Le voleur

Georges Darien · Chapitre 4 sur 4 · partie 3/4

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Le voleur

Les trois policemen préposés à la garde…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

L’insoumis m’a écouté attentivement, et accepte mes offres avec joie. Il me fera un beau rapport sur les prisons de Dalmatie, un beau rapport dont il copiera les différentes parties à droite et à gauche, dans des livres. Les livres ne manquent pas. Il écrira cinq cents grandes pages, c’est entendu, quitte à répéter dix ou douze fois les mêmes choses. Ça ne fait rien du tout. Je reviendrai chercher le rapport dans quatre mois, si je suis encore de ce monde, et j’enverrai mensuellement trois cents francs à l’insoumis. Je fais encore un joli bénéfice. Mais l’argent des contribuables français, c’est bon à garder.

Me voici donc tranquille et je puis partir pour Londres. — Déjà? Certainement. Il m’est venu une idée, idée extraordinaire, bizarre si vous voulez, mais que je veux mettre à exécution tout de suite. Je me suis mis en tête d’écrire mes mémoires.

Les raisons qui me poussent sont pures. Je sais que le commerce, dans ses grandes lignes, tend à reprendre sa forme première: l’échange. Tous les économistes sont d’accord là-dessus. Donc, si après avoir fait pleurer mes contemporains je parviens à les amuser, j’aurai agi en commerçant opérant sur de grandes ligues, et je ne leur devrai plus rien. D’autre part, je ne serai pas fâché de montrer, une bonne fois, ce que c’est qu’un voleur. On se fait généralement une fausse idée du criminel. Les écrivains l’ont idéalisé afin, je crois, de décourager les honnêtes gens. Mais le temps des légendes est passé. Ce qu’il faut aujourd’hui, c’est la vérité sans voiles.

Je n’éprouve aucune honte, ni aucune fierté, à raconter ce que j’ai fait. Je suis un voleur, c’est vrai. Mais j’ai assez de philosophie pour me rendre compte de la signification des mots et pour ne leur attribuer que l’importance qu’ils méritent. Dans l’état naturel, le voleur, c’est celui qui a du superflu, le riche, «Dans l’état social actuel, le voleur c’est celui qui rançonne le riche. Quel bouleversement d’idées!» ainsi qu’on l’a dit avant moi. Mais qu’importe? L’erreur n’a qu’un temps…

Au fond, je mets simplement en jeu, moi, fils et neveu de bourgeois, par des actes franchement caractérisés, des aptitudes que j’ai reçues de mes parents et qu’ils développaient sournoisement, dans leur genre d’existence timide, par des actes fort rapprochés des miens. Quelles étaient ces aptitudes, innées, chez eux et chez moi, avant qu’elles eussent été modifiées, transformées, faussées, sous l’influence du milieu présent? Mystère. Mais c’étaient peut-être de belles aptitudes. Quels actes, si le monde n’était pas ce qu il est de par la puissance de la routine lâche, auraient produits ces aptitudes? Mystère. Mais peut-être des actes très nobles. J’ai répété, avec quelques variantes, les actes de mes parents parce que les conditions de milieu dans lesquelles nous avons eu à vivre, eux et moi, ont été à peu près les mêmes. Hypocrites ou brutales, légales ou illicites, bienfaisantes ou nuisibles, les actions humaines, permises par les aptitudes, sont déterminées par les milieux. Le ruisseau qui s’échappe, limpide, de la source, et se teinte sur son chemin de la couleur des terres dans lesquelles se creuse son lit, de la nuance des plantes et des herbes qui en tapissent les bords, de celle du sable fin ou de la vase immonde sur lesquels il roule ses flots… Il existe, je le sais, un certain pédantisme de classe qui aime à protester contre cette manière de voir. Qu’il proteste.

Une chose certaine, c’est que les matériaux ne me manqueront point. Ai-je déjà vu de choses, mon Dieu! — même de choses que je ne dirai pas!… J’ai passé partout, ou à peu près: je connais toutes les misères des gens, tous leurs dessous, toutes leurs saletés, leurs secrets infâmes et leurs combinaisons viles, les correspondances adultères de leurs femmes, leurs plans de banqueroutiers et leurs projets d’assassins. Je pourrais en faire, des romans, si je voulais!… Mais les seuls documents que je veuille employer ici sont ceux qui me concernent. Et je me demande si je parviendrai à les mettre en oeuvre.

Sûrement, j’y parviendrai, je ne pense pas que ce soit si difficile que ça, d’écrire un livre; et je crois que n’importe qui réussirait à en faire un bon — n’importe quel gendarme, n’importe quel voleur, — Certaines qualités me feront défaut? C’est fort possible. La sentimentalité, par exemple. Non, je ne suis pas sentimental. (Voir plus haut). Tant pis pour elles.

Et tant mieux pour tout le monde, peut-être. Une petite larme de temps en temps ne fait pas de mal, c’est évident. Mais l’émotion littéraire est tout de même trop pleurnicharde. Infirmes incurables, poitrinaires plaintifs, mères sans coeur, pères sans conscience, jeunes filles chlorotiques, lits conjugaux solitaires, couches mortuaires désertées, enfants martyrs, prostituées par force, proxénètes par persuasion, voleurs malgré eux, pécheresses repentantes et forçats innocents. Ouf!… Vraiment, il y a assez longtemps qu’on s’écarte des énergies pour se tourner vers les émotions. Il est temps que ça finisse. S’il faut une loi, qu’on la fasse!… En attendant, je vais écrire l’histoire d’un homme qui a les doigts crochus et qui ne se lamente pas trop — peut-être parce qu’il n’a pas à se plaindre, après tout. — Cette histoire-là, le lecteur superficiel croira que c’est simplement une autobiographie factice, un passe-temps de littérateur cynique. Mais ceux qui savent voir, qui savent sentir, ne s’y tromperont pas; ils comprendront que c’est vrai, que c’est vécu, comme on dit; que la main qui fait crier la plume sur le papier a fait craquer sous une pince le chambranle des portes et les serrures des coffres-forts.

J’écris, j’écris. J’empile page sur page, j’use des plumes, je vide mon encrier. On dirait que je suis à la tâche. Depuis un mois, je ne me suis arrêté que deux fois.

La première, pour lire un journal. Cette feuille publique m’a appris, d’abord, que Mme de Bois-Créault mère s’est donné la mort quelques jours après l’enterrement de son fils; puis, que Mme veuve Hélène de Bois-Créault s’est portée partie civile au procès et demande au meurtrier de son mari d’énormes dommages-intérêts. Elle en aura une bonne partie, dit la gazette. Ce suicide pitoyable sur le corps de ce malheureux être, cette exploitation de son cadavre… Ah! la vie!… Quelle farce! — jouée dans quel abattoir!…

La seconde fois que j’ai interrompu mon travail, ç’a été pour faire une invention. Il ne faut pas laisser oublier que je suis ingénieur et ma découverte, lorsque j’en publierai prochainement les détails dans une revue spéciale, me fera certainement beaucoup d’honneur. J’ai inventé l’Écluse à renversement. Ce n’est, à vrai dire, qu’un perfectionnement; fort ingénieux, toutefois. Rien n’était plus simple, je l’accorde, que d’en concevoir l’idée; mais encore fallait-il l’avoir. Mon intention n’est pas de faire ici le compte rendu technique de ma découverte; je tiens cependant à en donner un léger aperçu. Voici la chose en deux mots: Supposons l’écluse fermée…

— Supposons-la fermée et ne la rouvrons pas! s’écrie Roger-la- Honte qui entre sans s’être fait annoncer, au moment même où j’écris la phrase en la prononçant tout haut. Ah! ça, qu’est-ce que tu fais là? Tu écris encore tes mémoires?

