Le voleur

Georges Darien · Chapitre 1 sur 4 · partie 3/4

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Le voleur

Le livre qu’on va lire, et que…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Charlotte a peut-être souffert, aussi, du manque de coeur et de la brutalité de son père; je le crois, bien que je ne l’aie point entendue se plaindre. Elle ne se plaint jamais. Les états d’indignation silencieuse par lesquels elle a passé — et que les nerfs de la femme n’oublient jamais, même quand son cerveau ne se souvient plus des causes qui les ont provoqués — lui ont ouvert l’âme à moitié en la froissant beaucoup. Car l’indignation est un projet d’acte; et un projet d’acte, même irréalisé, ne pouvant rester infécond, il y a toujours, intérieurement, résolution dans un sens quelconque, si inattendu qu’il soit. Le plus souvent, chez la femme, l’indignation réprimée produit la pitié. La pitié mesquine, espèce de compromis entre l’égoïsme forcené et le manque d’énergie mâtiné de tendresse ironique, impliquant le désaveu de toute espèce d’enthousiasme vrai; la pitié larmoyante et bavarde, qui procède de rancunes sourdes peureusement dissimulées, du désir d’actes vengeurs accomplis par d’autres que, d’avance, on renie lâchement; la pitié qui cherche dans l’exaltation du malheur, l’auréole de sa propre apathie; sentiment anti-naturel, chrétien, qui ne peut exister que par la somme de dépravation qu’il enferme. Mais l’indignation, parfois, produit aussi la fierté taciturne, la compréhension large et muette de l’universelle sottise et de l’universelle douleur; seulement, alors, elle se retire tout entière dans les solitudes silencieuses du coeur; elle se conserve et se concentre comme le feu sous la neige des volcans polaires; et, de la compression de ses élans, les âmes fortes peuvent faire jaillir des idées libératrices — ou même la bonté sans phrases, lorsqu’elles ont assez souffert et lorsque, surtout, elles ont assez vu souffrir.

C’est encore de la pitié, cela; mais une pitié haute et brave. Et c’est cette pitié-là, inquiète et nerveuse encore, que je sens vibrer dans Charlotte; je la lis sur son visage, son beau visage d’un ovale pur comme ceux qu’on rêve d’entrevoir sous les arceaux gris des vieux cloîtres; je la devine dans ses yeux réfléchis, attentifs et sévères, ses yeux noirs qui ne parlent pas; dans sa voix, d’un timbre aussi pur que lorsqu’elle était enfant, sa voix qui est l’essence d’elle toute et m’enivre comme un fort parfum.

Je l’entends souvent, cette voix-là, à présent. Elle parle pour moi, et pour moi seul. Il me semble que je n’entends qu’elle, depuis ces trois mois que nous nous aimons… An! je ne le sais pas, si nous nous aimons…

Comment avons-nous été poussés l’un vers l’autre, ce soir-là? ce soir lourd d’un jour d’orage, dans le jardin de Maisons-Laffitte, où sa robe blanche frémissait comme une aile pâle sous la nef des grands arbres noirs, où sa voix claire faisait sonner les rimes du poème de la nuit d’été… où je suis tombé à deux genoux devant elle, avec des mains glacées et mon coeur qui sautait dans ma poitrine, où elle m’a relevé de toute la force de ses deux bras et m’a porté à ses lèvres… Je n’ai point eu besoin de mentir, de lui dire que je l’avais toujours aimée; je lui ai dit que je l’aimais, ce soir-là, éperdument, à en mourir, et elle m’a serré sur son coeur en me disant: «Tais-toi, tais-toi!» Oh! cela qui fut si doux — cette bonté de vierge, plus forte qu’un amour de femme — oh! je donnerais tout au monde aujourd’hui pour que ce n’eût jamais été…

Pourquoi l’ai-je voulue, moi? Pourquoi est-elle venue ici, elle? Pourquoi revient-elle — puisqu’elle ne m’aime pas, je le sens; puisque, moi, je ne peux pas l’aimer? — Oh! c’est torturant, et je ne puis pas dire ce que c’est que notre amour; c’est comme l’amour de deux ennemis. On dirait qu’il y a toujours un fantôme entre nous… Ah! les mystérieuses et confuses sensations éveillées par le printemps passionnel! Les rêves d’idéal et les sentiments lascifs, les fougues du coeur et les ardentes convoitises! — Rien, rien… Seulement la meurtrissure des sens enivrés d’ennui et altérés par l’inquiétude; la volonté de se laisser aller à la dérive, quand on résiste malgré soi; l’esprit qui s’effraye quand la chair lance son cri; la défiance et la révolte des désirs; les abandons et les reprises, les effusions et les froideurs; et enfin, non pas la nausée, mais la rancune contre l’ennemi qui a failli vaincre — en redoutant de triompher. — Mais l’impression vive, acre, pénétrante du plaisir est tellement profonde en moi, pourtant, qu’elle s’exprime longtemps après par les spasmes du coeur et les frissons nerveux. Je ne l’aime pas; et il y a des moments où je l’adore, des moments très courts; et d’autres où je la déteste, il me semble, de tout le poids de son esprit qui s’appuie au mien, si alourdi déjà et que je ne puis plus dégager. On dirait que nous ne voyons que la vie, quand nous sommes ensemble, la vie dont nous ne parlons jamais, hideuse et vieille, — vieille, vieille…

J’ai conscience qu’elle n’est pas pour moi; et elle sent qu’elle n’est point faite de ma chair. C’est comme si je lui glaçais le coeur, comme si je pétrifiais sa sympathie; comme si quelque chose nous forçait tous deux à refouler toujours plus profondément dans l’âme une passion intense que la sentimentalité n’ose pas défigurer et qui ne vit, même dans le présent, que de souvenirs de rêves. Ce sont les sourdes fermentations de la mémoire qui m’imprègnent d’elle, du sentiment obscur de sa supériorité qui domine toutes mes pensées, qui est comme une barrière devant ma volonté; ses regards d’un instant qui ont rayonné pour jamais, ses gestes fugitifs mais impérissables, toute sa grâce mille fois révélée à moi et qui me reste si mystérieuse, toute la réalité de ses charmes, ne m’ont donné que des visions… Cela dure depuis des mois. Chaque fois, quand elle est venue, ç’a été un élan vers elle; et, quand elle est partie, une délivrance. Je puis la revoir au moins, lorsqu’elle est absente! Je la revois dans le fauteuil où elle était assise, devant la table où elle s’appuyait; ce n’est pas son image qui est là; c’est elle-même, elle tout entière. Et, quand elle vient, c’est une étrangère qui lui ressemble un peu; mais je ne puis jamais la voir telle que je l’ai revue en pensée… Une fois, une seule, sa présence m’a été douce, douce à ne pouvoir l’exprimer. Elle s’était endormie un moment; et j’ai eu à moi, réellement, immobiles, silencieux et clos, son front où la pensée inquiète a tendu la transparence de son voile, sa bouche si souvent entr’ouverte pour des questions qu’elle ne pose pas, ses yeux qui interrogent — quand j’y voudrais voir briller des étoiles. — J’aurais voulu qu’elle ne se réveillât jamais et m’endormir avec elle, moi, pour toujours…

