Le voleur
— Oui, dit Roger-la-Honte. Mais quand on…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
— Il faut faire, dis-je, ce que te demande Canonnier.
— Mais…
— Il faut le faire sans hésitation. J’ignore les motifs qui le font agir; mais il a des raisons sérieuses, sois-en sûre. Du reste, Hélène prendra le parti qui lui conviendra; rien ne la force à obéir à son père.
— C’est bon, dit Ida. Elle aura la lettre avant demain soir. Mais si cela tourne mal, je saurai à qui m’en prendre… Allons déjeuner; je t’en veux à mort, car tu n’as pas de coeur, et si quelques douzaines d’huîtres ne nous séparent pas l’un de l’autre, je ne réponds pas de moi…
— Qu’est-ce que tu vas faire à présent? me demande Ida après déjeuner.
— Un petit tour sur le boulevard; et si tu n’as rien de mieux à faire…
— Si. J’attends quelqu’un tantôt. L’obstétrique avant tout. Je te souhaite beaucoup d’amusement. D’ailleurs, je vais te dire…
Elle va chercher des cartes, les bat et me les fait couper plusieurs fois.
— Eh! bien, non, mon petit, tu ne t’amuseras pas beaucoup cette après-midi. Tu rencontreras un jeune homme triste et un homme de robe, et tu causeras d’affaires avec eux… ils te proposeront un travail d’écriture…
— Ah! les misérables! Ne m’en dis pas plus long!… Je me sauve. Je viendrai t’enlever ce soir à sept heures.
Allez donc vous moquer des prédictions et rire des cartomanciennes! Il n’y a pas cinq minutes que je me promène sur le boulevard, quand j’aperçois-le jeune homme triste. En croirai-je mes yeux? Il est accompagné de l’homme de robe. Philosophe, juge ou professeur, je ne sais pas; mais homme de robe, c’est certain, bien que la robe s’écourte en redingote noire, en redingote à la papa. Ah! homme de robe, tu as une bien vilaine figure, mon ami, avec ton nez camus, tes yeux couleur d’eau de Seine et ta grande barbe noire!
Quant au jeune homme triste, il n’y a pas à s’y tromper, c’est Édouard Montareuil en personne. Il vient à moi la main tendue, se dit très heureux de me rencontrer, me demande de mes nouvelles et, après que je lui ai rendu la pareille, me présente l’homme de robe.
— Monsieur le professeur Machin, criminaliste.
Saluts, poignées de mains, petite conversation météorologique; après quoi nous disparaissons tous les trois, fort dignement, dans les profondeurs d’un café.
Et comment se porte Mme Montareuil? Pas trop mal, bien qu’elle soit toujours en proie, depuis ce malheureux événement — vous savez — à une profonde tristesse. Son fils la partage-t-il cette mélancolie? Mon Dieu! oui; il ne s’en défend pas. Le coup l’a profondément touché; il ne s’est pas marié; il porte sa virilité en écharpe. N’a-t-il point essayé de réagir? Si; il a fait des tentatives héroïques, mais sans grand succès. Cependant, comme le chagrin, même le mieux fondé, ne doit pas condamner l’homme à l’inertie; comme il faut payer à ses semblables le tribut de son activité, Édouard Montareuil s’est décidé à agir vigoureusement, à se lancer à corps perdu dans le tourbillon des entreprises modernes. Il a fondé une Revue.
— La «Revue Pénitentiaire.» N’en avez-vous pas vu le premier numéro, qui a paru le mois dernier? Il a été fort bien accueilli.
Je suis obligé d’avouer que j’étais à l’étranger, vivant en barbare, très en dehors, hélas! du mouvement intellectuel français.
— Ah! Monsieur, déclare le criminaliste, vous avez beaucoup perdu. L’apparition de la «Revue Pénitentiaire» a été l’événement du mois. C’est un gros succès.
J’en doute un peu, car enfin… Mais Montareuil me démontre que j’ai le plus grand tort. Même au point de vue pécuniaire, sa Revue est un succès; grâce à certaines influences qu’il a su mettre en jeu, tous les employés et gardiens des prisons de France et de Navarre ont été obligés de s’y abonner et, le mois prochain, tous les gardes-chiourmes des bagnes seront contraints de les imiter. N’est-ce pas une excellente manière de fournir à ces dévoués serviteurs de l’État le passe-temps intellectuel qu’ils méritent?
J’en frémis. Et quel moyen de répression, aussi, contre les pauvres diables qui gémissent sous leur trique! Si les prisonniers ou les forçats font mine de se mal conduire, on ne les menacera plus de les fourrer au cachot. On leur dira: «Si vous n’êtes pas sages, nous vous condamnerons à lire la Revue que lisent vos gardiens.» Ah! les malheureux! Leur sort n’est déjà pas gai, mais… Le criminaliste interrompt mes réflexions.
— Nous nous sommes aussi préoccupés, dit-il, de la condition des détenus. Nous sommes convaincus qu’une lecture saine et agréable aiderait beaucoup à leur relèvement. C’est pourquoi nous demandons qu’on les autorise à prélever sur leur masse, pendant leur incarcération, la somme nécessaire à un abonnement annuel à la Revue.
— C’est presque une affaire faite, dit Montareuil; de hauts fonctionnaires du ministère nous ont promis leur concours, en principe; ce n’est plus qu’une question de commission à débattre.
— N’allez pas croire, surtout, dit le criminaliste, que la Revue n’est point lue à l’air libre. Au contraire. On la discute partout, et elle est fort goûtée dans les milieux les plus divers. On admire surtout notre façon paternelle, bien que sévère, d’envisager le malfaiteur. Que voulez-vous, Monsieur? Un criminel est un invalide moral; c’est un pauvre hère à l’intellect chétif, assez aveugle pour ne point voir la sublime beauté de la civilisation moderne. Il fait partie, pour ainsi dire, d’une race spéciale et tout à fait inférieure. Eh! bien, je suis certain qu’à l’aide d’un mélange savamment combiné de bienveillance et de rigueur, on arriverait en très peu de temps à transformer cette race.
Alors, quoi? Je serais obligé de m’établir banquier — de fabriquer des serrures à secret, de vendre des chaînes de sûreté?
