Le voleur
Les trois policemen préposés à la garde…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
— Oui, dis-je. Et c’est un voleur.
— Ah! répond Mme Voisin fort tranquillement; je n’aurais pas cru. Il a plutôt l’allure inquiète des honnêtes gens. Un voleur à l’américaine, peut-être? Il y a tant de genres de vol!… Dites donc, c’est cette dame qu’il a amenée ici, Mlle de Vaucouleurs, qui va regretter son départ! Si vous saviez l’argent qu’elle lui faisait dépenser! Elle doit être désolée…
— Je la consolerai ce soir.
— Vous faites bien de m’avertir, dit Mme Voisin sans s’émouvoir; je vais vous faire changer de chambre et vous en donner une dont la porte ouvre dans le salon de Mlle de Vaucouleurs; ce sera plus commode pour vous deux. Je l’aime beaucoup, cette petite dame; elle est charmante; et puis, je serais bien contente qu’on fût complaisant pour Broussaille, quand elle voyage… Un petit verre de chartreuse? De la verte, n’est-ce pas?… Je crois, Monsieur, que rien ne peut vous rendre philosophe comme de tenir un hôtel. On entend tout, on voit tout, on apprend tout. On arrive à ne plus faire aucune distinction entre les choses les plus opposées, et l’on devient indifférent au bien comme au mal, au mensonge comme à la vérité, à la vertu comme au vice. Si cette maison pouvait parler! Combien de gens honnêtes qui s’y sont conduits en forbans, combien de filous qui ont été des modèles de droiture! Que de cocottes qui s’y sont comportées en femmes d’honneur, et que de femmes mariées qui ont mis leur vénalité aux enchères! Et que de filous qui ont été des coquins, que d’honnêtes gens qui sont restés intègres, que de cocottes qui furent des courtisanes et que d’épouses qui restèrent pures! C’est encore plus étonnant… Décidément, le monde est semblable aux braises du foyer: on y voit tout ce qu’on rêve. Et le mieux est de rêver le moins possible, car on finit par croire à ses rêves, et ils n’en valent jamais la peine. La vie, voyez-vous, c’est comme une baraque de la foire, devant laquelle se trémoussent des parades burlesques, tandis qu’on joue des drames sanglants à l’intérieur. À quoi bon entrer, pour assister aux souffrances de l’orpheline et souhaiter la mort du traître, quand vous pouvez vous distraire gratis aux bagatelles de la porte? La tragédie, c’est pour les cerveaux faibles… Bon… voilà que je fais des phrases… Un petit verre de chartreuse?
Non. Mme Voisin s’échauffe un peu, et je préfère lui laisser le temps de se calmer. Je déclare que je désire faire un tour au parc; et M. Voisin, que je rencontre dans le vestibule, me souhaite beaucoup de plaisir.
Du plaisir!… Dame! Pourquoi pas?… C’est plein de bon sens, ce que vient de me dire cette brave femme. C’est plein de bon sens… Les braises du foyer et la sottise des rêves, la parade de la foire et la tragédie pour les cerveaux mal trempés… Très vrai! Très vrai!… Je crois que si je rencontrais mon oncle, dans cette allée où je me promène, je ne lui donnerais guère que deux ou trois coups de pied quelque part. Non, je n’irais pas plus loin…
Bien mesquin, ce parc, avec ses pelouses galeuses, ses allées au gravier déplaisant, ses arbres sans majesté. Le Casino là-bas, tout au bout; le Kiosque à musique, à côté, où grince un discordant orchestre cerclé de plusieurs rangées d’honnêtes femmes qui semblent empalées sur leurs chaises, tandis que des bataillons de cocottes multicolores tournent derrière leur dos, dans le sentier circulaire, talonnées par les hommes, avec des airs de génisses qui regardent passer des trains…
C’est pas tout ça. Je ne suis pas venu dans ce parc pour faire des descriptions vives — des hypotyposes, s’il vous plaît — mais pour réfléchir. Réfléchissons… Je réfléchis; et je ne sais pas jusqu’où iraient mes réflexions si je ne me trouvais, tout d’un coup, devant l’abbé Lamargelle. Rencontre bizarre, inattendue, presque providentielle! Sera-ce la dernière? Peut-être que non. Mais n’anticipons pas…
L’étonnement et la joie que nous éprouvons l’un et l’autre étant exprimés d’une façon suffisante, nous nous installons paisiblement à l’ombre, pour causer de nos petites affaires. Nous voyez-vous bien, tous les deux? Nous sommes là, à gauche de l’allée centrale, assis sur des chaises de fer, au pied d’un gros arbre. C’est moi qui porte ce costume de voyage dont l’élégance et la coupe anglaise indiquent une honnête aisance et des goûts cosmopolites, et qui suis coiffé de ce léger chapeau de feutre, signe incontestable de tendances artistiques et d’exquise insouciance. Je parais avoir vingt-cinq ans, pas plus; je suis rose, blond, vigoureux, gentil à croquer… Oui, je sais: j’ai l’air de me nommer Gaston; mais c’est moi tout de même. Tenez, je suis justement occupé à chasser les cailloux avec ma canne, dans des directions diverses, tout en parlant à l’abbé. Quant à l’abbé, vous l’apercevez aussi, j’espère; et maintenant que vous l’avez vu, vous n’oublierez jamais sa physionomie. Il est donc bien inutile que je vous fasse son portrait. Tous avez été frappés, j’en suis sûre, par l’expression d’énergie froide empreinte sur son masque bronzé, dans ses profonds yeux noirs, dans ses longs doigts nerveux, sans cesse en mouvement, dont les ongles s’enfoncent dans le bréviaire qu’il tient à la main. Remarquez comme ses narines palpitent, pendant qu’il m’écoute; on dirait qu’il aspire mes paroles avec son grand nez… Et maintenant, franchement, dites-moi si l’on nous prendrait pour des voleurs. Non, n’est-ce pas? Je donne l’impression d’un bon jeune homme, un peu trop gâté par sa famille et coupable de fredaines assez vénielles, qui vient de demander à son ancien précepteur de l’ouïr en confession; l’abbé, lui, fait l’effet d’un prêtre autoritaire à la surface, mais libéral au fond, d’un bourru bienfaisant. Et pourtant!… Dieu sait ce que diraient nos consciences, si elles pouvaient parler!
Mais elles auraient tort d’essayer. Leurs voix se perdraient dans le fracas occasionné par l’infernal orchestre, là-bas, qui termine avec rage une effroyable symphonie à la gloire de la Discorde. Il m’avait semblé tout d’abord que le tambour, gravement insulté par un couac de la clarinette, appelait à son aide le cornet à piston; mais je m’aperçois maintenant que c’est le tambour lui-même qui avait tort et que la flûte, le violon, le trombone, la contrebasse et le cor anglais, après de vains efforts pour rétablir l’harmonie, prennent le parti d’étouffer, sous l’explosion combinée de leurs colères individuelles, les protestations des antagonistes.
