Le voleur
— Eh! bien, dit-elle à Jérôme en…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Mais Margot refuse ma proposition, telle ce Grec incorruptible qui repoussa les présents d’Artaxercès. C’est elle qui tient à m’offrir à dîner.
— Je sais bien que ça te semble le monde renversé…
À moi? Oh! pas du tout. Je ne demande qu’à me laisser faire.
Je dîne donc chez Margot; et même, j’aurai largement le temps d’y digérer à mon gré, car Margot est veuve jusqu’à demain. Courbassol a fait annoncer qu’il ne viendra pas ce soir; il jette le mouchoir à une indigne rivale.
— Oui, mon cher. Il me trompe avec une actrice; je le sais. Un homme marié! C’est dégoûtant… Enfin, il va être ministre, et j’aurai un cocher à cocarde tricolore à ma porte quand je voudrai. Ah! ce que Liane va rager!…
Mais si, par hasard — car tout arrive, même ce qui devrait arriver — si Courbassol n’était pas nommé ministre?
— C’est impossible! s’écrie Margot. Le président est forcé de rappeler. Mais qui veux-tu qu’on prenne, mon ami? Réfléchis un peu. Qui? Ils ne sont pas nombreux, en France, les gens à qui l’on peut confier un portefeuille. Tiens, tu ne connais rien à ces choses-là. Quand je t’entends parler politique, j’ai envie de t’envoyer coucher.
— Ne te gène pas; et si tu me montres le chemin, je serai capable de ne pas me réveiller avant demain.
C’est, ma foi, ce que j’ai fait. Nous dormons encore tous deux lorsqu’un carillon épouvantable retentit dans la maison. Un instant après, le bruit d’une grande discussion parvient jusqu’à nous.
— Qu’y a-t-il donc? demande Margot.
Moi, je ne sais pas… Mais les voix se rapprochent; et l’on commence à distinguer les paroles prononcées par plusieurs hommes dans le petit salon qui précède à chambre à coucher.
— Si, si, nous savons qu’il est ici!
— Mais non, Monsieur, je vous jure, répond la voix de la femme de chambre. Madame est toute seule.
— Voyons, voyons, ma petite, c’est inutile de nous faire des contes. Du moment qu’il n’est pas chez lui, il est ici; c’est forcé.
Et, une seconde après, on frappe à la porte de la chambre.
— Mon cher ami, vous êtes là?… Répondez-moi, sacredié! C’est moi, Machinard.
— Réponds, murmure Margot; sans ça, ils ne s’en iront pas. Et elle mord les draps pour ne pas éclater de rire, pendant que je pousse un rugissement.
— Humrrr!…
— Bien, bien, répond Machinard. C’est tout ce que je voulais savoir. Ne vous dérangez pas… Il faut vous rendre à l’Élysée pour midi. Le président vous fait appeler pour vous offrir la présidence du Conseil et le portefeuille de la Justice. Je compte sur votre exactitude, n’est-ce pas?
— Humrrr!…
— Et mes félicitations. Rappelez-vous que c’est l’Intérieur qu’il me faut.
— Humrrr!…
— Et mes compliments, vient dire Chose à travers la porte. Souvenez-vous bien de me réserver la Marine.
— Humrrr!…
— Et mes congratulations, reprend Un Tel par le trou de la serrure. N’oubliez pas de me désigner pour l’Agriculture.
— Humrrr!…
Puis, on entend leurs pas qui s’éloignent. Margot se tord de rire; et moi je saute à bas du lit. Vite, vite, il faut partir, quitter Paris…
— Qu’est-ce que tu fais? demande Margot. Tu t’habilles? Tu pars?
— Tu le demandes! Un pays où l’on veut faire de moi un ministre de la Justice!
— Et puis, après? dit Margot qui rit encore. Pourquoi pas toi aussi bien qu’un autre?
Ah! la malheureuse! C’est vrai, elle ne sait rien… Laissons-la dans son ignorance.
Quand je la quitte, elle me demande mon adresse à Londres; elle viendra peut-être me faire une visite dans quelque temps… J’en serai enchanté. Je lui donne une carte. Et elle sonne sa femme de chambre pour lui ordonner d’aller porter à Courbassol, chez l’indigne rivale, la nouvelle du bonheur qui l’attend.
Ah! oui, il va être heureux, Courbassol. Ministre de la Justice! Quel honneur! — Quel honneur même pour la Justice, car enfin Courbassol n’est peut-être encore que l’avant-dernier des Courbassols…
Je me hâte de rentrer chez moi, de déjeuner et de me préparer à partir. Je veux être à Bruxelles ce soir car une pensée, tout d’un coup, m’a traversé le cerveau. Canonnier a été arrêté, c’est certain; mais qu’est devenue sa fille?
XVI — ORPHELINE DE PAR LA LOI
Nous ne sommes plus qu’à une demi-heure de Bruxelles et le voyageur qui me fait face, dans le compartiment où nous sommes seuls, vient de céder au sommeil. C’est un homme de soixante ans, environ, au front haut, aux traits impérieux, aux cheveux très blancs, à la face complètement rasée. Grand, maigre; des mains fines; et ses, yeux, qu’il vient de fermer, éclairaient sa physionomie de la lueur de l’intelligence. À présent, c’est seulement de la lassitude, une expression de fatigue et de chagrin intense qui se lit sur sa figure. Souffrance toute morale, sans doute, car cet homme-là doit être riche; je me permets, tout au moins, de le supposer. Son costume de voyage, très simple, son manteau sombre, son chapeau de feutre, ne me livrent aucun renseignement sur sa position sociale; et une jolie petite valise à fermoirs d’argent, aux initiales J.-J.B., qu’il a déposée dans le filet au-dessus de sa tête, ne m’en donne pas davantage. Qu’y a-t-il, dans cette valise?
