Le voleur
— Eh! bien, dit-elle à Jérôme en…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
— Eh! bien, dit-elle à Jérôme en faisant un signe de croix, ce n’est pas gai, de rester ici en tête-à-tête avec un mort?
— Ah! non, pour sûr, répond le garçon d’écurie qui claque des dents. Pour sûr! Tu devrais bien venir me tenir compagnie…
— Plus souvent! Tu n’es pas gêné, vraiment! Moi, je vais monter tout en haut de la maison, au quatrième, pour regarder le feu d’artifice; de là, on peut voir ce qui se passe sur la grande place comme si l’on y était, et je ne perdrai pas une chandelle romaine.
— J’ai bien envie d’aller avec toi, dit Jérôme; les singes ne reviendront pas avant onze heures, et les autres domestiques non plus…
— Jamais de la vie! s’écrie Annette. Je te connais; tu me ferais voir les fusées à l’envers…
Mais Jérôme se lève et va la prendre par la taille.
— Veux-tu bien te tenir tranquille! Devant un mort! si c’est permis… Allons, viens tout de même, continue-t-elle en l’embrassant… Pourtant, si ce Monsieur qui a demandé une chambre revient?
— Il sonnera, dit Jérôme, et nous l’entendrons bien.
Ils sortent tous deux, ferment la porte, et je les entends qui montent les escaliers quatre à quatre. Allons! les choses tournent mieux que je ne l’avais espéré; et, dans deux ou trois minutes…
— Eh! bien, comment la trouves-tu, celle-là?
Horreur! C’est le cadavre qui a parlé!… j’en suis sûr… Oh! j’en suis sûr!… La voix part de là-bas, du coin où la morte gît sur le lit, et il n’y a que moi de vivant dans cette chambre… Il me semble qu’elle vient de s’agiter sur sa couche, cette morte; oui, on dirait qu’elle remue… J’écarte le rideau, pour mieux voir, car je me demande si je rêve.
Ha! je ne rêve qu’à moitié… La phrase que j’ai cru entendre a bien été prononcée, je n’ai point été victime d’une illusion quand j’ai remarqué les mouvements imprimés au matelas sur lequel le cadavre est étendu. Je ne rêve même pas du tout — car j’aperçois, à ma grande stupéfaction, une tête d’homme sous le lit. — Une tête que je reconnais; une tête basanée, aux cheveux noirs, aux moustaches cirées… la tête du mouchard…
Le mouchard! Je vois ses épaules, à présent, et ses bras, et son torse; et le voici sur ses pieds. Il s’avance lentement vers moi.
— Bonsoir, cher Monsieur. Comment vous portez-vous? Dites-moi donc deux mots aimables. Il y a une grande demi-heure que j’attends patiemment, sous ce lit, le plaisir de faire votre connaissance…
Je me ramasse sur moi-même pour me jeter sur lui de toute ma force, car il faut que je lui passe sur le ventre, coûte que coûte, afin de m’échapper d’ici.: Mais il a vu mon mouvement, et étend la main.
— N’aie pas peur! Je n’ai pas besoin de te demander ce que tu fais ici, n’est-ce pas? Et quant à moi, bien que tu ne me connaisses pas, je vais te dire mon nom et tu verras que tu n’as rien à craindre. Je m’appelle Canonnier.
— Canonnier! C’est vous, Canonnier?… C’est vous?…
— Oui, moi-même en personne. Ça t’étonne?
— Un peu. J’ai souvent entendu parler de vous…
— Ah!… Comment t’appelles-tu?
— Randal.
— Alors, moi aussi j’ai entendu parler de toi. J’avais même l’intention de te voir et de te proposer, quelque chose. Par exemple, je ne m’attendais pas à te rencontrer à Malenvers. Le hasard est un grand maître. Ah! j’ai bien ri, en moi-même, quand je t’ai vu entrer ici et te cacher derrière le rideau; il n’y avait pas trois minutes que j’étais sous le lit. Il faut dire que j’ai fait une sale grimace quand on m’a apporté ce paquet-là sur le dos. On a beau être obligé de s’attendre à tout, dans notre métier…
— À propos de métier, dis-je, puisque nous devons faire le coup à nous deux, maintenant, il ne faut pas perdre de temps.
— Au contraire, dit Canonnier. Ne nous pressons pas. Attendons le commencement du feu d’artifice pour nous y mettre. C’est plus prudent. Nous serons sûrs de n’être pas dérangés. C’est pour huit heures; nous avons encore dix minutes.
Il s’assied, très tranquillement, sur la chaise que vient de quitter Jérôme, et se met à hausser les épaules.
— Regarde-moi ce cadavre, là, ce corps de vieille femme que ses enfants auraient mise dans la soue aux cochons si un voyageur avait voulu leur louer ce cabinet de débarras. Ce qu’elle a dû trimer, la malheureuse, et faire de saletés, et dire de mensonges, et voler de monde, pour en arriver là! Voilà des gens qui défendent la propriété et l’héritage! Pendant leur vie, ils se supplicient eux-mêmes et torturent les autres de toutes les façons imaginables et, après leur mort, leurs héritiers jettent leurs cadavres, pour cent sous, dans la boîte aux ordures. Et l’on reproche amèrement au malfaiteur de manquer de sentimentalisme!… Ah! assez d’oraison funèbre. Dis donc, je ne pense pas que ce soit spécialement pour voler les honnêtes propriétaires de cette boîte que tu es venu à Malenvers?
— Non, c’est une idée que j’ai eue tout d’un coup, je ne sais comment. La vérité, c’est que j’ai suivi ici une jeune personne qui n’est pas complètement libre, et avec laquelle j’ai rendez-vous ce soir.