— Tout juste.

— Eh! bien, je vais te raconter une petite histoire que tu pourras sans doute utiliser; elle est assez cocasse. Figure-toi que le nommé Stéphanus — tu sais bien? cet employé d’une banque belge qui nous donne des tuyaux — est venu me voir hier. Son patron, qui s’appelle Delpich, veut se faire dévaliser. Un vol simulé, tu comprends, pour couvrir les détournements qu’il a l’intention d’opérer. On me propose cinq mille francs pour aller, dans trois jours, éventrer un coffre-fort où il n’y aura plus rien et forcer des tiroirs mis à sec.

— Je vois ça, dis-je. Mais ce coffre-fort, qui sera vide dans trois jours, doit être bien garni aujourd’hui…

— Oh! je te devine. Mais c’est impossible, mon vieux. Jusqu’à avant-hier soir, Stéphanus couchait dans les bureaux. Depuis qu’il a quitté Bruxelles — on l’a mis à la porte ostensiblement, tu comprends, pour mieux dissimuler la manigance — c’est le patron qui a pris sa place. Il sera absent, naturellement, dans trois jours; mais d’ici là, il monte la garde. Comment lui faire abandonner son poste? Je ne connais même pas son adresse… Stéphanus ne me la donnera qu’après-demain…

— C’est regrettable. Quand les honnêtes gens font des affaires avec les canailles, ce qui leur arrive souvent, ils comptent toujours sur l’honnêteté des canailles. Et leur désappointement est tellement comique, lorsqu’ils s’aperçoivent qu’ils ont eu tort d’avoir confiance!… Oui, ç’aurait été amusant, de désillusionner ce banquier belge…

— Que veux-tu? Ce qui est impossible est impossible. Il faudra que je me contente de mes cinq mille francs… Tu ne sors pas un peu?

— Non, dis-je; j’ai quelques lettres à écrire.

— À ton aise, répond Roger. Alors, à quand tu voudras.

Et il descend l’escalier en chantant:

Belle enfant de Venise Au sourire moqueur, Il faut que je te dise…

Delpich!… Où diable ai-je entendu prononcer ce nom-là?… Ah! à Vichy, par l’abbé Lamargelle. Oui; mais avant ça, il me semble… il me semble… Oh! je me souviens!

Je vais prendre une liasse de papiers dans un tiroir et je me mets à les feuilleter avec attention. Voici la lettre que je cherche — la lettre commencée par l’industriel, dans laquelle j’étais si joliment traité d’imbécile, que j’ai prise sur son bureau la nuit où nous l’avons volé, et qui porte l’adresse de Delpich. — C’est parfait…

Quelle heure est-il? Sept heures. Bon. Je m’assieds devant ma table, j’écris quelques mots et je sonne Annie.

— Annie, lui dis-je, servez-moi à dîner tout de suite; après quoi vous préparerez ma valise. Je pars ce soir à neuf heures. Pendant mon absence, pas un mot à qui que ce soit, bien entendu. Maintenant, écoutez: voici un télégramme que vous irez porter au Post-office de Charing-Cross, demain, à sept heures du soir. Sept heures précises, n’est-ce pas?

Et je lui tends une feuille de papier sur laquelle j’ai tracé les mots suivants:

«Delpich, 84, rue d’Arlon, Bruxelles. — Venez Londres immédiatement. Absolument urgent. (Signé) Stéphanus.»

 

XXV — LE CHRIST A DIT: «PITIÉ POUR. QUI SUCCOMBE!…»

Tout le monde sait qu’en face du n° 84 de la rue d’Arlon, à Bruxelles, se trouve un café fréquenté par des rentiers paisibles et des commerçants contents d’eux-mêmes. C’est dans ce café que je me suis assis, tout à l’heure, à une table séparée de la rue par une simple glace; à travers cette glace, je guette, tout en faisant semblant de lire un journal, l’arrivée du messager qui va apporter au sieur Delpich la dépêche dont j’ai remis hier le texte à Annie et qu’elle a dû envoyer aujourd’hui à sept heures. J’attends, tranquille comme un rentier, satisfait de moi comme un commerçant. Huit heures… Ah! j’aperçois le télégraphiste; il pénètre dans la maison. Un grand bâtiment à quatre étages; au rez-de-chaussée, de belles boutiques vivement éclairées; au premier les bureaux de Delpich — les bureaux, seulement, car j’ai appris que l’appartement du personnage se trouve dans un autre quartier de la ville; — au second étage, c’est un tailleur, honoré de la confiance de la cour de Belgique, qui a élu domicile.

Mais voici le télégraphiste qui s’en va… Je quitte le café et je vais examiner les étalages des magasins, en face. Et j’examine aussi, par la même occasion, un monsieur qui sort bientôt de la maison en toute hâte et fait signe à un fiacre. C’est Delpich, assurément. Teint blafard, taille rentassée, traits irréguliers, physionomie qui s’évade, il a I’air d’un témoin à décharge dans une affaire d’attentat aux moeurs.

Je le laisse s’éloigner dans son véhicule de louage et je m’en vais, en flânant, à la gare du Nord. Il s’agit de voir, maintenant, s’il prendra le train qui part pour Ostende à 8 heures

40. ‘

 

J’arrive à la gare à 8 heures 35 et, deux minutes après, je suis témoin de la précipitation avec laquelle Delpich s’introduit dans la salle d’attente et se rue vers le guichet. En deux bonds, il est sur le quai; d’un saut, il s’élance dans un wagon. Le train part. Bon voyage!…

Je reviens au n° 84 de la rue d’Arlon dans le fiacre même que vient de quitter Delpich. La porte est encore ouverte; tant mieux. Je monte l’escalier en m’arrêtant deux fois, bien que je ne sois pas asthmatique.! D’abord, sur le palier du premier étage, afin de prendre l’empreinte des deux serrures d’une porte sur laquelle brille une plaque de cuivre portant ces mots: Cabinet du Directeur. La seconde fois, deux ou trois marches plus haut, pour enfoncer dans la semelle d’une de mes bottines un clou de tapissier qui se trouve dans ma poche, pas du tout par hasard. En six enjambées j’arrive au deuxième étage et je fais résonner vigoureusement la sonnette du tailleur.

Ce commerçant vient m’ouvrir en personne, ses employés étant déjà partis. Je m’excuse de venir le déranger à une heure indue, mais il me répond que j’exagère et qu’il est toujours à la disposition de ses clients, savez-vous. Je déclare que j’ai besoin d’un costume de voyage et d’un pardessus. On me fait choisir des étoffes, on me prend mesure. Je tiens à déposer des arrhes malgré les protestations du tailleur.