Je tire mon mouchoir de ma poche, non pas que j’aie l’intention de m’en servir — je risquerais de réveiller cet honorable vieillard — mais pour l’imbiber de quelques gouttes d’un liquide contenu dans une petite fiole que je portais dans mon gousset. Ce liquide, c’est du chloroforme, toujours utile en voyage. Et, maintenant que le mouchoir en est suffisamment imprégné, je me lève tout doucement et je l’applique sous les narines du vieux monsieur. La tête du vieux monsieur se rejette en arrière, la bouche s’entr’ouvre pour laisser passer une plainte sourde, les paupières battent, et c’est tout. Le vieux monsieur se réveillera deux ou trois minutes après l’arrivée du train à Bruxelles. J’ai une grande expérience de ces choses-là.
Je lance par la portière le mouchoir et la fiole de chloroforme, par mesure de précaution; je reprends ma place et je déplie un journal où l’on parle — quelle coïncidence! — d’un nouveau système de sonnette d’alarme qu’on doit bientôt mettre en usage sur la ligne du Nord. Allons, il ne sera pas trop tôt; le besoin s’en fait sentir, comme on dit dans la presse…
Le train ralentit son allure, pénètre sous la voûte de verre de la station; il va s’arrêter. Je jette un regard sur le vieux monsieur; ses mains se crispent et il semble faire des efforts désespérés pour ouvrir les yeux. Il est temps. Je tourne la poignée de la portière, je saisis mes deux valises — la mienne et l’autre — et je descends avec la légèreté qui me caractérise. Une minute après je suis dans un fiacre; et un quart d’heure ne s’est pas écoulé que je fais mon apparition, à l’hôtel du Roi Salomon.
— Ah! monsieur Randal! s’écrie l’hôtelière dès qu’elle m’aperçoit. On ne parle que de vous, depuis ce matin.
— Qui cela?
— Mais, une charmante jeune fille…
— Et puis, et puis!… M. Canonnier, l’avez-vous vu?
— M. Canonnier? Je crois bien, que je l’ai vu! Il est là-haut, au premier étage; il vous attendait ce matin pour déjeuner…
Je ne l’écoute plus; je grimpe l’escalier au plus vite. Canonnier est ici!… Alors, qu’est-ce que c’était que cette comédie jouée hier par Issacar? Avait-il deviné le but de la manoeuvre que j’avais exécutée, et avait-il voulu, pour se venger à moitié, me faire une fausse peur sans nuire à l’homme que je voulais sauver? C’est bien possible… Je frappe à la porte qu’on m’a indiquée.
— Enfin! c’est toi, dit Canonnier qui vient m’ouvrir. Je commençais à désespérer. Qu’est-ce qui t’a retenu à Paris?
Autant ne point le lui avouer. À présent que le danger est passé, il vaut mieux ne pas parler de mes craintes.
— J’ai manqué le train du matin, dis-je; on m’avait réveillé, trop tard. Et il ne faudra pas m’imiter demain, car il est nécessaire de partir pour Londres à la première heure. J’ai à faire ici dans deux ou trois jours, mais je t’accompagnerai, quitte à revenir le lendemain, afin de vous, installer chez moi, toi et ta fille.
— Tu es bien aimable; je pense aussi que l’Angleterre vaut mieux pour moi que la Belgique, et j’étais décidé à ne pas rester ici bien longtemps. J’ai déjà fait porter mes bagages à la consigne de la gare du Nord et j’ai télégraphié à Paternoster de garder la valeur des titres que je lui ai expédiés jusqu’à ce que toi ou moi allions chercher cet argent. Tu sais ce qu’il donne? Mille livres sterling. Il n’y a pas à se plaindre; je n’espérais pas davantage. D’ailleurs, Paternoster n’aurait aucun intérêt à me rouler…
On frappe. C’est une servante qui vient demander où nous désirons dîner.
— Ici, répond Canonnier; dans ce salon. Nous serons mieux à notre aise pour causer… Hélène est là, continue-t-il en indiquant une porte qui donne dans la pièce où nous nous trouvons. Moi, j’ai une chambre au second. Et toi?
— Moi, je ne sais pas encore, mais peu importe. Je suis monté ici directement et j’ai même apporté ma valise…
— Tes valises, tu veux dire.
— Si tu y tiens; quoique la petite ne soit en ma possession que depuis très peu de temps.
—Ah! tu l’as fabriquée dans le train. On fait ça de temps en temps, pour s’amuser; car autrement… Généralement, on y trouve un rasoir et un tire-bottes. Qu’est-ce qu’il y a dans celle-là? Tu ne sais pas? Ce n’est pas la peine de regarder à présent; nous verrons plus tard.
Et il va déposer la petite valise à initiales sur la mienne, dans un coin, près d’une fenêtre, tandis qu’une servante met le couvert sur la table du salon.
— Je vais te présenter à Hélène dès que cette fille sera partie, me dit-il en revenant vers moi. Elle est très, très gentille, mais un peu enfant; tu comprends, élevée comme elle l’a été! Elle me semble un peu réservée aussi, un peu circonspecte, si tu veux.
— C’est assez naturel; elle ne sait rien de toi ni de tes projets. Et quelles sont ses dispositions envers toi?
— Oh! elle m’est toute dévouée; elle me l’a répété dix fois depuis hier — peut-être pour me décider à lui faire part de mes intentions à son égard…
— Et quelles sont tes intentions?
