Le seigneur de l'histoire

Michel Jeury · Chapitre 3 sur 4

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Le seigneur de l'histoire

les regardait calmement. Elle ne semblait ni…

les regardait calmement. Elle ne semblait ni surprise ni effrayée. Ni heureuse non plus. De toute évidence, la chute dans un univers étranger n'avait pu traumatiser une femme de cette trempe, jusqu'à la plonger dans l'hébétude. Il se souvint: Nora Guellen était Secrétaire du pouvoir. Elle était peut-être responsable de la sécurité des clones. Elle avait l'habitude des opérations temporelles: elle devait connaître les risques du métier...

« Hypothèse: Nora a été capturée par la police de Godrap. Elle a été interrogée avec des moyens chimiques ou autres qui l'ont rendue folle ou imbécile. Et après, on l'a envoyée ici en guise d'avertissement pour moi! »

Il regarda ses compagnons, puis celle qui avait été sa protectrice et peut-être un peu son amie. Il se rappela le mot de Randall: Nora était une épave. Si les hommes de Godrap l'avaient libérée, c'est qu'ils avaient brisé son cerveau, en lui laissant peut-être une lueur d'intelligence

pour

la

punir.

Parce

qu'ils

la

jugeaient

irrécupérable... Randall avait raison. Impossible de s'encombrer d'une folle. Il se donna dix secondes pour décider. Et c'était encore beaucoup trop de temps perdu. Il sentait le regard des autres fixés sur lui. Il sourit.

— Viens, Nora, on rentre à la maison!

La jeune femme le suivit docilement, après avoir pris le sac posé à la tête de son lit.

Bruno éprouva un sentiment de victoire assez exaltant. — Solak, tu peux nous faire sortir du château? Il serrait de nouveau le leigh dans sa main. Le bouffon l'observait en grimaçant. Il remit l'arme dans la poche de sa veste. Il avait également décidé de faire confiance au personnage. Du moins pour le moment. « Je suis celui que tu attendais? Mais pourquoi m'attendais-tu, triste clown? » — Il y a un souterrain, camarades déserteurs, dit le bouffon. — Je l'aurais parié! dit Bruno. Tout à fait le genre à être truffé de souterrains, ton manoir à la Walter Scott! Et comme par miracle, la military police ne les connaît pas?

— La military police les connaît, dit simplement Solak. Bruno regarda Randall, puis Nora et esquissa un geste fataliste, les deux mains ouvertes.

— La nuit sera longue.

— Ou bien notre vie sera courte, dit Randall. Le bouffon émit une sorte de sifflement reptilien.

— Suivez-moi, camarades déserteurs!

— Tu te fous de nous? dit le volontaire.

Ils s'engagèrent dans un escalier étroit que dissimulait une porte capitonnée. Solak, naturellement, les conduisait. Nora marchait entre Randall et Bruno. Elle posait les pieds avec précaution et tendait fréquemment les mains en avant, comme si elle était devenue presque aveugle dans la pénombre de l'escalier. « Est-ce qu'ils lui auraient abîmé aussi les yeux? » Bruno observait la jeune femme, devant lui, guettant chacun de ses pas et se tenant prêt à la soutenir en cas de défaillance ou de trébuchement. « Bon Dieu! pensa-t-il. On aurait dû lui trouver un pantalon pour cette expédition... » La robe longue de Nora constituait un handicap supplémentaire pour les trois fugitifs. Quatre, si le bouffon les accompagnait, mais cela ne changeait rien...

Une bouffée d'air froid monta du sous-sol. Non, l'air froid ne monte pas: c'était une illusion. En réalité, il éprouvait une atroce sensation de découragement. Il avait envie de renoncer, de s'asseoir sur le sol humide pour dormir et attendre l'arrivée des policiers anglais. La fatigue le gagnait et il dormait debout. Les derniers jours avaient été extrêmement pénibles: en moyenne, dix heures de terrassement et de corvées, plus l'instruction militaire et le maniement d'armes... JJ pensa qu'il était à bout de forces, qu'il allait s'effondrer, qu'il n'avait aucune chance. Il avait peine à suivre Solak qui semblait très bien connaître les lieux et marchait vite dans une semi-obscurité. Il ne savait plus très bien où il se trouvait. Il voyait le dos de Nora loin devant lui. Il eût été bien incapable d'aider la jeune femme... Il dut s'adosser au mur pour ne pas tomber. Il ferma les yeux. Quelques secondes passèrent, ou quelques minutes. Il s'entendit appeler: « Camarade Gorda! » Il dut faire un effort pour soulever ses paupières collées à ses yeux. Une lumière diffuse éclairait le couloir. Nora se tenait près de lui, immobile et calme. Mais ce n'était pas elle qui avait crié. Solak et Randall arrivaient en courant. Le bouffon balançait toujours sa lanterne inutile.

— Les M.P. occupent le souterrain!

— C'est un piège! dit Randall.

— Il y a une autre issue, dit Solak sans s'émouvoir. — Ce salopard nous a conduits dans un piège! hurla Randall. Le bouffon s'approcha de Bruno.

— Ça ne va pas?

— Attention, les voilà!

Randall s'élança vers l'escalier par lequel les deux déserteurs, leur guide et leur compagne avaient accédé au sous-sol. Bruno prit le leigh dans sa main droite; en s'appuyant au mur de la main gauche, il avança en direction de la lumière. Les M.P. apparurent. Deux coups de feu éclatèrent. Randall tomba.

Bruno leva le leigh et tira sans viser.

CHAPITRE 13.

Sa fatigue était telle qu'il voyait une flamme danser devant ses yeux. Des cendres brûlantes recouvraient son cerveau. Le besoin de sommeil était devenu comme l'attirance du vide. Et il avait l'impression de marcher sur un toit lisse, au-dessus d'un paysage embrumé. Le sol lui apparaissait tantôt très proche, à moins de deux mètres, tantôt très loin, très bas, à une profondeur vertigineuse. Dans le premier cas, il avait la tentation de se laisser glisser à terre, c'est-à-dire vers un repos bienheureux. Et puis il apercevait le vide et il se mettait à lutter contre le vertige qui l'entraînait.

Il n'avait jamais connu un état de ce genre. Peut-être n'était-il jamais allé jusqu'à l'épuisement total de ses forces. Ou bien une part de lui-même refusait-elle la réalité, le jeu... Quand il put réfléchir, cette hypothèse lui parut la plus plausible.

Il tenait le leigh et il était aux trois quarts endormi. Il n'avait pas peur. Il n'était pas assez éveillé pour cela. Son esprit se réfugiait dans le sommeil pour éviter la panique.

Il toucha très légèrement la détente de l'arme II l'effleura plutôt. Dans son état normal, il aurait eu à coup sûr un geste plus tendu et il aurait relâché immédiatement la pression de son doigt. Mais il resta ainsi plusieurs secondes, l'index figé sur une froide virgule de métal. Il ne vit pas tout de suite l'effet de son tir. Il accommodait mal et l'espace tremblait sous ses yeux. Puis il se rendit compte que les trois ou quatre soldats anglais au brassard « M.P. » étaient devenus flous. Il ne distinguait plus les brassards. Mais peut-être était-ce simplement un effet de la fatigue. Il tenait le leigh levé et son doigt tremblait sur la détente.

Il eut l'impression que les M.P. étaient maintenant immobiles. Menaçants mais figés. Puis son index droit trembla un peu plus fort, sans qu'il en fût conscient. Les assaillants — tantôt trois, tantôt quatre — se mirent à se balancer d'avant en arrière... Non, ils semblaient projetés d'une position à une autre, et vice versa, comme une image sur un écran.

Bruno comprit alors qu'ils se mouvaient dans le temps, sous l'effet d'un tir continu. L'attention rappelée sur son propre geste, il tressaillit: son doigt crocheta fortement la détente. Les M.P. s'envolèrent.

Il se retourna et vit le bouffon penché sur Randall, étendu au sol, un bras replié sous lui, l'autre serrant une poignée de terre près de son visage écrasé au sol. Le projecteur s'était éteint. Seule la lanterne de Solak éclairait le souterrain, révélant une tache sombre entre les épaules de Randall, sur sa jaquette claire, serrée. Le volontaire avait été touché d'une balle dans le dos en essayant de fuir. Solak se releva. Le halo de la lanterne se déplaça, éclairant le plafond voûté.

— Mort, je crois, dit le bouffon sans s'émouvoir.

Bruno respira une odeur étrange. Du moins, étrange en ce lieu. Il crut l'identifier, regarda autour de lui et douta. Pourquoi une odeur de pommes vertes dans un souterrain clos? Il se rappela qu'il l'avait sentie un peu plus tôt, ailleurs... peut-être dans le parc. Oui! Lorsqu'il avait tiré sur le gardien et ses chiens! Le titre d'un livre qu'il avait lu dans sa jeunesse où Dieu sait quand lui revint tout à coup: le temps n'a pas d'odeur... Mais si le temps déchiré, le temps écrasé avait tout de même une certaine odeur? Une odeur de pommes vertes? Une odeur d'enfance perdue? Apparemment, les quatre hommes de la military police avaient été rejetés dans le passé: ils couraient quelque part dans les couloirs souterrains du château bas ou préparaient leur embuscade... (Bruno devait découvrir plus tard que le phénomène n'était pas tout à fait si simple, mais pour cette fois il ne s'était pas trompé.) De toute façon, ils allaient surgir de nouveau d'ici à quelques minutes ou quelques secondes.

La situation était à peine moins désespérée qu'au moment où ils avaient tiré sur Randall... ou à peine plus?

Randall était mort... Bruno respira encore l'odeur du temps écrasé. Son acidité et sa fraîcheur le dégrisaient. Il se réveilla un peu. Une idée folle traversa son esprit. Randall avait été tué un instant plus tôt par les M.P... qui n'étaient pas encore arrivés. Peut-être pouvait-on le ressusciter en le projetant dans le passé à son tour? — Attention! dit-il.

