un poste d'accès, au fond d'un goulet. A cinq ou six mètres au-dessus du capot, un panneau bien plus grand que le premier se dressait contre le ciel. Et sur ce rectangle métallique de deux ou trois mètres carrés, on pouvait lire en lettres géantes et lumineuses ces quelques mots: « WAR-RIOR'S TERRITORY-GEBIET DER KRIEGER »... Le « territoire des guerriers »... Le territoire ou l'enclave? La coïncidence avec le titre du film de Thibaut Ulrich défiait toute probabilité. Les organisateurs du complot n'avaient sûrement pas les moyens d'opérer cette incroyable manipulation de la réalité. Pourquoi l'auraient-ils fait, d'ailleurs? Ils avaient besoin de toutes leurs ressources pour abattre le dictateur. La police de Godrap? Pourquoi se serait-elle amusée à une manœuvre aussi compliquée? Non. Cette impossible coïncidence était le signe et le signal d'une intervention de la troisième force.
« Les conspirateurs se servent de moi contre Godrap. Du moins, ils ont l'intention de le faire Peut-être existe-t-il quelqu'un qui se sert de nous tous dans un but inconnu! »
Le camion pénétra lentement dans le camp des guerriers. Bruno avait la gorge serrée. Il mit la main sur la crosse du leigh pour se rassurer
CHAPITRE 10.
Bruno ne comprit pas l'ordre hurlé par le sergent Thomson qui avait un accent épouvantable. Mais il entendit le coup de sifflet et il vit les autres mettre leurs outils sur l'épaule et se rassembler en courant. Il les imita aussi vite qu'il put. « Pas le moment de traîner si tu veux profiter de la première occasion pour ficher le camp... dès que tu tiendras un peu mieux sur tes pattes! » Colonne par quatre, en route pour le quartier Mac Donald sans prendre le temps de souffler. Depuis trois jours, Bruno n'avait pas eu une seule minute de liberté A peine les recrues avaient-elles le temps de boire, manger, se laver et dormir. Les quatre mille hommes de la division Kitchener, parmi lesquels sept ou huit cents nouveaux volontaires presque sans formation, se préparaient en toute hâte à subir le choc de l'offensive allemande d'automne La division, commandée par le major-général Ballard, tenait la première ligne de défense anglaise Car l'armée de Lord Alexander était maintenant acculée à la défensive par la Wehrmacht Et, de l'avis des sous-officiers, la situation était grave L'entretien de la barrière, le creusement des tranchées et l'installation des casemates occupaient les recrues sept ou huit heures par jour. Le reste du temps était partagé entre l'instruction militaire et les corvées habituelles. Plus un quart d'heure pour la toilette, une demi-heure en tout pour avaler trois repas infects. Quant au sommeil... Les nuits étaient courtes et interrompues au moins une fois par un exercice en tenue de campagne. Bruno dormait debout. Il s'en allait en trébuchant, la pelle sur l'épaule. Il lui fallait faire effort pour marcher à peu près droit, faire effort pour ne pas baisser les paupières sur ses yeux brûlants et se laisser tomber dans la boue du chemin... Il se jetait tour à tour contre son camarade de droite et contre son camarade de gauche. L'un des deux au moins n'était guère plus solide sur ses jambes que lui-même.
Il n'avait même plus assez d'énergie pour réfléchir Deux préoccupations surnageaient dans sa conscience: éviter l'accident qui lui enlèverait toutes ses chances de s'enfuir et dissimuler le leigh dont il aurait peut-être besoin un jour prochain. La section des travailleurs qui rentrait croisa une compagnie du train qui montait vers le front: trois vieux camions brinquebalants et une vingtaine de fourgons traînés par des chevaux. L'armée anglaise manquait de matériel... Les travailleurs se rangèrent sur le côté puis s'arrêtèrent au commandement du sergent Thomson. La compagnie avançait en creusant un sillon dans la boue qui giclait jusqu'au visage des hommes et recouvrait leurs vêtements. Les roues cerclées de métal raclaient le sol dur sous la boue Leur fracas régulier couvrait tous les autres bruits le grondement des camions, le piétinement de quelque cent soixante sabots, les vociférations d'une vingtaine de conducteurs et les claquements du même nombre de fouets. Parfois, d'indescriptibles jurons anglais volaient au-dessus de la mêlée.
Les volontaires s'étaient immobilisés sagement. Ils baissaient la tête pour éviter de prendre la boue dans les yeux; et ils attendaient, amorphes et disciplinés, ou simplement trop heureux de bénéficier d'une pause inespérée... Le convoi s'éloigna enfin dans une rumeur de tempête. Le jeune garçon blond qui vacillait à gauche de Bruno murmura doucement, comme se parlant à lui-même, dans un anglais presque littéraire:
— J'ai l'habitude des chevaux: je vais demander à passer au train. Plus bas encore, il ajouta:
— En tout cas, je ne veux pas aller chez le capitaine Pill! « Capitaine Pill »? Ce nom disait quelque chose à Bruno. Quoi? Son cerveau malaxé par les marches forcées et les efforts physiques extrêmes refusait de se souvenir.
D'autres recrues s'entraînaient au maniement d'armes dans la cour de la caserne. Les instructeurs lançaient des cris sauvages qui ne s'apparentaient à aucune langue humaine. A chaque hurlement, Bruno avait l'impression que son cœur se déchirait. Ses oreilles sifflaient comme s'il avait eu un nœud de serpents dans la tête. Des lueurs rouges dansaient devant ses yeux.
« Est-ce que je tiendrai encore longtemps? » Le camarade aux cheveux gris, qu'il avait rencontré dans le camion et qui se nommait Randall, lui avait fortement déconseillé de se faire porter malade. « Surtout si par hasard tu as l'intention de te tirer! » « Comment ce type peut-il savoir que j'ai l'intention de m'évader? Au fond, c'est logique. Je ne suis pas un volontaire anglais! » D'ailleurs, s'il rentrait à l'infirmerie, on lui prendrait ses vêtements et ses chaussures. Pourrait-il seulement garder le leigh? — Quartier libre! cria le sergent Thomson d'un air moqueur. Rassemblement dans dix minutes devant le baraquement. Sauf ceux qui ont une affectation. Rompez!
— On va aux casemates? demanda quelqu'un. Aux tranchées? Le sergent se contenta de rigoler. Bruno se traîna jusqu'à son baraquement. Il partageait une chambre puante avec une douzaine d'autres recrues dont un tiers environ avaient l'air d'être vraiment « english volunteers ». Il se laissa tomber sur son châlit. — Même pas le temps de pisser! dit un gros garçon au teint café au lait en retirant ses chaussettes raidies par le sang et la boue. Il précisa pour Bruno qui le regardait:
— A century ago, I was a clerk!