— Je viens de vous dire, continue le criminaliste, que le malfaiteur est un invalide moral; c’est aussi un invalide physique. N’en doutez pas, Monsieur; tout criminel présente des caractères anatomiques particuliers. Il y a un «type criminel.» Certaines gens ont dit que chacun porte en soi tous les éléments du crime; autant vaudrait répéter la fameuse phrase sur «le pourceau qui sommeille.» Rien de plus insultant pour le haut degré de culture auquel est parvenue l’humanité. C’est affirmer que les actes répréhensibles sont commandés par le milieu extérieur, ce qui ne soutient pas l’examen. Car enfin, Monsieur, où sont, dans l’admirable société actuelle, les causes qui pourraient provoquer des agissements délictueux? Où sont-elles, s’il vous plaît? vous ne répondez pas, et vous avez raison. Ces causes n’existent point; je ne dis pas que tout soit pour le mieux, mais, tout est aussi bien que possible; et la marche du progrès est incessante… Non, les actes sont dus à la conformation anatomique…
— Je vois, dis-je, que vous êtes un disciple de Lombroso, et je vous en fais mon compliment. Mais ce grand homme n’a-t-il pas dit qu’une certaine partie des malfaiteurs, celle qui peut se dire l’aristocratie du crime, offre une large capacité cérébrale, et souvent même ces lignes harmoniques et fines qui sont particulières aux hommes distingués?
— Certes, il l’a dit; mais je ne sais point s’il n’a pas été un peu loin. Quoiqu’il en soit, restez persuadé que, malgré tout, il y a des signes qui ne trompent pas et qu’un oeil exercé peut toujours facilement reconnaître. Ainsi, vous. Monsieur — permettez-moi de faire une supposition invraisemblable — vous voudriez commettre des actes répréhensibles que vous ne le pourriez point. Savez-vous pourquoi? demande le criminaliste en reculant sa chaise et en regardant sous la table. Parce que vous n’avez pas le pied préhensile… Non, ne vous déchaussez pas; je suis sûr de ce que j’avance. Pas de criminel sans pied préhensile. Et si vous aviez le pied préhensile, vous ne pourriez point porter des bottines aussi pointues. Voilà, Monsieur. Ah! la science est une belle chose et notre époque est une fière époque! Le XIXe siècle a donné la solution de tous les problèmes…
C’est presque juste. La seule question qui reste à résoudre, aujourd’hui, c’est celle du Voleur; il est vrai qu’elle les contient toutes, les questions.
— Nous vous parlons là, me dit Montareuil, de choses qui ne doivent pas vous être très familières. En votre qualité d’ingénieur — car j’ai appris avec plaisir que vous êtes ingénieur…
— Oui, dis-je, je suis ingénieur. Ingénieur civil. Mais ne croyez pas que mes occupations professionnelles me ferment les yeux à ce qui se passe dans d’autres sphères. Et, d’ailleurs, puisque M. le professeur Machin parlait tout à l’heure de la grandeur de la science, ne pensez-vous pas que toutes ses branches, si différentes que paraissent leurs directions, convergent en somme vers un même but? J’en suis profondément convaincu, quant à moi. Combien de fois ne m’est-il pas arrivé, en surveillant l’établissement des écluses qui règlent le cours des rivières, de comparer les flots impétueux et désordonnés du fleuve à l’esprit humain sans guide et sans frein, et l’écluse elle-même aux lois sages, aux bienfaisantes mesures qui en renferment l’activité dans de justes bornes et en réfrènent les emportements. Oui, j’ai souvent songé aux rapports étroits…
— Vraiment! s’écrie le criminaliste. Ah! c’est merveilleux! La façon dont vous concevez et dont vous exprimez les choses est aussi grandiose que neuve. Cette comparaison entre les flots tumultueux et les dérèglements de l’esprit humain… Ah! c’est superbe… Permettez-moi Monsieur, de vous féliciter… Mais, j’y pense, continue-t-il en se tournant vers Montareuil, ne pourriez-vous pas engager monsieur votre ami à nous donner un article, si court soit-il, pour le prochain numéro de la Revue? Un article dans lequel il développerait les belles idées dont il vient de nous offrir un aperçu si captivant?
— En effet, répond Montareuil. Pourquoi, mon cher Randal, n’écririez-vous pas un article pour nous? Vous y resteriez ingénieur tout en devenant moraliste; et ce serait si intéressant!
Je manque d’éclater de rire — ou de tomber à la renverse. — Moi, rédacteur à la «Revue Pénitentiaire»! Non, c’est trop drôle! Il ne manquerait plus que Roger-la-Honte pour faire le Courrier de Londres et Canonnier pour envoyer des Correspondances d’Amérique… Mais le criminaliste et Montareuil ont les yeux fixés sur moi; ils attendent ma décision avec anxiété. Si j’acceptais? Oui, je vais accepter. Il y aura dans ma collaboration à la Revue une belle dose d’ironie, qui ne me déplaît pas du tout; et si je suis jamais poissé sur le tas — ce qu’on rigolera!
— Eh! bien, dis-je, puisque vous semblez le désirer…
— Ah! merci! merci! s’écrient en choeur Montareuil et le criminaliste.
Ils me serrent chacun une main, avec effusion; et le criminaliste me demande en souriant:
— N’aurais-je pas tort de supposer que vous prendrez pour texte de votre article la belle similitude dont vous vous êtes servi tout à l’heure? «L’écluse et la morale», quel titre! Ou bien encore: «De l’écluse, envisagée comme oeuvre d’art, comme symbole, et comme obstacle opposé par la science…» Je crois que ce serait un peu long…
— Peut-être. Du reste, je ne demanderai pas l’inspiration de mon travail aux voix fluviales; je préfère la trouver dans les voies ferrées.
— Ah! dit le criminaliste, les chemins de fer!… Voilà quelque chose d’inattendu! Je suis sûr, Monsieur, que vous ferez un chef-d’oeuvre. Le prochain numéro de la Revue sera d’un intérêt supérieur. J’y publie, pour mon compte, une étude qui attirera l’attention; c’est l’Esquisse d’un Code rationnel et obligatoire de Moralité pour développer l’Idéal public. Je n ai plus qu’à en tracer les dernières lignes.
Alors, pourquoi ne va-t-il pas les écrire tout de suite?
Il y va. Il se retire après de nombreux compliments et de grandes protestations d’amitié. Montareuil m’apprend qu’il voudrait avoir ma copie dans cinq ou six jours. Il l’aura. Sur cette assurance, nous sortons tous deux du café et, trois minutes après, il me quitte. Il sait que Paris est menacé d’une épidémie de coqueluche, et il va se faire inoculer. Je lui souhaite un bon coup de seringue.