U repoussa Nora toujours docile, fit signe à Solak de s'écarter et visa le corps étendu devant lui. Il hésita. Pour doser la pression sur la détente du leigh, il aurait fallu un doigté de chirurgien, de musicien. « Que se passera-t-il si je le renvoie trop loin?» Il n'avait pas le temps de réfléchir à cette question. Il manipulait le temps, il s'engluait dedans... ou dehors! Il n'était pas Godrap et il n'avait pas le temps! Au bord de la nausée, mais fouetté par l'odeur de pommes vertes, il tira.

Au dixième de seconde même, il sut qu'il avait appuyé trop fort. Tout d'abord, rien ne parut se produire. Bruno eut une sensation très intense d'immobilité. Le silence gronda dans sa tête, mais sans doute était-ce subjectif. Puis l'odeur se répandit, devint étouffante. L'atmosphère verdit progressivement. Bruno ressentit une pression écrasante sur la poitrine. Il vit Nora vaciller le long du mur et tendit la main pour la soutenir. Il ne put achever son geste. L'espace parut se fendre devant lui. Au milieu d'une lumière verte d'origine inconnue, se matérialisa une masse noire de la taille d'un sac de soldat et pareille à un énorme morceau de charbon enflammé à son pourtour.

Ce n'était pas une simple tache sombre cernée d'une ligne de feu. On distinguait nettement le relief de la masse et les lignes dures du matériau. L'objet était terrifiant par le mystère de sa nature et de son apparition. Et peut-être aussi par la menace qu'il représentait, mais Bruno n'y songea pas tout de suite. Le reste du décor avait disparu. Il ne voyait plus ses compagnons, vivants ou morts II se demanda un instant

si

l'objet noir n'était pas le

corps

abominablement transmué de David Randall. Puis le bloc tout entier s'enflamma, à quatre ou cinq mètres de Bruno, en dégageant une chaleur très vive. Bruno voulut reculer, mais il se heurta à une forte résistance, comme si une paroi de caoutchouc s'était trouvée derrière son dos. La chaleur devint aussitôt insupportable.

Il leva son arme et la pointa sur la masse noire. Il attendit encore une seconde. Cette chose avait été créée ou projetée par le tir du leigh. Une nouvelle décharge risquait d'amplifier dangereusement le phénomène. Il porta la main gauche à son visage brûlé et gémit. Il n'avait plus le choix. « Dans une minute, je serai brûlé vif! » Il tira. Il sentit ses sourcils roussir et il ferma les yeux. Il avait espéré que le bloc igné s'éteindrait instantanément. La brûlure se prolongea. La lueur du feu devint encore plus vive.

Il se mit à hurler de douleur.

Aussitôt, il eut froid. U ouvrit les yeux. Le foyer incandescent avait disparu. La lumière brillait de nouveau au fond du couloir. La scène coïncidait exactement avec la première apparition des M.P. Les policiers anglais étaient trois. Le quatrième ne se montrait pas encore. L'un d'entre eux leva son pistolet. Randall se retourna pour fuir.

Cette fois, Bruno fut plus rapide que les Anglais. Il tira sèchement. Le choc en retour fut immédiat. Il eut l'impression de recevoir en plein front un coup violent. Ses dents claquèrent. Il tomba. Il toucha le sol une première fois en avant. Il rebondit sur le dos et suffoqua. II reprit lentement son souffle et s'aperçut que ses doigts étaient toujours crispés sur la crosse du leigh. Il avait le poignet ankylosé et dut faire effort pour ouvrir la main.

Et soudain, il vit le ciel au-dessus de lui, avec des étoiles pâles dans le clair de lune. Il reconnut Orion, mais curieusement déformée. Il tourna légèrement la tête et la lune entra dans son champ de vision: c'était un énorme croissant rouge, très bas sur l'horizon. Trop bas... Il se souvint qu'il n'était pas sur la Terre mais sur une excroissance bizarre de l'Europe, cachée dans un repli d’Espace-temps. Puis une ombre s'interposa contre le ciel. Une voix bien connue lui demanda comment il allait. Randall!

— Rien de cassé, je crois, dit-il en essayant de se lever. Qu'est-ce qui est arrivé? David!

— Nous sommes sortis du souterrain et un obus est tombé à côté de nous. Tu as été commotionné et Solak...

Bruno se mit à genoux et il vit Nora assise près de lui, dans l'herbe haute, qui le regardait fixement David Randall semblait indemme, bien que sa jaquette et son pantalon fussent déchirés. « J'ai réussi! » pensa Bruno et il frissonna. De quel prix allait-il payer ce succès? — Les M.P.? demanda-t-il.

— Pas vus. J'ai l'impression que la guerre s'est sérieusement rapprochée et ils ont sans doute autre chose à faire que nous courir après!

— La guerre?

Il écouta le roulement ininterrompu de la canonnade, ponctué de temps en temps par le bruit plus sec et plus proche des obus qui éclataient sur les lignes anglaises.

— Mais dans le souterrain?

— Quoi dans le souterrain?

— Les M. P. nous sont tombés dessus. Tu as dit toi-même que c'était un piège et...

Bruno n'acheva pas. « Tu as essayé de fuir. Ils ont tiré sur toi et ils t'ont tué! » Cela ressemblait à un cauchemar. — Tu as rêvé, dit Randall. Ecoute, il y a peu de chances pour qu'un obus allemand retombe exactement au même endroit. Mais nous ne sommes pas à l'abri. D'autant que les Anglais vont sans doute se replier... ou se débander! Il faut qu'on rentre dans le souterrain ou qu'on foute le camp. Mais l'autre quidam a l'air salement amoché. Et elle...

Bruno se leva brusquement. Puis il se jeta au sol; mû par un réflexe de vieux baroudeur. Un obus venait de tomber dans la forêt à une centaine de mètres devant lui. Le craquement sec des arbres déchiquetés se mêla au fracas de l'explosion. Bruno avait plongé vers Nora. Sans être tout à fait conscient de son geste, il avait tiré vivement le bras de la jeune femme pour la forcer à se coucher. Elle cria. Il crut qu'elle était blessée. Il s'aplatit dans l'herbe contre elle. Des éclats de bois passèrent en sifflant. Une vision sanglante noya son regard. Mais elle ne correspondait à rien de réel. Ou seulement à la peur.

Il se redressa et vit un énorme copeau planté à quelques centimètres de sa jambe. Il s'étonna de cet instinct qui lui avait sauvé la vie. « Non, après tout, je suis Godrap. Ou presque! » — David!

Le volontaire ne répondit pas. Affolé, il se mit à le chercher dans l'herbe. Puis il pensa à Nora. La jeune femme s'était levée pour le rejoindre. Il évita son regard vide. « David! David! » Le volontaire avait disparu... Bruno buta contre un corps étendu. Solak... Lui avait été blessé par le premier obus. Blessé ou tué? — Solak! Edjedine Solak! Tu m'entends?

Il secoua l'épaule du bouffon. Sans résultat. Il se remit à chercher Randall. Il aperçut enfin le corps du volontaire étendu à la sortie du souterrain que masquait à demi une source envahie par la végétation.

Nora le suivait pas à pas. Il se retourna vers elle, lui prit le bras. Elle ne chercha pas à se dégager mais demeura sans réaction. Elle ne pouvait pas l'aider, pas même lui apporter le réconfort de sa présence, car elle était plus qu'à demi absente... Il se pencha sur Randall. Le volontaire était couché sur le ventre. Il lui toucha l'épaule. Sa jaquette était gluante.

Une blessure dans le dos, tout à fait pareille à la première. Difficile d'admettre qu'elle avait été causée par un éclat -d'obus, vu la distance et l'épaisseur de la forêt. Encore moins un éclat de bois... Il frôla la plaie du bout des doigts. Le projectile, quel qu'il fût avait pénétré profondément dans la chair. Il chercha un signe de vie: les yeux, le cœur, le poignet...

— Je crois que David est mort, dit-il en regardant Nora. Et Nora le regarda d'un air d'incompréhension totale et de souveraine indifférence. Ou peut-être était-ce un effet du clair de lune rougeoyant qui posait sur son visage un masque de cuivre? Il s'approcha d'elle et la prit aux épaules.

— Nous sommes seuls, dit-il.

Il l'embrassa. Elle lui abandonna passivement sa bouche. Puis elle eut un élan instinctif et lui rendit son baiser, avant de reculer comme si elle s'était brûlée. Et Bruno se rendit compte qu'il souffrait toujours de ses propres brûlures sur le visage et sur les mains. Il n'avait pas rêvé l'apparition du bloc de charbon incandescent... à moins que le souffle d'un obus ait produit le même effet! Tenant Nora par la main de peur qu'elle ne s'enfuie, il l'attira près de Randall. Il se pencha de nouveau sur le corps de son malheureux compagnon.

Le volontaire David Randall était-il condamné à mourir, ressusciter et mourir sans cesse? Condamné par qui? « Par moi?» H se releva et respira encore la mystérieuse odeur de pommes vertes. L'odeur du temps écrasé... Il reprit le leigh sans lâcher Nora. Il se demanda s'il avait le droit de faire une nouvelle tentative pour arracher Randall à son implacable destinée. Quelle décision aurait pris Godrap à sa place? Godrap se serait battu contre le destin jusqu'à l'extrême limite de ses forces!

H recula de quelques pas, toujours traînant sa compagne II se hissa sur une butte rocheuse d'où il domina l'entrée du souterrain et la pente herbeuse qui descendait vers la forêt. Un obus éclata à proximité du château. Nora tomba à genoux. Bruno l'aida à se relever, le cœur battant, le souffle court.

