Le voleur
Les trois policemen préposés à la garde…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Les trois policemen préposés à la garde de Waterloo Bridge se sont repliés à l’entrée de la route, derrière le petit mur, jugeant sans doute impossible de rester à leur poste. Le pont, noir, sinistre, chemin tragique qui semble se perdre dans les ténèbres compactes, est balayé par des rafales hurlantes qui font cligner et paraissent vouloir éteindre les lueurs pâles des becs de gaz. Je passe devant les policemen…
Je n’aperçois plus, à présent, que la silhouette de Paternoster, là-bas. Il se hâte, une main assurant son chapeau, l’autre serrant contre lui le petit sac. Le vent, qui me frappe la face, le bruit assourdissant des flots sous nos pieds, ne lui permettront pas de m’entendre… Je cours. Je l’atteins. D’un coup terrible, je l’envoie rouler sous l’un des bancs de pierre encastrés dans le parapet. Le sac lui échappe, tombe sur le trottoir. Je le ramasse et je m’élance en avant. Dieu! qu’il est large, ce fleuve!
Attention! Il ne faut plus courir… Quelqu’un qui vient… Un vagabond, écumeur du Pont des Soupirs, qui a vu mon sac et arrive sur moi, tête baissée. D’un coup de pied, je lui relève la figure. Tant pis pour lui! Si les loups se mettent à se manger entre eux… Devant Somerset House, je saute dans un cab.
— Enfin! te voilà, s’écrie Charlotte. J’ai cru que tu ne reviendrais jamais. C’est affreux! La petite a eu deux crises horribles… As-tu l’argent, au moins?
— Je l’espère, dis-je.
Je pose le sac sur une table et je saisis le tisonnier. Je n’ai pas besoin de me gêner devant Annie, qui m’a suivi au premier étage; et quant à Charlotte… Je fais sauter la serrure. Des rouleaux d’or, une liasse de banknotes. Cinq cents livres, six cents peut-être.
— Good job! s’écrie Annie chez qui triomphent les magnifiques instincts de piraterie qui caractérisent sa race. Bonne affaire!
— Tenez, vieille femme, voici cinquante livres; prenez un cab, allez chez le docteur Scoundrel, dans Harley Street, donnez-lui ça d’avance et ramenez-le coûte que coûte. Dites, lui qu’il aura cent livres, deux cents, cinq cents, tout ce qu’il voudra…
Annie a descendu l’escalier quatre à quatre, et j’entends déjà s’éloigner la voiture qui l’emmène. Je mets les billets de banque dans ma poche et je vais déposer les rouleaux d’or au fond d’un tiroir. En me retournant, je vois Charlotte, très pâle, appuyée à un meuble, qui fixe sur moi des yeux égarés.
— Qu’as-tu fait, Georges? me demande-t-elle d’une voix qui semble avoir peur d’elle-même.
Je hausse les épaules.
— Il fallait de l’argent, n’est-ce pas?
Je m’assieds devant la cheminée et je jette au feu, un à un, quelques papiers et des carnets qui sont restés au fond du sac; rien d’intéressant; et autant ne point garder des objets qui pourraient me compromettre… quoique… Ah! il est bien certain que Paternoster est sur ses jambes depuis longtemps… chez lui, sans doute, en train de se faire frictionner les côtes. Il aura eu plus de peur que de mal, le vieux scélérat… Je regarde les flammes mordre les papiers et les consumer lentement.
Mais Charlotte vient me jeter ses bras autour du cou.
— Pardonne-moi, me dit-elle pendant que de grosses larmes roulent sur ses joues. Comment puis-je te faire des reproches, à toi qui viens de risquer ta liberté, peut-être plus, pour sauver ton enfant… Mais je suis tellement tourmentée, tellement énervée, vois-tu!… Je n’ai plus la tête à moi. J’ai des pressentiments si noirs!…
— Tu as tort, dis-je en l’embrassant. J’espère que le médecin qui va venir pourra te rassurer.
— Elle est si mal, si mal! Elle est assoupie, pour le moment; mais si tu avais vu ces crises… Viens la voir.
Ah! c’est effrayant… Mais ce n’est plus là l’enfant que j’ai vue hier soir, que j’ai vue ce matin encore! On dirait qu’on a mis un masque, un masque de vieillard, sur cette petite figure; il y a des rides, sur cette face de bébé dont on a coupé les boucles blondes, fines comme des flocons de soie; et un cercle noir cave les yeux.
— Est-elle changée! murmure Charlotte en sanglotant. Crois-tu?… Et elle ne pouvait presque plus parler… Comme elle a grandi! Regarde. On croirait qu’elle a trois ans…
Annie entre dans la chambre.
— Monsieur, dit-elle, le docteur vient tout de suite; il veut avoir cent livres.
Il les aura. Puisse-t-il faire quelque chose, mon Dieu!… Minuit. Les cloches, de tous les côtés, se mettent à sonner joyeusement.
— Noël! dit Charlotte en se laissant tomber sur une chaise. Seigneur! Seigneur! que je souffre! Oh! c’est affreux…
Oui, Noël, sainte journée. Jour de paix et de bonne volonté…
Le docteur monte l’escalier. Je vais lui ouvrir la porte du salon. Une face blafarde, chauve, glabre; une tête de veau au blanc d’Espagne.
— Monsieur, me dit-il, j’ai prévenu votre servante, qui est venue me chercher, que je demandais cent livres. Aujourd’hui, Noël, vous comprenez… Elle m’a remis cinquante livres; et, avant toute autre chose…
— En voici cinquante autres.
— Merci, Monsieur, dit le docteur Scoundrel avec un sourire livide, et en plaçant les billets dans un portefeuille qu’il glisse dans une poche de sa redingote. Par ici, n’est-ce pas?
La petite fille se réveille, comme il entre. Et j’ai une vision de cellule de condamné à mort, au moment où y pénètre le fonctionnaire qui vient annoncer le rejet du recours en grâce…
Je viens de suivre le docteur dans le salon.
— Il n’y a plus d’espoir, me dit-il. Cette enfant est épuisée, à bout de forces. Il y a déjà paralysie de la langue et d’un oeil. À la première convulsion, elle vous quittera. Je vous souhaite de pouvoir trouver, en ce saint jour qui commence, au souvenir de ce que Dieu…
Je l’interromps.
— Si je vous avais fait appeler hier, avant-hier, auriez-vous pu sauver ma fille?
— Pas plus qu’aujourd’hui. À un âge aussi tendre… Au moment de la conception, les parents devaient avoir de vives contrariétés, de grands chagrins… Non, dès le début, tout était vain.
— Vraiment?
— Sur l’honneur, Monsieur! dit-il en frappant de la main la poche qui contient le portefeuille où il a serré mes banknotes.
Je le reconduis jusqu’à la porte. Et quand je rentre dans la chambre, je vois qu’il est inutile de parler.