Mais c’est fini, à présent. Nous ne serons plus séparés, Charlotte et moi; par un adversaire invisible qu’elle a deviné dans l’ombre, sans doute, et que je ne veux pas avoir terrassé pour lutter avec son fantôme. Qu’elle parle, si elle a quelque chose à dire, et si elle ose parler. Ou bien, je parlerai; et si ce que je dirai doit tuer notre amour, qu’il meure. Je ne veux plus subir le despotisme des angoisses qui l’étreignent; et je ne veux pas plus de secret entre nos âmes qu’il n’y en a entre notre chair, notre chair que rapproche un nouveau lien, car Charlotte est enceinte. Avant-hier, elle m’a décidé à aller demander sa main à son père, et à lui tout avouer; je dois lui faire part, aujourd’hui, du résultat de l’entrevue; je l’attends.

La voici. Pour la première fois, en face d’elle, je me sens maître de moi, je n’éprouve pas les frémissements d’humilité du dévot devant son idole muette, du coupable devant sa conscience.

— Tu as vu mon père?

— Oui.

C’est vrai. J’ai vu mon oncle hier matin. Il m’a écouté sans émotion et m’a laissé parler sans m’interrompre.» Tu n’auras pas ma fille, m’a-t-il dit quand j’ai eu fini. — Voulez-vous me donner les raisons de votre refus? ai-je demandé.— Certainement. Il n’y en a qu’une. Je ne veux plus marier Charlotte. — Vous ne voulez plus… — Non. Il est convenu qu’un père de famille doit faire son possible pour établir sa fille; mais si les circonstances s’opposent à la réalisation de ses désirs, le monde ne peut pas lui en vouloir de ne point persister en dépit de tout. Les faits qui ont empêché le mariage de Charlotte, en raison même de la rareté de leur caractère, m’autorisent à abandonner, au moins pendant quelques années, toutes tentatives matrimoniales à son égard. Édouard est censé avoir le coeur brisé, et il est inutile de le lui arracher tout à fait; Charlotte est supposée regretter profondément Édouard; et on m’imagine généralement versant des pleurs sur leur infortune, dans le silence du cabinet. C’est une situation. — Situation conciliable avec vos intérêts? — Peut-être. Je ne tenais pas à avoir d’enfant, moi; une fille, surtout. Les filles, il leur faut une dot; et la dot, c’est une somme d’autant plus grosse que le père s’est enrichi davantage. Il faut payer. Je payerai, puisqu’il n’y a pas moyen de faire autrement; mais le plus tard possible. — Savez-vous si Charlotte sera de votre avis et si elle voudra attendre?» Mon oncle s’est mis à ricaner. «Oh! qu’elle le veuille ou non!… Elle ne sera majeure que dans deux ans, environ; et après, les sommations respectueuses, les formalités, le temps qu’elles exigent… Une femme peut arracher ses premiers cheveux blancs, en France, avant d’avoir une volonté. — Elle peut disposer d’elle-même, en tous cas… — Illégalement. — Soit. C’est ce qu’a fait Charlotte. Depuis trois mois elle est ma maîtresse. — Ta…? a crié mon oncle en sursautant, car il a senti que je ne mentais pas. — Oui; depuis trois mois; et je viens vous demander, puisque c’est nécessaire, de nous permettre de régulariser notre situation.» Mon oncle était blême, encore, et sa main, posée à plat sur le bureau, frémissait un peu; mais sa voix n’a pas tremblé. «Votre situation, a-t-il dit, je puis la régulariser facilement; en faisant enfermer ma fille jusqu’à sa majorité, d’abord; et-en te faisant poursuivre, toi, pour détournement de mineure. La loi m’autorise… — Oui! À tout! À voler la dot de votre fille, comme vous m’avez volé mon héritage, à moi!» Mon oncle ne s’est pas indigné; il a souri et hoché la tête. «Je comprends. Je comprends. Une vengeance? Ou un chantage? — Ni l’un ni l’autre! Quelque chose qui ne vous regarde pas, que je ne veux pas vous dire. Il n’y a qu’une chose que je veuille vous dire, c’est que Charlotte est enceinte et qu’il nous faut votre consentement à notre mariage! Vous entendez? Il me le faut! Je ne veux pas que mon enfant…— Ne t’avance pas trop! La loi n’interdit pas sans raisons la recherche de la paternité…» J’ai bondi vers mon oncle et je l’ai empoigné par les épaules. «Si vous dites un mot de plus, si vous vous permettez la moindre allusion injurieuse envers Charlotte, vieux coquin, je vous écrase sous mes pieds et je vous jette par la fenêtre. Il y a longtemps que j’ai envie de le faire, sale voleur que vous êtes! Entendez-vous, que j’en ai envie? Hein? (et je sentais ses os, que j’aurais dû broyer, craquer dans mes mains, et je ne voyais plus que le blanc de ses yeux). Si je n’étais pas un lâche, comme tous ceux qui se laissent piller par des pleutres de votre trempe, il y a longtemps que j’aurais pris votre tête par les deux oreilles et que je l’aurais écrasée contre vos tables de la Loi! Je peux vous la faire, à présent, la loi, si je veux, hein!… Tenez, vous n’en valez pas la peine!» Et je l’ai jeté, d’un revers de main, au fond de son fauteuil où il s’est écroulé comme une ordure molle. «Écoutez, ai-je repris, près de la porte, avant de sortir, tandis qu’il cherchait à récupérer son sang-froid et qu’il arrangeait sa cravate. Écoutez-moi bien. Accordez-moi la main de Charlotte; je ne vous demande pas de dot; je ne vous en ai point demandée. Je ne veux pas que vous me donniez un sou, même de l’argent que vous m’avez pris. Si vous aviez la moindre affection pour votre fille, je vous dirais qu’elle sera heureuse avec moi; mais vous ne vous souciez de personne. Une dernière fois, voulez-vous? Si vous ne voulez pas, je ne sais pas ce qui arrivera; mais je prévois des choses terribles, des malheurs sans nom pour elle, pour moi — et pour vous aussi. «Je me suis arrêté, la voix coupée par la colère.» Je n’ai qu’un mot à te répondre. C’est: Non. Je n’ai pas plus d’aversion pour toi que pour un autre, malgré ce que tu viens de dire et de faire. Tu m’es indifférent — comme tous les gens qui ne peuvent me servir à rien. — Seulement, en admettant que ma fille ne me donne pas lieu de la renier purement et simplement, je ne puis pas la marier sans dot; cela ruinerait mon crédit; et, la mariant avec une dot, je ne puis la donner qu’à un homme possédant une fortune en rapport. Tel n’est point ton cas, malheureusement pour toi. Il y a des conventions sociales que rien au monde ne m’obligera à transgresser; elles sont la base de l’Ordre universel, quoi que tu en puisses dire… Tu viens de te comporter en sauvage; moi, je te parle en civilisé, a-t-il continué en glissant sa main dans un tiroir qu’il avait ouvert sournoisement et où je sais qu’il cache un revolver. La loi m’autorise à agir contre ma fille et toi. Je n’userai pas du droit qu’elle me confère. Tu as séduit Charlotte; tu peux la garder. Vivez en concubinage, si vous voulez; vous serez à plaindre avant peu, sans aucun doute. Mais c’est moi qu’on plaindra.» Je suis sorti brusquement, sans dire un mot, car je voyais rouge.