Il assura l'arme dans sa main et repéra les deux corps. Il voyait très bien Randall, complètement allongé sur le ventre, et distinguait plus haut le pantalon clair de Solak. Le bouffon, blessé ou mort, était couché sur l'herbe en chien de fusil, comme un enfant endormi. Bruno visa d'abord Randall et tira. Il relâcha à demi la pression de son index sur la détente puis balaya sèchement l'intervalle de vingt-cinq ou trente mètres entre les deux points. Finalement, pendant une seconde ou deux, il arrosa le corps du bouffon avec les invisibles rayons crachés par le leigh. Etaient-ce même des rayons? Il s'attendait à n'importe quoi. A être brûlé vif, à voir le ciel lui tomber sur la tête ou le temps lui sauter à la figure sous forme d'un bloc de charbon enflammé, d'une pomme géante ou d'une pustule pleine de soldats anglais et allemands... Il s'attendait à tout sauf à réussir.

L'espace de deux respirations, il ne se passa rien. Sauf que le silence se fit. Une main puissante emporta la guerre et la jeta dans l'éternité. Puis Bruno sentit le sol glisser sous ses pieds. Nora se retint à lui. Ils tombèrent d'un mètre environ. Ils roulèrent sur le sol humide. Bruno étreignit sa compagne. Il lui sembla qu'elle s'animait un peu contre lui.

Un soupir lui fit tourner la tête. Une forme humaine rampait dans l'herbe à moins de deux mètres. Bruno se ramassa pour bondir. Puis la voix de Solak nasilla:

— Attention, je crois qu'ils sont là! Je les ai entendus? Le bouffon tendit la main vers le haut de la pente, barré par un talus. Une ombre apparut dans le clair de lune — Les M.P.? demanda Bruno.

L'ombre plongea et en quelques bonds vint atterrir près de Bruno et Nora. L'homme se tint un moment appuyé sur les coudes, haletant. Quand il eut reprit son souffle, il gronda « Shit! shit! shit! » C'était Randall. Bruno pensa: «J'ai réussi...» Il était terrifié. Il demanda: — Quoi merde? Qu'est-ce qu'il y a, David?

— Les M.P., of course dit le volontaire. Ils sont au moins vingt. On est encerclés, vieux frère. Pas une chance!

Bruno eut un soupir de rage et de désespoir mêlés. Plus il se battait contre le destin ou le temps, plus il s'enfonçait. Peut-être devrait-il abandonner Randall et Solak pour s'enfuir seul. Seul avec Nora, bien sûr?

— Qu'est-ce qu'on fait? demanda-t-il.

Cette fois, la question n'était pas une formule creuse. L'avis de Randall prenait une importance extrême dans cette situation. Et son sort était en jeu.

— Tu as le leigh?

— Oui!

— Alors, il faudra s'en servir!

« On est tous coincés! » pensa Bruno. Il se redressa à demi, un genou à terre, et posa son poing armé sur sa cuisse. D'une pression de la main entre ses épaules, Randall le força à se baisser davantage — Tu te rends pas compte que tu fais une cible magnifique, depuis là-haut!

— Alors, il faut monter sur le talus.

— Ta gueule! Les voilà!

Les quatre fugitifs, de nouveau réunis, retinrent leur souffle. Les hommes de la M.P. n'apparaissaient pas. Bruno bougea, cherchant une bonne position pour bondir vers le talus. Il toucha le bras de Randall.

— Tu les as vraiment vus?

— Oui!

On n'entendait plus la canonnade. Un énorme silence écrasait la campagne, balayée par le vent d'automne. Bruno avait déjà remarqué que l'Europe de la pustule était un monde presque déserté par les animaux. Pourtant, un oiseau passa, volant lourdement vers la forêt proche. La pluie se mit à tomber Bruno s'essuya le visage, ravivant la douleur de ses brûlures.

Nora renversa la tête, laissant l'eau ruisseler sur son front, son nez, ses lèvres. Elle ferma les yeux et sa main, à tâtons, chercha celle de Bruno et l'étreignit. « Il y a peut-être un espoir », pensa Bruno. H remarqua:

— Le bombardement s'est arrêté!

— Quel bombardement? demanda Randall. Bruno haussa les épaules. Le tir du leigh, cette fois, les avait peut-être projetés tous les quatre loin en arrière... Il leva les yeux vers Orion. La constellation était maintenant presque invisible; mais sa position semblait indiquer qu'on approchait de la fin de la nuit. Du moins, c'eût été le cas sur la Terre. Alors, peut-être, la dernière salve, plus forte et plus longue que les précédentes, avait-elle en protégeant Bruno et ses compagnons radicalement modifié la situation autour d'eux...

La pluie se mit à tomber plus dru. Les étoiles s'effacèrent. La lune rouge planait quelques degrés au-dessus de la forêt, très bas sur l'horizon. La nuit s'épaississait rapidement

— On fonce sur le talus? proposa Bruno.

Sans attendre la réponse de Randall, il se leva, entraînant Nora dans une course folle vers le sommet de la pente. La jeune femme trébucha, gênée par sa longue jupe. Randall les rattrapa puis les dépassa. Il surgit en haut du talus avec quatre ou cinq mètres d'avance, courbé en deux mais cependant très visible dans la lueur intermittente de la lune. Un nuage découvrit à ce moment le croissant rouge planté dans la haute falaise noire du ciel. Sa clarté cisela avec une extrême précision la silhouette tronquée du volontaire.

Bruno sut qu'il avait commis une erreur en quittant l'abri de la combe touffue. Mais pourquoi David s'était-il relevé au lieu de se jeter à terre? Peut-être en voyant les M.P. qui le guettaient avait-il voulu se retourner pour replonger dans la pente? Les coups de feu éclatèrent à l'instant où Bruno arrivait à la hauteur du talus. Il n'eut qu'à se laisser glisser sur les genoux en obligeant Nora à l'imiter.

Trois, quatre coups de fusil ou plus. On entendit siffler les balles, puis il y eut deux chocs sourds tout proches. Emporté par son élan, Randall acheva le demi-tour qu'il avait esquissé pour fuir et il s'abattit la face en avant. Sa chute fit un bruit énorme. On aurait dit que son corps massif avait éclaté

Bruno tendit son poing droit avec le leigh au bout. Il atteignait juste le rebord du talus. Un bruit de galopade se fit entendre. Les soldats anglais se ruaient à la curée après avoir descendu une nouvelle fois leur gibier... Soulevé par une incoercible fureur, Bruno tira. Il n'aurait pas dû haïr ces hommes, prisonniers d'un monde et d'un système absurdes, ces hommes, cette chair à canon, ces futurs esclaves... Mais il ne pouvait pas plus retenir sa haine que sa colère. Il tira longuement, l'index crispé sur la détente, avec le désir de rejeter les M.P. au fond du temps, au fond de l'enfer, et de décharger complètement cette arme qui lui faisait maintenant horreur. Après, il la briserait sur un rocher et lancerait au loin les morceaux... Son poignet décrivit un arc de cent vingt degrés au-dessus du talus. Alors, un coup de feu éclata derrière lui, puis un autre. Des soldats surgissaient de tous les côtés à la fois. Les casques plats brillaient sous la lune. Il se retourna en s'appuyant sur sa main gauche et, d'un mouvement ample et vif, sans relâcher la pression de son doigt qui écrasait la détente du leigh, il balaya l'espace sur plus d'un demi-cercle.

Quand les soldats anglais eurent disparu, il tira sur la forêt, sur le château, sur les lignes allemandes, sur la lune... Il ne connaissait aucun moyen de savoir si l'arme était encore chargée ou non. Il la jeta soudain, le plus loin qu'il put et serra les dents pour ne pas se mettre à sangloter.

Une main accrocha sa jambe. Il vit Nora qui rampait doucement vers lui. Il se laissa tomber près d'elle et la prit dans ses bras. Il pressa son visage contre le sien et but la pluie sur ses lèvres. L'averse avait cessé; peut-être était-ce un effet secondaire de son tir. Ses vêtements trempés collaient à ceux de Nora. La jeune femme se frottait contre lui et sa peau le brûlait. Il prit le bas de sa jupe et le serra entre ses doigts. Sa paume s'emplit d'eau. Il toucha le jupon, puis la peau mouillée au-dessous. La sentir passive, inondée, grelottante sous ses mains exaspéra son désir. Elle l'excitait bien plus qu'au temps lointain où elle était la brillante et belle Mme Guellen.

Qu'elle fût en outre folle ou retombée en enfance, constituait un piment supplémentaire. Qu’un peu plus que cela... Il n'aurait jamais pu aimer Nora Guellen. Il désirait la nouvelle Nora et il l'aimait. C'était lui maintenant qui devait la protéger. Sa faiblesse éveillait en lui un sentiment de puissance, formidable et délicieux. Il promena sa main froide sous le jupon transpercé par la pluie, caressa les genoux humides, trouva un peu de chaleur entre les cuisses serrées, les força pour blottir ses doigts engourdis. Nora n'avait pas d'autres sous-vêtements. La main de Bruno monta. La jeune femme s'entrouvrit sous la caresse d'un mouvement instinctif. Pas de culotte non plus... C'était superflu pour la tâche à laquelle Mme Lise l'avait destinée. Le sexe, havre tiède et sec, s'humecta dès qu'il l'effleura: « Au moins, les flics de Godrap ne lui ont pas pris ça! »

Alors, il releva complètement jupe et jupon. Elle frissonna sous la morsure du vent glacé, hivernal. Une rafale de pluie les souffleta. Des flocons de neige volaient maintenant au-dessus d'eux et leur piquaient la peau. Le vent se réchauffa pendant qu'ils faisaient l'amour. Nora s'anima un peu, avec maladresse, comme si -elle avait besoin de réapprendre tous les gestes de la vie. Brusquement, ce fut l'aurore et Bruno vit un sourire sur le visage de sa compagne et une lueur de plaisir dans son regard. Elle lui semblait rajeunie de cinq ou dix ans. Il lui dit qu'il l'aimait. Elle répondit:

« Laisse-moi! Laisse-moi! » Mais en même temps, elle le retenait contre elle de toutes ses forces.