— Un peuple qui admet qu’on lui joue de pareille musique est tombé bien bas, dit l’abbé du ton peu convaincu d’une personne qui parle pour parler, tout en songeant à autre chose qu’à ses paroles… Quant à ce que vous venez de m’apprendre, ajoute-t-il, je ne puis vous dire qu’une chose: c’est qu’il est fort heureux que les circonstances vous aient servi comme elles l’ont fait. Comprenez-moi bien: vous auriez trouvé, votre oncle ce matin, et vous l’auriez tué comme un chien, que j’aurais approuvé votre acte, tout en le regrettant, pour vous. Mais puisque le sort a voulu qu’il quittât Vichy juste au moment où vous y arriviez, je pense que ce serait de la folie pure que de vous mettre à sa recherche. Oh! je conçois la vengeance, certes! Elle est à la base de tous les grands sentiments, sans excepter l’amour. Mais je n’admets son exercice que sous l’impulsion d’une colère qui frappe de cécité morale; ou bien, de sang-froid, lorsqu’on est assuré de l’impunité. Ce n’est pas un raisonnement de lâche que je vous tiens là; c’est un raisonnement d’homme. Du moment que vous avez cessé d’être aveuglé par la passion, l’idée abstraite du meurtre pour le meurtre vous abandonne et vous avez devant vous, au lieu d’une entité vague, un être dont vous êtes obligé de juger la vilenie, dont vous savez, la bassesse; et vous êtes forcé de vous rendre compte que la vie de cet être-là ne vaut point la vôtre. Si vous vous obstinez dans votre dessein de représailles à tout prix, c’est une espèce de fausse honte vis-à-vis de vous-même, un entêtement fanatique, seuls, qui vous poussent. Vous vous êtes juré à vous-même de commettre une certaine action, et vous voulez vous tenir parole. Eh! bien, je crois qu’il ne faut se laisser lier par rien, surtout par les serments qu’on se fait à soi-même. Ils coûtent toujours trop cher… Vous me direz qu’il y a une grande faiblesse à reculer devant les conséquences d’un acte qu’on désire accomplir. C’est vrai. Mais, au moins lorsque ces conséquences doivent causer plus de peine que l’acte ne doit produire de joie, je trouve cette faiblesse-là très humaine, très intelligente et même très courageuse. Elle procède de la conscience nette des choses et de la répudiation de l’idéal menteur. Les stoïciens prétendaient que la souffrance n’est point un mal. Les stoïciens étaient de grotesques imbéciles. La souffrance est toujours un mal. Ne pas reculer devant la douleur, soit — et encore! — Mais la rechercher, c’est être fou, si elle ne vous donne pas, pour le moins, son équivalent de plaisir. Ne disaient-ils pas aussi, ces stoïciens, que la force ne peut rien contre le droit? La force ne peut rien contre le droit, sinon l’écraser, — sans trêve. — Le droit! Qu’est-il, sans la force? Et qu’est-il, sinon la force — la vraie force? — Vieilleries, tout ça; bêtises… Voyez-vous, l’âge est passé où l’on croyait des témoins «qui se font égorger.» Des témoins qui veulent vivre, ça vaut mieux. Ils finiront peut-être par apprendre aux autres à vouloir vivre, aussi. Et ça suffira… Vengez-vous pendant que la fureur vous barre le cerveau; ou bien, cherchez l’ombre; ou bien — attendez. — Votre oncle est un scélérat, oui. Il y a longtemps que je lui ai donné mon opinion sur lui; mais… Je l’ai aperçu ces jours-ci, continue l’abbé en portant un doigt à son front. Paralysie générale ou suicide, avant peu. Attendez… Pour le moment, ne pensez plus à tout cela, et n’en parlons plus… Avez-vous l’intention de rester ici quelque temps?
— Je ne sais pas; c’est possible.
— Moi, je suis arrivé il y a une quinzaine de jours, dit l’abbé en saluant coup sur coup trois ou quatre des nombreux ecclésiastiques qui se promènent dans le parc. Je n’ai pas perdu mon temps. Mais il n’y a plus grand chose à faire et je commence à m’ennuyer. Où êtes-vous descendu?
— À l’hôtel Jeanne d’Arc.
— Excellente idée que vous avez eue là. Vous me fournissez un prétexte plausible pour y transporter mes pénates. Jusqu’ici je logeais à Saint-Vincent de Paul, avec la majorité de ces hommes noirs. Question d’affaires, vous comprenez.
— Quelles affaires?
— Le jeu. Depuis quinze jours, je tiens les cartes quinze heures sur vingt-quatre, en moyenne. Et je vous assure que ce n’est pas une petite occupation, et qu’il fout ouvrir l’oeil, avec ces messieurs.
— Ils trichent?
— Comme le roi de Grèce. Je suis d’une adresse à rendre des points à Robert-Houdin et mon doigté est simplement merveilleux; eh! bien, mon cher, c’est avec la plus grande difficulté que j’arrive à gagner. J’y parviens, cependant; et j’ai fait une assez belle récolte. Au bout de la première semaine on envoyait déjà des télégrammes suppliants aux bonnes dévotes et aux chères pénitentes qui ne se faisaient point prier pour mettre leurs offrandes à la poste. Mais, à présent, elles n’expédient plus que des pots de confitures;
— Vous me donnez là, dis-je, une singulière idée des moeurs du clergé.
— Je vous en donnerais bien d’autres!… Il est difficile, en général, d’imaginer des drôles plus fangeux que ces hommes d’église. Ils sont les dignes pasteurs des âmes contemporaines. Leurs moeurs! Comment voulez-vous qu’ils en aient? La morale pétrifiée dont ils sont les gardiens et les docteurs ne saurait faire d’eux que des saints ou des fripons. La moralité peut seulement exister avec la liberté; elle doit sortir de cette liberté, et s’y greffer, non pas immuable, mais variable, en concordance avec l’état général de culture de l’humanité. Il y a des saints, dans le clergé; très peu, mais il y en a. Ce sont des monstres, à mon avis. Quant au reste…
— Je serais bien aise de savoir quels sont les sentiments de vos confrères à votre égard?
— Ils me haïssent; ils ne me connaissent pas, mais ils me devinent; ils me sentent, pour mieux dire. Pas un de ceux dont j’ai vidé l’escarcelle, ces jours derniers, qui n’ait rêvé de représailles atroces. Mais ils n’osent pas agir; ils dévorent leur jalousie et leur rage. Se plaindre! À qui? À l’archevêque? L’archevêque me doit son siège; et c’est moi qui lui ai rédigé, il y a trois mois, ce fameux mandement qui va lui valoir le chapeau de cardinal. Ah! ils savent que j’ai l’oreille de monseigneur! Du reste, ils peuvent aller à Rome, si le coeur leur en dit.
— Vous êtes bien mystérieux, l’abbé.
— Je le serais moins si mes révélations pouvaient vous être utiles; mais à quoi vous serviraient-elles? Si pourtant vous êtes curieux de détails biographiques, venez déjeuner, avec moi demain matin à l’hôtel Saint-Vincent de Paul. Je vous présenterai, de vous à moi, quelques types assez intéressants. C’est entendu? Le menu ne vous effrayera pas: consommé au rosaire, soles à l’immaculée, tournedos à la vierge, timbale de nouilles saint Joseph, crème terre-sainte et Château-Céleste… Je déménagerai après le café. Réflexion faite, je passerai encore une semaine à Vichy. Après quoi, mon retour à Paris s’impose.
