Le voleur

Georges Darien · Chapitre 3 sur 4 · partie 3/4

Pages du PDF

Le voleur

— Eh! bien, dit-elle à Jérôme en…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

— Ne vous faites pas de bile, dis-je. Il n’y a pas de votre faute, nous le savons. Écoutez, vous allez faire une course pour moi…

— Bien, monsieur Randal; tout de suite. Ah! j’oubliais: M. Roger vient d’arriver…

— Roger-la-Honte?

— Oui, monsieur Randal.

— Dites-lui qu’il monte immédiatement. C’est lui qui fera ma course.

— Ah! gémit l’hôtelier, la larme à l’oeil, je vois bien que vous ne vous fiez plus à moi.

— Mais si, mais si. Tenez, pour vous le prouver, je vous fais présent de cette valise et de ce qu’elle contient; mettez tout ça en pièces et vite, dans votre fourneau; qu’il n’en reste plus trace dans cinq minutes.

— Bien, monsieur Randal; comptez sur moi, pour une fois, et pour la vie.

L’hôtelier descend; et tout aussitôt j’entends Roger-la-Honte monter l’escalier. Il entre, la bouche pleine, la serviette autour du cou.

— Te voilà tout de même! me dit-il; on te croyait perdu, depuis le temps… Qu’est-ce que tu faisais donc à Paris? Broussaille disait qu’on t’avait nommé juge de paix… Et, dis donc, il en est arrivé, des histoires!… Canonnier arrêté… Ah! vrai!… Sa fille est ici? Je n’avais pas osé vous déranger en arrivant… Tu sais, il y a un fameux coup à risquer. C’est pour ça que je t’avais écrit de venir à Bruxelles…

— Roger, dis-je, il faut que tu fasses quelque chose tout de suite. La fille de Canonnier est en danger ici et je veux l’emmener sans qu’on puisse nous suivre. Il y a un roussin devant l’hôtel?

— Deux, répond Roger-la-Honte; je les ai vus; ils montent la faction de chaque côté de la porte.

— Bon. Tu vas aller à Ixelles, rue Clémentine; tu sais?

— Parbleu!

— Les roussins ne te fileront pas; prends un fiacre, mais quitte-le avant d’arriver à la maison.

— Bien sûr.

— Tu diras à l’Anglaise de faire atteler son petit panier, et tu le conduiras ici. Dès que tu seras arrivé, je prendrai ta place avec la petite et nous partirons. Quelle heure est-il? Neuf heures. Préviens l’Anglaise que je serai chez elle vers onze heures et demie. Dépêche-toi. Tâche d’être revenu dans trois quarts d’heure au plus tard.

— Sois tranquille, dit Roger; tu me coupes mon dîner en deux, mais ça ne fait rien.

Il descend l’escalier en courant.

— Eh! bien, dis-je à Hélène qui vient de sortir de sa chambre, j’ai trouvé le moyen de sortir d’ici sans nous faire suivre…

— Et moi, répond-elle, j’ai trouvé le moyen d’utiliser les lettres. Voici mon plan: je vais exiger de Mme de Bois-Créault, sous la menace d’un scandale meurtrier, qu’elle envoie son fils me demander ma main.

— Son fils! Vous marier avec son fils?…

— Oui, dit Hélène dont toute la physionomie exprime une force de volonté extraordinaire et dont la voix vibre comme la lame fine d’une épée. Écoutez-moi bien et vous me comprendrez. Je suis ambitieuse et je veux me venger du mal qu’on m’a fait. Je suis jeune, je suis belle, je crois à la force. C’est très bien, mais ça ne suffit pas. Je n’ai pas de nom. Je puis m’en faire un? Un sobriquet, comme les cocottes, oui. Mais je ne veux pas être une cocotte; je veux être pire; et, pour cela, j’ai besoin d’un nom, d’un vrai nom. Je suis Mlle Canonnier. Il faut que je sois Mme de Bois-Créault. — Ne me dites pas que ces gens-là refuseront. Ils n’oseront pas refuser. Un refus les mènerait trop loin. Vous savez combien on est avide de scandale, en France, et combien les journaux seraient heureux de traîner dans la boue toute une famille appartenant à la noblesse de robe, et surtout Barzot!… Barzot! Il faut qu’il soit mis au courant de mes volontés le plus tôt possible, et que ce soit lui qui aille porter mes conditions aux Bois-Créault… Le mariage et le silence, ou bien le déshonneur le plus complet, le plus irrémédiable… Oh! soyez tranquille, continue Hélène, ce n’est que le mariage considéré comme acte d’état civil qu’il me faut. M. Armand de Bois-Créault ne sera mon mari que de nom, ainsi que dans certains romans. Non pas que j’aie le culte de ma vertu, oh! pas du tout. Une femme qui s’est laissée toucher une fois, une seule fois, par un homme qu’elle n’aime pas, sait assez dédoubler son être pour n’attacher aucune importance à des actes auxquels son âme reste étrangère et auxquels son corps, même, ne participe que par procuration. Mais il ne faut pas que je sois enceinte de cet être-là. Cela dérangerait mes projets… Remarquez bien que tout peut se faire le plus simplement du monde. Les Bois-Créault, qui ont l’espoir de me voir revenir, — et ils ne se trompent plus maintenant — n’ont guère ébruité mon départ. Si l’on s’en est aperçu, on l’expliquera par les tentatives audacieuses du fils contre mon innocence, et par la révolte un peu sauvage de ma pudeur alarmée. Mais le fils aura reconnu ses torts à mon égard, j’aurai pardonné, un mariage formera le dénouement indispensable, et tout le monde sera content.

— Même Barzot, dis-je; car il sera certain, après cela, que Mme de Bois-Créault ne le fera plus chanter.

— En effet, murmure Hélène; dorénavant, c’est moi qui me chargerai de ce soin.

— Ah!… Ah!

— Naturellement, puisque j’ai les lettres. Ces lettres, il faudra que vous les mettiez en lieu sûr, pendant le mois que je passerai à l’hôtel de Bois-Créault.