La «Revue Pénitentiaire» a paru; et mon article a fait sensation. Je l’avais intitulé: «De l’influence des tunnels sur la moralité publique.» J’y étudiais l’action heureuse exercée sur l’esprit de l’homme par le passage soudain de la lumière aux ténèbres; j’y montrais comme cette brusque transition force l’être à rentrer en soi, à se replier sur lui-même, à réfléchir; et quels bienfaisants résultats peuvent souvent être provoqués par ces méditations aussi subites que forcées. J’y citais quelques anecdotes; l’une, entre autres, d’un criminel invétéré qui, à ma connaissance, avait pris le parti de revenir au bien en passant sous le tunnel du Père-Lachaise. Je sautais sans embarras du plus petit au plus grand, et je présentais un exposé comparatif de la moralité des différents peuples, que je plaçais en regard d’un tableau indiquant la fréquence ou la rareté des oeuvres d’art souterraines sur leurs réseaux ferrés. J’attribuais la criminalité relativement restreinte de Londres à l’usage constant fait par les Anglais du Metropolitan Railway. Je démontrais que le manque de conscience qu’on peut si souvent, hélas! reprocher aux Belges, ne saurait, être imputé qu’à la disposition plate du pays qu’ils habitent et qui ne permet guère les tunnels. Je prouvais que la haute moralité de la Suisse, contrée accidentée, provient simplement de ce que les trains, à des intervalles rapprochés, s’y enfoncent sous terre, reparaissent au jour et s’engouffrent de nouveau dans les excavations béantes à la base des majestueuses montagnes. J’exposais ainsi un des mille moyens par lesquels la science, même dans ses applications les moins idéales, arrive à améliorer la moralité des nations. Je préconisais la création immédiate d’un métropolitain souterrain à Paris. Je disais beaucoup de mal des passages à niveau, qui n’inspirent aux voyageurs que des pensées frivoles. Et, pour faire voir que je ne manque de logique que lorsqu’il me plaît, je finissais par un éloge pompeux du maître Lombroso, où je mettais en pleine lumière son plus grand titre de gloire: sa tranquille audace à donner doctoralement l’explication du crime sans prendre la peine de le définir. «Imitons-le, disais-je en terminant. Le crime est le crime, quoi qu’en puissent dire des sophistes peut-être intéressés; et, comme Lombroso, il faut en laisser la définition à la mûre expérience des gendarmes, ces anges-gardiens de la civilisation.»
En vérité, cette étude, qui est mon début littéraire, a fait beaucoup de bruit. Elle m’a valu de nombreuses lettres, toutes flatteuses. Une seule est blessante pour mon amour-propre d’auteur. Elle est d’une petite dame qui m’apprend qu’elle éprouve généralement des sensations plus agréables que morales sous les tunnels, lorsqu’elle voyage sans son mari et qu’un Monsieur sympathique s’est installé dans son wagon. Quelque hystérique…
Mon article m’a procuré aussi le plaisir d’une visite; celle de Jules Mouratet, un de mes camarades de collège, que j’avais perdu de vue depuis longtemps déjà, et que je croyais employé au ministère des Finances. Mais il a fait du chemin, depuis; il me l’apprend lui-même. Il n’est plus employé, mais fonctionnaire — haut fonctionnaire. — Il est à la tête de la Direction des Douzièmes Provisoires, une nouvelle Direction que le gouvernement s’est récemment décidé à créer au ministère des Finances, en raison de l’habitude prise par les Chambres de ne voter les budgets annuels qu’avec un retard de quatre ou cinq mois. Ah! il a de la chance, Mouratet! Le voilà, à son âge, Directeur des Douzièmes Provisoires; et, même, il sera bientôt député, car toute l’administration française, me dit-il à l’oreille, n’est qu’une immense agence électorale, et l’expérience qu’il a acquise dans ses fonctions rend sa présence indispensable au Parlement, lors de la discussion du budget. Lui seul pourra dire avec certitude, chaque année, s’il convient d’en reculer le vote jusqu’à la Trinité, ou simplement jusqu’à Pâques. Heureux gaillard!
Nous dînons ensemble au cabaret, en garçons, bien qu’il soit marié.
— Oui, mon cher, depuis plus de trois ans. Avec une petite femme charmante, jolie, instruite, spirituelle, et dévouée, dévouée! Un caniche, mon cher! Et adroite, avec ça… on dirait une fée… Elle sait tirer parti de tout; elle ferait rendre vingt francs à une pièce de cent sous… On me le dit quelquefois: «Votre intérieur est ravissant, et Mme Mouratet est une des femmes les mieux habillées de Paris.» C’est vrai, mais je ne sais pas comment elle peut s’y prendre… Cela tient du prodige, absolument.
— Vois-tu, dis-je — car nous avons repris tout de suite le bon tutoiement du collège — vois-tu, les femmes ont des secrets à elles. Il y a des grâces d’état, et de sexe.
— Tout ce que je sais, répond Mouratet, c’est que le mariage m’a porté bonheur; tout me réussit, depuis que j’ai convolé en justes noces. Certes, il y a trois ans, je n’aurais jamais espéré avoir à l’heure qu’il est la situation que j’occupe.
— Le fait est que tu es déjà, et que tu vas devenir sous peu encore davantage, un des piliers de la République.
— Ah! dit Mouratet, on lui reproche bien des choses, à cette pauvre République! Mais n’est-ce pas encore le meilleur régime? N’est-ce pas le gouvernement par tous et pour tous? On va même jusqu’à l’accuser d’austérité. Calomnie pure! Il n’y a pas d’homme occupant une position dans le gouvernement qui ne fasse tous ses efforts pour grouper autour de lui l’élite intellectuelle de la nation. La République française est la République athénienne… Mais, à propos, ne m’a-t-on pas dit que tu vivais beaucoup à l’étranger?
— On a eu raison. De grands travaux dont j’ai fourni les plans ou auxquels je m’intéresse… Je ne viens en France que de loin en loin.
— C’est cela. Ma foi, sans ton article dans cette Revue de Montareuil, je n’aurais pas su où aller te chercher. C’est très beau, ton idée d’allier la littérature à la science; tu dis bien justement dans ton étude qu’il n’y a pas d’incompatibilité entre elles. C’est une de ces pensées qui redeviennent neuves, tellement on les a oubliées. Car, vois les grands artistes de la Renaissance. Léonard de Vinci, par exemple… Ah! la peinture! Ma femme en est folle. Elle passe des après-midi entières dans les galeries, chez Durand-Ruel et ailleurs. Quand elle revient, elle est moulue, brisée, comme si elle avait éprouvé les plus grandes fatigues physiques. Les nerfs, tu comprends… Ah! ces natures sensitives…
— La névrose est la maladie de l’époque. Mais j’espère que la santé de ta femme ne t’inquiète pas?
— Pas du tout. Elle se porte à merveille. D’ailleurs, il faut que tu en juges, car je ne veux point te laisser vivre en ermite pendant les quelques semaines que tu consens à passer à Paris. Ma femme reçoit quelques amis tous les mercredis soir; elle sera enchantée de faire ta connaissance. Viens donc après-demain.
J’ai bien envie de refuser, sous des prétextes quelconques; j’aime mieux aller au Cirque qu’en soirée. Mais Mouratet insiste; il revient même à la charge quand il me quitte.