— Mes félicitations. Moi, je suis venu à Malenvers afin de pouvoir en partir. Tu vas me comprendre. J’ai quitté les États-Unis, il y a trois semaines, à bord d’un navire de commerce qui m’a amené à Saint-Nazaire. De là, je me suis rendu à R., une petite ville à dix lieues environ au-dessus de Malenvers, et j’y attendais depuis deux jours une occasion de rentrer à Paris…
— Comment, une occasion?
— Naturellement. Mon départ d’Amérique a été signalé à la police, qui ne sait ni où j’ai débarqué ni où je me trouve, mais qui se doute bien des raisons qui m’appellent à Paris. Tu sais comme les gares de la capitale sont surveillées; ce sont de véritables souricières. Du reste, l’absurde réseau français, qui force un homme qui veut aller de Lyon à Bordeaux, ou de Nancy à Cette, à passer par Paris, n’a point d’autre raison d’être que la facilité de l’espionnage. Or, étant donné que je suis connu comme le loup blanc par le dernier loustic de la police, j’étais sûr, si j’avais pris un train ordinaire, d’être filé en arrivant et arrêté deux heures après. J’ai donc envoyé mes bagages à Paris chez quelqu’un que je connais et, ainsi que je te le disais, j’ai attendu tranquillement à R. l’occasion de les suivre. Cette occasion, le voyage de Courbassol me l’a fournie. J’ai pris à R., ce matin, le train qui vous amenait ici et je partirai ce soir avec les représentants du peuple et leur suite. C’est bien le diable si les roussins songent à m’aller découvrir parmi ces honorables personnes. D’ailleurs, je me suis fait une tête de mouchard de première classe et ils me prendront, s’ils me remarquent, pour un collègue de la Sûreté Générale; mais, en temps ordinaire, je ne me serais pas fié à ce déguisement; ils ont trop d’intérêt à me mettre la main au collet…
— Ma foi, dis-je, je dois t’avouer que je t’avais pris, moi aussi, pour un mouchard. Et l’idée t’est venue subitement de faire un coup ici?
— Oui, subitement, comme à toi. C’est assez curieux, mais c’est comme ça. Au fond, je ne pense pas que ça nous rapportera des millions; mais je me trouve depuis ce matin dans une telle atmosphère d’honnêteté politique et privée…
Le sifflement d’une fusée lui coupe la parole; et, tout aussitôt, on entend crépiter une pièce d’artifice. C’est la préface; les trois coups des pyrotechniciens.
— Allons, dit Canonnier en se levant; c’est le moment. La nuit commence à tomber, mais nous verrons encore assez clair.
Nous sortons, jetant tous les deux un regard de pitié vers la forme blanche allongée sur le lit de fer; nous fermons doucement la porte; nous nous glissons dans le corridor; et nous voici devant le bureau de l’hôtel. La porte n’en est pas fermée à clef. C’est charmant! Nous entrons.
— Le bureau; bon, fait Canonier. Et qu’est-ce que c’est que cette seconde pièce? La chambre à coucher de Monsieur et de Madame, sans doute… Tout juste. Nous allons nous partager la besogne; la division du travail, il n’y a que ça… Tiens, tu as un outil américain, continue-t-il pendant que je visse les unes aux autres les trois parties de ma pince; j’ai le même exactement; mais on fait mieux que ça, à présent. Et puis, Edison a inventé une petite batterie électrique qui travaille pour vous tout en vous éclairant, pour percer et scier les parois des coffres-forts; ça se place dans un étui à jumelle qu’on porte en bandoulière; très pratique. J’en ai une dans ma malle; je te ferai voir… Voyons, toi, va dans la chambre et mets le secrétaire à la question; moi, je vais rester ici pour tâter le pouls à la caisse. Nous n’en aurons pas pour longtemps.
En effet, cinq minutes après, juste comme j’ai vérifié le contenu du meuble auquel je me suis attaqué. Canonnier entre dans la chambre avec des billets de banque dans la main gauche et, dans la main droite, son chapeau où sonnent des pièces d’or.
— Voici ma récolte, dit-il; six mille francs de billets, pour commencer. Tiens, en voici trois mille; ne les change ni ici ni à Paris, à cause des numéros. Quant à l’or, nous n’avons pas le temps de compter.
Il vide son chapeau sur le lit et fait deux tas de louis, à peu près égaux.
— Prends celui que tu voudras. Celui de gauche? Parfait. Je mets celui de droite dans ma poche. Douze cents francs chacun, à peu près… Et toi, qu’as-tu trouvé?
— Des valeurs. Les voici.
— Bien. Je vais les emporter, puisque tu restes à Malenvers. Elles partiront pour Londres demain matin à l’adresse de Paternoster. Ce brave Paternoster! Il m’a écrit plusieurs fois à ton sujet… Je t’expliquerai pourquoi. Pour le moment, je me demande où je vais mettre ces titres. Un paquet, ce n’est pas possible. En cataplasme, sur mon ventre? Oui; mais il faudrait quelque chose pour les faire tenir… Ah! ça…
Des drapeaux, qu’on a jugés superflus pour la décoration de l’hôtel, sont appuyés contre le mur. Canonnier en prend un, arrache l’étoffe de la hampe, et s’en confectionne une sorte de ceinture tricolore que je lui attache fortement derrière le dos, et dans laquelle nous insérons les papiers.
— À merveille, dit Canonnier en boutonnant son gilet. Je fais concurrence à M. le maire, intérieurement; et il se met à renifler d’une façon singulière. Tu te demandes si je suis enrhumé? ajoute-t-il. Non, pas du tout. Je flaire l’argent. Je pense que nous n’en avons pas trouvé beaucoup, et qu’il doit y en avoir d’autre. Laisse-moi flairer encore un peu; je te dis que je sens l’argent… Tiens, là.