« Il y a un siècle? » Bruno se demanda si le gros garçon voyageait dans le temps ou s'il était immortel. Il lui fallut un long moment pour comprendre que l'ex-employé de bureau avait encore la force et le courage de faire de l'humour. Il répondit: — A century ago, I was a...
« Qu'est-ce que j'étais il y a un siècle? Un jeune comédien à la recherche d'un rôle? Le dictateur Godrap?» Il n'eut pas le temps de finir sa phrase
— Vous!
Un sous-officier se tenait devant lui, le calot de travers, le regard furieux. Tous les gradés de l'enclave semblaient prêts à éclater de fureur.
— Gorda, c'est votre nom? Vous avez bien dit que vous étiez français?
Dix fois, Bruno avait essayé d'attirer l'attention des officiers et des sous-officiers sur son cas, lui qui n'était ni anglais ni volontaire et qui venait peut-être d'un autre temps (mais cela il ne pouvait pas le dire). Finalement, quelqu'un l'avait entendu et on allait lui annoncer sa prochaine libération.
— Les Français sont pas nombreux ici, hein? fit le sergent. Et ils se sont tous ralliés aux Allemands, ces salopards! Il y a une soixantaine de volontaires dans le régiment du colonel von Ulrich, la compagnie Lévêque. Connaissez la compagnie Lévêque? Non? Vous, vous êtes trompé, hein? C'est drôle, n'est-ce pas? On vous garde! Vous ne valez peut-être pas grand-chose, mais on vous garde! Vous êtes affecté sous les ordres du capitaine Pill. Le volontaire Randall passera vous prendre dans un moment. Soyez prêt et amusez-vous bien!
« On vous garde, on vous garde... » Bruno se coucha sur son lit et ferma les yeux. « Je refuse de partir. Je suis trop fatigué. Je vais demander à rentrer à l'infirmerie... » Il prononça deux ou trois fois ce nom qui l'intriguait. Puis il se souvint: la boîte vide qu'il avait trouvée près de la source: « Captain's Pill » Encore une coïncidence impossible!
Il se dressa sur son lit, bien réveillé tout à coup, l'esprit clair et les muscles tendus. Prêt à l'action... La coïncidence cachait peut-être un message du troisième joueur! « Alors, ça signifie que je dois aller chez le capitaine Pill. On verra après! »
Il s'étendit de nouveau. Sa décision était prise. Maintenant, il devait profiter de ces précieuses minutes pour se reposer et récupérer des forces... Il respira profondément. Godrap devait posséder une énergie extraordinaire, en plus de toutes les qualités — et de tous les défauts — qui lui avaient permis de devenir le Premier secrétaire du Pouvoir. Peut-être pratiquait-il aussi une méthode personnelle de relaxation, de méditation, de concentration ou n'importe quoi de ce genre. Une méthode instinctive... « Mais j'ai aussi son instinct! »
Les yeux fermés, il cherchait passionnément,-dans sa tête et dans ses nerfs, dans sa mémoire et dans son sang, un moyen de dominer son corps et de multiplier ses ressources physiques... Ce pouvoir, s'il le possédait, ne lui serait pas révélé ainsi, il le savait, mais dans l'action, par un imprévisible concours de circonstances. H devait seulement rester attentif.
Il ouvrit les yeux. Randall, le volontaire aux cheveux gris, entrait dans la chambre. Ils étaient seuls.
— Je dois te conduire chez le capitaine Pill. Je suis déjà à sa compagnie depuis deux jours. Mais nous avons le temps... Bruno entendait cette étrange expression pour la première fois depuis qu'il était entré dans le « territoire des guerriers ». Il sourit. — Bien, je te suis... sans me presser
— On pourrait faire un crochet par le château-bas. Mais, dans ce cas, il faut partir tout de suite
Bruno se mit debout, étira ses muscles douloureux — Mon paquetage est prêt. Je n'ai pas de fusil. Est-ce que je dois prendre ma pelle?
— Vaut mieux, dit Randall. Si on venait à la voler, ça serait un coup à te faire passer devant le conseil de guerre!
— Pour une pelle?
— Les Anglais sont comme ça.
— Tu n'es pas anglais?
— Pas tout à fait. Je viens du bout du monde! — C'est loin?
Le volontaire se mit à rire.
— Tu n'es vraiment pas d'ici? Tu connais la Grande Barrière? — Non.
— On discutera de ça plus tard. Allons faire un tour au château-bas, nous jeter une bière et... non, pour une fille, on n'a quand même pas le temps! Mais il y a autre chose. Je t'en parlerai en chemin. Bruno chargea son sac à dos, mit sa pelle sur l'épaule et sortit en suivant Randall. Une extrême agitation régnait toujours aux abords des casernes. Le soleil bas jetait un flot de lumière pâle sur les feuillages roussis de l'automne. Le vent portait des bouffées de bruits mêlés, indistincts, qui composaient une sourde rumeur de guerre. Les avant-postes des deux armées échangeaient des salves irrégulières. On distinguait aussi quelques coups de feu isolés et l'aboiement lointain d'une batterie de campagne, ou deux, ou trois. Randall guida Bruno à travers un bois de bouleaux et de hêtres saccagé par une coupe sombre. Les arbres avait été abattus en hâte et les fûts enlevés de même, tandis que les branchages abandonnés s'enchevêtraient dans un chaos presque infranchissable. Les deux hommes se glissèrent dans les interstices du magma. Le volontaire avait pris la pelle pour soulager Bruno qui peinait sous son sac. — Désolé de te faire passer là! Premièrement, c'est un bon raccourci. Deuxièmement, c'est un endroit tranquille. Troisièmement, ça m'intéresserait de voir si...
Il n'acheva pas sa phrase et regarda Bruno d'un air interrogateur en se mordant la lèvre.
— Marchons. Je te parlerai plus loin.
Ils atteignirent enfin une trouée. Bruno s'adossa à un arbre et cala son sac. Il aurait voulu poser quelques questions à Randall; mais le moment n'était pas très bien choisi, et il ne savait par où commencer. Pourtant, il ne connaissait pas beaucoup mieux ce monde qu'à son entrée au territoire. Il se décida pour l'essentiel: la date.
— En quelle année sommes-nous, Randall? Le volontaire s'arrêta. — Je vois. Tu viens vraiment de l'au-delà? Nous sommes en 1989. Est-ce que ça te dit quelque chose?
