Le voleur
Le livre qu’on va lire, et que…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Mais qu’est-ce qu’il faudra que je fasse, à présent que je suis libéré, pour qu’on m’incarcère pendant aussi longtemps? Quelle multitude de délits, quelle foule de crimes me faudra-t-il commettre?…
Quatorze ans! Mais ça paye un assassinat bien fait! Et combien d’incendies, et quel nombre de meurtres, et quel tas de vols, et quelle masse d’escroqueries!… La prison? J’y suis habitué. Ça me serait bien égal, maintenant, d’en risquer un peu, pour quelque chose. La fabrication des abat-jour ne doit pas être plus agaçante que la confection des thèmes grecs; et j’aurais mieux aimé tresser des chaussons de lisières que de monter la garde… On ne me mettrait point en prison sans motifs, d’abord. Ensuite, j’aurais au moins, cette fois-là, quelqu’un pour me défendre; un avocat, qui dirait que je ne suis pas coupable, ou très peu; que j’ai cédé à des entraînements; et caetera; qui apitoierait les juges et m’obtiendrait le minimum, à défaut d’un acquittement. — Et qui sait si je serais pris?
III — LES BONS COMPTES FONT LES BONS AMIS
J’ai suivi le conseil d’Issacar, et je suis ingénieur. Où, comment j’ai connu M. Issacar, c’est assez, difficile à dire. Un jour, un soir, une fois… On ne fait jamais la connaissance d’un Israélite, d’abord; c’est toujours lui qui fait la vôtre.
M. Issacar compte beaucoup sur moi; il m’intéresse pas mal; et nous sommes grands amis. C’est très bon, une amitié intelligente librement choisie, lorsqu’on n’a connu pendant longtemps que les camaraderies banales imposées par le hasard des promiscuités. M. Issacar est un homme habile; il a des projets grandioses et il m’a exposé des plans dont la conception dénote une vaste expérience. Il n’est guère mon aîné, pourtant, que de deux ou trois ans; sa hardiesse de vues m’étonne et je suis surpris de la netteté et de la sûreté de son jugement. D’où vient, chez le juif, cette précocité de pénétration? Je ne lui vois qu’une seule cause: l’observation, par l’Israélite, d’une règle religieuse en même temps qu’hygiénique, qui lui permet de contempler le monde sans aucun trouble, de conclure et d’apprendre à raisonner avec bon sens; tandis que le jeune chrétien, sans cesse dans les transes, passe son temps à faire des confidences aux médecins et à consterner les apothicaires. Quoi qu’il en soit, mes relations avec Issacar m’auront été fort utiles, m’auront fait gagner beaucoup de temps. Sans lui, il est bien des choses dont je ne me serais aperçu, sans doute, qu’après de nombreuses tentatives et de fâcheux déboires. D’abord, il m’a donné une raison d’être dans l’existence.
— C’est de première nécessité, m’a-t-il dit. Que vous ayez fait vos études et votre service militaire, c’est certainement très bien; mais cela n’intéresse personne et ne vous assure aucun titre à la considération de vos contemporains. Quand on ne veut pas devenir quelqu’un, il faut se faire quelque chose. Collez-vous sur la poitrine un écriteau qui donnera une indication quelconque, qui ne vous gênera pas et pourra vous servir de cuirasse, au besoin. Faites-vous ingénieur. Un ingénieur peut s’occuper de n’importe quoi; et un de plus, un de moins, ça ne tire pas à conséquence. D’ailleurs, la qualification est libre; le premier venu peut se l’appliquer, même en dehors du théâtre. Dès demain, faites-vous faire des cartes de visite. Créez-vous ingénieur. Vous savez que ça ne nous sera pas inutile si, comme je l’espère, nous nous entendons.
Je le sais. Issacar a une grande idée. Il veut créer sur la côte belge, à peu de distance de la frontière française, un immense port de commerce qui rivalisera en peu de temps avec Anvers et finira par tuer Hambourg. Il m’a détaillé son projet avec pièces à l’appui, rapports de toute espèce et plans à n’en plus finir. Il a même été plus loin; il m’a emmené à L., où j’ai pu me rendre un compte exact des choses; il est certain qu’Issacar n’exagère pas, et que son idée est excellente. Ce n’est point une raison, il est vrai, pour qu’elle ait du succès.
Néanmoins, j’ai été très heureux de voyager un peu. Je ne connaissais rien d’exact, n’ayant passé que neuf ans au collège, sur les pays étrangers. Le peu que j’en savais, je l’avais appris par les collections de timbres-poste. Issacar a su se faire beaucoup d’amis, non seulement à L., mais à Bruxelles, et nous ne nous sommes pas ennuyés une minute. Même, j’ai eu la grande joie de soutenir triomphalement, devant plusieurs collègues, ingénieurs belges distingués, une discussion sur les différents systèmes d’écluses.
— Vous voyez, m’a dit Issacar, que ça marche comme sur des roulettes. Laissez-moi faire. Dans six mois j’aurai l’option et avant un an nous donnerons le premier coup de pioche. Financièrement, l’affaire sera lancée à Paris et l’émission faite dans des conditions superbes; je ne voudrais à aucun prix négliger d’employer, dans une large mesure, les capitaux français pour une telle entreprise. Si, comme je le pense, vous pouvez mettre dans quelques mois une cinquantaine de mille francs à notre disposition, pour les frais indispensables, je réponds de la réussite.
Malgré tout, je ne sais pas si nous nous entendrons. Non pas que j’aie des doutes sur les sentiments moraux d’Issacar; je n’ai pas le moindre doute à ce, sujet-là; Issacar lui-même ne m’en a pas laissé l’ombre.