— N'aie pas peur, chérie, lui dit-il. Nous sommes sauvés, nous allons bientôt rentrer chez nous!

— Chez nous?

Naturellement, il n'en croyait pas un mot. Leur meilleure chance, pensait-il, eût été de mourir sur place, immédiatement et sans douleur, et d'être enfin à l'abri du temps.

On ne voyait pas le soleil mais une lueur pâle emplissait le ciel: pétales de rose sur fond de cendre. Un sinistre matin. Mais était-ce bien un matin?

C'était l'été, en tout cas. Bruno et Nora se cachèrent dans une touffe d'arbustes au feuillage épais: des noisetiers. Ils enlevèrent leurs vêtements fumants et déjà presque secs. Un moment plus tard, Bruno découvrit le corps déchiqueté de Solak. Il se détourna pour vomir, puis domina ce réflexe et s'approcha des restes macabres. D examina un bras arraché dans lequel des fils brillants couraient entre les muscles. A la base du cou, celui qui avait été le bouffon de Mme Lise portait une sorte de boîtier encastré sous la chair... Bruno ne chercha pas davantage. Solak était un androïde ou un cyborg ou quelque chose de ce genre... Mais qu'est-ce qui avait donc pu faire éclater son corps en dix morceaux, ouverts ou à demi broyés, alors qu'on ne voyait aucun trou d'obus ni aucune trace d'explosion dans les environs?

« Aucune trace du bombardement que nous avons subi dans la nuit », nota Bruno. Il rejoignit Nora sous les noisetiers, attendit qu'elle se fût rhabillée pour sortir avec elle. Ils avaient bu l'eau d'une source et maintenant, ils mouraient de faim. Es se mirent à chercher Randall. Le volontaire semblait avoir disparu pour de bon, cette fois.

Ils erraient au hasard; ils ne reconnaissaient pas le paysage. La nuit tomba soudain, sans transition. Nora eut un cri de terreur. La dernière salve du leigh, puissante et prolongée, avait peut-être détraqué complètement le continuum de la pustule... Nora se mit à courir. Bruno la rattrapa. La lune rouge monta dans le ciel comme un ballon porté par le vent. Un cri arrêta les deux fugitifs. « Wer da? »

Une sommation en allemand? L'armée anglaise était-elle déjà en déroute? « A moins que nous ayons franchi les lignes sans nous en apercevoir? » Bruno reconnut ce casque qu'il avait vu maintes fois dans les films et les photos de la Deuxième Guerre mondiale: profond, bas sur la nuque, caréné sur les côtés... n y eut un claquement de fusil qu'on arme. Le soldat allemand mit en joue le déserteur et sa compagne.

Instinctivement, Bruno porta la main à la poche de son blouson. Mais le leigh n'était plus là. La sentinelle tira. Bruno attira Nora contre lui. « Comment ça fait, la mort? » Il s'attendait à recevoir un coup formidable, à sentir sa poitrine s'écraser ou sa tête voler en éclats. A être recouvert par le sang de sa compagne. A avaler une dernière gorgée de salive, brûlante comme du plomb fondu... Rien de tout cela n'arriva.

Un souffle d'air frais lui fouetta le visage. D vit le soldat allemand dériver très vite dans le lointain, avec le morceau de terre sur lequel il se tenait, le paysage tout entier, jusqu'à la lune rouge. Il respira l'odeur du temps écrasé.

Un autre paysage prit la place vide.

Bruno s'assura que Nora était indemne. Il lui sourit. Elle s'appuya contre lui, ouvrit la bouche et essaya de l'embrasser. Quelque chose comme un rire monta de sa gorge. Puis elle dit: — Laisse-moi! Laisse-moi!

Mais ces mots étaient un appel. On eût pensé qu'elle n'en connaissait plus d'autres. Elle se frottait contre Bruno en mimant la tendresse ou le désir. Elle agrippait ses vêtements, lui léchait les mains en répétant: « Laisse-moi » ou « Laissez-moi »... « Elle a tellement supplié ses bourreaux que ces mots se sont gravés dans sa mémoire et ont survécu au naufrage de son intelligence. Mais ils n'ont plus de sens pour elle!» Il la prit par les épaules. — Essayons de trouver quelque chose à manger! — J'ai., commença-t-elle avec effort.

— Tu as Mm?

Elle hocha la tête affirmativement et prit un air presque joyeux. « Elle guérira! » pensa-t-il. Mais il n'y croyait qu'à moitié. Et, d'une certaine façon, U s'en moquait.

U leva les yeux vers le ciel d'été. Ou peut-être était-ce la fin du printemps. Le soleil, presque au zénith, chauffait l'air parfumé par les pins et les herbes sauvages. La colline, de type méditerranéen, se dressait au bord d'une vaste plaine grise et rouge Bruno tourna la tête et aperçut une petite ville, dans une vallée faiblement verdoyante II la montra à Nora d'un geste de la main La jeune femme parut intéressée. Ils marchèrent encore une cinquantaine de mètres le long d'un sentier caillouteux qui sinuait nu milieu des plantes grasses.

Un escalier, taillé dans le rocher, s'ouvrait devant •eux. Il semblait conduire à la petite ville. Bruno hésita. Ce paysage trop calme et trop accueillant suintait l'angoisse par ses pierres trop blanches, ses feuilles trop vertes, son ciel trop bleu... L'escalier, collé au flanc de la colline, descendait en zigzaguant sous une végétation presque tropicale, trouée de minuscules sources et couverte d'une dentelle de fleurs multicolores. Et cela grouillait de bestioles: oiseaux, lézards, petits mammifères, écureuils volants analogues aux pétauristes australiens...

« Comment sommes-nous arrivés ici? Est-un un effet du leigh? Avons-nous été projetés dans une autre pustule? Ou sommes-nous de retour sur la Terre... en Australie, par exemple? » Le moment était venu une nouvelle fois de prendre la bonne décision. Il s'engagea dans l'escalier et il sut qu'il avait pris la mauvaise. CHAPITRE 14.

Karen Djansi — le secrétaire de huitième rang K. Djansi — rendit son salut à l'officier et le regarda s'éloigner d'un pas rapide, comme s'il s'enfuyait en l'abandonnant. Peut-être était-ce le cas, en effet. Le capitaine Jueger, de la police secrète, avait accompli sa mission qui était de déposer Karen en ce lieu inconnu et solitaire. Il ne lui restait plus qu'à ficher le camp. Il sauta dans la vedette qui les avait amenés et décolla vingt secondes plus tard.

Karen fit quelques pas et enfonça la pointe de sa chaussure dans la poussière. Elle remarqua en souriant que la couleur de cette plaine de cendres était exactement assortie à sa combinaison métallisée. Même les parements rouges de son uniforme avaient leurs pendants approximatifs dans le paysage: des sortes de buissons pourpres qui étaient les seules plantes en vue... Elle parcourut une centaine de mètres et aperçut les marguerites géantes. Elle eut l'impression d'avoir été jetée dans un décor de scenic.

Après cinq années passées en mission au XXe siècle, il lui fallait se réhabituer à son temps, à son univers

Elle avait cessé d'être Agnès Barnier et ne jouerait plus jamais ce rôle. Du moins, on le lui avait dit. Mais le mot « jamais » avait-il tout son sens lorsqu'on pouvait se déplacer dans le temps, faire et défaire l'Histoire?

En suivant sa propre trace, elle revint à son point de départ, là où le capitaine Jueger l'avait laissée en lui recommandant d'attendre sans bouger. Elle n'avait pas respecté à la lettre cette consigne; et elle s'aperçut qu'elle l'avait fait sciemment ou presque. Après cinq ans dans le passé, elle renâclait à la discipline du Parti... Elle rectifia: ce n'était pas la discipline du Parti mais celle de la police secrète. Un avertissement sonna dans sa tête. Elle reconnut la voix familière qui avait guidé son ascension jusqu'au Secrétariat du Pouvoir (huitième rang, troisième échelon). Et la voix disait à peu près ceci: « Attention, petite idiote, tu es en train de glisser sur la mauvaise pente. Accroche-toi aux branches! » Il est vrai qu'établir une vaine distinction entre le Parti et sa police, c'était commettre une double faute, contre le Peuple et contre l'Histoire. Le complot contre le Premier secrétaire, ou « conspiration des clones », avait débuté par de tels raisonnements, fallacieux et pervers. Elle était bien placée pour le savoir. Elle attendit.

Un léger souffle d'air lui fit lever la tête. Un minuscule leso, mono ou biplace, plongeait lentement à la verticale. Il se posa quelques secondes plus tard à moins de cinq mètres d'elle. C'était un biplace.

Le siège du passager restait libre. « Pour moi? » Elle sourit en reconnaissant l'homme. Elle l'avait rencontré pour la première fois à son retour, quarante-huit heures terrestres plus tôt. Elle salua et tendit une main un peu molle. Son supérieur direct dans la hiérarchie du Parti, le secrétaire du septième rang Ulin Voldok, souriait d'un air aimable et presque sincère.

— Tu vas bien, petite sœur? Je suis chargé de t'emmener au point X 2. Tu connais les règles de sécurité? Encore renforcées depuis ton séjour là-bas. Note bien que tu m'as reconnu! — Tu pourrais être un clone! dit Karen. Ulin Voldok rougit violemment.

— Ne parle pas de malheur! fit-il.

Elle trouvait le langage de son supérieur curieusement apolitique. « Peut-être est-ce moi qui date? » pensa-t-elle. A moins que le groupe anti-Parti n'eût poursuivi ses ravages au sein de la classe dirigeante.