Bruno hocha vaguement la tête. Mais il avait compris. « Cette foutue mine m'a projeté dans un univers parallèle. Tout simplement! »
Non, ce n'était pas si simple. Il l'apprendrait bientôt en découvrant une réalité affolante. Il murmura plusieurs fois de suite cette date qui n'avait aucun sens: « 1989... 1989... » On était en 1989, mais cette armée anglaise qui affrontait l'armée allemande dans une enclave réservée à cet effet, aurait pu exister un siècle plus tôt dans l'univers de Bruno. A certains détails près. En fait, les époques semblaient se mélanger avec une grande facilité dans ce mystérieux territoire des guerriers. Les armes, le matériel, les uniformes évoquaient tout à tour 1910, 1925, 1940... Le volontaire prit le bras de Bruno.
— Ecoute, Gorda. Les Allemands vont attaquer cette nuit ou demain. L'armée anglaise sera balayée. Mais la compagnie disciplinaire du capitaine Pill aura pour mission de résister le plus longtemps possible. Elle perdra au moins cinquante pour cent de ses effectifs... — Tu es très bien renseigné. Comment sais-tu tout cela? — Je suis déjà venu au Territoire. J'ai fait l’avant-dernière guerre. Que nous avons perdue... J'étais vraiment volontaire, cette fois-là.
Je ne te raconterai pas comment j'ai fini par retomber entre les pattes des sergents recruteurs. Ce serait un peu long. Enfin, je suis en pays de connaissance et c'est un avantage... pour mes projets! — Tes projets ressemblent aux miens?
— Peut-être... Même si nous nous en sortons, l'armée sera acculée au fond de l'enclave et sera obligée de capituler. Nous allons perdre cette guerre dans les pires conditions que j'ai jamais vues. Avec soixante ou soixante-dix pour cent de prisonniers. Tu sais ce qu'on fait des prisonniers? Non, tu n'es pas d'ici. Ils sont réduits en esclavage pour toute leur vie!
— En Allemagne?
— En Allemagne, en Angleterre... partout dans le monde. Enfin, dans notre monde. Ça ne se passe pas comme ça chez toi? — Non, chez moi, c'est plus compliqué. H n'y a pas de territoire de guerriers. Ou si tu veux, c'est la planète entière qui est le territoire des guerriers...
— La planète? Oui, mais le monde, l'Europe, quoi, est une île, pas une planète.
— Je ne comprends pas, dit Bruno.
— Bon Dieu, je n'ai pas le temps de t'expliquer maintenant. Ecoute, ce que je veux dire, c'est que nos chances de nous en sortir sont très mauvaises... à moins d'en sortir tout de suite! — Nous évader?
— Oui!
— Tout de suite?
— Oui! Depuis deux jours, j'essaie de te rejoindre. Bon, c'est fait, ça n'a pas été facile. Et on ne retrouvera pas une pareille occasion avant qu'il soit trop tard.
— Pourquoi voulais-tu me rejoindre?
— Parce que je me doutais que tu n'étais pas d'ici. J'ai envie de quitter l'Europe. J'ai pensé qu'on pourrait essayer de fuir sur... sur ta planète?
— On peut essayer, dit Bruno.
— On ne nous cherchera pas immédiatement. Il y a une pagaille terrible. Ces bois abattus nous feraient une sacrée bonne cachette pour la nuit... Sauf si Mme Lise voulait nous héberger jusqu'à demain. Alors, nous pourrions revenir par ici au jour. — Qui est Mme Lise?
— La patronne du château-bas.
— Tu la connais?
— C'était une amie autrefois... il y a bien longtemps. Alors, je ne sais pas. Elle ne m'a sûrement pas oublié. Mais. . — Tu ne penses pas que nous aurions intérêt à nous éloigner? — Il faut y réfléchir. Mais les portes sont bien gardées. Et les Allemands se dépêcheront d'occuper une frange de terrain le long de la barrière électrifiée, dès qu'il auront enfoncé le front anglais. Enfin, dans l'immédiat, la police militaire anglaise ne nous cherchera pas si près des casernes. Voilà: je n'ai rien de mieux à te proposer.
— J'aurais voulu faire la connaissance du capitaine Pill. — Drôle d'idée. Tu veux un détail sur le personnage? Pendant les marches, il surveille les traînards et les éclopés. Il s'inquiète de l'état de leurs pieds. Il les fait déchausser pour crever leurs ampoules avec sa canne ferrée... Et il connaît beaucoup de trucs de ce genre. Dieu sait ce qu'il inventera pour toi. Il n'aime pas les Français!
— Allons toujours au château-bas. Il faut que je réfléchisse une minute.
— Une minute? Très bien. Marchons.
Ils repartirent dans le labyrinthe de la forêt écrasée. Bruno ne voulait pas s'accorder plus de quelques dizaines de secondes pour répondre à Randall. A sa place, Godrap aurait su décider très vite. Et, naturellement, il aurait pris la bonne décision. Le nombre de fois où le dictateur avait pris très vite la bonne décision devait être colossal. Bruno n'avait pas assez de données pour se représenter clairement la situation. Eh bien, le nombre d'occasions où Godrap avait décidé juste avec des données insuffisantes ne pouvait être que gigantesque!
— Je déserte avec toi, dit-il. Et après, nous essaierons de passer sur ma planète.
Randall et Bruno virent devant eux un énorme cube blanc et vert, niché au fond d'un bosquet vert et roux. Le roux était celui des hêtres sur le point de perdre leur feuillage. Le vert, très foncé, celui des séquoias géants qui bordaient le chemin et celui du lierre qui tapissait une façade latérale. Le château de Mme Lise s'adossait à la colline boisée que les deux déserteurs venaient de traverser. On apercevait en contrebas l'entrée principale et la cour, avec un jet d'eau et un bassin dans lequel nageaient des sortes de cygnes. Plusieurs voitures, style 1930-1940, étaient alignées devant l'escalier d'honneur.
— Beaucoup de monde, dit Randall. Le club des officiers est ici. Comme cette guerre est perdue, ils sont peut-être en train de préparer la prochaine!
— Que fait-on des officiers prisonniers? demanda Bruno. — A partir du grade de lieutenant, ils sont libérés dès la fin de la guerre. Pour les sous-lieutenants, c'est variable. Certains sont libérés sans contrepartie. D'autres doivent verser une rançon en argent ou en travail. Les sous-officiers ont aussi une période de travail à fournir aux vainqueurs. Mais leur temps peut être racheté si l'on a besoin d'eux pour organiser une nouvelle armée, à la place de celle qui a été vaincue.... Tu vas voir les jeunes officiers de l'aristocratie britannique en train de faire leurs plans pour la revanche. Non, tu ne vas pas les voir, parce qu'on n'a pas intérêt à traîner dans leurs pattes. Mais j'ai entendu dire que cette fois les choses risquaient de passer moins bien que d'habitude! Les deux hommes s'étaient arrêtés à la lisière du bois. Bruno recula de quelques pas. Il jeta son sac par terre et entreprit de le cacher sous les fougères sèches. Randall semblait hésiter. — Je regrette de ne pas être armé. J'ai essayé de voler un pistolet mais je n'ai pas réussi.