Il se dirige vers la cheminée, passe sa main entre la glace qui la décore et le mur; et retire un vieux portefeuille.
— Ah! ah! dit-il en s’approchant de la fenêtre. Je te le disais bien!… Des billets de mille; mazette!… Quatre, cinq… Neuf, dix. Dix mille francs, mon bon ami. Voilà ce que c’est que d’avoir du nez. Quand tu auras mon expérience, tu en auras autant que moi… Voici cinq billets. Mets-les dans ta poche, et allons-nous- en.
Nous rentrons dans le bureau.
— Je leur ai laissé toute la monnaie blanche, fait Canonnier en passant devant la caisse fracturée.; ils ont de la chance que je ne sois pas bimétalliste… Plus un mot, à présent et sortons par les jardins. Il y a une petite porte, au fond, qui donne dans une rue déserte.
Nous sommes dans la rue déserte. Les fusées du feu d’artifice s’épanouissant en gerbes multicolores, rayent le ciel qui s’est obscurci. Nous nous dirigeons vers la grande place et nous avons la joie d’assister aux transports de la foule devant les soleils tournants, les chandelles romaines, et surtout les pluies d’or. Divertissements innocents, plaisirs purs…
Un temps d’arrêt. C’est le bouquet qu’on va lancer, et il faut laisser à l’enthousiasme la pause nécessaire aux préparations d’un élan suprême. Oui, c’est le bouquet! Il éclate, éblouissant, au milieu d’acclamations frénétiques. Et, parmi les jets de feu et les rayons dorés, s’élève la forme, plus lumineuse encore, d’une femme coiffée d’un casque qui semble une mitre; armée d’un glaive pareil à un grand couteau à papier: et piétinant une devise latine: Pax et Labor.
— À quoi pensais-tu pendant ce feu d’artifice? demandé-je à Canonnier comme nous quittons la grande place.
— Je pensais qu’il est fort heureux pour la Société que les malfaiteurs soient des gens simplement préoccupés de leurs besoins matériels, des utilitaires, si l’on peut dire, et n’aient pas de goûts artistiques. Autrement, les crimes pour la sensation, les forfaits pour le plaisir… Mais ça viendra. Les honnêtes gens possèdent déjà ces sentiments-là; les criminels les auront bientôt. Le maire de Chicago, pendant la terrible conflagration de la ville, réfugié au bord du lac avec les habitants impuissants devant les flammes, s’écriait en un accès de voluptueux orgueil: «Qu’on vienne dire, à présent, que Chicago n’est pas la première ville du monde!» Faudra-t-il s’étonner, après cela, si les tramps d’Amérique, qui se contentent jusqu’ici de faire dérailler les trains pour piller les morts et les blessés qu’ils achèvent, se forment une conception plus haute de leur raison d’être; et s’ils se mettent à faire sauter des bourgades ou à incendier des villes, simplement pour l’attrait du spectacle, for the fun of the thing?
— En Europe, on n’en est pas là.
— Pas encore. Mais qu’importent les procédés, après tout? Dans tous les pays, la société actuelle mourra de la même maladie: de la disproportion entre ses aptitudes et ses actes; du manque d’équilibre entre sa morale et ses besoins… La Société! C’est la coalition des impuissances lépreuses. Quel est donc l’imbécile qui a dit le premier qu’elle, avait été constituée par des Forts pour l’oppression des Faibles? Elle a été établie par des Faibles, et par la ruse, pour l’asservissement des Forts, C’est le Faible qui règne, partout; le faible, l’imbécile, l’infirme; c’est sa main d’estropié, sa main débile, qui tient le couteau qui châtre…
Nous arrivons devant la Halle aux Plumes.
— Quel tas de lugubres bavards, là-dedans! murmure Canonnier, ils vont être gavés, bientôt, et se mettront à débiter leurs mensonges… Il y aurait tout de même quelque chose à faire en politique, vois-tu, ajoute-t-il d’une voix plus, basse; quelque chose de grand, sans doute. Pas un des sacripans gouvernementaux attablés là qui n’ait, comme l’enfant de Sparte, un renard qui lui ronge le ventre… Et quelqu’un qui aurait des documents… Tu comprends, hein? Tu comprends?… Quelqu’un à qui on fournirait toutes les preuves… et qui aurait le courage et la force de prendre çà à la gorge… Enfin, nous nous reverrons et nous aurons le temps de causer; je t’ai déjà dit, n’est-ce pas? que j’avais l’intention de te voir… Tu reviens à Paris demain matin?
— Oui.
— Eh! bien, tu me trouveras demain soir à dix heures, sur la place du Carrousel, devant le monument de Gambetta. Convenu? Bien. Je te quitte; je vais aller manger dans un café, près de la gare et, à onze heures, je pars avec ces messieurs. Au revoir.
Neuf heures sonnent au clocher d’une église. Pendant une heure, au moins, je me promène par la ville, songeant à ce que m’a dit Canonnier, à ce qu’il m’a laisse entendre. C’est extraordinaire, que j’aie rencontré cet homme ici; et plus extraordinaire encore qu’il ait déjà songé à moi pour… Et pourquoi ne serait-ce pas le malfaiteur, au bout du compte, qui délivrerait le monde du joug infâme des honnêtes gens? Si ç’avait été Barabbas qui avait chassé les vendeurs du Temple — peut-être qu’ils n’y seraient pas revenus…
Ma marche sans but m’a ramené près de la Halle aux Plumes. J’y entre; car on en a ouvert les portes afin de permettre aux bonnes gens de Malenvers qui n’ont point pris part au banquet de se repaître, au moins, de la délicieuse éloquence de leur cher député.