—Cela, mon cher, c’est compliqué. Mais je ne veux pas t’en faire un mystère; d’autant moins que je désire t’intéresser largement à mes combinaisons. J’ai besoin d’un homme instruit, audacieux, qui serait assez bien élevé pour pouvoir se conduire en sauvage, et qui aurait assez étouffé de scrupules pour oser se permettre d’agir en honnête homme. On m’a donné des renseignements sur toi; je t’ai vu suffisamment pour m’être fait, à ton endroit, quelques opinions qui, je pense, ne sont pas fausses; et je crois que tu es l’homme que je cherche. Si nous nous entendons, le cambriolage que nous avons exécuté ensemble à Malenvers aura été le dernier auquel tu auras participé. Il ne s’agira plus de forcer les secrétaires des bourgeois mais…
Un grand geste, qui semble vouloir balayer un monde, achève la phrase.
— D’autre part, reprend Canonnier, il faut une femme jeune, jolie, intelligente, adroite. Cette femme, ce sera Hélène. J’ignore quels sont ses sentiments actuels, et jusqu’à quel point le milieu imbécile dans lequel elle a vécu a influé sur elle; mais je sais quelles seront bientôt ses convictions. Qu’elle soit l’élève de qui on voudra, peu m’importe; c’est ma fille; elle a du sang d’instinctif et d’indépendant dans les veines. Elle est assez jeune pour le sentir et pour voir clair, tout d’un coup, dès que je lui aurai dessillé les yeux… Ah! je vais l’amener, continue-t-il comme la servante se retire pour aller chercher le potage. Bien entendu, pas un mot qui puisse lui laisser deviner ce que nous sommes l’un, et l’autre. Elle me prend pour un agitateur traqué à cause de ses opinions, et je lui ai parlé de toi comme d’un ingénieur qui écrit, de temps en temps, dans les revues. Il ne faut point l’effaroucher du premier coup, mais la conduire graduellement à entendre ce qu il est nécessaire qu’elle comprenne. Je reviens…
Canonnier disparaît derrière la porte qu’il m’a désignée tout à l’heure. Qu’y a-t-il donc, dans cet homme-là? Que rêve-t-il, et quels sont, au juste, ses projets? J’entrevois une combinaison grandiose et basse, chimérique et pratique, inspirée par la haine de l’iniquité et par la soif du butin, par le désir de la justice et la passion de la vengeance; toutes les idées révolutionnaires placées sur un nouveau terrain; la désagrégation de la Société sous le vent du scandale, sous la tempête des colères personnelles et des rancunes individuelles; et l’hallali sans pitié sonné, non plus par la trompe de carnaval des principes, mais par le clairon des instincts, contre les exploiteurs mis un par un en face de leurs méfaits et rendus, enfin, responsables… Un rêve de barbare, peut-être. Et pourtant… Je songe au sort d’un ami de Roger-la-Honte, qui s’était introduit, il y a trois mois, dans la maison d’un bourgeois. Le bourgeois, qui l’a surpris la pince à la main, lui a brûlé la cervelle. On ne l’a point poursuivi. Il était dans son droit. Il était chez lui.
Où donc sont-ils chez eux, les pauvres?…
Hélène est devant moi.
Une grande jeune fille, belle. Malgré la masse de ses cheveux, d’un superbe blond aux reflets verdâtres, elle semble plutôt un éphèbe qu’une femme. Rien d’accusé en elle; tout est à deviner, mais tout est rythmique. Chose rare chez la Française, l’expression de la tête ne contredit point celle du corps; elle n’a pas une tête apathique de chérubin de sacristie équivoque, aux lèvres lourdes, au petit nez épaté, aux yeux d’animal stupéfait, sur un corps d’automate en fièvre. Elle a l’harmonique beauté des statues. Je regarde ses yeux, pendant qu’elle me parle; ils me font penser, d’abord, à ces oiseaux dont le vol se suspend sur la mer, qui prennent en frôlant les flots la teinte sombre de l’océan, et qui se colorent d’azur lorsqu’ils s’approchent de la nue. Mais, non; la nuance de ces yeux-là n’est point variable, et leur silence ne se dément pas. Ils ont la couleur du ciel bleu reflété par une lame d’acier. Ni lumière ni ombre — ni lumière de joie ni ombre de tristesse — n’en viennent troubler la surface calme. Mais on a conscience, derrière cet inflexible dédain d’expression, de quelque chose d’infiniment doux, intelligent et féminin. J’ignore son nom, à ce quelque chose; mais il est là, si loin que ce soit, masqué par la fixité fière et froide de ces grands beaux yeux taciturnes.
Hélène m’a adressé quelques phrases aimables que je lui ai rendues, Canonnier a déclaré qu’il était très heureux de mon arrivée, et nous nous sommes mis à table.
— Non, Monsieur, répond Hélène à une question que je lui pose, je n’ai pas beaucoup voyagé J’ai été deux fois à Dieppe, trois fois à Dinard, une fois à Nice et au Mont-Dore. Voilà tout. Mais, maintenant, j’espère bien faire le tour du monde.
— Tu as raison de l’espérer, dit Canonnier; nous partirons demain matin pour l’Angleterre; c’est un commencement.
— Vraiment? Que je suis contente! La Belgique n’est pas bien intéressante, n’est-ce pas?
— On ne sait pas; on n’a pas le temps de s’en apercevoir, en marchant vite.
— Est-ce votre avis, monsieur Randal?
— Oh! si tu demandes à Randal… Il va te parler viaducs, rampes et canaux. Ces ingénieurs! Ils ne songent qu’au nivellement de la Suisse.
— Et ces utopistes politiques! dis-je; ils ne rêvent que de chimères. Figurez-vous, Mademoiselle, que votre père avait trouvé récemment la solution de la question d’Alsace-Lorraine. Il proposait qu’on y reconstituât le royaume de Pologne. Les Alsaciens seraient rentrés en France et les Prussiens en Allemagne. Le tout, bien entendu, soumis à l’approbation du czar. Que pensez-vous de cette idée-là?
