Les Cent Nouvelles Nouvelles, tome I
La chose est si fresche et si…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
LA XXXIVe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE LA ROCHE.
J’ay congneu en mon temps une notable et vaillant femme, digne et de memoire et de recommendacion, car ses vertuz ne doivent estre cellées n’estainctes, mais en commune audience publicquement blasonnées. Vous orrez en bref, s’il vous plaist, en la deduction de ceste nouvelle, la chose de quoy j’entens amplier et accroistre sa trèseureuse renommée. Ceste vaillante preude femme, par saint Denis, mariée à ung tout oultre noz amys, avoit pluseurs serviteurs en amours, pourchassans et desirans sa grace, qui n’estoit pas trop difficile de conquerre, tant estoit doulce et pitéable celle qui la vouloit et pouvoit departir largement par tout où bon et mieulx luy sembloit. Advint ung jour que les deux vindrent devers elle, comme ilz avoient de coustume, non sachans l’un de l’autre, demandans lieu de cuyre et leur tour d’audience. Elle, qui pour deux ne pour trois n’eust reculé ne desmarché, leur bailla jour et heure de se rendre vers elle, comme à lendemain, l’un à huyt heures du matin, et l’autre à neuf ensuyvant, chargeant à chacun par exprès et bien acertes qu’il ne faille pas à son heure assignée. Ilz promisrent sur foy et honneur, s’ilz n’ont mortel exoine, qu’ilz se rendront au lieu au terme limité. Quand vient au lendemain, environ vj. heures du matin, le mary de ceste vaillant femme se lève, habille, et mect en point; et la huche et appelle pour se lever, mais il ne fut pas obey, ains refusé tout plainement: «Ma foy, dit-elle, il m’est prins ung tel mal de teste que je ne saroye tenir sur piez, si ne me pourroye encores lever pour morir, tant suis et foible et traveillée; et que vous le sachez, je ne dormy ennuyt. Si vous prie que me laissez icy, j’espoire quand je seray seulle je prendray quelque pou de repos.» L’aultre, combien qu’il se doubtast, n’osa contredire ne replicquer, mais s’en alla, comme il avoit charge, besoigner en la ville, tantdiz que sa femme ne fut pas oiseuse à l’ostel; car huit heures ne furent pas si tost sonnées que véezcy bon compaignon, du jour devant à ce point assigné, qui vint hurter à l’huys; et elle le bouta dedans. Il eut tantost sa longue robe despoillie, et le surplus de ses habillemens, et puis vint faire compaignie à madamoiselle, affin qu’elle ne s’espantast. Tant furent entre eulx deux bras à bras et aultrement que le temps s’écoula et passa, et ne se donnèrent garde qu’ilz oyrent assez rudement hurter à l’huys. «Ha, dist-elle, par ma foy, véezcy mon mary, avancez vous bien tost, prenez vostre robe.—Vostre mary, dit-il, et le cognoissez vous à hurter?—Oy, dit-elle, je sçay bien que c’est il; abregez-vous, qu’il ne vous trouve icy.—Il faut bien, se c’est il, qu’il me voye; je ne me saroye où sauver.—Qu’il vous voye, dit-elle, non fera, si Dieu plaist, car vous seriez mort et moy aussi; il est trop merveilleux. Montez en hault, en ce petit garnier, et vous tenez tout coy, sans mouvoir, qu’il ne vous voye.» L’autre monta, comme elle luy dist, et se vint trouver en ce petit garnier, qui estoit d’ancien edifice, tout desplanché, delaté et pertuisé en plusieurs lieux. Et madamoiselle le sentent tout là dessus, fait ung sault jusques à l’huys, très bien sachant que ce n’estoit pas son mary; et mist dedans celuy qui ce jour avoit à neuf heures promis devers elle se rendre. Ilz vindrent en la chambre, où pas ne furent longuement debout, mais tout plat s’entreaccolèrent et baisèrent en la mesme ou semblable fasson que celuy du garnier avoit fait; lequel par ung pertuis véoit à l’oeil la compaignie, dont il n’estoit pas trop content. Et fut grant piece à son courage, asavoir si bon estoit qu’il parlast ou si mieulx luy valoit le taire. Il conclud toutesfoiz tenir silence et nul mot dire jusques ad ce qu’il verra mieulx son point; et pensez qu’il avoit belle pacience. Tant attendit, tant regarda sa dame avecques le survenu, que bon mary vint à l’ostel pour savoir de l’estat et santé de sa très bonne femme, ce qu’il estoit trèsbien tenu de faire. Elle l’oyt tantost, si n’eut aultre loisir de faire subitement lever sa compaigne; et car elle ne savoit où le sauver, pour ce que ou garnier ne l’eust jamais envoyé, elle le fist bouter en la ruelle du lit, et puis le couvrit de ses robes, et luy dist: «Je ne vous sçay où mieulx loger, prenez en pacience.» Elle n’eut pas finé son dire que son mary entra dedans, qui aucunement ce luy sembloit avoit noise entreoye; si trouva le lit tout defroissié et despillié, la couverture mal honnye et d’estrange byhès; et sembloit mieulx le lit d’une espousée que couche de femme malade. La doubte qu’il avoit auparavant, avecques l’apparence de present, luy fist sa femme appeller par son nom, et dist: «Paillarde meschante que vous estes, je n’en pensoye pas mains huy matin, quand vous contrefeistes la malade! Où est vostre houllier? Je voue à Dieu, si je le trouve, il aura mal finé et vous aussi.» Et lors mist la main à la couverture, disant: «Véezcy pas bel appareil? il semble que les pourceaux y ayent couchié.—Et qu’avez vous, meschant yvroigne, ce dist-elle, fault-il que je compare le trop de vin que vostre gorge a entonné? Est ce la belle salutacion que vous me faictes de m’appeller paillarde? Je veil bien que vous le sachez que je ne sois pas telle; mais suis trop bonne et trop loyale pour ung tel paillard que vous estes; et n’ay aultre regret que si bonne vous ay esté, car vous ne le valez pas. Et ne sçay qui me tient que je ne me lève et vous egratigne le visage par telle fasson que tousjours mes aurez memoire de m’avoir sans cause villennée.» Et qui me demanderoit comment elle osoit en ce point respondre, et à son mary parler, je y trouve deux raisons: la première si est le bon droit qu’elle avoit en la querelle, et l’aultre car elle se sentoit la plus forte en la place. Et fait assez penser que, si la chose fust venue jusques aux horions, celui du garnier et l’aultre de la ruelle l’eussent servy et secouru. Le pouvre mary ne savoit que dire, qui oyoit le dyable sa femme ainsi tonner; et, pource qu’il véoit que hault parler ne fort toucher n’avoit pas lors son lieu, il remist le procès tout en Dieu, qui est juste et droiturier. Et à chef de sa meditacion, entre aultres parolles, il dist: «Vous vous excusez beaucop de ce dont sçay tout le voir; au fort, il ne m’en chault pas tant qu’on pourroit bien dire; je n’en quier jamais faire noise; celuy qui est là hault paiera tout.» Et par celuy de la hault il entendoit Dieu, comme s’ils voulsist dire: «Dieu, qui rend à chacun ce qui luy est deu, vous paiera de vostre desserte.» Mais le galant qui estoit ou garnier, qui oyoit ces parolles, cuidoit à bon escient que l’autre l’eust dit pour luy, et qu’il fust menacié de porter la paste au four pour le meffait d’aultruy; si respondit tout en hault: «Comment, sire, il suffist bien que j’en paye la moitié; celuy qui est en la ruelle peut bien paier l’autre, il y est autant tenu que moy.» Qui fut bien esbahy, ce fut l’oste, car il cuidoit que Dieu parlast à luy; et celuy de la ruelle ne savoit que penser, car il ne savoit rien de l’aultre. Il se leva toutesfoiz, et l’aultre descendit, qui le congneut. Si se partirent ensemble, et laissèrent la compaignie bien troublée et mal contente, dont guères ne leur chaloit à bonne cause.