La Halle, éclairée par de grands lustres qui pendent du toit au bout de câbles entourés de haillons rouges, a un aspect sinistre. On dirait un bâtiment d’abattoir transformé à la hâte en salle de festin; ou bien, plutôt, un grand magasin de receleur dont toutes les marchandises volées auraient été enlevées sous la crainte d’une descente de police, et où se seraient attablés, dans le vain espoir de tromper les argousins sur la destination de l’immeuble, des individus suspects endimanchés à la six-quatre-deux. Des trophées de drapeaux sont accrochés aux murs qui suintent; et, tout au fond, éclatant en sa blancheur froide de fromage mou, on distingue le buste d’une bacchante de la Courtille étiquetée R. F., un buste couronné de lauriers — coupés au bois où nous n’irons plus.
Autour de l’énorme table, les hommes publics, très rouges, semblent cuver un vin très lourd; les citoyens de Malenvers tendent leurs oreilles en feuilles de chou; leurs dames écoutent, très attentivement, aussi, pleines de componction, ainsi qu’à l’église; les cocottes prennent de petits airs détachés (mais elles sont émues tout de même, les gaillardes; je vois bien çà); les sténographes des agences noircissent du papier avec une rapidité terrifiante; les journalistes prennent des notes; la foule, vulgum pecus qui se presse le long des murs, bave d’admiration; et, vers le milieu de la table, debout, avec des gestes de calicot qui mesure du madapolam, Courbassol parle, parle, parle…
Sa figure? Ah! je ne sais pas! Je n’en vois rien; on n’en peut rien voir. Il n’y a que sa bouche qui soit visible; sa bouche, sa gueule, sa sale gueule. Et même pas sa bouche: sa lèvre inférieure seulement. Oui, on ne voit que ça, dans la face de Courbassol. On ne peut pas y voir autre chose que sa lèvre intérieure!
Cette lèvre est une infamie. Un bourrelet épais, violacé, qui fait saillie en bec de pichet ébréché; une chose molle, humide, sur laquelle les paroles paraissent glisser comme un liquide visqueux et dont les contractions spasmodiques semblent sucer la salive; qui fait songer, malgré soi, à un débris sexuel de Hottentote. Cette lèvre-là, c’est une gargouille: la gargouille parlementaire… Et des mensonges en tombent sans trêve, et des âneries, et des turpitudes…
Le saltimbanque attaque sa péroraison. Il la déclame, non pas en Robert-Macaire, ni même en Bertrand, mais en Courbassol. La voix est lourde, monotone, fausse, peureuse; une voix de lâche: la voix parlementaire.
— Oui, citoyens, le jour va luire enfin où c’en sera fait des compromissions indignes; où le grand parti républicain va reprendre conscience de lui-même et voguer de ses propres ailes. La France est lasse de se voir gouvernée par des hommes qui, sous de vains prétextes de sagesse et de prudence, s’efforcent de la retenir dans l’ornière de la routine en attendant qu’ils la plongent dans l’abîme de la réaction. Il ne leur a que trop été permis, déjà, d’accomplir leur oeuvre néfaste; leurs satellites, qu’ils ont pourvus de toutes les places en dépit des droits acquis et des services rendus par de plus dignes, ont submergé le pays sous leurs détestables doctrines. Mais cette inondation réactionnaire, citoyens, a mis le feu aux poudres! Et demain, j’en ai la conviction profonde, la Chambre va montrer par son vote qu’elle n’entend pas être victime et qu’elle se refuse à être dupe. La France veut être libre, citoyens! Berceau du progrès, son bras n’abdiquera jamais le droit de tenir haut et ferme cette torche de la liberté que nos aïeux jetaient, enflammée et sublime, à la face de l’Europe!
Alors, c’est du délire. Des applaudissements frénétiques font trembler la Halle aux Plumes sur sa base. On veut porter Courbassol en triomphe. Et c’est entourés d’une foule hurlante que lui et ses amis arrivent au Sabot d’Or où les propriétaires, par une marche forcée, les ont précédés d’une demi-minute.
— Vive la République! Vive Courbassol! hurle la foule tandis que nous pénétrons dans l’hôtel et que Margot profite de la confusion pour me serrer la main, en signe d’intelligence.
Mais, dans la maison, des cris désespérés s’élèvent:
— Au voleur! Au voleur!… À moi! Au secours!…
— Qu’y a-t-il? Qu’y a-t-il? demandent Courbassol, Machinard et plusieurs autres en se précipitant dans le bureau où l’hôtelier et sa femme font un affreux vacarme.
— Tenez, Messieurs, tenez! Regardez la caisse! Voyez le secrétaire! Les voleurs sont venus… Ils nous ont tout pris, tout! Ah! les coquins!… Mon Dieu! quel malheur!…
Courbassol, Machinard et plusieurs autres font pleuvoir les consolations, accueillies par les jurons de l’hôtelier et les sanglots de l’hôtelière. Cependant, il est onze heures moins vingt et les véhicules qui nous ont amenés ce matin arrivent devant la maison. Les voyageurs ont juste le temps de monter chercher leurs manteaux, et leurs parapluies, et leurs cannes. Margot ne les suit pas; elle vient de déclarer à Courbassol que l’émotion lui a brisé les nerfs et qu’elle ne serait pas en état de supporter le voyage. Courbassol a affirmé qu’il comprenait ça; les nerfs des femmes… Margot passera la nuit au Sabot d’Or et prendra le train demain matin.
Les voyageurs descendent. Quelques-uns règlent leurs notes, tous font leurs compliments de condoléance aux victimes gémissantes de la perversité humaine, et ils montent dans les véhicules qui s’ébranlent au bruit des acclamations populaires. Je les regarde partir. Dans un quart d’heure, Ils rouleront vers Paris, en compagnie d’un homme qui les attend là-bas, dans un café près de la gare, et qui porte autour du ventre un drapeau tricolore.
