Les Cent Nouvelles Nouvelles, tome I
La chose est si fresche et si…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
LA XLIe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE LA ROCHE.
Ung gentil chevalier de Haynau, sage, subtil et trèsgrand voyageur, après la mort de sa très bonne femme et sage, pour les biens qu’il avoit trouvez en mariage ne sceut passer son temps sans soy lyer comme il fut par avant, car il espousa une trèsbelle et gente damoiselle, non pas des plus subtiles du monde; car, à la verité dire, elle estoit ung peu lourde en la taille, et c’estoit en elle qui plus plaisoit à son mary, pource qu’il esperoit par ce point mieulx la duyre et tourner à la fasson qu’avoir la vouldroit. Il mist sa cure et son estude à la fassonner, et de fait elle luy obéissoit et complaisoit comme il le desiroit, si bien qu’il ne sceut mieulx demander. Et entre aultres choses, toutesfoiz qu’il vouloit faire l’amoureux jeu, qui n’estoit pas si souvent qu’elle eust bien voulu, il luy faisoit vestir ung très beau jaserant, dont elle estoit bien esbahie; et de prinsault lui demanda bien à quel propos il la faisoit armer. Et il luy respondit qu’on ne se doit point trouver à l’assault amoureux sans armes. Et fut contente de vestir se jaserant; et n’avoit aultre regret que monseigneur n’avoir l’assault plus au cueur, combien que ce luy estoit assez grand peine s’aucun plaisir ne fust ensuy. Et si vous demandez à quel propos son seigneur ainsi la gouvernoit, je vous respons que la cause qui à ce faire le mouvoit estoit affin que madame ne désire pas tant l’assault amoureux, pour la peine et empeschement de ce jaserant. Mais combien qu’il fust bien sage, il s’abusoit de trop; car si le jaserant à chacun assault luy eust cassé et doz et ventre, si n’eust elle pas refusé le vestir, tant luy estoit et doulx et plaisant ce qui s’ensuyvoit. Ceste manière de faire dura beaucop, et tant que monseigneur fut mandé pour servir son prince en la guerre, et en aultre assault que le dessusdit. Si print congié de madame et s’en alla où il fut mandé. Elle demoura à l’ostel en la garde et conduicte d’un ancien gentil homme et d’aucunes damoiselles qui la servoient. Or devez vous savoir qu’en cest hostel avoit gentil compaignon clerc, qui trèsbien chantoit et jouoit de la harpe, et avoit la charge de la despense. Et aprés disner s’esbatoit voluntiers de la harpe; à quoy madame prenoit trèsgrand plaisir, et se rendoit souvent vers luy au son de la harpe. Tant y ala et tant s’i trouva que le clerc la pria d’amours; et elle, désirant de vestir son jaserant, ne l’escondit pas, ainçois luy dist: «Venez vers moy à tele heure et en telle chambre, et je vous feray response telle que vous serez content.» Elle fut beaucop merciée, et à l’heure assignée, nostre clerc ne faillit pas devenir hurter où madame luy dist, qui l’attendoit de pié coy, le beau jaserant en son doz. Elle ouvrit la chambre, et le clerc la vit armée; si cuida que ce fust aultry qui fust embusché léens pour luy faire desplaisir; dont il fut si trèseffrayé que, de la grand paour qu’il eut, il chéut à la reverse et descompta ne sçay quants degreez si trèsroiddement qu’à pou qu’il ne se rompit le col. Mais toutesfoiz il n’eut garde, tant bien luy aida Dieu et sa bonne querelle. Madame, qui le vit en ce point et dangier, fut très desplaisante et mal contente; si vint en bas et luy aida à sourdre, et luy demanda dont luy venoit ceste paour. Et il luy compta et dist que vrayement il cuydoit estre deceu. «Vous n’avez garde, dit elle, je ne suis pas armée pour vous faire mal»; et en ce disant, montèrent arrière les degrez, et entrèrent en la chambre. «Madame, dit le clerc, je vous pry, dictes moy, s’il vous plaist, qui vous meut de vestir ce jaserant.» Et elle, comme ung peu faisant la honteuse, luy respondit: «Et vous le savez bien.