— La morale, dit-il, est une chose excellente en soi, et même nécessaire. Mais il faut qu’elle reste en rapports étroits avec les réalités présentes; qu’elle en soit, plutôt, la directe émanation. Jusqu’à une certaine époque, le XVIe siècle si vous voulez, toute théologie, et par conséquent toute morale, était basée sur sa cosmogonie. Le vieux système de Ptolémée s’est écroulé; mais le monde moral à trois étages qui s’appuyait sur lui: enfer, terre et ciel, lui a survécu; c’est un monument qui n’a plus de base. La morale doit évoluer, comme tout le reste; elle doit toujours être la conséquence des dernières certitudes de l’homme ou, au moins, de ses dernières croyances. La transformation d’un univers, divisé en trois parties et formellement limité, en un autre univers infini et unique devait entraîner la métamorphose d’un système de morale qui n’était plus en concordance avec le monde nouveau; il est regrettable que cette nécessité n’ait été comprise que de quelques esprits d’élite que les bûchers ont fait disparaître. Il en résulte que notre vie morale actuelle, si elle est incorrecte devant le critérium conservé, prend les allures d’une protestation contre quelque chose qui n’existe point; et qu’elle manque de signification, si elle est correcte. C’est très malheureux… Le vieux précepte: «Tu ne voleras pas» est excellent; mais il exige aujourd’hui un corollaire: «Tu ne te laisseras pas voler.» Et dans quelle mesure faut-il ne pas voler, afin de ne point se laisser voler? Croyez-vous que ce soient les Codes qui indiquent la dose? Certes, il y a de nombreuses fissures dans les Tables de la Loi; et la jurisprudence est bien obligée de les élargir tous les jours; je pense pourtant que ce n’est point suffisant, je ne vous parlerai pas de la façon dont les foules, en général, interprètent les principes surannés qui ont la prétention ridicule de diriger la conscience humaine; mais avez-vous remarqué comme les magistrats, les juges, lorsqu’ils y sont forcés, exposent pauvrement la morale? J’ai voulu m’en donner une idée, et j’ai visité les prétoires. Monsieur, c’est absolument piteux. Mais comment voulez-vous qu’il en soit autrement?… Les conséquences d’un pareil état de choses sont pénibles; il produit forcément la division de l’Humanité en deux fractions à peu près égales: les bourreaux et les victimes. Il faut dire qu’il y a des gradations. Si vous êtes bourreau, vous pouvez être usurier comme vous pouvez être philanthrope; si vous êtes victime, vous pouvez être le sentimentaliste qui soupire ou la dupe qu’on fait crever… Il me semble que les grands prophètes hébreux, qui furent les plus humains des philosophes, ont donné, il y a bien longtemps — à l’époque où ils lançaient les glorieuses invectives de leur véhémente colère contre un Molochisme dont celui d’aujourd’hui n’est que la continuation mal déguisée — ont donné, dis-je, quelque idée de la morale qu’ils prévoyaient inévitable. «Ne méprise pas ton corps», a dit Isaïe. Monsieur, je ne connais point de parole plus haute. — Riche! ne méprise pas ton corps; car les excès dont tu seras coupable se retourneront contre toi, et la maladie hideuse ou la folie plus hideuse encore feront leur proie de tes enfants; tu ne peux pas faire du mal à ton prochain sans mépriser ton corps. Pauvre! ne méprise pas ton corps; car ton corps est une chose qui t’appartient tu ne sais pas pourquoi, une chose dont tu ignores la valeur, qui peut être grande pour tes semblables, et que tu dois défendre; tu ne peux pas laisser ton prochain te faire du mal sans mépriser ton corps. — Ça, voyez-vous, c’est une base, il est vrai qu’elle est individualiste, comme on dit. Et l’individualisme n’est pas à la mode… Parbleu! Comment voudriez-vous, si l’individu n’était pas écrasé comme il l’est, si les droits n’étaient pas créés comme ils le sont par la multiplication de l’unité, comment voudriez-vous forcer les masses à incliner leurs fronts, si peu que ce soit, devant cette morale qui ne repose sur rien, chose abstraite, existant en soi et par la puissance de la bêtise? C’est pourquoi il faut enrégimenter, niveler, former une société — quel mot dérisoire! — à grands coups de goupillon ou à grands coups de crosse. Le goupillon peut être laïque; ça m’est égal, du moment qu’il est obligatoire. Obligatoire! tout l’est à présent: instruction, service militaire, et demain, mariage. Et mieux que ça: la vaccination. La rage de l’uniformité, de l’égalité devant l’absurde, poussée jusqu’à l’empoisonnement physique! Du pus qu’on vous inocule de force — et dont l’homme n’aurait nul besoin si la morale ne lui ordonnait pas de mépriser son corps; — de la sanie infecte qu’on vous infuse dans le sang au risque de vous tuer (comptez-les, les cadavres d’enfants qu’assassine le coup de lancette!) du venin qu’on introduit dans vos veines afin de tuer vos instincts, d’empoisonner votre être; afin de faire de vous, autant que possible, une des particules passives qui constituent la platitude collective et morale…
Un homme qui raisonne comme ça peut être dangereux, je l’accorde, pour ceux qui veulent lui barrer le chemin ou qui, même, se trouvent par hasard dans son sentier; mais il est bien certain qu’il ne donnera pas de crocs-en-jambe à ceux qui marcheront avec lui. Non, je ne crains pas un mauvais tour de la part d’Issacar; je ne redoute pas qu’il veuille faire de moi sa dupe. Je redoute plutôt qu’il ne soit sa propre victime. Il lui manque quelque chose, pour réussir; je ne pourrais dire quoi, mais je sens que je ne me trompe pas. C’est un incomplet, un homme qui a des trous en lui, comme on dit. Apte à formuler exactement une idée, mais impuissant à la mettre en pratique; ou bien, capable d’exécuter un projet, à condition qu’il eût été mal préparé et que le hasard, seul en eût assuré la réussite. Le hasard, oui, c’est la meilleure chance de succès qu’Issacar ait dans son jeu. Ses aptitudes sont trop variées pour lui permettre d’aller directement au but qu’il s’est désigné; ses facultés trop contradictoires pour ne pas élever, entre la conception de l’acte et son accomplissement normal, des obstacles insurmontables. Les contrastes qui se heurtent en lui, et font défaillir sa volonté au moment critique, le condamneront, je le crains, aux avortements à perpétuité.
Il suffit de regarder sa figure pour s’en convaincre. Le lorgnon annonce la prudence; mais le col cassé, le manque de suite dans les procédés. La moustache courte et la barbe rampante, qui cherche à usurper sa place, symbolisent les excès de la Propriété, dévoratrice d’elle-même, dit Proudhon; mais les cheveux ne désirent pas le bien du prochain; individualistes à outrance, largement espacés, ils semblent s’être soumis avec résignation à l’arbitrage intéressé de la calvitie. La lèvre inférieure fait des tentatives pour annexer sa voisine, mais la saillie des dents s’y oppose. Les yeux, légèrement bigles, proclament des sentiments égoïstes; mais leur convergence indique des tendances à l’altruisme. Le nez défend avec énergie les empiétements du monopole: et le menton s’avance résolument pour le combattre. Les oreilles… Mais descendons, Issacar boîte un peu; chez lui, pourtant, cette légère claudication est moins une infirmité qu’un symbole.
Oui, décidément, je crois que l’appui qu’Issacar obtiendra de moi aura plutôt un caractère chimérique. Une cinquante de mille francs!… Les aurai-je, seulement? Je le pense et je crois même, si audacieux qu’aient pu être les détournements avunculaires, qu’il me reviendra beaucoup plus. Mais je ne suis sûr de rien. Mon oncle, qui me fait une pension depuis que je suis revenu du régiment, a évité jusqu’ici toute allusion à un règlement de comptes. Il est fort occupé d’ailleurs; et chaque fois que je vais le voir — car j’ai préféré ne pas habiter chez lui — il trouve à peine le temps de placer, à déjeuner, une dizaine de phrases sarcastiques entre les bouchées qu’il avale à la hâte. Il faut qu’il mette ses affaires en ordre, dit-il, car il va marier sa fille très prochainement, et il ne veut pas que son gendre, parmi les reproches qu’il lui fera certainement le lendemain de la cérémonie, trouve moyen d’en glisser un au sujet des irrégularités de l’apport dotal.