— Si, si, dis-je; c’est la moindre des choses, puisque vous ne me connaissez pas. Maintenant, il faut que je vous demande un service, j’ai une pointe dans la semelle d’une de mes chaussures… Tenez, regardez…

— Ah! s’écrie le tailleur, cela doit bien vous gêner, pour une fois! Des imbéciles s’amusent à semer des clous dans les rues… Si vous permettez, je vais vous l’arracher…

— Non, non, dis-je; je ne souffrirai jamais… Donnez-moi seulement quelque chose…

— Des ciseaux?

— Non, je craindrais de me couper. Une clef, plutôt, une bonne clef.

— Voici le passe-partout de la maison; j’espère qu’il vous suffira.

— Très bien; c’est mon affaire.

Je m’assieds, je croise les jambes et je m’évertue…

Enfin, le clou est arraché — et j’ai pris une empreinte satisfaisante du passe-partout sur un morceau de cire que je tenais dans la main gauche. — Je remercie beaucoup le tailleur qui me reconduit jusqu’au bas de l’escalier; et dix minutes plus tard je suis de retour à l’hôtel du Roi Salomon.

Je descends, avec l’hôtelier, dans une pièce du sous-sol qui a beaucoup l’aspect d’un atelier de serrurerie; un établi, des étaux, une petite forge, des outils de toutes sortes accrochés aux murs, démontrent péremptoirement que la maison est une maison bien tenue, confortable, désireuse de placer à la disposition des voyageurs spéciaux qui forment sa clientèle toutes les commodités qu’ils chercheraient en vain ailleurs.

— Voyons vos empreintes, dit l’hôtelier. Ça, c’est le passe-partout; je ne l’ai pas. Il faudra le faire. Mais pour ces deux serrures-là, je crois bien que j’ai les clefs. Attendez un peu.

Il fouille dans des tas de ferrailles, finit par trouver ce qu’il cherche.

J’en étais sûr. Ce sont des serrures à secret, savez-vous; et les serrures à secret, c’est toujours la même balançoire. Ça ne vaut rien du tout. Il n’y a pas de danger que j’en mette à mes portes… Quoique je sache bien qu’avec ces messieurs je n’ai rien à craindre, pour une fois… Du moment qu’on a la dimension de la serrure, on a la clef. Regardez comme ces deux-là s’adaptent à vos empreintes! Mettez-les dans votre poche; voua m’en direz des nouvelles. Quant au passe-partout, voici quelque chose qui pourra faire l’affaire, avec des rectifications. Voulez-vous que je vous donne un coup de main?

— Merci. J’en ai pour cinq minutes.

— Ah! monsieur Randal, s’écrie l’hôtelier, je sais bien que vous m’en remontreriez! Il n’y a qu’à vous voir pour deviner que vous êtes un fameux lapin, sauf votre respect. Vous maniez la lime que c’est un plaisir de vous regarder. On dirait que vous n’avez jamais fait autre chose. Vous me faites penser à Louis XVI. Ça ne lui a pas porté bonheur, à ce pauvre roi, son amour de la serrurerie; car, enfin, sans cette armoire de fer, savez-vous… Ma foi, je crois que vous avez fini votre clef. Voyons un peu; essayons sur la cire. Mais, oui, ça y est… Allons, vous êtes sûr de pouvoir entrer dans la maison en propriétaire; et quant au reste… Il me semble que je vous vois déjà revenir avec votre butin. Ma petite fille fait sa première communion dimanche, pour une fois; ça va vous porter bonheur, vous verrez.

— Je n’en doute pas, dis-je en sortant de l’atelier. Eh! bien, pendant que je vais me laver les mains, faites donc monter une ou deux bouteilles de champagne pour célébrer à l’avance cet heureux événement.

— Ah! s’écrie l’hôtelier, comme vous avez raison d’avoir des sentiments religieux, monsieur Randal. C’est tellement nécessaire, dans l’existence!… Nous disons trois bouteilles, n’est-ce pas?

Nous aurions aussi bien pu dire une douzaine. C’est à peu près le nombre de bouchons que nous avons fait sauter lorsque je sors, vers minuit et demie, mon sac à la main, pour me rendre rue d’Arlon. Il est vrai que tous les locataires de l’hôtel étaient venus nous tenir compagnie, à l’hôtelier et à moi: trois Allemands qui ont un coup à faire la nuit prochaine, avenue Louise; un Hollandais dont j’ignore les intentions; deux Françaises aux projets indécis et une Anglaise qui m’a expliqué en détail comment elle va, d’ici trois jours, frapper la ville de Malines d’une contribution de cent mille francs, payable en dentelles. J’ai quitté ces honnêtes gens au moment où un baccarat international allait resserrer les liens professionnels qui les unissent les uns aux autres, et avant d’avoir la tête lourde, heureusement.

Aussi, c’est sans trembler le moins du monde que j’introduis mon passe-partout dans la serrure du numéro 84. Il est vraiment très bien fait, ce passe-partout. La porte s’ouvre, j’entre, je la referme derrière moi, et j’allume ma lanterne dans le corridor. Je monte rapidement l’escalier.

Mais, sur le palier du premier étage, une idée se présente brusquement à moi et j’hésite un instant. S’il y avait quelqu’un dans ce bureau? Si Delpich avait eu le temps, avant de partir, de placer une sentinelle devant son coffre-fort?… J’aurais dû mieux prendre mes mesures, surveiller la maison… Ah! sacredié!… Mais comment aurais-je pu m’assurer de son départ, si je n’avais pas été à la gare du Nord?…Non, le vrai, c’est que j’ai eu tort de ne point faire part de mon projet à Roger-la-Honte, de ne point l’emmener avec moi… D’un autre côté, si je l’avais fait, Stéphanus se serait douté de quelque chose, aurait prévenu son patron… Pas moyen d’en sortir. Quel dilemme! Et quelles cornes il a!… Après tout, pas besoin de me tourmenter. Delpich, méfiant comme il doit l’être et pris à l’improviste, n’aura pu trouver personne à qui confier la garde de ses trésors, aura préféré courir le risque de les abandonner à eux-mêmes. Et puis, le télégramme a dû le surprendre, l’étonner, lui faire redouter des tas de choses, le troubler profondément; d’abord, s’il avait pris le temps de réfléchir, il ne serait pas parti…

J’essaye les deux clefs que m’a données l’hôtelier. On jurerait qu’elles ont été faites pour les serrures. J’ouvre la porte, je passe, je la referme soigneusement, je pousse une double porte capitonnée de cuir vert et je me trouve dans une grande pièce… Eh! bien… j’avais deviné juste avant d’entrer. Quelqu’un est caché ici…

Où?… En un instant, j’ai fouillé des yeux la salle entière. Derrière les cartonniers ou le grand coffre-fort? Je fais un pas à gauche, deux pas à droite, ma lanterne au bout du bras. Non, pas là. Derrière les rideaux de la fenêtre, complètement tirés? Je m’avance vivement, je les écarte. Rien. Derrière le secrétaire? Je me penche. Personne. Si je m’étais trompé?… Mais l’idée me vient de toucher le brûloir d’un des becs de gaz. Il est encore chaud.

