Le voleur

Georges Darien · Chapitre 2 sur 4 · partie 2/4

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Le voleur

— Oui, dit Roger-la-Honte. Mais quand on…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

C’est une circonstance assez singulière qui m’a conduit à louer cette petite maison. Je passais un soir, vers minuit, dans une rue déserte, lorsque j’aperçus une forme noire accroupie sur les marches d’un bâtiment; quelque pauvre vieille femme, sans argent et sans gîte, qui s’était résignée à passer là sa nuit. Le spectacle n’est pas rare, à Londres. Mais, ce soir-là, il pleuvait à verse, le temps était affreux; et la forme noire était lamentable, avec le piteux lambeau de châle qui tremblotait sur les épaules maigres, avec le grand chapeau détrempé par la pluie et dont les plumes ébarbées et pendantes donnaient l’idée des queues d’une famille de rats plongée dans l’affliction. J’offris quelque argent à la pauvresse; elle grelottait et sa figure hâve faisait mal à voir. Je l’emmenai jusqu’à l’un de ces palais du gin, au bout de la rue, qui flamboient comme des phares perfides de naufrageurs au milieu de la noirceur de la misère; je lui fis servir une boisson chaude. Elle me raconta sa vie. Elle n’avait guère plus de quarante-cinq ans, bien qu’elle en parût soixante au moins. Elle avait été bien élevée, savait le français et l’allemand, et avait été plusieurs années institutrice dans une famille noble, qu’elle avait quittée pour se marier. Son mari l’avait abandonnée après dix ans d’une existence qui avait été pour elle un martyre; et elle avait été obligée de se placer comme housekeeper, et même comme servante, afin d’élever l’enfant qu’il lui avait laissé. Cet enfant, qu’une maison de commerce avait employé dès sa sortie de l’école, avait mal tourné, vers l’âge de dix-huit ans, au moment où l’augmentation de son salaire lui aurait permis d’adoucir le sort de sa mère; il avait commis un faux et avait quitté l’Angleterre avec le produit de son escroquerie. Annie — c’est le nom de la pauvresse — était à cette époque en service chez un clergyman réputé pour son ardeur philanthropique. Ce vénérable ecclésiastique, en apprenant par les journaux ce qui s’était passé, mit Annie à la porte de chez lui. Il fit plus. Dieu poursuivant l’iniquité des pères sur les enfants jusqu’à la troisième et quatrième génération, il pensa que l’homme, créé à son image, ne pouvait pas faire moins que de poursuivre le crime du fils sur la mère jusqu’à ce qu’elle eût rendu l’âme dont elle faisait un aussi triste usage. Il lui refusa donc un certificat et, avec cette ténacité courageuse particulière aux gens vertueux, se mit à épier les démarches de la malheureuse à la recherche d’une situation, et l’empêcha d’en obtenir une. Elle avait donc été obligée de vivre comme elle avait pu — misérablement, à tous les points de vue.

— Et votre fils, demandai-je, vous n’en avez plus eu de nouvelles?

— Si, répondit-elle en baissant la tête; ce malheureux garçon a continué à se mal conduire en France, où il était parti. Il a été condamné, il y a dix-huit mois, à plusieurs années de prison… Ah! Monsieur, je suis si malheureuse de ne pouvoir rien lui envoyer!… Je voudrais être morte…

— Tenez, dis-je, voici encore un peu d’argent. Soyez ici après-demain, à. dix heures, et peut-être trouverai-je moyen de vous donner une occupation, bien que vous n’ayez pas de certificat. Ne vous désolez pas, ma brave femme. Et si votre clergyman vient me mettre en garde contre votre manque de respectabilité, comme il en a l’habitude, je lui offrirai un lavement de vitriol, pour le mettre à son aise.

C’est donc Annie qui a la charge de la maison que mon aventure avec elle m’a donné l’idée de louer. Elle ne boit pas plus qu’un dixième d’Anglaise; elle fait de la pâtisserie comme une Allemande; elle est économe comme une Française; et dévouée comme un terre-neuve. Je l’ai stylée admirablement et je ne crains nullement qu’elle commette une maladresse. Elle s’est pas mal requinquée, depuis qu’elle est à mon service; ah! dame, les rides et les stigmates que la souffrance a gravés dans la chair sont indélébiles; mais la charpente s’est redressée, l’ossature a repris de l’aplomb. Telle qu’elle est, débarrassée de la viande, elle ferait un beau squelette.

Mon service n’est pas bien dur, car je suis souvent absent et je vis en garçon — pas en vieux garçon. — Annie a donc du temps de reste. Elle l’emploie, d’abord, pour envoyer au fils prisonnier, là-bas, tout ce que permettent les règlements; puis, afin de mettre de côté pour lui, quand il sortira de Centrale, le plus d’argent possible. Elle découpe, sur des photographies, portraits de grandes dames, de beautés professionnelles, les têtes admirées du public, et les accommode adroitement à des corps de Lédas s’abandonnant au cygne, de Dianes au bain, de Danaés sous la pluie d’or. Elle est devenue fort habile à ces petits ouvrages, très demandés par certaines maisons de Saint-John’s Wood. Elle m’a montré l’autre jour une princesse du sang, un peu plate d’ordinaire, très excitante, vraiment, en Vénus Callipyge.

Si Annie a des loisirs, je n’en manque pas, moi non plus. Bien des gens se figurent que les voleurs sont toujours occupés à voler. Il n’y a pas d’erreur plus grossière; mais c’est toujours la vieille histoire. «Il faut que je vous dise, écrit Bussy-Rabutin à sa cousine, ce que M. de Turenne m’a conté avoir ouï dire au feu prince d’Orange: que les jeunes filles croyaient que les hommes étaient toujours en état; et que les moines croyaient que les gens de guerre avaient toujours, à l’armée, l’épée à la main.» — «Le conte du prince d’Orange m’a réjouie, répond la marquise. Je crois, ma foi, qu’il disait vrai, et que la plupart des filles se flattent. Pour les moines, je ne pensais pas tout à fait comme eux; mais il ne s’en fallait guère. Vous m’avez fait plaisir de me désabuser.» J’espère, moi aussi, faire plaisir aux honnêtes gens en leur apprenant que les voleurs n’ont pas sans cesse à la main la fausse clef ou la lanterne sourde.

Et à quoi s’occupent-ils donc? À différentes choses, quelquefois fort inattendues. Moi, par exemple, je m’instruis. Je m’instruis, de la même façon que le premier bourgeois venu, en oubliant des choses que je sais et en apprenant des choses que j’ignore. On peut continuer comme ça longtemps. Je m’amuse, aussi, autant que je peux. Très souvent, des demoiselles viennent me voir. Jolies? Ailleurs, je ne sais pas; mais chez moi, elles le sont suffisamment. Elles ont tout ce qu’elles désirent; et la femme est toujours belle quand elle est heureuse… Et puis, Issacar avait raison; on n’a pas à s’occuper des toilettes.