J’entre dans le bureau de l’hôtel. Margot, assise à côté de l’hôtelière qui sanglote, cherche à la réconforter et partage sa douleur, car de grosses larmes coulent sur ses joues.
— Ma pauvre dame, dit-elle, comme je vous plains!… Mais je vous jure que je ferai tout ce que je pourrai pour vous. Courbassol m’accordera ce que je lui demanderai. Qu’est-ce que vous voulez? Un bureau de tabac? Un kiosque à journaux? Enfin, dites… Je suis sa maîtresse, sa maîtresse en titre, je vous dis. C’est plus que sa femme, n’est-ce pas? Ainsi…
L’hôtelier, dans un coin, s’arrache les cheveux, de la main gauche; de la main droite, il tient le vieux portefeuille que Canonnier a découvert derrière la glace.
— Ah! Monsieur, que nous avons du malheur! me dit-il comme je lui demande une chambre. C’est affreux! C’est épouvantable!… Et ces coquins de gendarmes qui sont restés toute la soirée à la porte de la Halle aux Plumes au lieu de patrouiller les rues! Je vais demander leur cassation… Donnez le numéro 8 à Monsieur, ordonne-t-il à Annette qui vient d’arriver avec une bougie. Et préparez-vous à comparaître demain matin devant le juge d’instruction, petite scélérate; s’il ne vous met pas pour six mois en prison préventive, vous et Jérôme, je lui ferai donner de mes nouvelles par M. Courbassol…
Annette, tout en larmes, me conduit à ma chambre; ce n’est pas celle où est morte la vieille femme; tant mieux; quoique je pense l’habiter très peu, cette chambre. J’ai vu la clef du numéro 10, dont la porte fait face à la mienne, se balancer aux doigts de Margot…
— Tu ne trouves pas que c’est curieux? me demande Margot dans le train qui nous ramène à Paris. Nous n’avons passé que deux nuits ensemble et, chaque fois, on a découvert un vol dans la maison.
— Oui, dis-je, il y a des coïncidences bizarres.
—Pour sûr. Ah! maintenant, nous pouvons causer; car nous n’avons pas eu le temps de nous dire deux mots, depuis hier soir. Qu’est-ce que tu fais, toi?… Ah! oui, tu es ingénieur. Tu es toujours, dans les écluses?
—Toujours.
— Il en faut donc beaucoup?
— Il en faut partout.
— Ça doit bien gêner les poissons… Ah! à propos, tu ne sais pas la vérité sur le vol d’hier? C’est la femme de chambre qui m’a raconté ça ce matin… Figure-toi que les aubergistes avaient chez eux la mère de la femme, une vieille qui était morte dans l’après-midi. — Le cadavre était dans la maison. Quelle horreur! — Toutes les valeurs de la vieille étaient dans le secrétaire; et, comme il y a beaucoup de parents, les hôteliers ont simulé un vol pour n’avoir pas à partager l’héritage. Il est bien facile de voir que c’est là la vérité; toute la ville la connaît à l’heure qu’il est, et tu penses si l’on doit rire à Malenvers. Le coup était mal monté, à mon avis; car enfin, le mari et la femme qui s’absentent ensemble, l’hôtel complètement abandonné, est-ce que ça peut sembler naturel?
— Pas un instant.
— Quelles canailles! La famille va leur faire un procès. Et dire que la politique vous force à frayer avec des gens pareils!…
Et Margot pousse un gros soupir.
XV — DANS LEQUEL LE VICE EST BIEN PRÈS D’ÊTRE RÉCOMPENSÉ
Je viens d’aller regarder l’heure, à la lueur d’un des becs de gaz de la place du Carrousel. Dix heures un quart. J’attends Canonnier depuis vingt minutes, et je ne le vois pas paraître. Il n’est guère exact… J’allume un cigare et je m’amuse à dévisager les passants, pour tuer le temps; ils sont rares, ces passants, et ils marchent vite en traversant cette grande place à laquelle la disparition des Tuileries a donné l’aspect d’un désert.
Dix heures et demie. Ah! ça, Canonnier aurait-il oublié le rendez-vous qu’il m’a donné? Non, ce n’est pas possible. Alors?… Alors, je ne sais vraiment que penser. Attendons encore. Je me mets à examiner, sous la lumière crue de la grande lampe électrique qui s’érige au milieu de la place, le monument de Gambetta. Quelle chose abjecte, cette colonne Vendôme de la Déroute! Cette pierre à aiguiser les surins, vomie par les carrières d’Amérique, ce pilori de N’a-qu’un-OEil sur lequel Marianne, coiffée d’un bas de laine, enfourche à cru une chauve-souris déclouée de la porte du Grenier d’Abondance — qui n’a plus besoin de porte, à présent!
Il va être onze heures, et toujours pas de Canonnier, C’est embêtant; j’aurais bien voulu le revoir, et je ne puis pas revenir, comme cela, l’attendre tous les soirs pendant un mois sur la place du Carrousel. J’ai reçu, en rentrant chez moi, une lettre de Roger-la-Honte qui me demande de me trouver à Bruxelles dans trois ou quatre jours… Non, j’ai beau regarder du côté des guichets qui donnent sur le quai et du côté de ceux de la rue de Rivoli, je n’aperçois pas mon homme. Je ne vois que le factionnaire qui monte la garde, là-bas, devant le ministère des finances, et la statue de pierre du Grand Tribun dont le bras vengeur désigne la trouée des Vosges — à l’ouest.
Allons-nous-en. Demain, j’irai voir chez Ida si elle a des nouvelles, sans lui faire part de ma déconvenue de ce soir, au cas où elle ne saurait rien. Il ne faut point mettre les gens au courant de nos déceptions. Pensons-y toujours, n’en parlons jamais.