Ah! diable! Non. je ne me suis pas trompé. Non, je ne suis pas seul ici — bien que je sois seul dans ce cabinet. C’est dans une autre pièce dont j’aperçois la petite porte, là bas, à côté de la cheminée, la porte au bouton de cristal, que s’est réfugié le gardien que Delpich a préposé à la défense de son bien mal acquis. Oui; sûrement, il s’est tapi là quand il m’a entendu venir, et il doit trembler de peur dans sa cachette… Ça n’empêche pas que si je m’aventure à le relancer dans sa retraite, il va m’accueillir d’un coup de revolver qui me manquera probablement, mais qui réveillera la maison. Une nouvelle édition de mon histoire d’Anvers! C’est assez ennuyeux — d’autant plus que je voudrais bien ne point sortir d’ici les mains vides si… Tiens! Qu’est-ce que c’est que ça?…Les rayons de ma lanterne viennent de faire briller un objet singulier déposé sur le bureau… un ciseau de menuisier, un ciseau tout neuf, ma foi. Que fait-il là, ce ciseau?

J’examine le secrétaire. Ah! par exemple!… Un tiroir est forcé, les autres portent des traces de maladroites tentatives d’effraction, le bois du meuble est éraflé en dix endroits. Alors, c’est un confrère, qui est ici? Elle est bonne, celle-là! Au lieu de mon aventure d’Anvers, c’est celle de la ville de province ou j’ai rencontré ce malheureux Canonnier qui va recommencer. Seulement, ce n’est pas un Canonnier que je vais trouver; non, ces marques hésitantes qui baladent le secrétaire ne témoignent pas de l’habileté de l’ouvrier: un débutant, sans doute, quelque conscrit du cambriolage qui n’a pas encore la main faite. Il faut voir sa figure, au camarade.

À pas de loup, je me dirige vers la petite porte, je mets tout doucement la main sur son bouton, et je l’ouvre toute grande, vivement. Je m’attends à du bruit, à un cri… Rien, j’avance un peu, ma lanterne à la main… Une petite pièce meublée d’un lit, d’une table, de deux chaises: le repaire nocturne du Stéphanus, évidemment, lorsqu’il était de service ici; mais… Ah! oui, il y a quelqu’un dans cette chambre. Là-bas! derrière l’étroit rideau de la fenêtre. Je distingue une forme et… oui, oui, je ne me trompe pas — des cheveux de femme, un chignon blond qui dépasse l’étoffe. Une femme!…

Et, tout d’un coup, je comprends. Je me rappelle ce que m’a dit l’abbé Lamargelle, à Vichy, au sujet des relations d’affaires de Mme Hélène de Bois-Créault avec le trafiqueur Delpich. En un clin d’oeil, toute une série de possibilités, de certitudes, se déroule en mon cerveau. J’en suis sûr! c’est la fille de Canonnier qui est là; je sais comment elle y est venue, pourquoi elle y est… je devine tout, je sais tout.

— C’est vous, Hélène? dis-je à voix basse. N’ayez pas peur; c’est moi, Randal… Randal, je vous dis… Hélène? C’est vous?…

Silence. — Il n’est pas possible que j’aie fait erreur, cependant! Je fais deux pas en ayant… Alors, une femme écarte le rideau, s’élance, se jette à mes genoux en criant:

— Grâce! Grâce! Par pitié, ne me tuez pas!…

Du drame!… Mais je ne la connais pas, cette femme-là, autant que j’en puis juger dans la demi-obscurité; je ne l’ai jamais vue. Qui est-ce? Une faucheuse?… Elle reste prosternée à mes pieds, gémissant à fendre l’âme. Dangereux, le bruit de ces sanglots; il faut prendre une décision.

— Madame, dis-je d’une voix rude, votre vie est entre vos mains. Cessez de pleurer, s’il vous plaît, si vous voulez que je vous épargne. Relevez-vous et donnez-vous la peine de vous asseoir, pour changer. Tenez, voici une chaise… Maintenant, veuillez me dire qui vous êtes et ce que vous faites ici à pareille heure.

— Je suis madame Delpich, murmure cette femme en émoi, tout en s’essuyant les yeux; et mon mari m’a chargée de garder son bureau pendant son absence.

Bizarre! Et cette tentative d’effraction, à côté?

— Madame, dis-je sévèrement, je crois que vous ne m’avouez pas tout; je vous préviens que vous courez de grands risques en me cachant quelque chose. Comment expliquez-vous, si vous êtes réellement madame Delpich, que le secrétaire se trouve dans un état…

— Ah! interrompt-elle en cachant sa figure dans ses mains, c’est moi qui ai essayé de le forcer. Mais si vous saviez… si je vous disais…

— Dites-moi. Mais, d’abord, laissez-moi allumer le gaz; on ne voit presque rien avec cette lanterne… Voilà qui est fait. Allez, Madame. Racontez-moi pourquoi vous vouliez, forcer les meubles de votre mari.

— Pour y prendre des lettres, monsieur, dit-elle, des lettres de ma mère. Ma mère… c’est un secret de famille que je vous révèle, mais je vois bien qu’il faut vous dire toute la vérité… ma mère a eu un amant. Oui, Monsieur, un amant. Ah! la pauvre femme! Elle a assez regretté un instant de folie… Elle m’écrivait tous les jours combien elle déplorait sa faute, combien elle était désolée d’avoir contracté une liaison qu’elle ne pouvait réussir à rompre. Mon mari, qui est un misérable, je dois le dire, a pu s’emparer de ces lettres et, en me menaçant de tout révéler à mon père, cherche à obtenir de moi la complète disposition de ma fortune. Je veux vous apprendre en détail…

Oh! ces détails! C’est à faire dresser les cheveux sur la tête. Quel affreux drôle, ce Delpich! Non, il n’est pas possible que l’infamie aille aussi loin. A-t’elle dû souffrir, la malheureuse femme! Elle est de ces natures, heureusement pour elle, sur lesquelles les peines et les chagrins de la vie laissent difficilement leur empreinte. Vingt-cinq ans, environ, grasse, blonde, ronde. Un Rubens, presque. Torse en fleur, hanches de bacchante, carnation glorieuse, blanche avec la transparence du sang, lèvres rouges, charnues et gloutonnes, et des yeux bleus sans grande profondeur, mais où l’on croit voir étinceler quelque chose, de temps en temps — comme le reflet d’une arme courte, la pointe aiguë d’un stylet. — Une belle femme, un peu massive, un peu moutonne, qui pourrait faire des affaires avec Shylock; une livre de chair en moins ne la gênerait pas. En vérité, on ne dirait jamais qu’elle a enduré un pareil martyre. Pourtant, le fait est réel. Elle l’affirme.