LA XXXVe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE VILLIERS.
Ung gentilhomme, chevalier de ce royaume, trèsvertueux et de grand renommée, grand voyagier et aux armes trèspreu, devint amoureux d’une trèsbelle damoiselle; et à chef de pièce fut si avant en sa grace que rien ne luy fut escondit de ce qu’il osa demander. Advint, ne sçay combien après ceste alliance, que ce bon chevalier, pour mieulx valoir et honneur acquerre et embrasser, se partit de sa marche, trèsbien en point et accompaigné, portant emprinse d’armes du congé de son maistre. Et s’en alla ès Espaignes et en divers lieux, où il se conduisit tellement que à grand triumphe à son retour fut receu. Pendant ce temps, sa dame fut mariée à ung ancien chevalier, qui gracieux et sachant homme estoit, qui tout son temps avoit hanté à court, et pour vray dire estoit le vray registre d’honneur. Et n’estoit pas ung petit dommage qu’il n’estoit mieulx allié, combien toutesfoiz qu’encores n’estoit pas descouverte l’encloueure de son infortune si avant que d’estre commune, comme elle fut depuis, ainsi comme vous orrez. Ce bon chevalier amoureux dessusdit, retournant d’accomplir ses armes, comme il passoit païs, arriva d’aventure à ung soir au chasteau où sa dame demouroit. Et Dieu scet la bonne chère que monseigneur son mary et elle luy feirent, car de pieça avoit grand accointance et amytié entre eulx. Mais vous devez savoir que tantdiz que le seigneur de léens pensoit et s’efforçoit de faire finance de pluseurs choses pour festoyer son hoste, l’oste se devisoit à sa dame qui fut, et s’efforçoit de la festoyer et conjoyr comme il avoit fait ainçois que monseigneur. Elle, qui ne demandoit aultre chose, ne s’excusoit en rien sinon du lieu. «Mais il n’est pas possible qu’il se puisse trouver.—Ha! madame, dist-il, par ma foy, si vous voulez bien, il n’est manière qu’on ne treuve. Et que scera vostre mary, quand il sera couché et endormy, si vous me venez veoir jusques en ma chambre? ou si mieulx vous plaist et bon vous semble, je viendray bien vers vous.—Il ne se peut certes ainsi faire, ce dit-elle, car le dangier y est trop grand; car monseigneur est de trop legier somme, et ne s’esveille jamais qu’il ne taste après moy; et s’il ne me trouvoit point, pensez que ce seroit.—Et quand il s’est en ce point trouvé, dit-il, que vous fait-il?—Aultre chose, dit-elle, point; il se vire d’aultre costé.—Ma foy, dit-il, c’est ung trèsmauvais mesnagier, il vous est bien venu que je suis arrivé pour vous secourir, et luy aider à parfournir ce qui n’est pas bien en sa puissance d’achever.—Si m’aist Dieu, dit-elle, quand il besoigne une foiz en ung moys, c’est au mieulx venir; il ne fault jà que j’en face la petite bouche; creez que je prendroye bien mieulx.—Ce n’est pas merveille, dit-il, mais regardez comment nous ferons.—Il n’est manière que je voye, dit elle, comment il se puisse faire.—Et comment, dit il, n’avez vous femme céens en qui vous osassiez fier de luy deceler nostre cas?—J’en ay, par Dieu, une, dit-elle, en qui j’ay bien tant de fiance que de luy dire la chose en ce monde que plus vouldroye en estre celée, sans avoir suspicion ne doubte que jamais par elle fust descouverte.—Que nous fault-il donc plus? dit-il, regardez vous et elle du surplus.» La bonne dame, qui bien avoit la chose au cueur, appella ceste damoiselle et luy dist: «M’amye, c’est force ennuyt que tu me serves, et que tu m’aydes à achever une des choses au monde qui plus au cueur me touche.—Madame, dist la damoiselle, je suis preste, et contente comme je doy, de vous servir et obéir en tout ce qui me sera possible; commendez, je suis celle qui accompliray vostre commendement.—Et je te remercye, m’amye, dist madame, et soies seure que tu n’y perdras rien. Véezcy le cas: ce chevalier qui céens est, est l’homme ou monde que le plus j’ayme; et ne vouldroye pour rien qui fust qu’il se partit de moy sans aultrement avoir parlé à luy. Or ne me peult-il bonnement dire ce qu’il a sur le cueur sinon entre nous deux et à part; et je ne m’y puis trouver si tu ne vas tenir ma place devers monseigneur. Il a de coustume, comme tu scez, de se virer par nuyt vers moy, et me taster ung peu, et puis me laisse et se rendort.—Je suis contente de faire vostre plaisir, madame; il n’est rien qu’à vostre commendement ne face.—Or bien, m’amye; dit-elle, tu te coucheras comme je faiz, assez loin de monseigneur; et garde bien que, quelque chose qu’il face, que tu ne dies ung tout seul mot; et quelque chose qu’il vouldra faire, seuffre tout.—A vostre plaisir, madame, et je le feray.» L’heure du soupper vint, et n’est jà mestier de vous compter au service; ce seulement vous souffise qu’on y fist trèsbonne chère, et qu’il y avoit bien de quoy. Après soupper, la compaignie s’en ala à l’esbat; le chevalier estrange tenant madame par le braz, et aucuns aultres gentilzhommes tenans le surplus des damoiselles de léens. Et le seigneur de l’ostel venoit derrière; et enqueroit des voyages de son hoste à ung ancien gentil homme qui avoit conduit le fait de sa despense en son voyage. Madame n’oblya pas de dire à son amy que une telle de ses femmes tiendra ennuyt sa place, et elle viendra vers luy. Il en fut trèsjoyeux, et largement la mercya, trèsdesirant que l’heure fust venue. Il se misrent au retour et vindrent en la chambre à parer, où monseigneur donna la bonne nuyt à son hoste, et madame aussi. Et le chevalier estrange s’en vint en sa chambre, qui estoit belle à bon escient, bien mise à point; et estoit le beau buffet fourny d’espices, de confictures, et de bon vin de pluseurs façons. Il se fist tantost deshabiller, et beut une foiz, puis fist boire ses gens et les envoya coucher, et demoura tout seul, attendant sa dame, laquelle estoit avec son mary, qui tous deux se despoilloient et se mettoient en point pour entrer au lit. La damoiselle estoit en la ruelle, qui tantost que monseigneur fut couché, se vint mettre en la place de sa maistresse; et elle qui aultre part avoit le cueur, ne fist que ung sault jusques à la chambre de celuy qui l’attendoit de pié coy. Or est chacun logé, monseigneur avec sa chambrière, et