— Un fusil ne servirait qu'à nous dénoncer comme déserteurs. — Oui. J'espère que M1™5 Lise nous procurera des vêtements civils. Alors, un fusil...
— J'ai ça, dit Bruno en sortant le leigh de sa poche. Oh! Ce n'est pas très impressionnant. Mais ce n'est pas non plus aussi démodé que ça en a l'air. Je ne l'ai pas encore essayé. J'attendais une occasion. Je pense qu'il est silencieux...
Randall posa la main sur son bras pour arrêter son geste. — Pas ici. Pas maintenant On verra plus tard. Allons-y! Ils firent le tour du château, escaladèrent une barrière de bois en mauvais état et sautèrent dans un parc touffu et mal entretenu. Ils avancèrent au milieu des herbes hautes, entre des massifs broussailleux de buis et de troènes. Une énorme couleuvre s'enfuit devant eux. Le soleil couchant se trouvait de l'autre côté de la maison. Les grands arbres muraient le ciel au sud et à l'ouest. Une ombre épaisse et humide tombait sur le parc. Bruno frissonna. U courbait la tête sous un ciel étranger Ses narines humaient une odeur étrangère qui lui serrait la gorge II n'avait pas le sentiment d'être dans le futur, encore moins dans le passé. Il était hors du temps.
— Je connais une entrée sur la cour intérieure, dit Randall. J'espère qu'elle n'a pas été murée.
Ils se glissèrent entre un massif et une haie. Ils débouchèrent à proximité d'un haut mur couvert de lierre et de vigne vierge. Un rayon de lumière filtrait entre les feuillages, au sud-ouest, et faisait briller les flaques stagnantes dans un fossé obstrué par les herbes aquatiques. Très haut, une lueur reptilienne coulait sur l'ardoise humide d'un toit en pente.
Randall fit signe à son compagnon de ne pas bouger. Puis il bondit dans le passage qui longeait le mur, de l'autre côté du fossé. Ses deux pieds dérapèrent ensemble sur le limon verdâtre qui recouvrait la pierre. Sa chute fit un « floc » énorme. Du moins, c'est l'impression qu'eut Bruno, attentif au bruit furieux mais lointain de la canonnade.
Le volontaire ne put s'empêcher de jurer. Il se releva en secouant ses mains boueuses.
— Pas de mal... Oh!
Un double grondement de fauve lui coupa la voix. Il y eut aussitôt un cri éraillé.
— Arrêtez!
— Je ne bouge pas! dit Randall en levant les mains. Un gardien courait vers les intrus, traîné par deux chiens-loups qu'il tenait en laisse. Bruno fit un pas hors de l'ombre et l'homme l'aperçut.
— Fous le camp! cria Randall. Je te protège! Le gardien cria un ordre ou une menace peu compréhensible. Peut-être était-il ivre. Bruno se rapprocha de Randall.
Les chiens fonçaient. L'homme trébucha, leva la main et lâcha une des laisses. Geste volontaire ou non... Un des loups bondit vers Randall. C'était une bête puissante, et ses crocs luisaient dans sa gueule à demi ouverte. Bruno braqua son leigh. Sa main ne tremblait pas. Le gardien cria encore et lâcha le deuxième chien. Le moment était venu d'essayer l'arme du vieux pêcheur. — Pas question!
CHAPITRE 11.
Bruno pressa la détente de métal doré qui céda progressivement sous son index. Il avait visé le premier chien qui n'était plus qu'à cinq ou six mètres de Randall. Il n'y eut aucune détonation, pas même un sifflement. Rien ne se passait. Si... un point rouge s'alluma au bout du canon. Bruno tira une deuxième fois sur le loup le plus proche
Il pointa son arme sur l'autre chien. Le gardien était juste derrière la bête, dans l'axe de tir. Bruno n'hésita pas plus d'un dixième de seconde. Le danger était trop grand. Il baissa le canon du leigh de quelques millimètres et appuya une troisième fois. A sa droite, près du mur, Randall baissa lentement les bras. En face, le premier chien s'était immobilisé. Le second parut bloqué en plein bond. Bruno eut l'impression de voir une séquence de film s'arrêter sur une photo au summum de l'action. Et la photo se figea sur l'écran gris du crépuscule pendant une ou deux secondes. Bruno regarda Randall qui se tournait vers lui avec une extrême lenteur.
Quand il ramena son regard de quelques degrés sur la gauche, l'homme et les chiens avaient disparu. Sans un bruit, sans un éclat de lumière, sans une volute de fumée. Simplement, ils n'étaient plus là. Ils auraient aussi bien pu n'avoir jamais existé. Bruno baissa la main droite. Le minuscule leigh pesait lourd à son poignet. Pourtant, son bras était comme paralysé. Il lui fallut pour achever ce geste un temps anormalement long. Randall réagit quelques secondes plus tôt.
— Vite, Gorda! Suis-moi! La fenêtre, là... je crois qu'elle est ouverte! Bruno remit son arme dans la poche de son blouson avant de s'élancer à la suite du volontaire. « Je me demande bien ce que Godrap a ressenti la première fois qu'il a tué un homme! Mais peut-être n'a-t-il jamais fait lui-même la sale besogne?» Il se retourna. Avait-il vraiment tué le gardien et ses chiens? Aucune trace de l'homme ni des bêtes ne subsistait dans le parc... Il se hissa sur le rebord de la fenêtre que Randall venait d'ouvrir Les deux déserteurs coururent dans un couloir vide et froid. Ils s'arrêtèrent au pied d'un escalier. Une pâle lueur suintait d'une lucarne poussiéreuse. — Laisse-moi me repérer, dit Randall. On est ici au niveau du sous-sol. Il faut monter... On s'en sort pour cette fois, mais... qu'est-ce qui est arrivé quand tu as tiré? Tu le sais?
Bruno réfléchit un instant, en laissant son cœur s'apaiser et ses poumons se gorger d'air. Le leigh provenait d'une haute technologie de l'avenir Mais laquelle? Les organisateurs du complot contre Godrap possédaient-ils vraiment une telle arme? Il commençait à en douter. Qui était en réalité Joseph Sandis-Banks, le vieux pêcheur? — Il s'est passé quelque chose avec l'espace ou le temps. Plutôt le temps. Je ne sais quoi... Je pense que le gardien et ses chiens ne sont pas morts. Et nous risquons de les revoir dans trois jours ou dans une minute!
— Montons, dit Randall.
Bruno mit la main dans sa poche et resserra ses doigts légèrement poissés de sueur sur la crosse du leigh.