—Vous n’y resterez qu’un mois?

— Pas plus. Après quoi, nous romprons toutes relations, mon mari et moi. Incompatibilité d’humeur, vous comprenez? Du reste, sevré comme il le sera, il faudra bien qu’il prenne sa revanche ailleurs; et je profiterai du premier prétexte. Je serai une épouse déçue, outragée, séparée d’un mari indigne. Mais je ne demanderai point le divorce, car mes principes religieux me l’interdisent. Je resterai Mme de Bois-Créault, honnête et malheureuse femme — et femme intéressante, j’espère. — J’écrirai à Barzot demain matin.

— Non, Hélène, il ne faut pas lui écrire. Il y a des choses qu’on n’écrit pas. Savez-vous s’ils ne pourraient point tirer parti de votre lettre, à leur tour? Et d’abord, comment la rédigeriez-vous, cette lettre? Réfléchissez.

— C’est vrai: Alors, comment faire!

— Il faut aller voir Barzot et lui parler.

— Moi?

— Non, pas vous. Vous devez rester où je vais vous conduire ce soir et ne vous faire voir nulle part jusqu’à ce que l’affaire soit terminée.

— Mais qui peut aller parler à Barzot?

— Moi, si vous voulez.

— C’est impossible! s’écrie Hélène. Vous qui l’avez volé dans le train qui l’a amené ici! Mais il vous reconnaîtrait…

— Et puis? Que pourrait-il faire? Où sont les preuves?… Oui, j’irai demain matin. Cela ne me déplaira pas… Mais laissez-moi vous faire tous mes compliments. Vous êtes très forte,

— Non! s’écrie-t-elle en me jetant ses bras autour du cou et en fondant en larmes; non, je ne suis pas forte! Je suis une malheureuse… une malheureuse! Je suis énervée, exaspérée, mais je ne suis pas forte… je donnerais tout, tout, pour n’avoir pas l’existence que j’aurai, pour avoir une vie comme les autres… Je me raidis parce que j’ai peur. Il me semble que je suis une damnée… N’est-ce pas, vous serez toujours mon ami?

— Oui, dis-je en l’embrassant; je vous promets d’être toujours votre ami… Maintenant, descendons, Hélène; il est neuf heures et demie et la voiture que j’ai envoyée chercher va arriver.

Nous attendons depuis cinq minutes à peine dans un salon du rez-de-chaussée quand j’entends le bruit du petit panier de l’Anglaise.

— Les roussins viennent de faire signe à un fiacre, entre me dire l’hôtelier.

— Bien. Allons.

Hélène prend le petit sac qui contient son linge et les lettres, et nous sortons de la maison juste comme Roger-la-Honte descend du panier.

—Je n’ai pas été long, hein?

— Non. Attends-moi vers minuit.

Je saute dans la voiture où Hélène a déjà pris place, je touche le cheval de la mèche du fouet et nous partons. Pas trop vite. Il faut laisser aux mouchards, dont le fiacre s’est mis en route, la possibilité de nous escorter. Ixelles est à gauche. Je prends à droite.

— Nous sommes suivis, dis-je à Hélène, mais pas pour longtemps. Quand nous arriverons aux dernières maisons de la ville, je couperai le fil.

Nous y sommes. Je me retourne; le fiacre est à cent pas en arrière, et j’aperçois un des policiers qui excite le cocher à pousser sa bête. Imbécile! La campagne est devant nous, très sombre. Tout d’un coup, j’enlève le cheval d’un coup de fouet et le panier roule à fond de train, file comme une flèche. Les lanternes du fiacre paraissent s’éteindre lentement dans la nuit; on finit par ne plus les voir. Je prends une route à gauche, je ralentis l’allure du cheval; et, pendant vingt minutes environ, nous roulons dans les ténèbres. Mais voici des lumières, là-bas; c’est Ixelles.

— Dans un quart d’heure, dis-je à Hélène qui a gardé le silence depuis notre départ de l’hôtel, nous serons arrivés. À moins que le cheval ne sache parler, celui qui pourra dire où vous passerez la nuit sera malin.

— Vous irez voir Barzot demain matin? me demande t-elle.

— Oui; et le soir je viendrai vous rendre compte du résultat de l’entrevue.

— Écoutez, dit-elle en se serrant contre moi; écoutez et répondez-moi: Croyez-vous que je fasse bien d’agir comme je veux le faire? Pour moi-même, j’entends. Croyez-vous que je fasse bien? Il m’a semblé voir tout mon avenir, tout à l’heure, quand nous passions à toute vitesse dans ces chemins sombres que rougissaient devant nous les rayons des lanternes. Ce sera ma vie, cela. Une course effrénée dans l’inconnu, avec les reflets sanglants de la colère et de la haine pour montrer la route, à mesure que j’avancerai. Ne pensez-vous pas que ce sera horrible? Ne pensez-vous pas que j’aurais une existence plus heureuse si je brûlais ce soir les lettres qui sont là, et si…

Sa main glacée se pose sur la mienne.

— Oh! si vous saviez comme je voudrais être aimée! Je le voudrais… C’est à en mourir! Je m’étourdis avec des mots… Oui, c’est ça que je veux: qu’on m’aime!… Voulez-vous m’aimer, vous? Voulez-vous me prendre? Dites, voulez-vous me prendre? Me garder avec vous, toute à vous, toujours à vous? je serais votre maîtresse et votre amie… et une bonne et honnête femme, je vous jure. Je serais à vous de toute mon âme… vous n’êtes pas fait pour être un voleur; vous avez assez d’argent pour que nous puissions vivre heureux, et peut-être que je serai riche plus tard… Je suis intelligente et belle… Embrassez-moi fort… encore plus fort… et dites-moi que vous voulez bien…

Elle est affolée, nerveuse, surexcitée jusqu’au paroxysme par les émotions de la soirée. Certes, elle est intelligente et belle, et je me sens attiré vers elle, et je crois que je l’aimerais si je ne m’en défendais pas; mais je ne veux pas profiter de l’état dans lequel elle se trouve et la pousser à sacrifier son existence entière à la surexcitation d’un instant. Et puis, des souvenirs semblent se dresser devant moi, comme elle parle. Sa voix… elle va éveiller dans ma mémoire l’écho lointain d’une autre voix désespérée, que je n’ai point cessé d’entendre, et qui s’est tue pour jamais…

— Je ferai ce que vous voudrez, Hélène; mais calmez-vous. Nous parlerons de tout cela demain soir, voulez-vous?