— Elle en vaut bien une autre. Mais n’avez-vous pas soutenu aussi, comme écrivain, des thèses un peu paradoxales? J’ai lu dernièrement, dans la «Revue Pénitentiaire», un article de vous intitulé: «La Kleptomanie devant la machine à coudre» où vous me semblez avoir soutenu des opinions bien hardies.
— Elles peuvent paraître telles en France, Mademoiselle, dis-je effrontément; mais en Angleterre, je vous assure…
— Soit; je verrai, puisque je serai à Londres demain.
— Tu sais donc l’anglais? demande Canonnier.
— Assez bien, père. Je lis couramment les auteurs britanniques; je crois même que s’ils ne faisaient jamais de citations françaises, je les comprendrais encore plus facilement.
— Ta mère ne m’avait jamais dit, je crois, que l’on t’enseignait les langues vivantes au couvent.
— Oh! j’ai appris toute seule. Au couvent, c’était très gentil. Les soeurs venaient nous réveiller le matin en criant: Vive Jésus! Nous répondions: Vive Jésus! les yeux encore mi-clos, et ça continuait toute la journée à peu près sur le même ton.
Canonnier fait la grimace.
— L’instruction est une belle chose, dit-il.
— Oui, répond Hélène. L’instruction qu’on donne aux jeunes personnes, surtout. Elle les met merveilleusement en garde contre toutes les tentations du monde. Cependant, il n’y a pas de système infaillible… Ainsi, une de mes amies de couvent, qui s’était mariée à dix-huit ans, vient de faire parler d’elle d’une façon désagréable; son mari demande le divorce. Il faut qu’elle ait cédé à des entraînements… Certains hommes manquent tellement de sens moral, parait-il!… Et, même dans la nature, on voit malheureusement ces choses-là; car le coucou annexe le nid du voisin. C’est un bien vilain oiseau. Mais il a l’air de se vanter si joyeusement à vous de son infamie, quand on se promène dans les bois…
— Pendant que le loup n’y est pas.
— Le loup n’y est jamais, dit Canonnier; il est dans la bergerie, en train de se faire tondre par les moutons.
— Tu sembles bien misanthrope, père; mais tu as certainement vu le monde autrement que moi. Moi, je n’ai jamais connu que de beaux caractères.
— Oh! il n’en manque pas, assure audacieusement Canonnier. Dieu merci! il y a encore des gens d’honneur.
L’honneur! Un noyé qui revient sur l’eau… Hélène continue, de sa voix riche, captivante, où vibre pourtant une émotion étrange, comme la nervosité amère de l’ironie qu’on dompte, comme le frémissement lointain de colères qu’on ne veut pas évoquer.
— Je dois dire que je n’ai guère vu que des gens riches; et les personnes qui possèdent la fortune sont toujours si aimables! Quant aux autres, je ne sais pas… On dit qu’il y a beaucoup de malheureux, mais on exagère peut-être… Il doit exister une certaine somme de souffrance, pourtant, puisque les pauvres se sont révoltés à plusieurs reprises… Mais, chaque fois, ils se sont si bien conduits! Ils n’ont jamais déshonoré leur victoire… Père, est-ce que tu n’as pas aussi de la sympathie pour les faibles, pour les malheureux?
— Si j’allais avec les déshérités, s’écrie Canonnier qui oublie son rôle, ce ne serait pas parce qu’ils sont les plus faibles, mais parce qu’ils sont les plus forts! On se conduit bien lorsqu’on se conduit intelligemment. Il n’y a qu’un moyen de ne pas déshonorer la victoire: c’est d’en profiter.
Un éclair brille dans les yeux d’Hélène.
— Père, demande-t-elle en se penchant anxieusement vers lui, tu crois à la force?
— Mon Dieu! mon enfant, répond Canonnier, je… je…
— C’est le droit seul, dis-je en venant à son secours, qui légitime l’usage de la force; par conséquent, les lois étant l’expression du droit…
— Ah! s’écrie Hélène en riant, il me semble être encore dans le salon de Mme de Bois-Créault; on y parlait comme vous le faites… C’était charmant… Certes, je suis très heureuse de suivre mon père, et c’est mon devoir strict; je ne regrette rien. Mais mon existence était tellement délicieuse, chez Mme de Bois-Créault! Je ne manquais pas une première; toujours en soirée, au bal, comme si j’avais été sa propre fille!
Je me hâte de prendre la parole, car je m’aperçois que les émotions du souvenir vont gagner Hélène, au déplaisir certain de son père.
— Je vois, Mademoiselle, que vous étiez fort occupée; il vous restait sans doute bien peu de temps… pour lire, par exemple?
— Oh! si, Monsieur, je lisais beaucoup. Même des romans. Des romans convenables, surtout; mais aussi quelquefois des histoires d’aventures dans lesquelles évoluent de belles dames, des jeunes filles persécutées, des traîtres abominables, de grands seigneurs très braves, et aussi des voleurs généreux qui donnent aux pauvres ce qu’ils prennent aux riches.
— Ce sont des hommes d’ordre, dit Canonnier; ils veulent mettre les pauvres en mesure de payer leurs impôts.
— Mais je n’ai pas lu d’autres romans, reprend Hélène en souriant. On dit qu’il y a des auteurs si intéressants, aujourd’hui! qui vous font voir la vie telle qu’elle est et qui sont arrivés à démonter le mécanisme des âmes avec une précision d’horlogers.
— Oui; ils sont de deux sortes: ceux qui aident à tourner la meule qui broie les hommes et leur volonté; et ceux qui chantent la complainte des écrasés. En somme, ils écrivent l’histoire de la civilisation.
— Qu’est-ce que c’est que la civilisation?
— C’est l’argent mis à la portée de ceux qui en possèdent, dit Canonnier.
— Et qu’est-ce que c’est que l’argent, père?
— Demande à Randal.