N’ai-je jamais éprouvé le dégoût de cette existence? la lassitude de cette vie? N’ai-je jamais eu d’aspirations plus élevées? Si, quelquefois…

Ce soir, même, je pense fort tristement à ce que des hommes d’une moralité plus haute que la mienne pourraient appeler leur avenir, quand Annie vient m’apporter un télégramme, «Tenez-vous prêt pour demain.» Qu’est-ce que cela veut dire?

Cette dépêche vient de l’étranger; elle vient de France… Et je me rappelle, tout d’un coup, un fait survenu il y a un mois environ, que j’avais totalement oublié et dont j’aurais dû me souvenir, pourtant.

Un soir, j’étais seul chez moi après le départ d’une petite amie très gentille, mais dont l’accent badois commençait à me fatiguer, une de ces blondes fades qui ont toujours l’air d’être en train de sécher. Je lisais un roman, l’un de ces bons romans anglais, tellement assommants, mais où le sentiment de la famille, éteint partout ailleurs, se conserve d’une façon si curieuse; lorsque j’entendis résonner le marteau de la porte d’entrée. Un instant après, la voix d’Annie protestant contre l’invasion de mon domicile parvint jusqu’à moi et un pas lourd fit craquer les marches de l’escalier. Je me levais du divan sur lequel j’étais étendu lorsque la porte du salon s’ouvrit à moitié; et, par l’entrebâillement, je vis passer une tête bronzée et une main qui faisait des gestes.

Quelle était cette main? Quelle était cette tête?

 

IX — DE QUELQUES QUADRUPÈDES ET DE CERTAINS BIPÈDES

Cette tête et cette main étaient l’inaliénable propriété de l’abbé Lamargelle. Je n’avais pas eu le temps de revenir de ma stupéfaction qu’il était devant moi, saluant, avec l’expression énigmatique de sa puissante figure osseuse et olivâtre, encadrée de cheveux noirs, ornée d’un grand nez aquilin, coupée d’une large bouche fortement tendue sur les dents, et obscurcie plutôt qu’éclairée par l’éclat sombre des yeux couleur d’ébène. Oui, c’était bien l’abbé Lamargelle.

— Hé! bonjour, cher Monsieur, me dit-il de sa voix profonde. Comment vous portez-vous? Vous avez l’air bien étonné. Voyons, parlez donc un peu; demandez-moi: «Homme noir, d’où sortez-vous?»

— Ma foi, monsieur l’abbé, répondis-je, j’en ai fortement envie. J’avoue que je ne m’attendais guère au plaisir de vous voir ce soir…

— Je m’en doutais bien. Aussi, pour faire durer moins longtemps votre surprise toute naturelle, je n’ai tenu aucun compte des protestations de votre servante qui s’obstinait à vouloir m’annoncer à vous, et je suis monté directement ici; j’ai même pris la précaution, afin de vous épargner une émotion trop vive, de vous faire un petit signe amical en entr’ouvrant la porte.

— Je ne saurais trop vous remercier de vos attentions, monsieur l’abbé. Asseyez-vous donc, je vous prie; et apprenez-moi à quel heureux hasard je dois honneur de votre visite.

— Le hasard n’est pour rien dans l’affaire, répondit l’abbé qui se mit à secouer la tête, pendant que je me demandais pourquoi il était venu me voir et, surtout, comment il avait pu arriver à découvrir mon adresse. Non, pour rien, absolument. Ma visite était préméditée depuis longtemps et j’attendais une occasion propice…

— Que vous a fourni le mariage ou l’enterrement d’un de vos paroissiens?

— Je n’ai ni paroissiens ni paroisse. Je suis prêtre libre, vous le savez. C’est peut-être en cette qualité que j’ai pris, cher Monsieur, la liberté de m’intéresser à vous…

— Vraiment? Je vous sais gré de m’en avertir. Et serait-il indiscret de vous demander de quelle sorte est l’intérêt que vous voulez bien me porter?

— Il est des plus vastes. Rien ne me fait un plus grand plaisir, par exemple, que de vous voir installé ici aussi confortablement, vous avez des livres, ces compagnons qui ne trompent pas; un piano, instrument qui ne mérite pas toujours le ridicule dont on l’abreuve; et peut-être, même, fumez-vous?

— Quelquefois. J’ai là d’excellents cigares… Permettez…

— Merci, dit l’abbé en allumant un londrès. Ils sont excellents, en effet… Et vous avez bien, j’imagine, quelque occupation sérieuse?

— Une occupation sérieuse, comme vous dites… des plus sérieuses; mais qui me laisse des loisirs, ajoutai-je du ton le plus naturel tandis que l’abbé fixait sur moi ses yeux perçants.

— Ah! ah! s’écria-t-il en anglais. — car il parle couramment plusieurs langues, et même le portugais — ah! ah! j’en suis enchanté, en vérité. Le temps ne vous a pas manqué, par conséquent, pour vous rappeler notre entrevue à la gare du Nord, à Paris, le jour où vous êtes parti pour la Belgique?

— Ce n’est pas le temps qui m’a fait défaut, certainement; mais, jusqu ici, je l’avoue, je n’avais gardé aucun souvenir de cet incident.

— C’est dommage; la rencontre n’avait pas été absolument fortuite. Malgré tout, vous n’avez point oublié, j’espère, que je vous ai parlé, ce matin-là, de cette malheureuse famille Montareuil…

Je ne répondis pas; sa visite, dès le début, m’avait semblée des plus louches et je voyais clairement, maintenant, où il voulait en venir. Si je me laissais intimider, j’étais perdu. Il fallait l’arrêter au premier mot agressif et, au deuxième, lui montrer l’escalier — ou le jeter par la fenêtre.

— Cette malheureuse famille, continuat-il, si durement éprouvée! Vous rappelez-vous, cher Monsieur, l’importance du vol dont Mme Montareuil a été la victime? Et dire que rien n’a pu mettre sur la trace du coupable… À Paris, à l’heure qu’il est, on n’a encore aucune indication… Il est vrai que si l’on poussait jusqu’à Londres…

— Monsieur l’abbé, dis-je, j’ai peine à comprendre pourquoi vous vous obstinez à me parler de choses et de gens qui ne m’intéressent en aucune façon. Je ne pense pas que vous veniez me réciter les faits-divers de l’année dernière par simple amour de l’art; et j’ose croire que votre visite a un motif. Permettez-moi de le deviner. On vous avait promis de vous verser, lors de la conclusion du mariage que l’événement regrettable auquel vous faites allusion a empêché, une commission que vous n’avez pas touchée, naturellement. Le dépit vous a conduit à échafauder des histoires à dormir debout, que vous avez sans doute fini par prendre au sérieux; et vous avez espéré me faire partager votre crédulité. Je dois vous déclarer que je n’ai aucun goût pour les fables. Et puis, écoutez: j’ai un piano, comme vous le remarquiez il n’y a qu’un instant — mais je ne chante pas. — Vous comprenez?