C’était avant-hier, cela; et il me semble que c’est la même fureur qui me secouait alors qui vient de m’envahir tout d’un coup, lorsque Charlotte est entrée.

— Eh! bien, que t’a dit mon père? me demanda-t-elle, anxieuse.

— Il a dû te l’apprendre lui-même, je pense.

— Non. Voilà trois jours que je ne l’ai vu; il sort de bonne heure et rentre tard; on dirait qu’il m’évite. Tu lui as dit?…

— Tout. Et il refuse. Je n’ai pas besoin de te donner ses raisons, n’est-ce pas?

Charlotte secoue la tête tristement. Elle vient s’asseoir près de moi et me prend la main.

— Et toi, que veux-tu faire?

— Moi? dis-je… Je ne sais pas. En vérité, je ne sais pas.

Et je fixe mes yeux sur quelque chose, au loin, pour éviter son regard que je sens peser sur moi. Mais l’étreinte de sa main se resserre, sa petite main si fine et si jolie, qui semble exister par elle-même.

— Dis-moi ce que tu penses, Georges! Je t’en prie, dis-le moi, si cruel que ce doive être.

Je dégage ma main et je me lève.

— Est-ce que je sais ce que tu penses, toi? Je ne l’ai jamais su! Dis-le moi, si tu veux que je te réponde. Dis-moi si tu m’aimes, d’abord!

Des larmes roulent dans les yeux de Charlotte.

— Je t’aime, oui… Oh! Je ne sais pas… Je ne peux pas dire! Je ne te connais pas. Je ne te vois pas. J’ai peur… Je devine des choses, à travers toi; des choses atroces…

Je frappe du pied, car ses larmes me crispent les nerfs et m’irritent.

— Écoute, dis-je; écoute des choses plus atroces encore. Il faut que tu les apprennes, puisque tu veux savoir ce que je pense. Je ne veux point vivre de la vie des gens que tu connais, que tu fréquentes, que tu coudoies tous les jours. Leur existence me dégoûte; et, dégoût pour dégoût, je veux autre chose. J’ai déjà cessé de vivre de, leur vie. J’ai… Tu sais, le vol commis chez Mme Montareuil, ces quatre cent mille francs de bijoux et de valeurs enlevés la nuit. Eh! bien…

Charlotte s’élance vers moi et me pose sa main sur la bouche.

— Tais-toi! Je le sais. Je l’ai deviné! Ne parle pas; je ne veux pas… Viens.

Elle m’entraîne, me fait asseoir sur le divan et me jette ses bras autour du cou.

— Tu ne te doutais pas que je savais? que j’avais compris toute ta haine pour mon père et pour ceux qui lui ressemblent, et que j’avais pu lire en toi comme dans un livre le jour où tu es venu me parler, te rappelles-tu? en revenant de Bruxelles… Non, non, ne t’en va pas. Reste. Ne te mets pas en colère si je pleure; c’est plus fort que moi. Écoute. Je ne t’aimais pas, mais je sentais combien tu étais tourmenté… Et le soir où tu m’as parlé, dans le jardin, je ne t’aimais pas non plus, mais je savais que tu avais soif d’une amitié compatissante, comme tous les coeurs malheureux…

D’un geste brusque, je me délivre de son étreinte.

— Il fallait te défendre, alors, puisque tu n’avais que de la pitié pour moi! Ce n’est pas de la sympathie que je te demandais!

— Enfant! dit-elle en me reprenant dans ses bras; est-ce que tu le savais, ce que tu me demandais? tu voulais trouver l’oubli, en moi, le sommeil de toutes les pensées qui te hantent, la fin du cauchemar qui t’oppresse. Cela, je ne pouvais te le donner qu’avec moi-même. Ce soir-là, tu avais vu en moi une fée qui peut chasser les mauvais rêves; mais je n’étais qu’une femme, et mon seul charme c’était mon amour. Je te l’ai donné autant que j’ai pu; pas assez complètement, sans doute… et, surtout, je ne t’ai jamais dit ce que j’aurais dû te dire, je ne t’ai jamais parlé comme j’étais résolue à le faire chaque fois que je venais te voir. Pardonne-moi; je sentais que ta souffrance était tumultueuse et irritable, et je n’ai jamais osé… J’avais peur…

— Tu avais peur! dis-je en me levant et en marchant par la chambre. Peur de quoi? De me dire que j’étais un voleur? Je m’en moque pas mal! Ou bien d’entreprendre ma conversion? Tu aurais sans doute perdu ton temps. C’était bien inutile, va, tes airs mystérieux et tes façons d’enterrement… Tu m’as demandé ce que je voulais faire, tout à l’heure. Si ton père m’avait accordé ta main, j’aurais vu; mais puisqu’il refuse… je veux continuer, ni plus ni moins, et le tonnerre de Dieu ne m’en empêcherait pas. J’espère que tu ne me quitteras pas; tu t’ennuieras un peu moins que tu ne l’as fait jusqu’ici…

— Non, non! crie Charlotte. Ne parle pas ainsi! Ce n’est pas fait pour toi, cela! je ne veux pas…

— Pourquoi donc n’est-ce pas fait pour moi? Parce que les lois, qui ont permis qu’on me dépouillât depuis, ne m’ont pas fait naître pauvre? Parce que j’ai été enfermé au collège au lieu d’être interné dans la maison de correction? Parce que j’ai appris des ignominies dans des livres, derrière des murs, au lieu de faire l’apprentissage du vice en vagabondant par les rues? Je ne comprends pas ces raisons-là. Parce qu’on m’a fait donner assez d’instruction et qu’on m’a laissé assez d’argent pour me permettre d’agir en larron légal, comme ton père? Je ne veux pas être un larron légal; je n’ai de goût pour aucun genre d’esclavage. Je veux être un voleur, sans épithète. Je vivrai sans travailler et je prendrai aux autres ce qu’ils gagnent ou ce qu’ils dérobent, exactement comme le font les gouvernants, les propriétaires et les manieurs de capitaux. Comment! j’aurai été dévalisé avec la complicité de la loi, et même à son instigation, et je n’oserai pas renier cette loi et reprendre par la force ce qu’elle m’a arraché? Comment! toi qui es une femme et qui seras mère demain, tu peux être empoignée ce soir par des gendarmes que ton père aura lancés contre toi et enfermée jusqu’à vingt-et-un ans comme une criminelle, avec l’interdiction, après, de te marier avant l’expiration des interminables délais légaux! et tu hésiteras à fouler aux pieds toutes les infamies du Code?