Et j’accélère le trot du cheval, car nous entrons dans Ixelles, et je désire qu’on nous remarque le moins possible.

— Demain, il sera trop tard, répond-elle.

Je garde le silence; et bientôt nous pénétrons dans la cour du pensionnat dont l’Anglaise a ouvert la grille.

— N’ayez pas d’inquiétude, monsieur Randal, me dit cette veuve de colonel quand je la quitte après avoir souhaité une bonne nuit à Hélène et, après avoir, aussi, mis le cheval à l’écurie — car il valait mieux ne point réveiller le cocher-jardinier de l’établissement — n’ayez pas d’inquiétude, cette dame ne manquera de rien; et chaque fois que je pourrai vous être utile… Je n’oublierai pas que vous m’avez rendu service.

En rentrant à l’hôtel du Roi Salomon, j’aperçois les deux policiers qui se font face sur le trottoir; je vois, à la lueur des becs de gaz, leurs yeux s’agrandir démesurément à mon aspect. Ils ont sans doute envie de me demander pourquoi je reviens tout seul…

— Me voici de retour, dis-je à Roger-la-Honte qui m’attend en accumulant des croquis sur un album qu’il a acheté, en passant, dans les Galeries Saint-Hubert. Tout a été pour le mieux.

— Chouette! dit Roger. Tu me raconteras tout ça en détail. Mais, d’abord, je veux te parler du travail. Le coup est à faire, non pas à Bruxelles, mais à Louvain. C’est Stéphanus qui me l’a indiqué… Tu sais bien, ce Stéphanus dont je t’ai parlé souvent, et qui est employé ici chez un banquier, un homme d’affaires…

— Ah! oui; je me souviens. Dis donc, y a-t-il moyen de retarder la chose pendant cinq ou six jours?

— Certainement. Huit, dix, si l’on veut. Tu es occupé? Pour la petite, au moins?

— Oui, il faut que je fasse quelques démarches ces jours-ci. Et même, comme j’ai quelqu’un à voir demain matin de bonne heure, je vais aller me coucher, avec ta permission.

— Va, dit Roger. Nous aurons le temps de causer à notre aise si nous restons ici une semaine à nous tourner les pouces. Mais la fille d’un camarade, c’est sacré… Bonsoir.

C’est surtout pour réfléchir que je veux me retirer dans ma chambre. Mais le sommeil a bien vite raison de mes intentions…

Il est huit heures, quand je me réveille. J’ai juste le temps de m’habiller pour courir surprendre Barzot au saut du lit, Tiens, à propos… Mais où perche-t-il, Barzot?… Diable! il va falloir faire le tour des hôtels… Je vais commencer par l’hôtel Mengelle.

J’ai la main heureuse. C’est justement à l’hôtel Mengelle qu’est descendu le premier président Barzot.

Je lui fais passer ma carte:

Georges Randal Ingénieur Collaborateur à la Revue Pénitentiaire

XVIII — COMBINAISONS MACHIAVÉLIQUES ET LEURS RÉSULTATS

En m’apercevant, Barzot ne peut réprimer un mouvement de surprise.

— Êtes-vous bien sûr, Monsieur, me demande-t-il d’une voix tranchante, de porter le nom qui est inscrit sur cette carte?

— Parfaitement sûr, dis-je sans m’émouvoir car je savais bien qu’il me reconnaîtrait du premier coup et je m’amuse énormément, en mon for intérieur, de la situation ridicule dans laquelle va se trouver ce magistrat impuissant devant un voleur. Parfaitement sûr.

— Je connais beaucoup un M. Randal…

— M. Urbain Randal? C’est mon oncle. Je sais en effet, Monsieur, qu’il a l’honneur d’être de vos amis. Si j’avais eu plus de goût pour la campagne, j’aurais profité plus souvent de l’hospitalité qu’il m’offrait dans sa villa de Maisons-Laffitte et j’aurais eu certainement l’occasion d’y faire votre connaissance plus tôt.

— Veuillez m’excuser, dit Barzot en m’engageant à prendre un siège et en s’asseyant dans un fauteuil, je… vous offrez une ressemblance frappante avec une personne…

— Une personne que vous avez remarquée, hier, dans le train qui vous amenait de Paris? C’est encore moi. Vous ne vous trompez pas.

— Alors!… dit Barzot en se levant et en faisant un pas vers un timbre…

Je le laisse faire. Je sais très bien qu’il ne sonnera pas. Et il ne sonne pas, en effet. Il se tourne vers moi, l’air furieux, mais anxieux surtout.

— Voulez-vous m’exposer l’objet de votre visite?

— Certainement. Je suis envoyé vers vous par Mme Hélène Canonnier.

Barzot ne répond point. Son regard, seul, s’assombrit un peu plus. Je continue, très lentement:

— Mlle Canonnier se trouvait à Bruxelles depuis avant-hier avec son père. Je dois vous dire que j’ai l’honneur, le grand honneur, d’être très lié avec M. Canonnier; nous nous sommes rendu des services mutuels; je ne sais point si vous l’avez remarqué, Monsieur, mais la solidarité est utile, j’oserai même dire indispensable, dans certaines professions. Si l’on ne s’entraidait pas… Il y a tant de coquins au monde!…

— Hâtez-vous, dit Barzot dont l’attitude n’a pas changé mais dont je commence à ouïr distinctement, à présent, la respiration saccadée.

— Je connaissais donc M. Canonnier. Mais je n’avais jamais eu le plaisir de voir sa fille. Elle avait vécu, jusqu’à ces jours derniers, chez des gens qui passent pour fort honorables, mais qui sont infâmes, et qui reçoivent d’ignobles drôles, généralement très respectés.