J’arrive chez Ida, rue Saint-Honoré, vers une heure de l’après-midi.
— Ah! s’écrie-t-elle dès qu’elle pénètre dans le salon où je l’attends, il y en a, du nouveau! Canonnier est ici, et sa fille aussi…
— Vraiment! sa fille! Et depuis quand?
— Depuis hier soir, répond Canonnier qui a reconnu ma voix et qui fait son entrée. Dis donc, je t’ai laissé poser, hier soir; excuse-moi, car je n’ai pu faire autrement.
Il m’explique ce qui est arrivé. Il est entré sans encombre à Paris, l’avant-dernière nuit. Hier matin, il a chargé Ida de faire remettre une lettre à sa fille; et, toute la journée, il a attendu vainement une réponse. Mais cette réponse, c’est Hélène elle-même qui l’a apportée, vers sept heures du soir.
— Et elle déclare qu’elle suivrait son père au bout du monde, s’écrie Ida, et que son devoir est de tout lui sacrifier. Ah! qu’elle est charmante! Aussi innocente que l’enfant qui vient de naître… Elle est restée ici depuis hier soir. Elle est désolée de causer du chagrin, par son départ, à ces Bois-Créault qui ont toujours été si parfaits pour elle; mais son père, dit-elle, doit passer avant tout. Elle le croit menacé…
— Oui, dit Canonnier. Je lui avais appris dans ma lettre, afin de la décider, que j’étais poursuivi pour mes opinions politiques; et — vois si elle est intelligente — elle a fait une remarque qui m’a empêché sans doute de me faire pincer en allant te retrouver hier soir.
— Ah! bah! dis-je; et comment cela?
— On savait, continue Canonnier, que c’était pour venir chercher ma fille en France que j’avais quitté l’Amérique. On le savait; j’ai été trahi par quelqu’un… Mais je te raconterai ça plus tard. Et, comme on ignorait ou j’étais passé depuis mon départ des États-Unis, on faisait surveiller l’hôtel de M. de Bois-Créault, où demeurait Hélène. Ma fille, hier, en quittant cet hôtel, a remarqué qu’un individu qu’elle voyait depuis plusieurs jours devant la maison s’était mis à la suivre. Elle a essayé de le dépister, mais vainement; c’est un malin. Elle m’a prévenu de la chose; j’ai vu le personnage en faction sur le trottoir d’en face, et tu comprends que je ne suis pas sorti.
— Et la surveillance continue-t-elle?
— Je te crois, répond Canonnier. Si tu veux voir l’individu, viens ici…
Il va, tout doucement, lever le coin du rideau d’une fenêtre et me désigne, dans la rue, un Monsieur qui porte un lorgnon.
— Attends un peu, dis-je, laisse-le moi regarder attentivement… Bon. Ça suffit. Cet homme-là n’est pas un mouchard.
— Comment! s’écrie Canonnier; ce n’est pas…
— Non, mille fois non. Si c’est lui qui t’effraye, tu as tort d’avoir peur. D’ailleurs, je vais t’en donner bientôt la meilleure des preuves… Mais, d’abord, qu’as-tu l’intention de faire? Quitter le plus vite possible Paris et la France avec ta fille, je présume? Oui. Et aller à Londres, car il est bien improbable que l’Angleterre accorde ton extradition, si le gouvernement français la demande, car tu n’es pas condamné, mais simplement relégué.
— J’irai peut-être à Londres; mais ça dépend. Où va-tu, toi?
— Moi, je vais à Bruxelles.
— Eh! bien, moi aussi j’irai à Bruxelles.
— C’est de la folie! La Belgique t’arrêtera et t’extradera sans la moindre hésitation.
— Peut-être, si l’on sait que je suis à Bruxelles; mais si on l’ignore? Car, si tu ne te trompes pas, si cet homme qui croise devant la maison depuis ce matin n’est pas un roussin…
— C’est si peu un roussin, dis-je, que je vais t’en débarrasser pour toute la journée. Je vais descendre et l’emmener avec moi. Regarde par la fenêtre. Une fois que tu m’auras vu partir en sa compagnie, tu seras libre de tes mouvements.
— Bon. Je prendrai avec Hélène le train de Belgique cette après-midi même. Quand seras-tu, à Bruxelles, toi?
— Je partirai demain matin. Maintenant, ne quitte pas là fenêtre, surveille bien mes mouvements et tu verras que tu n’as rien à craindre.
Je descends. Du coin de l’escalier, je guette le moment où l’homme que Canonnier prend pour un mouchard aura le dos tourné. Voilà. Je sors, je remonte un bout de la rue, à gauche, je la traverse, et je me trouve nez à nez avec l’individu, qui vient de se retourner.
— Eh! bien, lui dis-je en lui donnant Un grand coup sur l’épaule, comment vous portez-vous, Issacar?
— Comment! c’est vous! s’écrie Issacar absolument abasourdi; ah! vraiment, je ne m’attendais guère…
— Moi non plus; et je suis bien heureux de vous rencontrer; j’ai beaucoup de choses à vous dire. Laissez-moi vous emmener déjeuner et nous pourrons nous donner de nos nouvelles réciproques tout à notre aise.
— Je regrette beaucoup d’être obligé de refuser votre invitation, répond Issacar; mais en ce moment je suis fort occupé…
— Occupé! dis-je très haut, car je commence à croire qu’il y a du louche dans la conduite d’Issacar. Occupé! Vous osez me raconter de pareils contes, à moi qui vous trouve dans la rue Saint-Honoré, le nez en l’air, rimant un sonnet à votre belle, alors que je vous crois aux prises avec les cannibales du Congo.