— Laisse-moi passer devant, puisque c'est moi qui suis armé! — Mais c'est moi qui connais les lieux...
— Essayons de marcher à la même hauteur.
Ils atteignirent un hall mal éclairé, dans lequel débouchaient trois couloirs. L'escalier continuait vers l'étage supérieur. Les deux hommes retenaient leur souffle. La crosse du leigh meurtrissait la paume de Bruno.
— Il n'y a personne ici, dit Randall. C'est une aile désaffectée. Presque aussitôt, une forte lumière électrique s'alluma. Bruno se força au calme, luttant contre l'impulsion de brandir son arme et de balayer le personnage qui venait d'apparaître. C'était un petit homme aux longs cheveux noirs, au nez crochu, au teint basané et au ventre rond. Il portait une sorte de jaquette en velours noir, un pantalon blanc à rayures bleues, trop court, qui laissait voir une paire de chaussettes rouge vif.
Randall éclata de rire Se retournant vers Bruno, il expliqua d'une voix dans laquelle perçait un intense soulagement: — C'est le bouffon! Il n'a pas changé depuis la dernière fois. Comment est-ce, ton nom, déjà?
— Edjedine Solak, pour vous servir, camarades militaires. C'est vrai, je suis le bouffon de M1™5 Lise. Un rôle important et une noble tâche, si vous voulez mon avis... Mais je vois que vous vous êtes égarés dans nos couloirs. Il n'y a pas de filles par ici, mes braves militaires. Ni filles, ni bouteilles... Dois-je vous reconduire au pub ou à la sortie?
— Ni l'un ni l'autre, dit Randall avec assurance. C'est vrai, nous nous sommes égarés. Ou plutôt, je me suis égaré. Je suis déjà venu ici il y a quelques années. A une certaine époque, j'étais un familier du château... avant la guerre de 1980. Les choses ont un peu changé et mes souvenirs... M™ Lise me considérait même comme un ami de cœur.
— Tu parles trop, camarade volontaire, dit le bouffon. Ici, la bonne tactique, c'est de cracher le morceau vite fait et de se barrer à la course. Qu'est-ce que vous voulez au juste?
— Nous voudrions rencontrer M™ Lise, expliqua Randall sans s'émouvoir. Mais nous voudrions la voir seule et sans passer par l'entrée ni par aucune salle.
— Rien que ça, messeigneurs! Et si j'appelais simplement la military police?
Randall haussa les épaules.
— Mme Lise ne te le pardonnerait jamais.
— Mme Lise me pardonne tout, ricana le bouffon. Je suis son nouvel ami de cœur!
Bruno sortit vivement le leigh et menaça Edjedine Solak. LE SEIGNEUR DE L'HISTOIRE
99
— Tu vas faire ce qu'on te dit, camarade bouffon. Du moins si tu ne veux pas que Mme Lise perde son nouvel ami de cœur! Randall eut un geste de contrariété ou d'anxiété. Solak regarda fixement l'arme que Bruno braquait sur lui. Puis il recula d'un pas, leva les mains et dit d'une voix altérée:
— Oh! un leigh! Ça change tout!
Bruno s'attendait à n'importe quelle réaction, sauf à celle-là. D'étonnement, il faillit lâcher le pistolet. En fait, il le serra violemment et le bouffon crut qu'il allait tirer.
— Non, Seigneur, je vous en prie! Vous avez un leigh... vous êtes sûrement celui que nous attendions! Je vous conduis tout de suite chez Mme Lise!
—<-Marche devant, dit Randall. Et n'essaie pas de nous jouer un tour.
— Oh! Monseigneur! fit le bouffon d'un air faussement servile. Bruno méditait cette réflexion énigmatique • « Vous avez un leigh, vous êtes celui que nous attendions... » Qui attendait qui? Qu'était-ce qu'un leigh? Mais il ne posa pas de questions. Le moment paraissait trop mal choisi pour interroger l'inquiétant Edjedine Solak.
L'homme les guida à travers un dédale de couloirs obscurs, où stagnait un parfum lourd de musc, d'encens et de violette, et une odeur de moisi collée à ce monde que Bruno commençait à ne plus sentir. Il les fit entrer dans une sorte d'antichambre, où de nombreux objets de cristal, disposés sur des meubles bas, reflétaient violemment la lumière pâle du lustre
Randall se jeta avec un énorme soupir sur un sofa posé au ras du plancher. Le meuble émit un craquement de protestation. Randall se leva en jurant. Bruno s'était adossé à un mur tapissé de velours rose. Il fixait la porte par laquelle le bouffon avait disparu. « Qui m'attend? Les gens du complot ou la police de Godrap? » Il sortit la main de sa poche et étira ses doigts, engourdis d'avoir trop serré la crosse de son pistolet. Randall esquissa un geste d'alarme. Bruno se rapprocha de la porte. On entendait des éclats de voix de l'autre côté. Il enfonça de nouveau la main sous son blouson. La porte s'ouvrit brusquement. Le profil d'une femme se dessina dans la pénombre. Le bouffon s'excusait d'un ton geignard. — Pardon, Mme Lise. J'ai cru...
— Tu as osé les faire rentrer dans la chambre des naines! Mme Lise avança d'un pas et, sans s'occuper des visiteurs, elle expliqua, comme si elle s'adressait à un interlocuteur absent: — La chambre des naines est un endroit sacré. Même le général en chef, Sir Redvers Buller, ne mettrait pas les pieds ici. La dernière naine est morte il y a cinq ans... Ce que les Anglais ont fait à ces petites est une ignominie!
Elle pivota sur ses bottines à talons hauts, examina froidement les deux hommes qui s'étaient repliés au fond de la pièce, pendant que Solak entrait à son tour, tête basse, et refermait la porte derrière lui avec soin.
— Qui êtes-vous? Que voulez-vous? Randall s'inclina. — Je suis David Randall. Je pense que vous vous souvenez de moi? Mme Lise observa d'un air écœuré les vêtements souillés du volontaire et ses mains maculées par le plongeon qu'il venait de faire dans un fossé putride.
— Vous avez osé pénétrer dans la chambre des naines avec vos pieds boueux! Et vous empestez, monsieur! Non, je ne connais pas de David Randall!
Elle se tourna vers Bruno, les sourcils froncés. C'était une femme de quarante ans aux cheveux noirs noués en un gros chignon sur sa nuque mince. Ses yeux profonds, sa peau tirée, ses pommettes hautes, son nez droit aux narines pincées lui donnaient une beauté ardente et émouvante. Elle était vêtue d'une longue robe rouge à plis, serrée à la taille par une large ceinture à boucle. Elle semblait d'une minceur extrême, mais sa poitrine gonflait son corsage étroit. Elle regardait Bruno et Bruno la regardait.