Des convulsions terribles ont saisi la petite martyre; les membres se crispent, veulent se retourner, on dirait, par des efforts désespérés; et la peau bleuit comme si les extrémités, déjà, commençaient à se glacer. Elle essaye de se lever, de se frapper la tête contre quelque chose, sa tête blême dont un oeil seul, vitreux, est grand ouvert, et dont la bouche devenue muette ne laisse plus échapper que des plaintes inarticulées, des râles qu’arrache une douleur sans nom… Ha! Horrible, cette agonie d’enfant…
Mais les plaintes s’affaiblissent, s’éteignent. Le petit corps gît lourdement, semble peser de plus en plus sur le lit — et c’est comme si quelque chose s’en allait peu à peu, voguait, toujours plus loin, vers des océans cruels, sur de grandes vagues de solitude…
Charlotte, agenouillée devant le lit, se relève tout à coup, les yeux hagards, et recule jusqu’au mur.
— Elle est morte! crie-t-elle.
Et debout, après ce grand cri, elle contemple sans un mot, sans une larme, cette entant que son étreinte ne réchauffera plus… Elle reprend:
— Tu vois! Tu vois!… Elle est morte!
Puis, elle se précipite vers le petit cadavre, essaye de lui rendre, dans un embrassement suprême, le souffle envolé pour jamais.
Et un grand silence, troublé seulement par les sanglote d’Annie agenouillée dans un coin, règne dans cette chambre où vient de s’accomplir l’irréparable.
XXI — ON N’ÉCHAPPE PAS À SON DESTIN
— Oui, je suis à Londres depuis une douzaine de jours. J’ai quitté Paris au reçu de la dépêche qui m’annonçait le malheureux événement et vous comprenez que je n’aie pu trouver, depuis, une minute pour vous venir voir. Il a été enterré hier.
C’est l’abbé Lamargelle qui parle; et je l’écoute en m’efforçant de dissimuler, derrière l’expression mimée de ma stupéfaction, les sentiments qui m’agitent.
— Il a été enterré hier!
— Hier; les formalités à, remplir, l’enquête du coroner… Mais vous ne lisez donc pas les journaux?
— Très rarement.
— C’est dommage. Vous y auriez vu comment on l’a trouvé sur Waterloo Bridge, la nuit de Noël, ce pauvre Har… Mais vous ne le connaissiez que sous le nom de Paternoster?
— Seulement.
— Moi, j’étais lié avec lui depuis des années… Oui, la police l’a découvert sur le pont, un peu après onze heures, Il avait été attaqué par un bandit qui n’avait pas eu le temps, sans doute, de le jeter dans cette Tamise qui charrie tant de cadavres. Il était évanoui, avec une large blessure an front; l’assassin avait dû lui frapper la tête sur la pierre du parapet. On l’a transporté chez lui, où il a repris connaissance et m’a fait envoyer un télégramme. Je l’ai trouvé bien bas lorsque je suis, arrivé, le lendemain; il a eu la force, pourtant, de faire son testament et de me communiquer ses dernières volontés; il a aussi refusé de reconnaître comme son agresseur un voyou que la police lui a présenté et qu’on avait arrêté sur le pont, la figure en sang. C’était le coupable, certainement; mais je suis heureux que la corde lui ait été épargnée… Puis, le délire a saisi Paternoster et son agonie a duré prés de trois jours. L’enquête n’a rien révélé, naturellement, et le jury a rendu un verdict ouvert…
— Avait-il de l’argent sur lui? demandé-je pour dire quelque chose; a-t-il été volé?
— Bien entendu, dit l’abbé, il a été volé; de cinq cents livres, environ. Cette somme vaut-elle la vie d’un homme? Je ne sais pas. Il faudrait demander ça aux pasteurs des peuples, qui s’y connaissent… Ah! quelles canailles que les canailles! Mais qui les fait? Et puis, canailles… Est-ce que la bourgeoisie, pour arriver au pouvoir et s’y maintenir, a mis en oeuvre d’autres procédés que ceux qu’emploient les malfaiteurs? Et Église? Assassinat et vol, vol et assassinat. L’homme qui a tué Paternoster…
—Il ne cherchait peut-être pas à le tuer dis-je.
— C’est bien possible, répond l’abbé; en tous cas, il ne prêchait certainement point ce respect de la vie humaine que les exploiteurs d’existences prennent pour texte de leurs sermons. Un peu plus de brutalité, un peu moins d’hypocrisie, il vaut ses contemporains, et ils le valent. Nous sommes tous bons à mettre dans le même panier, aujourd’hui, — le panier qu’on capitonne avec de la sciure de bois. — Quel monde! Ah! les enfants qui meurent au berceau sont bien heureux…
—Non! dis-je, ils ne sont pas heureux. Ils sont nés pour vivre; et pourquoi meurent-ils! Parce que la misère a tari le lait dans les mamelles de leurs mères, parce que les tourments moraux de leurs pères ont pénétré leur chair d’un germe meurtrier. Heureux! Mais ils souffrent autant, pour quitter la vie, que les hommes dont ils n’ont point la force, que les gens qui succombent à la veille du succès, au moment où leurs rêves vont se réaliser. Ce sont les seuls êtres à plaindre, les enfants qui meurent au berceau, car ce sont les seules victimes humaines qui ne puissent pas se défendre, lutter contre le bourreau qui les torture. Heureux? De ne pas connaître les affreuses conditions d’existence que nous sommes assez vils pour accepter? Est-ce cela? Il faut croire, alors, que nous en sommes bien honteux, de la vie que nous menons; et que nous sommes bien lâches, pour ne pas nous en faire une autre! Mais quel est, l’animal, quelle est la bête farouche qui se réjouira de la mort de son petit, sous prétexte que les proies sont rares et que la chasse est pénible? Et elle ne serait ni difficile ni longue, pourtant, la battue à opérer dans cette forêt de Bondy où font ripaille les hyènes du capital! Et il y aurait du pain et du bonheur pour tous, si l’on voulait!…
— Oui, dit l’abbé; vous avez raison. Si l’on voulait! Mais… Ah! quelle servilité! Qui donc écrira l’»Histoire de l’esclavage depuis sa suppression»?… Je crois qu’on a dit quelque part que l’homme avait été tiré du limon; il n’a point oublié son origine…
— Si, il l’a oubliée, pour son malheur, du jour où il s’est cru une âme et a désappris qu’il avait des instincts.
— Consensus omnium, ricane l’abbé. Cet acquiescement général ne devait-il point être le prélude de la concorde universelle?… «Paix sur la terre, bonne volonté parmi les hommes.» Je pensais à cela, aussi, ce matin de Noël où je me suis mis en route à l’appel de Paternoster.
— Le sort de Paternoster ne m’émeut pas énormément, dis-je — car cette conversation m’énerve et j’enverrais volontiers l’abbé à tous les diables. — S’il mérite d’être mis au rang des saints et des martyrs, demandez sa canonisation.
— Je m’en garderai bien, dit l’abbé; il aurait ses fidèles avant huit jours, car vous savez qu’on demande à croire, aujourd’hui, et que c’est d’un grand besoin de foi que souffre notre époque… Mais si ce n’était pas un saint, c’était un homme, ce qui est encore plus rare. Vous vous en seriez aperçu avant peu, car il avait des desseins sur vous; vous lui inspiriez une grande sympathie…
— Cela m’est complètement indifférent.
— Ce qui n’empêche pas le fait d’avoir existé… Il avait des projets qui n’étaient pas sans grandeur, et son assassin…
— Son assassin a bien fait! Oui, même s’il a tué de parti-pris, même s’il a prémédité son crime. Pourquoi aurait-il pris souci de l’existence de ses semblables, qui n’ont jamais mis d’autre trait d’union entre eux et lui que le sabre du gendarme? Dans un monde de serfs et de brutes hypocrites, il a agi en franc sauvage. Le coup de couteau du meurtrier répond aux déclamations des Tartufes de la fraternité qui mènent l’humanité à l’abattoir à coups de discipline.