Elle monta dans le leso qui décolla aussitôt. Ulin semblait tout disposé à lier conversation; mais Karen ne se sentait pas à l'aise avec lui, soit à cause de son langage, soit à cause de son allure de play-boy

capitaliste

du

xxe

siècle.

Elle

s'abîma

dans

la

contemplation du ciel. L'appareil s'éleva rapidement, prit de la vitesse. Karen faillit demander où on allait. Elle se retint à temps. C'eut été d'une part entrer dans le jeu douteux du camarade secrétaire de septième rang Ulin Voldok et, d'autre part, commettre une faute évidente contre l'esprit, sinon contre la lettre, de la discipline du Parti. Elle se tut.

Vingt-quatre minutes plus tard, le leso se laissa tomber vers le sol comme une pierre. Karen avait trouvé le voyage long. Maintenant, ses mains tremblaient légèrement. Elle s'en voulut d'être aussi émue. Elle n'avait rien à craindre en tout cas. Elle avait réussi dans sa mission, du moins à quatre-vingt-dix pour cent. Le Parti qui était juste ne pouvait manquer de reconnaître ses mérites.

Le décor du deuxième rendez-vous ressemblait étonnamment au premier: une plaine grise, parsemée d'arbustes rougeâtres. Plus loin, on distinguait de hautes tiges vertes, portant des fleurs pareilles à des marguerites géantes. Un tertre brun se dressait vers l'ouest et des coteaux violacés barraient l'horizon. Un homme les attendait, debout au milieu d'un champ de poussière, vêtu d'un strict complet bleu, un aide-mémoire à la main. Ils avancèrent à sa rencontre. Ulin Voldok fit les présentations. — Secrétaire de huitième rang Djansi, voici le secrétaire de sixième rang Henri Klaise qui te prend en charge pour la suite de la mission. Au revoir et bonne chance!

Il remonta dans le leso et fila. Klaise se montra peu bavard. Karen était d'humeur à apprécier le silence. Elle avait déjà eu l'occasion de rencontrer un secrétaire de sixième rang. Mais se trouver seule avec un

personnage

de

cette

importance

était

quand

même

impressionnant.

Ils attendirent un moment presque sans bouger. Klaise gardait les yeux fixés vers l'est. Une petite vedette apparut. Il se retourna vers Karen.

— Camarade Djansi, j'ai cru comprendre que vous deviez rencontrer prochainement, peut-être aujourd'hui même, un très haut dirigeant de notre Parti. Ne me demandez pas quel rang, je ne le sais pas. Je dois simplement vous conduire à mon supérieur hiérarchique, le secrétaire de cinquième rang Thomas Soerst. Peut-être est-ce lui que vous devez voir. Peut-être vous présentera-t-il à quelqu'un d'autre. Je l'ignore. Maintenant, allons-y!

Le voyage dans la vedette ne dura que quinze minutes. Les deux passagers ne desserrèrent pratiquement pas les dents. L'appareil se posa de nouveau dans la plaine grise... Ailleurs dans la plaine grise. Mais était-ce bien ailleurs? Karen avait l'impression que le paysage était exactement le même que le précédent. Elle ne fit naturellement aucune remarque à ce sujet.

La vedette se posa près d'un homme d'un certain âge, vêtu d'un uniforme gris, sans galons ni signes distinctifs. H tenait un aide-mémoire à la main gauche. Il s'avança en tendant la droite. — Thomas Soerst!

Karen n'avait jamais serré la main d'un secrétaire de cinquième rang. Elle se força au calme et réussit à dissimuler en partie son émotion. Klaise repartit avec la vedette. Elle attendit en compagnie de Soerst. Celui-ci se mit à marcher dans la poussière. Ils accomplirent un cercle d'environ cinquante pas de diamètre. Puis Thomas Soerst lui répéta sur un ton plus affable ce que Klaise lui avait déjà dit. Le processus continuait: son mentor actuel allait passer le relais à un secrétaire de quatrième rang qui serait peut-être — ou peut-être pas — le haut dirigeant qu'elle devait rencontrer...

En tout cas, la méthode choisie pour la rencontre était très angoissante. Mais comment faire autrement alors que la loi du Parti interdisait de court-circuiter la hiérarchie, avec une tolérance d'un rang dans les cas exceptionnels?

Maintenant, Karen ne pouvait s'empêcher de s'interroger. « Qu'est-ce qui m'attend au bout? Et qui m'attend? » Elle ne pouvait pas non plus s'empêcher de penser à certains procédés de la police secrète... enfin, la police du Peuple. Il y avait aussi les camps de rééducation ou de restructuration. Les membres du groupe anti-Parti faisaient courir le bruit qu'un de ces camps, celui de la planète Smith (ou planète du Forgeron) accueillait les dirigeants qui avaient commis une faute ou cessé de plaire. « Mais, pensa-t-elle, je n'ai commis aucune faute contre le Peuple, ni contre l'Histoire! » Non? Est-on jamais tout à fait sûr de ces choses-là?

Le voyage suivant fut plus long: près de quarante minutes. L'appareil se posa à peu près au même endroit... ou dans un paysage très semblable, à ceci près que le soleil baissait sur l'horizon, que les couleurs s'assombrissaient et que les ombres s'allongeaient sur la plaine de cendres. Le secrétaire de quatrième rang Fanseng était une très jeune femme. Clara Fanseng, une petite blonde d'à peine vingt-cinq ans. Mais l'apparence ne signifiait pas grand-chose, sinon peut-être qu'elle avait choisi la réjuvénation maximum et qu'à son niveau on pouvait fournir des traitements efficaces. Après les présentations, Thomas Soerst s'en alla, comme Henri Klaise avant lui.

Karen baissa les yeux. Elle ne pouvait soutenir le regard d'un secrétaire de quatrième rang. Alors, elle reconnut ses propres traces dans la poussière. Elle frémit. Elle était déjà venue à cet endroit une fois. Non, trois fois! Elle essaya de cacher son trouble au secrétaire Fanseng; mais elle n'y parvint pas tout à fait. Fanseng l'appela sur un ton de commandement:

— Secrétaire Djansi!

Forcée de relever la tête, Karen se ressaisit. Peut-être le Parti voulait-il l'éprouver. Pour être digne d'un bon rang dans la hiérarchie du pouvoir, il ne suffit pas de respecter la discipline, ni d'obéir sans hésitation ni murmure à ses supérieurs. D faut encore prévenir leurs désirs et deviner leurs intentions. Quand on est dans la ligne, cela se fait tout naturellement. Mais après cette longue mission temporelle, Karen était-elle encore dans la ligne? Elle devait avouer qu'elle n'en savait rien. Clara Fanseng l'observait avec un sourire froid.

— Qu'est-ce qui vous ennuie, Djansi?

— C'est la première fois que je rencontre un dirigeant d'un rang aussi élevé que le vôtre, secrétaire de quatrième rang Fanseng! Fanseng secoua la tête d'un air agacé.

— J'ai cru remarquer que vous étiez étonnée par la similitude entre les décors de vos rendez-vous successifs. Comme si l'on vous avait ramenée chaque fois au même endroit. Mais ce n'est pas le cas, naturellement...

— Naturellement, fit Karen, soulagée.

Tout allait bien. Elle avait compris. La sécurité du Parti exigeait qu'elle soit convaincue d'avoir été transportée pour chaque rendez-vous en un point différent, éloigné des précédents et de tous les autres... Très simple. Pourquoi? Elle n'avait pas à le savoir. « Non, Karen Djansi, tu raisonnes mal! Tu dois penser le vrai. Le vrai, c'est que tu as été transportée en divers endroits de la planète, pour des raisons de sécurité. Et quand tu as cru découvrir les traces de ton passage, tu t'es trompée, bien sûr! » Elle fut heureuse de voir qu'elle ne doutait plus de cette explication. Mais elle gardait le souvenir d'avoir douté, et c'était un peu gênant Lorsqu'elle rencontra, quelque part sur la plaine grise, le secrétaire de troisième rang Lucas Czigo, elle dut lutter contre l'affolement qui la gagnait. Car elle croyait deviner jusqu'où allait la conduire ce fantastique périple dans la hiérarchie du parti. Encore un degré à monter et elle arriverait devant le Premier secrétaire du Pouvoir lui-même...

Godrap, le Seigneur de l'Histoire!

Cette idée la terrifiait. N'importe qui, à sa place, eût été écrasé d'honneur et terrifié à la fois. Mais elle, Karen Djansi, avait été chargée de s'infiltrer dans le groupe anti-Parti. Elle s'était trouvée, à la demande de ses supérieurs et des hauts dirigeants au sein même de la conspiration des clones. Les criminels ennemis du Parti avaient créé disait-on, plus de quarante doubles du Premier secrétaire du Pouvoir. Un certain nombre de ces clones étaient devenus des hommes adultes, images parfaites du Seigneur Godrap. Elle avait été attachée à l'un d'eux; elle était devenue sa compagne et avait vécu plus ou moins près de lui pendant environ deux années... Comment ferait-elle devant Celui qu'elle allait rencontrer pour échapper à l'impression d'être avec Bruno Gorda, l'homme qu'elle avait pris l'habitude de mépriser et de haïr? Lucas Czigo était un individu de type caucasien, assez terne. Mais elle osait à peine le regarder. Il lui demanda si elle ne trouvait pas quelque ressemblance entre ce paysage et celui de son précédent rendez-vous. Elle nia habilement, c'est-à-dire sans excès. Il l'interrogea sur les points qui lui paraissaient différents. Elle en indiqua plusieurs et il eut l'air satisfait. Au Caucasien, succéda une Noire de haute taille, mûre et belle: le secrétaire de deuxième rang Y.B. Ce demi-anonymat impressionna encore plus Karen. Ainsi, cette femme était une collaboratrice directe de Godrap. On disait qu'à ce rang il n'existait pas plus de cinq ou six secrétaires... Elle ne doutait plus d'affronter bientôt le Seigneur de l'Histoire. Y.B. vit ses mains tremblantes et la prit par les épaules d'un geste presque maternel.