—Par ma foy, sauf vostre grace, madame, dit il, se je le sceusse je ne le demandasse pas.—Monseigneur, dit elle, quand il me veult baiser et parler d’amours, il me fait en ce point habiller, et je sçay bien que vous venez icy à ceste cause; et pour ce me suys mise en point.—Madame, dit il, vous avez raison; et aussi vous me faictes souvenir que c’est la manière des chevaliers d’en ce point faire adouber leurs dames. Mais les clercs ont tout aultre manière de faire, qui à mon advis est trop plus belle et plus aisée.—Et quelle est elle, dist la dame, je vous prie?—Je la vous monstreray», dit il. Lors la fist despoiller de son jaserant et du surplus de ses habillemens jusques à la belle chemise, et il pareillement se deshabilla, et misrent à point le beau lit qui là estoit, et se coucherent tout dedans et se désarmèrent de leurs chemises et passèrent temps deux ou trois heures bien plaisamment. Et avant partir, le gentil clerc monstra à madame la coustume des clercs, quelle beaucop loa et trop plus que celle des chevaliers. Assez et souvent se rencontrèrent depuis en la fasson dessusdicte, sans qu’il en fust nouvelle, quoy que madame fust pou subtille. A chef de pièce, monseigneur retourna de la guerre, dont madame ne fut pas trop joyeuse en son pardedans, quelque semblant qu’elle monstrast au pardehors. Et à l’heure de disner, et car el savoit sa venue, il fut servy, Dieu scet comment. Ce disner se passa; et quand vint à dire graces, monseigneur se mist en son reng, et madame print son quartier. Tantost que graces furent achevées et dictes, monseigneur, pour faire du mesnagier et du gentil compaignon, dist à madame: «Allez tost en nostre chambre et vestez vostre jaserant.» Et elle, recordant du bon temps qu’elle avoit eu avec son clerc, respondit tout subit: «Ha! monseigneur, la coustume des clercs vault mieulx.—La coustume des clercs! dit-il. Et savez vous leur coustume?» Si se commença à fumer, et coleur changer, et se doubta de ce qui estoit, combien qu’il n’en sceut oncques rien, car il fut tout à coup mis hors de sa doubte. Madame ne fut pas si beste qu’elle n’aperceust bien que monseigneur n’estoit pas content de ce qu’elle avoit dit, si s’advisa de trouver le ver: «Monseigneur, je vous ay dit que la coustume des clercs vault mieulx, et encores le vous dy je.—Et quelle est elle? dit il.—Ilz boivent après grâces.—Voire dya, dit il, saint Jehan! vous dictes vray, c’est leur coustume voirement, qui n’est pas mauvaise; et pource que vous la prisez tant, nous la tiendrons doresenavant. Si firent apporter du vin et beurent, et puis madame alla vestir son jaserant, dont elle se fust bien passée, car le gentil clerc luy avoit monstré aultre fasson de faire qui trop mieulx luy plaisoit. Comme vous avez oy fut monseigneur par madame en sa response abusé. Et fault dire que le sens subit qui luy vint à mémoire à ce coup luy descendit en la vertu du clerc, qui depuis luy monstra foison d’aultres tours, dont monseigneur en la parfin se trouva noz amis.
LA XLIIe NOUVELLE.
RACOMPTÉE PAR MÉRIADECH.