son hoste avec madame. Et fait à penser qu’ilz ne passèrent pas toute la nuyt à dormir. Monseigneur, comme il avoit de coustume, une heure environ devant le jour, se reveilla, et vers sa chambrière se vira, cuidant estre sa femme, et au taster qu’il fist hurta sa main d’adventure à son tetin, qu’il sentit trèsdur et poignant; et tantost cogneut que ce n’estoit point celuy de sa femme, car il n’estoit point si bien troussé. «Ha, dit-il en soy mesme, je voy bien que c’est, on m’a joué d’un tour, et j’en bailleray ung aultre.» Il se vire vers ceste belle fille, et à quelque meschef que ce fust, il rompit une seulle lance, mais elle le laissa faire sans dire ung seul mot, ne demy. Quand il eut ce fait, il commence à appeller tant qu’il peut celuy qui couchoit avecques sa femme: «Hau, monseigneur de tel lieu, où estes vous? parlez à moy.» L’aultre, qui se oyt appeller, fut beaucop esbahy, et la dame fut tant esperdue, qu’elle ne savoit sa manière. «Helas! dit-elle, nostre fait est descouvert, je suis femme perdue.» Et bon mary de rehucher: «Hau! monseigneur, hau, mon hoste, parlez à moy.» Et l’aultre s’adventura de respondre et dist: «Que vous plaist, monseigneur?—Je vous feray tousjours ce change quand vous vouldrez.—Quel change? dist-il.—D’une vieille jà toute passée, deshonneste et desloyale, à une belle, bonne, et fresche jeune fille; ainsi m’avez-vous party, la vostre mercy.» La compaignie ne sceut que respondre; mesme la pouvre chambrière estoit tant soupprinse que s’elle fut à la mort condamnée, tant pour le deshonneur et desplaisir de sa maistresse que pour le sien mesmes qu’elle avoit meschamment perdu. Le chevalier estrange se departit de sa dame au plus toust qu’il sceut, sans mercier son hoste, et sans dire adieu. Et oncques puis ne s’i trouva, car il ne scet encores comme la chose se conduit puis avec son mary; plus avant ne vous en puis dire.
LA XXXVIe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE LA ROCHE.
Ung trèsgracieux gentilhomme, désirant d’emploier son service et son temps en la trèsnoble court d’amours, soy sachant de dame improveu, pour bien choisir et son temps employer, donna cueur, corps et biens à une belle damoiselle et bonne, qui mieulx vault; laquelle, faicte et duicte de façonner gens, l’entretint bel et bien assez longuement. Et trop bien luy sembloit qu’il estoit bien avant en sa grace; et à dire la verité, si estoit il voire comme les aultres, dont elle avoit pluseurs. Advint ung jour que ce bon gentilhomme trouva sa dame d’adventure à la fenestre d’une chambre, ou mylieu d’un chevalier et d’un escuyer, auxquels elle se devisoit par devises communes. Aucunesfoiz parloit à l’un à part, sans ce que l’aultre en oyst rien; d’aultre costé faisoit à l’aultre la pareille, pour chacun contenter; mais, quelque fust bien à son aise, le pouvre amoureux enrageoit tout vif, qui n’osoit approucher la compaignie. Et si n’estoit en luy d’esloigner, tant fort desiroit la presence de celle qu’il amoit mieulx que le surplus des aultres. Trop bien luy jugeoit le cueur que ceste assemblée ne se departiroit point sans conclure ou procurer aucune chose à son prejudice; dont il n’avoit pas tort de ce penser et dire. Et s’il n’eust eu les yeulx bandez et couvers, il povoit veoir appertement ce dont ung aultre à qui rien ne touchoit se perceut à l’oeil. Et de fait luy monstra, et véez cy comment. Quand il congneut et perceut à la lettre que sa dame n’avoit loisir ne volunté de l’entretenir, il se bouta sur une couche et se coucha; mais il n’avoit garde de dormir, tant estoient ses yeulx empeschez de veoir son contraire. Et comme il estoit en ce point, survint ung gentilhomme qui salua la compaignie, lequel voyant que la damoiselle avoit sa charge, se tira devers l’escuyer, qui sur la couche n’estoit pas pour dormir. Et entre aultres devises luy dist l’escuyer: «Par ma foy, monseigneur, regardez à la fenestre, véez là gens bien aises. Et ne veez vous pas comment ilz se devisent plaisamment?—Saint Jehan, tu diz voir, dist le chevalier. Encores font-ilz bien aultre chose que deviser.—Et quoy? dit l’autre.—Quoy? dit-il; et ne voiz-tu pas comment elle tient chacun d’eulx par la resne.—Par la resne! dit-il.—Voire vrayement, pouvre beste, par la resne. Où sont tes yeulx? Mais il y a bien chois des deux, voire quant à la façon, car celle qu’elle tient de gauche n’est pas si longue ne si grande que celle qui emplist sa dextre main.—Ha! dit l’escuyer, par la mort bieu! vous dictes voir; saint Anthoine arde la louve!» Et pensez qu’il n’estoit pas bien content. «Ne te chaille, dit le chevalier, porte ton mal le plus bel que tu peuz; ce n’est pas icy que tu doiz dire ton courage, force est que tu faces de necessité vertuz.» Aussi fist-il, et véez cy bon chevalier qui s’approuchoit de la fenestre où la galée estoit, si perceut d’adventure que le chevalier à la resne gauche se liève en piez, et regardoit que faisoient et disoient la damoiselle gracieuse et l’escuier son compaignon. Si vint à luy et luy dist, en luy donnant ung petit coup sur le chapeau: «Entendez à vostre besoigne, de par le dyable, et ne vous soussyez des aultres.» L’aultre se retira et commença de rire; et la damoiselle, qui n’estoit pas femme à effrayer de legier, ne s’en mua oncques; trop bien tout doulcement laissa sa prinse, sans rougir ne changer coleur. Regret eut elle assez en soy mesmes d’abandonner de la main ce que aultre part luy eust bien servy. Et fait assez à croire que par avant et depuis n’avoit celuy des deulx qui ne luy fist très voluntiers service; si eust bien fait, qui eust voulu, le dolent amoureux malade qui fut contraint d’estre notaire du plus grand desplaisir qu’au monde advenir luy pourroit, et dont la seule pensée en son pouvre cueur renurée estoit assez, et trop puissante de le mettre en desespoir, si raison ne l’eust à ce besoing secouru, qui luy fist tout abandonner, et aultre part sa queste en amours commencer, la quelle il puisse aultrement achever, car de ceste cy on ne pourroit ung seul bon mot à son avantage compter.
LA XXXVIIe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE LA ROCHE.