C’est avec un de mes camarades de collège, Édouard Montareuil, que ma cousine Charlotte va se marier. Pas un mauvais diable; au contraire; mais un peu naïf, un peu gnan-gnan — un fils à maman. — Ça me fait quelque chose, on dirait, de savoir que Charlotte va se marier avec lui; quelque chose que j’aurais du mal à définir. Une jolie brune, Charlotte, avec la peau mate et de grands yeux noirs…
Est-ce que je serais amoureux, par hasard? Faudrait voir. Qu’est-ce que c’est que l’amour, d’abord?
C’est sous un balcon avoir le délire, C’est rentrer pensif lorsque l’aube naît…
Je n’ai jamais eu le délire, sous un balcon. J’y ai reçu de l’eau, quand il avait plu, et de la poussière quand les larbins secouaient les tapis. Je suis rentré souvent «lorsque l’aube naît.» Mais jamais pensif. Plutôt un peu éméché… Peut-être que la définition n’est pas bonne, après tout.
— C’est la meilleure! dit un psychologue.
Alors je ne suis pas amoureux.
Mais je suis étonné, très étonné, même, lorsque mon oncle me prend à part, un soir, et me dit à demi-voix:
— Viens après-demain matin, à dix heures. Je veux te rendre mes comptes de tutelle. Sois exact.
Diable! Il paraît que c’est pressé. Mon oncle tient sans doute à savoir, avant de conclure définitivement le mariage de sa fille, si j’accepterai ou non un règlement dérisoire. Ça doit être ça. C’est moi qui dois payer la dot; et si je me rebiffe, rien de fait… Mais comment n’accepterais-je pas? À qui me plaindre? J’ai bien un subrogé-tuteur, quelque part; un naïf, choisi exprès, qui aura tout approuvé sans rien voir… À quoi bon? Tout doit être en règle, correct, légal…
Mon oncle, c’est un homme d’ordre; une brute trafiquante à l’égoïsme civilisé. En proie à des instincts terribles, qu’aucune règle morale ne pourrait réfréner, mais qu’il parvient à réglementer par une soumission absolue à la Loi écrite. Ses dominantes: l’Orgueil et la Luxure, dont la somme, toujours, est l’Avarice. À force d’énergie, il arrive à maintenir fermement, au point de vue social, ou plutôt légal, les écarts d’un cerveau très mal équilibré naturellement. Comme il n’a point assez de confiance en lui pour se juger et se diriger lui-même, il est partisan acharné du principe d’autorité qui lui assure la garantie des hiérarchies, même usurpées, et la distribution de la justice dans un sens toujours identique; — qui, en un mot, lui donne un moi social qui recouvre à peu près son moi naturel. — Mais malgré tout, au fond, ses instincts en font un implacable; son ironie n’est point l’ironie chevrotante du faux-bonhomme; elle sonne comme le ricanement du carnassier en cage, mais pas dompté, qui a besoin de donner de la voix, de temps en temps, mais qui sait bien qu’il est inutile de rugir. Au dehors, et justement parce que c’est un maniaque déterminé de la civilisation, son état criminel latent (qui lui laisse dans l’âme un sentiment de peur très vague, mais perpétuel) l’entraînerait du côté de la religion, si elle lui semblait, plus dogmatique et moins facilement miséricordieuse. Il se contente d’être philanthrope.
Et avare? Certainement. Mon oncle est un avare tragique.
Ce n’est pas un de ces ridicules fesse-mathieu — possibles autrefois après tout — qui se refusaient le nécessaire pour ne pas diminuer leurs trésors, et qui laissaient crever de faim leurs chevaux plutôt que de leur donner une musette d’avoine. Ce n’est pas un de ces pince-maille, usuriers liardeurs hypnotisés par le bénéfice immédiat, qui «méprisent de grands avantages à venir pour de petits intérêts présents.» Sa passion ne s’éloigne jamais de son but. Il sait bien que ce n’est pas sa cassette qui a de beaux yeux; car il sait que les beaux yeux ont une valeur, comme les pièces d’or, et il sait où les trouver quand il en a soif. Et si, par impossible, on lui enlevait son trésor, il ne se prendrait point le bras en criant: «Au voleur!» car il aurait peur qu’on l’entende et l’orgueil lui fermerait la bouche. C’est l’avare moderne. L’avare aux combinaisons savantes, et à longue portée; qui aime l’argent, certes; qui ne l’aime pas, pourtant, comme une chose inerte qu’on entasse et qu’on possède, mais comme un être vivant et intelligent, comme la représentation réelle de toutes les forces du monde, comme l’essence de quelque chose de formidable qui peut créer et qui peut tuer, comme la réincarnation existante et brutale de tous les simulacres illusoires devant lesquels l’humanité se courbe. L’avare qui comprend que la contemplation n’est pas la jouissance; que l’argent ne se reproduit que très difficilement d’une façon directe; que l’or, étant l’émanation tangible des efforts universels, doit être aussi un stimulant vers de nouvelles manifestations d’énergie, et que l’homme qui le détient, au lieu de l’accumuler stupidement, doit le considérer comme un serviteur adroit et un messager fidèle, et le diriger habilement. Cet avare-là n’est pas un ladre; c’est une bête de proie. Il reste un monstre; mais il cesse d’être grotesque pour devenir terrible.
Il y a quelque chose d’effrayant chez mon oncle; c’est l’absence complète de tout autre besoin que l’appétit d’autorité. Tous les autres sentiments n’ont pas été, en lui, relégués à l’arrière-plan; ils ont été extirpés, radicalement; et ce sont leurs parodies, jugées utiles, qui sont venues reprendre la place qu’ils occupaient. Cet âpre désir de domination, qui est l’effet bien plus que la cause de son avarice, le libère même des griffes des deux passions qui ont donné naissance à sa cupidité: l’orgueil, qui le conduirait au mépris ou à l’évaluation inexacte des forces des autres; et la luxure, qui l’écarterait sans cesse de son but par la fascination de la chair. J’ai rarement entendu, dans ma vie, un homme juger avec autant de bon sens et d’impartialité les êtres et les choses; et quant au libertinage… Un exemple: sa femme, morte il y a plusieurs années, était coquette, exigeante, dépensière; fort jolie surtout. Mon oncle, le lendemain du mariage, prit une maîtresse qu’il payait tant par mois — afin de pouvoir toujours, aux moments psychologiques, rester sourd aux sollicitations pécuniaires qui se murmurent sur l’oreiller. — Donner beaucoup d’argent eût été dur pour lui; mais peut-être l’aurait-il fait; se laisser maîtriser par l’amour, même physique, il ne le voulut jamais.