— Il vaudrait mieux que la réplique fût plus générale et moins sanguinaire, dit l’abbé. Mais puisque l’argent est le seul lien qui attache les hommes les uns aux autres; puisque c’est chacun pour soi et Dieu pour tous… Naturellement, Dieu pour tous! Sans Dieu, ce ne serait pas chacun pour soi… La bassesse est obligatoire, et le malheur aussi. En haut et en bas, partout. Certes, comme je le disais tout à l’heure, nous nous valons tous; et notre misère est égale. Et nous, même, nous qui faisons état de mépriser toute règle et de cracher au nez de l’imbécile Société qui nous refuse le bonheur, nous sommes aussi malheureux, au fond, que les forçats courbés sous son joug…
Oui, autant. C’est à se demander si nous n’avons pas, tous, perdu le sentiment du temps où nous vivons! On agit en dehors de soi, sans la compréhension des actes qu’on accomplit, sans la conception de leurs résultats; le fait n’a plus aucun lien avec l’idée; on gesticule machinalement sous l’impulsion de la névrose. On semble exister hors de la vie réelle, hors du rêve même — dans le cauchemar. — Je songe à cet homme que j’ai assailli, sur le pont; à cette entant qui est morte, avec une telle douleur, dans la chambre, là, à côté; je songe à la longue semaine que je viens de passer avec cette femme désespérée, qui ne veut pas qu’on la console, qui m’aime, et que je ne peux pas aimer. Oh! je voudrais l’aimer, pourtant! L’aimer assez pour ne plus voir qu’elle, ne plus rêver qu’elle, pour oublier toutes les choses dont je ne veux pas me souvenir, toutes les images qui me harcèlent — l’aimer assez pour que je puisse être heureux de son bonheur et qu’elle puisse être heureuse du mien…
Et, longtemps après que l’abbé m’a quitté, je reste seul avec les pensées désolées et confuses qui tremblotent devant mes yeux lassés.
Mais Charlotte, qui est entrée sans que j’aie pu l’entendre, vient poser sa main sur mon épaule.
— Qu’as-tu? demande-t-elle. Que t’a dit ce prêtre?
— Rien.
— Comme tu me réponds!… Il y a si longtemps que tu es seul ici, tu as l’air tellement absorbé!…
— Non, il ne m’a rien dit d’intéressant. D’ailleurs, tu le connais et tu sais qu’à part ses anecdotes et ses plaisanteries de pince-sans-rire…
— Il m’a toujours semblé extraordinaire. C’est un être étrange; il n’est pas antipathique, mais il fait peur; et il y a en lui, sûrement, autre chose que ce qu’il laisse paraître. Que fais-tu avec lui?
— Pas grand’chose. Des cambriolages, de temps en temps.
— Mon Dieu! s’écrie Charlotte. Est-ce possible!
— Tout est possible. Il est singulier que tu ne t’en sois pas encore aperçue. Les épreuves par lesquelles tu as passé auraient dû t’ouvrir les yeux; mais tu raisonnes toujours, hélas! ainsi que tu le faisais, autrefois.
Je lève la tête pour regarder Charlotte, en terminant ma phrase, et je rencontre ses yeux fixés sur moi, ses yeux brillant d’un feu intense, éclatant d’une expression d’énergie ardente que je ne leur connais pas. Elle est très pâle et ses lèvres frémissent, comme épouvantées des paroles qu’elles ont à laisser passer?
— Tu te trompes, Georges, je raisonne autrement aujourd’hui. Ou, plutôt, je n’ai jamais eu les pensées que tu m’as supposées. Tu ne m’as pas comprise. Certes, j’ai été et je suis encore effrayée et révoltée du genre d’existence que tu t’es décidé à choisir; mais la vie qu’on mène ailleurs ne me répugne pas moins et, au fond, m’épouvante autant. Je n’ai jamais fait de différence entre les infamies que la loi autorise et celles qu’elle interdit; le crime, pour être légal ne cesse point d’être le crime, et je savais que si l’on n’est pas un criminel, aujourd’hui, on est un esclave. Et, depuis que je vis seule, pendant ces mois où j’ai subsisté à la sueur de mon front, j’ai vu à quelle guerre intestine, sournoise et sans quartier, se livrent ces esclaves; j’ai vu dans quelle horrible confusion, intellectuelle et morale, ils dévorent le morceau de pain qu’ils s’arrachent. Non, la vie ne vaut pas la peine d’être vécue, ni en bas ni en haut, s’il n’existe rien qui puisse en dissimuler les horreurs, en adoucir l’amertume. Voilà ce que je pensais, l’autre jour, après l’enterrement de notre enfant, lorsque j’ai voulu partir et que tu m’as retenue; voilà ce que je pensais lorsque mon père m’a chassée de chez lui; ce que je pensais aussi, le même jour, une heure avant, lorsque tu me demandais de te suivre…
Elle s’arrête, vaincue par l’émotion. Mais comme j’ouvre la bouche pour parler, elle me fait signe de me taire et reprend d’une voix véhémente:
— Sais-tu pourquoi j’ai refusé de partir avec toi, ce jour-là? Te l’es-tu jamais demandé, seulement? J’avais peur, c’est vrai; mais je ne suis pas une lâche, et je t’aurais suivi — je t’aurais suivi si tu m’avais aimée… Non, ne dis rien! Je savais que tu ne m’aimais pas, que tu ne m’aimais pas comme je l’aurais voulu, toujours! Tu ne croyais même pas à mon amour… Tu m’as dit… — Oh! tu m’as dit et je m’en souviens comme si tes paroles vibraient encore dans l’air, et c’est navrant, navrant… — tu m’as dit que je m’étais donnée à toi par pitié! Mais dans quels romans as-tu donc appris la vie, toi qui prétends la connaître? Comment as-tu pu croire qu’une femme saine, intelligente, et qui n’est pas vénale, puisse se livrer à un homme qu’elle n’aime pas?… Vous lui faites jouer un bien grand rôle, à la pitié, vous qui n’en avez pour personne!… Je m’étais donnée à toi parce que je t’aimais, voilà tout… Ah! je ne le sais, pas, pourquoi je t’aimais… et je t’aurais suivi parce que je t’aimais, sans songer à discuter tes projets et sans rien exiger de toi, si j’avais senti chez toi, pour moi, la moitié de l’amour dont mon coeur était plein. Tu aurais deviné ce que j’éprouvais, ce jour-là, si tu m’avais aimée; ce que je n’osais pas te dire… Mais j’ose, à présent. Oui, je veux être aimée; charnellement, bestialement, si ton amour n’est que l’amour d’une bête, mais complètement; oui, j’ai besoin d’être aimée; oui, j’en ai soif, j’en meurs d’envie. Et je préfère mourir tout à fait et tout de suite, tu m’entends? que de mener une existence dont la seule joie, la seule, ne m’est pas accordée. Oui, je préfère ça…
Elle s’interrompt un instant et continue.