L’an cinquante derrenier passé, le clerc d’un village du diocèse de Noyon, pour impetrer et gaigner les pardons qui furent à Romme, qui sont tels que chascun sçait, se mist à chemin, en la compaignie de pluseurs gens de bien de Noyon, de Compiengne, et des lieux voisins. Mais avant son departement disposa de ses besoignes bien et surement: premièrement de sa femme et de son mesnage, et le fait de sa coustrerie recommenda à ung jeune gentil clerc pour la desservir jusques à son retour. En assez bref temps il vint à Romme lui et sa compaignie, et firent chacun leur devocion et pelerinage le mains mal qu’ilz sceurent; mais vous devez savoir que nostre clerc trouva d’adventure à Romme ung de ses compaignons d’escole du temps passé, qui estoit ou service d’un grand cardinal, et en grand autorité, qui fut trèsjoieux de l’avoir trouvé, pour l’accointance qu’il avoit à luy, et luy demanda de son estat. Et l’autre luy compta tout du long tout premier comment il estoit, hélas! maryé, son nombre d’enfans, et comment il estoit clerc d’une parroiche. «Ha! dit son compaignon, par mon créateur, il me desplaist bien que vous estes maryé.—Pourquoy? dit l’autre.—Je le vous diray, dit il; ung tel cardinal m’a chargé expressément que je luy trouve un serviteur pour estre son notaire, qui soit de nostre marche; et croiez que ce seroit trèsbien vostre fait, pour estre tost et largement pourveu, se ce ne fust vostre mariage, qui vous fera repatrier, et espoire plus grans bien perdre que vous n’y arez.—Par ma foy, dit le clerc, mon mariage n’y fait rien, mon compaignon; car, à vous dire vérité, je me suis party de nostre pays soubz umbre du pardon qui est à present icy. Mais creez que ce n’a pas esté ma principale intention, car j’ay conclud d’aller jouer deux ou trois ans par pays; et ce pendant ce temps si Dieu vouloit prendre ma famme, jamais je ne fu si eureux. Et pourtant je vous requier que vous soyez mon moyen vers ce cardinal que je le serve; et, par ma foy, je feray tant que vous n’arez jà reprouche pour moy; et s’ainsi le faictes vous me ferez le plus grand service que jamais compaignon fist à autre.—Puis que vous avez ceste volunté, dist son compaignon, je vous serviray à ceste heure, et vous logeray pour avoir bon temps, se à vous ne tient.—Et, mon amy, je vous mercie», dit l’autre. Pour abreger, nostre clerc fut logié avecques ce cardinal, laquelle chose il manda à sa femme, l’ensemble et son intencion, que n’est pas de retourner par delà si tost qu’il luy dist au partir. Elle se conforta, et luy rescripst qu’elle fera le mieulx qu’elle pourra. Ou service de ce cardinal se maintint et conduisit gentement nostre bon clerc, et fist tant à chef de pièce qu’il gaigna son maistre, lequel n’avoit pas pou de regret qu’il n’estoit habile à tenir bénéfices, car largement l’en eust pourveu. Pendant le temps que nostre dit clerc estoit ainsi en grace que dit est, le curé de son village alla de vie à mort, et ainsi vaca son benefice, qui estoit ou mois du pape, dont le coustre, tenant le lieu de son compaignon estant à Romme, se pensa qu’au plus tost qu’il pourroit qu’il courroit à Romme et feroit tant à l’ayde de son compaignon qu’il auroit ceste cure. Il ne dormit pas, car en pou de jours, après maintes peines et travaulx, tant fist qu’il se trouva à Romme, et n’eut oncques bien tant qu’il eust trouvé son compaignon, le clerc servant le cardinal. Après grosses recognoissances et d’ung costé et d’aultre, le clerc demanda de sa femme, et l’autre, esperant de luy faire ung trèsgrand plaisir, et affin que la besoigne dont il le veult requerre en vaille mieulx, luy respondit qu’elle estoit morte; dont il mentoit, car je tien qu’à ceste heure elle saroit bien tanser son mary. «Dictes vous doncques que ma femme est morte, dit le clerc, et je prie à Dieu qu’il luy pardonne ses pechez.—Oy vrayement, dit l’autre, la pestilence de l’année passée avecques aultres pluseurs l’emporta.» Or faindoit il ceste bourde, qui depuis luy fut cher vendue, pource qu’il savoit que le clerc ne s’estoit party de son pais qu’à l’occasion de sa femme, qui estoit trop peu paisible, et que plus plaisant nouvelle d’elle ne luy pourroit on apporter que de sa mort. Et à la vérité ainsi en estoit il, mais le rapport fut faulx. «Et qui vous amaine en ce pais? dist il, après pluseurs et diverses devises.