— Non, Mademoiselle, ne me le demandez pas. Je ne pourrais pas vous répondre; et d’autres ne le pourraient pas non plus. On ne sait point ce que c’est que l’argent.
Deux servantes, qui apportent le dessert, entrent dans le salon.
— Eh! bien, dit Canonnier dès qu’elles sont sorties, puisque nous sommes entre la poire et le fromage, comme on dit, et que c’est le moment généralement choisi pour parler à coeur ouvert, je veux vous exposer à tous deux, et surtout à toi, Hélène, mes idées sur la civilisation et sur l’argent. Je veux vous dire, ajoute-t-il pendant que le visage de sa fille s’éclaire de joie, non seulement ce que je pense, mais ce que j’ai l’intention…
Trois coups secs frappés à la porte lui coupent la parole.
— Entrez, dit-il.
Et quatre hommes, le chapeau sur la tête, font irruption dans le salon. Nous nous levons tous les trois. L’un des hommes, qui tient un papier de la main gauche et dont la main droite, dans la poche du pardessus, serre la crosse d’un pistolet, s’approche de Canonnier.
— Vous êtes le nommé Canonnier, Jean-François?… J’ai un mandat d’arrêt décerné contre vous. Empoignez cet homme! dit-il à deux de ses acolytes qui saisissent chacun un des bras du père d’Hélène.
Et Canonnier sort d’un pas ferme, entre les argousins, sans un regard, sans un mot.
Ah! oui, il doit croire à la force, cet homme qui voit ainsi toutes ses espérances brisées devant lui à l’heure même où il peut les transformer en actes, et qui a le courage de partir sans tourner la tête, l’oeil sec, la bouche close. Et c’est à la mort qu’il va; car c’est la mort, la mort lente, hideuse et bête, que cette relégation pour jamais dans les marécages de Cayenne. Mais il sait qu’il est inutile de s’indigner contre le sort et qu’il est lâche de gémir sur les débris des rêves. Le destin, qui est dur pour lui, pourra se montrer clément envers sa fille. Mais lui, qui ne peut plus rien pour elle, lui a donné en partant, par son silence même, la réponse à la question qu’elle lui posait tout à l’heure. Oui, il croit à la force. — Et elle y croira peut-être, elle aussi…
On frappe à la porte. Hélène se lève de la chaise sur laquelle elle s’est laissée tomber, pâle comme une morte.
— Entrez, dit-elle.
C’est le mouchard, celui qui vient d’arrêter Canonnier. Cette fois-ci, il salue obséquieusement.
— Mademoiselle, je suis chargé d’une mission par votre famille… c’est-à-dire des personnes qui s’intéressent à vous et qui…
— Avez-vous aussi un mandat contre moi? demande Hélène dont la voix tremble de colère.
— Non, certainement, Mademoiselle, mais…
— Eh! bien, je vous prie de ne m’adresser la parole que lorsque vous aurez ce mandat.
XVII — ENFIN SEULS!…
Après le départ du policier, Hélène a regagné sa chaise; et elle reste là, les bras ballants, les yeux perdus dans le vide, muette, en une attitude de douleur intense et de désespoir profond. Certes, sa situation est atroce. Que va-t-elle devenir, à présent?… Son père lui aura préparé, malgré lui c’est vrai, mais inévitablement, l’avenir qu’Ida avait prophétisé: une vie d’aventures, une existence faite de tous les hasards… Ses protecteurs la recevraient-ils chez eux, à présent? Peut-être, car la proposition ébauchée par le policier était certainement faite en leur nom; mais comment l’accueilleraient-ils? Et oserait-elle, même, retourner chez les Bois-Créault? Non, sans doute; autrement, elle n’aurait point répondu comme elle vient de le faire. Alors?… En tous cas, il faut qu’elle prenne une décision dans un sens ou dans un autre. Je me résous à rompre le silence.
— Mademoiselle, dis-je pendant qu’elle semble revenir à elle, sortir d’un rêve, permettez-moi de troubler votre chagrin…
Elle m’interrompt.
— D’abord, Monsieur, je vous en prie, veuillez me dire s’il est possible de faire quelque chose pour mon père.
Hélas! elle ignore la vérité, cette vérité terrible que je ne puis lui apprendre; mais je ne veux pas, non plus, lui forger un conte, lui donner des espoirs dont l’irréalisation forcée ne pourrait que la faire souffrir.
— Non, Mademoiselle, il n’y a rien à tenter en faveur de votre père, au moins pour le moment. Rien, absolument rien. Plus tard, très probablement…
— Merci, Monsieur, répond-elle d’une voix ferme. Plus tard, bien… Soyez sûr que je ferai l’impossible, le moment venu. Mais, plus tard, c’est l’avenir… Voulez-vous que nous nous occupions du présent?
— Certainement, Mademoiselle; je n’ai point l’honneur d’être connu de vous depuis bien longtemps, mais j’étais très lié avec votre père, et je vous assure de tout mon dévouement. Si vous voulez me faire part de vos intentions, quelles qu’elles soient, et si vous croyez que je puisse vous être utile…
— Je vous remercie de tout coeur; mais je ne puis vous confier mes projets, car je n’en ai point. Non, réellement, je ne sais absolument que faire.
— D’après ce que je vous ai entendu répondre à cet homme, il n’y a qu’un instant, vous appréhendez de retourner chez Mme de Bois-Créault; vous pensez sans doute qu’elle vous pardonnerait difficilement votre départ…
Hélène sourit.
— Monsieur, me demande-t-elle, connaissez-vous la famille de Bois-Créault?