— Ne crains rien, Karen Djansi, tout se passera bien. Je crois qu'il veut seulement t'interroger sur cet homme...

— Cet homme?

— Oui. Le clone que tu as connu, là-bas, et dont le nom ressemble au sien.

— Gorda, fit Karen à voix basse. C'est étrange... J'avais remarqué cela: Godrap, Gorda... Est-ce une coïncidence? — Tais-toi, dit Y.B. avec douceur. Nous n'en savons rien. Tu répondras à ses questions le moment venu.

— Serez-vous près de moi? demanda Karen.

— Je ne te quitterai plus jusqu'à la fin de l'entrevue. Cette fois, un appareil terrestre les emporta dans la plaine. Puis elles descendirent un plan incliné et pénétrèrent dans le sous-sol. Les polts, robots d'énergie pareils à des fantômes multicolores, les entourèrent aussitôt. Les deux femmes sortirent seules de l'engin. Des silhouettes vaguement humaines, hautes et minces, allaient et venaient autour d'elles. Puis elles furent poussées ou entraînées dans une cabine métallique, qui démarra aussitôt. Accélération sèche. Le sol se déroba un instant sous leurs pieds. Elles descendaient. A moins que ce fût un leurre.

Plus tard, Karen eut l'impression de subir une translation temporelle. Impression confirmée quand elle arriva dans l'antre du Premier secrétaire. Mais il y eut d'abord une fastidieuse randonnée dans le labyrinthe de la cité souterraine, entrecoupée d'arrêts, de fouilles et d'examens. Karen et son mentor ne rencontrèrent pas un seul être vivant. Rien que des machines et des robots d'énergie. L'ambiance était fiévreuse et angoissante.

A un moment, Y.B. et Karen trouvèrent une table basse sur laquelle étaient posés deux verres et deux bouteilles.

— De l'eau et du vin, dit Y.B. As-tu soif?

Elles burent. Longtemps après, un ascenseur les ramena vers la surface. Elles surgirent au centre d'une pièce ronde, couverte d'un dôme partiellement transparent. Toutes les parois, tous les meubles et les objets étaient transparents ou translucides. Karen se crut à bord d'un appareil volant ou d'une plateforme. On ne voyait que le ciel bleu et de pâles nuages, comme suspendus au fond de l'espace. Y.B. et Karen étaient encore seules. Puis des éclairs s'allumèrent en un point de la salle, formant des étoiles à six branches, très lumineuses. L'instant d'après, une silhouette humaine commença à se matérialiser dans un fauteuil de verre incolore. L'homme portait un costume blanc parcouru de reflets mauves et bleus. Il ressemblait à la fois à l'image du Premier secrétaire du Pouvoir, largement diffusée par la stéréovision et répandue à des milliards d'exemplaires dans tout l'univers civilisé... et au souvenir précis que l'ex-Agnès Barnier gardait du clone Bruno Gorda. La jeune femme s'attendait pourtant à un choc plus grand. Aucune de ces deux ressemblances n'était absolument bouleversante. Elle n'osait affronter le regard du Seigneur de l'Histoire; mais elle l'avait senti se poser sur elle une seconde. Et ce n'était pas le regard de Bruno Gorda...

Trois hommes firent soudain irruption dans la pièce. On eût dit qu'ils étaient passés à travers les parois, aussitôt ressoudées derrière eux. « Un système de sécurité sophistiqué », pensa Karen. Elle reconnut l'uniforme blanc à reflets orangés de la garde spéciale du Pouvoir.

— Je viens de l'avenir, dit Godrap. Le temps est mon vrai pays. Les clones pourraient peut-être prendre ma place dans l'espace. Je doute qu'ils puissent le faire dans le temps! Asseyez-vous, ajouta-t-il en esquissant un sourire.

Karen haletait. « Mon Dieu! pensa-t-elle. C'est arrivé. Je suis là, en face de Lui... »

Un autre personnage surgit mystérieusement et vint s'asseoir près du Premier secrétaire. Il était si grand et si mince qu'elle le prit d'abord pour un robot d'énergie, d'autant que ses vêtements blancs à reflets verts miroitaient bizarrement sous le soleil. Le soleil? Quand elle avait quitté la surface avec Y.B., il était sur le point de se coucher. « Nous avons donc voyagé assez loin dans l'espace ou un peu dans le temps... » Un peu? IL avait dit: « Je viens de l'avenir! » « C'est peut-être nous qui avons sauté pour le rejoindre un siècle ou deux, ou dix! »

L'homme mince au complet miroitant dit d'une voix monocorde, en s'adressant au Premier secrétaire du Pouvoir: — Le secrétaire de huitième rang Karen Djansi a été infiltrée par nos services dans le groupe anti-Parti. C'est elle qui a vécu un certain temps près de ce clone nommé Gorda. Voulez-vous que je vous remémore la situation verbalement, Monseigneur, ou...? Godrap fit un geste. Des idéogrammes denses se mirent à défiler sur un écran que Karen pouvait apercevoir de biais. Ce système permettait une lecture de dix à vingt mille mots minutes, à condition d'être supérieurement entraîné. Le Premier secrétaire du Pouvoir l'était sans aucun doute. Il fixa l'écran environ quarante secondes puis se détourna et cligna les yeux.

— Posez-moi des questions si vous le désirez, Monseigneur, dit l'homme mince au complet miroitant.

Godrap observa un instant Karen qui sentit son corps se changer en pierre froide et son sang devenir comme du mercure. — Il y a certaines contradictions dans cette affaire, dit-il. Il semblait calme, simplement intéressé. Aucun signe n'indiquait la colère sur son visage rond. Sa mâchoire que l'on voyait si souvent crispée à la stéréo tombait sous l'effet de la perplexité. La cicatrice à la tempe paraissait tout de même un peu blanche. Karen se souvint que Bruno Gorda avait la même. Cette marque avait dû lui être faite dans son enfance, pour parfaire la ressemblance avec le modèle... La jeune femme

frissonna. Le

Seigneur de

l'Histoire lui

pardonnerait-il de savoir tout cela? Godrap demanda à l'homme mince:

— Pourquoi avoir laissé vivre si longtemps ce clone? — A cause de son nom, qui nous intriguait, naturellement. — Pourquoi avoir tant tardé à m'avertir?

— Le problème ne paraissait pas assez important. — Mais il était assez important pour que l'on sursoie à la destruction d'un clone?

— Nous pensions trouver rapidement une explication. La décision a été prise par un complexe d'analyse et de synthèse, le SAC 3003. La dimension temporelle du problème implique une logique fluide que nous ne maîtrisons pas encore...

— Personne ne maîtrise cette logique!

— Joseph Banks, l'agent du groupe anti-Parti qui s'est occupé du clone Gorda à sa naissance et qui a donc choisi ses parents adoptifs est mort avant que nous ayons pu l'interroger. — En logique pluridimensionnelle, tout le monde est toujours mort et personne n'est jamais mort. Qu'est-ce qui vous empêche d'intervenir avant la mort de Joseph Banks?

L'homme mince au complet miroitant soupira et s'efforça de cacher sa nervosité croissante.

— Trois facteurs nous gênent, Monseigneur. Nos ennemis ont « enterré les clones », comme ils disent. Ils les ont installés dans des zones temporelles qui présentent à la fois une opacité maximum et une forte turbulence. Pour le clone Gorda, la zone s'étend, en gros de 1949 à 1979. Les événements les plus importants se situent en 1949. Nous ne savons pas comment Joseph Banks a pu agir à cette date. Enfin, les choses ayant suivi leur cours, nous ne pouvons plus opérer que par pénétrations statistiques. Sous peine de briser de longues chaînes de causalité, nous devons éviter toute action paradoxale... Il existe peut-être une solution logique à ce problème, mais j'avoue qu'elle nous échappe encore.

Godrap haussa les épaules et s'adressa brusquement à Karen: — Qu'en pensez-vous, secrétaire Djansi?

Ainsi interpellée, la jeune femme rougit et chercha du secours auprès d'Y. B., impassible à côté d'elle La Noire lui caressa le bras et lui décocha un sourire enjôleur.

— Parle. Tu vois que c'est une conversation amicale. N'aie pas peur de dire tout ce qui te passe par la tête...

Le Premier secrétaire du Pouvoir approuva d'un signe, en balançant la mèche qui pendait sur son front — Je... je ne sais pas, balbutia Karen. Tout de suite, quand je... quand j'ai connu Bruno... Gorda son nom m'a paru... je n'ose pas... je ne trouve pas le mot juste... enfin, comme une sorte de blasphème! J'ai pensé que les conspirateurs... euh, le groupe anti-Parti l'avait voulu pour... euh, pour vous faire du mal, Monseigneur! — C'est ce que nous avons cru d'abord, dit l'homme mince au complet miroitant. Nous avons pensé que les agents du groupe étaient intervenus en amont, c'est-à-dire dans un passé plus lointain. Nous avons tenté de suivre l'histoire de la famille Gorda jusqu'à l'extrême limite...

— Jusqu'à la Grande Barrière du xix6 siècle, coupa Godrap. — Oui, Monseigneur, jusqu'en 1870 environ. Nous n'avons trouvé aucune trace de manipulation. A moins de supposer que le groupe anti-Parti ait réussi à franchir la Barrière...

Godrap montra soudain une certaine émotion. Un sourire nostalgique et un peu moqueur naquit sur ses lèvres épaisses. Il eut un geste sec de la main droite.

— Ne le supposons pas!

— Oui. Je veux dire: non. En outre, si nos ennemis avaient voulu donner à ce clone un nom proche du vôtre, Monseigneur, il y avait des moyens plus simples: un faux état civil, par exemple. Mais pourquoi

l'auraient-ils

voulu?