— Une bonne oeuvre?
— Justement. Je m’occupe de la fondation d’un asile pour les filles-mères aux abois. Entreprise patriotique autant que charitable, car vous savez que la France se dépeuple effroyablement et que la seule population qui augmente sans cesse en ce beau pays, c’est celle des prisons. Mes circulaires et mes démarches ont produit le meilleur effet, et l’établissement ouvrira ses portes avant peu, j’espère. La directrice sera Mme°Boileau. Vous connaissez, je crois?
— Mme Boileau? Non; pas du tout.
— Mme Ida Boileau, rue Saint-Honoré?
— Quoi! Comment!…
— Mon Dieu! ricane l’abbé, ne faites donc pas l’enfant. Les choses les plus simples vous plongent dans la stupéfaction.
— Vous exagérez. J’ai appris à ne plus guère m’étonner. Ma surprise vient plutôt de vous voir en relations avec…
— Votre entourage?… C’est le hasard qui le veut, apparemment. Tenez, regardez là-bas, dans cette allée, ces deux messieurs et cette dame… Vous les connaissez certainement.
— En effet, dis-je après avoir tourné la tête dans la direction que m’indique l’abbé. Le personnage qui se trouve à droite se nomme Mouratet; c’est un de mes amis, et la dame est sa femme; quant au troisième promeneur, je ne me rappelle pas…
— C’est M. Armand de Bois-Créault, dit l’abbé; il est l’amant de Mme Mouratet et le mari d’une femme charmante qui fut obligée de se séparer de lui.
— La connaissez-vous? demandé-je anxieusement, car j’ai cessé de correspondre avec Hélène depuis plusieurs mois et je ne sais rien d’elle.
— Pas personnellement, répond l’abbé. Elle habite la Belgique et je n’ai jamais eu l’honneur de la voir, bien que j’aille souvent à Bruxelles. Mais j’en ai entendu parler par un banquier belge, un trafiqueur, si vous voulez, qui se nomme Delpich et avec lequel elle fait des affaires. Elle est fort intelligente et très ambitieuse, paraît-il… Au fait, autant vous l’avouer; je connais toute son histoire et je n’ignore pas, non plus, celle de la famille de Bois-Créault.
— Elle est édifiante.
— Mme de Bois-Créault aimait son fils, dit l’abbé en secouant la tête; il est en train de la ruiner et elle l’aime encore. Elle l’aime à mourir pour lui ou à tuer pour lui… Écoutez: nous sommes tous malades, aujourd’hui; et quelles que soient les formes qu’affecte cette maladie, la cause en est toujours identique. Nous sommes condamnés par une morale surannée à passer de l’état naturel, directement, à l’état d’imbécillité passive, fonctionnante, et d’humiliation abjecte. Les sentiments instinctifs, naïfs, larges et braves, sont enchaînés par les interdictions légales et les anathèmes religieux. Et ces instincts, refoulés, impuissants à se faire jour normalement, mais qui ne veulent pas mourir dans l’in-pace où les claquemure la bêtise, reparaissent, défigurés jusqu’au crime ou déformés jusqu’à l’enfantillage. On parle de l’infamie actuelle; elle est forcée, cette infamie; forcée, douloureuse, immense — immense comme la sottise dont elle émane. — D’ailleurs, la folie augmente partout dans des proportions énormes… Vous me direz que le cas de Mme de Bois-Créault est un cas exceptionnel. Je vous répondrai que beaucoup de mères font plus encore, pour leurs fils, que Mme de Bois-Créault. Combien de femmes, surtout dans les campagnes, qui tuent lentement leurs maris afin de faire exempter leurs fils du service militaire! Que de crimes ignorés a produits ce militarisme à outrance! La confession nous apprend… Mais vous me comprenez, vous; et pour ceux qui ne me comprendraient pas, je parlerai, un jour, plus clairement. Je voudrais pourtant dire ceci: quand un accident déplorable met en deuil toute une ville, si un prêtre se permet de déclarer en chaire que la catastrophe est un châtiment du ciel, on ne trouve pas d’invectives assez amères pour l’en accabler. On ne se demande même pas s’il connaissait la vie réelle des victimes, si la confession ne lui avait point révélé ce qu’ignore la foule, et s’il n’avait pas le droit, le droit absolu, de parler de vengeance divine. Remarquez que je n’emploie les mots: châtiment du ciel et vengeance divine que comme une figure…
L’abbé s’interrompt. À vingt pas, sous les arbres, s’avance une jeune femme blonde, très jolie, vêtue de noir. Je ne sais pourquoi, elle me rappelle Broussaille, une Broussaille pleine de dignité. Elle va passer devant nous. L’abbé se lève et salue d’un grand coup de chapeau, fort éloquent. La jeune femme répond d’une inclinaison gracieuse.
— Cette dame est réellement très bien, dis-je.
— Oui, certainement. C’est Mlle Eulalie Voisin, la fille…
— Oh! je sais; mais je n’avais pas l’honneur de la connaître.
— Elle va à la Grande Grille, dit l’abbé comme la soeur de Roger-la-Honte disparaît, au bout du parc, entre le kiosque à musique et le Casino, j’ai fort envie d’y aller aussi; j’ai deux mots…
— Vous lui faites la cour, je parie?
— Je ne vous le dirai pas, répond l’abbé en se levant. D’abord, j’ose à peine me l’avouer à moi-même; puis, les sentiments de l’amour, comme ceux de la religion, perdent leur sincérité dès qu’ils sont exprimés. Au revoir; à demain matin.
Il s’éloigne — juste au moment où s’approchent Mouratet et les deux adultères qui l’accompagnent. — L’adultère femelle pousse un grand cri en m’apercevant, se précipite au-devant de moi, m’accable d’exclamations et d’interrogations; et ce n’est qu’au bout de trois minutes au moins que Mouratet parvient à me serrer la main et à me présenter à l’adultère mâle. Un bellâtre, insignifiant, prétentieux et insipide; un homme dont les moustaches sont partout et le reste nulle part.
Nous avons été dîner à la Restauration. Dîner médiocre, mais fort gai. Mouratet est la belle humeur en personne; il est satisfait de tout, trouve l’univers admirable et ses habitants délicieux. La vie n’a que des sourires pour lui. Il n’est pas encore député, c’est vrai; mais simplement en raison de la difficulté qu’éprouve le gouvernement à dénicher l’oiseau rare capable de prendre sa place à là Direction des Douzièmes Provisoires, les Douzièmes Provisoires demandent à être habilement dirigés; c’est incontestable. Donc, Mouratet a consenti, par pur patriotisme, à conserver sa situation, quelque temps encore; jusqu’au printemps prochain. À cette époque, il posera sa candidature dans la Bièvre. Candidature progressiste qui sera soutenue comme il convient par les pouvoirs établis.
— Mon élection est assurée d’avance, dit-il. Et après… Il ne faudra pas t’étonner de voir, d’ici un an ou deux, le portefeuille des Finances sous mon bras.