— Pas personnellement. Mai j’en ai entendu souvent parler. Ce sont des gens très honorables et très riches. M. de Bois-Créault est un ancien magistrat, un ex-procureur général fort connu. Il vit très retiré et on le voit rarement dans le monde. Il travaille à un grand ouvrage qui paraîtra sous ce titre: «Du réquisitoire à travers les âges.» Vous voyez que je suis bien renseigné. Son fils, M. Armand de Bois-Créault, n’a point d’occupation définie et se contente, je crois, de mener la vie à grandes guides. Quant à Mme de Bois-Créault, c’est une femme dont le caractère est hautement apprécié. Je me la figure un peu comme l’Égérie vieillie de Numas en simarres, et il me semble apercevoir des spectres de Rhadamantes modernes autour de sa table à thé.
— Je ne sais pas si c’est une Égérie, dit froidement Hélène, Je sais que c’est une maquerelle.
Je sursaute sur ma chaise.
— Une…?
— Oui; vous avez bien entendu… Excusez-moi d’avoir employé un pareil terme, mais c’est le seul qui convienne, en bonne justice, à cette dame dont le caractère est si hautement apprécié… Je vous prie encore, Monsieur, de ne point vous formaliser si je vous fais des révélations dont l’ignominie vous surprendra. Ni votre éducation ni votre situation sociale ne vous ont habitué à entendre des choses comme celles que j’ai à vous dire. Pourtant, ces choses, il faut que je vous les apprenne. Vous m’avez offert votre appui pour l’avenir et il est juste, puisque je l’ai accepté, que vous n’ignoriez rien de mon existence passée.
Je m’incline et Hélène poursuit:
— Mon père vous a appris, j’en suis sûre, que ma mère est morte il y a quatre ans environ; vous savez aussi qu’elle était au service de Mme de Bois-Créault et que je me trouvais chez cette dame au moment où ce malheur survint. Mme de Bois-Créault résolut de ne plus me renvoyer au couvent et de me garder chez elle. On l’a fort louée de sa bonne action; on admirait qu’elle me traitât comme sa fille et qu’elle m’eût, par le fait, adoptée; et, à l’heure actuelle, on me reproche amèrement ma coupable ingratitude… J’avais à peu près quinze ans quand je vins habiter chez Mme de Bois-Créault; j’étais jolie, amusante; elle avait remarqué qu’un de ses amis, fidèle habitué de la maison, tournait beaucoup autour de moi, semblait porter à ma jeunesse et à ma beauté fraîche un intérêt tout spécial… Vous avez entendu parler de Barzot?
— Le premier président à la Cour des Complications?
— Lui-même. Depuis trois ans, il est mon amant. Mme de Bois-Créault, cette femme si honorable, m’a vendue à lui, Monsieur. Comment le marché fut conclu, je l’ignore. Comment il fut exécuté la première fois, je ne le sais pas davantage. J’ai entendu dire que les voleurs, pour dépouiller leurs victimes sans qu’elles puissent se défendre ou crier à l’aide, leur font respirer du chloroforme. Mme de Bois-Créault connaissait apparemment les procédés des voleurs… Depuis… Depuis, j’ai tout subi sans rien dire… Quand je m’étais réveillée pour la première fois, souillée et meurtrie, entre les bras de ce vieillard lubrique, j’avais compris, tout d’un coup, l’infamie du monde; mais j’avais eu conscience, en même temps, de mon néant et de mon impuissance… Que pouvais-je faire? Ah! j’ai songé à m’enfuir, à m’échapper de cette maison comme on s’évade d’une geôle de honte. Mais j’étais sans amis, sans famille, sans personne au monde pour prendre pitié de moi; mon père — je le croyais alors — m’avait abandonnée; et je n’aurais pu échanger le déshonneur doré que contre le déshonneur fangeux. Ah! j’ai pensé à dire la vérité, aussi; à la crier dans les rues; à la hurler à l’église où il fallait faire ses dévotions, au théâtre où je voyais représenter des drames qui me paraissaient si puérils! Mais on m’aurait prise pour une aliénée. On m’aurait enfermée comme folle, peut-être, et fait mourir sous la douche!
Hélène s’arrête, la gorge serrée par l’étreinte de la colère.
— J’ai donc résolu d’attendre, continue-t-elle au bout d’un instant. Attendre je ne savais quoi. Le moment où je pourrais me venger, oui! J’ai espéré que je le pourrais, jusqu’à ce soir… Barzot a fini par croire que je m’étais donnée à lui volontairement et que j’éprouvais, pour sa passion de satyre, autre chose que de la haine et du dégoût; Mme de Bois-Créault aussi, à la longue, s’était persuadée que j’avais de l’affection pour elle, l’ignoble gueuse; et j’étais seule à connaître les pensées que je roulais dans mon coeur, amères comme du fiel et rouges comme du sang…
— Tout cela est affreux, dis-je; c’est absolument abject. Cette femme… ha!… Mais quels étaient donc les motifs qui la poussaient à commettre ces turpitudes? Ils sont riches, ces Bois-Créault.
— Oui, répond Hélène; mais pas assez. Ils ne le seront jamais assez. Le fils dépense tellement, voyez-vous! Il lui faut tant d’argent! Il mettrait à sec les caves de la Banque. Et sa mère en est folle; elle l’adore; il est son dieu. Elle ferait tout pour satisfaire ses fantaisies, pour subvenir à ses caprices. Elle assassinerait… Ah! j’ai dû coûter cher à Barzot.