— Oui, Monsieur, je suis au supplice depuis un an. Ah! si j’avais eu ces lettres, seulement… Ce soir, je m’étais résolue à les enlever. Mon mari m’avait confié la garde de son cabinet et j’avais été acheter un outil, avant de venir. Mais je sais si mal m’y prendre!… Oh! j’ai eu tellement peur, quand vous êtes entré! Mais, à présent, je vois bien que c’est la Providence qui vous envoyait ici. Oui, la Providence qui veut, malgré tous les péchés que vous avez pu commettre, vous faire faire une bonne action en m’aidant…

Elle fond en larmes. Je suis touché, très touché. Je la console de mon mieux.

— Voyons, Madame, calmez-vous. Vous avez raison, c’est la Providence qui m’envoie. Je vais vous donner ces lettres si elles sont ici. Venez avec moi.

Nous entrons dans le cabinet. J’allume le gaz, j’ouvre mon sac et j’en sors une pince.

— Je vais forcer tous les tiroirs du secrétaire, puisque vous dites que les lettres que vous désirez s’y trouvent. Vous les chercherez à loisir. Pendant quoi, vous me laisserez travailler pour mon compte, n’est-ce pas?

— Ah! dit-elle, prenez tout ce que vous voudrez. Mon mari ne se sert de son argent que pour me rendre malheureuse. Et que m’importe le reste, pourvu que j’aie ces preuves de la faiblesse de ma pauvre mère!

Les tiroirs sont ouverts, Mme Delpich fouille dans les papiers, et moi je m’occupe du coffre-fort. Je suis en train de l’éventrer. Oh! pas avec une scie et une tarière. Non; ce sont là des procédés surannés, bons pour les criminels conservateurs. J’ai inventé quelque chose de mieux. Une sorte de moule à base de glycérine, en forme d’assiette à soupe, qui s’applique sur la paroi; par un trou pratiqué à la partie supérieure, j’introduis dans la cavité un certain mélange corrosif qui, rapidement, ronge le métal. En très peu de temps une ouverture est faite, et l’on a ainsi raison du coffre-fort le plus solide, sans fatigue et sans ennui. Le progrès! L’homme est l’animal qui a su se faire des outils, a dit Franklin.

Je suis à peine au travail depuis dix minutes que l’ouverture est pratiquée; je plonge mon bras à l’intérieur de l’incrochetable, et j’explore. Des liasses de billets de banque, très peu de valeurs — Delpich, sa fuite étant préméditée, a dû réaliser — et des papiers, sans doute des papiers d’affaires, ficelés et cachetés. Je les emporterai aussi, car les banknotes tiennent peu de place. Allez! dans mon sac. C’est une affaire faite.

Mme Delpich, qui a fini de remuer les paperasses et a dû trouver ce qu’elle cherchait, s’est approchée de moi et me regarde avec admiration.

— C’est un bien vilain métier que vous faites là, Monsieur, me dit-elle. Mais comme c’est intéressant!

— Quelquefois, dis-je d’un petit air détaché, et en faisant un pas vers la porte, mon sac à la main.

— Comment! s’écrie Mme Delpich, vous partez déjà! Déjà! Et vous m’abandonnez? Vous me quittez sans même me dire ce que je dois faire à présent… à présent que vous m’avez compromise…

— Compromise! dis-je, légèrement interloqué et en commençant à me demander s’il me sera aussi facile de sortir de la place qu’il m’a été aisé d’y entrer. Compromise!

— J’exagère peut-être un peu, reprend-elle en minaudant. Mais, vraiment, je ne sais que faire. Quand mon mari reviendra, il me tuera, c’est certain. Avez-vous pensé à cela, Monsieur?:

— Pas du tout, je l’avoue. D’autant moins, Madame, que vous n’aviez point attendu mon arrivée pour…

— Ah! soupire-t-elle, vous me reprochez cruellement ma conduite, sans tenir compte du motif de mes actes. C’est ainsi que juge le monde; il est impitoyable. Que diront les autres, si vous me jetez la pierre, vous, d’une pareille façon? Quelle sera mon existence, mon Dieu!… Je le vois bien, il va falloir quitter Bruxelles, m’exiler, partir au loin, sans parents, sans amis, sans argent… sans argent…

Je comprends. Je commence même à douter un peu de l’existence des lettres de la mère coupable, et je me demande si Mme Delpich, pressentant les projets de son mari, n’avait pas entrepris d’exécuter l’opération que je viens de mener à bonne fin. C’est peut-être aller un peu loin. Pourtant… En tous cas, il est clair que je suis mis à contribution. Le plus sage est de m’incliner.

— Madame, dis-je en ouvrant mon sac, peut-être serez-vous en effet obligée de vous expatrier. Voici un paquet de billets de banque qui ne vous seront peut-être pas inutiles…

— Ah! s’écrie-t-elle, comment pourrai-je vous remercier? Vous êtes si généreux! Vous m’avez rendu tant de services, ce soir! Et vous venez de m’indiquer si clairement ce que je dois faire! Oui, m’en aller, n’est-ce pas? Quitter ce mari qui me torture, chercher le bonheur ailleurs… ailleurs, avec un homme qui saura me comprendre. Nous sommes si rarement comprises, nous, pauvres femmes! Oh! je vous ai bien deviné, allez! Je vais sortir d’ici cinq minutes après vous, n’est-ce pas? Et si l’on m’interroge demain, je dirai que j’ai eu peur toute seule, que je suis partie vers minuit et que, si les voleurs sont venus, ç’a été après mon départ. Quelle bonne, quelle excellente idée vous m’avez donnée! Vous êtes mon sauveur! mon sauveur!

Elle se rapproche de moi, me frôle de la pointe de ses seins. Qu’est-ce qu’elle a? On dirait qu’elle fait ses yeux en lune de miel…

— Oui, vous êtes mon sauveur! Ça m’est égal, que vous soyez un voleur, Monsieur, du moment que vous savez lire dans l’âme d’une femme et deviner son coeur. Mais dites-le moi franchement, auriez-vous fait pour tout le monde ce que vous avez fait pour moi? Dites-moi donc. Vous voyez bien que je veux savoir! Supposez qu’une autre femme… Une brune, tenez, car je sens que vous avez un faible pour les blondes… Une brune? Eh! bien… peut-être l’auriez-vous tuée? Dites, l’auriez-vous tuée? Comme vous avez l’air terrible, quand vous voulez! Mon mari a toujours l’air si bête!… Vous rappelez-vous, quand je me suis jetée à vos genoux, tout à l’heure?… Ici, là, continue-t-elle en m’entraînant dans la petite chambre. Vous m’aviez fait si peur! Vous le regrettez? Dites que vous le regrettez. Faites-moi plaisir. Oui? Je vois que vous rougissez…

C’est vrai. L’émotion, je crois. Et puis, la chaleur du travail… Mais Michelet assure que la femme rafraîchit. Faut voir…

— Écoute, me dit Geneviève, une demi-heure après — elle se nomme Geneviève; j’ai appris ça en me rafraîchissant — écoute, tu devrais me donner encore dix mille francs. J’ai peur de ne pas avoir assez… Bon; merci. Ton adresse, aussi; je veux te revoir, tu sais.

Je lui donne une adresse — une fausse adresse: Durand, Oxford Street, Londres.

— Durand? demande-t’elle en souriant.

— Oui, dis-je avec le plus grand sérieux. Durand. Ça t’étonne?