— Très facilement. Je suis au courant des moindres sous-entendus de notre belle langue, et aucune de ses finesses ne m’est étrangère. Mais vous vous méprenez sur mes sentiments. Soyez tranquille; je ne viens pas vous assassiner avec un fer sacré. J’avais l’intention, pour vous exposer ce que j’ai à vous dire, d’observer une gradation conforme aux usages; j’irai plus brutalement au fait, puisque vous semblez le désirer. Vous êtes un voleur. — Ne protestez pas; c’est un métier pas comme un autre. — Je disais: vous êtes un voleur… Moi aussi.

— Vous…?

— Pourquoi pas? Croyez-vous avoir le monopole du cambriolage? À la vérité, je ne vous fais pas, sur ce terrain pour lequel vous avez une préférence exclusive, une concurrence fort redoutable; bien que j’aie mis la main à la pâte, plus d’une fois. J’emploie aussi d’autres procédés; je suis un éclectique, voyez-vous. Mais il me faut beaucoup d’argent…

— Pourrais-je vous demander pourquoi?

— Tant que vous voudrez; mais je vous préviens que je ne vous répondrai pas; j’aime mieux ça que de vous raconter des histoires, et je tiens à garder secrets les motifs de mes actes… Voyons, ne faites donc pas cette figure-là. Je suis un confrère, je vous dis. Et, d’ailleurs, qu’avez-vous à craindre de moi, ici? En admettant que vous me fassiez des aveux que je ne vous demande pas, car votre existence m’est connue depuis a jusqu’à z, comment me serait-il possible de m’en servir contre vous? Si j’avais voulu vous dénoncer, vous admettrez que j’aurais pu le faire sans me mettre en peine de vous rendre une visite. Mais finissons-en; votre méfiance à mon égard est enfantine, et je veux l’ignorer… Vous me demandez pourquoi il me faut beaucoup d’argent? Pour arriver à un but que je désire atteindre, ou simplement pour devenir riche.

— Bon, dis-je, je supposerai que vous voulez devenir riche: et que votre passion de l’argent vous empêche d’hésiter à compromettre le caractère sacré dont vous êtes revêtu.

— Oh! répondit l’abbé en riant, ma passion ne me ferme pas les yeux à ce point-là. Je fais fort attention à ne pas le compromettre, ce caractère, sacré pour tant d’imbéciles; c’est le meilleur atout, dans mon jeu. Et la franchise avec laquelle je vous fais mes confidences devrait être pour vous le meilleur garant de ma bonne foi.

— Mon Dieu, dis-je, je ne vois point pourquoi je ne vous croirais pas, après tout. L’Église n’a jamais beaucoup pratiqué le mépris qu’elle affecte pour les richesses…

— Et elle ne s’est jamais fait d’illusions sur leur source. Sans aller trop loin, n’est-ce pas Bourdaloue qui a dit qu’en remontant aux origines des grandes fortunes, on trouverait des choses à faire trembler? Relativement, Bourdaloue est bien près de nous; mais quelle distance, pourtant, de son époque à la nôtre! Quelle descente dans l’infamie, du Roi-Soleil au Roi Prudhomme! Je vais vous citer un simple fait dont le caractère symbolique ne vous échappera pas: la maison dans laquelle Fénelon écrivit Télémaque, sur la Petite Place, à Versailles, est aujourd’hui un lupanar.

— J’espère, dis-je, qu’on aura placé une plaque commémorative sur le bâtiment.

— Je l’ignore; mais si l’on a scellé la plaque dont vous parlez, soyez sûr qu’on l’a mise au-dessous du gros numéro. Nous sommes à l’époque des chiffres, qui ont leur éloquence, paraît-il. Et je crois qu’ils l’ont, en effet.

— Ils ont l’éloquence de Guizot: Enrichissez-vous!

Ce qui m’étonne, moi, c’est qu’avec un pareil mot d’ordre, nos contemporains croient encore avoir besoin d’une religion et d’une morale.

— Les sentiments religieux, dit l’abbé, ne sont pas incompatibles avec les tendances actuelles; loin de là. Je me suis même demandé plus d’une fois, en disant ma messe, si la fièvre du vol, la rage de l’exploitation, ne finiraient pas par créer une folie religieuse spéciale. Le repentir, une des colonnes du christianisme, qui semble faire des mamours à l’homme et lui dire: «Tu peux mal agir, à condition que tu fasses semblant de regretter tes méfaits», est une excellente invention, merveille de lâcheté et d’hypocrisie, admirablement adaptée aux besoins modernes. Je ne vous tracerai point, n’est-ce pas? un parallèle entre cet engageant repentir chrétien et l’effroyable Remords de l’antiquité. Ce serait déshonorer le Remords… Quant à la morale, il n’y en a jamais eu qu’une. Ce n’est pas celle qui dit à l’homme: «Sois bon», ou «sois pur», ou «sois ceci, ou cela»; c’est celle qui lui dit simplement: «Sois!» Voilà la morale. Elle n’a rien à voir avec, la Société actuelle. La morale ne saurait être publique, quoi qu’en dise le Code… Vous voulez peut-être parler de la moralité? C’est un succédané pitoyable. Telle qu’elle est, pourtant, elle a plané assez haut, jadis. Mais on l’a fait descendre si bas! La moralité, c’est comme l’écho; elle devient muette quand on s’en rapproche. Ce n’est pas une chose sérieuse… En somme, de toute espèce de foi, on ne garde plus que ce qui peut s’accommoder aux vils besoins du jour, des débris sans nom qui servent à étayer le piédestal du Veau d’or. Certainement, il eut été plus propre de se défaire franchement de ces vieilles croyances divines ou humaines, qui n’ont point été sans grandeur, au bout du compte. Au lieu d’être découpées en quartiers sur l’étal des simoniaques, au lieu d’agoniser dans la fétide atmosphère des prétoires, elles auraient fini dans l’embrasement majestueux d’une gloire dernière — comme ces vieux rois du Nord qui se plaçaient, mourants, dans un navire aux voiles ouvertes qu’on lançait sur la mer, et où s’allumait l’incendie.

— Vous ne parlez pas mal, pour un voleur; le jour où l’on créera une chaire d’éloquence sacrée à Mazas…

— Un voleur! murmura l’abbé, les yeux perdus dans le vague et comme se parlant à lui-même… Oui, aujourd’hui, le caractère est un poids qui vous entraîne, au lieu d’être un flotteur. Je ne suis pas le seul… Les types sont à présent presque tous puissants, mais incomplets… Disproportion de l’homme avec lui-même beaucoup plus qu’avec le milieu ambiant… Il faudrait pourtant trouver quelque chose… Avez-vous songé, continuat-il d’une voix forte, comme s’il revenait à lui tout d’un coup, mais avec encore la brume du rêve devant les yeux, avez-vous songé que tout acte criminel est une fenêtre ouverte sur la Société? Que connaîtrait-on du monde, sans les malfaiteurs? Je crois qu’un acte, quelqu’il soit, ne peut être mauvais. L’acte! Oui, agir ce qu’on rêve. Le secret du bonheur, c’est le courage.