Tantdiz que les aultres penseront et à leur memoire ramainront aucuns cas advenuz et perpetrez, habilles et suffisans d’estre adjoustez à l’ystoire presente, je vous compteray, en brefz termes, en quelle façon fut deceu le plus jaloux de cest royaume pour son temps. Je croy assez qu’il n’a pas esté seul entaché de ce mal; mais toutesfoiz, car il le fut oultre l’enseigne, je ne le saroie passer sans vous faire savoir le gracieux tour qu’on luy fist. Ce bon jaloux dont je vous compte estoit très grand historien et avoit beaucoup veu, leu et releu de diverses histoires; mais la fin principale à quoy tendoit son exercice et tout son estude, estoit de savoir et cognoistre les façons et manières et quoy et comment femmes pevent decepvoir leurs mariz. Et car, la Dieu mercy, les histoires anciennes, comme Matheolet, Juvenal, les Quinze Joyes de mariage, et aultres pluseurs dont je ne scay le compte, font mencion de diverses tromperies, cauteles, abusions et deceptions en cest estat advenues. Nostre jaloux les avoit tousjours entre ses mains, et n’en estoit pas mains assotté qu’un follastre de sa massue; toutesfoiz lysoit, tousjours estudioit, et d’iceulx livres fist ung petit extrait pour luy, ou quel estoient emprinses, descriptes et notées pluseurs manières de tromperies, au pourchaz et emprinses de femmes, et ès personnes de leurs mariz executées. Et ce fist-il tendant à fin d’estre mieulx premuny et sur sa garde si sa femme à l’adventure vouloit user de telles querelles en son livre croniquées et registrées. Qu’il ne gardast sa femme d’aussi près comme ung jaloux Ytalien, si faisoit, et si n’estoit pas encores bien asseuré, tant estoit fort feru du maudit mal de jalousie. En cest estat et aise delectable fut ce bon homme trois ou quatre ans avecques sa femme, laquelle pour tout passetemps n’avoit aultre loisir d’estre hors de sa presence infernale, sinon allant et retournant de la messe, accompaignée d’une vieille serpente qui d’elle avoit la charge. Ung gentil compaignon, oyant la renommée de ce gouvernement, vint rencontrer ung jour ceste bonne damoiselle, qui gracieuse et belle à bon escient estoit; et luy dist le plus gracieusement que oncques peut le bon vouloir qu’il avoit de luy faire service, plaignant et souspirant pour l’amour d’elle sa maudicte fortune, d’estre allyée au plus jaloux que la terre soustiene, et disant au surplus qu’elle estoit la seule en vie pour qui plus vouldroit faire. «Et pource que je ne vous puis pas icy dire combien je suis à vous, et pluseurs aultres choses dont j’espere que ne serez que contente, s’il vous plaist, je le mettray par escript et demain le vous bailleray, vous suppliant que mon petit service, partant de bon vouloir et entier, ne soit pas refusé.» Elle l’escouta voluntiers; mais, pour la presence du Dangier, qui trop près estoit, guères ne respondit; toutesfoiz elle fut contente de veoir ses lettres quand elles viendront. L’amoureux print congé assez joyeux et à bonne cause; et la damoiselle, comme elle estoit doulce et gracieuse, le congya; mais la vieille qui la suyvoit ne faillit pas de demander quel parlement avoit esté entre elle et celuy qui s’en va. «Il m’a, dit-elle, apporté nouvelle de ma mère, dont je suis bien joyeuse, car elle est en bon point.» La vieille n’enquist plus avant; si vindrent à l’ostel. L’aultre au lendemain, garny d’unes lettres Dieu scet comment dictées, vint rencontrer sa dame, et tant subitement et subtilement les luy bailla que oncques le guet de la vieille serpente n’en eut la cognoissance. Ces lettres furent ouvertes par celle qui voluntiers les vit quand elle fut à part. Le contenu en gros estoit comment il estoit esprins de l’amour d’elle, et que jamais ung seul jour de bien n’aroit si temps et loisir prestez ne luy sont pour plus au long l’en advertir, requerant en conclusion qu’elle luy veille de sa grace jour et lieu assigner convenable à ce faire, ensembles et response à ce contenu. Elle fist unes lettres par lesquelles très gracieusement s’excusoit de vouloir en amours entretenir aultre que celuy auquel elle doit et foy et loyauté; néantmains toutesfoiz, pourtant qu’il est tant fort esprins d’amours à cause d’elle, qu’elle ne vouldroit pour rien qu’il n’en fust guerdonné, elle seroit très contente d’oyr ce qu’il luy vouldroit dire, si nullement povoit ou savoit; mais certes nenny; tant près la tient son mary, qu’il ne la laisse d’ung pas sinon à l’heure de la messe, qu’elle vient à l’église, gardée et plus que gardée par la plus pute veille qui jamais aultruy destourba. Ce gentil compaignon, tout aultrement habillé en point que le jour precedent, vint rencontrer sa dame, qui très bien le congneut; et au passer qu’il fist assez près d’elle receut de sa main sa lettre dessus dicte. S’il avoit faim de veoir le contenu, ce n’estoit pas de merveille; il se trouva en ung destour où tout à son aise et beau loisir vit et congneut l’estat de sa besongne, qui luy sembloit estre en bon train. Si regarda qu’il ne luy fault que lieu pour venir au dessus et à chef de sa bonne entreprise, pour laquelle achever il ne finoit nuyt ne jour de adviser et penser comment il se pourroit conduire. Il s’advisa d’un trèsbon tour en la parfin, qui ne fait pas à oublier: car il s’en vint à une sienne bonne amye qui demouroit entre l’eglise où sa dame alloit à la messe et l’ostel d’elle; et luy compta sans rien celer le fait de ses amours, luy priant que à ce besoing luy veille aider et secourir. «Ce que je pourroye faire pour vous, dist-elle, ne pensez pas que je ne m’y employe de trèsbon cueur.—Je vous mercye, dit-il; et seriez vous contente qu’elle venist céans parler à moy?—Ma foy, dit elle, pour l’amour de vous, il me plaist bien.—Et bien! dit il, s’il est en moy de vous faire autant de service, pensez que j’aray cognoissance de ceste courtoisie.» Il ne fut oncques aise tant qu’il eust rescript à sa dame et baillé ses lettres, qui contenoient qu’il avoit tant fait à une telle «qui est ma très grande amye, femme de bien, loyalle et secrète, et qui vous ame et cognoist bien, qu’elle nous baillera sa maison pour deviser. Et véez cy que j’ai advisé: je seray demain en la chambre d’enhault, qui descouvre sur la rue, et si aray emprès de moy ung grand seau d’eaue et de cendres entremeslées, dont je vous affubleray tout à coup que vous passerez. Et si seray en habit si descogneu que vostre veille ne ame du monde n’ara garde de moy cognoistre. Quand vous serez en ce point atournée, vous ferez bien de l’esbahie et vous sauverez en ceste maison; et par vostre Dangier manderez querre une aultre robe; et tantdiz qu’elle sera au chemin, nous parlerons ensemble.» Pour abréger, ces lettres furent baillées, et la response fut rendue par celle qui fut contente. Or fut venu ce jour, et la damoiselle affublée par son serviteur du seau d’eaue et de cendres, voire par telle façon que son couvrechef, sa robe et le surplus de ses habillemens furent tous gastez et percez. Et Dieu scet qu’elle fist bien de l’esbahie et de la malcontente; et comme elle estoit estollée, elle se bouta en l’ostel, ignorant d’y avoir cognoissance. Tantost qu’elle vit la dame, elle se plaindit de son meschef, et n’est pas à vous dire le dueil qu’elle menoit de ceste adventure. Maintenant plaint sa robe, maintenant son couvrechef, et l’aultre foiz son tixu; bref, qui l’oyoit, il sembloit que le monde fust finé. Et Dangier sa meschine, qui enrageoit d’angaigne, avoit ung coulteau en sa main dont elle nestoioit sa robe le mieulx qu’elle savoit. «Nenny, nenny, m’amye, vous perdés vostre peine, ce n’est pas chose à nettoyer si en haste; vous n’y sariez faire chose maintenant qui valust rien; il fault que j’aye une aultre robe et ung aultre couvrechef, il n’y a point d’aultre remède; allez à l’ostel et les m’apportez, et vous avancez de retourner, que nous ne perdons la messe avecques tout nostre mal.» La vieille, voyant la chose estre necessaire, n’osa desdire sa maistresse; si print et robe et couvrechef soubz son manteau, et à l’ostel s’en va. Elle n’eut pas si tost tourné les talons que sa maistresse ne fut guidée en la chambre où son serviteur estoit, qui voluntiers la vit en cotte simple et en cheveulx. Et, tantdiz qu’ilz se devisèrent, nous retournerons à parler de la vieille qui revint à l’ostel, où elle trouva son maistre, qui n’attendit pas qu’elle parlast, mais demanda incontinent: «Qu’avez vous fait de ma femme, et où est elle?—Je l’ay laissée, dit-elle, chés une telle, et en tel lieu.—Et à quel propos?» dit-il. Lors elle luy monstra robe et couvrechef, et luy compta l’adventure de la tyne d’eaue et des cendres, disant qu’elle vient querir aultres habillemens, car en ce point sa maistresse n’osoit partir dont elle estoit. «Est ce cela? dit-il; nostre dame, ce tour n’estoit pas en mon livre! Allez, allez, je voy bien que c’est.» Il eust voluntiers dit qu’il estoit coux, et creez que si estoit-il à ceste heure; et ne l’en sceut oncques garder livre ne brevet où pluseurs tours estoient enregistrez. Et fait assez à penser qu’il retint si bien ce derrenier qu’oncques depuis de sa memoire ne partit, et ne luy fut nesung besoing que à ceste cause il l’escripsist, tant en eut fresche souvenance le pou de bons jours qu’il vesquit.