— Oh! non, dit-elle; seulement, c’était mon nom de demoiselle… Embrasse-moi et va-t-en. Je sortirai dans cinq minutes.

… Je suis dans la rue, portant mon sac — allégé d’une quarantaine de mille francs, cinquante peut-être. — Elle n’y va pas de main morte, Mme Delpich; et moi, pour la première fois qu’il m’arrive de laisser à une femme un souvenir négociable chez les changeurs… Mais il faut un commencement à tout…

Il est six heures du matin à peine et je dors du sommeil du juste, à l’hôtel du Roi Salomon, lorsque des coups violents frappés à ma porte me réveillent en sursaut.

— Qui est là?

C’est Roger-la-Honte, qui arrive de Londres qu’il a quitté hier soir, à peu près à l’heure où Delpich partait de Bruxelles. Je suis très content de le voir, ce brave Roger. Je le mets rapidement au courant des choses et Dieu sait s’il s’amuse; je crains, un instant, de le voir mourir de rire. Il est entendu qu’il va repartir pour Londres immédiatement, en emportant mon sac. Réglementairement, je ne devrais lui donner que 33 pour cent sur ma prise; mais je tiens à ce que nous partagions en frères. Nous établissons le compte exact; et le total nous fait loucher. Une belle affaire, décidément. Mais cette bonne fortune inespérée, après avoir réjoui le coeur de Roger-la-Honte, semble lui assombrir l’esprit. Il parle des dangers du métier, du plaisir que nous éprouverions à vivre enfin honnêtement, à aller à Venise, par exemple, etc. Une phrase qu’il prononce d’un ton convaincu, surtout, me démontre qu’il est en proie à cette mélancolie sentimentale qui suit souvent les grandes joies.

— Mon vieux complice, me dit-il, ne trouves-tu pas qu’il serait temps de changer de vie?

Non, je ne le trouve pas du tout. Je remonte le moral de Roger. Et il prend le train de Calais à 8 heures 52. Il doit démontrer à Stéphanus la nécessité de marcher contre son patron, en cas de besoin; il n’a plus rien à en attendre, en effet; et il est convenu que nous lui graisserons la patte.

Quant à moi, je reste à Bruxelles pour quelques jours. D’abord, je veux voir comment tourneront les choses. Puis, je tiens à avoir les vêtements que j’ai commandés. J’ai donné, des arrhes au tailleur et il ne faut pas que je me laisse voler. Ce serait ridicule.

Le soir même, j’apprends que Delpich a été arrêté à la gare du Nord, en revenant d’Angleterre. Trois jours après, les journaux m’apprennent que sa culpabilité ne fait pas de doute: tout l’accuse; les histoires qu’il raconte pour sa défense ne sauraient être prises aux sérieux. Naturellement. Il passera devant le tribunal à bref délai et sera condamné sûrement à plusieurs années de prison. C’est bien fait. J’en veux à Delpich. Sa femme m’a mordu la langue.

Vers la fin de la semaine, l’Indépendance annonce que Mme Delpich, désolée du scandale qui lui rend la vie impossible à Bruxelles, vient de quitter cette ville pour une destination inconnue. Tant mieux poux elle. Je lui envoie mes meilleurs souhaits, et j’espère bien ne la revoir jamais. Elle est charmante, ce Rubens, mais je ne m’y fierais pas.

Le lendemain, je pars pour Londres.

 

XXVI — GENEVIÈVE DE BRABANT

Cela ne m’a pas servi à grand’chose, de m’appeler Durand pendant trois minutes, à Bruxelles. Le surlendemain de mon retour à Londres, Geneviève a fait irruption chez moi. Elle m’a accablé de reproches — et d’amabilités.

— Enfin! te voilà! En ai-je eu du mal, à te trouver! M’en a-t-il fallu employer, des ruses d’Apache! Heureusement que tu m’avais appris ton nom… Oh! pas quand tu m’as quittée. Avant. Te rappelles-tu, lorsque j’étais cachée derrière le rideau? Hein? Te rappelles-tu? «N’ayez pas peur. C’est moi, Randal.» Et dire que tu as eu l’audace de m’assurer, ensuite, que tu te nommais Durand! Comme c’est gentil! Après m’avoir entraînée, moi qui n’avais jamais failli… C’était presque un viol, tu sais. Tiens, tu es un monstre! Si j’étais raisonnable, je ne t’embrasserais même pas. Mais je préfère ne pas être raisonnable… Tu ne l’aimes donc pas, ta petite femme? ta petite femme qui t’aime tant? Tu as donc oublié ce que tu me disais pour triompher de mes dernières résistances? Pourquoi me le disais-tu, alors, méchant? Et pas plus tôt sur tes pieds, tu me donnes une fausse adresse… Que c’est vilain de mentir!…

C’est ce que je me dis tous les jours, depuis ces trois semaines que Geneviève est venue me surprendre. C’est très vilain, de mentir — et elle ne fait autre chose du matin au soir. — Le mensonge est chez elle un besoin, une habitude puissante dont elle ne peut triompher qu’à certains moments, psychologiques si l’on y tient. L’histoire des lettres de sa mère? Simple invention. Les mauvais traitements que lui faisait endurer son mari? fausseté. Elle était orpheline à douze ans, et Delpich n’a jamais maltraité sa femme… Tiens, à propos de Delpich, nous avons appris hier qu’il vient d’être condamné à trois ans de prison. J’en ai reçu la nouvelle sans aucune joie et Geneviève sans la moindre tristesse. Son mari ne compte plus pour elle.

Et pourquoi compterait-il, au bout du compte, si elle ne l’aime plus? On dira, que Geneviève n’a pas de coeur. Je répondrai qu’on ne peut pas vendre ce qu’on ne possède pas, coeur ou autre chose; et que Geneviève a l’intention de mettre le sien aux enchères. Que l’idée lui en soit venue tout d’un coup, je ne le garantis pas. L’idée de réaliser ses rêves, bien entendu. Quant aux rêves eux-mêmes ils sont nés avec elle, ont grandi avec elle, tantôt perdus dans la brume des désirs vagues, tantôt s’affirmant dans les crispations de la révolte ou dans les spasmes de la passion. Tendances perverses ou sentiments naturels? Comme on voudra. Qu’importe, pourvu que les psychologues analysent des effets dont ils ignorent les causes et qu’ils distinguent à peine, en leur style de sous-officiers d’académie?

Moi je n’analyse pas, je constate. Je constate qu’il me va falloir faire les frais d’une installation à Paris. C’est là que Geneviève tient à se lancer dans la circulation… Je ne veux pas la contrarier; qu’elle se lance et qu’elle circule. Il est entendu que nous partagerons nos bénéfices réciproques; je ne crois pas nécessaire de dissimuler un pareil arrangement, en ce temps de sociétés coopératives. Geneviève se dit sûre du succès. C’est un grand point. En attendant, comme elle a déposé ce qu’elle possède dans une banque sérieuse, et qu’elle ne veut point déplacer, c’est moi qui dois faire les avances nécessaires. Je ne recule pas.