— Alors, c est entendu; à après-demain?
— Oui, à après-demain.
Je tiens parole. Et me voilà montant, vers les dix heures du soir, l’escalier d’une somptueuse maison du boulevard Malesherbes.
Je ne suis pas plutôt annoncé que Mouratet vient m’accueillir et me présente à sa femme. Je m’incline devant la maîtresse de la maison en prononçant la phrase de circonstance, et j’ai à peine eu le temps de relever le front qu’un éclat de rire me répond.
— Mon Dieu, Monsieur, que votre étude dans la «Revue Pénitentiaire» m’a donc amusée! C’est bien vilain de ma part, car, le sujet était grave, mais vos idées sont tellement originales! Je suis ravie de vous connaître, Monsieur, et mon mari ne pouvait me faire un plus grand plaisir que de vous engager à nous venir voir… Les amitiés de collège sont les meilleures… Je serai si heureuse de pouvoir discuter avec vous certains sujets… Vous ne m’en voudrez pas de n’avoir pu prendre votre article tout à fait au sérieux? Mon mari m’en a déjà grondée, mais… Nous en parlerons tout à l’heure, si vous voulez bien…
Je m’incline, sans pouvoir trouver une parole, tandis que Renée — car c’est elle — va recevoir une dame, parée comme une châsse, qui vient de faire son entrée.
Eh! bien, elle peut se vanter d’avoir de l’aplomb, la petite poupée! Ce n’est ni le sang-froid ni la présence d’esprit qui lui manque, et j’aurais laissé percer mon embarras plus visiblement qu’elle, à sa place. Son rire, peut-être nerveux et involontaire après tout, a sauvé là situation; me permet d’expliquer mon trouble et mon mutisme, si l’on s’en est aperçu. Mais Mouratet n’a rien remarqué.
— Comment trouves-tu ma femme? me demande-t-il en me conduisant dans son cabinet transformé en fumoir. Un peu enfant, hein?
— Absolument charmante; très spirituelle et très gaie. Je n’aime rien tant que la gaîté.
— Alors, vous vous entendrez facilement. C’est un vrai pinson. Parfois légèrement capricieuse et bizarre, mais très franche, et le coeur sur la main…
Et la main dans la poche de tout le monde. Ah! mon pauvre Mouratet, je comprends que tout t’ait réussi depuis ton mariage, et que tu occupes aujourd’hui une aussi belle situation. «La faveur l’a pu faire autant que le mérite.» Et puis, de quoi te plaindrais-tu, au bout du compte, prébendé de la démocratie imbécile, acolyte de la bande qui taille dans la galette populaire avec le couteau du père Coupe-toujours? Tu ne mérites même pas qu’on s’occupe de toi. C’est elle qui est intéressante, cette petite Renée qui tire si joliment sa révérence aux conventions dont elle se moque, qui fait la nique à la morale derrière le dos vert des moralistes, et qui passe à travers le parchemin jauni des lois les plus sacrées avec la grâce et la légèreté d’une écuyère lancée au galop, quittant la selle d’un élan facile, et retombant avec souplesse sur la croupe de sa monture, après avoir crevé le cerceau de papier.
Est-ce amusant, une soirée chez Mouratet? Comme ci, comme ça. C’est assez panaché. Les personnalités les plus diverses se coudoient dans les deux salons. Leur énumération serait fastidieuse; cependant, je regretterais de ne pas citer un vieux général et son jeune aide de camp, des diplomates exotiques, une femme de lettres, un pianiste croate, un quart d’agent de change, la moitié d’un couple titré en Portugal et une princesse russe tout entière, un journaliste méridional et un poète belge, des députés et des fonctionnaires flanqués de leurs épouses légitimes, un agitateur irlandais, une veuve et trois divorcées, un partisan du bimétallisme, et un nombre respectable d’Israélites. Un peu le genre de société qu’on sera forcé de fréquenter, le jour de Jugement dernier, dans la vallée de Josaphat… Elle n’est pas mal, décidément, l’élite intellectuelle de la nation; elle est fort grecque, la République athénienne.
Ah! cette République, qui n’est même pas une monarchie! Ah! cette Athènes, qui n’est même pas une Corinthe!… Quelle dèche, mon Empereur!
Je voudrais bien parler à Renée. Justement, elle vient de se débarrasser de la troisième divorcée, et je l’aperçois qui me fait signe.
— Mettez-vous là, dit-elle en me laissant une place à côté d’elle; le pianiste croate va faire un peu de musique, et nous ferons semblant de l’écouter tout en causant. On croira que nous discutons son génie; il faudra lever les yeux au plafond, de temps en temps. Comme ça, tenez… N’est-ce pas qu’elle est bien, ma pose d’extase?… Oh! je me demande comment je ne suis pas morte de rire, tout à l’heure. Si j’avais connu votre nom, au moins!… Mais, prise à l’improviste, comme ça… C’est tellement drôle!… On payerait cher pour avoir tous les jours une surprise pareille; ça vous remue de fond en comble… Et si vous aviez pu voir la tête que vous faisiez!… C’est impayable. Si vous saviez ce que ça m’amuse, de connaître votre genre réel d’occupations et de vous voir ici!… Et mon mari qui vous croit ingénieur! Quelle farce! Non, l’on ne voit pas ça au Palais-Royal…
— Moi non plus, dis-je, je ne pensais guère avoir le plaisir de vous retrouver ce soir en madame Mouratet. Je m’y attendais si peu que je m’étais préparé pour une occasion possible et que j’avais glissé un rossignol dans la poche de mon habit.
— Vrai? demande Renée en éclatant de rire. On n’imagine pas des choses pareilles. À qui se fier, je vous le demande?… Ah! le pianiste croate a fini; attendez-moi un instant; il faut que j’aille le remercier et lui demander un autre morceau; la «Marche des Monts Carpates.»
Elle revient une minute après, légère et jolie dans la ravissante toilette mauve qui fait valoir son charme de Parisienne.
— Ça y est. Je lui ai dit qu’il était le Strauss de demain. Pourquoi pas l’Offenbach d’hier?… Écoutez, j’ai beaucoup de choses à vous dire, mais ce n’est guère possible à présent. Il faudra revenir me voir. Mais venez à mes five o’clock; je suis beaucoup plus libre et nous pourrons causer à notre aise. Tenez, venez après-demain, et arrivez à quatre heures; nous aurons une heure entière à nous. Et si vous voulez me faire un grand plaisir, ajoute-t-elle plus bas, apportez une pince-monseigneur. J’en entends parler depuis si longtemps, et je n’en ai jamais vu. Je voudrais tant en voir une!… Pour la peine, je vous ferai une surprise. J’inviterai les trois personnes que vous avez dévalisées sur mes indications, et je vous présenterai à elles. Croyez-vous qu’il y aura de quoi rire!… Non, vraiment, il n’y a plus moyen de s’embêter une minute, à présent… Ah! si: voici le poète belge qui se prépare, à déclamer l’»Ode au Béguinage.» Regardez-le là-bas, devant la cheminée.