— Non, dit Charlotte, je n’hésiterai pas. Je suis ta femme et je suis prête à te suivre. Mais… Non, je t’en prie, ne fais pas cela. Je t’en prie; pour moi, pour… l’enfant… et surtout pour toi. Oh! j’aurais tant donné pour que tu ne l’eusses jamais fait! et je te supplie de ne plus le faire. N’est-ce pas, tu voudras bien?

Elle se lève et vient près de moi.

— Dis-moi que tu voudras bien. Je sais aussi, moi, que c’est ignoble, toutes ces choses; toute cette société immonde basée sur la spoliation et la misère; je sais que les gens qui soutiennent ce système affreux sont des êtres vils; mais il ne faut pas agir comme eux…

— C’est le seul moyen de les jeter à bas, dis-je. Lorsque les voleurs se seront multipliés à tel point que la gueule de la prison ne pourra plus se fermer, les gens qui ne sont ni législateurs ni criminels finiront bien par s’apercevoir qu’on pourchasse et qu’on incarcère ceux qui volent avec une fausse clef parce qu’ils font les choses mêmes pour lesquelles on craint, on obéit et on respecte ceux qui volent avec un décret. Ils comprendront que ces deux espèces de voleurs n’existent que l’une par l’autre; et, quand ils se seront débarrassés des bandits qui légifèrent, les bandits qui coupent les bourses auront aussi disparu. Tu sais ce que je pense, maintenant; tu sais ce que j’ai fait et ce que je veux faire — tu entends? ce que je veux faire!

— Oh! c’est affreux, dit Charlotte en sanglotant. Je ne sais pas si tu as tort… mais je ne peux pas, je ne peux pas… Écoute-moi, je t’en supplie… au moins pendant quelque temps… Tu te calmeras. Tu es tellement énervé! Tu verras que c’est trop horrible… Je n’ai pas même le courage d’y penser; et je n’aurais pas la force… Oh! si tu savais ce que je souffre! Je t’aime, je t’aime de toute mon âme à présent; et je t’aimerai… oh! je ne peux pas dire comme je j’aimerai…

Je la prends dans mes bras.

— Eh! bien, si tu m’aimes, Charlotte, ne me demande point des choses impossibles. Il faut que j’agisse comme je te l’ai dit, je suis poussé par une force que rien au monde ne pourra vaincre, même ton amour. Mais tu seras heureuse, je te jure…

— Non, murmure-t-elle en détournant la tête; je voudrais pouvoir te dire: oui; je le voudrais de tout mon coeur; mais c’est plus fort que moi, je ne peux pas. Il me semble que je mourrais de peur et de honte… et je ne veux pas que toi… Oh! mon ami, mon ami! ne me repousse pas ainsi…

— Si! dis-je, je te repousserai — et j’écarte sa main glacée qu’elle a posée sur mon front brûlant, car sa douleur me pénètre et m’exaspère et je sens fondre, devant ce désespoir de femme, l’âpre résolution qui, depuis si longtemps, s’ancra en moi. — Si! je te repousserai si tu es assez faible pour ne point agir ce que tu penses, car tu sais bien que j’ai raison. Je serai ce que je veux être! Et je resterai seul si tu n’es pas assez forte pour me suivre.

Charlotte devient pâle, pâle comme une morte; et ses yeux seuls, éclatants de fièvre, paraissent vivants dans sa figure.

— Je ne peux pas, dit-elle tout bas; et d’autres paroles, qu’elle voudrait prononcer, expirent sur ses lèvres blêmes.

— Eh! bien, va-t-en, alors! crié-je d’une voix qui ne me semble pas être la mienne. Va retrouver ton père, fille de voleur! il m’a volé mon argent et toi tu veux me voler ma volonté! Va t-en! Va-t- en!…

Alors, Charlotte s’en va, toute droite. Et pendant longtemps, cloué à la même place et comme pétrifié, je crois entendre le bruit de ses pas qui s’est éteint dans l’escalier.

Ce que je ressens, c’est pour moi. Je voudrais bien qu’il y eût là quelqu’un pour me tuer, tout de même; mais on ne meurt pas comme ça. Il faut vivre. Eh! bien, en avant……

Le lendemain matin, à la gare du Nord, au moment où je vais prendre le train pour Bruxelles, quelqu’un me frappe sur l’épaule. Je me retourne. C’est l’abbé Lamargelle.

— Vous partez en voyage, cher monsieur?

— Oui; pour affaires; un voyage qui durera quelque temps, je pense.

— Vous ne m’étonnez pas; votre oncle est un homme aimable et Melle Charlotte est absolument charmante; mais les événements de ces temps derniers, ces malheureux événements, ont influé quelque peu sur l’aménité de leur caractère; et quand on ne trouve plus dans la famille les joies profondes auxquelles elle vous a habitué… Ah! ç’a été bien déplorable, ce qui est arrivé. Pour ma part, je n’ai aucune honte à l’avouer, j’y ai perdu une petite commission qui devait m’être versée au moment du mariage. Enfin… Les voies de la Providence sont insondables. M. Édouard Montareuil est bien affecté.

— J’espère qu’il se consolera, avec le temps.

— Je l’espère aussi. Le temps… les distractions… Je crois savoir qu’il se fait inoculer; je l’ai rencontré l’autre jour sur la route de l’Institut Pasteur. La science est une grande consolatrice. Quant à vous, vous préférez les voyages.

— Oh! voyages d’affaires…

— Oui; des affaires au loin; l’isolement. Vous avez sans doute raison. Beaucoup de gens éprouvent le besoin de la solitude, de temps à autre:

Quiconque est loup, agisse en loup; C’est le plus certain de beaucoup;

comme le dit le fabuliste, continue l’abbé en me plongeant subitement ses regards dans les yeux. Allons! je crains de manquer mon train. Au revoir, cher monsieur. Nous nous retrouverons, j’espère; je fais même mieux que de l’espérer, il n’y a que les montagnes, hé! hé! qui ne se rencontrent pas. Je vous souhaite un excellent voyage. — Prenez garde au marchepied.