C’est ce prurit d’autorité, sans doute, qui met sur le visage de mon oncle, parfois, un voile de tristesse infinie et de découragement profond. Il devine que, son appétit de domination, il ne pourra jamais l’assouvir: que le moment n’est pas encore propice aux grandes entreprises des hommes de calcul. Il sent que le monde est encore attaché aux fantômes des vieilles formules qui ne s’évanouiront pas avant un temps, qui ne disparaîtront que dans les fumées d’un grand bouleversement, vers la fin du siècle. — Car il prédit, pour l’avenir, un nouveau système social basé sur l’esclavage volontaire des grandes masses de l’humanité, lesquelles mettront en oeuvre le sol et ses produits et se libéreront de tout souci en plaçant la régie de l’Argent, considéré comme unique Providence, entre les mains d’une petite minorité d’hommes d’affaires ennemis des chimères, dont la mission se bornera à appliquer, sans aucun soupçon d’idéologie, les décrets rendus mathématiquement par cette Providence tangible; par le fait, le culte de l’Or célébré avec franchise par un travail scientifiquement réglé, au lieu des prosternations inutiles et honteuses devant des symboles décrépits qui masquent mal la seule Puissance. — Mais mon oncle est venu trop tard dans un monde encore trop jeune. Et peut-être prévoit-il que, ses rêves d’ambition autoritaire rendus irréalisables par l’âge, il deviendra la proie sans défense de l’orgueil et de la luxure, que la sénilité exagère en horreur.
Mais ce n’est pas de la tristesse seulement qu’inspire à mon oncle cette vision décourageante de l’avenir; c’est une sorte de rage spéciale, de fureur nerveuse dont il réprime mal les accès, de plus en plus fréquents. Les sentiments factices dont il a recouvert, par habileté, son impassibilité barbare, commencent à lui peser autant que s’ils étaient réels. Plus, peut-être. Un jour, prochain sans doute, il arrachera le masque et apparaîtra tel qu’il est. Il continuera à respecter à peu près les toiles d’araignée du Code, mais renversera d’un seul coup les barrières de la morale sans sanction. L’amour de l’argent qui seul, à notre époque de lâcheté, peut donner de l’audace, s’exaspérera en lui à mesure qu’il constatera davantage son impuissance à le satisfaire complètement; et, plein de mépris pour toutes choses et de haine pour tous les êtres, il se mettra à s’aimer lui seul, pleinement et furieusement, en raison exacte de la fortune qu’il possédera. Il voudra jouir, et sacrifier tout à ses jouissances. Il ne sera pas la victime de ses passions, mais leur maître; un maître exigeant et brutal, qui poussera le cynisme de l’égoïsme jusqu’à la prodigalité stupide, et qui voudra, en dépit de tout, en avoir pour son argent… Mon oncle me fait souvent songer aux barons solitaires et tristes du Moyen-Âge. Combien y eut-il, derrière la pierre des donjons, d’âmes basses, mais vigoureuses, qui rêvèrent de dominations épiques et que le sort condamna à noyer leurs visions hautes et tragiques dans le sang des drames intimes et vils, maudits à jamais ou toujours ignorés! Combien d’hommes ardents, irritables, superstitieux et passionnés, ont psalmodié les litanies du crime, à l’ombre de la tour féodale, parce que les champs de bataille n’étaient point prêts encore où devait se chanter la chanson de l’Épée! Quelle cohue d’oppresseurs et d’ambitieux qui furent des bandits parce qu’ils ne purent être empereurs, Charles-Quints avortés en Gilles de Rais…
Se voir réduit à spéculer d’une façon mesquine sur les événements — ces événements qui sont les explosions de la douleur humaine — quand on a rêvé de provoquer des faits et de diriger des actes! Quelle pitié! Surtout lorsqu’on croit, comme mon oncle, que l’âge est proche où l’autorité des manieurs d’or va balayer toutes les autres, surtout lorsqu’on voit qu’elle s’affirme déjà, cette autorité, dans un autre hémisphère, sur le sol nouveau des États-unis.
— Ah! ces Américains, dit mon oncle avec colère, quelles leçons ils donnent au Vieux Monde!
Et il explique le système si habile, et si humanitaire, dit-il, des Crésus d’Outre-mer. Ce système, même, il l’applique autant qu’il peut. Son avarice s’élargit; c’est un mélange d’économie et de libéralité qui doit porter intérêts. — Il donne aux établissements de bienfaisance et soutient des oeuvres philanthropiques. Il fait du bien pour pouvoir impunément faire du mal. Et, là encore, ses instincts autoritaires se laissent voir; il fait le bien sans présomption, mais le mal avec insolence; on dirait qu’il ne croit pas que c’est faire le bien que d’étayer la Société actuelle et que c’est faire le mal que de la miner sourdement C’est un philanthrope cynique. Il prête aux gens afin d’en exiger des services, mais il ne le leur cache pas — pas plus qu’il ne cherche à dissimuler sa richesse. — On sait à quoi s’en tenir, avec lui; et lorsqu’il a dit à l’abbé Lamargelle qui, depuis quelque temps déjà, l’intéresse à ses entreprises charitables: «Dites-moi, l’abbé, ne pourriez-vous pas négliger un peu vos pauvres ces jours-ci, et m’aider à trouver un bon parti pour ma fille?» l’abbé Lamargelle a immédiatement compris que l’interrogation couvrait un ultimatum; il s’est mis en campagne, et a trouvé; il sait qu’il ne faut pas plaisanter avec M. Urbain Randal.
Mais ça, c’est une règle qui n’est pas faite pour moi, je crois; et il se pourrait bien que je dise autre chose que des plaisanteries à mon oncle, tout à l’heure.
Car je suis assis, depuis dix minutes, dans son cabinet et je l’écoute établir, en des phrases saupoudrées de chiffres, la situation de fortune de mes parents, à l’époque où je les ai perdus. Sa voix est ferme, sèche; elle énumère les mécomptes, dénombre les erreurs, nargue les illusions, dissèque les tentatives, analyse les actes. C’est le jugement des morts.
Les mains dures font craquer les feuillets des documents, à mesure qu’il parle et les pose devant moi pour que je puisse vérifier à mon aise et ratifier la sentence en connaissance de cause. Mais je ne veux pas les lire, ces mémoires — ces mémoires in memoriam. — Leurs chiffres signifient autre chose que des francs et des centimes; ils disent les joies et les souffrances, les espoirs et les déceptions, et les luttes et toute l’existence de deux êtres qui ont vécu, qui se sont aimés sans doute et peut-être m’ont aimé aussi; ils disent des choses, encore, que les chiffres ne savent pas bien exprimer, mais que je comprends tout de même; ils disent que ce serait mieux si l’histoire des parents, qu’on fait lire aux fils quand ils ont vingt ans, n’était pas écrite avec des chiffres. Papiers blancs, papiers bleus, brochés de ficelle rouge, cornés aux coins, jaunis par le temps, pleins d’une odeur de chancis-sure… Amour paternel, amour maternel, amour filial, famille — vous aboutissez à ça!
— Nous disons, net, huit cent mille francs. Maintenant, passons à ma gestion.