— Je pense, en effet, que le rôle du criminel est généralement mal apprécié…

— Je vous crois! s’écria l’abbé en ricanant. Les économistes assurent tous que la misère actuelle vient de la surproduction; que le manque de travail, qui enlève à tant de gens la possibilité de vivre, est causé par la surabondance des produits. Et l’on se plaint du voleur! Mais chaque fois qu’il vole ou qu’il détruit quelque chose, un bijou, un chapeau, un objet d’art ou une culotte, c’est du travail qu’il donne à ses semblables. Il rétablit l’équilibre des choses, faussé par le capitaliste, dans la mesure de ses moyens. Production excédant la consommation! Surproduction! Mais le voleur ne se contente point de consommer; il gaspille. Et on lui jette la pierre!… Quelle inconséquence!

— Et quant aux billets de banque qu’il retire des secrétaires où ils moisissent, quant à l’argent enfoui qu’il déterre, je me demande comment on peut lui reprocher de remettre ces espèces dans la circulation, pour le bénéfice général.

— On le fait pourtant, dit l’abbé; et d’ici peu de temps, si vous voulez m’en croire, il n’y aura pas d’homme plus, accablé que vous de malédictions par certaines gens que je connais. J’ai été mis au courant de votre habileté à enfreindre le deuxième commandement, et je vous ai préparé une petite expédition…

— Pourquoi ne pas vous la réserver à vous-même?

— Je ne peux pas. Si c’était possible, croyez bien… Mais il faut opérer dans une ville de province où je suis connu comme le loup blanc; je serais sûrement reconnu, soit en arrivant, soit en route; et l’on ne manquerait pas de s’étonner de mon apparition subite et de mon départ intempestif. C’est un coup facile, certain et lucratif.

— En France?

— Oui. La France a déjà trente milliards à l’étranger; quelques centaines de mille francs de plus qui passeront la frontière ne feront pas grande différence.

— En effet. Un vol de titres?

— Pour la plus grande part. Vous ne connaissez donc pas mieux votre pays? La France n’est ni religieuse, ni athée, ni révolutionnaire, ni militaire, ni même bourgeoise. Elle est en actions.

— Et pour quand?

— Ah! ça, je ne sais pas encore. Il faut attendre; peut-être quinze jours, peut-être un mois, peut-être plus. Dès que je serai fixé, je vous enverrai un télégramme pour vous dire de vous tenir prêt; et le lendemain, vous recevrez une seconde dépêche qui vous apprendra quel train il faudra prendre et vous indiquera l’endroit où vous me rencontrerez. Puis-je compter sur vous?

— Oui. Vous ne voulez pas que je vous donne ma parole d’honneur?

— Non. Je préfère que vous me donniez un renseignement. Combien remettez-vous aux gens qui vous fournissent des tuyaux?

— Trente-trois pour cent; jamais un sou de plus.

— Bon. Vous ferez une exception en ma faveur: vous me donnerez cinquante pour cent… N’ayez pas peur, vous n’y perdrez rien; au contraire. C’est moi qui vendrai les titres, et j’en retirerai le double de ce qu’ils vous rapporteraient à vous. Même, à l’occasion, si vous avez des négociations difficiles à conduire… À propos, vous ne faites jamais aucun mauvais coup ici, en Angleterre?

— Jamais. D’abord, parce que l’hospitalité anglaise est la moins tracassière des hospitalités; et ensuite, parce qu’on paye trop cher…

— Oui; je connais leurs atroces statuts criminels, les meilleurs du monde, disent les middle classes anglaises, parce qu’ils écrasent l’individu et le convainquent de son rien en face de la loi et de la société. Peut-être la bourgeoisie britannique payera-t-elle cher, un jour, sa férocité à l’égard des malfaiteurs.

— C’est probable; les septembriseurs n’étaient qu’une poignée; et quels moutons, à côté des milliers de terribles et magnifiques bêtes fauves qui composent la mob anglaise! Pour moi, j’ai toujours pensé que si l’affreux système pénitentiaire anglais avait été appliqué sur le Continent, la révolution sociale y aurait éclaté depuis vingt ans… Tenez, il y a à Londres un musée que je n’ai pas visité; c’est Bethnal-Green Museum. Le sol en est recouvert d’une mosaïque exécutée, vous apprend une pancarte, par les femmes condamnées au hard labour; il m’a semblé voir les traces des doigts sanglants de ces malheureuses sur chacun des fragments de pierre, et j’ai pensé que c’était avec leurs larmes qu’elles les avaient joints ensemble. Je n’ai pas osé marcher là-dessus.

— Hélas! dit l’abbé en se levant; honte et douleur en haut et en bas, sottise partout… Quel monde, mon Dieu!

Au moment où il allait me quitter, je me décidai à lui poser une question que j’avais eu souvent envie de faire à d’autres, à Paris, depuis de longs mois, mais que je n’avais jamais eu le courage de poser à personne.

— Dites-moi, demandai-je, n’avez-vous pas eu de nouvelles de mon oncle?

— Oui et non, répondit-il d’un air un peu embarrassé. J’ai appris que votre oncle avait éprouvé, ces temps derniers, des pertes d’argent, peu considérables étant donnée sa fortune, mais qui l’avaient néanmoins décidé à liquider ses affaires. Je ne puis vous dire exactement ce qu’il fait en ce moment. Je crois, pour employer une expression vulgaire, qu’il fait la noce, la bête et sale noce. C’est triste; mais que voulez-vous? Certains hommes s’efforcent d’être pires qu’ils ne peuvent.

— J’avais eu plusieurs fois l’intention de prendre des renseignements à son sujet, dis-je; je vois que j’ai aussi bien fait de m’en dispenser. Et ma cousine, ajoutai-je… ma cousine Charlotte?…

L’embarras de l’abbé parut augmenter.

— Je ne sais rien, finit-il par répondre sans me regarder; mais tout est sans doute pour le mieux; oui, tout doit être pour le mieux. Ne prenez point de renseignements, c’est préférable; n’en prenez pas…

C’est de cette fin de conversation, surtout, que je me souviens aujourd’hui, en relisant la dépêche qu’Annie m’a apportée. Certes, il vaut mieux que je ne prenne point de renseignements, que je ne cherche pas à connaître la vérité.

Je l’ai devinée, cette vérité que l’abbé n’a pas osé m’avouer, car il est au courant, certainement, de mes relations avec ma cousine. Charlotte est mariée. Elle est mariée, et tout est fini entre nous, pour jamais… Je ne puis pas dire ce que j’avais pensé, je ne puis pas dire ce que j’avais espéré. Je ne sais pas. Ce sont des songes que j’ai faits, toujours des songes et toujours les mêmes songes. Il me semble que j’ai vécu dans un rêve; que j’ai traversé comme un halluciné toute l’horreur des réalités brutales, et que je suis condamné maintenant à exister au hasard, seul, sans espoir et sans but, jusqu’à ce que vienne le réveil…

Le réveil, il n’est peut-être pas loin. N’est-ce pas un piège que me tend l’abbé en m’appelant à Paris? Qui me dit qu’il ne va pas me trahir?… Hé! qu’il me vende, si ça lui plaît! Que m’importe? Un peu plus tôt, un peu plus tard… et je ne veux pas flancher.