— Vous, je suis sûre de vous avoir vu! Il y a longtemps, peut-être, mais...
Elle passa la main sur ses yeux, comme pour chasser une vision pénible et murmura:
— Non, ce n'est pas possible, je rêve. Mais il y a cette fille. Et Bruno pensait: « Elle, avec vingt ans de plus? Non, ce n'est pas possible! »
— Je m'appelle Bruno Gorda, dit-il, et je viens de l'autre côté de la Grande Barrière.
Il ne savait pas ce qu'était la Grande Barrière; mais elle existait et il l'avait forcément franchie pour arriver dans cette Europe hors du monde.
Mme Lise prit une inspiration forcée, laissa tomber les bras et s'enfuit en haletant. Le bouffon la suivit sans paraître très étonné — Où l'as-tu rencontrée? demanda Randall. — Si je ne me trompe pas, nous avons traversé la barrière en même temps. Mais elle est arrivée vingt ou vingt-cinq ans avant moi! — Ah! Elle vient de ta planète. Solak aussi, peut-être? — Je ne le connais pas.
— Elle a parlé d'une fille. « Mais il y a cette fille... » Qu'est-ce qu'elle a voulu dire?
— Je n'ai pas entendu. Je ne sais pas.
— Qu'est-ce qu'on fait? On attend ici?
— Si j'ai bien compris, la chambre des naines est un endroit où on ne risque pas trop de nous déranger.
— J'espère qu'elle n'est pas allée chercher les M.P.! Bruno fit sauter le leigh dans sa main.
— Si les M.P. viennent, tant pis pour eux!
— J'ai peur de cette arme, dit Randall. Elle n'est pas de ce monde. Tu ne la connais pas vraiment toi-même. Et un choc en retour est peut-être à craindre.
Bruno haussa les épaules.
— Le leigh nous a sauvés deux fois.
Ils attendirent un moment debout. Puis avisant une pile de coussins, ils en étalèrent quelques-uns sur le plancher pour s'asseoir. Bruno interrogea son compagnon sur l'Europe et le territoire des guerriers. Randall répondit à ses questions sans enthousiasme, d'un air contrarié et un peu moqueur. « Peut-être a-t-il l'impression que je lui ai menti ou du moins caché une partie de la vérité? C'est vrai d'ailleurs. Il faudra que je lui raconte ma vie quand on aura le temps... »
L'Europe était une île, partagée en deux grands pays, l'Angleterre et l'Allemagne, plus une dizaine de petites principautés. La population totale ne dépassait pas cinquante millions d'habitants pour une surface d'à peu près un million de kilomètres carrés. De forme vaguement triangulaire, l’île était bordée par l'océan Atlantique à l'ouest et au nord-ouest, par la mer du Nord au nord et à l'est, et par la Grande Barrière au sud. La mer du Nord était elle-même une enclave fermée par la Grande Barrière. Quant à l'océan Atlantique, il semble se perdre dans le néant très loin à l'ouest... Comment un tel univers pouvait-il fonctionner?
Le territoire des guerriers était un champ de manœuvres où s'affrontaient pour de bon les deux principales armées européennes, sur vingt-cinq mille kilomètres carrés de surface et sept cents kilomètres de tour. Randall ne connaissait pas l'importance des effectifs mobilisés. L'armée allemande avait toujours été plus nombreuse que l'armée anglaise et on l'accusait maintenant d'avoir recruté des volontaires au-delà du contingent officiel, et jusque dans les principautés proches de la Grande Barrière. — Comment peut-on être volontaire pour aller se faire tuer derrière une clôture électrique ou finir sa vie comme esclave si on est fait prisonnier? demanda Bruno.
— Les primes sont élevées. On peut toujours espérer prendre du grade: les officiers ont une belle situation. Et en temps de paix, les soldats ont la belle vie dans l'enclave... Mais il est vrai qu'on ne trouve plus assez de volontaires, bien que chaque comté et chaque land soient en principe obligés d'en fournir une certaine quantité. C'est pourquoi un certain nombre de gens se retrouvent ici sans l'avoir souhaité. Comme toi et moi!
Le système, pourtant, avait du bon. Vingt-cinq mille kilomètres carrés du territoire voués à la guerre, il restait neuf cent soixante-quinze mille kilomètres carrés pour la paix, où les femmes, les enfants et tous les hommes qui n'avaient pas envie de se battre — et qui avaient la chance de ne pas tomber entre les pattes des sergents recruteurs — pouvaient vivre tranquillement, s'enrichir ou se faire exploiter, selon le cas, enfin tirer leur épingle du jeu d'une façon ou d'une autre. Quant aux esclaves, il en fallait bien pour accomplir les tâches les plus pénibles puisque cette Europe-là n'avait pas de travailleurs immigrés...
Lise-Marie Laville avait, somme toute, réussi dans ce monde. Mais Bruno n'avait aucune envie de passer les vingt prochaines années comme éboueur en Allemagne. Il était décidé à rejoindre sa planète le plus vite possible, dût-il pour cela se frayer un chemin à coups de leigh.
Le bouffon revint une heure plus tard et annonça aux deux déserteurs que M™ Lise était souffrante, mais qu'elle désirait les rencontrer dès qu'elle irait mieux. En attendant, elle l'avait chargé, lui Edjedine Solak, de s'occuper d'eux et de les loger dans le château s'ils le souhaitaient.
— Nous avons déserté, dit Randall crûment. Nous cherchons un endroit pour nous cacher cette nuit Nous partirons demain matin avant le jour. Le bouffon eut son ricanement de chouette. — Venez donc, mes seigneurs, je vous conduis à vos appartements! Bruno et son compagnon purent s'installer sous les combles, dans une chambre munie de deux paillasses éventrées, d'une chaise boiteuse et d'un évier grand comme deux mains en guise de lavabo. Naturellement, il n'y avait pas d'eau, et il fallut redescendre pour remplir les brocs en fer-blanc. Le séjour de Bruno au baraquement Auchinleck l'avait un peu endurci; mais il se demandait comment il allait pouvoir dormir dans ce pigeonnier glacé et sans air. Il avait rêvé d'une chambre confortable, dans l'appartement personnel de Mme Lise, pour sa première nuit de déserteur. Imbécile! Pourtant, la journée du lendemain serait sans doute la plus rude de toute sa vie et il avait besoin de se reposer pour être prêt. Il s'étendit sur la paillasse, ferma les yeux. Il s'aperçut qu'il avait soif. Il se releva, versa un peu d'eau dans ses paumes. Randall lui tendit sa gourde. Il but et se recoucha. Aussitôt, la faim l'élança. E n'avait pas le courage de se mettre en quête de nourriture. D'ailleurs, le risque d'une mauvaise rencontre était trop grand.