Je ne m’en étonnerai pas. Oh! pas du tout. Armand de Bois-Créault aussi affirme que le fait ne le surprendra point; Mouratet, dit-il, est capable de tout.
C’est fort possible. Il est même capable, je crois, d’être parfaitement au courant de la conduite de sa femme et d’avoir jugé plus intelligent de ne rien dire. J’en mettrais ma main au feu, qu’il sait tout, et qu’il a pris le parti de fermer les yeux. Comment serait-il admissible, sans cela, qu’il fût seul à ne pas voir ce qui est évident pour tout le monde? Il est vrai qu’il y a des grâces d’état; mais… Je demanderai des explications à Renée, si l’occasion s’en présente.
Elle se présente immédiatement. Armand de Bois-Créault nous propose, à Mouratet et à moi, une partie de billard. Mouratet accepte, mais je refuse. Je ne joue jamais au billard; c’est un jeu trop 1830 pour moi. Renée m’approuve et me prie de la mener faire un tour de parc; ces messieurs viendront nous retrouver quand la chance se sera déclarée définitivement en faveur de l’un d’eux.
— Eh! bien, dis-je à Renée une fois que nous avons traversé la sextuple rangée de cocottes attablées devant l’établissement et qui se sont mises à chuchoter à notre passage, eh! bien, je suis heureux de pouvoir vous féliciter de votre aplomb.
— Les compliments sont toujours bons à prendre, répond-elle; mais mon aplomb n’a rien de particulier. Ne pas se cacher, c’est le meilleur moyen de ne pas éveiller les soupçons de son mari. Toutes les femmes qui ont un peu d’expérience en savent autant que moi là-dessus.
— Voulez-vous me faire croire que Mouratet ne se doute de rien?
— Lui? De rien du tout. Absolument de rien, je vous assure. Vous vous apercevez de ce qui se passe, tout le monde s’en aperçoit, et lui seul continue à ne rien voir.
— Mais s’il ne continuait pas?
— C’est impossible, répond Renée avec la plus grande assurance. Lorsqu’un homme a confiance dans une femme, ça va loin. Et il a une confiance en moi! Tenez, le mois dernier, à Paris, il a reçu deux ou trois lettres anonymes; il me les a montrées en riant et les a déchirées en haussant les épaules… Qui avait écrit ces lettres, je l’ignore.
— Un soupirant évincé.
— Évincé! Vous voulez rire.
— Mécontent, alors.
— Vous voulez me faire pleurer.
— Une femme jalouse.
— Oh! s’écrie Renée, comment aurait-elle pu savoir? D’ailleurs, je n’ai pas connu plus de trois hommes mariés depuis le commencement de l’année. Voyons, ajoute-t-elle en comptant sur ses doigts; un, deux, trois… quatre… cinq. Non, pas plus de cinq. Ainsi… Armand non compris, bien entendu.
— Il est marié, pourtant.
— Si peu! Séparé de sa femme au bout d’un mois de mariage. Elle est encore demoiselle, vous savez. D’une pudibonderie à décourager un satyre. Elle a mieux aimé abandonner son mari que de lui accorder la clef des générations, comme disait… Molière. Comprenez-vous des choses pareilles? Une vestale fin de siècle! J’ai bien ri quand Armand m’a raconté ça.
— Il y a. de quoi. Il vous fait rire beaucoup, Armand?
— Très peu. À dire vrai, il me met la mort dans l’âme. Il est si bête! Encore plus que mon mari. Seulement, qu’est-ce que vous voulez? — elle allonge son pouce sur son index — ça, ça, toujours ça. Ah! l’argent!… Il faudra que je vous fasse faire des affaires, cet hiver, pour me remonter une bonne fois. Figurez-vous que je n’ai plus un sou. Armand va recevoir une forte somme de sa mère, dans trois jours; elle vend deux ou trois fermes qu’ils ont en Normandie; mais, d’ici là, je suis à sec. Et il faut toujours une chose ou une autre. J’ai le même chapeau sur la tête depuis le commencement de la semaine; les horizontales se moquent de moi. C’est tout naturel; vous ne pouvez pas inspirer le respect si vous portez huit jours le même chapeau… Avez-vous deux ou trois cents francs sur vous?
— Cinq cents seulement, dis-je en consultant mon portefeuille. Voici.
— Bon, dit-elle en glissant le billet de banque dans son corsage; je vous rendrai ça mardi. Ou, plutôt… donnez-moi votre adresse. J’irai vous dire merci demain matin.
— Je ne peux pas vous donner mon adresse, dis-je en riant. Je demeure chez une personne qui m’a offert l’hospitalité…
— Écossaise. Oui; j’aperçois la jupe. Que vous êtes méchant! On dirait que vous vous plaisez à me faire jouer le rôle de Mme Putiphar… Tant pis pour vous! Je ne vous rendrai pas votre billet, et vous serez le premier qui n’en aura pas eu pour son argent.
— Il faut un commencement à tout. Dites-moi, petite Renée, elle vous amuse, l’existence que vous menez?
— Énormément! je suis faite pour ça, voyez-vous. C’est tellement drôle, de raconter des blagues d’un bout de l’année à l’autre, de n’être jamais ce qu’on parait, et de se moquer de tout le monde sans avoir l’air de rien! C’est comme si l’on ne sortait pas du théâtre. On se regarde jouer sa comédie, vous savez, et c’est délicieusement énervant. Des tas de sensations, mon cher! Je vous expliquerai ça quand vous voudrez; mais je vous préviens que je ne suis éloquente qu’en chemise. C’est ma robe de professeur. Il faudra vous décider, si vous voulez vous instruire. Vous déciderez-vous?
— Sans aucun doute.
— Vous aurez raison. En attendant, soyez convaincu que j’éprouve une joie intense à les tromper tous, mon mari avec Armand, Armand avec d’autres — j’ai deux rendez-vous pour demain; comment faire? — et à leur tirer des carottes — passez-moi le mot — des carottes à la Vichy.
Mais elle aperçoit son mari et Armand de Bois-Créault qui se dirigent de notre côté, et change subitement de sujet de conversation. Ils nous rejoignent. C’est Mouratet qui a gagné la partie de billard; le proverbe a encore une fois raison.
— Je reprochais vivement à M. Randal de n’être, pas venu à Paris l’hiver dernier, dit Renée. Il m’a promis d’y faire un long séjour au commencement de l’année prochaine. Maintenant, il faut qu’il répète sa promesse devant témoins.
Je promets; et, comme il est dix heures et demie, je déclare que je suis obligé de me retirer. Je ne veux pas manquer de parole à Marguerite de Vaucouleurs.