Ah! ces poètes pare-étincelles!… Je me demande pourquoi on ne le décore pas tout de suite, celui-là. Peut-être qu’il nous laisserait tranquilles, après. Bon, voici la femme de lettres qui veut me parler. Abandonnez-moi au bourreau… Et à après-demain; surtout, n’oubliez pas la pince…
Pourquoi l’oublierais-je? A-t-elle fait plus de mal, à tout prendre, que le cachet du Directeur des Douzièmes Provisoires? C’est peu probable. Mais les larrons à décrets se réservent le monopole de l’extorsion; ils le tiennent des mains souveraines du Peuple. Le Peuple, citoyens! Et nous oserions, nous, les voleurs à fausses clefs, sans investiture et sans mandat, exister à côté d’eux, leur faire concurrence… manger l’herbe d’autrui!… quelle audace! — et quel tollé, si tous les honnêtes gens qui m’entourent pouvaient, tout d’un coup, apprendre ce que je suis! — Je me figure surtout la vertueuse indignation de Mouratet, ce Mouratet qui vit au milieu du luxe payé par sa femme, avec de l’argent auquel Vespasien aurait trouvé une odeur. Mais Mouratet ignore tout! Ce n’est pas une raison, car la bêtise seule est sans excuse; pourtant…
Pourtant, Mouratet se donne du mal, lui aussi, pour subvenir aux dépenses du ménage; il fraye avec les coquins mis en carte par le suffrage universel, coquette avec les agioteurs véreux qui font les affaires de la France. Le bénéfice qu’il a retiré, jusqu’ici, de ces tristes pantalonnades, n’est pas énorme, je le veux bien. Mais l’en blâmerai-je? Dieu m’en garde. Il ne faut point juger de la valeur d’un procédé sur la mesquinerie de ses résultats. Il arrive à tout le monde d’obtenir moins qu’on n’espérait. J’ai volé cent sous.
J’ai apporté la pince; et Renée m’a présenté aux trois personnes auxquelles son amitié a été si funeste. Nous avons bien ri, tous les deux. Elle m’a présenté, aussi, à d’autres personnes, femmes de représentants du peuple et de fonctionnaires, généralement, avec lesquelles j’ai bien ri, tout seul — sans jamais pouvoir parvenir à causer, après. — Ces dames ne sont point farouches; il n’est pas fort difficile de leur passer la main sous le menton. Mais on aurait tort d’attribuer la fragilité de leurs moeurs à la légèreté de leur nature, à leur vénalité foncière, au désir de vengeance qu’excite en elles l’inconstance de leurs conjoints. C’est plutôt le poids de l’existence qui pèse sur elles qui les entraîne à des actes qui, à vrai dire, répugnent de moins en moins à la majorité des consciences féminines. C’est assez difficile à expliquer; mais on dirait qu’elles sont lasses, physiquement, des infamies continuelles auxquelles elles doivent leur bien-être, et leurs maris leur fortune; qu’elles ont besoin de se révolter, sexuellement, contre la servitude de l’ignominie morale que leur impose leur condition sociale. On dirait que leurs hanches se gonflent d’indignation sous les robes que leur offrirent des époux dont elles ont sondé l’âme; que leurs seins crèvent de honte l’étoffe des corsages payés par l’argent des misérables; que leurs flancs tressaillent de dégoût au contact des êtres qui les vendraient elles-mêmes, s’ils l’osaient, comme ils vendent tout le reste; et qu’elles ont soif d’oublier, fût-ce pour une heure, dans les bras de gens qui n’appartiennent point à leur sinistre monde, les caresses de ces prostitués.
— Vous pourriez bien avoir raison, me dit Renée à qui j’expose un jour mes idées à ce sujet. Il est certain, par exemple, que Mme Courbassol qui, je crois, vous a laissé voir la couleur de son corset, pourrait se servir de vos explications pour donner la clef de ses défaillances… Mais croyez-vous que ce soit charitable, de venir me parler de choses pareilles? Si vous alliez me faire rêver à quelqu’un… à quelqu’un de très opposé, par son caractère et ses actes, aux gens auxquels je sois liée…
Halte-là! Renée est charmante; c’est une bonne petite camarade, mais je crois qu’il serait dangereux, avec elle, de dépasser la camaraderie. Il ne faut pas me laisser tenter par des pensées qui commencent à m’assaillir; et le seul remède est la fuite, comme le dit l’axiome si vrai de Bussy-Rabutin, volé par Napoléon. Il ne faut pas oublier trop longtemps, non plus, que je suis un voleur.
Voici bientôt deux mois que je me suis endormi dans les délices de Capoue — délices peu enviables, au fond, et qui m’ont coûté assez cher — et j’ai fort négligé mes affaires. On ne peut pas être en même temps à la foire — la foire d’empoigne — et au moulin. Et, maintenant, si j’allais avoir à lutter contre des sentiments plus sérieux que ceux qui conviennent à des amourettes de hasard…
Non, pas d’idéal; d’aucune sorte. Je ne veux pas avoir ma vie obscurcie par mon ombre.
Cela m’épouvante un peu, pourtant, de retourner à Londres. C’est si laid et si noir, à côté de Paris! On pourrait le chercher à Hyde Park, l’équivalent de cette allée des Acacias où je me promène en ce moment, l’idée m’étant venue, après déjeuner, d’aller prendre l’air au bois. Les femmes aussi, on pourrait les y chercher, ces femmes qui passent en des parures de courtisanes et des poses d’impératrices, au petit trot de chevaux très fiers, femmes du monde qui ont la désinvolture des cocottes, horizontales qui ont le port altier des grandes dames.
En voici une, là-bas, qui semble une reine, et qui a laissé échapper un geste d’étonnement en jetant les yeux sur moi. Un truc. Il y a tant de façons de faire son persil!… Tiens! elle me salue. Je rends le salut… Qui est-ce?
Obéissant à un ordre, le cocher fait tourner la voiture dans une allée transversale. Je m’engage dans cette allée; nous verrons bien. La voiture s’arrête, la femme saute lestement à terre; et, tout à coup, je la reconnais. C’est Margot, Marguerite, l’ancienne femme de chambre de Mme Montareuil.
— Enfin, te voilà! s’écrie-t-elle en se précipitant au-devant de moi. Mais d’où sors-tu? où étais-tu? J’ai si souvent pensé à toi! Je suis bien contente de te voir…
Moi aussi, je suis fort heureux de voir Margot, Je lui explique que mes occupations d’ingénieur me retiennent beaucoup à l’étranger.