C'était

courir

un

risque

supplémentaire d'attirer notre attention, alors qu'ils cherchaient au contraire à dissimuler le mieux possible les clones. — Logique, dit Godrap.

Et il se tourna de nouveau vers Karen.

— Secrétaire Djansi, as-tu abordé la question avec les autres membres du groupe que tu connaissais?

— Seulement avec Nora Warren. Elle était mon supérieur direct dans le groupe. Et dans la hiérarchie du Parti — je veux dire avant qu'elle trahisse — elle était secrétaire de septième rang, un rang au-dessus de moi, donc, et cela facilitait nos rapports. Je lui ai posé une question à ce sujet une fois. Je veux dire au sujet de ce nom, Gorda... Elle m'a répondu: « C'est une coïncidence, voilà tout! » — Elle t'a dit ça textuellement? Karen hésita. — Peut-être pas textuellement. Mais le mot coïncidence a été prononcé. Et il semble qu'il n'y avait pas d'autre explication. — Je veux bien, dit Godrap en appuyant ses mains jointes contre son menton. Mais cette coïncidence aurait dû frapper Joseph Banks quand il s'occupait de placer le clone. Elle aurait dû l'effrayer et le faire fuir. Logiquement... sauf si une donnée nous échappe. Secrétaire Djansi!

Karen leva ses yeux brillants, peut-être embués par l'émotion. — Monseigneur?

— Tu savais que les clones créés par le groupe anti-Parti devaient être systématiquement détruits?

— Je je l'avais entendu dire avant de partir en mission. Mais je... — Et tu savais que ce Gorda était un clone du Premier secrétaire du Pouvoir?

— Oui, mais...

— Mais tu veillais jalousement sur sa santé? — J'attendais les ordres de mes supérieurs. J'avais... — Tu n'as jamais eu l'idée de tuer cet homme? — Oh! Si, Monsieur Monseigneur! Mais j'obéissais à. — Et si j'étais venu, moi, Godrap, Premier secrétaire du Pouvoir du Peuple terrien, et que je t'aie dit: « Djansi, tue cet homme! » Qu'est-ce que tu aurais pensé?

— Je... je vous aurai obéi, Monseigneur!

— Tu m'aurais obéi? Sûrement? Bien que j'aie court-circuité la sacro-sainte hiérarchie? Est-ce que tu n'aurais pas pensé que je pouvais être un clone... un autre clone désireux d'éliminer ses rivaux?

— Peut-être... Je l'aurais peut-être pensé. Mais je... — Dans ce cas, ne crois-tu pas que le plus sûr aurait été pour toi de respecter strictement la discipline du Parti?

— Oui... sans doute. Mais...

— C'est un réflexe normal. Et maintenant, il faut donc conclure que l'apparition de ces clones aurait pour effet immédiat de renforcer la discipline de notre Parti? N'est-ce pas ton avis? — Si... Peut-être. Je... je le crois.

— Au point de paralyser complètement l'appareil? — C'est possible. Ah oui, Monseigneur. Au point de... de nous paralyser complètement. C'est ce que veulent les ennemis du Parti! — Très bien, Djansi. Quand tu reverras le clone Gorda, que feras-tu? — Mais je ne...

— Admettons que tu te retrouves en face de lui, n'importe où, n'importe quand. Que ferais-tu?

Karen suffoqua d'angoisse. C'était la question décisive et, pour ainsi dire, définitive. Elle jouait sa carrière... et peut-être sa vie. Elle ne voyait que deux réponses possibles. « Je tue le clone! » Ou bien: « J'obéis aux ordres de mes supérieurs... » Deux réponses... Quelle était la bonne? « Même l'hésitation doit être une faute! » La situation réelle? Karen savait qu'elle avait bien peu de chances de jamais revoir Bruno Gorda. Peu importait la situation réelle. Peu importait, finalement, ce qu'on faisait, ce qu'on ferait, ce qu'on aurait pu faire dans une situation réelle. La règle du jeu, c'était de trouver la bonne réponse... ou la bonne question quand on était de l'autre côté de la barricade!

Quoi qu'il en soit, Karen avait déjà trop hésité Elle avait perdu. — Je le tuerai! dit-elle.

Le Seigneur de l'Histoire eut une réaction brutale que rien ne laissait prévoir. Il éclata de rire. Puis il ajouta un simple commentaire:

— J'aime ta spontanéité!

Y.B. essuya avec un coin de son écharpe de soie les larmes qui coulaient sur les joues de Karen.

— Pardonnez-moi, secrétaire de deuxième rang Y.B.! Je ne sais pas ce qui m'arrive. Je...

Le secrétaire de huitième rang Karen Djansi pleurait pour la première fois depuis la fin de son enfance. C'était cruel et presque doux. Peut-être pleurait-elle aussi pour la dernière fois, puisqu'elle allait, d'une certaine façon, mourir. Ou peut-être de toutes les façons...

— Appelle-moi Yona, dit le secrétaire de deuxième rang Y.B. — Ça doit... se passer quand... Yona?

— Ne pense plus à ça, Karen.

Elles étaient assises sur un austère fauteuil gonflable à deux places, dans le studio de fonction que la secrétaire de deuxième rang Y.B. occupait à l'intérieur de la cité impériale. Dieu sait où exactement! Karen eût été bien incapable de deviner si cette pièce minuscule, intime, secrète, presque inaccessible, se trouvait à mille mètres sous la terre, quelque part au fond de l'océan ou n'importe où dans l'espace. Par la double fenêtre en forme de sablier, on voyait des nuages pareils à des chimères, des dragons, des hippocampes, s'étirer lentement vers l'horizon incertain. Le conditionneur général émettait un faible chuintement d'insecte prisonnier, en haut, en bas ou ailleurs. Impossible de savoir s'il assurait le chauffage ou la climatisation. Karen, coupable et condamnée, ne pouvait imaginer un autre abri. Elle eût préféré mourir que s'en aller. — Gardez-moi, je vous en prie!

A la pensée qu'elle allait mourir — ou quelque chose de ce genre — elle sentait une profonde tendresse pour elle-même l'envahir. Elle avait besoin d'être aimée et pardonnée. Surtout pardonnée. — Yona, qu'est-ce que j'ai fait?

— Tu n'as rien fait de mal, Karen, personne ne t'en veut. Tu ne vas pas mourir. Tu vas avoir une petite restructuration partielle. On va effacer une certaine période de ta vie. Seulement quatre ou cinq ans... Il faut que tu oublies tout ça, Karen. Nous allons étudier ensemble ta nouvelle personnalité. Nous présenterons un très bon projet. Tous les deux ensembles. J'ai obtenu ce privilège pour toi. Oui, Karen, tu peux décider ce que tu seras après. N'est-ce pas magnifique? Comme cadre de base, on t'offre une promotion: tu seras secrétaire de septième rang ici même. Tu seras attachée à l'état-major du Premier secrétaire! Je pourrai t'aider car tu dépendras directement de moi: ici, la hiérarchie n'est pas aussi stricte qu'en milieu extérieur. Tu auras la meilleure place pour servir notre Seigneur Godrap... Et pour le reste, tu as le choix ou presque. N'est-ce pas merveilleux, Karen?

— Mais c'est comme la mort, dit Karen. Je vais mourir! CHAPITRE 15.

Mais quelle décision aurait été bonne? « De toute façon, nous étions pris », pensa Bruno. D'étranges cavaliers avaient surgi en même temps au pied et au sommet de la colline. Bruno et Nora étaient prisonniers au milieu de l'escalier. Des liserons géants-balançaient moqueusement leurs corolles sous les yeux des deux fugitifs. Monter? Descendre?

Ils pouvaient quitter l'escalier et essayer de se cacher dans la végétation qui tapissait les rochers tout autour. Malgré le risque d'une chute mortelle... Mais les feuillages étaient-ils assez denses pour les dissimuler vraiment aux yeux des assiégeants? Les anfractuosités de la falaise ne constituaient-elles pas des pièges parfaits?

Le cercle des cavaliers se resserrait lentement Les bêtes semblaient d'une extrême agilité Elles dansaient en tournoyant, se dressaient sur leurs pattes de derrière et déployaient leur crinière touffue et leur longue queue empanachée. Les cavaliers mêlaient hardiment, dans leurs uniformes et leurs attitudes, modernisme et barbarie. Ils portaient des shorts d'étoffe synthétique, rouges ou noirs, et des gilets de cuir brut, ouverts. Entre les deux: une ceinture cartouchière en matière plastique. Aux pieds, des bottes métallisées, brillantes, mais sur la tête de grands chapeaux de feutre crasseux. Ils étaient armés de fusils courts, apparemment très perfectionnés; mais ils avaient tous un couteau à lame recourbée attaché au poignet.