Je jette le télégramme sur une table. J’en recevrai un autre demain matin, sans doute.

Non, ce n’a pas été pour ce matin. Alors, il faut que j’attende toute la journée…

Je vais passer mon après-midi au Jardin Zoologique, pour tuer le temps. Ce sont surtout les bêtes fauves qui m’intéressent. Ah! les belles et malheureuses créatures! La tristesse de leurs regards qui poursuivent, à travers les barreaux des cages, insouciants de la curiosité ridicule des foules, des visions d’action et de liberté, de longues paresses et de chasses terribles, d’affûts patients et de sanglants festins, de luttes amoureuses et de ruts assouvis… visions de choses qui ne seront jamais plus, de choses dont le souvenir éveille des colères farouches qui ne s’achèvent même pas, tellement ils savent, ces animaux martyrs, qu’il leur faudra mourir là, dans cette prison où ils sentent s’énerver de jour en jour l’énorme force qu’il leur est interdit de dépenser.

Douloureux spectacle que celui de ces êtres énergiques et cruels condamnés à mâcher des rêves d’indépendance sous l’oeil liquéfié des castrats. Leurs yeux, à eux… Les yeux des lions, dédaigneux et couleur des sables, projetant des lueurs obliques entre les paupières mi-closes; les yeux d’ambre pâle des tigres, qui savent regarder intérieurement; les yeux rouges et glacés des ours, qui semblent faits d’un jeu de neige et de beaucoup de sang; les yeux qui ont toujours vécu des loups, d’une intensité poignante; les yeux imprécis des panthères, des yeux de courtisanes, allongés, cernés et mobiles, pleins de trahisons et de caresses; les yeux philanthropiques des hyènes, aux prunelles religieuses… Ah! quelle terrible angoisse, et que de mépris dans ces yeux aux reflets métalliques!

Des voleurs et des brigands, tous ces galériens; c’est pour cela qu’ils sont au bagne. Parce qu’ils mangeaient les autres bêtes, les bêtes qui ne sont point cruelles et n’aiment pas les orgies sanglantes, les bonnes bêtes que l’homme a voulu délivrer de leurs oppresseurs. Et elles sont heureuses, les bonnes bêtes, depuis qu’il s’est mis à tuer les fauves et à les enfermer dans des cages. Elles sont très heureuses. Le collier fait ployer leur cou et les harnais labourent leurs épaules meurtries; et leur chair vivante, pantelante et rendue muette saigne sous le surin des saltimbanques de la science, dans l’ombre des laboratoires immondes. Demain, elles seront plus heureuses, encore. Je le crois.

À mesure que l’homme s’éloigne de la vie naturelle, la distance s’étend entre lui et les animaux. Non pas qu’il les dédaigne davantage, qu’il les sente plus inférieurs à lui. Ils lui paraissent supérieurs, au contraire. Ils lui font honte. Ils sont une injure vivante à son progrès factice, un sarcasme de sa civilisation d’assassin. Et sa férocité contre eux s’accroît, férocité vile qu’il couvre du prétexte actuel à toutes les bassesses — la nécessité scientifique…

Je trouve, en rentrant chez moi, la dépêche que j’attendais. Il faut que je sois demain, à deux heures, sur le terre-plein de la Bourse, à droite. C’est bien; j’y serai.

Il n’est même que deux heures moins cinq lorsque je fais mon apparition à l’endroit indiqué. À quoi employer ces cinq minutes? À comparer la Banque d’Angleterre, gardée par un polichinelle à manteau rouge, à chapeau pointu, à la Banque de France défendue par des sentinelles aux fusils chargés. Et aussi à placer mentalement la Bourse de Paris, bastionnée de cafés et flanquée de lupanars, en face du Royal Exchange avec la statue de la reine à cheval, devant et, derrière, l’effigie de Peabody assise, les jambes en l’air, sur la chaise percée de la philanthropie. Parallèles qui ne sont pas sans profondeur… Mais je n’aperçois pas l’abbé…

Deux heures viennent seulement de sonner, il est vrai. Je jette un coup d’oeil sur les citoyens qui s’agitent sous le péristyle de la Bourse et sur les marches; et les réflexions que j’ai faites hier au sujet des bêtes me reviennent en mémoire. Les gouvernements, en débarrassant les peuples qu’ils dirigent des bandits qui les détroussaient, n’ont-ils point agi un peu comme l’homme qui a délivré les bonnes bêtes de la tyrannie des carnassiers? Ma foi, si l’on cherchait à découvrir les causes par la simple étude des effets qu’elles produisent, on serait forcé d’admettre qu’en supprimant le voleur de grands chemins, les gouvernements n’ont eu d’autre souci que de permettre aux gens d’accumuler leurs épargnes pour les porter aux banques spoliatrices et aux entreprises frauduleuses; et qu’en abolissant la piraterie, ils n’ont voulu que laisser la mer libre pour les évolutions des flottes qui vont appuyer les déprédations des aigrefins et les tentatives malhonnêtes des financiers… Mais il est deux heures cinq. L’abbé est en retard… Attendons encore…

Le fait est, malgré la réputation qu’on s’efforce de leur faire, qu’ils n’ont pas l’air de voleurs, ces agioteurs qui pérorent bruyamment et gesticulent. Ils n’ont rien du fauve, certainement. Ils me font plutôt l’effet de valets repus ou de bardaches maigres. Mais peut-être ne sais-je pas découvrir, sur leurs figures, des caractères spéciaux qu’un criminaliste de profession distinguerait à première vue. Ah! je voudrais bien connaître un criminaliste…

— Ça viendra! dit la Voix.

 

X — LES VOYAGES FORMENT LA JEUNESSE

Tout d’un coup, j’aperçois l’abbé. Il arrive à petits pas, sous les arbres, son bréviaire à la main.

— Je vous y prends, dit-il en m’abordant avec un solennel salut ecclésiastique; vous profitez de ce que je suis en retard de cinq minutes pour vous livrer à des observations pleines d’amertume sur les honnêtes cens qui fourmillent en ces lieux. Je vous voyais de loin et, réellement, votre figure me faisait plaisir; on vous aurait pris pour un psychologue.

— Ne m’insultez pas, lui dis-je en lui serrant la main, ou je mets immédiatement à l’épreuve votre talent de moraliste et je vous demande votre opinion sur ce monument et sur ceux qui le fréquentent.

— La Bourse est une institution, comme l’Église, comme la Caserne; on ne saurait donc la décrier sans se poser en perturbateur. Les charlatans qui y règnent sont d’abominables gredins; mais il est impossible d’en dire du mal, tellement leurs dupes les dépassent en infamie. Le jeu est une tentative à laquelle on se livre afin d’avoir quelque chose pour rien; mais il vaut mieux ne pas le juger, car sa base est justement celle sur laquelle repose le principe des gouvernements. Je ne suis point un moraliste et je n’accuserai pas les intègres trafiquants qui nous entourent de manquer de morale; d’ailleurs, ils en ont une… Problème: étant donné un monde de malfaiteurs, retirer la formule de l’honnêteté de leur action combinée. Le Code a l’audace de fournir la solution. Cette solution, que nul n’est censé ignorer, est cachée dans les plis du drapeau, là-haut, au-dessus de l’horloge; et ces estimables personnes, comme vous voyez, combattent sous ce labarum.