Nous voilà donc à Paris, Geneviève dans un petit hôtel de la rue Berlioz, et moi autre part. Très contents tous les deux. J’avais cru, je ne le cache pas, que les affaires seraient assez calmes, au moins pour commencer; que l’argent que j’ai soustrait à Delpich reviendrait peu à peu dans la poche de sa femme. J’avais eu tort. C’est ma poche à moi qui s’emplit. Geneviève a pris tout de suite. Geneviève de Brabant. C’est comme ça qu’on l’appelle, à présent. Je dois dire, en conscience, qu’elle y a mis du sien. Ce qui distingue d’ordinaire, dans tous les genres, les efforts des femmes, c’est le caractère fantaisiste, capricieux, qu’elles leur impriment. Il est bien rare qu’elles aient foi en leurs entreprises, qu’elles agissent, d’emblée, comme si elles n’avaient fait autre chose, ne devaient faire autre chose que ce qu’elles essayent de faire. Elles ont des façons d’amateur, sont portées à tout traiter, comme on dit, pardessous la jambe. Je n’assure pas que Geneviève est incapable d’un écart; non. Mais, généralement, elle est sérieuse, posée. Elle jouit d’un esprit pondéré de locataire consciencieuse.

Elle n’a qu’un défaut: elle ne sait pas marcher. Elle marche très mal. Aussi lui ai-je conseillé, avec raison, de ne jamais sortir qu’en voiture. Place aux honnêtes femmes qui vont à pied! Je l’ai aperçue deux ou trois fois, au Bois. Elle est très bien, vraiment. Beaucoup de chic. Un grand confrère, un spécialiste, qui se trouvait avec moi un jour, m’en a fait des compliments.

— Une assurance remarquable! Un aplomb merveilleux! Elle a été mariée, n’est-ce pas?… Oui; je m’en doutais. Le mariage est une bonne école; c’est encore la meilleure préparation à la vie irrégulière. Une femme qui n’a pas connu l’existence du ménage ne vaudra jamais grand’chose, comme cocotte…

Je crois qu’il y a beaucoup de vrai là-dedans.

Mais voici l’été venu. Belle saison; plages et villes d’eaux. Nous avons été à droite et à gauche, Geneviève et moi. Tantôt ensemble, tantôt séparés. Je puis l’abandonner à elle-même sans aucune crainte; je sais que ce ne sera pas en pure perte.

Pour le moment, par exemple, elle est à Aix-les-Bains. Moi, je suis à Royan. Je ne pourrais dire exactement ce que fait Geneviève; mais moi, je flâne sur la Grand’Conge. J’observe quelques familles bourgeoises qui regardent la marée descendre. C’est assez amusant. Ces bons personnages examinent avec une joie béate le continuel mouvement des flots. On dirait qu’ils le surveillent. Ce qui les intéresse, dans la mer, c’est son activité perpétuelle, son incessante agitation. Ce qu’ils aiment en elle, c’est son éternel travail. Ils la contemplent, bouche entr’ouverte, yeux mi-clos, avec de petits hochements de tête qui semblent dire:

— Bien, bien, Océan! Très bien. Travaille! Donne-toi du mal. Continue! Nous te regardons…

Oui ils se plaisent au spectacle de l’effort, de la peine, ces braves gens; à la vue du labeur sans trêve. L’habitude. Ils préfèrent la mer aux montagnes. C’est pour ça.

Un domestique de l’hôtel m’arrache à mes méditations en m’apportant un télégramme. C’est Geneviève qui me prie de venir la rejoindre à Aix sans retard. Que se passe-t-il? Je prendrai le premier train…

Que se passe-t-il? J’ai le temps de me le demander pendant le voyage, qui n’en finit pas. J’arrive enfin à Aix, dans l’après-midi du lendemain, très inquiet, me figurant ceci, cela, que Geneviève est malade, par exemple. J’aime donc Geneviève? Certainement. Qu’est-ce que c’est que l’amour, alors? C’est le désir; ou quelque chose dans ce genre-là. D’ailleurs, nous nous entendons parfaitement, elle et moi. On a eu bien raison de dire que c’est la similitude des goûts, plus que la conformité des tempéraments, qui fait la félicité des unions. Nous avons le même goût, tous les deux, pour l’argent d’autrui. Voila un lien.

Je suis à vingt pas de la villa qu’habite Geneviève lorsque je vois un monsieur en franchir la grille, s’éloigner. Un homme de quarante ans, environ, grand, maigre, aux longues moustaches blondes. Une minute après, je suis dans la maison et, tout de suite, en présence de ma petite femme. J’ai eu bien tort de m’inquiéter. Elle ne s’est jamais mieux portée. Elle m’a fait venir, simplement, pour me demander conseil. Il paraît qu’un Autrichien très riche, à qui elle tient la dragée haute, lui promet des ponts d’or si elle consent à l’accompagner à Vienne.

— Tu l’as peut-être vu sortir de la maison? Il me quittait comme tu es entré. Un grand, maigre…

— Oui, je l’ai aperçu, en effet; eh! bien?

— Eh! bien, voici: j’accepterais certainement, sous bénéfice d’inventaire, si une proposition analogue ne m’était pas faite d’un autre côté. Un vieillard, très riche aussi, me propose de le suivre à Paris, où il rentre demain. Il est fort généreux, je le sais. Et, ce qu’il y a de plus drôle, c’est qu’il porte le même nom que toi. Il s’appelle Urbain Randal. Ne serait-il pas ton parent?

— Si; dis-je; c’est mon oncle.

— Ah! dit Geneviève un peu troublée… Ça ne te fait rien?

— Ça me fait plaisir. C’est une canaille. Saigne-le à blanc, ma fille. C’est lui qu’il faut suivre.

— C’était mon avis. Je retrouverai toujours l’Autrichien. Mais, quant à ton oncle, comme il est usé au dernier des points… Tu sais, il ne va pas bien au tout… La paralysie… Il a déjà eu des attaques…

— Tant pis.

— Et je crois qu’il n’en a pas pour longtemps.

— Tant mieux.

— Tu as l’air de lui en vouloir. Tu me raconteras pourquoi, pas? En attendant, je vais lui écrire de venir me prendre demain matin; et je vais aussi envoyer un mot à l’Autrichien pour l’avertir de mon départ.

— Écris-lui avec des larmes dans la voix.

— Tu penses bien, dit Geneviève en trempant sa plume dans l’encrier. Après quoi, je fais fermer ma porte jusqu’à demain; et à, nous deux, mon petit voleur chéri…:

Est-elle gentille, hein?

Le lendemain, d’un coin de la gare où je me dissimule habilement, je vois arriver la voiture qui conduit au train de Paris Geneviève et mon oncle. Ah! cette figure de vieux viveur fourbu, ce front où s’amoncellent des ombres lugubres, ce regard qui jette à la vie des interrogations désolées et ardentes! La voiture s’arrête. Il en descend, non sans aide, passe à côté de moi, soutenu, porté presque dans un wagon où Geneviève monte derrière lui. Il ne m’a pas vu, le malheureux; mais j’ai pu le dévisager; menton tremblant; joues labourées de sillons profonds, moins encore par le temps que par la noce imbécile, échine voûtée, face anxieuse invinciblement penchée vers la terre, comme dans l’horreur d’y voir la fosse creusée. Ruine d’humanité; pas belle, à peine mélancolique, bête et sale — comme toutes les ruines…

Je vais m’éloigner lorsqu’un monsieur, escorté de deux laquais, entre dans la gare, se dirige vers le train qui va partir. C’est l’Autrichien. Il suit, pareil au requin qui file le navire, attendant qu’on jette le cadavre à la mer — ou la chair fraîche qui cache l’hameçon.