Le détachement qui se trouvait sur la colline commença à s'engager dans l'escalier. « Ce ne sont pas des chevaux mais des chamois! » pensa Bruno. Nora lança un cri. Elle échappa à son compagnon et s'avança à l'extrême bord de la pente, prête à se jeter dans le vide. Un instant, il se demanda s'il ne devait pas la laisser choisir son destin. « Même si on s'en tire encore une fois, la mort vaudrait peut-être mieux pour elle... » Mais pendant qu'il se disait cela, il la retenait de toutes ses forces. Il voulait qu'elle vive. Il la ramena au milieu de l'escalier. Un des cavaliers fit un grand geste. Bruno crut comprendre qu'il leur intimait l'ordre de descendre. Il poussa Nora devant lui, tout en la retenant discrètement par la ceinture de sa robe. La jeune femme semblait tout à fait désemparée. Finalement, il dut la porter à moitié jusqu'au bas de l'escalier. A peine leurs pieds touchaient-ils le sol d'herbe sèche et de sable crissant que deux cavaliers les enlevaient pour les jeter en croupe. Ces hommes étaient d'une force et d'une adresse extraordinaires. Bruno n'avait pas eu le temps de reprendre son souffle et déjà le détachement galopait dans la plaine à plusieurs centaines de mètres de la colline. Un guerrier trapu, aux muscles saillants, emportait Nora. Il avait perdu son chapeau en enlevant la jeune femme. Ses cheveux rouges flottaient comme la crinière de son cheval. Bruno voyait devant lui un large dos, des épaules aux trois quarts nues, luisantes de sueur. Le bord du chapeau de feutre raidi par la crasse le blessait dès qu'il essayait de relever la tête. Il devait se cramponner à la ceinture du cavalier inconnu pour ne pas être précipité au sol à chaque bond du cheval. Oui, ces chevaux bondissaient plus qu'ils ne galopaient. Ils semblaient assez bas sur pattes. Une chute sur l'herbe ou le sable n'aurait sûrement pas été mortelle, ni même très grave. Mais vingt ou trente cavaliers-suivaient à pleine vitesse les hommes de tête. Si un des prisonniers tombait ou sautait, il serait sûrement piétiné. Sauf miracle... Bruno étudia un instant une possibilité de miracle. Il n'en vit aucune. Seul, il aurait peut-être tenté sa chance. Mais il lui fallait veiller autant que possible à la sécurité de Nora. Le mieux était de se tenir tranquille pour le moment. Tranquille et vigilant... Il tourna la tête et vit sa compagne qui se débattait. Le cavalier qui l'emportait l'avait attachée à lui avec une corde, une lanière ou n'importe quoi de ce genre. Nora essayait de se libérer sans avoir conscience du risque. Le cavalier aux cheveux rouges se contorsionna pour l'atteindre derrière lui. En même temps, il tirait son cheval sur la gauche pour l'écarter de la troupe. Matée, ou peut-être assommée, Nora cessa toute résistance. Bruno la vit un instant ballotter contre le dos de son ravisseur, puis tous les deux sortirent de son champ de vision.

Le détachement franchit un passage entre deux gros rochers, s'engagea dans un sentier de chèvres.

Les chevaux volaient. Bruno avait les muscles broyés, les os douloureux, l'estomac au bord des lèvres. Il voyait le paysage danser la ronde autour de lui. Il avait l'impression de se trouver dans un décor de cinéma, ou plutôt une multitude de décors juxtaposés. Les cavaliers débouchèrent sur une place de western. Il n'y manquait ni le saloon ni la potence. Une autre bande en uniforme apparut. Il y eut un conciliabule, puis une volte-face vers la plaine. La troupe déferla bruyamment sur un pont de bois, écorna une plage de sable qui bordait un lac, longea' un village de pêcheurs, se rassembla dans un bosquet où des ouvriers vêtus de blanc cueillaient des ananas...

Bruno reprit son souffle, essaya d'apercevoir Nora, écouta les conversations des cavaliers. Mais la langue de ces hommes lui était inconnue. Il ne put repérer sa compagne ni le guerrier à la tête nue qui l'emportait.

Il se laissa aller au désespoir et se maudit d'avoir jeté le leigh dans une crise de colère.

Sur un ordre rauque de son chef, la troupe repartit. Bruno ferma les yeux. « Quel est ce monde? Une pustule d'Australie ou d'Indonésie après la pustule d'Europe? Pourquoi et comment y sommes-nous arrivés? Est-ce un effet du leigh? Une nouvelle mine temporelle? Un coup de dés du troisième joueur? »

La faim, la soif, l'épuisement lui enlevaient jusqu'au désir de savoir. Son esprit formulait des questions, mais il se désintéressait des réponses. Il se désintéressait de sa vie

Pourtant, une voix ténue, murmurait en lui « Laisse-toi aller mais ne désespère pas. Tu n'es pas mort. Bientôt, tu renaîtras et tu seras prêt à te battre... » Il aurait préféré ne pas l'entendre. La pensée du combat lui causait une souffrance, physique et morale, presque égale à celle qu'il ressentait déjà dans son corps et dans sa tête. La honte d'avoir entraîné Nora dans sa fuite et de ne pouvoir l'aider maintenant le submergea. Il souhaita oublier, perdre la mémoire, devenir pareil à elle. Il le souhaita si fort qu'il crut un moment chasser de son cerveau le souvenir, l'intelligence et la volonté. Il s'enfonça dans une attente instinctive et il cessa d'avoir conscience des événements et des choses. C'était très agréable. Il fut soudain heureux... et ce bonheur le réveilla. Il le perdit aussitôt, retrouva la faim, la soif, la fatigue, la douleur.

Il ouvrit les yeux. Le soleil l'éblouit. Quelqu'un le poussait. Il trébucha. Nora se tenait près de lui. Elle lui sourit. Encadrés par une dizaine de soldats en shorts et chapeaux à large bord, les deux prisonniers avançaient vers un énorme bâtiment aux formes contournées et baroques, couvert de sculptures emmêlées. Une description en lettres de bronze vert-de-grisé couronnait l'arc d'un porche solennel: THE CLOWN'S PALACE Après l'enclave des guerriers, le palais du clown! Dans ce monde, le clown était peut-être une sorte de seigneur, de souverain ou de dictateur... Ou bien un... Non! Bruno et Nora furent poussés vers une entrée secondaire et néanmoins monumentale. Ils pénétrèrent dans une salle vaste et sonore. Fraîche aussi; un souffle d'air ranima Bruno. On se serait cru dans une église. Des vitraux en croix faisaient éclater le soleil en mille lueurs colorées. Une musique d'orgue haletait en sourdine, au loin.

Quatre guerriers seulement avaient accompagné les prisonniers à l'intérieur. Ils accrochèrent leurs grands chapeaux à des patères qui représentaient des têtes d'animaux. Bruno les examina dans l'espoir de découvrir quelques renseignements sur le monde du clown. Il nota un bison, une antilope, un perroquet, plusieurs chevaux, un ornithorynque, un vautour, un lézard, un lama, un kangourou...

Les gardes s'étaient arrêtés dans un renfoncement de la salle et baissaient la tête d'un air recueilli. Après tout, le clown de ce palais était peut-être un haut dignitaire religieux, voire le dieu du monde. Comme pour confirmer cette hypothèse, surgit une sorte de prêtre C'était un homme aux longs cheveux blancs, vêtu d'une robe sombre, au drapé majestueux. Barbes et cheveux blancs, mais un visage très jeune, franc et avenant. De plus près, la robe se révéla vert foncé, avec de larges soutaches noires. L'homme inclina la tête puis examina longuement les prisonniers.

Le sous-officier qui commandait le détachement prononça deux ou trois phrases dans sa langue Le nouveau venu inclina alors la tête Enfin, il s'adressa à Bruno sur un ton interrogateur — Je ne comprends pas, dit Bruno en anglais. Nous ne sommes pas d'ici. Nous sommes des étrangers.

Le prêtre haussa les épaules et s'en alla. Les prisonniers furent conduits dans une autre pièce et pris en charge par d'autres gardiens. Ceux-là portaient des tuniques et des pantalons bruns. Ils ressemblaient à des moines-soldats. Bruno demanda à boire pour lui et sa compagne, en français, en anglais et aussi avec les quelques mots

d'espagnol

et

d'allemand

qu'il

connaissait.

Cette

démonstration suscita peu d'intérêt dans l'entourage: gardes, serviteurs, cuisinières, esclaves peut-être. Bruno voyait pour la première fois depuis son arrivée dans ce monde, cette bulle, cette pustule, des hommes et des femmes à la peau sombre et aux cheveux bruns, lisses ou crépus. Autant qu'il pouvait en juger par ce mince échantillon, les gens de couleur ne tenaient pas ici le haut du pavé. Maintenant, il était incapable de réfléchir. A peine pouvait-il prêter une attention chancelante à ce qui se passait autour de lui. Il avait trop soif Cette sensation emplissait sa bouche de sable gluant et son cerveau de cendre chaude Elle brûlait ses lèvres, sa gorge, collait sa langue, envahissait son corps et occupait tout le champ de sa conscience Et en deux ou trois idiomes de la Terre lointaine, il répétait « A boire je vous en prie nous avons soif de l'eau. • à boire! » Mais sa bouche devenait de plus en plus pâteuse Un adhésif salé se plaquait sur sa langue II étouffait. Il fut obligé de se taire Il s'accroupit sur le banc de bois dur qui lui avait été attribué. Nora se tenait en face de lui, à quelques mètres, sur un siège semblable Mais il n'osait la regarder Elle devait partager sa souffrance et il se sentait affreusement coupable Pourtant, elle fit un geste qui attira son attention.

Un soldat passant près de son banc, elle l'accrocha par la manche L'homme eut un mouvement brusque pour se dégager. Au moment où il se retournait vers elle, Nora ouvrit la bouche et esquissa une mimique enfantine mais parfaitement claire: de l'eau! de l'eau! Le soldat se mit à rire. « Bon Dieu! pensa Bruno. Et c'est moi qui suis comédien! » Il reprit aussitôt l'opération à son compte et en même temps, il se forçait à articuler: « De l'eau! De l'eau! » Il y eut encore des allées et venues dans la salle. On eût dit que la garde se renforçait sans cesse. Une bonne dizaine de moines-soldats veillaient sur les deux prisonniers. Puis un serviteur apporta un pichet qu'il déposa aux pieds de Nora. La jeune femme but longuement. Bruno se leva avec l'intention de prendre le pichet dès qu'elle aurait fini. Il fit un pas vers elle. Un officier, reconnaissable aux trois barres d'argent sur son capuchon brun, cria un ordre très sec. Deux gardes se précipitèrent sur Bruno en grondant comme des chiens en colère et le repoussèrent violemment. Le prisonnier protesta en montrant le pichet, essaya d'expliquer par gestes qu'il mourait de soif. Il n'obtint en réponse que des rires ou

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