LA XXXVIIIe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE LOAN.
N’a guères que ung marchant de Tours, pour festoyer son curé et aultres gens de bien, achatta une belle et grosse lemproye, et l’envoya à son hostel, et chargea trèsbien sa femme de la mettre à point, ainsi qu’elle savoit bien faire. «Et faictes, dist-il, que le disner soit prest à douze heures, car j’ameneray nostre curé, et aucuns aultres qu’il luy nomma.—Tout sera prest, dit-elle, amenez qui vous vouldrez.» Elle mist à point ung grand tas de bon poisson; et quand vint à la lemproie, elle la souhaicta aux Cordeliers, à son amy, et dist en soy mesmes: «Ha, frère Bernard, que n’estez vous cy! Par ma foy, vous n’en partiriez tant qu’auriez tasté de la lemproye, ou, se mieulx vous plaisoit, vous l’emporteriez en vostre chambre; et je ne fauldroye pas de vous y faire compaignie.» A trèsgrant regret mettoit ceste bonne femme la main à ceste lemproye, voire pour son mary, et ne faisoit que penser comment son cordelier la pourroit avoir. Tant pensa et advisa qu’elle conclud de luy envoyer par une vieille qui savoit de son secret, ce qu’elle fist, et luy manda qu’elle viendroit ennuyt soupper et coucher avecques luy. Quand maistre cordelier vit celle belle lemproye et entendit la venue de sa dame, pensez qu’il fut joyeux et bien aise; et dist bien à la vieille, s’il peut finer de bon vin, que la lemproye ne sera pas frustrée du droit qu’elle a, puis qu’on la mengeue. La vieille retourna de son message et dist sa charge. Environ douze heures, véez cy nostre marchant venir, le curé et aucuns aultres bons compaignons, pour devorer ceste lemproye, qui estoit bien hors de leur commendement. Quand ilz furent trestous en l’ostel du marchant, il les mena trestouz en la cuisine pour leur monstrer la grosse lemproye dont il les veult festoier; et appella sa femme, et luy dist: «Monstrez nous nostre lemproye, je veil savoir à ces gens si j’ay eu bon marché.—Quelle lemproye? dit elle.—La lemproye que je vous fiz bailler pour nostre disner, avecques cest aultre poisson.—Je n’ay point veu de lemproye, dit elle; je cuide, moy, que vous songez. Véezcy une carpe, deux brochez et je ne scay quelx aultres poissons; mais je ne viz aujourd’uy lemproye.—Comment, dit il, et pensez vous que je soye yvre?—Ma foy ouy, dirent lors et le curé et les aultres, nous n’en pensasmes aujourd’uy mains; vous estes un peu trop chiche pour acheter lemproye maintenant.—Par Dieu, dist la femme, il se farse de vous, ou il a songé d’une lemproye, car seurement je ne viz de cest an lemproye.» Et bon mary de soy courroucer, et dit: «Vous avez menty, paillarde, ou vous l’avez mengée, ou vous l’avez cachée quelque part; je vous promectz qu’oncques si chère lemproye ne fut pour vous. «Puis se vira vers le curé et les aultres, et juroit la mort bieu et ung cent de sermens qu’il avoit baillé à sa femme une lemproye qui luy cousta ung franc. Et ilz, pour encores plus le tourmenter et faire enrager, faisoient semblant de le non croire, et tenoient termes comme s’ilz fussent mal contens, et disoient: «Nous estions priez de disner cheux ung tel et cheux ung tel, et si avons tout laissé pour venir icy, cuidans menger de la lemproye; mais ad ce que nous voyons, elle ne nous fera jà mal. L’oste, qui enrageoit tout vif, print ung baston et marchoit vers sa femme pour la tresbien frotter, si les aultres ne l’eussent tenu, qui l’emmenèrent à force hors de son hostel, et misrent peine de le rappaiser le mieulx qu’ilz sceurent, quand ilz le virent ainsi troublé. Puis qu’ilz eurent failly à la lemproye, le curé mist la table et firent la meilleure chère qu’ilz sceurent. La bonne damoiselle à la lemproye manda l’une de ses voisines qui vefve estoit, mais belle femme et en bon point, et la fist disner avec elle. Et, quand elle vit son point, elle dist: «Ma bonne voisine, il seroit bien en vous de me faire ung service et un tressingulier plaisir; et si tant vouliez faire pour moy, il vous seroit tellement par moy desservy que vous en devriez estre contente.—Et que vous plaist il que je face? dit l’aultre.—Je le vous diray, dit elle: mon mary est si trèsrude à ses besongnes de nuyt que c’est grand merveille; et de fait, la nuyt passée, il m’a tellement retournée que, par ma foy, je ne l’oseroye bonnement ennuyt attendre. Si vous prie que vous veillez tenir ma place, et si jamais puis rien faire pour vous, me trouverez preste de corps et de biens.» La bonne voisine, pour luy faire plaisir et service, fut contente de tenir son lieu, dont elle fut beaucop et largement mercyée. Or devez vous savoir que nostre marchant à la lemproye, quand il vint puis le disner, il fist trèsgrande et grosse garnison de bonnes verges de boul qu’il apporta secrètement en sa maison, et auprès de son lit il les caicha, disant en soy mesmes que sa femme ennuyt en sera trop bien servie. Il ne scéut ce faire si celéement que sa femme ne s’en donna tresbien garde, qui n’en pensoit pas mains, cognoissant assez par longue expérience la cruaulté de son mary, lequel ne souppa pas à l’ostel, mais tarda