Elle a été toute naturelle, cette gestion. Les immeubles rapportant de moins en moins et, en raison de la noirceur croissante des horizons politiques et internationaux, les fonds d’État les imitant de leur mieux, mon oncle a été conduit à rechercher pour mon bien des placements plus rémunérateurs. Où les trouver, sinon dans des entreprises financières ou industrielles? Malheureusement, ces entreprises ne tiennent pas toujours les belles promesses de leurs débuts; à qui la faute: aux hommes qui les dirigent, ou à la force des circonstances? Question grave. Telle affaire, qu’on jugeait partout excellente, devient désastreuse en fort peu de temps; telle autre, que la voix publique recommandait aux pères de famille, échoue misérablement. Mon oncle (ou plutôt mon argent) en a fait la dure expérience. Et que faire, lorsqu’on s’aperçoit que les choses tournent mal?
Attendre, attendre des hausses improbables, des reprises qui ne s’opèrent jamais, espérer contre tout espoir, avec cette ténacité particulière à l’homme qui s’est trompé, et qui est peut-être, après tout, une de ses plus belles gloires. Puis, lorsqu’il faut définitivement renoncer à toute illusion, chercher à regagner le terrain perdu, vaincre la malchance à force d audace, sans pourtant oublier la prudence toujours nécessaire, et lancer à nouveau ses fonds dans la mêlée des capitaux. Hélas! combien de fois les résultas répondent-ils aux efforts? Combien de fois, plutôt, la gueule toujours béante de la spéculation…
J’écoute. Je suis venu pour écouter — sachant que j’entendrais ce que j’entends — mais aussi pour répondre. Je n’ai point oublié ce que je me suis promis à moi-même autrefois; je me rappelle les rages muettes et les fureurs désespérées de ma jeunesse. J’aime l’argent, encore; je l’aime bien plus, même, que je ne l’aimais alors; je l’aime plus que ne l’aime mon oncle! Chaque parole qu’il prononce, c’est un coup de lancette dans mes veines. C’est mon sang qui coule, avec ses phrases! Oh! je voudrais qu’il eût fini — car je me souviens du temps où je souhaitais l’aube du jour où je pourrais le prendre à la gorge et lui crier: «Menteur! Voleur!» C’est aujourd’hui, ce jour-là. Et je pourrais, et je peux maintenant, si je veux…
Eh! bien, je ne veux pas!
— À quoi penses-tu, Georges? crie mon oncle d’une voix furieuse. Tu ne m’écoutes pas. Fais au moins signe que tu m’entends.
Et il continue à décrire les opérations dans lesquelles il a engagé ma fortune, à en expliquer les fluctuations. Mais sa voix n’est plus la même; elle tremble. Pas de peur, non, mais d’énervement. Il s’était attendu à des récriminations, à des injures, à plus peut-être, et il était prêt à leur faire tête; mais il n’avait pas prévu mon silence, et mon calme l’exaspère. Son système d’interprétation des faits n’est plus le même que tout à l’heure, non plus; il ne se donne plus la peine de déguiser ses intentions, ne prend plus souci de farder ses actes. Il ne dit plus: «Mets-toi à ma place, je t’en prie; aurais-tu agi autrement?… Ç’a été un coup terrible pour moi que ce désastre de la Banque Européenne… J’ai pensé que lorsque tu aurais l’âge de comprendre les choses, tu te rendrais compte…» Il dit: «Tel a été mon avis; je n’avais pas à te demander le tien… J’ai fait ça dans ton intérêt; crois-le si tu veux…» Tout d’un coup, il s’arrête, fait pivoter son fauteuil et me regarde en face.
— Il ressort de ce que je viens de t’exposer, dit-il, que les pertes qu’ont fait éprouver à ton avoir mes spéculations malheureuses montent à deux cent mille francs environ. Ma situation actuelle ne me permet pas de te couvrir de cette différence bien que, jusqu’à un certain point, je t’en sois redevable. Tu as le droit de m’intenter un procès; en dépensant beaucoup de temps, et beaucoup d’argent, tu pourras même arriver à le gagner, et tu n’auras plus alors qu’à continuer tes poursuites, personne ne peut te dire jusqu’à quand. En acceptant ta tutelle j’avais pris l’engagement de faire fructifier ton bien, ou au moins de te le conserver; les circonstances se sont jouées de mes intentions. Que veux-tu? Un contrat est toujours léonin; l’homme n’a pas de prescience.
Je ne réponds pas. Mon oncle reprend:
— j’ai donc, aujourd’hui, six cent mille francs à te remettre. Ces six cent mille francs sont représentés par des valeurs dont voici la liste.
Il me tend une feuille de papier sur laquelle je jette un coup d’oeil.
— Je pense, dis-je, qu’au cours actuel il n’y a pas là deux cent mille francs.
— C’est possible, répond mon oncle. Lis un journal. Ou plutôt, adresse-toi à un agent de change, car, plusieurs de ces valeurs ne sont pas cotées en Bourse, ni même en Banque. Lorsque je m’en suis rendu acquéreur, en ton nom, je les ai payées le prix fort. J’ai les bordereaux d’achat. Les voici.
Naturellement.
— Tu n’as aucune réclamation à élever contre moi à ce sujet-là.
Je m’en garderai bien.
— Et, tu sais, rien ne te force à accepter le règlement que je te propose.
Il s’est levé pour lancer cette phrase; et, les dents serrées, les lèvres encore frémissantes, il se tient debout devant moi. Son masque jaune a pâli, s’est crispé d’une colère blême. Il veut autre chose que ma taciturnité et mon flegme; il ne sait point ce qu’il y a derrière l’apparence de mon calme, et il veut provoquer un éclat. Mon silence, c’est l’inconnu; et sa nature nerveuse ne peut pas supporter l’anxiété. Il veut savoir ce que je pense de lui pour le passé — et pour l’avenir. — Il veut la bataille.
Il ne l’aura pas.
— Mon oncle, dis-je en prenant une plume, j’accepte ce règlement.
Mais il me saisit la main.
— Attends! Rappelle-toi qu’en acceptant aujourd’hui tu t’enlèves tout droit à une réclamation ultérieure. Réfléchis! Je ne t’oblige à rien. Tu as l’air de me faire une grâce en me disant que tu acceptes; et je ne veux pas qu’on me fasse grâce, moi!
— Mon oncle, ne faites aucune attention à mon air; il pourrait vous tromper.
Et je me penche sur une feuille de papier sur laquelle je trace quelques lignes que je signe. Mon oncle s’est rassis pendant que j’écris; et, quand je relève la tête, je rencontre sa figure sarcastique tendue attentivement vers moi, les yeux mi-clos cherchant à percer mon front et à scruter ma pensée.