— Mais, dis-je, M. de Bois-Créault, le père, ne s’est jamais aperçu de rien? C’est inconcevable…
— Lui! s’écrie Hélène en se levant et en marchant nerveusement: à travers la pièce. Lui! Mais il est mort, il est fini, anéanti, éteint, vidé; il n’y a plus qu’à l’enterrer. C’est une ombre, c’est un fantôme — c’est moins que ça. — C’est un prisonnier, c’est un emmuré. Il est séquestré. Son cabinet de travail, c’est une mansarde où sa femme vient lui apporter à manger quand elle y pense et le battre de temps en temps. Son livre, le grand ouvrage auquel il travaille et dont s’inquiètent les journaux, il n’en a jamais écrit une ligne. Il a un métier à broder et il fait de la broderie, du matin au soir, pour les bonnes oeuvres de sa femme. Quand elle donne une soirée, on permet au brodeur de s’habiller, de sortir de son réduit et de venir faire le tour des salons; il est très surveillé pendant ce temps-là, car une fois il a volé des allumettes et a essayé de mettre le feu à l’hôtel, le lendemain. Il s’ennuie tant, dans son ermitage! Il y couche; on lui a dressé un petit lit de sangles, dans un coin. Quant à sa chambre, elle était pour moi, lorsque Barzot venait. Il y avait un portrait de Troplong en face du lit…
— C’est à ne pas croire! dis-je pendant qu’Hélène s’arrête pour jeter un coup d’oeil sur mes bagages que son père a déposés dans un coin, près d’une fenêtre; c’est extraordinaire! Les souffrances des orphelines persécutées dans les romans-feuilletons pâlissent à côté des vôtres; et quelle âme de traître de mélodrame a jamais été aussi visqueuse et aussi noire que celles de cet homme qui vous a achetée et de cette femme qui vous a vendue?… Quelles crapules!… Et elle a l’audace de vous proposer de retourner chez elle! Et demain, peut-être, elle va envoyer Barzot faire appel à vos sentiments reconnaissants, en bon pasteur qui s’efforce de ramener au bercail la brebis égarée…
— Elle n’attendra pas à demain, dît Hélène. Barzot est déjà à Bruxelles.
— Il est ici? Vous le savez?
— Oui, je le sais… C’est cette valise qui me l’apprend, continue-t-elle en désignant le petit sac dont les ornements d’argent scintillent sous la lumière du gaz; cette valise, là, qui porte ses initiales et que je sais lui appartenir — cette valise que vous lui avez volée.
Ah! bah!… Ah! bah!… Mais elle est pleine d’expérience, cette ingénue; elle est très forte, cette innocente… Et c’est un premier président que j’ai volé?… Comme c’est flatteur pour mon amour-propre!
— Vous ne m’en voulez pas d’avoir mis les points sur les i? demande Hélène. Il vaut mieux parler franchement, n’est-ce pas? Et il est inutile de vous laisser m’apprendre ce que je n’ignore point… Non, mon père ne m’a rien dit à votre sujet, ni au sien, et je n’ai pas eu l’occasion, non plus, de le mettre au courant des faits que je vous ai révélés. Il se défiait de la profonde ignorance du monde qu’il supposait en moi, et je pouvais difficilement faire le premier pas… Du reste, je croyais avoir le temps de lui tout avouer… Mais je savais, depuis longtemps, qu’il était un voleur. Pensez-vous que Mme de Bois-Créault me l’avait laissé ignorer? «Vous êtes la fille d’un voleur, me disait-elle lorsque, écoeurée des vagues de boue qu’il me fallait engloutir, je me déclarais révoltée et prête à fuir la maison infâme. Vous êtes la fille d’un voleur. En voici la preuve. Votre père est relégué au bagne pour ses crimes. Si vous partez, espérez-vous pouvoir rencontrer quelqu’un disposé à s’intéresser à l’enfant d’un pareil scélérat? Tel père, telle fille; voilà ce qu’on vous répondra partout. Et vous ne trouveriez pas même un refuge dans la rue. Je vous y ferais pourchasser et arrêter au premier faux-pas, et même sans raison. La police n’y regarde pas à deux fois, en France; vous le savez; j’ai soin de vous faire lire toutes les semaines, dans les journaux, les récits d’arrestations d’honnêtes femmes, et vous ne seriez pas la première jeune fille qu’aurait déflorée le spéculum des médecins, si c’était encore à faire. Vous pourriez essayer de vous défendre, allez! avec les antécédents de votre père, qui sont les vôtres, et le témoignage que portera de vos moeurs l’état de votre virginité. Avant huit jours, vous seriez une prostituée en carte, ma chère, une chose appartenant à l’administration qui la fourre à Saint-Lazare à son gré — et je vous y ferais crever, à Saint-Lazare!»
— Quelle honte! Ah! toutes ces atrocités n’auront-elles pas une fin?…
— Je voulais seulement vous faire voir, reprend Hélène d’une voix plus calme, que je savais à quoi m’en tenir sur mon père. De là à supposer que vous…
— Oui, dis-je, je suis un voleur. Je ne veux pas vous faire un discours pouf réhabiliter le vol, car vous avez assez fréquenté les honnêtes gens pour vous douter de ce que j’aurais à vous dire. Soyez convaincue, seulement, que la morale n’est qu’un mot, partout; et que le civilisé, hormis sa lâcheté, n’a rien qui le distingue du sauvage. Je suis un voleur. Mme de Bois-Créault avait oublié les voleurs quand elle vous a dit que vous ne trouveriez personne prêt à s’intéresser à vous. Pour moi, je me mets entièrement à votre disposition, et cela sans arrière-pensée d’aucune sorte, d’homme à femme… Voyons, répondez-moi. Vous n’avez pas d’argent?
— Pas un sou, pas une robe. Je n’avais rien emporté en quittant l’hôtel de Bois-Créault. Mme Ida m’a donné un peu de linge lorsque je l’ai quittée, et c’est tout ce que je possède au monde.
— Non, vous possédez davantage. Votre père est riche. Malheureusement, sa fortune est en Amérique et vous ne pouvez, au moins quant à présent, en distraire un centime. Mais, d’une opération que nous avons faite récemment ensemble, il nous est revenu mille livres sterling, qui sont déposées à Londres à ma disposition, et dont la moitié lui appartient. Vous avez donc, dès maintenant, douze mille cinq cents francs. Je vous remettrai cette somme le plus tôt possible; elle ne vous suffira pas, certainement, quoi que vous vouliez entreprendre, mais, je vous l’ai dit, vous pouvez compter sur moi. En attendant, faites-moi le plaisir d’accepter ceci.