XXIII — BARBE-BLEUE ET LE DOMINO NOIR
L’hiver venu, j’ai tenu la solennelle promesse que j’avais faite aux époux Mouratet, à Vichy. J’ai quitté Londres pour Paris avec l’intention de passer quelque temps dans cette capitale du monde civilisé. Ce n’est pas que je sois fou de Paris; non; j’y suis né et j’aimerais autant mourir ailleurs. Je n’ai aucun engouement de provincial pour cette ville si vantée et dont le seul monument vraiment beau se trouve à Versailles. Mais le séjour de Londres m’était devenu insupportable, vers la fin de décembre. La saison d’automne avait été morne et, à part deux ou trois expéditions peu fructueuses, je l’avais passée les bras croisés. L’inaction n’est pas mon fait. Elle me pèse. Elle me semblait plus lourde encore avec la hantise de souvenirs qui venaient croasser comme des corbeaux sinistres, à cet anniversaire d’événements dont je voudrais avoir perdu la mémoire.
En vérité, je commence à boire pour oublier, moi qui, jusqu’à présent, n’ai jamais bu que pour boire. Je glisse insensiblement sur la pente de l’inconduite. J’en suis tout étonné moi-même, car je n’aurais certainement pas cru… Mais sait-on ce que l’avenir nous réserve?
Qui aurait pu prévoir, par exemple, que Mouratet deviendrait jaloux? Personne. Eh! bien, Mouratet est jaloux, férocement, comme un tigre. Renée, que j’ai été voir à plusieurs reprises, m’avait déjà averti du fait, mais j’avais refusé d’ajouter foi à ses assertions, tellement elles me paraissaient invraisemblables. Elle avait eu beau me dire que son mari la faisait surveiller, rentrait à des heures auxquelles on ne l’attendait pas, venait troubler de son apparition intempestive ses plus innocents five o’clock, et exigeait qu’elle lui rendit compte de son moindre mouvement, j’étais resté sceptique. Mouratet jaloux, c’est trop drôle.
Pourtant, rien n’est plus vrai. Mouratet lui-même me l’a avoué la semaine dernière, un matin où je l’avais rencontré par hasard et l’avais emmené déjeuner avec moi. «Tu ne sais pas ce que c’est que la jalousie, m’a-t-il dit d’une voix à fendre l’âme. C’est un tourment indicible et je l’endure depuis deux mois. — Deux mois! me suis-je écrié. Veux-tu me dire qu’il y a deux mois que tu doutes de la vertu de ta femme? — Hélas! oui. Je n’ai pas de preuves, il est vrai… — Eh! bien, mon ami, si tu n’as pas de preuves à l’heure qu’il est, tu as complètement tort de te mettre martel en tête. Une femme coupable ne demande pas trois semaines pour se trahir; l’impunité accroît son audace et… — C’est ce que je me dis tous les jours; mais… — Ta, ta, ta; tu as toujours été défiant. Au collège même, je me rappelle… — Tu crois? a demandé Mouratet avec un éclair de joie dans les yeux. — Comment, si je crois! Tu es la défiance même! Tu ne t’en aperçois pas, et je ne te l’aurais jamais dit si les circonstances ne m’avaient pas forcé à ouvrir la bouche; mais vraiment… — Tu pourrais bien avoir raison. Quand j’y réfléchis, en effet… Pourtant, j’ai reçu tant de lettres flétrissant la conduite de Renée… — Des lettres écrites par des femmes jalouses de sa beauté. — Peut-être. Malgré tout, il y a une chose que je ne m’explique pas. Ses dépenses de toilette sont exagérées, certainement; et je me demande d’où vient l’argent… — Ah! c’est l’éternelle question! D’où vient l’argent! Mais, des économies que sait faire ta femme, mon cher. Elle économise, ta femme. Elle met de côté cent sous par ici et vingt francs par là. Les petits ruisseaux font les grandes rivières; et lorsqu’elle a besoin d’une certaine somme pour sa modiste ou sa couturière, elle n’a pas à te la demander. Voilà. Moi, je trouve beaucoup de tact et de délicatesse dans cette façon d’agir; elle épargne ces discussions d’intérêt toujours si malvenues dans un ménage; elle épargne… Enfin, veux-tu mon avis? Ta femme est une femme supérieure à tous les points de vue et tu as le plus grand tort de douter d’elle… — Ah! a soupiré Mouratet, je suis dans une position si délicate, vois-tu! Je serai député avant deux mois, songes-y. Cela impose des devoirs, de grands devoirs. Un représentant du peuple est là pour donner l’exemple. Il faut que sa maison soit de verre, la femme de César ne doit pas être soupçonnée. — Naturellement, ai-je repris en faisant des efforts désespérés pour étouffer mon rire. Mais encore faut-il que les soupçons soient basés sur quelque chose. N’as-tu pas que des présomptions? Te méfies-tu de quelqu’un? — Oui et non. J’avais pensé tout d’abord qu’Armand… Il était sans cesse à la maison; on l’avait vu avec Renée… Mais je lui ai fait comprendre que ses assiduités étaient poussées trop loin et il est devenu la correction en personne. Depuis deux mois, il n’a vu Renée que devant moi, j’en suis sûr; quant à elle, elle ne sort presque plus… — Eh! bien, eh! bien, tu vois!… Des apparences! Avais-je raison de te parler de ton caractère ombrageux? Hein? Tu n’es pas brouillé avec Armand de Bois-Créault, au moins? — Pas du tout. Nous sommes les meilleurs amis du monde. Il est même entendu que nous irons ensemble, la semaine prochaine, au bal de l’Opéra. Tu y viendras aussi, j’espère? Tu sais, nous nous travestissons tous de pied en cap. Que veux-tu? Ce sont des choses que je n’aime pas beaucoup, mais elles me seront bientôt interdites; car, lorsqu’on porte l’écharpe de député… Oui. Armand sera en seigneur Louis XIII, Renée en pierrette… elle a refusé de se faire faire un costume plus dispendieux… — Ah! me suis-je écrié, tu devrais être honteux! C’est un reproche muet qu’elle t’adresse là, mais il est éloquent. — C’est vrai, a répondu Mouratet, la larme à l’oeil; et j’ai commis une autre sottise… Figure-toi… Non, c’est trop bête! Figure-toi que, moi, je serai déguisé en Barbe-Bleue.» Cette fois, j’ai ri sans me gêner, et de bon coeur. Mouratet en Barbe-Bleue? Oh! c’est à se rouler… «Je vois bien que c’est ridicule, a-t-il continué d’une voix piteuse; mais le costume est commandé, en cours d’exécution… Alors, c’est entendu. Nous comptons sur toi; viens nous prendre mardi soir.» Et il m’a quitté, l’air joyeux et penaud en même temps, joyeux des excellentes consolations que je lui ai données, penaud de m’avoir fait la confidence de sa jalousie sans motifs. Ah! triste et stupide idiot…
— Monsieur et Madame ne sont pas encore prêts, me dit le domestique qui m’introduit, le mardi, vers onze heures du soir, dans le salon du boulevard Malesherbes.
C’est bon. Je prends un journal sur une table; mais j’ai à peine eu le temps de le déplier qu’une porte s’entr’ouvre, s’ouvre tout à fait, et que Renée, en costume de pierrette moins le chapeau blanc, s’élance vers moi.
— Vite! Vite! dit-elle, écoutez-moi. Voulez-vous me rendre deux grands services?
— Cent, mille, tant que vous voudrez.