Par la portière du wagon, j’aperçois sa haute silhouette noire qui disparaît au coin d’une porte. Était-il venu pour prendre un train — ou pour me voir? Et alors, pourquoi?

Ah! pas de suppositions! Ça ne sert à rien — surtout quand les prêtres sont dans l’affaire. — Des malins, ceux-là! et qui ne sont peut-être pas les plus mauvais soutiens de la Société, bien que la bourgeoisie déclare, en clignant de l’oeil, que le cléricalisme c’est l’ennemi.

J’y réfléchis pendant que le train, qui s’est mis en marche, traverse la tristesse des faubourgs. Quand on pense au nombre des êtres qui vivent dans ces hautes maisons blafardes, dans ces lugubres casernes de la misère, et qui sont provoqués, tous les jours, par ces deux défis: la ceinture de chasteté et le coffre-fort; quand on songe qu’on ne met en prison tous les ans, en moyenne, que cent cinquante mille individus en France et quelques malheureux millions en Europe; on est bien forcé d’admettre, en vérité, devant cette dérisoire mansuétude de la répression impuissante, que la seule chose qui puisse retenir les gens sur la pente du crime, c’est encore la peur du diable.

 

V — OÙ COURT-IL?

— Naturellement, si vous essayez d’expliquer ça à un gendarme, il y a fort à parier qu’il vous prendra pour un aliéné dangereux. Mais il n’en est pas moins vrai que le voleur, c’est l’Atlas qui porte le monde moderne sur ses épaules. Appelez-le comme vous voudrez: banquier véreux, chevalier d’industrie, accapareur, concussionnaire, cambrioleur, faussaire ou escroc, c’est lui qui maintient le globe en équilibre; c’est lui qui s’oppose à ce que la terre devienne définitivement un grand bagne dont les forçats seraient les serfs du travail et dont les garde-chiourmes seraient les usuriers. Le voleur seul sait vivre; les autres végètent. Il marche, les autres prennent des positions. Il agit, les autres fonctionnent.

— Et leurs fonctions consistent à voler, dis-je.

— Si l’on veut pousser les choses à l’extrême, certainement, répond Issacar en allumant une cigarette. Mais pourquoi hyperboliser? Il est bien évident que l’homme, en général, est avide de gains illicites et que le petit nombre de ceux qui n’ont pas assez d’audace pour agir en pirates, avec les lettres de marque octroyées par le Code, rêvent de se conduire en forbans. Le genre humain est admirablement symbolisé, à ce point de vue, par le trio qui fit semblant d’agoniser, voici dix-huit siècles, au sommet du Golgotha: le larron légal à droite, le larron hors la loi à gauche, et Jésus la bonté même, représentant la soumission craintive aux pouvoirs constitués, au milieu. Seulement, quand on a dit cela, on n’a pas dit grand’chose. On a établi les éléments inaltérables de l’âme actuelle, mais on a ignoré les diversités extérieures de son agencement. Il y a fleurs et fleurs, bien que, primordialement, toutes les parties de la fleur soient des feuilles; et il y a filous et filous bien que, par leur fonds, tous les hommes soient des fripons.

— N’allez-vous pas trop loin, à votre tour?

— Je ne pense pas. Je ne crois point que la nature humaine soit mauvaise en elle-même, ou, au moins, incurablement mauvaise; pas plus que je ne crois au criminel-né. Ce sont là des mensonges conventionnels, fort commodes sans doute, mais qu’il ne faudrait point ériger en axiomes. Je crois à l’influence détestable, irrésistible, du déplorable milieu dans lequel nous vivons, Que la corruption engendrée par ce milieu soit profonde et générale, il n’y a pas lieu d’en douter; les êtres qui échappent à son action sont en bien petit nombre. Ils existent, cependant; car c’est soutenir un paradoxe abominable que d’affirmer qu’il n’y a point d’honnêtes gens. Les personnes les plus versées en la matière n’ont point de doutes à ce sujet. M. Alphonse Bertillon assure même qu’on pourrait trouver à Paris, parmi les êtres placés dès leur jeunesse dans ces conditions qui sont le lot des criminels que nous sommes tous plus ou moins, une centaine d’hommes devenus et restés parfaitement honnêtes. «On les trouverait tout de même, dit-il, mais ce seraient cent imbéciles.» Imbéciles ou non, peu importe. Il suffit qu’ils existent.

— C’est suffisant, en effet.

— Partant donc de ce point que l’honnête homme n’est pas un mythe, mais une simple exception, nous nous trouvons en face d’une masse énorme dont les éléments, absolument analogues au point de vue physiologique ou psychologique, ne se différencient qu’en raison de leur agencement au point de vue social. Pour diviser en deux parties les unités malfaisantes qui composent cette masse, on est obligé de prendre le Code pénal pour base d’appréciation.

— Bien entendu; le Code, c’est la conscience moderne.

— Oui. Anonyme et à risques limités… La première partie est composée, d’abord, de criminels actifs, dont la loi ignore, conseille ou protège les agissements, et qui peuvent se dire honnêtes par définition légale; puis, de criminels d’intention auxquels l’audace ou les moyens font défaut pour se comporter habituellement en malfaiteurs patentés, et dont les tentatives équivoques sont plutôt des incidents isolés qu’une règle d’existence; ceux-là aussi peuvent se dire honnêtes. Cette catégorie tout entière a pour caractéristique le respect de la légalité. Les uns sont toujours prêts à commettre tous les actes contraires à la morale, soit idéale, soit généralement admise, pourvu qu’ils ne tombent point sous l’application directe d’un des articles de ce Code qu’ils perfectionnent sans trêve. Les autres, tout en les imitant de leur mieux, de loin en loin et dans la mesure de leurs faibles facultés, ne sont en somme que des dupes grotesques et de lamentables victimes qui ne consentent, pourtant, à se laisser dépouiller que par des personnages revêtus à cet effet d’une autorité indiscutable et qualifiés de par la loi. Classes dirigeantes et masses dirigées. De par la loi, Monsieur, de par la loi! Vous savez quelle est la conséquence d’un pareil ordre de choses. Égoïsme meurtrier en haut, misère morale et physique en bas; partout, la servitude, l’aplatissement désespéré devant les Tables de la Loi qui servent de socle au Veau d’Or.

— Certes, l’esclavage est général; et le joug est plus lourd à porter, peut-être, pour les dirigeants que pour les dirigés. Il est vrai qu’ils ont l’espoir, sans doute, d’arriver à accaparer toute la terre, à monopoliser toutes les valeurs, à asservir scientifiquement le reste du monde et à le parquer dans les pâturages désolés de la charité philanthropique. Je suis convaincu que pas une voix ne s’élèverait pour protester s’ils parvenaient à établir un pareil régime.