Les poings de Barzot se crispent. Comme c’est amusant!

— Du moins, dis-je avec un geste presque épiscopal, telle est l’impression que ces personnes ont laissée à Mlle Canonnier. La haute situation que vous occupez, Monsieur, et qui vous laisse ignorer bien peu des opérations exécutées au nom de la Justice, vous a certainement permis d’apprendre comment M. Canonnier fut ravi, hier soir, à l’affection de son enfant. Je fus témoin de cet événement pénible. Mlle Hélène Canonnier, restée seule, avec moi, m’avoua qu’elle redoutait beaucoup les entremises de certains individus en la loyauté desquels elle n’avait aucune confiance. Elle me fit part de son désir de mettre en lieu sûr, non seulement sa personne, mais encore une certaine quantité de lettres fort intéressantes…

— Que vous m’avez volées! hurle Barzot. Ah! misérable!

Je hausse les épaules.

— Réellement, Monsieur? Misérable?… Dites-moi donc, s’il vous plaît, quel est le plus misérable, de l’homme qui emploie le chloroforme pour détrousser son prochain ou de celui qui s’en sert pour violer une jeune fille?

Barzot reste muet. Il vient s’asseoir sur une chaise devant une table, et prend son front dans ses mains.

— Combien exigez-vous de ces lettres? demande-t-il. Combien? Quelle somme?

— Je vous ai dit que je me présentais à vous au nom de Mlle Canonnier, et pas au mien. Ce n’est pas moi qui possède ces lettres; c’est elle. Elle n’a pas l’intention de vous les vendre.

Barzot lève la tête et me regarde avec étonnement. J’ajoute:

— Elle n’a pas l’intention de vous les vendre pour de l’argent.

— Ah! dit-il. Ah!…

Et il attend, visiblement inquiet — car sa belle impassibilité du début l’a complètement abandonné — que je veuille bien lui apprendre ce qu’Hélène réclame de lui.

— Mlle Canonnier, dis-je, n’a point de position sociale; elle désire s’en faire une. Elle veut se marier.

— Elle veut se marier? demande Barzot dont les yeux s’éclairent et dont les joues s’empourprent. Elle veut se marier?… Eh! bien… Tenez, Monsieur, continue-t-il étendant la main, j’oublie ce que vous êtes, ce que vous avouez être, et je me souviens seulement que j’ai devant moi le neveu d’un homme que j’estime…

— Vous avez tort, dis-je; mon oncle est un voleur. S’il ne m’avait point dépouillé du patrimoine dont il avait la garde, je ne serais peut-être pas un malfaiteur.

— Alors, reprend Barzot d’une voix plus grave, je vous parlerai d’homme à homme. J’ai beaucoup réfléchi depuis trois jours, depuis le moment où j’ai appris que Mlle Canonnier avait quitté Paris, les pensées que j’ai agitées n’étaient pas nouvelles en moi, car il y a longtemps, très longtemps, que je sais à quoi m’en tenir sur la signification et la valeur de notre système social; mais je n’en avais jamais aussi vivement senti la turpitude. Nous vivons dans un monde criminellement bête, notre société est anti-humaine et notre civilisation n’est qu’un mensonge. Je le savais. J’étais convaincu que le code, cette cuirasse de papier des voleurs qu’on ne prend pas, n’était qu’une illusion sociale. Cependant… Ah! j’ai compris combien il faut avoir l’honnêteté modeste!… J’ai vu défiler bien des scélérats devant moi, Monsieur; j’ai entendu le récit de bien des crimes. Mais que d’autres bandits qui jouissent de la considération publique! Combien de forfaits qui restent ignorés, éternellement inconnus, parce que les lois sont impuissantes, parce que les victimes ne peuvent pas se faire entendre. Hélas! la Justice est ouverte à tous. Le restaurant Paillard aussi… Et puis, la Justice, les lois… Des mots, des mots!… Je me demande, aujourd’hui, comment il ose exister, l’Homme qui Juge! Il faudrait que ce fût un saint, cet homme-là. Un grand saint et un grand savant. Il faudrait qu’il n’eût rien à faire avec les rancunes de caste et les préjugés d’époque, que son caractère ne sût pas se plier aux bassesses et son âme aux hypocrisies; il faudrait qu’il comprît tout et qu’il eût les mains pures — et peut être, alors, qu’il ne voudrait pas condamner…

J’écoute, sans aucune émotion. Des blagues, tout ça! Verbiage pitoyable de vieux renard pris au piège. S’il n’avait pas peur de moi, il me ferait arrêter, en ce moment, au lieu de m’honorer de ses confidences. Quand on raisonne ainsi, d’abord, et qu’on n’est pas un pleutre, on quitte son siège et l’on rend sa simarre, en disant pourquoi.

— En venant ici, continue Barzot, j’avais pris une grande résolution. Je crois que tout peut se réparer; l’expiation rachète la faute et fait obtenir le pardon. J’étais décidé à donner ma démission le plus tôt possible; et à offrir à Mlle Canonnier telle somme qu’elle aurait pu souhaiter, ou bien, dans le cas — que j’avais prévu — où elle aurait refusé toute compensation pécuniaire… Vous venez de me dire, Monsieur, que Mlle Canonnier désire se créer une position sociale, et qu’elle veut se marier. Eh! bien, moi aussi j’avais pensé qu’un mariage était la seule réparation possible, et j’y suis prêt…

J’éclate de rire.

—Vous y êtes prêt! Et vous espérez — non, mais, là, vraiment? — vous croyez qu’elle voudrait de vous?… Mais, sans parler d’autres choses, vous avez soixante ans, mon cher Monsieur, dont quarante de magistrature, qui plus est; et elle en a dix-neuf. Et vous pensez qu’elle irait river sa jeunesse à votre sénilité, et enterrer sa beauté, dont vous auriez honte, dans le coin perdu de province où vous rêvez de la cloîtrer?… C’est ça, votre sacrifice expiatoire? Diable! il n’est pas dur. À moins que vous n’ayez l’intention d’instituer légataire universelle votre nouvelle épouse, et de vous brûler la cervelle le soir même du mariage?