— Pourquoi m’as-tu dit de rester, la semaine dernière, quand je voulais m’en aller? Pourquoi, puisque tu ne m’aimes pas? Penses-tu que je n’aie point eu assez de souffrances, déjà, et veux-tu m’en infliger d’autres? Ne sais-tu pas que c’est intolérable, ce que j’endure? que c’est affreux et insultant, cette affection dérisoire que tu te fais violence pour me témoigner?… Et pourquoi ne m’aimes-tu pas, d’abord? s’écrie-t-elle. Ne suis-je pas belle? Mais tu connais toutes les femmes qu’on appelle des beautés, à Paris; et je les ai vues aussi; je n’ai rien à leur envier. Est-ce parce que je suis pauvre? Mais pour qui le suis-je devenue? Et tu n’aspires pas, je pense, à la main d’une héritière. Est-ce parce que je suis honnête? Mais je cesserai de l’être, si tu veux; il n’y a pas de crainte que je ne sois prête à vaincre, je surmonterai tous les dégoûts. Oui, s’il faut être une prostituée pour être aimée d’un voleur…
— Tais-toi, tais-toi! lui dis-je en lui fermant la bouche. Non, je ne t’ai pas aimée comme je l’aurais dû, Charlotte, mais je n’ai jamais aimé que toi; et je t’aimerai tant, maintenant, que tu me pardonneras tout le mal que je t’ai fait.
— Ah! dit-elle, si tu m’aimes, est-ce que je me rappellerai que j’ai souffert?
Nous sommes partis, le soir même, pour le midi de la France. Nous y avons passé trois mois; trois mois de bonheur que je ne décrirai pas, certes, en ce récit où frémit la douleur d’être, où fredonne la bêtise de l’existence. Ils furent comme une oasis dans un désert labouré par le simoun; et je souhaite, lorsque je serai couché pour mourir, que ce soit leur souvenir seul qui passe devant mes yeux avant que l’ange des ténèbres abaisse leurs paupières d’un coup d’aile.
Nous avons vécu isolés, l’un à l’autre, sans nous mêler aux fêtes bruyantes, sans jamais entrer dans ces temples de la joie où l’anxiété humaine cherche à tromper sa misère. Un jour, pourtant, j’ai voulu conduire Charlotte à Monte-Carlo, qu’elle n’avait jamais vu. Moi, je le connais, le Casino célèbre. Je lui ai rendu visite plusieurs fois, au hasard de mes courses; et, malgré le proverbe qui affirme que ce qui vient de la flûte retourne au tambour, je dois dire que mon argent n’a jamais beaucoup vu ses caisses. L’or qui roule sur ces tables, et que je volerais avec plaisir, je serais presque honteux de le gagner, de le devoir au caprice de la chance.
Je n’éprouve pas du tout, en entrant dans ce château-fort du Jeu, l’impression que ressentit Aladin en pénétrant dans le souterrain fameux. Oh! non; ils me font plutôt l’effet, ces salons, d’appartements d’une habitation royale transformés en tripot, pendant l’absence du souverain, par des ministres prévaricateurs. Sous les riches plafonds, entre la splendeur des décorations et des tentures, on dirait des transactions hâtives et inavouables, des affaires louches brassées à la hâte, dans la crainte du retour inopiné du maître. C’est risible et pitoyable. Et c’est toujours le même aspect général, l’inquiétude planant sur les toilettes fraîches, les défroques, les chairs nues et les pierreries, les crânes chauves et les oripeaux — la perplexité maladive tourmentant ces honnêtes gens et ces filous, ces grandes dames et ces putains, ces oiseaux de proie et ces oiseaux de paradis. — Toujours les mêmes physionomies, aussi. Faces pâles, défaites, de jeunes femmes aux yeux dilatés, aux lèvres amincies par l’angoisse; visages de vieilles aux petits yeux vrillonnants, aux hachures de couperose; attitudes sévères de personnages convaincus, amis des martingales, dévots de systèmes aussi compliqués que les théories socialistes et qui regardent, d’un oeil où continue à briller l’éclair de la foi, leur argent s’écouler suivant la loi d’airain des moyennes. Et puis, chose très comique, les rages violentes et les désespoirs mornes, les figures congestionnées ou couleur de cendre, les cheveux dressés sur les fronts et les bouches entr’ouvertes pour des jurons grotesques, les cravates de travers, les plastrons de chemises cassés par les doigts nerveux. Ah! les imbéciles!… Allez, allez, vous pouvez jouer. Vous finirez par gagner tous soit avec le noir, soit avec le rouge. Beaucoup de noir et beaucoup de rouge, c’est moi qui vous le dis. Et vos têtes iront rouler — ainsi que la bille qui s’élance maintenant, saute, bondit avec un énervant clic-clac — sur le zéro fatidique, le zéro que vous laissez de si bon coeur aux autres, ailleurs qu’ici, et qui vous réserve de vilaines surprises, ailleurs qu’ici…
— Je vais risquer quelques sous pour m’amuser, dis-je à Charlotte. Ne veux-tu pas jouer un peu, toi aussi?
— Non, non, répond-elle avec une petite moue de mépris.
Je m’approche d’une table et je place quatre ou cinq louis au hasard… Mon numéro gagne. Je ramasse mon or; mais j’ai à peine eu le temps de prendre la dernière pièce que Charlotte me saisit le bras.
— Viens, viens, me dit-elle d’une voix sourde; allons-nous-en…
Je la regarde et je reste stupéfait. Elle est affreusement blême et ses yeux, agrandis par l’effroi, se fixent désespérément sur les miens, comme pour s’interdire de se porter vers quelque chose qu’ils viennent de voir.
— Qu’est-ce que tu as? Te trouves-tu mal?
— Un peu… Viens, je t’en prie…
Elle s’appuie à mon bras pour sortir; et je la sens frissonner, lutter encore contre l’émotion subite qui l’a envahie et dont je ne m’explique pas la cause.
— J’espère que tu te sens mieux à présent, dis-je en traversant les jardins. Veux-tu te reposer ici un instant?
— Non, merci; je suis tout à fait remise, répond-elle en s’efforçant de sourire. Je ne sais ce que j’ai éprouvé, tout d’un coup… J’ai eu comme un éblouissement.
— La chaleur, peut-être…
— Oui, sans doute… et puis, voici déjà trois mois que nous sommes à Nice. J’ai entendu dire que lorsque l’hiver finissait… Si tu voulais, nous partirions… Nous partirions demain.
— Demain? Et où irions-nous? À Londres?
— Oui, à Londres; où il te plaira… Je voudrais aller loin d’ici, très loin…
— Quelle drôle d’idée! Enfin, si tu y tiens…
— Tu ne m’en veux pas? demande-t-elle en se serrant contre moi. Tu aurais peut-être désiré rester encore ici quelque temps, et je suis bien égoïste et bien capricieuse…
— Mais non, petite femme, je ne t’en veux pas; je n’étais content d’être ici que parce que tu y semblais heureuse; et puisque tu as cessé de t’y plaire, il faut nous en aller; voilà tout.