— C’est fort probable. L’éducation de l’humanité est dirigée depuis longtemps vers un but semblable, et les utopistes du Socialisme la parachèvent. Mais la tentative, si l’on osait la risquer, ne réussirait pas, et voici pourquoi: il y a toute une catégorie d’individus qui n’ont cure des lois, qui s’emparent du bien d’autrui sans se servir d’huissiers et qui lèvent des contributions sur leurs contemporains sans faire l’inventaire de leurs ressources. Ce sont les voleurs. Il faut leur laisser ce nom, qui n’appartient qu’à eux seuls, de par la loi, et même étymologiquement. Vola, ça ne veut pas dire: une sébile. Examinez la paume des mains des législateurs, dans un Parlement quelconque, lorsqu’on vote à mains levées, et vous conviendrez que, le titre de voleurs ne saurait s’appliquer aux coquins qui mendient les uns des autres, pour commettre leurs méfaits, l’aumône de la légalité. Je ne dis pas qu’il ne se trouve point de voleurs véritables, parmi ces filous en carte; il y en a, et il y en aura de plus en plus; mais c’est encore l’exception. Quant au vrai voleur, ce n’est pas du tout, quoi qu’on en dise, un commerçant pressé, négligent des formalités ordinaires, une sorte de Bachi-Bouzouk du capitalisme. C’est un être à part, complètement à part, qui existe par lui-même et pour lui-même, indépendamment de toute règle et de tous statuts. Son seul rôle dans la civilisation moderne est de l’empêcher absolument de dépasser le degré d’infamie auquel elle est parvenue; de lui interdire toute transformation qui n’aura point pour base la liberté absolue de l’Individu; de la bloquer dans sa Cité du Lucre, jusqu’à ce qu’elle se rende sans conditions, ou qu’elle se détruise elle-même, comme Numance. Ce rôle, il ne le remplit pas consciemment, je l’accorde; mais enfin, il le remplit. Je n’admets pas que le voleur soit la victime révoltée de la Société, un paria qui cherche à se venger de l’ostracisme qui le poursuit; je le conçois plutôt comme une créature symbolique, à allures mystérieuses, à tendances dont on ignore généralement la signification, comme on ignore la raison d’être de certains animaux qui, cependant, ont leur utilité et qu’on ne détruit que par habitude aveugle et par méchanceté bête. Le voleur va à son but, non pas que le crime soit bien attrayant et que ses profits soient énormes, mais parce qu’il ne peut faire autrement. Il sent peser sur lui l’obligation morale de faire ce qu’il fait. Je dis bien: obligation morale. «Le renard, en volant les poules, a sa moralité, assure Carlyle; sans quoi il ne pourrait pas les voler.» Quoi de plus juste?

— Rien au monde. C’est faire du crime ce qu’il est: une matière purement sociologique. Et c’est faire du criminel ce qu’il est aussi: une conséquence immédiate de la mise en train des mauvaises machines gouvernementales, un germe morbide qui apparaît, dès leur origine, dans l’organisme des sociétés qui prennent pour base l’accouplement monstrueux de la propriété particulière et de la morale publique, qui se développe avec elles et ne peut mourir qu’avec elles. C’est faire du voleur un individu possédant une moralité spéciale qui lui enlève la notion de l’harmonique enchaînement de l’organisation capitaliste, et qu’il refuse de sacrifier au bien général défini par les légistes. C’est faire de lui le dernier représentant, abâtardi si l’on y tient, de la conscience individuelle.

— Certainement, dit Issacar. Mais ce n’est pas seulement son dernier représentant; c’est son représentant éternel. Toutes les civilisations qui ne se sont pas fondées sur les lois naturelles ont vu se dresser devant elles cet épouvantail vivant: le voleur; elles n’ont jamais pu le supprimer, et il subsistera tant qu’elles existeront; il est là pour démontrer, per absurdum, la stupidité de leur constitution. Les gouvernements ont un sentiment confus de cette réalité; et, avec une audace plus ingénue peut-être qu’ironique, ils déclarent que leur principale mission est de maintenir l’ordre, c’est-à-dire la servilité générale, et de faire une guerre sans merci au criminel, c’est-à-dire à l’individu que leurs statuts classent comme tel.

— C’est absolument comme si un conquérant affirmait, que sa seule raison d’être est de subjuguer des provinces. Sa présence n’a pas besoin d’être expliquée. Mais il est probable que les masses exploitées finiront par s’apercevoir que leur pire ennemi n’est pas le criminel traqué par la police et exclusivement sacrifié comme un bouc émissaire pour assurer à la loi une sanction indispensable. La faim fait sortir le loup du bois…

— Les loups sont des loups, répond Issacar; et les hommes… Il y a annuellement cinquante mille suicides en Europe; et, en France seulement, quatre-vingt-dix mille personnes meurent de faim et de privations, tandis que soixante-dix mille autres sont internées dans les asiles d’aliénés par suite de chagrins et de misère. Croyez-vous que cette foule de misérables ait des principes moraux plus solides que ceux de leurs contemporains? Pas du tout. Il n’y a plus que dans certains milieux révolutionnaires qu’on croie encore à l’honnêteté. Mais la distance est si grande, de la pensée à l’acte! Plutôt que de la franchir, ils préfèrent la mort.

— Pourtant, dis-je, ils sont presque tous chrétiens; et leur religion leur enseigne la nécessité de l’audace. Le ciel même, dit l’évangile, appartient aux violents qui le ravissent. Violenti rapiunt illud. Que pensez-vous de cette promesse du paradis faite aux criminels?

— Elle m’amuse. Pourtant, elle est d’une grande profondeur, et les casuistes ne l’ont pas ignoré. Par le fait, les criminels commencent à jouir sur cette terre de privilèges que ne partagent point les honnêtes gens. On disait autrefois que le voleur avait une maladie de plus que les autres hommes: la potence; on peut dire aujourd’hui qu’il a une maladie de moins: la maladie du respect. Et, ce qu’il y a de plus curieux, c’est que ce respect qu’il ressent de moins en moins, il l’inspire de plus en plus. Allez voir juger, par exemple, une affaire d’adultère; le voleur, devant le public et même le tribunal, fait bien meilleure figure que le volé. Et qui voudrait, croire, à présent, que la faillite n’a pas été instituée pour le bien du débiteur, pour lui refaire une virginité?

— Personne, assurément. On pourrait même aller beaucoup plus loin que vous ne le faites; et je serais porté à admettre que cette considération pour le larron augmente en raison exacte du mépris croissant pour la misère. Penser qu’après dix-huit siècles de civilisation chrétienne les pauvres sont condamnés en naissant! Et ils sont condamnés comme voleurs. Tu as volé de la vie, de la force, de la lumière! Tu es condamné à payer avec ta chair, avec ton sang, avec ton geste de bête, avec ta sueur, avec tes larmes! Et l’ignoble comédie que la charité infinie les oblige à jouer! Quand vous entendez un homme chanter dans la rue, vous pouvez être sûr qu’il n’a pas de pain.