—Je le vous diray, mon compaignon et mon amy. Il est vrai que le curé de nostre ville est trespassé; si vien vers vous pour que par vostre bon moien je puisse parvenir à son benefice. Si vous prie tant que puis que me veillez aider à ce besoing. Je sçay bien qu’il est en vous de le me faire avoir, à l’aide de monseigneur vostre maistre.» Le clerc, pensant sa femme estre morte et la cure de sa ville vacquer, conclud en soy mesmes que il happera ce benefice, et aultres encores, s’il y peut parvenir. Mais toutesfoiz il ne le dit pas à son compaignon, ainçois luy dist qu’il ne tiendroit pas à luy qu’il ne soit curé de leur ville, dont il fut beaucop mercyé. Tout autrement alla, car au lendemain nostre saint père, à la requeste du cardinal maistre de nostre clerc, luy donna ceste cure. Si s’en vint ce clerc à son compaignon, quand il sceut ces nouvelles, et luy dist: «Ha! mon amy, par ma foy, vostre fait est rompu, dont me desplaist bien.—Et comment? dit l’aultre.—La cure de nostre ville est donnée, dit il, mais je ne sçay à qui. Monseigneur mon maistre vous a cuidé aider, mais il n’a pas esté en sa puissance de faire vostre fait.» Qui fut bien mal content, ce fut celuy qui estoit venu de si loing perdre sa peine et despendre son argent, dont ce ne fut pas dommaige. Si print congié bien piteux de son compaignon, et s’en retourna en son pais, sans soy vanter de la bourde qu’il a semée. Or retournons à nostre clerc, qui estoit plus gay que une mitaine de la mort de sa femme, et de la cure de leur ville que nostre saint père, à la requeste de son maistre, luy avoit donnée pour recompense. Et disons comment il devint prestre à Romme, et y chanta sa bien devote première messe, et print congié de son maistre pour une espace de temps, à venir par deçà à leur ville prendre possession de sa cure. A l’entrée qu’il fist de leur ville, de son boneur la première personne qu’il rencontra ce fut sa femme, dont il fut bien esbahy, je vous en asseure, et encores beaucop plus courroucé. «Et qu’est ce cy, dist il, m’amye? et on m’avoit dit que vous estiez trespassée.—Je m’en suis bien gardée, dit elle. Vous le dictes, ce croy je, pource que l’eussez bien voulu; et vous l’avez bien monstre, qui m’avez laissée l’espace de cinq ans à tout une grant tas de petiz enfans.—M’amye, dit il, je suis bien joyeux de vous veoir en bon point, et en loe Dieu de tout mon cueur; maudit soit qui m’en apporta aultres nouvelles!—Ainsi soit il, dit elle.—Or je vous diray, m’amye: je ne puis arrester pour maintenant; force est que je m’en aille hastivement devers monseigneur de Noyon, pour une besongne qui luy touche; mais au plus bref que je pourray je vous verray.» Il se partit de sa femme et prend son chemin devers Noyon, mais Dieu scet s’il pensa en chemin à son pouvre fait: «Hélas! dit il, or suis je homme deffait et deshonoré: prestre, clerc, et maryé! Je croy que je suis le premier maleureux de cest estat.» Il vint devers monseigneur de Noyon, qui fut bien esbahy d’oyr son cas, et ne le sceut conseiller; si le renvoya à Romme. Quand il y fut venu, il compta à son maistre, du long et du lé, la verité de son adventure, qui en fut trèsamèrement desplaisant. Au lendemain il compta à nostre saint père, en la presence du colliège des cardinaux et de tout le conseil, l’adventure de son homme qu’il avoit fait curé. Si fut ordonné qu’il demourra prestre et maryé et curé aussi. Et demourra avec sa femme en la façon que ung homme maryé honorablement et sans reprouche, et seront ses enfans legitimez et non bastards, jà soit que le père soit prestre. Mais au surplus, s’il est trouvé qu’il aille aultre part que à sa femme, il perdra son benefice. Ainsi qu’avez oy fut ce galant puny par faulx donner à entendre de son compaignon; et fut contraint de venir demourer sur son benefice, et qui plus et pis est, avecques sa femme, dont il se fust bien passé si l’eglise ne l’eust ordonné.
LA XLIIIe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE FIENNES.