C’est égal, je serais bien aise de savoir ce qui a pu se passer… Oh! rien du tout, probablement. Charlotte est la franchise même et du moment qu’elle ne parle pas… Fantaisie de femme, tout simplement… lubie…
Il y a presque trois mois que nous sommes revenus à Londres, et je n’ai guère passé plus de six semaines avec Charlotte J’ai été obligé de la quitter à plusieurs reprises. Les affaires!… Elles ne vont pas mal, en ce moment. Nous avons fait trois ou quatre petits coups, Roger-la-Honte et moi, qui n’étaient vraiment pas à dédaigner, et nous en avons encore deux autres, assez jolis, sur la planche. Le premier est pour après-demain, à Orléans, et il faut nous mettre en route ce soir. Eh! bien, j’ai peur de partir…
J’ai peur parce que je sens les craintes terribles de Charlotte me gagner et s’emparer de moi irrésistiblement. Son effroi devant l’inconnu finit par me glacer et son épouvante m’énerve. Chaque fois, lorsque j’ai été sur le point d’entreprendre une expédition, une frayeur intense, qu’elle a fait de vains efforts pour maîtriser, l’a saisie et comme affolée. Des convulsions de terreur la bouleversent et les tentatives auxquelles je me livre pour la calmer et la rassurer me fatiguent les nerfs et m’irritent. Et, quand je reviens, ce sont des transports de joie, des emportements de bonheur, dont la violence me révèle toutes les angoisses par lesquelles a passé, pendant mon absence, cette femme qui m’aime et qui tremble de me perdre. Oui, son effarement se communique à moi, me trouble; et aujourd’hui, je sens m’éteindre invinciblement les appréhensions qu’elle éprouve, je sens la peur qui la secoue palpiter en moi et pétrifier ma volonté, peser sur mon esprit d’un poids insupportable. Ah! si elle parlait, au moins! Si elle me disait de rester là, de ne pas partir; si elle prononçait une parole… Mais elle est muette et ses larmes seules, qu’elle essaye vainement de me cacher, m’apprennent quelles inquiétudes la tenaillent. Tout à l’heure, au moment où je partais, elle a été sur le point de s’évanouir et je n ai pu réprimer un mouvement de dépit.
— Tu veux donc me faire prendre! me suis-je écrié. Tu le voudrais, en vérité, que tu n’agirais pas autrement. Elles sont contagieuses, tes terreurs folles, et je finis par avoir aussi, ma parole, le pressentiment d’une catastrophe! À force de prévoir le malheur on le fait venir, tu sais. Et si je suis pris tu pourras te dire… Tiens, tu me mettrais en colère, tellement tes frayeurs me crispent et me découragent, tes frayeurs sans raisons et qui me font honte, si tu veux que je te le dise…
Et je suis sorti de la maison, furieux, sans vouloir permettre à Charlotte de m’accompagner à la gare, sans même l’embrasser.
C’est très bête, tout ça. C’est stupide. Je me le répète sur le pont du bateau que j’ai pris à Saint-Malo, tout seul, Roger-la- Honte étant parti pour Bordeaux une fois le coup fait à Orléans. Oui, c’est insensé. Charlotte doit être dévorée d’angoisses depuis ces trois jours que je l’ai quittée en lui reprochant, ainsi qu’une brute, des pressentiments qu’elle n’aurait point si elle ne m’aimait pas; C’est tout naturel que le hors-la-loi, l’homme habitué à voler son existence, ainsi que le cheval dressé à sauter les obstacles, ne ressente aucun émoi devant les actes les plus dangereux; c’est un mithridaté, un halluciné qui ne songe même plus à la possibilité d’un accident funeste. Mais la femme, la femme qui aime, confidente alarmée de projets qui lui semblent monstrueux, a l’intuition du malheur probable, plus empoignante et plus cruelle que la certitude même; elle est torturée de prévisions terribles. Elle souffre atrocement, tous les sens douloureusement exaspérés, halète devant le spectre des dénouements tragiques.
— Madame se meurt de peur quand vous n’êtes pas là, m’a dit Annie.
Ah! je me demande pourquoi je lui inflige un supplice pareil, puisqu’elle m’aime, puisque je l’aime aussi, maintenant. L’amour ne court pas les rues, pourtant, et je sacrifierais tout avec joie pour que rien ne puisse me séparer de Charlotte. Et qu’aurais-je à sacrifier, d’abord? Qu’est-ce donc qui me pousse à fouler continuellement aux pieds toutes les affections, tous les sentiments humains? On dirait vraiment que je rêve d’assurer le triomphe d’une idée fixe! Et je n’en ai pas, d’idée. Je n’ai pas même un but. L’argent? J’en possède assez pour vivre; et que je l’aie grinchi avec la pince du voleur au lieu de le gagner avec le faux poids du commerce, je suis seul à le savoir. Alors?… J’ai peut-être vu quelque chose, autrefois; mais aujourd’hui… Aujourd’hui, je m’aperçois que j’ai à employer d’autres moyens que ceux dont je me sers pour affirmer mon idéal, si j’arrive à l’arracher de la gueule des chimères. D’autres moyens; et je n’aurai besoin ni de Canonnier ni de Paternoster pour m’aider, quand cela me plaira. J’ai vendu mon droit d’aînesse pour un plat de lentilles; mais je le reprendrai, à présent que j’ai vidé le plat. Il existe, le droit d’aînesse. Et je me laisse voler, voleur que je suis, et voler par une idée creuse…
Dans deux heures je serai à Southampton, et ce soir à Londres. C’est bon. Je parlerai à Charlotte; elle ne pleurera pas en m’écoutant, pour sûr. Et nous partirons, et nous irons vivre heureux dans un coin, quelque part, où elle voudra; et je pourrai peut-être faire quelque chose de beau — oui, oui, de beau — une fois dans ma vie. Pourquoi pas? Il y a bien des bourgeois qui finissent par le suicide.
Je descends du cab que j’ai pris à Waterloo Station, et je fais résonner de toute ma force le marteau qui pend à ma porte, Annie vient m’ouvrir.
— Bonsoir, Annie. Madame est là-haut?
— Monsieur… je… Monsieur…
Sa figure s’effare; elle bégaye.
— Qu’y a-t-il? crié-je en montant rapidement l’escalier. Charlotte! Charlotte!
Personne ne répond. J’arrive au premier, j’ouvre violemment les portes. Les pièces sont vides… Annie, qui m’a suivi, me regarde toute tremblante.
— Qu’y a-t-il, vieille folle? Allez-vous parler, à la fin, nom de Dieu? Où est Madame?
— Elle est partie hier, répond Annie en sanglotant… Je lui disais… Je lui disais… Elle a laissé une lettre… cette lettre…
Je déchire l’enveloppe.
«……… Notre vie à tous deux serait un martyre, si je restais. Tu me l’as dit et je le crois, je te deviendrais funeste. Il ne faut pas m’en vouloir, vois-tu; je ne suis pas assez forte; je ne puis arriver à dompter mes nerfs, et ma détresse est tellement grande, lorsque je te sens en péril, que je ne puis pas la cacher. Oh! c’est navrant! Il est écrit que quelque chose doit toujours nous séparer… J’ai le coeur serré dans la griffe d’une destinée implacable, et c’est un tel déchirement de te quitter pour jamais!… Mais il vaut mieux que je parte. Je te porterais malheur… Tu m’oublieras… Ah! pourquoi ai-je voulu revenir à Londres? Pourquoi ont-ils passé si vite, ces trois mois où nous avons connu le bonheur d’être, où tu m’as aimée, ces mois qui furent une grande journée de joie dont le souvenir me supplicie en écrivant ces lignes, dans les affres de mon agonie….»