— Ah! oui, tu es ingénieur. C’est un beau métier. Est-ce que c’est vrai qu’on a fait une nouvelle invention pour onduler les cheveux en cinq minutes? Une machine, une mécanique…? J’en achèterais bien une; on perd tant de temps avec les coiffeurs!… Enfin, tu me diras ça une autre fois. Mais il faut que je te raconte ce qui m’est arrivé.
Nous marchons côte à côte dans l’allée et Marguerite me fait le récit de ses aventures. Comme elle avait été renvoyée sans certificat par Mme Montareuil, à la suite de ce vol dont on n’a jamais pu découvrir les auteurs, elle n’a pu arriver à trouver une nouvelle place. Elle a eu beaucoup de mal, la pauvre Margot. Elle a été obligée de poser chez les sculpteurs pour «poitrines de femmes du monde.» En fin de compte, un artiste en a fait sa maîtresse, et elle s’est trouvée, graduellement, lancée dans le monde de la galanterie. Depuis elle n’a pas eu à se plaindre; ah! mon Dieu, non. Elle a une chance infernale.
— Mais tu as certainement entendu parler de moi? Tu lis les journaux, je pense? Il ne se passe point de jour que tu ne puisses voir dans leurs Échos le nom de Marguerite de Vaucouleurs. Eh! bien, mon cher, Marguerite de Vaucouleurs, c’est moi.
C’est elle!… Et nunc erudimini, puella…
— Pour le moment, continue-t-elle, je suis entretenue principalement par Courbassol, le député de Malenvers. Tu connais? C’est lui qui m’a payé ce matin cette paire de solitaires. Jolis, hein? Tu sais, Courbassol sera ministre lundi ou mardi. On va fiche le ministère par terre après-demain; il y a assez longtemps qu’il nous rase… Demain, Courbassol va à Malenvers, avec sa bande, pour prononcer un grand discours; il m’en a déclamé des morceaux; c’est épatant. Après ça, tu comprends, il sera sûr de son portefeuille. Je vais à Malenvers avec lui, naturellement… Tu ne sais pas? Tu devrais y venir aussi. Oui, c’est ça, viens; ils doivent repartir par le train de onze heures du soir; je m’arrangerai pour avoir une migraine atroce qui me forcera à rester à Malenvers, et tu y demeureras, toi aussi. J’irai envahir ta chambre… Ah! au fait, c’est à l’hôtel du Sabot d’Or que nous allons tous; c’est le patron qui est l’agent électoral de Courbassol. Alors, c’est convenu? Tu prendras le train demain matin à huit heures? Bon. Excuse-moi de te quitter, mais ici je suis sous les armes; je ne peux pas abandonner mon poste…
Margot remonte dans sa voiture qui part au grand trot prendre son rang dans la file des équipages qui descendent l’allée des Acacias; et elle se retourne pour m’envoyer un dernier salut, très gentil, qui fait scintiller ses brillants.
Ah! Marguerite de Vaucouleurs!… Tu prends ta revanche; et Mme Montareuil aurait sans doute mieux fait, dans l’intérêt de son ignoble classe, de ne point te refuser un certificat. Tes pareilles, à qui on ne reproche encore que de ruiner des imbéciles, finiront peut-être, à force de démoraliser la Société, par l’amener au bord de l’abîme; et alors…
Elles étincelaient aussi du feu des pierres précieuses, ces perforatrices à couronnes de diamants qui tuèrent tant d’hommes lors des travaux du Saint-Gothard, mais grâce auxquelles on parvint à percer la montagne!
XIV — AVENTURES DE DEUX VOLEURS, D’UN CADAVRE ET D’UNE JOLIE FEMME
Si j’étais bavard, je sais bien ce que je dirais. Je roule depuis quatre heures dans un wagon occupé par des journalistes, et j’en ai entendu de vertes. Mais il ne faut jamais répéter ce que disent les journalistes; ça porte malheur.
Il y a plusieurs wagons devant la voiture dans laquelle je me trouve, et il y en a d’autres après; tous bourrés de personnages plus ou moins politiques, appartenant aux assemblées parlantes ou aspirant à y entrer. Courbassol est dans le train, et son collègue Un Tel, et son ami Chose, et son confrère Machinard; et beaucoup d’hommes de langue et de plume; et encore d’autres cocus; et plus, d’une cocotte; et surtout Margot. Une partie de l’âme de la France, quoi!
— Malenvers! Malenvers!…
On descend. La ville est pavoisée…
Comment est-elle, cette ville-là?
Si vous voulez le savoir, faites comme moi; allez-y. Ou bien, lisez un roman naturaliste; vous êtes sûrs d’y trouver quinze pages à la file qui peuvent s’appliquer à Malenvers. Moi, je ne fais pas de descriptions; je ne sais pas. Si j’avais su faire les descriptions, je ne me serais pas mis voleur.
La ville est pavoisée (Quelle ville curieuse!) Des voitures (ah! ces voitures!) attendent devant la gare (je n’ai jamais vu une gare pareille).
Les voitures ne sont pas seules à attendre devant la gare. Il y a aussi M. le maire flanqué de ses adjoints et du conseil municipal, et toute une collection de notables, mâles et femelles. Les pompiers, casqués d’importance, font la haie à gauche et à droite, et présentent les armes avec enthousiasme, mais sans précision. Derrière eux se presse une foule en délire où semblent dominer les fonctionnaires de bas étage, cantonniers et bureaucrates, rats-de- cave et gabelous, pauvres gens qui n’ignorent point que Courbassol au pouvoir, cela signifie: épuration du personnel! La fanfare de la ville, à l’ombre d’une bannière qui ruisselle d’or et très médaillée, exécute la Marseillaise; et au dernier soupir du trombone, M. le maire, rouge jusqu’aux oreilles et fort gêné par son faux-col, prononce un discours que Courbassol écoute, le sourire sur les lèvres. M. le maire rend hommage aux grandes qualités de Courbassol, à ses talents supérieurs qui l’ont recommandé depuis longtemps aux suffrages de ses concitoyens et le mettent hors de pair, à sa haute intelligence qui lui fait si bien comprendre que la liberté ne saurait exister sans l’ordre sous peine de dégénérer en licence; et souhaite de le voir un jour — et ce jour n’est peut-être pas loin, Messieurs! — à la tête du gouvernement.
Courbassol déclare, en réponse, qu’il est heureux et fier de se voir ainsi apprécié par le premier magistrat d’une ville qui lui est chère, et qu’il ne faut attendre le progrès, en effet, que du libre jeu de nos institutions. Il affirme qu’il se trouvera prêt à tous les sacrifices si le pays fait appel à son dévouement; et qu’il a toujours considéré la propriété, ce fruit légitime du labeur de l’homme, comme une chose sacrée — sacrée ainsi que la liberté, ainsi que la famille!