N’a guères que ung bon homme, laboureur et marchant et tenant sa residence en ung bon village de la chastellenie de Lille, trouva façon et manière, au pourchaz de luy et de ses bons amis, d’avoir à femme une trèsbelle jeune fille qui n’estoit pas des plus riches; et aussi n’estoit son mary, mais trèsconvoiteux estoit et homme de grand diligence, et qui fort tiroit d’acquerre et gaigner. Et elle d’aultre part mettoit peine d’entretenir le mesnage selon le desirier de son mary, qui à ceste cause l’avoit beaucop en grace, lequel à mains de regret alloit souvent es affaires de sa marchandise, sans avoir doubte ne suspicion qu’elle feist aultre chose que bien. Mais le pouvre homme sur ceste fiance tant y alla et tant la laissa seule, que ung gentil compaignon s’approucha, et pour abreger fist tant à pou de jours qu’il fut son lieutenant, dont guères ne se doubtoit celuy qui cuidoit avoir du monde la meilleur femme, et qui plus pensast à l’accroissement de son honneur et de sa chevance. Ainsi n’estoit pas, car elle abandonna tost l’amour qu’elle luy devoit, et ne luy challut du prouffit ne du dommage; ce seulement luy suffisoit qu’elle se trouvast avecques son amy, dont il en advint ung jour ce qui s’ensuyt. Nostre bon marchant dessusdit estant dehors, comme il avoit de coustume, sa femme le fist tantost savoir à son amy, qui n’eust pas failly voluntiers à son mandement, mais vint tout incontinent. Et affin qu’il ne perdist temps, au plustost qu’oncques peut ne sceust s’approucha de sa dame, et luy mist en terme pluseurs et divers propos amoureux; et pour conclusion, le desiré plaisir ne luy fut pas escondit néant plus que autresfoiz, dont le nombre n’estoit pas petit. De mal venir, tout à ce beau cop que ces amours se faisoient, véez bon mary d’arriver, qui trouve la compagnie en besoigne, dont il fut bien esbahy, car il n’eust pas pensé que sa femme fust telle. «Qu’est ce cy? dist il; par la mort bieu, ribauld, je vous tueray tout roidde.» Et l’aultre, qui se treuve surprins et en meffait present achopé, ne savoit sa contenance; mais car il le savoit diseteux et fort souffreteux, il luy dist tout subit: «Ha! Jehan, mon amy, je vous cry mercy, pardonnez moy si je vous ay rien meffait, et par ma foy je vous donray six rasures de blé.—Par dieu, dit il, je n’en feray rien; vous passerez par mes mains et auray la vie de vostre corps, si je n’en ay douze rasures. Et la bonne femme, qui oyoit ce débat, pour y mettre le bien comme elle estoit tenue, s’advança de parler et dist à son mary: «Et Jehan, beau sire, laissez luy achever ce qu’il a commencé, je vous requier, et vous aurez huit rasures. N’ara pas? dit elle, en se virant vers son amy.—J’en suis content, dit il, mais, par ma foy, c’est trop, ad ce que le blé est cher.—Est ce trop? dist le vaillant homme; et par la mort bieu, je me repens bien que je n’ay dit plus hault, car vous avez forfait une emende, s’il venoit à la cognoissance de la justice, qui vous seroit beaucop plus tauxée; pourtant faictes vostre compte que j’en aray douze rasures, ou vous passerez par là.—Et vrayement, dit sa femme, Jehan, vous avez tort de me desdire; il me semble que vous devez estre content à ces huit rasures, et pensez y que c’est ung grand tas de blé.—Ne m’en parlez plus, dit il, j’en auray douze rasures, ou je le tueray et vous aussi.—A dya, dit le compaignon, vous estes ung fort marchant; et au mains puis qu’il fault que vous aiez tout à vostre dit, j’auray terme de paier.—Cela veil je bien, mais j’aray mes douze rasieres.» La noise s’appaisa; et fut prins jour de paier à deux termes, les six rasures au lendemain, et les aultres à la saint Remy prouchainement venant, et ce par l’ordonnance de sa femme comme moien, qui dist à son mary: «Or ça, vous estes content, n’est ce pas, de recevoir vostre blé comme j’ay dit.—Oy, vrayement, dit il.—Or vous en allez, dit elle, tant qu’il ayt achevé ce qu’il avoit encommencé quand vous sourvenistes; aultrement son marché seroit nul, que vous l’entendez, car je l’ay mis en devis, s’il vous en soubvient.—Saint Jehan, il est ainsi, dit le bon compaignon; je n’yray pas à l’encontre de mon mot, dist le bon marchand. Jà Dieu ne veille que en marché que je face on me trouve trompeur ne mensongier. Vous achèverez ce qu’avez entreprins, et j’aray mes douze rasieres de blé aux termes dessusdictz. Veez là nostre marchié, n’est pas?—Oy, vrayement, dit sa femme.—Et adieu donc, dist il; mais toutesfoiz qu’il n’y ait pas faulte que je n’aye demain six rasieres de blé.—Ne vous doubtez, dit l’aultre, je vous tiendray promesse.» Ainsi se partit ce vaillant homme de sa maison, joyeux en son courage, pour ces douze rasieres de blé qu’il doit avoir. Et sa femme et son amy recommencèrent de plus belle. Du payer soit à l’adventure, combien toutesfoiz qu’il me fut dit depuis que le blé fut payé et délivré au jour et terme dessus dictz.