Je fais signe à un cocher dont la voiture vient s’arrêter devant nous.
— Allons, Issacar, dis-je en le prenant par le bras et en le poussant dans la voiture, vous me semblez avoir complètement oublié les usages européens dans ce Congo où vous avez sans doute fait fortune.
— Hélas! non, répond-il tandis que je donne au cocher l’adresse d’un restaurant de la rue Lafayette.
— Non, me dit Issacar au dessert, non, je n’ai point fait fortune au Congo; tant s’en faut. J’y ai perdu tout l’argent que j’ai voulu, et j’ai été obligé de revenir en France il y a un mois.
— Je croyais pourtant que vous aviez une belle idée…
— Oh! superbe! Seulement, je n’ai pas pu la réaliser. Je m’y étais pris trop tôt. Celui qui pourra, dans deux ans, tenter ce que j’ai essayé, fera certainement une fortune.
— Vous n’avez pas de chance.
— Non. J’ai des idées excellentes, mais je ne puis jamais reconnaître le moment propice à leur exécution. Je m’y prends trop tôt ou trop tard. Je sais combiner, mais pas entreprendre. Je suis un incomplet…
— Oui, je le crois; et vous n’êtes pas le seul aujourd’hui.
— Non, certes. Le nombre des gens auxquels il manque quelque chose, une toute petite chose, un rien, pour réussir, est considérable. Tout le monde a du talent, à présent; mais c’est du génie qu’il faut. Et le génie ne s’acquiert pas. C’est un don, un pouvoir qu’on apporte en naissant de concevoir lucidement certaines choses et de rester complètement fermé à d’autres, presque une faculté animale. Et puis… vous parlez des incomplets. C’est chez les Juifs surtout qu’ils se rencontrent. Je suis Israélite et j’en sais quelque chose. La race juive, malgré la barbarie sanglante de ses origines, et peut-être en raison de ces origines mêmes, n’est pas une race abjecte, quoi qu’on en dise. Les Juifs — cela peut vous paraître étrange, mais c’est vrai — les Juifs sont absolument dépaysés dans la civilisation actuelle. Ce sont des gens qui vivent dans un monde qu’ils n’ont point fait et qu’ils détestent, dont quelques-uns d’entre eux — et vous connaissez leurs noms aussi bien que moi — ont démontré, avec une éloquence qu’on n’égala pas, la misère et la bêtise; dont le plus grand nombre met en pleine lumière, par ses actes, l’absurdité et l’infamie.
— En en profitant de son mieux.
— Naturellement. Je vous parle du plus grand nombre. Vous n’irez pas chercher la compréhension et la moralité hautes, même chez une race qui a connu la persécution, dans la majorité… Ce plus grand nombre, auquel les circonstances — ou la volonté bien arrêtée des chrétiens, car il y aurait de singulières choses à dire là-dessus — ont donné, il y a cent ans, la direction des affaires des peuples, ce plus grand nombre peut se diviser en deux parties. D’abord, une minorité douée de génie, d’un génie pratique pour le maniement et l’utilisation de l’argent, mais qui ne se rattache au judaïsme que par les liens extérieurs des pratiques religieuses. Il y a autant de différence entre les préoccupations morales de ces gens-là et celles d’Israélites qui ont la notion du caractère et des tendances de leur race, qu’on peut en trouver entre l’existence d’un prince de la finance et celle de Spinoza vivant à La Haye, sur le Spui, dans l’humble maison où il gagnait sa vie — un peu de pain et de lait — à polir des verres,
— Et ces Israélites qui ont, d’après vous, la notion du caractère et des tendances de leur race…?
— Ils sont nombreux. Pas un parmi eux, qui ne se rende parfaitement compte, au fond, du fonctionnement imbécile de la machine sociale, et qui n’en connaisse la cause. Pas un qui ne soit disposé à la mettre en pièces, cette machine. Mais l’entreprise n’est pas facile; et, s’il se rencontre dans leurs rangs des hommes comme Lassalle, Il s’y trouve encore plus souvent des gens comme moi. Que voulez-vous? Lorsqu’on juge une situation désespérée, et qu’on ne peut l’améliorer, le mieux est d’essayer d’en tirer tout le parti possible, sans s’occuper du choix des moyens. Aujourd’hui coupeur de bourses, demain gendarme. Notre logique est dans nos idées — nos idées à nous — mais pas dans nos actes. La connaissance nette des choses est déjà pour nous une entrave assez gênante, la condition du monde actuel, en opposition constante avec nos aspirations et nos rêves, paralyse à tel point notre énergie, que nous serions bien sots de nous embarrasser, encore, du poids écrasant des scrupules. Oui, nous sommes des incomplets; propres à rien, peut-être parce qu’il n’y a rien de propre, et bons à tout, peut-être parce que votre société, où il est défendu d’agir individuellement, ne peut se passer d’intermédiaires. Pourquoi voudriez-vous, s’il vous plaît, que nous prissions parti, consciencieusement, pour telle coterie ou pour telle clique? Pourquoi voudriez-vous que nous eussions des convictions? Nous sommes indifférents à vos conflits dérisoires. Ce n’est pas notre faute, si l’homme se glorifie de panteler sur une croix d’or, le flanc percé, la tête couronnée d’épines… Ecce homo!… Hé! qu’il reste à son gibet, si cela lui fait plaisir! Comme au supplicié du Golgotha, nous lui disons: «Sauve-toi toi-même.» Et nous lui apportons du fiel et du vinaigre sur une éponge, s’il a soif, au bout du glaive de la Loi!
— Et, dites-moi, Issacar, n’avez-vous pas les doigts, en ce moment, sur la poignée de ce glaive-là?
— Toute la main, répond Issacar. Je ne veux pas vous le cacher… Vous savez que le ministère a démissionné hier?