Là dessus, une petite fille vêtue de blanc et coiffée d’un bonnet phrygien présente un gros bouquet tricolore qu’elle vient offrir, dit-elle en un gentil compliment, «à Mme Courbassol, la vertueuse et dévouée compagne de notre cher député.» Margot prend le bouquet sans sourciller, remercie au nom de la République, embrasse la petite fille, et se dirige avec Courbassol vers un landau centenaire. La fanfare reprend la Marseillaise et la foule hurle:
— Vive la République! Vive Courbassol!…
Les voitures, étant mises gratuitement au service du futur ministre et de sa suite, sont prises d’assaut en un clin d’oeil. Une cinquantaine de personnes, au moins, restent en panne sur le trottoir. Mais l’omnibus de l’hôtel du Sabot d’Or fait son entrée dans la cour de la gare, suivi lui-même de l’omnibus de l’hôtel des Deux-Mondes, d’un char-à-bancs, d’une tapissière, d’un mystérieux véhicule en forme de panier à salade, d’une calèche préhistorique et d un tape-cul.
Allons, il y a de la place pour tout le monde. On se case, on s’installe; fracs du maire et des adjoints en face des redingotes officielles des députés et des costumes de voyage des journalistes, toilettes élégantes des horizontales vis-à-vis des robes surannées des dames de Malenvers. Les représentants du peuple se débraillent et manquent de tenue, les municipaux ont l’air de garçons de salle et leurs femmes de caricatures, les gens de la presse font l’effet de jockeys endimanchés et expansifs; mais les cocottes sont très dignes.
Le cortège se met en marche dans l’ordre suivant: landaus, premier omnibus, char-à-bancs, tapissière, second omnibus, panier à salade, tape-cul et calèche antédiluvienne.
C’est dans cette calèche que j’ai pris place, ainsi que trois personnes que je n’ai pas l’honneur de connaître. Deux journalistes, si j’en juge à leur langage peu châtié, et un monsieur taciturne, au, teint basané, aux cheveux d’un noir pas naturel, aux moustaches fortement cirées. Je lis sa profession sur sa figure. C’est un mouchard. Et moi, pour qui me prennent-ils, mes compagnons? Je le devine à quelques mots que prononce tout bas l’un des journalistes, mais que je puis surprendre, comme nous passons devant la Halle aux Plumes — un vieux bâtiment rectangulaire, lézardé, couvert en tuiles, qu’on a enguirlandé de feuillage et orné de drapeaux, et où doit avoir lieu, ce soir, le banquet qui préludera au fameux discours.
Ils me prennent pour le correspondant d’une gazette étrangère qui cherche toutes les occasions de dire du mal de la France et d’empêcher qu’on lui rende l’Égypte.
Ça m’est égal. Moi, je pense avec orgueil que, seul dans cette procession de personnes publiques, je représente le Vol sans Phrases.
Il est une heure, ou peu s’en faut, quand la calèche antique s’arrête devant le Sabot d’Or, tendu de tricolore d’un bout à l’autre et plastronné d’écussons. Le propriétaire, qui a reçu Courbassol et ses amis, à titre d’agent électoral, avec tout l’enthousiasme de circonstance, s’apprête maintenant à leur faire, en qualité d’hôte, un accueil qu’ils ne pourront pas oublier. Un festin est préparé qui sera servi dans un moment, à droite du long corridor qui sépare en deux parties le rez-de-chaussée de l’hôtel, en une grande salle occupée par une énorme table. En attendant, ces messieurs et ces dames ont envahi les pièces des étages supérieurs, afin de secouer à leur aise la poussière du voyage, et de remettre leur toilette en ordre. De sorte qu’il ne reste pas un coin disponible, m’assure l’hôtelière à qui je viens de demander une chambre.
— Non, Monsieur, pas un coin. Ah! à onze heures du soir, quand nos voyageurs seront partis, ce sera différent; mais jusque-là, étant donnée la position politique de mon mari, nous sommes tenus de les laisser faire leur maison de la nôtre… Pourtant, ajoute-t-elle, si Monsieur voulait repasser vers les cinq heures, je crois bien que j’aurais une chambre…
— Non, dit l’hôtelier qui a entendu, en passant, la fin de la phrase de sa femme; non, pas avant six heures ou six heures et demie. Ce ne sera pas fini auparavant, certainement…
Quoi? Qu’est-ce qui ne sera pas fini?
—Mettons sept heures. Monsieur. À sept heures, je vous promets de vous donner une chambre. Monsieur a l’intention de déjeuner?
Oui, j’en ai l’intention. Mais je ne pourrai point prendre mon repas dans la grande salle, qui est réservée… Cela m’est indifférent. Mon couvert est mis dans une petite pièce, à gauche, à côté du bureau de l’hôtel. Fort bien. Et, comme je me débarrasse de mon chapeau et de mon pardessus, je vois Margot descendre l’escalier, son bouquet tricolore à la main, avec l’air d’étudier le langage des fleurs. Courbassol est fort empressé auprès d’elle; il en a bien le droit. Je ne veux pas la lui disputer, pour le moment. Est-ce qu’il m’a disputé sa femme? Non; eh! bien, alors?… Suum cuique.
Plusieurs personnes sont déjà à table dans la petite salle à manger. Entre autres, le mouchard. Ce doit être un fameux lapin, ce mouchard-là. Un homme de quarante ans passés, car le noir des cheveux est dû à là teinture, nerveux, au masque volontaire, aux yeux froids et aigus, presque terribles. On dirait qu’il me regarde avec insistance… Non. D’ailleurs, je n’en ai cure. Je ne suis pas venu ici professionnellement — bien que j’aie dans ma poche une petite pince, un bijou américain qui se démonte en trois parties et qui s’enferme dans un étui pas plus gros qu’un porte-cartes. Je déjeune rapidement. Le bruit qu’on fait dans la grande salle commence à m’ennuyer; j’ai envie d’aller faire un tour dans la campagne, pour passer l’après-midi.
C’est une bonne idée. J’y vais.