— Merci. Eh! bien, d’abord, il faut vous arranger, ce soir, à éloigner de moi mon mari pendant une demi-heure. Vous voyez ça? Qu’il n’ait pas envie d’aller regarder où je suis. Je vais vous le dire où je serai. Je serai dans une loge — vous savez? au fond — avec Armand. Oui, depuis deux mois, c’est à peine s’il a pu me dire qu’il m’aime plus de cinq ou six fois; et ce soir, c’est sérieux, il a un joli cadeau à me faire. Il a été fort gêné, ces temps-ci, mais sa mère vient d’hypothéquer son hôtel… Je vous raconte tout ça afin de vous faire voir comme c’est grave. Voilà. Il faut que vous écartiez mon mari pendant une demi-heure. Pourrez-vous?
— Certainement. Comptez sur moi. Mais ça, c’est le premier service. Et le second?
— Le second… Il faut que vous m’enleviez demain.
— Hein?
— Oui. L’existence que je mène n’est pas tenable. Si vous croyez que je n’en ai pas assez, d’une vie pareille! Questionnée, tourmentée, espionnée, pas une minute de liberté! Et tout ça, je vous demande pourquoi! Parce que Monsieur a reçu des lettres anonymes. On n’en envoie qu’aux imbéciles, des lettres anonymes! Je le lui dirai ce soir, pour sûr… Alors, vous voulez bien?
— Mais, dis-je en me laissant tomber sur une chaise, je ne sais vraiment pas. En principe, l’enlèvement me sourit assez; mais je dois avouer qu’en pratique…
En pratique, non, il ne me sourit pas du tout. Ce ne sont pas les scrupules qui me gênent, bien entendu. Les scrupules et moi, ça fait deux. Mais, si légère qu’elle soit, cette petite femme, elle pèsera d’un rude poids sur mes épaules. Qu’en ferai-je, mon Dieu! D’autant plus qu’avec une écervelée pareille, on est à la merci d’une étourderie; et il faut le jouer serré, le jeu que je joue… Renée me regarde d’un air consterné.
— Vous ne voulez pas? Ce n’est pourtant pas bien difficile, ce que je vous demande. Arracher une femme au foyer conjugal, en voilà une belle affaire! Ça se fait tous les jours et cent fois par jour, rien qu’à Paris. Vrai, je n’aurais pas cru…
Elle saute sur mes genoux, me passe un bras autour du cou.
— Voyons, gros bête! Puisque je vous dis que ça ne peut pas durer comme ça et qu’il faut que je m’en aille demain car j’aurai de l’argent ce soir. Si je pouvais partir toute seule… Mais je ne connais rien aux trains, aux bateaux, à tout ça… Je me perdrais. Et puis… Ah! mais, j’y suis, à présent! Ce n’est pas du tout un collage que je vous propose, vous savez. C’est ça que vous craigniez, pas? N’ayez pas peur. J’en ai assez, des liens sacrés, et profanes, et de tous les liens. Non. Vous ferez de moi tout ce que vous voudrez; vous me garderez un jour, ou un mois, ou pas du tout, comme il vous plaira. Une fois que vous m’aurez sortie d’ici, je saurai bien me tirer d’affaires.
Pas très sûr. Ce n’est point un métier commode, le métier d’aventurière. Mais on verra. En tous cas, la situation change.
— Je croyais, dis-je, que vous ne parliez pas sérieusement; mais puisqu’il en est autrement, disposez de moi. Deux mots seulement. Vous voulez emporter vos toilettes?
— Pas toutes. Sept ou huit malles, tout au plus.
— Faites-les envoyer demain à Londres, à mon adresse. Et quant à vous, soyez chez moi vers quatre heures, et ne vous inquiétez de rien.
— À la bonne heure, dit Renée. Vous êtes gentil comme tout. Tiens! embrasse-moi; il y a longtemps que j’en ai envie…
Mais elle se redresse, tend l’oreille; une porte vient de s’ouvrir, au fond de l’appartement.
— Voilà Barbe-Bleue, dit-elle. Anne, ma soeur Anne…
Elle saute sur ses pieds, pirouette, fait un geste de voyou, et s’en va à grandes enjambées, les bras en l’air.
Mouratet, une seconde après, entre dans le salon; et je ne puis retenir un cri à son aspect. Il est ignoble. Ah! cette défroque de criminel — et de quel criminel — portée par ce bourgeois! Ce n’est pas ridicule, non; mais c’est tellement horrible que c’est inexprimable. Aucune description d’artiste, aucune enluminure d’Épinal, si grandiose que l’ait faite la plume, si atroce que l’ait plaquée la machine, ne pourraient donner l’idée du Barbe-Bleue que j’ai devant moi. C’est quelque chose d’inouï. C’est la bassesse entière de toute une espèce vile sous la dépouille terrible de toute une race cruelle. On a un peu l’impression d’une peau de tigre, comme peinte et fardée pour l’orgie sauvage, jetée sur la croupe fuyante d’une hyène s’évadant d’un charnier; mais on a surtout la sensation d’instincts affreux, impénétrables d’ordinaire et transparaissant tout à coup, par dépit, sous ce déguisement qu’ils dédaignent et dont ils crèvent la cruauté incomplète de l’absolu de leur barbarie. C’est Barbe-Bleue; mais ce n’est Barbe-Bleue que parce que c’est Mouratet.
— Eh! eh! s’écrie le directeur des Douzièmes Provisoires, ravi de l’effet que produit sur moi son travestissement, on dirait que tu me trouves réussi.
— Tout à fait, dis-je. Réellement, tu es effroyable.
— Le fait est que ce n’est pas mal, dit-il en se regardant dans une glace. Pas mal du tout… Je t’ai fait attendre…
— J’en ai profité pour lire un article qui traite du projet de loi sur les retraites ouvrières, que la Chambre va discuter.
— Elle ne le votera, pas, dit Mouratet. Des retraites aux ouvriers! Qu’on en accorde aux militaires, aux fonctionnaires, c’est tout naturel; ils font la grandeur de la France. Mais aux ouvriers!… Où irait-on?
C’est vrai. Où irait-on?… Ah! animal! Je ne regretterai pas le tour que j’aiderai demain ta femme…
Elle entre justement, coiffée de son chapeau pointu, vive et jolie au possible.
— Comment me trouves-tu? demande Mouratet.
— De face, ça va bien; voyons de dos.
Mouratet se tourne et Renée lui fait un grand pied de nez.
— C’est encore mieux.
Armand de Bois-Créault arrive. D’un Louis XIII irréprochable. Nous partons.