XXII — «BONJOUR, MON NEVEU»
— Qu’est-ce que tu me donneras si je t’apporte une nouvelle? me demande Broussaille qu’Annie vient d’introduire dans la salle à manger, au moment où je vais me mettre à table.
— Tout ce que tu voudras, surtout si ta nouvelle est bonne; je n’y suis plus habitué, aux bonnes nouvelles… Mais d’abord assieds-toi là; tu me raconteras ce que tu as à me dire en déjeunant. J’aime beaucoup t’entendre parler la bouche pleine.
— Une passion? Tu sais, rien ne me surprend plus… Donne-moi à boire; je meurs de soif. Merci… Eh! bien, mon petit, j’ai vu ton père!
— Mon père! Mais il est mort depuis bientôt quinze ans!
—Ah! dit Broussaille très tranquillement. C’est que je me suis trompée, vois-tu. Ça arrive à tout le monde. Enfin, laisse-moi te raconter… Je viens de passer huit jours à Vichy. J’y serais même restée plus longtemps si ma soeur Eulalie n’avait pas été là; mais avec ses sermons, ses efforts pour me ramener au bien, comme elle dit… j’ai mieux aimé m’en aller. Je suis revenue hier soir… Tu sais que mes parents tiennent un hôtel à Vichy?
— Oui, ton frère me l’a appris il y a longtemps.
— Ils n’avaient qu’une maison de second ordre, d’abord; mais leurs affaires ont prospéré, Roger et moi nous les avons aidés un peu, et cette année ils ont pris un établissement superbe, un des plus beaux de Vichy, l’hôtel Jeanne d’Arc.
— Ah! oui, je vois ça; sur le parc, n’est-ce pas?
— Justement. Parmi les personnes qui séjournaient chez eux se trouvait un vieux monsieur, d’une soixantaine d’années, environ; il était arrivé avec une grande cocotte de Paris, Melle… Melle… je ne me souviens plus du nom — qui lui faisait dépenser l’argent à pleines mains. — Comme il s’appelle M. Randal, j’avais pensé…
— Urbain Randal?
—Oui, c’est ça; Urbain Randal.
— C’est mon oncle, dis-je; ah! il est à Vichy…
— Oui, avec la cocotte en question; je te prie de croire qu’elle le mène tambour battant et qu’elle s’entend à faire danser ses écus. C’est dommage que je ne me rappelle pas… Mais qu’est-ce que tu as? Tu fais une mine! On dirait qu’aux nouvelles que j’apporte tes beaux yeux vont pleurer… Ah! je sais! Tu penses à l’héritage. Dame! mon vieux, tu peux te préparer à le trouver écorné; elle a de belles dents, la cocotte…
Non, ce n’est pas à l’héritage que je pense. C’est une autre idée qui m’est venue, et qui se cramponne à moi, de plus en plus fortement, depuis que Broussaille m’a quitté. Voilà trois heures qu’elle a commencé à m’assaillir, cette idée, et elle a fini par triompher. Mon parti est pris. Je vais me mettre en route pour Vichy ce soir, empoigner mon oncle demain, et lui tordre le cou… Et il y a longtemps, à vrai dire, que cette pensée de vengeance, qui se formule seulement à présent d’une façon précise, a germé en moi, erre dans mon cerveau, s’éloigne pour reparaître et ne s’obscurcit que pour rayonner d’un éclat plus vif, ainsi qu’un phare couleur de sang.
Depuis trois semaines, au moins, je songe à des représailles, sans oser me l’avouer; depuis le jour où j’ai trouvé ma maison vide en y rentrant… Ah! je ne pourrai pas dire quels ont été mon désespoir et ma rage quand j’ai eu la certitude du départ de Charlotte; et ensuite, après toutes les démarches vaines, toutes les recherches infructueuses, toutes les tentatives sans résultat que j’ai faites pour retrouver sa trace, maintenant qu’il faut perdre toute espérance de la revoir jamais et qu’il faut me résoudre à ignorer son sort, si affreux qu’il ait été — je ne puis pas dire, non plus, quelles amertumes et quelles rancoeurs que je croyais mortes ont ressuscité en moi, m’ont envahi et me hantent. — Toutes les angoisses et toutes les colères de ma jeunesse se sont mises à gronder ensemble, comme en révolte contre mon indécision et ma lâcheté. Pourquoi n’ai-je pas levé la main, le jour où j’aurais dû frapper, où je m’étais promis de frapper? Pourquoi ai-je voulu prendre ma revanche ailleurs, quand elle s’offrait à moi, là? Si j’avais traité le voleur qui me dépouillait comme je m’étais juré de le faire, si je lui avais donné à choisir, séance tenante, entre sa vie et mon argent, rien de ce qui est arrivé n’aurait existé — et, peut-être serait-il plus heureux lui-même, l’odieux coquin, car il aurait restitué, ayant peur, et n’aurait point à traîner sa vieillesse solitaire dans la fange où disparaît son or.
Oui, si j’avais agi, ce jour-là, que de misère eût été évitée, et d’horreurs et d’abjections!… Trop tard! — le mot des révolutions, faites à moitié, toujours. — Oh! je m’en souviens, je m’en souviens… je me croyais très fort, de résister à ma fureur, d’écouter les mensonges sans rien dire et de mettre tranquillement ma signature au bas d’un sale papier au lieu d’appliquer ma main sur le visage du misérable… Je regardais s’en aller mon énergie, joyeusement, ainsi qu’on regarde l’eau couler… Il me semble que je me réveille d’une hallucination. Mon coeur se gonfle à éclater, comme autrefois, et les larmes de plomb que j’ai versées, je les verse encore. Projets, rêves, plans ébauchés, abandonnés, repris et rejetés… J’ai fait autre chose que ce que je voulais faire; j’ai fait beaucoup plus et beaucoup moins. Pourquoi? Mélange de violence et d’irrésolution, de mélancolie et de brutalité… un homme.
N’importe. Si je n’ai pas eu le courage d’agir autrefois, je l’aurai aujourd’hui; et bien qu’on dise qu’il y a une destinée qui pèse sur nous et contrôle nos actes, je ne m’inquiète guère de savoir si c’est écrit, ce qui va arriver. Ah! le vieux gredin! la brute hypocrite et lâche! Je vais lui faire voir qu’il existe d’autres lois que celles qui sont inscrites dans son code; je vais… Non, je n’ai rien à lui faire voir, ni à montrer à d’autres. Les représailles n’ont pas besoin d’explications et il est puéril de rouler ma colère, encore une fois, dans le coton des arguties sociologiques. Aux simagrées des Tartufes de la civilisation, aux contorsions béates des garde-chiourmes du bagne qui s’appelle la Société, un geste d’animal peut seul répondre. Un geste de fauve, terrible et muet, le bond du tigre, pareil à l’essor d’un oiseau tragique, qui semble planer en s’allongeant et s’abat silencieusement sur la proie, les griffes entrant d’un coup dans la vie saignante, le rugissement s’enfonçant avec les crocs en la chair qui pantèle — et qui seule entend le cri de triomphe qui la pénètre et vient ricaner dans son râle. — À crime d’eunuque bavard, vengeance de mâle taciturne. Plus rien à dire, à présent… Je partirai ce soir.
Il est onze heures du matin, environ, quand j’arrive à Vichy. Un train quitte la gare au moment où celui qui m’amène y entre. Je descends rapidement du wagon et je traverse le quai.