LA XLIVe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE LA ROCHE.
Comme il est aujourduy largement de prestres et curez qui sont si gentilz compaignons que nulles des folies que font et commettent les gens laiz ne leur sont impossibles ne difficiles, avoit n’a guères en ung bon village de Picardie ung maistre curé qui faisoit rage d’amer par amours. Et entre les autres femmes et belles filles de sa parroiche, il choisit et enoeilla une trèsbelle jeune et gente fille à marier, et ne fut pas si peu hardy qu’il ne luy comptast tout du long son cas. De fait, son bel et asseuré langage, cent mille promesses et auttretant de bourdes, la menèrent ad ce qu’elle estoit assez comme contente d’obéyr à ce curé, qui n’eust pas esté ung petit dommage, tant estoit belle, gente, et de plaisans manières; et n’avoit en elle que une faulte, c’estoit qu’elle n’estoit pas des plus subtilles du monde. Toutesfoiz je ne sçay dont luy vint cest advis ne manière de respondre; elle dist ung jour à son curé, qui chauldement poursuyvoit sa besogne, qu’elle n’estoit pas conseillée de faire ce qu’il requéroit tant qu’elle fust à marier; car si par adventure, comme il advient chacun jour, elle faisoit ung enfant, elle seroit à tousjours mès femme deshonorée et reprouchée de son père, de sa mère, de ses frères, et de tout son lignage; laquelle chose elle ne pourroit souffrir, et n’a pas cueur pour soustenir et porter le desplaisir et ennuy qu’endurer luy conviendroit à ceste occasion: «Et pourtant hors de ce propos, si je suis quelque jour mariée, parlez à moy, je feray ce que je pourray pour vous, et non aultrement; affin que vous ne vous y attendez point je le vous dy, et m’en creez une fois pour toutes.» Monseigneur le curé ne fut pas trop joyeux de ceste response absolue; et ne scet penser de quel courage, ne à quel propos elle part; toutesfoiz luy, qui estoit prins ou las d’amours et féru bien à bon escient, ne veult pas pourtant sa queste abandonner; si dit à sa dame: «Or ça, m’amye, estez vous en ce fermée et conclue que de riens faire pour moy si vous n’estes mariée?—Certes oy, dit elle.—Et si vous estiez mariée, dit il, et j’en estoie le moien et la cause, en ariez vous après cognoissance, en moy tenant loyaulment et sans faulseté ce que m’avez promis?—Par ma foy, dit elle, oy, et de rechef le vous promectz.—Or bien grant mercy, dit il, faictes bonne chère, car je vous promectz seurement qu’il ne demourra pas à mon pourchaz ne à ma chevance que vous ne le soyez, et de bref, car je suis seur que vous ne le desirez pas tant que je faiz; et affin que vous voiez à l’oeil que je suis celuy qui veil emploier et corps et biens en vostre service, vous verrez comment je me conduiray en ceste besoigne.—Or bien, dit elle, monseigneur le curé, l’on verra comment vous ferez.» Sur ce se fist la despartie; et bon curé, qui avoit le feu d’amours, ne fut depuis guères aise tant qu’il eut trouvé le père de sa dame, et se mist en langage avecques luy de pluseurs et diverses matères; et en la fin il vint et cheut à parler de sa fille, et luy va dire bon curé: «Mon voisin, je me donne grand merveille, si font aussi pluseurs voz voisins et amys, que vous ne mariez vostre fille, et à quel propos vous la tenez tant d’emprès vous, et si savez toutesfoiz que la garde est périlleuse. Non pas, Dieu me veille garder que je dye ou voulsisse dire qu’elle ne soit toute bonne; mais vous en voiez tous les jours mesadvenir puis qu’on les tient oultre le terme deu. Pardonnez-moy toutesfoiz que si fiablement vous ouvre et descouvre mon courage; car l’amour que je vous porte, la foy aussy que je vous doy, en tant que je suis vostre pasteur indigne, me semonnent et obligent de ce faire.