Canaille, ce bal. Triste aussi, malgré toutes les exubérances, la musique, les serpentins et les confetti. Des femmes en dominos — blanc partout en toutes les nuances —; des hommes en habit, comme moi; s’embêtant, comme moi; et venus là sans savoir pourquoi, comme moi. Les travestis; glacés du satin, clinquant des paillettes, mensonges des dentelles, Malines, pierreries et cailloux du Rhin, bijoux de prix et costumes somptueux; on ne sait pas bien. Pourquoi ces gens-là se déguisent-ils? Par nécessité? Pas tous. Le besoin de prendre une attitude vis-à-vis des autres et surtout vis-à-vis de soi, de se paraître naturel à soi-même. Ils n’ont point de personnalité et cherchent à s’en faire une, pour un soir. Et celle qu’ils arrivent à se créer, c’est la leur propre qu’ils retrouvent, si l’on sait voir. Pour mon compte, je n’ai jamais éprouvé de surprise à voir un être se démasquer. C’est toujours le visage que je m’attendais à trouver sous le masque qui m’est apparu. Du reste, tel masque, posé sur telle figure, n’a pas du tout le même aspect que s’il en recouvre une autre. Le masque ne dissimule pas, il trahit. Une chose étonnante, c’est la tendance aristocratique des travestissements; princes, princesses, seigneurs et marquises. On ne se croirait guère en pays démocratique; ou plutôt… Cette dernière remarque était bonne à faire — d’autant que ce n’est que l’avant-dernière. — Voici la constatation finale: dans cette foule de courtisans, pages, écuyers, barons et chambellans, pas un roi, pas un personnage portant le diadème, tenant le sceptre à la main. Personne ne veut régner. Tout le monde veut être de la cour. On voit ça ailleurs qu’ici.
Mouratet fait sensation. Dans un couloir, une bande sympathique l’entoure, lui demandé des nouvelles de ses femmes. Il répond malaisément. Renée, qui s’est éloignée insensiblement, me fait un signe et disparaît. Je donne à la bande sympathique les réponses que ne trouve pas Mouratet et je m’arrange de telle façon qu’elle nous barre le passage pendant cinq minutes.
— Viens par ici, dis-je à Mouratet quand nous parvenons à nous dégager. Il faut que je te fasse faire la connaissance d’une petite femme extraordinaire. Tu ne regretteras pas ton temps; tu vas voir.
Et nous nous mettons à la recherche de la femme extraordinaire, qui n’existe que dans mon imagination, naturellement.
— C’est curieux, dis-je; elle était là il n’y a qu’un instant; elle a dû tourner à gauche… Non; alors, c’est à droite… Ah! la voici.
C’est une femme. Mais est-ce une femme extraordinaire? J’engage la conversation, pour voir. Non, c’est une dinde…
— Si vous voulez faire une bonne affaire, lui dis-je à l’oreille, dites à mon ami qu’il vous a fait peur. Répétez-le lui sans trêve.
— Ah! monsieur Barbe Bleue, s’écrie la Dinde, que vous m’avez fait peur!
Mouratet est enchanté. Ils sont tout de suite très camarades, la Dinde et lui. J’ai eu la main heureuse. Si j’étais tombé sur une femme extraordinaire… Il y a près d’un quart d’heure que Renée s’est éclipsée; allons, ça va bien. La Dinde se déclare altérée. Admirable! Nous la conduisons au buffet et je la désaltère de mon mieux. Le Champagne lui délie la langue; Mouratet s’intéresse beaucoup à sa conversation.
— Ah! monsieur Barbe-Bleue, s’écrie-t-elle, que vous m’avez fait peur! Quand je vous ai vu…
La Dinde laisse tomber son éventail. Je me baisse pour le ramasser. Lorsque je relève la tête, je m’aperçois qu’une femme en domino noir s’est approchée de Mouratet, lui parle à l’oreille. Le domino noir s’en va. Mouratet, l’air ahuri, la bouche ouverte, s’est renversé sur le dossier de sa chaise, les bras ballants.
— Es-tu malade? demandé-je. Que t’a dit cette femme?
— Rien, rien, répond-il en se levant. Attends-moi une minute; je reviens.
Il s’éloigne, suivant le chemin que vient de prendre le domino noir.
— Ah! dit la Dinde, ce n’est pas grand’chose, allez; une farce, sans doute; un bateau qu’on lui monte. On raconte tant de blagues, ici!…
C’est certain; mais… je voudrais bien savoir ce que fait Mouratet, tout de même, je prends le parti d’abandonner la Dinde à ses réflexions et de sortir. J’ai à peine fait trois pas dans le couloir que le bruit étouffé d’une double détonation parvient à mes oreilles. Je me précipite.
Mais des gardes municipaux, plus prompts que moi, se sont élancés, ont ouvert la porte d’une loge, ont empoigné Mouratet. Par la porte entrouverte, j’ai le temps d’apercevoir deux corps étendus, un corps d’homme, un corps de femme vêtue de blanc, avec une tache rouge sur la poitrine. Deux gardes entraînent Mouratet qui chancelle, l’enlèvent en toute hâte, à bout de bras. Un autre se met en faction devant la porte de la loge qu’il vient de refermer.
— Circulez, Messieurs, nous dit-il à moi et à quelques autres curieux; n’attirez pas la foule.
Deux messieurs arrivent, le commissaire et le médecin de service. Ils pénètrent dans la loge, et en sortent trois minutes après.
— Ce n’est absolument rien, dit le commissaire aux badauds; un imbécile s’est amusé à faire partir des pétards et deux dames se sont trouvées mal.
Je m’approche du docteur et l’interroge en lui donnant les raisons de ma curiosité.
— Ils sont morts tous les deux, dit-il tout bas; l’homme vient de rendre le dernier soupir et la femme a été tuée sur le coup; atteinte en plein coeur. Vengeance de mari trompé, n’est-ce pas? Ah! les cocus assassins, Monsieur!… Tenez, on enlève les cadavres, ajoute-t-il en me montrant des employés du théâtre qui emportent prestement les corps, enveloppés de toiles, par un escalier dérobé. Voyez, c’est fait. Le public ne s’est pour ainsi dire aperçu de rien. Regardez ces gens qui rient et qui plaisantent, là, à côté de nous. C’est la vie. La comédie laisse à peine au drame le temps de se dénouer. Voulez-vous venir avec moi? Vous pourrez voir les cadavres et parler au prisonnier.
— Je vous remercie, docteur; j’irai dans un instant.
Réflexion faite, je n’irai pas du tout. À quoi bon, maintenant que le crime est accompli? maintenant qu’elle gît sur la table des policiers en attendant la dalle de l’amphithéâtre, cette petite Renée, folle et dépravée comme son époque, mais d’une si vivante inconscience. Oh! pauvre petit oiseau!… Et cet âne, cet imbécile qui l’a tuée, qui s’est arrogé le droit d’infliger la peine de mort pour un délit que le code lui-même ne punit, au maximum, que de six mois de prison! Ce misérable qui devait tout à cette femme, sa situation et son bien-être, et les satisfactions de sa vanité grotesque, et même la considération dont il jouissait. Et il ne voulait pas payer, pour tout cela; il ne voulait pas être cocu. Oh! oh! oh! Il ne voulait pas être cocu! Et les jurés qui l’acquitteront ne veulent pas, non plus, être cocus; ni les répugnants spectateurs de la Cour d’assises qui applaudiront au verdict et attendront l’assassin pour le porter en triomphe. Ils tiennent à avoir la propriété de leurs femmes, ces gens-là, avec droit de vie et de mort sur elles; et ils déclarent, à la barbe des législateurs, qu’il n’y a encore que les coups de pistolet pour maintenir l’institution du mariage… Ils ont raison, les chourineurs!