— Voilà un langage que vous n’avez pas dû tenir souvent aux agioteurs que vous avez pu connaître.

— Pas une seule fois; ils m’auraient répondu que j’avais raison, et auraient haussé les épaules dès que j’aurais eu le dos tourné. Je me garde bien de dire toujours ce que je pense; rien n’est plus ridicule que d’avoir raison maladroitement ou de mauvaise grâce. Il faut hurler avec les loups et, surtout lorsqu’on est voleur ou escroc, porter habit de deux paroisses. Cela ne vous interdit point l’ironie, et vous pouvez l’employer d’autant plus facilement que, généralement, elle n’est pas entendue. À l’heure actuelle, c’est à peine si l’on commence à comprendre celle de Sénèque, par exemple, ou celle de l’Ecclésiaste… Voyons, il fait beau, allons faire un tour au Bois; je vous expliquerai la petite affaire chemin faisant; et nous ne dînerons pas trop tard, car il faut que vous partiez à huit heures… Tenez, voici un cocher qui a l’air de nous attendre…

Il s’en faut de peu que je ne parte pas, le soir.

Quand j’arrive à la gare, deux trains sont sur la voie, attelés à des locomotives sous pression. Je me dirige vers le premier; mais la vue d’un grand fourgon, couvert d’une bâche noire étiquetée: «Panorama», me fait craindre de m’être trompé; et je me replie sur le second convoi.

— Votre billet? me demande un employé; vous allez à N.? C’est le train là-bas, en tête. Vite! Dépêchez-vous; il va partir.

— C’est que je n’avais jamais vu des wagons de marchandises attachés aux express…

— Il y a des cas, répond l’employé en ouvrant la portière d’un compartiment dans lequel il me pousse.

J’ai à peine eu le temps de m’asseoir que le train se met en mouvement. J’aurais préféré être seul, mais j’ai des compagnons de route. Deux voyageurs sont assis, en face l’un de l’autre, à côté de la portière du fond. Le premier est un gros monsieur d’aspect jovial, aux petits yeux fureteurs, aux favoris opulents, à l’abdomen fleuri d’une belle chaîne à breloques; un de ces bons bourgeois, obèses et sages, qu’on aime à voir se promener, humant l’air qui leur appartient, une main tenant la canne derrière le dos, l’autre cramponnée au revers de la jaquette dont un ruban rouge enjolive la boutonnière, la tête en arrière, le ventre en avant. Le ruban rouge ne manque pas à celui-là; il s’étale, large de deux doigts, en une rosette négligée mais savante qui montre juste le rien d’impertinence qui convient à la bonhomie; et son propriétaire, l’air fort satisfait de soi-même et convaincu de sa haute supériorité, fredonne, le chapeau rond sur l’oreille, tandis que la main gauche, plongée dans le gousset, fait tinter les pièces de monnaie.

Le second voyageur est un Monsieur d’aspect morose, au teint jaunâtre, aux yeux inquiets, aux lèvres blêmes, avec une barbe de parent pauvre. Il est tout de noir habillé, pantalon noir, redingote noire, pardessus noir, et coiffé d’un chapeau haut de forme. Il évoque l’idée d’un de ces fonctionnaires de troisième ordre, résignés et tristes, destinés à croupir dans ces emplois subalternes dont les titulaires sont qualifiés par les puissances, dans les discours du Jour de l’An, de «modestes et utiles serviteurs de l’État.» Non, il n’a point l’air gai, le pauvre homme. Qui sait? Peut-être se rend-il à un enterrement, en province; à l’un de ces enterrements pénibles qui ne laissent pas derrière eux la consolation d’un héritage. Affligeante perspective! En tout cas, le voilà tout prêt à prendre part au service funèbre; et si les chapeliers de la ville où il se rend comptent sur le prix du crêpe qu’ils lui vendront pour éviter la faillite, ils ont tort, car son chapeau arbore déjà le grand deuil.

Je m’installe dans mon coin, me flattant du doux espoir que mes deux compagnons n’auront point l’idée saugrenue de chercher à entrer en conversation avec moi.

Vaine espérance! Le Monsieur jovial m’en convainc très rapidement.

— Joli temps pour voyager! me dit-il avec un sourire: il ne fait pas trop chaud, il ne fait pas trop froid; on ferait le tour du monde, par un temps pareil. Ne trouvez-vous pas, Monsieur?

— Oui, beau temps… très beau, dis-je avec un accent britannique très prononcé; le temps du voyage autour le monde, juste ainsi.

— Monsieur est étranger? Ah! ah! vraiment… Anglais, sans doute? J’ai vu beaucoup d’Anglais, dans ma vie. J’ai été à Boulogne, une fois, pendant un mois; il y a tant d’Anglais, à Boulogne!

— Je suis pas du tout un Anglais, dis-je, car je vois poindre un récit des nombreuses aventures du Monsieur jovial avec les fils de la perfide Albion; je n’aime pas les Anglais; je suis un Américain.

— Ah! diable! j’aurais dû m’en douter; vous avez tout à fait le type américain; je me rappelle avoir vu un portrait de Washington… Vous lui ressemblez étonnamment. La France aime beaucoup les États-Unis. Du reste, sans Lafayette… Et vous détestez les Anglais? Comme je vous comprends! Ah! si nous avions encore le Canada!

— Oui, dis-je, Canada… Québec, Toronto, Montréal…

— Parfaitement, approuve le Monsieur jovial qui voit qu’il n’y a décidément pas grand’chose à tirer de moi et prend le parti de m’abandonner à mon malheureux sort.

— Ne trouvez-vous pas, Monsieur, demande-t-il en se tournant vers le Monsieur triste, qu’il y a quelque chose de très flatteur pour nous dans cet empressement des étrangers à visiter la France?

— Si, certainement, répond le Monsieur triste d’une voix lugubre.

— C’est que, voyez-vous, notre pays est toujours à l’avant-garde du progrès; la France est la reine de la civilisation. On peut dire ce qu’on veut, mais c’est un fait; la civilisation a une reine, et cette reine, c’est la France. N’êtes-vous pas de mon avis?

— Si, certainement, répond le Monsieur triste d’une voix lugubre.

— Le monde, Monsieur, est émerveillé de la façon dont nous avons su nous relever de nos désastres de 1870. Quelle page dans nos annales, que l’histoire de la troisième République! Et qui sait ce que l’avenir nous réserve! Ah! M. Thiers avait bien raison de dire que la victoire serait au plus sage… Ne pensez-vous pas comme moi?

— Si, certainement, répond le Monsieur triste d’une voix lugubre.