— Que voulez-vous? ricane Issacar. Ils ont contre eux l’opinion publique — la même qui fera semblant de vous honnir si vous vous laissez pincer au cours d’un cambriolage. — Seulement le pauvre est réprouvé à perpétuité, et sans merci; car la dignité de l’infortune est morte. Vous, vous ne serez déshonoré que pour un temps, et jusqu’à un certain point; car vous aurez été assez habile pour mettre en lieu sûr le produit de vos précédents larcins. Il n’y a qu’une opinion publique, voyez-vous: c’est celle de la Bourse; elle donne sa cote tous les jours. Lisez-la en faisant votre compte, même si vous revenez du bagne. Vous saurez ce qu’on pense de vous.

— J’ai déjà eu l’occasion de la consulter une fois, cette opinion publique; lorsque j’ai voulu m’assurer de la valeur des titres avec lesquels mon oncle avait réglé ses comptes de tutelle.

— Oui, je sais; elle vous a répondu: cent mille francs, à peu près. C’était comme si elle vous avait dit: Tu risqueras cette somme dans une entreprise quelconque, et tu la perdras; car ton capital est mince et les gros capitaux n’existent que pour dévorer les petits. Ou bien, tu chercheras à joindre à tes maigres revenus ceux d’un de ces emplois honnêtes qui, pour être peu lucratifs, n’en sont pas moins pénibles. Ceux qui les exercent ne mangent pas tout à fait à leur faim, sont vêtus presque suffisamment, compensent l’absence des joies qu’ils rêvent par l’accomplissement de devoirs sociaux que l’habitude leur rend nécessaires; et, à part ça, vivent libres comme l’air — l’air qu’on paye aux contributions directes.

— La perspective était engageante. Néanmoins, elle ne m’attirait pas. J’étais assez bien doué, il est vrai, et si j’avais eu de l’ambition… Mais je n’ai pas d’ambition. Arriver! À quoi? Chagrin solitaire ou douleur publique. Manger son coeur dans l’ombre ou le jeter aux chiens. D’ailleurs, je n’avais pas la notion déprimante de l’avenir. Je voulais vivre pour vivre.

— Ne faites pas de la résolution que vous avez prise une question de principes, dit Issacar. Rien de mauvais comme les principes. Vous êtes, ainsi que tous les autres criminels, poussé par une force que vous ne connaissez pas, qui n’est point héréditaire, et à laquelle les milieux que vous avez traversés ont simplement permis un libre développement. Le voleur est un prédestiné.

— C’est possible. Moi, je vole parce que je ne suis pas assez riche pour vivre à ma guise, et que je veux vivre à ma guise. Je n’accepte aucun joug, même celui de la fatalité.

— Prenez garde. Si vous vous dérobez à toute domination, vous vous condamnez à subir toutes les influences passagères.

— Ça m’est égal Et puis, j’aime voler.

— Voilà une raison. On peut s’éprendre de tout, même du plaisir et du crime, avec sincérité et, j’oserai le dire, avec élévation.

— Vous n’avez peut-être pas tort, après tout, de parler du voleur comme d’un prédestiné. Il me semble que, même si j’étais resté riche, je n’aurais été attiré vers rien, ou seulement vers des choses impossibles.

— Vous auriez été un isolé ou un libertin, car vous êtes un individu; étant pauvre, vous êtes un malfaiteur par définition légale. Dans une société où tous les désirs d’actes et les appétits sont réglés d’avance, le crime sous toutes ses formes, de la débauche à la révolte, est la seule échappatoire prévue, et implicitement permise par la loi aux forces vives qui ne peuvent trouver leur emploi dans le mécanisme réglementé de la machine sociale, et auxquelles la pauvreté défend l’isolement. Vous auriez pu tenter n’importe quoi; on vous aurait reconnu tout de suite comme un caractère, et vous auriez été perdu. La lanterne avec laquelle Diogène cherchait un homme, et qu’avait déjà tenue Jérémie, l’Individu la porte sur la poitrine, aujourd’hui — afin qu’on puisse le viser au coeur et le fusiller dans les ténèbres.

— Puisque je dois être un voleur, et rien qu’un voleur…

— Pourquoi: rien qu’un voleur? Ne pouvez-vous être quelque autre chose en même temps? Vous êtes déjà ingénieur; continuez. Le loisir ne vous manquera pas. Vous auriez tort de vous cantonner dans une occupation unique. Il faut être de votre temps, mais pas trop. La grande préoccupation de notre époque est la division du travail, car on affirme aujourd’hui que les parties ne doivent plus avoir de rapports avec le tout. Il n’y a que le vol qui ne soit pas une spécialité. N’en faites pas une.

— Soit. Je voulais dire qu’il y a deux sortes de filous; l’escroc et le voleur proprement dit. L’un nargue les lois, l’autre ne leur fait même pas l’honneur de s’occuper d’elles; je veux agir comme ce dernier.

— Affaire de tempérament. Moi, je préfère l’escroquerie, pour la même cause; mais je n’ai pas la maladie du prosélytisme. Soyez un larron primitif, un larron barbare si vous voulez. Permettez-moi seulement de vous donner un bon conseil: faites aux lois l’honneur de vous inquiéter d’elles. Comparez les statuts criminels des différents peuples, et leurs codes; comparez aussi leurs régimes pénitentiaires et l’échelle de ces régimes; et, avant de tenter un coup, examinez dans quel pays et dans quelles conditions il est préférable de le risquer; laissez le moins possible au hasard; sachez d’avance quel sera votre châtiment, et comment vous le subirez, si vous êtes pris. Je souhaite que vous ne le soyez jamais; mais mes voeux ne sont point une sauvegarde. Jusqu’ici, vous n’avez commis qu’un vol, fort imprudent et d’une audace presque enfantine; grâce à un concours de circonstances extraordinaires, vous n’avez même pas été soupçonné. On a bien raison de dire qu’il n’y a que l’invraisemblable qui arrive! Cependant, ne vous y fiez pas.

— Je ne m’y fie pas.

— Et surtout, souvenez-vous bien qu’il faut éviter à tout prix les violences contre les personnes. L’assassinat, soit pour l’attaque de la propriété à conquérir, soit pour la défense de la propriété qu’on vient d’annexer, est un procédé grossier et anachronique qu’un véritable voleur doit répudier absolument. Tout ce qu’on veut, mais pas la butte.