— J’ignore ce que tu as l’intention d’entreprendre, me dit mon oncle lorsqu’il m’a remis les titres qui m’appartiennent. N’importe; je te souhaite le plus grand succès. Le meilleur moyen de réussir aujourd’hui est encore de s’attacher à quelque chose ou à quelqu’un. L’indépendance coûte cher. Essayes-en tout de même, si le coeur t’en dit. Méfie-toi des entraînements; ils sont dangereux. Pour nous aider à résister aux tentations de toute nature, il n’y a rien de tel que le Respect. J’en ai fait l’expérience. Le respect pour toutes les choses établies, toutes les règles affirmées extérieurement, si absurdes qu’elles paraissent à première vue. Montesquieu a écrit l’Esprit des Lois; il est inutile, n’est-ce pas? d’espérer faire mieux; il ne reste donc qu’à s’attacher à leur lettre, qui ménage bien des alinéas… Ah! à propos d’entraînements, reste en garde contre ceux de la sentimentalité; le monde ne vous les pardonne jamais. Il ne faut avoir bon coeur qu’à bon escient. Rappelle-toi que le Petit Poucet a retrouvé son chemin tant qu’il a semé des cailloux, mais qu’il n’a pu le reconnaître lorsqu’il l’a marqué avec du pain.
Oui, je me souviendrai de ça. Et je saurai, aussi, que le Respect est un chat malfaisant et sans vigueur, chaussé de bottes de gendarme, qui terrorise la canaille au profit de très vil et très puissant seigneur Prudhomme de Carabas.
— Viendras-tu ce soir chez les Montareuil? me demande mon oncle.
— Non; je ne crois pas.
— Tu le devrais; Mme Montareuil est charmante pour toi et Édouard est enchanté de te voir; Il est tellement timide qu’il se trouve gêné lorsqu’il est seul en face de Charlotte.
Ça, je m’en moque absolument. Mais je pense à Marguerite, la femme de chambre de Mme Montareuil, une jolie fille pas trop farouche dont j’ai déjà pincé la taille, dans les coins.
— Soit, dis-je, j’irai; mais pas avant dix heures.
Mme Montareuil est une personne grave, avec une figure en violon, une voix de crécelle et des gestes qui rappellent ceux des joueurs d’accordéon. Je n’aime pas beaucoup les gens graves. Quant à Édouard, c’est un jeune homme sérieux. Qu’en dire de plus? Transcrire sa conversation avec Charlotte ne me serait pas difficile.
— Quel beau temps nous avons eu aujourd’hui, Mademoiselle!
— Oh! oui, Monsieur.
— On se serait cru en plein mois d’août.
— Oui, Monsieur.
— Vous ne craignez pas les grandes chaleurs, Mademoiselle?
— Non, Monsieur.
— Beaucoup de gens s’en trouvent incommodés.
— Oui, Monsieur…
Mon oncle parle de l’intention qu’il a de faire remonter pour Charlotte plusieurs des bijoux que lui a laissés sa mère.
— Quelle chose incompréhensible, dit Mme Montareuil, que ces perpétuels changements de mode dans la joaillerie! Et ce qu’on fait aujourd’hui est si peu gracieux! Il faut que je vous montre une broche qui me fut donnée lors de mon mariage, et vous me direz si l’on fait des choses pareilles à présent.
Elle se lève pour aller chercher la broche dans son appartement. Mon oncle est radieux, plein d’attentions pour moi; le mariage de Charlotte, me dit-il, n’est plus qu’une question de jours; et comme il m’assure, sans rire, qu’il découvre à chaque instant dans Édouard de nouvelles qualités, Mme Montareuil rentre dans le salon.
— J’ai été un peu longue. Les petits arrangements de mon secrétaire ont été bouleversés depuis ce matin; il fallait bien trouver de la place pour les valeurs que j’ai retirées de la Banque afin de faire opérer les transferts, et je suis légèrement maniaque, vous savez. Voici la broche. Qu’en dites-vous?
Beaucoup de bien, naturellement. Pourquoi en dire du mal? Mme Montareuil referme l’écrin avec la joie de la vanité satisfaite.
— Je ne l’ai pas portée depuis dix ans, dit-elle. Je la mettrai demain, pour les courses. Vous viendrez aussi à Maisons-Laffitte, j’espère, monsieur Georges?
— Non, Madame; je le regrette; mais j’ai déjà expliqué à mon oncle les raisons qui ne me permettent pas d’accepter son invitation. Je dois partir en Belgique demain soir.
En effet, j’ai reçu une lettre d’Issacar qui m’appelle à Bruxelles. Mais, surtout je ne tiens pas à aller m’ennuyer, pendant deux ou trois jours, dans cette belle propriété que mon oncle a achetée, je crois, par habileté, et où il aime à recevoir des gens fort influents, mais qui me mettent la mort dans l’âme. J’ai même, peut-être, d’autres raisons.
— Vous nous manquerez. Nous avons l’intention d’abuser de l’hospitalité de votre oncle. Nous laissons Marguerite pour garder la maison, et nous partons demain matin, presque sans esprit de retour. C’est si joli, Maisons-Laffitte! Et les courses! Quelque chose me dit que je gagnerai demain. On m’a donné un tuyau, mais un tuyau…
— Moi aussi je viens vous parler de tuyaux, dit une grosse voix; seulement, mes tuyaux à moi, ce sont des tuyaux d’orgue!
C’est l’abbé Lamargelle qui fait son entrée; et j’en profite pour me retirer; car, si la conversation de l’abbé m’intéresse, je n’aime pas beaucoup ses habitudes de frère quêteur. Ses églises en construction au Thibet ne me disent rien de bon; et je préfère, pendant qu’on l’écoute, aller regarder l’heure du berger dans les yeux de Margot.
— Alors, Monsieur ne va pas à Maisons-Laffitte demain, me dit-elle dans l’antichambre.
— Mais, vous écoutez donc aux portes, petite soubrette?
— Comme au théâtre, répond-elle en baissant les yeux.
— Eh! bien, non, je n’y vais pas; et je ne suis pas le seul; car il paraît qu’on vous confie la garde de la maison.
— Hélas! dit Marguerite avec un soupir. J’aurai le temps de m’ennuyer, toute seule…
La solitude, comme on l’a écrit, est une chose charmante; mais il faut quelqu’un pour vous le dire. J’essaye de convaincre Margot de cette grande vérité. Elle finit par se laisser persuader; Je ne partirai pour Bruxelles qu’après-demain matin, et la nuit prochaine nous monterons la garde ensemble.
IV — OÙ L’ON VOIT BIEN QUE TOUT N’EST PAS GAI DANS L’EXISTENCE
Quand je suis revenu de Belgique, où je n’avais guère passé qu’une semaine, j’ai trouvé mon oncle dans une colère bleue. Mme°Montareuil, que j’avais rencontrée au bas de l’escalier, avec son fils, comme j’entrais, tenait son mouchoir sur ses yeux et Édouard, d’une voix lugubre, m’avait affirmé que le temps était bien mauvais. Les domestiques aussi avaient l’air fort affligé.
— Mademoiselle Charlotte ne se mariera pas, m’a dit l’un d’eux.
Ah! bah! Pourquoi? Qu’est-il donc arrivé?
Une chose très malheureuse. C’est mon oncle qui me l’apprend, d’une voix secouée par la fureur. Il paraît qu’il y a huit jours — juste la nuit qui a suivi mon départ pour Bruxelles, par le fait — les voleurs sont venus chez les Montareuil; ils ont tout enlevé, tout, titres, valeurs, bijoux. Le secrétaire de Mme Montareuil a été forcé et mis à sac. C’est épouvantable.