— Vous me direz peut-être qu’il y a de temps à autre quelques tiraillements intérieurs. Mais ces petites zizanies prouvent notre grande vitalité. Il faut faire la part de l’exubérance nationale. Cette opinion n’est-elle pas la vôtre?

— Si, certainement, répond le Monsieur triste d’une voix lugubre.

— Je suis fort heureux que nos idées concordent, continue le Monsieur jovial. Votre approbation m’est d’un bon présage. Car je dois vous apprendre que je suis sur le point de poser ma candidature à un siège législatif rendu vacant par la mort d’un député. Mon programme est des plus simples. Je me présente aux suffrages des électeurs comme socialiste-conservateur.

— Oh! oh! fait le Monsieur triste.

— Ni plus ni moins, continue le Monsieur jovial. Je suis socialiste en ce sens que j’ai tout un système de théories à mettre en application, et je suis conservateur en ce sens que je m’oppose à toute transformation brutale des institutions actuelles. Voyez-vous, où je veux en venir?

— Pas très bien, avoue le Monsieur triste.

— C’est que je n’ai point l’honneur d’être connu de vous. Je suis philanthrope, Monsieur. Un philanthrope, n’est-ce pas? c’est celui qui aime les hommes. Moi, j’aime les hommes; je les adore. Je n’ai aucun mérite à cela, je le sais, et je ne souffrirais pas qu’on m’en loue. Cet amour de l’humanité est naturel chez moi; sans lui, je ne pourrais pas vivre. J’aime tous les hommes, quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent. Tenez, cet étranger qui dort dans son coin, continue-t-il plus bas, cet Américain dont le pays fait preuve d’une si noire ingratitude envers nous; car enfin, sans Lafayette… Eh! bien, vous me croirez si vous voulez, je l’aime! Ne trouvez-vous pas cela merveilleux?

— Si, certainement, répond le Monsieur triste d’une voix lugubre, tandis que je songe à cette philanthropie qui, en passant ses béquilles sous les bras des malheureux, les rend incurablement infirmes.

— Croyez-moi, Monsieur, la philanthropie doit devenir la pierre angulaire de notre civilisation. Certes, le progrès est grand et incessant; il faudrait être aveugle pour le nier. Le peuple devient de plus en plus raisonnable. Vous savez avec quelle admirable facilité il a accepté la substitution de la machine au travail manuel, sans demander à retirer aucun bénéfice de ce changement dans les conditions de la production. Il y avait, dans cette complaisance de sa part, une indication dont on n’a pas su tirer parti. On devait profiter de cette excellente disposition des masses, qui continue à se manifester, pour faire quelque chose en leur faveur.

— Oui, dit le Monsieur triste; on devrait bien faire quelque chose; il y a tant de misère!

— On exagère beaucoup, répond le Monsieur jovial. La plus grande, partie des pauvres ne doit son indigence qu’à elle-même. Si ses gens-là vivaient frugalement; se nourrissaient de légumes et de pain bis; s’abreuvaient d’eau; suivaient, en un mot, les règles d’une saine tempérance, leur misère n’existerait pas ou serait, du moins, fort supportable. Mais ils veulent vivre en richards, manger de la viande, boire du vin, et même de l’alcool. L’alcool, Monsieur! Ils en boivent tant que les distillateurs sont obligés de le sophistiquer outrageusement pour suffire à la consommation, et que les classes dirigeantes éprouvent la plus grande difficulté à s’en procurer de pur, même à des prix très élevés… Malgré tout, je suis d’avis qu’il faudrait faire quelque chose pour le peuple. Ce qui manque au Parlement français, Monsieur, ce n’est pas la bonne volonté; ce sont les hommes spéciaux. Savez-vous qu’il n’y a pas à la Chambre un seul philanthrope, un seul vrai philanthrope? N’est-ce point effrayant?

— Si, certainement, répond le Monsieur triste d’une voix lugubre.

— Ce qui fait défaut à la Chambre, Monsieur, c’est un philanthrope qui indiquerait le moyen de donner à chacun…

— Du pain? demande le Monsieur triste. Ah! ce serait si beau!

— Non, Monsieur; pas du pain. L’homme ne vit pas seulement de pain; on l’oublie trop… Un philanthrope qui indiquerait le moyen de donner à chacun le salaire dû à ses mérites et qui établirait ainsi, d’un bout à l’autre de l’échelle sociale, l’harmonie la plus fraternelle. Il faudrait commencer par diviser les citoyens français en deux catégories: dans l’une, ceux qui payent les impôts directs; dans l’autre, ceux qui ne payent que les impôts indirects. Les premiers sont des gens respectables, propriétaires, possédants, qu’il convient de laisser jouir en paix de tous les privilèges dont ils sont dignes. Les seconds, par le fait même de leur indigence, sont suspects et sujets à caution. Ceux-là, il faudrait les soumettre d’abord, sans distinction d’âge ni de sexe, aux mensurations anthropométriques; les mesurer, les toiser, les photographier; soyez tranquille, les gens qui ont la conscience nette ne redoutent point ces choses-là. Après quoi, l’on ferait un triage; d’un côté, les bons; de l’autre, les mauvais, Ces derniers, écume de la population, racaille indigne de toute pitié, ouvriers sans ouvrage, employés sans travail, gibier de potence toujours porté à mal faire, danger permanent pour le bon fonctionnement de la Société, seraient retirés une fois pour toutes de la circulation. On les enfermerait dans de grands Ateliers de Bienfaisance établis, soit en France, soit aux colonies; la question est à étudier, mais je pencherais vers le dernier parti; il y a assez longtemps que les étrangers nous demandent quand nous nous déciderons à envoyer une demi-douzaine de colons défricher les solitudes que nous ne nous lassons point de conquérir. Quoi qu’il en soit, le grand point serait d’exiger, des individus qu’on placerait ainsi sous la bienfaisante tutelle administrative, un travail des plus sérieux. Rien d’analogue, bien entendu, à ce labeur dérisoire avec lequel on charme les loisirs des détenus des maisons de force; ces gaillards-là ne font rien, Monsieur, ou presque rien. Ils se tournent les pouces toute la journée. J’en sais quelque chose. J’ai eu autrefois l’entreprise d’une Maison centrale; mon argent ne me rapportait pas 20 pour cent. Ah! s’il avait été permis de garder les prisonniers à l’atelier dix-huit heures par jour, comme cela devrait être, les bénéfices auraient été plus avouables. Mais c’est défendu. Sentimentalité bête qui déshonore la philanthropie. Car, comment voulez-vous que des condamnés qui ne travaillent pas assidûment se repentent de leurs crimes et reviennent au bien? Et que désire un philanthrope, sinon le relèvement du niveau de la moralité?… Un philanthrope, je vous le demande, ne fait-il point passer cette considération avant toutes les autres?

— Si, certainement, répond le Monsieur triste d’une voix lugubre.