Il n'avait pas non plus envie de reprendre sa conversation avec Randall. Il se rendit compte que le temps allait passer avec une lenteur insupportable.
Le temps... Il s'assoupit et le temps s'évanouit. Il fut réveillé par un craquement. La porte bougeait.
— Qui est là? cria Randall.
Bruno était debout, le leigh au poing.
— C'est moi, Edjedine Solak, dit une voix nasillarde. La face mortuaire du bouffon apparut à la lueur de la lanterne qu'il tenait devant lui, haut levée.
— Désolé de troubler une sieste bien méritée, camarades mi... déserteurs! Je venais vous inviter à partager mon modeste repas du soir, non sans avoir revêtu des habits plus seyants. Donc, vous allez changer de fringues, bouffé avec moi en vitesse... Pas trop vite, quand même. Y a pas le feu... Et après...
Il précéda ses invités dans un couloir étroit et bas, tout enguirlandé de toiles d'araignée. Il s'arrêta au bord d'un escalier qui semblait plonger vers un gouffre obscur. Bruno n'avait pas l'impression d'être passé par là en montant. Le bouffon balança doucement sa lanterne. Des ombres géantes dansèrent sur la charpente en forme de navire renversé.
— Mme Lise désire que vous rencontriez une fille... une pensionnaire récalcitrante! Le sergent Holdstock l'a ramassée hier à l'intérieur du territoire. Il paraît qu'elle faisait du racolage clandestin, mais à mon avis c'est pas prouvé. Elle aurait raconté qu'elle venait de l'avenir, ou de la planète, ou je ne sais quoi. Mme Lise n'aime pas ce genre d'histoires... Bref, il faut que vous voyiez la fille. Avant de manger ou après?
— Avant, dit Bruno qui tout à coup n'avait plus faim. — Après, dit Randall.
L'opinion de ce dernier ne pesait pas très lourd pour Solak. Bruno avait le leigh et il était celui qu'on attendait.
— Alors, on y va, dit le bouffon.
Ils descendirent l'escalier, suivirent un autre couloir, descendirent encore, débouchèrent dans un corridor éclairé qu'ils traversèrent rapidement... Bruno se demanda si leur guide rie les faisait pas tourner en rond. H n'avait pas imaginé que le château-bas était un pareil labyrinthe. Cette réflexion lui apporta un sentiment de sécurité: il devait être facile de se cacher dans ce fantastique bâtiment.
Edjedine Solak s'arrêta enfin devant une porte, pareille à des dizaines d'autres qu'ils avaient frôlées. Il sortit une clé de sa poche, la considéra longuement avant de l'introduire à grand bruit dans la serrure.
— La fille ne dit plus rien maintenant, expliquât-il. Elle paraît complètement hébétée. Vous arriverez peut-être à la faire parler. Bruno refoula l'impatience qui le gagnait. Ils pénétrèrent enfin dans une petite pièce éclairée par une lampe à gaz et presque vide: un lit, une chaise, une table de toilette. Ah! Il y avait un poêle-cheminée allumé au fond de la chambre. Une silhouette humaine le cachait en partie. La femme se tenait là, tournant le dos aux visiteurs. Elle était vêtue d'une robe plissée, tout à fait semblable à celle que portait Mme Lise un moment plus tôt, mais de couleur bleu pâle. — Bonjour, miss, dit Solak.
Bruno et Randall répétèrent: « Bonjour... » La jeune femme se retourna lentement. Bruno la reconnut tout de suite, malgré son regard perdu, ses cheveux en désordre, la fatigue et la souffrance qui marquaient ses traits, son visage sali par les larmes et la poussière. Non, malgré tout cela, elle avait à peine changé. Il est vrai qu'elle venait d'arriver. C'était Nora.
CHAPITRE 12.
Le visage de la jeune femme restait tout à fait inexpressif. Bruno se déplaça de biais pour se rapprocher de la lampe, tout en restant en face de Nora; mais elle ne semblait pas le voir. Il y eut un long silence.
« Qu'est-ce qui a pu arriver à Nora Guellen pour qu'elle soit aussi choquée? » se demandait Bruno. La jeune femme appartenait au complot. Elle assumait peut-être même un rôle dirigeant dans le groupe anti-Godrap. Pour Lise La ville, la chute dans un univers étranger avait dû être une expérience terrifiante, alors que Nora avait l'habitude des voyages temporels et savait, tout comme Joseph Sandis, qu'elle pouvait sauter sur une mine à n'importe quel moment...
Bruno l'examinait avec attention dans l'espoir de trouver un indice qui aurait pu expliquer son comportement. Avait-elle vieilli depuis leur dernière rencontre... qui, pour lui, remontait à moins de deux semaines? Peut-être. « Et moi? Si je me regardais dans une glace, je serais sûrement très surpris! » Il s'était rasé deux ou trois fois en toute hâte devant le lavabo collectif du baraquement. Il n'avait prêté aucune attention à l'image que lui renvoyait le miroir terni et sale. Maintenant, ça valait la peine de se poser la question. Nora Guellen pouvait avoir vécu deux semaines depuis leur rencontre. Ou deux ans... Elle seule le savait. Mais elle se taisait. Quand elle parla, ce fut pour dire d'une voix faible, sans timbre et légèrement haletante:
— Laissez-moi! Laissez-moi!
Ils refluèrent ensemble vers la porte.
— Nous reviendrons plus tard, Nora, dit Bruno très doucement. Elle tourna vivement la tête. Son regard s'éclaira une seconde. Elle murmura quelques mots inaudibles, à moins que ce fût seulement un soupir. Puis elle se réfugia près du poêle. Les trois hommes sortirent.
— Allons manger, dit Bruno.
— Tu la connais donc? demanda Randall.
— Oui.
— Elle vient de ta planète?
Dans le couloir, oubliant toute précaution, Bruno éclata: — Ma planète! Enfin, bon Dieu, on est bien quelque part sur la Terre? Votre Europe se trouve bien sur la planète Terre? Randall s'arrêta et ouvrit la bouche pour répondre, mais Solak le devança.