— Horrible! dis-je. Et l’on n’a pas arrêté les malfaiteurs? On n’a pas une indication qui puisse mettre sur leurs traces?
— Pas la moindre. On a vu pourtant, assure-t-on, deux hommes passer en courant dans la rue, vers les cinq heures du matin, avec des paquets sous le bras. Des balayeurs ont donné le signalement de l’un d’eux; c’était un homme brun, avec un pardessus vert et une casquette noire.
— Et l’on n’a pas retrouvé cet homme brun?
— Pas encore; la police le recherche.
— Mais il n’y avait donc personne, cette nuit-là, chez Mme Montareuil?
— Si; Marguerite, la femme de chambre. Mais elle couche à l’étage supérieur et assure s’être endormie de bonne heure; comme elle a le sommeil lourd, elle n’a rien entendu. On l’a mise à la porte sans certificat, tu penses bien.
— Quel est le montant du vol, à peu près?
— Quatre cent mille francs, à en croire Mme Montareuil; mettons-en, si tu veux, trois cent mille; le quart de ce qu’elle possédait, à mon avis. Si le vieux Montareuil avait encore été de ce monde, ce coup l’aurait tué, j’en suis sûr. Il tenait tant à son argent!…
— Un homme d’affaires, naturellement; et encore, je crois, plutôt usurier qu’homme d’affaires, si la différence existe…
— Usurier! Le mot est bien gros. Il n’a jamais eu maille à partir avec la justice, que je sache; alors… et puis, c’était un philanthrope, un des fondateurs de la Digestion Économique; Mme Montareuil aussi a toujours été très charitable, ajoute mon oncle qui ne se souvient plus de ce que je lui ai entendu dire bien des fois, dans ses moments de cynisme: que la charité est la conséquence de l’usure et son arc-boutant naturel.
— Cette pauvre dame semblait bien désolée; je l’ai rencontrée en arrivant…
— Oui, nous venions d’avoir un entretien qui n’avait guère dû lui mettre du baume dans le coeur. Que veux-tu? J’ai bien été obligé de lui faire comprendre qu’une union entre son fils et Charlotte était désormais impossible; entre la fortune que possédait Édouard il y a huit jours et celle qui lui reste aujourd’hui, l’écart est trop considérable…
— Je pense, mon oncle, que vous avez été un peu vite en besogne. D’abord, Charlotte avait, je crois, beaucoup d’affection pour Édouard…
— Elle! Charlotte! Elle n’aime personne. Une idéologue qui trouve que la terre lui salit les pieds et qui rêve d’avoir des ailes! Ils sont dans la lune, les gens qu’elle aimerait.
— Peut-être. En tous cas, on peut retrouver, d’un moment à l’autre, une bonne partie des valeurs dérobées, sinon leur totalité; que la police mette la main sur les coupables…
Mon oncle ricane.
— Les coupables! dit-il. Ne mets pas le mot au pluriel. Il n’y a qu’un coupable.
Il se lève et marche nerveusement. Un seul coupable! Que veut-il dire? Subitement, il s’arrête et me frappe sur l’épaule.
— Écoute, je ne veux pas ruser avec toi, ni faire des cachotteries. Garde seulement pour toi ce que tu vas entendre… Si je n’avais pas été certain de ce que je viens de te dire et de bien d’autres choses, je n’aurais pas agi aussi brusquement avec Mme Montareuil. J’ai pris des renseignements. J’ai été à la Préfecture, où je connais quelqu’un; c’est toujours utile, d’avoir des relations dans cette maison-là; tu pourras t’en apercevoir. On m’a mis des évidences irréfutables devant les yeux et l’on m’a donné des preuves. Le vol a été commis par une seule personne; cette personne ne possède plus le produit de son larcin; et elle ne sera pas arrêtée. Je te parlais tout à l’heure des deux individus qu’on prétend avoir vus… Fausse piste; renseignement mauvais dont la police n’est pas dupe, ni d’autres, ni moi.
— Alors, dis-je, ému malgré moi, car les allures un peu mystérieuses de mon oncle m’intéressent, alors, quel est le voleur?
— Je n’ai pas besoin de te dire son nom, répond mon oncle; il ne t’apprendrait rien. C’est un jeune homme de ton âge, à peu près, et de ta taille — j’ai vu son portrait. — Il était l’amant de Mme Montareuil.
— Mme Montareuil! Un amant!
— Pourquoi pas? Elle n’est pas la seule, je pense, dit mon oncle en haussant les épaules… Ça durait depuis deux ans. C’est là qu’est la bêtise. Qu’une femme, à n’importe quel âge, se passe un caprice, rien de mieux. Mais la liaison!… Car elle allait le voir souvent, l’entretenait — maigrement, c’est vrai; j’ai vu des lettres — et le laissait venir chez elle, parfois, sous des prétextes… Il devait être au courant de tout et ne guettait évidemment qu’une occasion… On l’a vu descendre de voiture au coin de la rue, vers onze heures, le soir du vol…
— Qu’est-ce qu’il faisait? qu’est-ce qu’il était?
— Un pas grand’chose. Un de ces faux artistes de Montmartre dont le ciseau de sculpteur se recourbe en pince et qui ont dans la main le poil de leurs pinceaux. Des habitudes de taverne et de bouges sans nom; des fréquentations abjectes. Du reste…
— Mais pourquoi ne l’a-t-on pas arrêté? Il n’a pas reparu chez lui? On ne l’a pas retrouvé?
— Il n’a pas reparu chez lui, non. Mais on l’a retrouvé — avant-hier, dans la Seine. — Crime ou suicide? Crime, certainement. Il n’avait pas un sou sur lui quand on l’a repêché, et l’on n’a rien trouvé dans son logement; rien, bien entendu, à part les documents qui ont révélé son intimité avec Mme Montareuil.
— Ce n’est donc pas elle qui a donné les renseignements?
— Elle? Pas du tout. A-t-elle seulement songé à soupçonner son amant? Je ne le crois pas. Elle ignore sa mort. Elle n’ose pas aller chez lui parce que, depuis l’affaire, Édouard ne la quitte pas, mais elle lui a encore écrit hier; je le sais. C’est la police qui a tout découvert, en donnant là une grande preuve d’habileté; je regrette même, pour les agents chargés des recherches, qu’on ait décidé de ne pas donner connaissance des faits réels à la presse.
J’éclate de rire.
— Oh! oui, c’est regrettable! Les journaux perdent là un bien joli roman-feuilleton. Mais pourquoi diable, mon oncle, me racontez-vous une pareille histoire?