— Si je le pouvais, dit Barzot, très pâle, je le ferais, Monsieur, Mais j’ai une fille, une fille qui a dix-huit ans, et dont je dois préparer l’avenir…

— Et vous n’hésiteriez pas, m’écrié-je, à donner à votre enfant une belle-mère de son âge! Et vous prépareriez son avenir, comme vous dites, en vous alliant à la fille d’un malfaiteur! Mais c’est insensé!

Barzot baisse la tête. Le monde doit lui sembler bien mal fait, réellement.

— Qu’il vous est donc difficile, dis-je, de voir les choses telles qu’elles sont! Il faut toujours, même quand vous êtes sincères, que vos intérêts s’interposent entre elles et vous. Vous avez beau vouloir agir avec bonté, vous restez des égoïstes; vous avez beau vouloir faire preuve de pitié, vous demeurez des implacables. Et vous espérez trouver chez les autres ce qu’ils ne peuvent trouver chez vous. L’expiation!… Vous êtes-vous seulement demandé ce que cette jeune fille, que vous avez achetée, a souffert? Savez-vous ce qu elle a éprouvé, hier soir, lorsqu’on est venu arrêter son père, sur vos ordres sans doute, — son père relégué au bagne en dépit de toute équité, et pour satisfaire les rancunes de malandrins politiques? — Vous doutez-vous de ce que devrait être votre expiation, pour n’être pas une pénitence dérisoire?… Et avez-vous pensé, aussi, que votre victime vous laisserait là, vous et votre complice, sans plus s’inquiéter de vous que si vous n’aviez jamais existé, si elle trouvait une sympathie assez grande pour lui emplir le coeur?… Non, ce sont là des choses que vous ne pouvez imaginer; elles sont trop simples… Rien ne se répare, Monsieur, et rien ne se pardonne. On peut endormir la douleur d’une blessure, mais la plaie se rouvrira demain, et la cicatrice reste. On peut oublier, par fatigue ou par dégoût, mais on ne pardonne pas. On ne pardonne jamais… Voyons, Monsieur. Mlle Canonnier désire se marier et elle vous demande, en échange du silence qu’elle gardera, de vouloir bien assurer ce mariage dans le plus bref délai; cela vous sera facile, car vous aurez à vous adresser à des gens qui ont autant d’intérêt que vous à éviter un scandale. C’est avec M. Armand de Bois-Créault que mad…

— Jamais! s’écrie Barzot qui se lève en frappant la table du poing. Jamais!… Qu’il arrive n’importe quoi, mais cela ne sera pas!… Vous entendez? Jamais!…

— Comme vous voudrez, dis-je très tranquillement — car je ne peux voir, dans l’emportement de ce premier président grotesque, autre chose que la fureur de la vanité blessée. — Comme vous voudrez. Mlle Canonnier fera son chemin tout de même. Elle est jeune, jolie et intelligente; l’argent ne lui manquera pas; et, ma foi… elle aura le plaisir, pour commencer, de se payer un de ces scandales… Il me semble déjà lire les journaux. Le viol, le détournement de mineure, le proxénétisme, etc., etc., sont prévus par le Code, je crois? Quelle figure ferez-vous au procès, Monsieur?

Barzot ne répond pas. Appuyé au mur, la face décolorée par l’angoisse, la sueur au front, il fixe sur moi ses yeux hagards, des yeux d’homme que la démence a saisi. S’il devenait fou, par hasard? Il faut voir.

— Voudriez-vous au moins, Monsieur, m’apprendre pour quelle raison vous vous refusez, contre tous vos intérêts, à tenter la démarche au succès certain que réclame de vous Mlle Canonnier?

— Je l’aime! crie Barzot. Je l’aime! Je l’aime de tout mon, coeur, de toute ma force, comprenez-vous?… Ah! c’est de la folie et c’est infâme, mais vous ne pouvez pas savoir le vide, le néant, le rien, qu’a été toute mon existence! Non, vous ne pouvez pas savoir… Un forçat, courbé sur la rame qui laboure le flot stérile et enchaîné à son banc, loin des hublots, dans l’entrepont de la galère… On finit par douter du ciel… Je n’avais jamais aimé, jamais, quand j’ai connu cette enfant. Et, tout d’un coup, ç’a été comme si quelque chose ressuscitait en moi; quelque chose qui avait si peu existé, si peu et il y avait si longtemps! Tous les sentiments étouffés, toutes les effusions étranglées, toutes les affections meurtries et tous les élans brisés — toutes les passions, toutes les grandes, les fortes passions… Ah! tout cela n’était pas mort! Mon coeur desséché, racorni, s’était remis à battre; il me semblait que je commençais à vivre, à soixante ans… Oui, je l’ai aimée, bien que ç’ait été atroce et ignoble, malgré le mépris et le dégoût que j’avais pour moi-même, malgré les ignominies qu’il fallait subir pour la voir, malgré tous les chantages… Oui, je l’ai aimée, bien que je n’aie pu la délivrer de la servitude indigne qui pesait sur elle… Combien de fois ai-je voulu l’arracher de là!… Mais j’avais peur du déshonneur dont on me menaçait alors comme elle m’en menace aujourd’hui… cette crainte du déshonneur qui fait faire tant de choses honteuses!… Oui, Je l’aime, et je ne peux pas… Oh! c’est terrible!… Et je l’aime à lui sacrifier tout, tout! Je l’aime à en mourir, à en crever, là, comme une bête…

Il se laisse tomber sur la chaise, cache sa tête dans ses mains, et des sanglots douloureux font frissonner ses épaules… Ah! c’est lamentable, certes; mais ce n’est plus ridicule. Non, pas ridicule du tout, en vérité. Il a presque cessé d’être abject, ce vieillard, ce maniaque de la justice à formules dont le coeur fut écrasé sous les squalides grimoires de la jurisprudence, qui s’aperçoit, lorsque ses mains tremblent, que ses cheveux sont blancs et que la mort le guette, qu’il y a autre chose dans la vie que les répugnantes sottises de la procédure, — ce pauvre être qui a vécu, soixante années, sans se douter qu’il était un homme…

Brusquement, il relève la tête.