tant dehors qu’il pensa bien qu’il la trouveroit nue et couchée. Mais il faillit à son emprinse, car quand vint sur le soir et tard, elle fit despouillier sa voisine et couchier en sa place, en la chargeant expressément que elle ne responde mot à son mary quand il viendra, mais contreface la muette et la malade. Et si fist encores plus, car elle estaindit le feu de léens, tant en la cuisine comme en la chambre. Et ce fait, à sa voisine chargea que tantost que son mary sera levé le matin, qu’elle s’en voise en sa maison. Elle, lui promist que si feroit elle. La voisine ainsi logée et couchée, aux Cordeliers s’en va la vaillant femme pour menger la lemproye et gaigner les pardons, comme assez avoit de coustume. Tantdiz qu’elle se festiera léens, nous dirons du marchant, qui après soupper s’en vint à son hostel, esprins d’ire et de maltalent à cause de la lemproye; et pour executer ce qu’en son pardedans avoit conclud, il vint saisir ses verges et en sa main les tint, cherchant partout de la chandele, dont il ne scéut oncques recouvrer; mesmes en la cheminée faillit il au feu trouver. Quand il vit ce, il se coucha sans dire mot, et dormit jusques sur le jour, qu’il se leva et s’abilla, et print ses verges et baptit tant la lieutenante de sa femme que à pou qu’il ne la cravanta, en luy ramantevant la lemproye, et la mist en tel point qu’elle saignoit de tous costez, mesmes les draps du lit estoient tant sanglans qu’il sembloit que ung beuf y fut escorché; mais la pouvre martire n’osoit pas dire ung mot, ne monstrer le visage. Ses verges luy faillirent, et fut lassé; si s’en alla hors de l’ostel. Et la pouvre femme, qui s’attendoit d’estre festoyée de l’amoureux jeu et gracieux passetemps, s’en alla tantost après à sa maison, plaindre son mal et son martire, non pas sans menacer et sa voisine bien maudire. Tantdiz que le mary estoit dehors, revint des Cordeliers sa bonne femme, qui trouva sa chambre de verges toute jonchée, son lit dérompu et desfroissié et ses draps tous ensanglantez; si cogneut bien tantost que sa voisine avoit eu afaire de son corps, comme elle pensoit bien; et sans tarder ne faire arrest refist son lit et d’aultres beaulx draps et frez le rempara, et sa chambre nettoya, et puis vers sa voisine s’en alla, qu’elle trouva en piteux point; et ne fault pas dire qu’elle ne trouva bien à qui parler. Au plus tost qu’elle peut en son hostel s’en retourna, et de tous poins se deshabilla, et ou beau lit qu’elle avoit mis à point se coucha, et dormit trèsbien jusques ad ce que son mary retourna de la ville comme sanchié de son courroux, pource qu’il s’en estoit vengé, et vint à sa femme, qu’il trouva ou lit faisant la dormeveille: «Et qu’est cecy, madamoiselle, dist il, n’est il pas temps de lever?—Emy, dit elle, et est il jour? Par mon serment, je ne vous ay pas oy lever; j’estoye entrée en ung songe qui m’a tenue ainsi longuement.—Je croy, dit il, que vous songiez de la lemproye, ne faisiez pas? Ce ne seroit pas trop grand merveille, car je la vous ay bien ramantue à ce matin.—Par dieu, dit elle, il ne me souvenoit de vous ne de vostre lemproye.—Comment, dit il, l’avez vous si tost oublyée?—Oublyée, dit elle, ung songe ne m’arreste rien.—Et a ce esté songe, dit il, de ceste poingnée de verges que j’ay usée sur vous n’a pas deux heures.—Sur moy? dit elle.—Voire vrayement, sur vous, dit-il. Je scay bien qu’il y appert largement, et aux draps de nostre lit avecques.—Par ma foy, beaulx amys, dit elle, je ne scay que vous avez fait ou songié, mais quant à moy il me souvient très bien qu’aujourduy, au matin, vous feistes de trèsbon appétit le jeu d’amours; aultre chose ne scay je; aussi bien povez vous avoir songé de m’avoir fait aultre chose comme vous feistes hier de m’avoir baillé la lemproye.—Ce seroit ung estrange songe, dit il; monstrez vous ung peu que je vous voye.» Elle osta la couverture et reversa, et toute nue se monstra, sans tache ne blesseure quelconque. Voit aussi les draps beaulx et blancs sans souilleure ne tache. Si fut plus esbahy qu’on ne vous saroit dire, et se print à muser et largement penser; et en ce point longuement se tint. Mais toutesfoiz à chef de pièce il dist: «Par mon serment, m’amye, je vous cuidoye à ce matin avoir trèsfort jusques au sang batue, mais je voy bien qu’il n’en est rien, si ne sçay qu’il m’est advenu.—Dya, dit elle, ostez vous hors d’ymaginacion de ceste baterie, car vous ne me touchastes oncques, vous le povez veoir; faictes vostre compte, vous l’avez songé.—Je cognois, dist il lors, que vous dictes voir; si vous requier qu’il me soit pardonné, car je sçay bien que j’euz hier tort de vous dire villannie devant les estrangiers que j’amenay céans.—Il vous est legierement pardonné, dit elle, mais toutesfoiz advisez bien que vous ne soyez plus si legier ne si hastif en voz affaires.—Non seray je, dit il, m’amye.» Ainsi qu’avez oy fut le marchant par sa femme trompé, cuidant avoir songé avoir acheté la lamproye et le surplus fait ou compte dessus dit.
LA XXXIXe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE SAINT POL.