— Certes. Les camelots se sont chargés de me l’apprendre; mes oreilles en souffrent encore.
— C’est Courbassol qui va être nommé président du Conseil, demain ou après-demain au plus tard; l’Élysée essaye aujourd’hui une ou deux combinaisons, mais ce n’est pas sérieux… Vous me direz que Courbassol ne l’est guère non plus; mais ça n’a pas la moindre importance. Les hommes mêmes remarquables dans la conduite de leurs affaires privées ont leurs acuités submergées, dès qu’ils arrivent, au pouvoir, sous un flot de cynisme politique, d’indifférence au bien général, d’incompréhension absolue, qui a quelque chose d’effrayant. Mais du moment qu’ils ont de la poigne, comme on dit, la France est satisfaite; en fait de liberté, elle n’a jamais connu que la liberté des moeurs, et elle demande à continuer… Que vous disais-je? Ah! oui… Dès que Courbassol sera installé, on procède à l’épuration générale du personnel. C’est décidé. On nettoie les écuries d’Augias…
— Ah! et vous aurait-on laissé entrevoir une place au râtelier, après le nettoyage?
— Oui; on m’a promis de me nommer préfet.
— Vraiment! Mes compliments. Mais qu’avez-vous fait pour mériter de pareilles faveurs?
— J’ai rendu des services, dit Issacar… des services… depuis que je suis revenu. Oui; on m’a chargé de deux missions importantes qu’on ne pouvait pas confier à tout le monde, et je les ai menées à bonne fin. À vrai dire, quand vous m’avez rencontré, je m’occupais d’une troisième affaire… Ah! si je la réussissais, celle-là!…
— C’est donc bien important?
— Très important. Il s’agit de s’assurer de la personne d’un individu qui s’est approprié des documents compromettants pour de hauts personnages; on l’avait déjà mis hors d’état de nuire, mais…
— Comment m’écrié-je, avec un grand geste d’indignation. Comment! Issacar, vous en êtes là!… Vous faites ça!…
— Pourquoi pas? répond Issacar. Vous êtes admirable, vraiment! Parce que j’ai commis des actes contraires aux prescriptions du Code, je serais condamné à n’en jamais commettre d’autres? Il me serait interdit d’étayer l’autorité établie sous prétexte que je l’ai autrefois battue en brèche? Ah! non; je n’engage ma liberté ni à droite ni à gauche; je méprise assez les lois pour les narguer le matin et pour leur prêter le soir le concours de mon expérience, si j’y trouve mon intérêt… Voyez-vous, ajoute-t-il, il n’existe plus, au fond, que deux types aujourd’hui: le voleur et le policier; quant à l’homme d’État, c’est un composé des deux autres. Il y a aussi l’Artiste; mais, dans la Société actuelle, c’est un monstre.
Peut-être, après tout. Ah! Et puis…
— Vous le savez, continue Issacar, je suis Juif; et par conséquent, tout à fait indifférent à bien des choses qui vous passionnent. Ce détachement absolu n’est cas une manière d’être: c’est une raison d’être. Le Juif… Figurez-vous une caravane qui passe à travers un univers malade, apportant des remèdes dont on ne veut pas, et des poisons qu’on lui demande… Le Juif, à mon avis, n’a pas encore joué son rôle — le rôle qu’il jouera. — Il traversera l’épreuve de la tolérance comme il a traversé l’épreuve de la persécution. Toutes les races ont leur fonction dans la physiologie de l’humanité.
J’ai fait durer le déjeuner aussi longtemps que possible; il n’y a certainement pas moyen de retenir Issacar davantage. N’importe; Canonnier et sa fille ont pu mettre le temps à profit et sont déjà, sans doute, à la gare du Nord, il faudra que je prenne le train de Bruxelles Ce soir, et que je les décide à partir demain pour Londres; je n’ai pas confiance en l’hospitalité belge.
Nous sortons du restaurant. Un embarras de voitures, omnibus, fiacres, fardiers, camions, nous arrête au bord du trottoir au moment où nous allons traverser la rue; les cochers jurent, les voyageurs tempêtent; et l’un d’eux, là-bas, met la tête à la portière d’un fiacre à galerie chargé de malles, pour se rendre compte de ce qui se passe… Dieu de Dieu! C’est Canonnier! Pourvu qu’Issacar…
Mais Issacar n’est plus là. Il a sauté dans une voiture qui passait à vide, et qui suit au grand trot, à présent, le fiacre à galerie qui s’est remis en marche. Il se retourne, de loin, pour m’envoyer un salut accompagné d’un geste vague…
Que faire? Que faire?… Courir à la gare?… C’est inutile. Le train sera parti avant que j’y puisse arriver, un train précédé d’une dépêche envoyée par Issacar aux mouchards de la frontière… Que faire?… Rien. J’ai beau me creuser la, tête, je ne vois rien à tenter. Ah! pourquoi n’ai-je pas expliqué les choses à Issacar, tout à l’heure?… Il n’a pas oublié qu’il me doit vingt mille francs et je suis convaincu qu’il aurait aidé Canonnier à échapper, si je lui avais demandé de le faire. Oui, pourquoi n’ai-je pas parlé?… Ce qui doit arriver arrive, malgré toutes les mesures qu’on peut prendre, malgré toutes les combinaisons — et tous les stratagèmes… Ah! il est bien inutile que je prenne le train ce soir, pour me croiser en route, avec celui qui ramènera Canonnier…
Je suis navré et énervé au point de ne pouvoir tenir en place. Il m’est impossible de rester chez moi, où je suis rentré tout à l’heure; la solitude redouble mon ennui. Sept heures. Je sors. Je vais aller inviter Margot à dîner; son bavardage me distraira…