— Monsieur, dit-il d’une voix qu’il s’efforce d’affermir, mais qui tremble, vous pourrez dire à Mlle Canonnier que je ferai selon son désir et que j’irai voir, dès ce soir, Mme de Bois-Créault. Vous ne voulez pas, sans doute, me donner l’adresse de Mlle Canonnier? Non. Bien. C’est donc sous votre couvert que je lui ferai part du résultat de ma démarche. J’ai votre carte… Les lettres me seront-elles rendues si je réussis? ajoute-t-il anxieusement. — Mon Dieu! Monsieur, dis-je en souriant, vous vous entendrez à ce sujet avec Mlle Canonnier quand elle sera Mme de Bois-Créault. Vous ne manquerez pas, j’imagine, d’aller lui présenter vos hommages. Et je ne vois point pourquoi elle ne vous remettrait pas ces lettres — au moins une par une.

— La vie est une comédie sinistre, dit Barzot.

C’est mon avis. Mais je me demande, en descendant l’escalier, si Barzot n’était pas très heureux, ces jours derniers encore, d’y jouer son rôle, dans cette comédie que ses grimaces n’égayaient guère. Allons, j’ai probablement baissé le rideau sur sa dernière culbute.

Et c’est Hélène qui va paraître sur la scène, à présent, en pleine lumière, saluée par les flons-flons de, l’orchestre, aux applaudissements du parterre et des galeries.

Je l’ai mise au courant de ce qui s’était passé entre Barzot et moi. Elle m’a écouté avec le plus grand calme, sans manifester aucune émotion.

— Vous rappelez-vous ce que je vous ai dit hier soir, m’a-t-elle demandé quand j’ai eu fini mon récit? Hier soir, dans la voiture qui m’a amenée ici? Vous m’avez dit que nous causerions de tout cela aujourd’hui, et je vous ai répondu qu’il serait trop tard.

— Eh! bien, s’il est trop tard, Hélène, n’en parlons pas.

— Non… Mais vous vous souviendrez peut-être, et moi aussi, de ce que je vous ai proposé.

— Je souhaite que vous soyez toujours assez heureuse pour ne jamais vous en souvenir. Et j’espère que vous ne m’en voudrez pas d’avoir manqué de confiance en moi-même.

— Pourquoi n’avez-vous pas confiance en vous? Je crois le deviner. Lorsque vous avez résolu d’adopter votre genre actuel d’existence, vous vous étiez aperçu que, dans tous les conflits avec le monde, la sensibilité de la nature et la délicatesse du caractère entravent le malheureux qui en est béni ou affligé bien plus que ne pourrait faire l’accumulation en lui de tous les vices; et vous vous êtes décidé à faire table rase de toute espèce de sentiments. Peut-être est-il nécessaire d’agir ainsi. Je ne sais pas, mais j’en ai peur. Oui, c’est ce qui me fait redouter cette existence d’aventurière que je vais commencer. S’il ne fallait que rester à l’affût des occasions ou les faire naître, demeurer perpétuellement sur la défensive devant les entreprises des autres, cela irait encore. Mais se méfier sans trêve de soi-même, se tenir en garde contre tous les entraînements de l’esprit et les élans du coeur… Quelle vie! C’est agir comme les Barzot qui déplorent, quand ils sont vieux, la sécheresse de leur âme. Oui, dans un sens contraire, c’est agir comme eux… Enfin, ce qui est fait est fait. Amis tout de même, n’est-ce pas?

Oh! certainement. D’autant plus qu’elle n’a pas tort. Mais… mais…

Je l’ai revue tous les jours pendant cette semaine, la blonde. Ses cheveux d’or très ancien relevés sur la blancheur satinée de la nuque, sa carnation glorieuse qui crie la force du sang fier gonflant les veines, les molles ondulations et les inflexions longues de sa chair qui s’attend frémir, toute sa grâce de fleur printanière, la splendeur triomphante de sa jeunesse radieuse… Ah! si elle avait dit un mot, encore! Mais ses lèvres s’étaient scellées et ses beaux yeux sont restés muets.

— Qu’importe! me disais-je quand je l’avais quittée. Elle est assez belle et assez adroite pour se créer rapidement une autre existence que celle que je pourrais lui faire. Et pour moi… Rien de plus ridicule que d’être le second amant d’une femme, d’abord; quand on n’a pas été le premier, on ne peut succéder qu’au sixième…

Et des tas de bêtises pareilles. Quelle joie on éprouve à se martyriser…

Barzot a écrit. Les Bois-Créault se sont décidés au mariage. Parbleu! Canonnier, de Mazas où il se trouve, a donné son consentement, et les bans sont publiés.

— Mon pauvre père! a dit Hélène en pleurant; croyez-vous que nous pourrons le faire évader?

— Sans aucun doute; mais pas maintenant, malheureusement; il faut attendre qu’il ait quitté la France. Je serai renseigné et vous préviendrai, le moment venu.

Qu’a pu penser Canonnier du mariage de sa fille? Je donnerais gros pour le savoir. En tous cas, il lui aura, sans s’en douter, constitué une dot. Roger-la-Honte, que j’avais envoyé Londres afin de déposer les lettres à Chancery Lane, est revenu avec les cinq cents livres que j’ai prié Paternoster de lui remettre. Hélène n’a rien voulu accepter, en dehors de cette somme.

Et même aujourd’hui, au moment où je lui fais mes adieux chez l’Anglaise, elle me remercie de mes offres.

— Non, dit-elle, j’ai, assez d’argent. Je m’arrangerai pour vous faire donner de mes nouvelles par Mme Ida; et si par hasard j’avais à me plaindre de quelque chose, elle serait informée; et je compte sur vous. Mais je suis sûre qu’ils se conduiront bien. Ils sont si lâches!