Et je lui tends trois billets de mille francs.
— Merci, dit-elle en souriant. Et, dites-moi, êtes-vous riche, vous?
— Moi? Non. Ai-je cinq cent mille francs, seulement? Je ne crois pas.
— Avec les cinq cent mille qui sont dans la valise de Barzot, cela fera un million. Pourquoi n’avez-vous pas ouvert cette valise?
— Je ne sais pas. Je n’ai pas eu le temps. Mais si vous êtes curieuse de voir ce qu’elle contient…
— Oui, très curieuse… Et avez-vous exploré les poches de Barzot, par la même occasion?
— Non, dis-je en faisant sauter les serrures de la valise que j’ai placée sur une chaise. Non, j’ai travaillé en amateur ce soir… Voilà qui est fait. Videz le sac vous-même, pour être sûre que je ne ferai rien glisser dans mes manches.
— Si vous voulez, répond Hélène en riant; ce sera plus prudent. Ah! je crois bien que nous ne trouverons pas grand’chose.
Pas grand’chose, en effet. Des objets de toilette, des journaux, un numéro de la «Revue Pénitentiaire», et un grand portefeuille qu’Hélène se hâte d’ouvrir.
— C’est ici, dit-elle, que nous allons trouver les cinq cent mille francs.
Non, pas encore; le portefeuille ne contient que des lettres, des tas de lettres. Mais elles paraissent intéresser prodigieusement Hélène, ces épîtres; elle a tressailli en en reconnaissant l’écriture, et elle se met à les lire avec un intérêt des plus visibles, les lèvres serrées, les doigts nerveux faisant craquer le papier.
— C’est suffisant, dit-elle en s’interrompant; je n’ai pas besoin d’en lire davantage pour le moment. Écoutez — et elle frappe sur les papiers répandus sur la table — il y a là les preuves de toutes les infamies dont je viens de vous parler et, de plus, toutes les évidences d’un honteux chantage. Ces lettres ont été écrites à Barzot par Mme de Bois-Créault, depuis trois ans. Il n’y a pas eu un marché, ainsi que je vous l’ai dit; il y en a eu des centaines; il y a eu un marché chaque fois. Ah! oui, je lui ai coûté cher, à Barzot; et il ne m’a pas eue comme il a voulu…
— Mais pourquoi diable transportait-il ces lettres avec lui?
— Je ne sais pas. Probablement pour me décider à revenir. Ils étaient arrivés à croire que j’avais de l’affection pour Mme de Bois-Créault, je vous dis… Et puis, est-ce qu’on sait? Barzot ne doit pas avoir la tête à lui, maintenant. Il était fou de moi… Croyez-vous qu’on pourrait tirer parti de ces lettres?
— Si je le crois!
— Alors, que faut-il faire?
— Il faut commencer par quitter cet hôtel, vous et les lettres.
— Je suis prête, dit Hélène en se levant; je n’ai qu’à mettre mon chapeau.
— Attendez! Il est nécessaire de savoir où vous irez, d’abord, et ensuite comment nous sortirons d’ici. La maison est surveillée, certainement. Si nous n’avions pas fait la découverte que nous venons de faire, tout se passait très simplement; nous partions demain matin pour l’Angleterre, au nez des policiers qui n’avaient aucun droit de nous empêcher de prendre le train pour Ostende et le bateau pour Douvres; j’aurais prié l’hôtelier de brûler la valise, comme je vais le faire dans un instant, et l’on n’avait pas un mot à nous dire; rien dans les mains; rien dans les poches. Mais à présent, avec ces lettres que nous ne pouvons pas détruire et qu’il ne faut point qu’on trouve en notre possession… Ah! bon, je sais où vous irez. Je connais une dame, à Ixelles, qui tient un pensionnat de jeunes filles. C’est une Anglaise dont le mari, estampeur de premier ordre, s’est fait pincer l’an dernier pour une escroquerie colossale et a été mis en prison pour plusieurs années; cette pauvre femme s’est trouvée subitement sans grandes ressources; mais, quelques camarades et moi, nous sommes venus à son aide. Elle désirait monter un pensionnat à Bruxelles pour les jeunes misses anglaises; nous lui avons facilité la chose et l’un de nous, faussaire émérite, lui a confectionné des documents qui la transforment en veuve d’un colonel tué au Tonkin et tous les papiers nécessaires à la formation d’une belle clientèle. Ses affaires prospèrent; elle a un cheval et deux voitures… Justement, c’est dans une de ces voitures qu’il faut partir d’ici, car si nous partons à pied ou dans une roulotte de louage, nous serons filés sans miséricorde… Mais qui ira chercher la voiture? L’hôtelier; je vais l’envoyer à Ixelles; on ne le suivra sans doute pas… Tenez, Hélène, entrez dans votre chambre, serrez soigneusement toutes ces lettres et préparez-vous à partir.
Je sonne tandis qu’Hélène, après avoir ramassé les papiers, disparaît dans sa chambre.
— Prévenez le patron que j’ai besoin de lui parler, dis-je à la servante qui se présente.
L’hôtelier entre, la tête basse, l’air déconfit.
— Ah! monsieur Randal, dit-il, quel malheur! Une arrestation chez moi!… Qu’est-ce que ces Messieurs vont penser de nous? L’hôtel du Roi Salomon est déshonoré, pour une fois… Ma femme est dans un état!… On peut le dire, depuis vingt ans que nous tenons la maison, jamais chose pareille n’était arrivée. La police nous prévient toujours… Il faut qu’il y ait eu quelque chose de spécial contre M. Canonnier, savez-vous…