— Bonjour, mon neveu!
C’est une femme… — Margot! c’est Margot! — qui m’accueille avec une grande révérence et un gracieux sourire.
— Dis-moi donc bonjour! Comme tu as l’air étonné de me voir!… Pourtant, mon cher, il n’y a pas deux minutes que tu aurais pu m’appeler «ma tante.»
— Ah! c’est toi, dis-je comme dans un rêve, c’est toi… Et où est-il, lui?
— Ton oncle? Il vient de partir, de me quitter, de m’abandonner; et je suis comme Calypso. Tu vois que j’ai fait des progrès, hein?… Oui, il est dans ce train qui s’en va là-bas, l’infidèle. C’est une rupture complète, un divorce. Entre nous, tu sais, je n’en suis pas fâchée. Quel rasoir!… Mais tu as l’air tout désappointé… Ah! je devine: tu venais lui emprunter de l’argent. N’est-ce pas, que c’est ça? Embêtant! Si tu étais arrivé hier, seulement… Enfin, si c’est pressant, et que tu veuilles de moi pour banquier… Entendu, pas? Tu me diras ce qu’il te faut. Où vas-tu, maintenant?
— Je ne sais pas, dis-je, encore tout déconcerté de ce départ qui met en désarroi mes projets; je ne sais pas… Et il est parti subitement?
— Tout d’un coup; l’idée lui en est venue hier soir. Du reste, je ne suis pas la première avec qui il ait agi de cette façon; généralement, au bout d’un mois, quinze jours quelquefois, il a assez d’une femme et la laisse en plan sans rime ni raison. Moi, il m’a gardée depuis février; cinq mois! Toutes mes amies en étaient étonnées…
— Et tu ne sais pas où il est allé?
— Pas du tout. Il m’a dit qu’il partait pour la Suisse, mais ce n’est certainement pas vrai; il a trop peur que je coure après lui; en quoi il a grand tort. Beaucoup d’argent, oui, mais ce qu’il est cramponnant!… Non, vois-tu, il est bien difficile de savoir vers quels rivages il a porté ses plumes, ce pigeon voyageur. Toujours par voies et, par chemins. Nous l’appelons le Juif-Errant. Il ne se plaît nulle part. Il y a des jours où je me demandais s’il n’était pas fou… Mais toi aussi, mon pauvre ami, tu as l’air toqué, ajoute-t-elle en me regardant. Si tu pouvais voir quelle figure tu fais! Ça tient peut-être de famille? Il faudra que je te soigne. Voyons, fais risette… Puisque je t’ai dit de ne pas te tourmenter… Et puis, ne restons pas à nous promener devant la gare; on nous prendrait pour deux conspirateurs. J’ai ma voiture là. Viens. Je t’enlève.
Je me laisse faire et nous roulons vers la ville.
— Écoute, dit Margot en frappant des mains. Je devine la vérité. Ton oncle est parti parce que tu l’avais averti de ta visite.
— Ah! non, par exemple, dis-je en riant; je ne l’avais pas prévenu.
— C’est qu’il te déteste tant! reprend Margot. Il faut dire, aussi, que tu lui as joué de vilains tours. Séduire sa fille…
— Comment sais-tu?… Il t’a dit?…
— Oh! rien du tout; mais ce n’était pas nécessaire. J’ai de bons yeux.
— Je ne te comprends pas.
— C’est vrai, tu ne t’es aperçu de rien, ce soir-là; mais je pensais que Mlle Charlotte t’avait mis au courant… En tous cas, tu te souviens d’être venu avec elle à Monte-Carlo, vers la fin de l’hiver dernier?
— Oui. Eh! bien?
— Eh! bien, j’y étais aussi, moi, avec ton oncle; et si tu ne l’as pas vu, toi, je t’assure que Mlle Charlotte a bien reconnu son père. Elle est devenue pâle comme une morte et n’a pas mis longtemps à t’emmener… Tu ne t’étais jamais douté de la rencontre? C’est curieux. Moi, je soupçonnais bien quelque chose entre vous car quelque temps auparavant, à Paris, j’avais rencontré…
Je n’écoute plus. Je me rappelle cet épisode de notre existence; à Charlotte et à moi, cet incident auquel j’attachai si peu d’importance alors, et qui a eu une telle influence sur notre vie à tous deux. Je me rappelle mon étonnement lorsque je la trouvai, en me retournant, toute blême et frissonnante, son émotion profonde, son insistance à quitter les salons du Casino. C’était son père qu’elle avait vu!… Son père, qui l’avait chassée bien moins par colère que pour garder l’argent mis en réserve pour sa dot, et qu’elle retrouvait la, honte et dégoût indicibles! jetant l’or à pleines mains sur le tapis vert, au bras de cette femme de chambre devenue horizontale… Ah! l’être horrible! Il faut que je le retrouve, quand le diable y serait!
— Tu sais, continue Margot, il ne s’est livré à aucun commentaire malveillant. Il est resté très calme. Il a joué toute la soirée et a gagné beaucoup. Quand nous sommes partis, seulement, il m’a dit: «Ils m’ont porté chance tous les deux; c’est la première fois.»
Chance! Il appelle ça la chance, le misérable! Et c’est pour ça qu’il m’a volé et qu’il a renié son enfant. Pour ça! Pour courir les villes d’eaux avec des cocottes, pour placer des billets de banque sous les râteaux des croupiers, sur les tables de nuit des putains! Pour ça! Quelle chance! Quelles joies! Quels bonheurs! Cette bourgeoisie… L’exploitation sans merci de toutes les douleurs, de toutes les faiblesses, de toutes les confiances et de toutes les bontés — pour ça… Des fils qui jettent l’argent à l’égout, des filles qui le portent à des gredins titrés et ruinés, des vieillards qui ont menti, triché, pillé toute leur vie pour devenir, à soixante ans, les peltastes du vice…
— Je t’ai fait de la peine en te racontant ça? demande Margot. Pardonne-moi; je ne me doutais pas… Tu sais que je ne suis pas méchante…
— Non, dis-je en lui prenant la main, tu n’es pas méchante, Marguerite; malheureusement, beaucoup de gens ne te ressemblent pas.
— Eh! bien, ceux-là, il faut les laisser de côté, voilà tout. Moi, je n’agis jamais autrement. Ce ne serait pas la peine d’être au monde s’il fallait toujours se casser la tête à méditer sur les dires de Pierre ou les actions de Paul… Tâche de te remettre au beau fixe d’ici ce soir, n’est-ce pas? Sans ça, je me fâcherai. Je voudrais bien rester à déjeuner avec toi, mais je ne peux pas. Je suis attendue à Cusset; je suis très demandée en ce moment… Je reviendrai vers dix ou onze heures, Tiens, voici l’hôtel Jeanne d’Arc, où j’habite; prends-y une chambre; les propriétaires sont charmants…
— Je le crois. J’ai justement une commission à leur faire. Leurs enfants demeurent à Londres.
— C’est vrai, dit Margot, la fille était ici avant-hier encore, ou il y a trois jours; une petite blonde très jolie. Elle est modiste, paraît-il. Moi, je crois qu’elle est modiste comme moi; enfin, c’est son affaire. Et tu la connais, scélérat?
— Un peu. Son frère est mon associé.