Elle me tend la main, monte dans la voiture qui l’attend et qui part au grand trot. Elle va retrouver Mme de Bois-Créault qui est venue ce matin la chercher à Bruxelles, et qui l’a priée, par un billet que j’ai reçu il y a une heure, de venir la rejoindre à l’hôtel Mengelle. Elle sera ce soir à Paris… Quel avenir lui prépare la vie, et quelles surprises?…

Et que me réserve-t-elle, à moi? Il me semble qu’Hélène m’a apporté quelque chose, et m’a, pris quelque chose aussi; qu’elle a évoqué en moi des sentiments et des souvenirs que j’avais bannis de toute ma force; et qu’elle a réduit à néant mon parti pris d’indifférence. Où vais-je?… Je me rappelle que j’avais fait un rêve autrefois. J’avais rêvé de reprendre ma jeunesse, ma jeunesse qu’on m’avait mise en cage. Et elle vient de se présenter à moi, cette jeunesse, en celle de cette femme qui s’offrait et que je n’ai pas voulu prendre. Le sable coule grain à grain dans le sablier… Où vais-je?

Ce soir, ce sera le cambriolage à Louvain, avec Roger-la-Honte, sur les indications du nommé Stéphanus, employé de banque. Et demain… Et après?… Et ensuite?…

Quand on descend dans une mine, après le soudain passage de la lumière aux ténèbres, après l’émotion que cause la chute dans le puits, la certitude vous empoigne — la certitude absolue — que vous montez au lieu de descendre. Cette conviction s’attache à vous, s’y cramponne, bien que vous sachiez que vous descendez, et vous ne pouvez vous en défaire avant que la cage vous dépose au fond. Alors…

J’y suis, au fond.

 

XIX — ÉVÉNEMENTS COMPLÈTEMENT INATTENDUS

«… Décidément, mon cher, on ne connaît sa puissance que lorsqu’on l’a essayée; et vous aviez raison, à Bruxelles; je suis très forte. Si vous aviez pu me voir aujourd’hui, vous auriez été fier de la justice de vos appréciations. Vous ne vous seriez pas ennuyé, non plus. Oh! la cérémonie n’a rien eu de grandiose; on avait profité de la mort d’un cousin éloigné pour faire les choses très simplement, sous couleur de deuil de famille. Un vicaire et un adjoint ont suffi à confectionner le noeud nuptial, et c’est un noeud très bien fait, car ils sont gens d’expérience. Mais auriez-vous ri, vous qui êtes au courant de tout, de m’entendre prononcer le oui solennel, devant Dieu et devant les hommes, d’une voix qui trahissait toute l’émotion nécessaire, tandis que mes yeux baissés, indices de ma modestie, contrastaient avec la rougeur de mes joues, signe certain d’une félicité intense! Auriez-vous ri de la contenance de mon heureux époux, de l’expression de joie outrée épanouie sur le visage de ma belle-mère, de l’air ahuri de mon beau-père le brodeur qui semblait vraiment s’être échappé, effaré et surchargé de citations latines, du «Réquisitoire à travers les Ages!» Auriez-vous ri des félicitations, et des voeux, et des compliments, et des demandes, et des réponses, et des mensonges — et des mensonges! — Il en pleuvait. Pensez si je contribuais à l’averse!… Enfin, c’est fait. Je suis Madame de Bois-Créault. L’église le proclame et l’état civil le constate. L’anneau conjugal brille à mon doigt. Ah! elle a été dure à conquérir, cette bague! Que de luttes, pendant ces quinze jours! Que de comédies et de drames, dont vous ne vous douter pas! Heureusement, je ne suis plus la petite femme apeurée qui se pressait contre vous — vous souvenez-vous? — et qui tremblait devant les gros yeux que lui faisait l’avenir. Je suis une vraie femme — la femme forte de l’Évangile, mon cher. — Et, tenez, pour vous le prouver, il faut que je vous fasse le récit de tout ce qui s’est passé, à présent que je suis retirée dans cette chambre nuptiale que j’habite seule, naturellement, et dont je viens de fermer la porte à clef. Il est minuit et je n’aurai pas fini avant trois heures, car c’est un roman que j’ai à vous écrire, un roman des plus curieux, des plus bizarres et des plus mouvementés, un roman romanesque. Je commence… Mais laissez-moi d’abord aller arracher à mon immaculée robe blanche une de ces fleurs d’oranger, symbole de pureté et d’innocence, image de mon coeur, que je veux mettre dans l’enveloppe, une fois mon roman terminé…»

Je relis la lettre par laquelle Hélène, il y a trois semaines, m’annonçait son mariage. J’en ai reçu une autre, d’elle aussi, tout à l’heure; elle m’y apprend qu’elle vient de quitter irrévocablement l’hôtel de Bois-Créault et qu’elle va partir pour la Suisse. D’ailleurs, elle ne me donne aucun détail sur les circonstances qui ont servi de prétexte à son départ, ni sur ses intentions. «Ne soyez point inquiet de moi, me dit-elle; je suis prête à engager la grande lutte de l’existence et les munitions ne me manquent pas, au moins pour commencer.»

Je jette les lettres dans un tiroir, et je ramasse la fleur d’oranger qui vient de tomber à terre et sur laquelle j’ai mis le pied… Ah! si l’on pouvait les araser ainsi, tous les souvenirs du passé! Papier peint, carton, fil de fer, bouts de chiffons poissés de colle — saleté — on met ça sous globe, en France, sur un coussin de velours rouge orné d’une torsade d’or, comme si les caroncules myrtiformes ne suffisaient pas… Souvenirs! Souvenirs!… Et tous les autres, les souvenirs, conservés dans la mémoire comme en un reliquaire, ces vestiges du passé pendus aux parois du cerveau ainsi que les défroques des noyés aux murailles de la Morgue, ces débris de choses vécues qui secouent leur odieuse poussière sur les choses qui naissent pour les ternir et les empêcher d’être, couronnes mortuaires, couronnes nuptiales, épithalames et épitaphes — Regrets éternels… Oui, éternels, les regrets et les aspirations. Et quant au Présent… Je lance la fleur dans le feu qu’Annie vient d’allumer car l’automne est arrivé, l’automne pluvieux et noirâtre de Londres.