Ung gentil chevalier des marches de Haynau, riche, puissant, vaillant, et trèsbeau compaignon, fut amoureux d’une trèsbelle dame assez et longuement; fut aussi tant en sa grace, et si privé d’elle, que toutesfoiz que bon luy sembloit se rendoit en ung lieu de son hostel à part et destourné, où elle luy venoit faire compagnie; et là devisoient tout à leur beau loisir de leurs gracieuses amours. Et n’estoit ame qui rien scéust de leur très plaisant passe temps, sinon une damoiselle qui servoit ceste dame, qui bonne bouche trèslonguement porta; et tant les servoit à gré en tous leurs affaires qu’elle estoit digne d’ung grand guerdon en recevoir. Elle avoit aussi tant de vertu que non pas seulement sa maistresse avoit gaignée par la servir comme dit est, et aultrement, mais le mary de sa dame ne l’amoit pas mains que sa femme, tant la trouvoit loyalle, bonne, et diligente. Advint ung jour que ceste dame sentent son serviteur le chevalier dessusdit en son hostel, devers lequel elle ne povoit aller si tost qu’elle eust bien voulu, à cause de son mary qui les destournoit, dont elle estoit bien desplaisante, s’advisa de luy mander par la damoiselle qu’il eust encores ung peu de pacience, et que au plustost qu’elle saroit se desarmer de son mary qu’elle viendra vers luy. Ceste damoiselle vint vers le chevalier qui sa dame attendoit, et dist sa charge. Et il, qui gracieux estoit, la mercya beaucop de ce messaige, et la fist seoir auprès de luy, puis la baisa deux ou trois foiz très doulcement; elle l’endura voluntiers, qui bailla courage au chevalier de proceder au surplus, dont il ne fut pas reffusé. Cela fait, elle revint à sa maistresse, et luy dist que son amy n’attendoit qu’elle: «Helas! dit elle, je scay bien qu’il est vray, mais monseigneur ne se veult coucher; ilz sont cy je ne sçay quelz gens que je ne puis laisser. Dieu les maudye! j’aymasse mieulx estre vers luy. Il luy ennuye bien, fait pas, d’estre ainsi seul?—Par ma foy, creez que oy, dit elle, mais l’espoir de vostre venue le conforte, et attend tant plus aise.—Je vous en croy, mais toutesfoiz il est là seul, et sans chandelle, et sont plus de deux heures qu’il y est; il ne peut estre qu’il ne soit beaucop ennuyé. Si vous prie, m’amye, que vous retournez encores vers luy une foiz pour m’excuser, et luy faictes compaignie ung espace; et entretant, si Dieu plaist, le dyable emportera ces gens qui nous tiennent cy.—Je feray ce qu’il vous plaira, madame; mais il me semble qu’il est si content de vous qu’il ne vous fault jà excuser, et aussi se je y alloye vous demourriez icy toute seule de femmes, et pourroit monseigneur demander pour moy, et l’on ne me saroit où trouver.—Ne vous chaille de cela, dist elle, j’en feray bien s’il vous mande; il me desplaist que mon amy est seul; allez veoir qu’il fait, je vous en prie.—Je y vois, puis qu’il vous plaist», dit elle. S’elle fut bien joyeuse de ceste ambassade, il ne le fault jà demander; mais pour couvrir sa volunté, elle en fist l’excusance et le refus à sa maistresse. Elle fust tantost vers le chevalier attendant, qui la receut joieusement; si lui dist:—«Monseigneur, madame m’envoie encores icy s’excuser devers vous pource que tant vous fait attendre, et croyez qu’elle en est la plus courroucée.—Vous luy direz, dit il, qu’elle face tout à loisir, et qu’elle ne se haste de rien pour moy, car vous tiendrez son lieu.» Lors de rechef la baise et acole, et ne la souffrit partir tant qu’il eut besognié deux foiz, qui guères ne luy coustèrent; car alors il estoit frez et jeune et homme fort à cela. Ceste damoiselle print bien en pacience sa bonne adventure, et eust bien voulu avoir souvent une telle rencontre, sans le prejudice de sa maistresse. Et quand vint au partir, elle pria au chevalier que sa maistresse n’en sceust rien. «Vous n’avez garde, dit il.—Je vous en requier», dist elle. Et puis s’en vint à sa maistresse, qui demanda tantost que fait son amy? «Il est là, dit elle, et vous attend.—Voire, dit elle, et est il point mal content?—Nenny, dit elle, puis qu’il a compaignie. Il vous scet trèsbon gré que vous m’y avez envoyée; et si ceste attente estoit souvent à faire, il seroit content m’avoir pour deviser et passer temps; et par ma foy je y voys voluntiers, car c’est le plus plaisant homme de jamais; et Dieu scet qu’il le fait bon oyr maudire ces gens qui vous retiennent, excepté monseigneur: à luy ne vouldroit il toucher.—Saint Jehan! dit elle, je voudroye que luy et la compaignie fussent en la rivière, et je fusse dont vous venez.» Tant passa le temps que monseigneur, Dieu mercy, se deffist de ses gens, vint en sa chambre, se déshabilla et coucha. Madame se mist en cotte simple, et print son attour de nuyt, et ses heures en sa main, et commence devotement, Dieu le scet, à dire sept pseaulmes et paternostres; mais monseigneur, qui estoit plus esveillé qu’un rat, avoit grand fain de deviser, si vouloit que madame laissast ses oroisons jusques à demain, et qu’elle parle à luy: «Ha! monseigneur, dit elle, pardonnez moy, je ne puis vous entretenir maintenant; Dieu va devant, vous le savez; je n’aroye meshuy bien, ne de sepmaine, si je n’avoie dit le tant pou de service que je luy sçay faire; et encores de mal venir je n’eu piéça tant à dire que j’ay maintenant.» Alors dist monseigneur: «Vous m’affolez bien de ceste bigoterie; et est ce à faire à vous de dire tant d’heures? Ostez, ostez, laissez les dire aux prestres. Dy je pas bien, Jehannette?» dist il à la damoiselle dessus dicte.—«Monseigneur, dit elle, je n’en sçay que dire, sinon, puis que madame est accoustumée de servir Dieu, qu’elle parface.—A dya, dit madame, monseigneur, je voy bien que vous estes avoyé de plaider, et j’ay volunté d’achever mes heures; si ne sommes pas bien d’un accord. Si vous lairray Jehannette qui vous entretiendra, et je m’en iray en ma chambrette là derrière tancer à Dieu.» Monseigneur fut content. Si s’en alla madame les grans galotz vers le chevalier son amy, qui la receut Dieu scet en grand liesse et reverence, car l’onneur qu’il luy fist n’estoit pas maindre qu’à genouz ployez et enclinez jusques à terre. Mais vous devez savoir que tantdiz que madame achevoit ses heures avec son amy, monseigneur son mary, ne sçay de quoy il lui sourvint, prya Jehannette, qui luy faisoit compaignie, d’amours à bon escient. Et pour abreger, tant fist par promesses et par beau langage, qu’elle fut contente d’obéyr; mais le pis fut que madame, au retour de son amy, qui l’acola deux foiz à bon escient avant son partir, trouva monseigneur son mary et Jehannette sa chambrière en tel ouvrage et semblable qu’elle venoit de faire, dont elle fut bien esbahye, et encores plus monseigneur et Jehannette, qui se trouvèrent ainsi sourprins. Quand madame vit ce, Dieu scet comment elle salua la compaignie, jà soit qu’elle eust bien cause de se taire; et se print à la pouvre Jehannette par si très grant courroux qu’il sembloit bien qu’elle eust ung dyable ou ventre, tant luy disoit de villainnes parolles. Encores fist elle plus et pis, car elle print ung grant baston et l’en chargea trèsbien le doz, voyant monseigneur, qui en fut mal content et desplaisant, et se leva sur piez et batit tant madame qu’elle ne se povoit sourdre. Et quant elle vit qu’elle n’avoit puissance que de sa langue, Dieu scet s’elle la mist en oeuvre, mais adressoit la plus part de ses motz venimeux sur la pouvre Jehannette, qui n’en peut plus souffrir, si dit à monseigneur le gouvernement de madame, et dont elle venoit à ceste heure de dire ses oroisons et avec quy. Si fut la compaignie bien troublée, monseigneur tout le premier, qui se doubtoit assez, et madame, qui se trouve affolée et batue et de sa chambrière accusée. Le surplus du gouvernement du mesnaige bien troublé demoure en la bouche de ceulx que le scevent, si n’en fault jà plus avant enquerir.
LA XLe NOUVELLE.
PAR MESSIRE MICHAULT DE CHANGY.