— Une histoire! crie mon oncle. Une histoire! Aussi vrai que nous ne sommes que deux dans cette chambre, c’est la vérité pure. La vérité, je te dis! Me prends-tu pour un enfant? Est-ce que j’ai l’habitude d’inventer des contes? Tu ris!… Mais c’est affreux, c’est à faire trembler, ces choses là! Penser que des capitalistes, des possédants — hommes ou femmes, peu importe; le sexe disparaît devant le capital font aussi bon marché du bien de la caste, sacrifient ses intérêts supérieurs à leurs passions basses, oublient toute prudence, négligent toute précaution devant leurs appétits déréglés — et livrent leurs munitions, en bloc, à l’ennemi! — Où sont-ils, ces trois cent mille francs? Qui sait? Peut-être entre les mains de perturbateurs prêts à engager la lutte contre les gens riches, contre nous, en dépit du code qui fait tout ce qu’il peut, pourtant, pour favoriser l’accumulation et le maintien de l’argent dans les mêmes mains… Se laisser voler! Ne pas veiller sur sa fortune! C’est mille fois plus atroce que la prodigalité qui, au moins, éparpille l’or… C’est abandonner le drapeau de la civilisation; c’est permettre à la vieille barbarie de prévaloir contre elle. La fortune a ses obligations, je crois! L’Église même nous l’enseigne… Quand je la voyais là tout à l’heure, cette femme, geignante et pleurnicharde, je songeais à cette vieille princesse qui, pendant le pillage de sa ville prise d’assaut, courait par les rues en criant: «Où est-ce qu’on viole?» Parole d’honneur, j’avais envie… Ah! bon Dieu! se souvenir qu’on a un sexe et oublier qu’on possède un million… C’est à vous rendre révolutionnaire!
— Calmez-vous, mon oncle. D’abord, ces titres, ceux qui les détiennent n’en ont pas encore le montant; on a les numéros, sans doute; on fera opposition…
— Que tu es naïf! C’est vraiment bien difficile, de vendre une valeur frappée d’opposition! À quoi penses-tu donc qu’on s’occupe, dans les ambassades? Figaro prétendait qu’on s’y enfermait pour tailler des plumes. On est plus pratique, aujourd’hui… Je ne dis pas que les ministres plénipotentiaires opèrent eux-mêmes…
— Est-ce que Mme Montareuil est au courant des choses?
Mon oncle tire sa montre.
— À l’heure actuelle, oui. Elle a trouvé, en rentrant chez elle, une lettre qui la mandait, seule, à la Sûreté; elle est, depuis une demi-heure, en tête-à-tête avec un fonctionnaire qui lui révèle tout ce qu’elle sait et tout ce qu’elle ne sait pas. Elle écoute, en pleurant ses péchés. On doit lui apprendre que si, par hasard, on retrouve ses titres ou ses bijoux, on les lui remettra; mais que, le principal coupable étant mort, on ne poussera pas les recherches plus loin, afin d’éviter un scandale. Affaire classée.
— Édouard ne saura rien?
— Rien. Il n’aura qu’à se consoler de la perte de ses trois cent mille francs.
Petite affaire. «Plaie d’argent n’est pas mortelle», disent les bons bourgeois.
— Et Charlotte?
— Je ne crois pas que j’aurai besoin de lui dire ce que je viens de t’apprendre.
— Mais que pense-t-elle?
Mon oncle me regarde avec étonnement.
— Est-ce que je sais? Elle n’a rien à penser. Je suis son père; je pense pour elle… Après ça, peut-être réfléchit-elle pour son compte. Si tu veux savoir à quoi, va le lui demander.
Tout de suite.
Charlotte ne m’a pas dit ce qu’elle pense — ce qu’elle pense de ce mariage manqué et des circonstances qui en ont amené la rupture. — Mais je sais à quoi elle pense; je le sais depuis longtemps. Depuis le jour, au moins, où j’ai commencé à regarder autour de moi, à voir clair. J’ai senti que je n’étais pas seul à essayer de comprendre ce qu’il y avait derrière le voile qui doit cacher la vie à la jeunesse; rideau bien vieux, d’ailleurs, que la vanité imprudente écarte et que le cynisme déchire — car la franchise renaît aujourd’hui par l’effronterie du persiflage et l’on n’essaye plus guère, même devant des auditeurs en bas âge, de galvaniser des truismes moribonds et de passionner des lieux-communs. — Et, avec la famille dont la règle s’énerve de plus en plus devant la multiplicité des obligations mondaines et dont le rôle s’efface devant les exigences d’une instruction stupide, les jeunes êtres n’ont plus sous les yeux, lorsqu’il leur est permis de les lever de leurs livres, que le spectre de la Vie, qui les emplit de terreur, et de tristesse, et de dégoût. Les paroles, les demi-mots mêmes qu’on laisse tomber, exprès parfois, retentissent dans le vide de l’existence enfantine; et le vide est sonore. Avez-vous entendu, après les saillies d’un sceptique, ces rires d’enfants qui sont affreux, car ils sont des ricanements d’hommes? Avez-vous vu ces sourires de femmes narquoises sur des lèvres de petites filles? Ces rires-là sont presque des cris de détresse, et ces sourires pleins de douleurs. Les paroles qui les ont provoqués résonnent dans les cerveaux qu’elles tourmentent, et elles tuent quelque chose ailleurs. L’âme, où rien ne trouve d’écho, perd sa spontanéité; le coeur sait rester muet et ne veut plus partager ses peines; l’enthousiasme et la confiance sont en prison dans la caverne des voleurs. Chez les êtres faibles, l’égoïsme s’enracine, l’égoïsme vil qui peut se résoudre un jour, il est vrai, en une sympathie béate et pleurnicharde; et chez les êtres forts, c’est un repliement amer sur soi-même, un refus dédaigneux de se laisser entamer, qui peut donner au jeune homme l’exaspération et à la jeune fille une froideur de glace.
La pauvreté rend précoce, celle d’affections autant que celle d’argent. Il y a longtemps déjà, sans doute, que Charlotte a pu satisfaire sa curiosité de la vie; sa mère, morte de bonne heure, n’a pu lui inculquer, par la contagion des tendresses puériles et déprimantes, la foi dans la nécessité des compassions et des indulgences; les franchises brutales et les sarcasmes de son père l’ont forcée à acquérir son indépendance morale, à se placer en face du monde et à le juger. Et le jugement qu’elle a porté, nerveux et partial, a été la négation, instinctive plutôt que raisonnée, de tout ce qui était contraire à sa nature; et le rejet absolu de ce qu’elle ne pouvait comprendre. Verdict d’enfant roidie par le dédain, qui devient la règle immuable de la jeune fille, mais qui n’est pas rendu sans luttes et sans souffrances. Pendant que moi, isolé, enfermé dans la cage où l’on vous apprend à avoir peur et dans la cage où l’on vous enseigne à faire peur aux autres, je mordais mes poings dans l’ombre, combien n’a-t-elle pas versé de larmes, cette jeune fille calme et contemplative qui ne pouvait pas ne point voir et qu’on obligeait à entendre? Elle a souffert autant que moi; plus que moi, sans doute, car sa souffrance était plus aiguë, n’ayant point de cause précise mais des raisons générales; et cette douleur était ravivée sans trêve par le spectacle incessant de la vie basse, de l’hypocrisie meurtrière de la barbarie civilisée avec son indifférence horrifiante pour toutes les pensées hautes.