— C’est bien drôle, tout ça! dit Margot comme la voiture s’arrête devant l’hôtel. Il faudra que j’aille faire un tour à Londres, pour voir. Je crois que tu me trompes indignement, et j’exige que tu me donnes des explications ce soir.
— C’est entendu, dis-je en descendant, tandis qu’un garçon de l’hôtel se précipite vers ma valise. À dix heures moins un quart, je commencerai à préparer un roman à ton intention.
Margot me fait un signe menaçant avec son ombrelle, et la voiture repart au grand trot.
Ils sont réellement charmants, ces propriétaires de l’hôtel Jeanne d’Arc. Ils ont été enchantés d’apprendre que je leur apportais des nouvelles de leurs enfants, surtout de Roger qu’ils n’ont pas vu depuis plusieurs mois. Ils m’ont prié d’accepter à déjeuner avec eux, en regrettant vivement que leur fille aînée, Eulalie, eût été invitée chez M. le curé.
— Si elle avait pu prévoir votre arrivée, elle se serait excusée, certainement, dit Mme Voisin; elle aurait été si heureuse de vous entendre parler de son frère et de sa soeur! Elle les aime tant!
Peut-être bien. Mais, moi, je ne suis pas fâché de n’avoir point à affronter tes sermons de la demoiselle. Après tout, elle aurait pu me convertir; qui sait? Pour ce que le Diable me paye ma peau, je ferais aussi bien de la vendre à Dieu.
Pas avant déjeuner, pourtant! L’abstinence serait peut-être de rigueur, et je meurs de faim. Heureusement, Mme Voisin vient nous arracher, son mari et moi, à un certain vermouth qui creuse énormément l’estomac. À table! Nous voici à table! Je dévore; et les parents de Roger-la-Honte ont le bon esprit de ne point engager sérieusement la conversation avant que mon appétit commence à se calmer; il semble s’apaiser à l’arrivée de la volaille et la salade le pacifie tout à fait. Quels braves gens, ces époux Voisin! Et quelle bonne cuisine ils font!
Le père, avec sa face réjouie, encadrée de favoris poivre et sel, à l’air d’un bien digne homme, sans un brin de méchanceté ni d’hypocrisie; très paternel, surtout. La mère, qui a dû être fort jolie, grasse et ronde, les cheveux tout blancs et le teint rosé, a l’air d’une bien digne femme, affable et franche; très maternelle, surtout. Je voudrais bien qu’ils fussent mes parents, tous les deux. Oui, je voudrais bien… Ils s’inquiètent de l’existence que nous menons à Londres. Ils s’en inquiètent avec intelligence.
— Mangez-vous bien? Buvez-vous bien? Dormez-vous bien? demande Mme Voisin.
— Oui, Madame; très bien.
— Avez-vous des distractions suffisantes? Les divertissements sont tellement nécessaires! Vous amusez-vous? demande M. Voisin.
— Oui, Monsieur, beaucoup.
— Allons, tant mieux! répondent-ils ensemble. Encore un verre de ce vin-là!
Voilà de bons parents!
— Et les affaires marchent-elles à peu près? demande M. Voisin.
— Oui, Monsieur, pas mal.
— Et vous prenez toujours bien vos précautions? demande Mme Voisin.
— Oui, Madame, toujours.
— Allons, tant mieux! répondent-ils ensemble. Encore un verre de ce vin-là!
Voilà de bons parents! Ils veulent qu’on mange, qu’on boive, qu’on dorme, qu’on s’amuse et qu’on suive librement sa vocation. Si tous les parents leur ressemblaient, la famille ne serait pas ce qu’elle est, pour sûr.
— Voyez-vous, Monsieur, me dit Mme Voisin comme un garçon vient chercher son mari, un instant après qu’on a servi le café, voyez-vous, nous sommes plus heureux que nous ne pourrions dire, depuis… depuis que nous nous sommes résolus à ne plus nous laisser guider par des préceptes qui nous condamnaient à la misère perpétuelle. Tout nous a réussi. Nous ne nous permettons pas, bien entendu, de rire au nez des personnes qui pensent autrement que nous, mais nous continuons notre petit bonhomme de chemin sans attacher aucune importance à ce qui se passe autour de nous. Je ne veux point dire que nous sommes des égoïstes; non: mais nous ne prenons pas parti. L’un nous dit blanc; c’est blanc. L’autre nous dit noir; c’est noir. Que voulez-vous que ça nous fasse? Et, tenez, sans aller si loin: Broussaille me raconte comment elle a plumé un pigeon; je ris avec elle. Eulalie vient me parler des peines et des récompenses d’une vie à venir; je m’émeus avec elle. Roger m’apprend ce que lui a rapporté sa dernière expédition; je me réjouis avec lui… Ces chers enfants! Ils nous donnent tant de satisfactions! Même Eulalie; elle prie pour nous. Ça peut servir; on ne sait jamais… Quant à Broussaille et à Roger, je ne vous cache pas que j’étais dans les transes, les premiers temps. Je lisais le journal, tous les matins, avec une anxiété! Mais, peu à peu, je m’y suis faite. Chaque métier a ses périls; et la seule chose importante est de choisir celui qui vous convient le mieux. L’esprit d’aventure existe encore, quoi qu’on en dise; et tous les hommes ne peuvent pas être chartreux ni toutes les femmes religieuses. Du reste, voyez la nature; certains animaux se nourrissent de chair, d’autres mangent de l’herbe, et d’autres… autre chose. Mon avis est qu’il faut laisser aux aptitudes toute liberté de se développer. Je sais bien qu’il y a des lois. Mais, Monsieur, pourquoi n’y en aurait-il pas? Le tonnerre existe bien, et les inondations, et les maladies, et toutes sortes de fléaux. Ce sont des maux peut-être nécessaires; propres, en tous cas, à mettre en relief l’industrie et la variété des ressources de chaque individu. Il faut se faire une raison, et prendre le monde tel qu’il est — pas trop au sérieux. — La seule chose qui m’inquiète, à propos de Broussaille et de Roger, c’est leur santé. Ce qui me fait peur, chez Broussaille, c’est la vivacité de son tempérament. Elle était si impétueuse, si animée, si primesautière étant enfant! Et je sais par expérience que les natures de femmes existent en germe dans les dispositions de petites filles. Ça use si vite, l’exaltation, dans ces choses-là!… De la verve, du brio, je ne dis pas non; mais la frénésie… Après tout, je me fais peut-être des idées… Dites-moi la vérité. Je suis sûre que vous savez… Non? Vous voulez être discret? Enfin… c’est que ces Anglais sont si brutes, et c’est tellement délicat, une femme! Mais Broussaille est une petite risque-tout. Jolie, hein? Dans cinq ou six ans, nous la marierons; mais pas avant. Ça ne vaut jamais rien, de se marier trop tôt… Quant à Roger, je ne me lasse pas de lui recommander de mettre des gants fourrés en hiver; il est très sujet aux engelures. Et puis, dans votre profession, on est exposé à se voir poursuivi, à être obligé de courir; dites-lui, de ma part, de porter toujours de la flanelle; une fluxion de poitrine est si vite attrapée… À propos, c’est votre parent, ce M. Randal qui est si riche et qui est parti ce matin? Il m’a semblé vous entendre dire à mon mari que c’est votre oncle?