Il advint naguères à Lille que ung grand clerc et prescheur de l’ordre Saint Dominicque convertit, par sa sainte et doulce predicacion, la femme d’un bouchier, par telle et si bonne façon qu’elle l’aimoit plus que tout le monde, et n’avoit jamais au cueur bien ne en soy parfaicte liesse s’elle n’estoit emprès luy. Mais maistre moyne en la parfin s’ennuya d’elle, et estoit sur son corps dependant, ce qu’il luy feist grand pièce après, et eust trèsbien voulu qu’elle se fust deportée de si souvent le visiter; dont elle estoit tant mal contente que plus ne povoit, mesmes le reboutement qu’il luy faisoit trop plus avant en son amour l’enracinoit. Damp moyne, ce voyant, luy defendit sa chambre, et chargea bien expressement à son clerc qu’il ne la souffrist plus entrer dedans, quelque chose qu’elle luy dye. S’elle fut plus mal contente que par avant, ce ne fut pas de merveille, car elle estoit ainsi que forcenée. Et si vous me demandez à quel propos damp moyne ce faisoit, je vous respons que ce n’estoit pas par devocion ne pour vouloir qu’il eust de devenir chaste; mais la cause est qu’il en avoit racointée une plus belle, plus jeune beaucop, et plus riche, qui desjà estoit tant privée qu’elle avoit la clef de sa chambre. Tant fist toutesfoiz que la bouchière ne venoit plus vers luy comme elle avoit de coustume; si avoit trop meilleur et plus seur loysir sa dame nouvelle de venir gaingner les pardons en sa chambre et paier le disme, comme les femmes d’Ostellerie, dont cy dessus est touché. Ung jour fut prest de faire bonne chère en la chambre de maistre moyne, après disner, où sa dame promist de comparoir et faire apporter sa porcion, tant de vin comme de viande. Et car aucuns de ses frères de léens estoient assez de son mestier, il en invita deux ou troys tout secretement; et Dieu scet la grand chère qu’on fist à ce disner, qui ne se passa point sans boire d’autant. Or devez vous savoir que nostre bouchière cognoissoit assez les gens de ces prescheurs, qu’elle veoit passer devant sa maison, qui portoient puis du vin, puis des pastez, et puis des tartres, et tant de choses que merveilles. Si ne se peut tenir de demander quelle feste on fait à leur hostel? Et il luy fut respondu que ces biens sont pour ung tel, c’est assavoir son moyne, qui a gens de bien au disner. «Et qui sont ilz? dit elle.—Ma foy je ne scay, dit il; je porte mon vin jusques à l’huys tant seullement, et là vient nostre maistre qui me descharge; je ne sçay qui y est.—Voire, dit elle, c’est la secrète compaignie. Or bien allez vous en et les servez bien.» Tantost passa ung aultre serviteur qu’elle interroga pareillement, qui luy dist comme son compaignon, mais plus avant, car il dit: «Je pense qu’il y a une damoiselle qui ne veult pas estre veue ne congneue.» Elle pensa tantost ce qui estoit; si cuida bien enrager, tant estoit mal contente, et disoit en soy mesmes qu’elle fera le guet sur celle qui luy fait tort de son amy, et qui luy a baillé le bout. Et s’elle la peut rencontrer, ce ne sera pas sans luy dire sa leçon, et egratigner le visage. Si se mist au chemin en intencion d’executer ce qu’elle avoit conclud. Quand elle fut venue au lieu desiré, moult luy tardoit de rencontrer celle qu’elle hayt plus que personne; si n’eut pas tant de constance que d’attendre qu’elle saillist de la chambre où elle avoit fait maintes bonnes chères, mais s’advisa de prendre une eschalle que ung couvreur avoit laissée lez son ouvrage tantdiz qu’il estoit allé disner; elle dressa ceste échelle à l’endroit de la cheminée de la cuisine de l’ostel, où elle vouloit estre pour saluer la compaignie, car bien savoir que aultrement n’y pourroit entrer. Ceste eschelle mise à point comme elle la voulut avoir, elle monta jusques à la cheminée, à l’entour de laquelle elle lya très bien une moyenne corde qu’elle trouva d’adventure. Et cela fait, trèsbien, comme luy sembloit, elle se bouta dedans la dicte cheminée, et se commença à descendre et ung peu avaler; mais le pis fut qu’elle demoura en chemin, sans se pouvoir ravoir, ne monter, ne avaler, quelque peine qu’elle y mist, et ce à l’occasion de son derrière qui estoit beaucop gros et pesant, et de sa corde qui rompit, par quoy ne se povoit ressourdre. Si estoit, Dieu scet, en merveilleux desplaisir, et ne savoit que faire ne que dire. Si s’advisa qu’elle attendroit le couvreur et qu’elle se mettroit en sa mercy, et l’appellera quand il viendra querre son eschelle et sa corde. Elle fut bien trompée, car le couvreur ne vint à l’oeuvre jusques au lendemain bien matin, pource qu’il fist trop grand pluye, dont elle eut bien sa part, car elle fut toute percée. Quand vint sur le soir, bien tart, nostre bouchière oyt gens deviser en la cuisine; si commença à hucher, dont ilz furent bien esbahiz et effraiez, et ne savoient qui les huchoit ne où elle estoit. Toutesfoiz, quelque esbahiz qu’ilz fussent, ilz entendirent encores ung peu: s’ilz oyrent la voix du par avant, arrière hucher très aigrement; si cuidèrent que ce fut ung esperit, et le vindrent annuncer à leur maistre, qui estoit en dortouer, et ne fut pas si vaillant d’y venir veoir que c’estoit, mais il mist tout à demain. Pensez la belle patience que ceste bonne femme eut, qui fut toute la nuyt en ceste cheminée. Et de sa bonne adventure, il ne pleut long temps aussi fort, ne si bien. Lendemain, assez matin, nostre couvreur revint à l’oeuvre pour recouvrer la perte que la pluye luy fist le jour devant. Il fut tout esbahy de veoir son eschelle ailleurs qu’il ne la laissa, et la cheminée lyée de sa corde: si ne savoit qui ce avoit fait ne à quoy. Si s’advisa d’aller querre sa corde, et monta à mont son eschelle, et vint jusques à la cheminée, et destacha sa corde; et de bien venir, bouta sa teste dedans la cheminée, où il vit nostre bouchière plus simple qu’un chat baigné, dont il fut très esbahy. «Et que faictes vous icy, dame? dit il; voulez vous desrober les pouvres religieux de ceans?—Helas! mon amy, dist elle, par ma foy, nenny. Je vous requier, aidez moy à saillir d’icy, et je vous donneray ce que me vouldrez demander.—A! je m’en garderay bien, dist le couvreur, si je ne sçay dont vous y venez.—Je le vous diray, puis qu’il vous plaist, dit elle; mais je vous prie, qu’il n’en soit nouvelle.» Lors luy compta tout du long les amours d’elle et du moyne, et la cause dont elle venoit là. Le couvreur eut pitié d’elle, si fist tant, à quelque meschef que ce fut, moyennant sa corde, qu’il la tira dehors, et la mena en bas. Et elle luy promist que, si tenoit bonne bouche, elle luy donneroit de la char et de boeuf et de mouton pour fournir son mesnage pour toute ceste année, ce qu’elle fist. Et l’autre tint si secret son cas que chascun en fut adverty.