— Non! Ce n'est pas une planète, ici. C'est « the pimple », la pustule! Bruno avait refusé de retourner dans la chambre des combles. Le bouffon avait finalement logé les deux déserteurs à un étage habité, dans une sorte de lingerie désaffectée. Bruno s'était couché sur son matelas tout habillé. Le costume que lui avait donné Solak pour remplacer son treillis d'uniforme le faisait ressembler à un gentleman farmer un peu snob. De plus, la veste était trop ample et le pantalon trop étroit... Randall avait reçu au contraire un pantalon à carreaux trop court et une jaquette longue qui le boudinait de façon ridicule... Ces vêtements ne donnaient aux deux déserteurs aucune chance de passer inaperçus. Du moins dans une situation normale. Mais au milieu de la débâcle que tout le monde annonçait, les Allemands auraient des milliers de prisonniers anglais à contrôler, avant de les rafler pour le servage. Peut-être n'auraient-ils pas le temps de s'occuper des civils, même bizarres. Contrairement à son attente, Bruno s'endormit de nouveau assez vite. Il pensa: « Je suis en train de changer! » puis s'enfonça dans un tunnel noir. Il rêva qu'il sautait sur une mine temporelle et retombait dans le ventre d'une baleine. Puis la baleine s'avérait être un énorme abcès purulent. Il pataugeait au sein d'une matière immonde et vomissait de dégoût... Il s'éveilla secoué par une vraie nausée, la bouche pleine d'une forte odeur de mouton. Le ragoût que Solak avait partagé avec Randall et lui-même refusait de passer. Il se leva pour boire. A ce moment, on frappait à la porte. — Oh! les amis! Levez-vous vite!
Le bouffon entra. Randall se souleva en grognant — C'est grave, dit Solak. Un type, un gardien, vous a vus tous les deux. Enfin, je suppose que c'est vous • deux soldats en treillis et l'un avait un pistolet bizarre. Il a fait les sommations, du moins il le dit, et après il a lâché ses chiens. Un des soldats lui a tiré dessus... Il ne sait pas bien ce qui s'est passé à ce moment. Il a été choqué. Et puis les soldats ont disparu. Et, maintenant, ses chiens sont malades. Ils traînent par terre et se cachent la tête entre les pattes... Naturellement, ce type a prévenu la military police. Le château est encerclé par une bande d'affreux. Et Mme Lise... Oui, ma chère Lise, camarades déserteurs, est sous tutelle des services spéciaux de Sa Majesté. En raison du caractère également un peu spécial de l'établissement qu'elle dirige Et aussi...
— T'as fini de faire de belles phrases? dit Randall. On risque notre peau!
— Vous avez un leigh, non? Et moi, mes seigneurs, je suis un poète. Je ferai encore des phrases, enfin, au moins une. . Devant le peloton d'exécution du King's Royal Rifles! J'étais en train de vous expliquer ce qui se passe II ne faut pas en vouloir à Mme Lise Comme vous l'avez compris, elle vient de là-bas, de la planète, de l'histoire ou je ne sais quoi. Elle est tombée dans la pustule en compagnie d'un homme. Son ami... Puis ils ont été séparés. Ils n'ont jamais pu se rejoindre. Us sont entrés en relations beaucoup plus tard, mais ils n'étaient pas dans le même camp. Les services spéciaux anglais ont intercepté les lettres de M™5 Lise. Elle aurait pu être fusillée comme espionne. Pour sauver sa vie, elle a accepté de travailler avec l'Intelligence Service et la military police Alors. Bruno l'interrompit d'une voix angoissée.
— Je ne comprends pas très bien, Solak. Le correspondant, l'ami de Mme Lise est donc un Allemand?
— Il porte un nom à consonance allemande et un prénom à consonance française... En tout cas, il a atterri chez les Allemands et il a fait son chemin. C'est le colonel comte Thibaut von Ulrich! Une à une, les pièces du puzzle se mettaient en place. Et sur la table de jeu, on distinguait par intermittence l'ombre floue mais vaste du troisième joueur.
Bruno digéra l'information. Edjedine Solak l'observait d'un air un peu moqueur, en reprenant son souffle. Ce type était quand même un peu trop malin pour un bouffon de bordel! « Ma vie, pensa Bruno, est toujours pleine de gens qui jouent un rôle et ne sont pas ce qu'ils paraissent! »
Cette constatation naïve le fit rire. Mais à cet instant précis, il décida de prendre place dans le corps de ballet pour jouer son propre rôle. La transformation qui s'était amorcée en lui dès le premier accident s'accomplit alors totalement. Il sourit et fit sauter le leigh dans sa main droite. Enfin, il regarda Randall d'un air interrogateur.
— Qu'est-ce qu'on fait?
Mais le ton de sa voix montrait bien qu'il ne se déchargeait pas de toute responsabilité sur son compagnon. H lui demandait son avis, amicalement, et se préparait à ne faire qu'à sa tête. « Après tout, c'est moi qui ai le leigh... »
— Je me demande ce qu'on attend dans ce piège à rats! dit Randall. On devrait être loin! Bouffon, tu vas nous conduire dehors, en te débrouillant pour qu'on ne rencontre pas la M P! — C'est pour ça que je suis ici, seigneur déserteur, dit Solak. Et aussi pour vous présenter les regrets de Miss Lise. Elle aurait aimé s'entretenir avec vous avant votre départ. Mais pour votre sécurité — et la sienne — elle a dû renoncer à cette joie— On emmène Nora, dit Bruno.
— Nora? s'écria Randall. Cette fille? Cette espèce de... La... cette épave! Non!
— Nous aurons besoin d'elle pour traverser la Grande Barrière. Elle connaît les cartes beaucoup mieux qu'aucun de nous. — C’est elle ou moi, dit le volontaire sur un ton buté. Solak ricana en se frottant les mains. On eût dit qu'il trouvait dans cette situation une jouissance sadique.
— Je suis désolé, David, dit Bruno. Je ne peux pas partir sans Nora. Ou nous partons avec elle, ou je reste ici et tu t'en vas seul.
Randall secoua la tête en silence. Bruno le sentit fléchir. — Quand nous serons sur notre planète, Nora pourra t'aider. Elle appartient à un groupe puissant de... de l'avenir! Le volontaire sourit d'un air incrédule et malheureux. Solak lui donna une claque dans le dos.
— Camarade Randall, tu as vu l'effet du leigh? Oui? Alors, pour le reste, tu peux faire confiance au camarade Gorda! Cette façon qu'avait le bouffon d'employer tour à tour ces deux termes — « seigneur », « camarade » — si franchement opposés devenait exaspérante. Simple facétie d'un personnage trop habitué à faire le pitre? Ou bien une sorte de signal, de message? Le camarade Godrap, Premier secrétaire du Parti du Pouvoir du Peuple, se proclamait « Seigneur de l'Histoire »... Encore une étrange coïncidence!
Edjedine Solak était-il l'un des conjurés du groupe anti-Godrap? Un agent des services secrets du dictateur?
Etait-il le troisième joueur?
— En somme, je n'ai pas le choix, dit Randall. Très bien. Emmenons la fille.
Bruno frappa deux fois à la porte de la chambre, appela doucement, plus fort. Il y eut quelques bruits trahissant une présence vigilante. — Nous perdons du temps! dit Randall. Bruno fit signe à Solak d'ouvrir. Ils trouvèrent la jeune femme debout près de son lit. Elle
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