— C’est mon avis,

— Le genre de vie que vous choisissez, à part ses risques (mais quelle profession n’a pas ses dangers?) me semble pleine de charmes pour un esprit indépendant. Carrière accidentée! Vous verrez du pays, et peut-être des hommes. On passe partout avec de l’argent, et l’on ne vous demande guère d’où il vient; excusez cette banalité.

— De bon coeur. Ma vie ne sera peut-être pas très gaie, et ne sera point, sûrement, ce que j’aurais désiré qu’elle fût. Mais elle ne sera pas ce qu’on aurait voulu qu’elle eût été! La loi, qui a permis qu’on me fît pauvre, m’a condamné à une existence besogneuse et sans joie. Je m’insurge contre cette condamnation, quitte à en encourir d’autres.

— Ne vous révoltez pas trop, dit Issacar; ça n’a jamais rien valu. Contentez-vous de donner l’exemple en vivant à votre fantaisie. Pourtant, si vous pouvez retirer un plaisir d’une comparaison entre l’état qui sera le vôtre et la situation que vous assignait la bienveillance de la Société, ne vous refusez pas cette satisfaction.

— C’est un parallèle que j’établirai souvent, et à un point de vue surtout.

— Celui des femmes, je parie?

— Tout juste! Ah! les bourgeois sont bien vils; mais ce qu’elles sont lâches, leurs filles! Elles peuvent se vanter de le traîner, le boulet de leur origine!

— Comme vous vous emportez! Ne pouvez-vous dire tranquillement que les honnêtes filles du Tiers-État ont la prétention ridicule de vouloir faire payer leur honnêteté beaucoup puisqu’elle ne vaut?… Auriez-vous eu quelque petite histoire avec une de ces demoiselles, ces temps derniers? Votre brusque arrivée à Bruxelles, quand j’y réfléchis, me laisserait croire à un drame.

— Ni drame ni comédie; quelque chose de pitoyable et qui n’a pas même de nom. N’en parlons pas; c’est fini. Seulement, j’en ai assez, des femmes qui portent un traité de morale à la place du coeur et qui savent étouffer leurs sens sous leurs scrupules. Ah! des femmes qui n’aient pas d’âme, et même pas de moeurs, qui soient de glorieuses femelles et des poupées convaincues, des femmes auréolées d’inconscience, enrubannées de jeunesse et fleuries de jupons clairs!…

— Vous en aurez, dit Issacar. Je ne vous promets point que leur immoralité ne vous ennuiera pas autant, au fond, que la moralité des autres; mais elle est moins monotone et vous distraira quelquefois. Ce sont de bonnes filles, pas si bonnes que ça tout de même, qui ont assez de défauts pour faire faire risette à leurs qualités, et auxquelles l’instruction obligatoire a même appris l’orthographe. En vérité, je me demande ce que les honnêtes femmes peuvent encore avoir à leur reprocher. Elles reniflent, parce qu’elles n’osent pas se moucher de peur d’enlever leur maquillage, mais elles ont des pièces d’or dans leurs bas. Oui, je sais bien, vous vous moquez de ça… Enfin, on n’a pas à s’occuper des toilettes; c’est quelque chose par le temps qui court… Ah! sapristi, quelle heure est-il donc?

— Cinq heures et quart.

— Bon. Nous avons encore dix minutes à nous; il nous en faux cinq tout au plus pour aller à notre rendez-vous. Je mets ces dix minutes à profit. Voulez-vous me prêter vingt mille francs?

— Très volontiers.

— J’ai l’intention, voyez-vous, de tenter quelque chose du côté du Congo. J’ai une idée…

— Vous ne croyez donc plus aux ports de mer?

— Si; mais la question n’est pas mûre; les Belges y viendront, n’en doutez pas, et je crois même qu’après avoir creusé des bassins dans toutes leurs villes ils feront la conquête de la Suisse, pour créer un port à La-Chaux-de-Fonds; seulement, il faut attendre. Ah! si vous vouliez marcher avec moi, nous serions des précurseurs…

— Je regrette de ne le pouvoir, dis-je; mais je ne veux pas me mêler d’affaires. Pourtant, je suis très heureux de vous être utile, car vous m’avez rendu service.

— En m’occupant de la négociation des titres et des bijoux dont vous avez soulagé cette bonne vieille dame? C’était si naturel! Je regrette seulement de n’en avoir pu tirer que cent trente mille francs. Mais vous verrez vous-même, avant peu, combien nous sommes exploités.

— Je n’en serai pas surpris. Voulez-vous que je vous donne un chèque ce soir?

— Non, répond Issacar; vous m’enverrez ces vingt mille francs de Londres, après-demain matin, en banknotes anglaises.

— Après-demain matin! Mais je ne serai pas à Londres…

— Si. Vous y serez demain soir à six heures. C’est moi qui vous le dis. À présent, en route, chantonne Issacar en prenant son chapeau. Le café où nous devons voir mon homme est à deux pas d’ici.

Tout à côté, en effet; en face de la Bourse. C’est l’heure de l’apéritif et l’établissement regorge de clients attablés devant des boissons rouges, et jaunes, et vertes. Des hommes aux figures désabusées de contrefacteurs impénitents, qui trichent aux cartes ou se racontent des mensonges; des femmes d’une grande fadeur, joufflues et comme gonflées de fluxions malsaines, avec des bouches quémandeuses et des paupières lourdes s’ouvrant péniblement sur des yeux de celluloïd qui meurent d’envie de loucher.

Après un moment d’hésitation, nous nous dirigeons vers une table qu’encombre un jeune homme blond; c’est la seule qui soit aussi faiblement occupée. Le jeune homme blond, plongé dans la lecture d’un journal, nous autorise à l’investir; aussitôt, je me poste sur son flanc gauche et Issacar lui fait face avec intrépidité.

— Pour qui la chaise qui reste libre? Pour qui? dis-je à Issacar dès que le garçon nous a munis de pernicieux breuvages.

— Pour un fort honnête homme, gros industriel, fabricant de produits chimiques, qui brûle du désir de faire votre connaissance et de vous voir placer deux cent mille francs pour le moins dans ses mains sans tache,

— Quelle singulière idée vous avez de me mettre en rapports avec des gens…

— Chut! Chut!

Issacar se retourne pour faire signe à l’honnête industriel qui vient d’entrer et dont il a reconnu la silhouette dans une glace. L’honnête industriel a aperçu le signal. Il s’avance en souriant; le ventre trop gros, les membres trop courts, une tête d’Espagnol de contrebande avec des moustaches à la Velasquez, le front déprimé, ridé comme par l’habitude du casque, les doigts épais, courts, cruels, écartés comme pour l’égouttement de l’eau bénite. Issacar fait les présentations comme s’il n’avait fait autre chose de sa vie; et la chaise libre perd sa liberté.

Continuer : partie 4 sur 4