Je me dirige vers le grand escalier; mais, comme je passe auprès d’un groupe d’habits noirs, quelques paroles attirent mon attention. J’écoute, sans en avoir l’air.
— Oui, dit un jeune homme, c’est Armand de Bois-Créault qui vient d’être tué.
— C’est ce qui pouvait lui arriver de mieux, répond un autre. Il avait fait des faux… Mais, certainement: des faux; il y a deux mois environ, au moment où sa famille ne lui fournissait pas les fonds qu’il lui fallait. Vous ne saviez pas? Alors, il n’y a que vous… Il aurait été poursuivi, malgré le remboursement qu’il offrait, et déshonoré avant la fin de la semaine.
Je descends l’escalier. Déshonoré! Il aurait été déshonoré… Tout d’un coup, la confusion de faits inexplicables se débrouille, je trouve la clef de choses que je ne pénétrais pas. Ce domino noir — ce domino noir qui est venu chercher Mouratet et lui a mis le revolver à la main — ce domino noir, c’est Hélène… Oui, j’en suis sûr! C’est Hélène!… Hélène qui redoutait la flétrissure dont un scandale fangeux allait marquer ce nom de Bois-Créault qu’elle a conquis, et veut garder sans friche visible, Hélène qui a pu du même coup satisfaire sa vengeance et saisir sa liberté entière — et qui défend l’Honneur du Nom…
Ah! misère!… Stupidité tragique!…
Je suis sorti du théâtre et je vais en descendre les marches. La nuit est froide. Le ciel, pur et très haut, semble une voûte d’acier sombre, où sont enchâssées des pierreries… Je me souviens de la conversation que nous avons eue, Roger-la-Honte et moi, au sujet des étoiles, la nuit où nous avons volé l’industriel, en Belgique. Oui, si d’autres astres sont habités, les êtres qui y vivent voient rayonner notre planète, notre planète si infâme, si hideuse et si noire — ils la voient rayonner de l’éclat des diamants purs.
XXIV — ON DIRA POURQUOI…
J’aime autant l’avouer: je n’ai pas été à l’enterrement de Renée et je n’ai point visité Mouratet dans sa prison. Je n’ai pas été à l’enterrement de Renée parce que cela n’aurait servi à rien, et je n’ai pas visité Mouratet parce que Mouratet me dégoûte et que son infortune actuelle ne me touche en aucune façon. Je ne suis pas sentimental. C’est un défaut; mais qui n’en a pas?
Cependant, je ne me dissimule point que de grands ennuis m’attendent. On sait que je fréquentais les époux Mouratet, que je les ai accompagnés au bal de l’Opéra, que je me trouvais avec le mari tandis que la femme s’oubliait, dans une loge, en une conversation criminelle. Je vais être appelé incessamment, en qualité de témoin, devant le juge d’instruction. Perspective désagréable. Je n’ai pas de préjugés contre les juges d’instruction, ou presque pas, mais je ne tiens nullement à entrer en relations avec eux. Ce sont des gens curieux par métier et soupçonneux par habitude, qui posent des questions parfois embarrassantes et ne se contentent pas toujours des réponses qu’on veut leur faire. Je préférerais, si c’était possible, ne point donner à la Justice l’occasion de contempler mon visage et, peut-être, de mettre le nez dans mes affaires. Quitter Paris sans rien dire? C’est dangereux, car ça paraîtrait peu naturel. Alors?…
Je trouve un moyen. Je m’en vais d’un pas léger chez Marguerite de Vaucouleurs, car je sais que Margot a repris pied dans la politique et que Courbassol, rappelé la semaine dernière au ministère, n’a de nouveau rien à lui refuser. J’explique les choses à Margot; je lui fais sentir quel noir chagrin j’éprouverais à me voir obligé de parler, en Cour d’assises, soit contre une femme que j’ai respectée jusqu’au dernier moment, soit contre un homme que je continue à estimer. Mon langage est pathétique, car, si je ne suis pas sentimental, je sais faire du sentiment quand il le faut, et même très bien. Margot m’écoute en pleurant; et, lorsque je lui ai expliqué ce que j’attends d’elle, elle me promet de s’occuper de mon affaire dès la nuit prochaine. Là-dessus, je rentre chez moi tout guilleret.
Le lendemain, je reçois un billet de Margot qui m’annonce que les choses vont pour le mieux. Le surlendemain, un garde à cheval m’apporte une lettre qui me demande au ministère. Je pénètre dans ce monument à l’heure indiquée, j’ai une conversation de vingt minutes avec un monsieur qui me complimente fort sur mes articles à la «Revue» de Montareuil, et m’annonce que je suis chargé d’une mission par le gouvernement. On a passé, en ma faveur, sur certaines formalités. Je dois aller inspecter et étudier les établissements pénitentiaires de la Dalmatie, faire un rapport; et je reçois pour ma peine une somme de dix mille francs. Ce n’est pas énorme; mais ça vaut mieux que rien.
Le gouvernement m’ayant confié une mission aussi importante, je suis obligé de partir immédiatement. J’envoie donc au juge d’instruction, dont je trouve chez moi une lettre de convocation à son cabinet, ma déposition écrite; cette déposition se borne à affirmer que je ne sais rien et que je n’ai rien vu. Après quoi, je prends le train, non pas pour la Dalmatie, mais pour Bruxelles.
Beaucoup de gens, à ma place, resteraient à Paris et fabriqueraient leur rapport, ainsi que cela se fait de temps immémorial, à la Bibliothèque. Mais, moi, je suis consciencieux; je me trouve dans une position spéciale; tout le monde l’ignore, mais je ne me le dissimule pas. C’est pourquoi je me mets en route pour la capitale du Brabant.
À Bruxelles, je parcours les établissements que hantent les criminels honteux, les déserteurs; voleurs occasionnels, escrocs de hasard, caissiers déloyaux, pauvres gens qui vivent dans des transes perpétuelles, qui souffrent tellement que c’est un soulagement pour eux que d’être arrêtés, et qui sont parfaitement convaincus, une fois pris, que leurs angoisses ont déjà expié leurs crimes. Peut-être n’ont-ils pas tort… Je finis par trouver, parmi eux, l’homme qu’il me faut. C’est un insoumis. Il a quitté la France pour échapper au service militaire, effrayé par cette discipline terrible qui est la force principale de l’armée, dont il n’ignore point les excès, et qu’il n’aurait pu supporter, à son avis. Car il se croit une très mauvaise tête. En réalité, c’est un mouton. Il m’avoue qu’il est bachelier et qu’il vit assez misérablement.
— Vous auriez mieux fait d’aller au régiment, lui dis-je. La vie de caserne devient de jour en jour plus attrayante; et quant à la guerre future… Avez-vous entendu parler des fours crématoires roulants, qu’on allumera pendant que les armées se rangeront en bataille et qui seront prêts à fonctionner aux premiers coups de canon? Quel progrès!… Enfin, chacun son idée. Si vous ne voulez pas être soldat, je n’y puis rien… Maintenant, voici ce que j’ai à vous proposer…