 

XXVII — LE REPENTIR FAIT OUBLIER L’ERREUR

Je n’ai passé que vingt-quatre heures à Aix-les-Bains, et je suis parti pour Londres. Cette rencontre inopinée de mon oncle, si vieilli, si cassé, si près de la tombe, a remué quelque chose en moi. Je ne pourrais analyser ces sentiments; mais je me suis rappelé avec une certaine émotion l’époque où nos rapports étaient moins tendus, où nous échangions une correspondance amicale, et j’ai voulu revoir ces lettres que j’ai pieusement conservées. Je les ai lues et relues à Londres, pendant les trois jours que j’y suis resté, et je me suis même livré à un petit travail d’écriture qui m’a rappelé le temps heureux où j’apprenais à écrire et m’évertuais à imiter, mal d’abord, puis un peu mieux, puis bien, les pleins et les déliés du modèle. Après quoi, je me suis mis en route pour Paris.

Geneviève, que j’ai prévenue de mon arrivée, est venue me voir sans retard. Elle m’a appris que mon oncle est au plus bas, qu’un dénouement fatal est probable à bref délai, et qu’il l’a suppliée de ne pas l’abandonner. Elle ne le quitte donc pas une minute, pour ainsi dire; et c’est sous les yeux de cette courtisane que ce malheureux, qui est millionnaire, qui a une famille, doit mourir s’il ne veut pas crever seul, comme un chien.

— A-t-il peur de la mort? demandé-je.

— Une peur terrible. C’en est effrayant et presque dégoûtant. Heureusement, il a eu une crise hier soir et, depuis, il ne peut plus parler; il comprend encore ce qu’on lui dit. Hier matin, il a pu écrire une lettre à son homme d’affaires.

Je prends note de la date. Hier, c’était le 12. C’est ce chiffre qu’il faudra placer au bas du document que j’ai confectionné à Londres avec un si grand soin. Je recommande à Geneviève de me faire avertir dès que la fin sera proche, et elle part reprendre son rôle de soeur de charité.

— Ce n’est pas amusant, tu sais; mais je comprends bien que ma présence ne sera pas inutile à tes intérêts — à nos intérêts car, à présent, nous ne faisons plus qu’un. C’est beau, de s’entendre, tout de même; c’est comme si on était mariés… Compte sur moi et tiens-toi prêt.

Je suis toujours prêt. Et lorsque le domestique de mon oncle, ce matin, vient me chercher «de la part de son maître», c’est avec une rapidité foudroyante que je me précipite dans la rue, que je saute dans un fiacre, et que je me fais conduire rue du Bac, chez l’abbé Lamargelle. Une demi-heure après, nous montons, cet ecclésiastique et moi, l’escalier de la maison du boulevard Haussmann qu’habite mon oncle. Geneviève nous accueille dans le salon qui précède la chambre à coucher dont la porte, restée entr’ouverte, laisse passer les râles du moribond; elle nous quitte après que je lui ai recommandé de ne nous laisser déranger sous aucun prétexte. Je prends place dans un fauteuil et l’abbé en fait autant.

— Quelle est cette dame? me demande-t-il.

— C’est ma maîtresse, dis-je; de plus, mon oncle a dû s’efforcer d’en faire la sienne; et enfin, c’est la femme d’un certain Delpich…

— Ah! diable! s’écrie l’abbé. C’est Mme Delpich! Tiens! tiens!… Mais je devine: ce cambriolage qui fit tant de bruit à Bruxelles… Racontez-moi donc l’histoire.

Je raconte; et mon récit, coupé par les exclamations joyeuses de l’abbé, est scandé, aussi, par les râles de plus en plus faibles du misérable qui agonise derrière le mur.

— C’est vraiment bien curieux, dit l’abbé quand j’ai fini. Ce pauvre Delpich! Enfin… Fortuna vitrea… Sa mésaventure ne m’a causé aucun préjudice mais a dérangé certains de mes plans. Il faudra même que j’aille en Belgique d’ici quatre ou cinq jours… Vous avez dû faire une bonne affaire, ce soir-là; je ne parle pas de la femme, qui est charmante, mais… À propos d’argent, vous doutez-vous de ce que sera le testament de votre oncle?

— Tout à fait. C’est moi qui l’ai rédigé, de sa plus belle écriture.

— J’en étais sûr, dit l’abbé. Je le voyais dans votre poche, à travers l’étoffe de votre redingote. Avez-vous pensé à tout? La part à réserver à Mlle Charlotte, par exemple, si l’on vient à retrouver ses traces?

— Hélas! dis-je, on ne les retrouvera jamais, ses traces. J’ai fait faire toutes les recherches possibles, et sans résultat. Ma conviction est qu’elle est morte, voyez-vous. Mais si, par bonheur, je me trompais…

— Ne m’en dites pas davantage. Je sais bien que vous lui rendriez toute la fortune de son père; et je crois aussi que vous la garderiez, elle, n’est-ce pas? C’était une femme.

— Oui. Une vraie femme. Ah! si vous saviez ce que j’ai souffert, quand j’ai vu que je l’avais perdue! Et dire que la vieille canaille qui crève là…

— Bah! dit l’abbé, le diable est en train de lui tirer les pieds, à votre oncle. Laissez-le faire sa besogne… En somme, le papier que vous avez préparé n’a d’autre raison d’être que de supprimer tout testament antérieur et d’aplanir toute difficulté. En attendant, vous aurez à payer les frais des obsèques…

— Ils ne seront pas fort élevés. Mon oncle demande à être conduit au champ de repos dans le corbillard des pauvres.

— Bel exemple d’humilité! dit l’abbé en riant. Sa résolution sera fort commentée, n’en doutez pas, et vous épargnera quelques billets de banque. Et pour amuser la paroisse, le service sera de dernière classe, n’est-ce pas?

— La paroisse? Vous plaisantez. Un enterrement civil, s’il vous plaît.

— Ah! ah! ah! s’écrie l’abbé en se tordant de rire. Un enterrement civil! C’est délicieux! J’avoue que je n’aurais pas pensé à cela. Quelle trouvaille! Mais, continue-t-il en étendant le bras vers la porte de la chambre, on n’entend plus rien, là-bas. Non, plus rien. Si vous alliez voir?

J’y vais. Dans le grand lit placé en travers de la pièce une forme rigide est étendue; la tête; qui creuse profondément l’oreiller, est émaciée, couleur de cire; et les narines sont pincées; et la bouche sans souffle entr’ouverte et les yeux retournés dans leurs orbites. Je relève le drap; rien ne bat plus à la place du coeur; la main est froide comme celle d’un… J’appelle l’abbé.

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