Une lueur blafarde et lugubre tombe d’un ciel bas comme une voûte de cave, lueur de soupirail agonisant sans reflets dans la boue hostile et spongieuse. S’il faisait nuit, tout à fait nuit!… Voilà la tonalité de mon esprit, depuis un mois, depuis que nous sommes revenus de Belgique, Roger-la-Honte et moi, après avoir fourni la matière d’un beau fait-divers aux journalistes de Louvain. Triste! Triste!… Non, Hélène n’est plus la petite femme qui se pressait contre moi; elle ne sera plus jamais cette femme-là. Qu’elle triomphe ou qu’elle échoue, que la vie lui soit marâtre ou bonne mère, elle ne sera plus jamais cette femme-là — la femme que j’aurais voulu — qu’elle fût toujours. — C’est drôle: on dirait que je lui garde rancune d’avoir agi comme je l’ai fait… d’avoir refusé l’existence qu’elle me proposait, existence possible après tout, avec la liberté assurée, et non sans douceur certainement. On rêve de la femme par laquelle l’univers se révèle — effigie qu’on traîne derrière soi, image qui s’estompe dans les lointains de l’avenir —; et, toujours hantée par le spectre du souvenir et la préoccupation du futur, la pensée se prend de vertige devant Celle qui a la bravoure de s’offrir; elle semble, Celle-là, la mystérieuse prêtresse d’une puissance redoutée. Le Présent effraye.

Je ne devrais pas en avoir peur, pourtant, moi qui ai voulu vivre droit devant moi, en dehors de toute règle et de toute formule, moi qui n’ai pas voulu végéter, comme d’autres, d’espoir toujours nouveau en désillusion toujours nouvelle, d’entreprise avortée en tentative irréalisable, jusqu’à ce que la pierre du tombeau se refermât, Avec un grincement d’ironie, sur un dernier et ridicule effort… Vouloir! la volonté: une lame qu’on n’emploie pas de peur de l’ébrécher, et qu’on laisse ronger par la rouille… Ah! il y a d’autres liens que la corde du gibet, pour rattacher l’homme qui se révolte à la Société qu’il répudie; des liens aussi cruels, aussi ignoble, aussi inexorables que la hart. Libre autant qu’il désirera l’être, si hardie que soit l’indépendance de ses actes, il restera l’esclave de l’image taillée dans le cauchemar héréditaire, de l’Idéal à la tête invisible, aux pieds putréfiés; il ne pourra guérir son esprit de la démence du passé et du délire du futur; il ne pourra faire vivre, comme ses actions, sa pensée dans le présent. Il faudra toujours qu’il se crée des fruits défendus, sur l’arbre qui tend vers lui ses branches, et qu’il croie voir flamboyer l’épée menteuse du séraphin à l’entrée des paradis qui s’ouvrent devant lui. Et son âme, fourbue d’inaction, ira se noyer lentement dans des marécages de dégoût… Des sanglots me roulent dans la gorge et éclatent en ricanements… Allons, il faut continuer, sans repos et sans but, faire face à la destinée imbécile jusqu’à la catastrophe inévitable — dont je retirerai une moralité quelconque, inutile et bête, pour tuer le temps, et si j’ai le temps.

Cependant, il ne faut rien prendre au tragique. C’est pourquoi j’écarte les suggestions de Roger-la-Honte qui voudrait; m’emmener à Venise. Qu’y ferais-je, à Venise? Je m’y ennuierais autant qu’ici, d’un ennui incurable. Je me désespère dans l’attente de quelque chose qui ne vient pas, que je sais ne pas pouvoir venir, quelque chose qu’il me faut, dont je ne sais pas le nom, et que tout mon être réclame; tel l’écrivain, sans doute, qui formule des paradoxes et qui se sent crispé par l’envie, chaque fois qu’il prend sa plume de sarcasme, de composer un sermon; un sermon où il ne pourrait pas railler, où il faudrait qu’il dise ce qu’il pense, ce qu’il a besoin de dire — et qu’il ne pourrait pas dire, peut-être.

Non, je n’irai pas à Venise. Tant pis pour Roger-la-Honte; il attendra. Je n’irais pas à Venise même si j’étais sûr d’y trouver encore un doge et de pouvoir le regarder jeter son anneau dans les flots de l’Adriatique. J’aime mieux passer mon anneau à moi, sans bouger de place, au doigt de la première belle fille venue. Qui est là? Broussaille. Très bien. Affaire conclue.

Nous sommes mariés, collés. C’est fini, ça y est; en voilà pour toute la vie. Si vous voulez savoir jusqu’où ça va, vous n’avez qu’à tourner la page.

Après elle, une autre; et celle-ci après celle-là. Toutes très gentilles. Pourquoi pas? Je ne les aime que modérément; «l’amour est privé de son plus grand charme quand l’honnêteté l’abandonne», a dit Jean-Jacques, et c’est assez juste, de temps en temps. Pourtant, je leur donne, tout comme un autre Français, des noms d’animaux et de légumes, dans mes moments d’expansion: Ma poule, mon chat, mon chien, mon coco, mon chou. Je ne m’arrête même pas au chou rose, et je vais jusqu’au lapin vert — à la française. — De plus, je fais tous mes efforts pour leur plaire; et j’ai, comme autrefois Hercule, des compagnons de mes travaux. Ma foi, oui. Oh! ce n’est pas que j’en aie besoin, mais je n’aime pas déranger les habitudes des gens; et, aussi, il vaut mieux «intéresser le jeu», ainsi que disent les vieux habitués du café de la Mairie, en province — rentiers à cervelas qui jouent une prise de tabac en cent-cinquante, au piquet, et qui savent vivre.

Continuer : partie 4 sur 4