— Il est bien clair qu’il se trouverait des mauvaises têtes qui refuseraient de se soumettre au régime salutaire que je vous expose. Ces têtes, Monsieur, il faudrait les faire tomber! Sans pitié. Il est nécessaire d’arracher l’ivraie, car elle étoufferait le bon grain. Savez-vous, Monsieur, quelle est la principale cause de cette démoralisation dont on se plaint un peu trop, peut-être, mais qui pourtant nous menace? C’est qu’on applique trop rarement la peine de mort. Un chef d’État conscient de ses devoirs ne devrait jamais faire grâce, Monsieur! Il y va du salut de la Société. Ne pensez-vous point qu’on ne guillotine pas assez?

Le Monsieur triste ne répond pas.

— Autant l’on aurait fait preuve de sévérité envers les méchants, continue le Monsieur jovial au bout d’un instant, autant il faudrait se montrer paternel pour les autres. La bonté est obligatoire aujourd’hui. Sa nécessité nous est démontrée mathématiquement. Mathématiquement, Monsieur! Il conviendrait d’assurer d’agréables délassements aux gens pauvres mais honnêtes, et de leur faciliter l’accès à la propriété.

— Ah! oui, dit le Monsieur triste. Justement! Que chacun d’eux puisse avoir une petite maison, un jardin; un jardin où les enfants pourraient jouer. C’est si joli, les arbres, les fleurs!…

— Pas du tout! s’écrie le Monsieur jovial. Une maison! Un jardin! Jamais de la vie! Qu’ils mettent de l’argent de côté, oui; mais qu’ils achètent des valeurs, avec leurs épargnes; de petites valeurs, des coupures de vingt-cinq francs, par exemple, qu’il faudrait créer à leur usage; ils en toucheraient les intérêts, s’il y avait lieu. Mais que le capital qu’ils économisent ne soit jamais représenté par une propriété réelle dont ils auraient la jouissance exclusive. Du papier, rien que du papier; autrement, ils deviendraient trop exigeants.

— Je ne comprends pas bien, déclare le Monsieur triste.

— Permettez-moi de vous donner un exemple. Les mineurs du bassin de la Loire possèdent presque tous la petite maison et le jardin dont vous parlez; ils y vivent bien, ne se refusent pas grand’chose. Monsieur, il n’y a pas d’êtres plus insatiables et plus tyranniques envers leurs patrons. Ils ne sont jamais contents, bien qu’ils soient parvenus à arracher des salaires exorbitants, et vont mettre sur la paille, un de ces jours, les capitalistes qui les emploient. Les mineurs des départements du Nord, au contraire, habitent des tanières infectes, vivent de pommes de terre avariées, croupissent dans la plus abjecte destitution; eh! bien, ils ne se plaignent pas, ou d’une façon si timide que c’en est ridicule; savez-vous pourquoi? Parce que l’habitude de la misère les oblige à la résignation. Et il est inutile de vous dire si les actions des mines qu’ils exploitent valent de l’or en barre! Donnez-leur le bien-être de leurs confrères du Centre, et ils deviendront aussi intraitables. Ces gens-là sont ainsi faits: plus ils sont heureux, plus ils veulent l’être. Dans des conditions pareilles, ce serait jouer un jeu de dupes, et même agir contre leurs intérêts, que de leur accorder l’aisance réelle que vous rêvez pour eux. Non; qu’ils possèdent du papier, s’ils en ont les moyens, du papier dont les capitalistes puissent hausser ou baisser la valeur à leur gré. Et puis, nous sommes à l’époque du papier. On fait tout, à présent, avec du papier.

— On fait même de bien mauvais livres, dit le Monsieur triste en hochant la tête.

— Il n’y a point de mauvais livres, répond le Monsieur jovial. Il y a des livres; et il n’y en a pas assez. Je vous disais qu’il faudrait assurer des délassements aux classes inférieures. Eh! bien, il n’y a qu’un délassement qu’on puisse raisonnablement leur permettre. C’est la lecture. La République a créé l’instruction obligatoire. Croyez-vous que ce soit sans intention?

— Je serais porté à croire, hasarde le Monsieur triste, que l’instruction obligatoire a uniquement servi à former une race de malfaiteurs extrêmement dangereux.

— Quelques malfaiteurs, je ne dis pas. Et encore! Mais, à côté de ça, quel bien n’a-t-elle pas produit! L’instruction donne la patience, mon cher Monsieur. Elle donne une patience d’ange aux déshérités. Croyez-vous que si les Français d’aujourd’hui ne savaient pas lire, ils supporteraient ce qu’ils endurent? Quelle plaisanterie! Ce qu’il faut, maintenant, c’est répandre habilement, encore davantage, le goût de la lecture. Qu’ils lisent; qu’ils lisent n’importe quoi! Pendant qu’ils liront, ils ne songeront point à agir, à mal faire. La lecture vaut encore mieux que les courses, Monsieur, pour tenir en bride les mauvais instincts. Quand on a perdu sa chemise au jeu, il faut s’arrêter; on n’a pas besoin de chemise, pour lire. Il faudrait créer des bibliothèques partout, dans les moindres hameaux; les bourgeois, s’ils avaient le sens commun, se cotiseraient pour ça; et l’on rendrait la lecture obligatoire, comme l’instruction, comme le service militaire. L’école, la caserne, la bibliothèque; voilà la trilogie… Du papier, Monsieur, du papier!…

Le Monsieur triste ferme les yeux et semble vouloir s’endormir. Le Monsieur jovial en fait autant. Moi, je songe aux dernières phrases de ce Mauvais Samaritain. Au fond, il n’a pas tort, ce gredin. Au Moyen-Âge, la cathédrale; aujourd’hui, la bibliothèque. «Ceci a tué cela» — toujours pour tuer l’initiative individuelle. — Du papier pour dévorer les épargnes des pauvres; du papier pour boire leur énergie…

Le train file rapidement, s’arrête à des stations quelconques où clignotent des becs de gaz, où veillent des lanternes rouges, où sifflent des locomotives, et repart à toute vitesse dans la nuit… je finis par m’endormir, moi aussi.

Une exclamation du Monsieur jovial me réveille.

— Ah! sacredié! s’écrie-t-il, ma montre s’est arrêtée… Si je ne craignais de vous déranger, Monsieur, continue-t-il en se tournant vers moi, je vous demanderais de me dire l’heure.

Je tire majestueusement de mon gousset un chronomètre superbe que j’ai volé en Suisse, il y a trois mois.

— Il est dix minutes passé onze heures, dis-je.

— Je vous remercie infiniment. Nous disons: onze heures dix… Nous serons à N. dans un quart d’heure… Vous avez là une bien belle montre, Monsieur.

Oui. J’en ai beaucoup comme ça. Elles me reviennent à six sous le kilo, à peu près… Je me le demande: quelle idée peut bien se faire du voleur le bourgeois trivial? À ces gens qui vont par bandes, tout ce qui sort du troupeau doit paraître horrible, comme tout semble jaune à ceux qui ont la jaunisse. S’ils pouvaient savoir ce que je suis, cet homme triste sauterait par la portière du wagon pour se sauver plus vite et cet homme jovial aurait une attaque d’apoplexie.

Continuer : partie 3 sur 4