J’ai dépassé les dernières maisons de la ville — cette ville qui s’est enrubannée, enguirlandée, qui a mis des drapeaux à ses portes et des lampions à ses fenêtres, qui tirera un feu d’artifice ce soir, parce qu’un gredin qui n’a ni coeur, ni âme, ni éloquence, ni esprit, un gredin qui est un esclave et un filou, un adultère et un cocu, tiendra demain dans ses sales pattes les destinées d’un grand pays. — Je suis dans les champs, à présent. Ah! que c’est beau! que ça sent bon!…
J’ai gagné le bord d’une rivière qui coule sous des arbres, et je me suis assis dans l’herbe. De fins rayons de soleil, qui percent le feuillage épais, semblent semer des pièces d’or sur le tapis vert du gazon. Les oiseaux, qui ont vu ça, chantent narquoisement dans les branches et les bourdonnants élytres des insectes font entendre comme un ricanement. Elles peuvent se moquer de l’homme, ces jolies créatures qui vivent libres, de l’homme qui ne comprend plus la nature et ne sait même plus la voir, de l’homme qui se martyrise et se tue à ramasser, dans la fange, des richesses plus fugitives et plus illusoires peut-être que celles que crée cette lumière qui joue sur l’ombre au gré du vent… À travers le rideau des saules, là-bas, on aperçoit de belles prairies, des champs dorés par les blés, toute une harmonie de couleurs qui vibrent sous la gloire du soleil et qui vont se mourir doucement, ainsi que dans une brume chaude, au pied des collines boisées qui bleuissent à l’horizon. Ah! c’est un beau pays, la France! C’est un beau pays…
Je pense à beaucoup de choses, là, au bord de cette rivière qui roule ses flots paresseux et clairs entre la splendeur de ses berges. Cette rivière… Si l’on pouvait y vider le Palais-Bourbon, tout de même, une fois pour toutes!
J’ai été dîner à l’hôtel des Deux-Mondes. C’est le Sabot d’Or, je le sais, qui fournit les victuailles et le personnel nécessaires au banquet qui a lieu ce soir, à sept heures et demie, à la Halle aux Plumes, et ses affaires, par conséquent, sont virtuellement interrompues. J’y aurais fait maigre chère si, même, l’on avait consenti à me servir. Mais il est bientôt sept heures et je veux voir si je puis, oui ou non, compter sur la chambre qu’on m’a promise.
Je ne trouve personne à qui m’adresser, quand j’arrive au Sabot d’Or. Tous tes employés et les domestiques sont déjà à la Halle aux Plumes, sans doute, avec l’argenterie et la vaisselle de la maison. Si je sonnais?… Mais une idée me vient.
Puisqu’il n’y a personne ici, puisque l’établissement est désert… Et puis, tant pis! La pensée m’en est venue; je veux le faire.
Je suis le long corridor sur lequel est ouverte la porte d’entrée, dans lequel donne l’escalier, et qui aboutit, au fond, à un jardin. Tout au bout, je trouve une porte; et, tout doucement, j’en tourne le bouton. Une chambre de débarras; un vieux lit de fer, dans un coin, garni d’un mauvais matelas; des caisses, des malles, des balais, et, derrière un grand rideau qui les préserve de la poussière, des hardes pendues au mur… Après tout, c’est de la folie, de tenter ça. Pour rien, probablement. Et Margot, ce soir… Tant pis; j’y suis, j’y reste.
Si l’on venait pourtant? Car il y a encore des gens là-haut… Le mieux est de me cacher quelque part. Où? Sous le lit… Ah! non, derrière le rideau. Je m’y place et je cherche à me rappeler exactement la disposition du bureau. Tout à l’heure, peut-être… Mais un grand bruit dans l’escalier me fait dresser l’oreille. Que se passe-t-il?
Le bruit augmente. Les pas lourds de plusieurs personnes retentissent dans le corridor et semblent se rapprocher. Oui, on dirait qu’on vient par ici… Je m’aplatis le long du mur, à tout hasard; et je n’ai pas tort car, par un trou du rideau, je vois la porte s’ouvrir. L’hôtelier entre, portant avec un garçon d’écurie un grand paquet blanc qu’ils vont déposer sur le lit.
— Dieu! que c’est lourd! dit l’hôtelier en s’essuyant le front. On ne croirait jamais que ça pèse autant. Maintenant, Jérôme…
L’hôtelière, en grande toilette, apparaît à la porte, accompagnée d’une servante.
— Ah! te Voilà. Tu es prête, j’espère? demande son mari.
— Oui, mon ami, répond la femme d’une voix mouillée de larmes.
— Bon. Moi aussi; je n’ai qu’à passer mon habit. Allons, ne pleure pas. Ce serait joli, si l’on te voyait les yeux rouges, au banquet. Tu savais bien que ça devait arriver, n’est-ce pas? Je t’avais même dit que ce serait fini avant sept heures. Nous ne la déclarerons que demain matin.
Ah! bien, vrai!… Ce paquet blanc, c’est un cadavre…
— Ma pauvre maman! gémit l’hôtelière en s’avançant vers le lit.
Mais son mari la retient.
— Voyons, pas de bêtises. Nous n’avons pas de temps à perdre. Elle est aussi bien là qu’autre part; elle aimait beaucoup à coucher au rez-de-chaussée, autrefois… Vous, Jérôme, vous allez rester ici à veiller le corps; voici une bougie; vous l’allumerez dès qu’il fera sombre… C’est étonnant, dit-il à sa femme, que tu n’aies pas songé à te procurer de l’eau bénite d’avance. Enfin, on s’en passera pour cette nuit… Vous, Annette, continue-t-il en s’adressant à la servante, vous allez remonter dans la chambre, refaire le lit et remettre tout en ordre en deux coups de temps.
— Oui, Monsieur.
— Quand ce Monsieur qui a demandé une chambre reviendra, vous lui donnerez celle-là…
— La chambre de maman! sanglote l’hôtelière.
— Ah! je t’en prie, as-tu fini? demande le mari. Puisque nous n’avons que cette chambre-là jusqu’à onze heures… Et puis, les affaires avant tout; cent sous, ça fait cinq francs… Bien entendu, Annette, ajoute-t-il, vous laisserez la fenêtre grande ouverte. Si le voyageur se plaint de l’odeur des médicaments, vous lui direz que la chambre était occupée par une personne qui avait mal aux dents et qui se mettait des drogues sur les gencives… C’est tout. Faites bien attention. Jérôme et vous; n’oubliez pas que vous avez la garde de la maison. Maintenant, mon habit, et partons.;
Il sort, suivi par sa femme et la servante; et Jérôme s’assied sur une chaise dépaillée, le plus loin possible du lit.
En voilà, une situation! Que faire?… J’entends l’hôtelier et sa femme qui s’en vont; et je vois, par le trou du rideau, le garçon d’écurie, très pâle, qui commence à trembler de frayeur. Après tout, ce ne sera pas bien difficile, de sortir d’ici. Jérôme est assis juste devant moi; je n’ai qu’à étendre les bras pour le pousser aux épaules et le jeter à terre sans qu’il puisse savoir d’où lui vient le coup; et je serai dans la rue avant qu’il ait eu le temps de me voir, avant qu’il ait pu revenir de son épouvante… Attendons encore un peu.
J’entends un pas de femme dans le corridor. La porte s’ouvre; c’est Annette.