—Par dieu! monseigneur le curé, dist le bon homme, vous ne me dictes chose que je ne cognoisse estre vraye; et tant que je puis vous mercye; et ne pensez pas ce que je la tiens si longuement avecques moy c’est malgré moy; car quand son bien viendra, par ma foy, je me traveilleray pour elle comme je doy. Vous ne voulez pas que je luy pourchasse ung mary, mais s’il en vient ung qui soit homme de bien, je feray comme ung bon père doit faire.—Vous dictes trèsbien, dit le curé, et par ma foy, vous ne povez mieulx faire que de vous en despescher, car c’est grand chose de veoir ses enfans allyez en sa plaine vie. Et que diriez vous d’un tel, le filz d’un tel vostre voisin? par ma foy, il me semble bon homme, bon mesnagier, et ung grand laboureur.—Saint Jehan, dit le bon homme, je n’en dy que tout bien; quant à moy je le cognois pour ung bon jeune homme et bon laboureur. Son père et sa mère et tous ses parens sont gens de bien; et quand ilz feroient cest honneur à ma fille que de la requerre à mariage pour luy, je leur en respondroye tellement qu’ilz devroient estre contens par raison.—Ainsi m’aïst Dieu, dist le curé, l’on ne dist jamais mieulx, et pleust à Dieu que la chose en fust ores bien faicte ainsi comme je le desire; et pource que je sçay à la verité que ceste allyance seroit le bien des parties, je m’y veil emploier; et sur ce adieu vous dy.» Si ce maistre curé avoit bien fait son personnage au père de sa dame, il ne le fist pas mains mal au père du jeune homme qu’il avoit mis en bouche à son beau père qui sera s’il peut; et luy va faire ung grand premisse, que son filz estoit en eage de marier, et qu’il le deust pieça estre; et cent mille raisons luy amène par lesquelles il dit et veult conclure que le monde est perdu si son filz n’est tantost maryé. «Monseigneur le curé, dit ce segond bon homme, je scay que vous dictes au plus près de verité; et en conscience, si je fusse aussi bien à l’avantage que j’ay esté puis ne sçay quants ans, il ne fust pas encores à marier; car c’est une des choses en ce monde que plus je desire; mais faulte d’argent l’en a retardé, et c’est force qu’il ait encores pacience jusques ad ce que nostre seigneur nous envoye plus de bien que encores n’avons.—A dya, dit le curé, je vous entens bien, il ne vous fault que de l’argent.—Par ma foy non, dit il; si j’en eusse comme aultresfoiz ay eu, je luy querroye tantost une femme.—J’ay regardé en moy, dit le curé, pource que je vouldroye le bien et avancement de vostre filz, que la fille d’un tel, c’est assavoir sa dame, seroit trop bien sa charge; elle est belle et bonne, et a son père bien de quoy, et tant en sçay je il luy veult trèsbien aider, et qui n’est pas pou de chose, c’est ung sage homs, de bon conseil, et bon amy, et à qui vous et vostre filz ariez ung grand recours et trèsbon secours. Quen dictes vous?—Certainement, dit le bon homme, pleust à Dieu que mon filz fust si eureux que d’avoir allyance en si bon hostel; et certes si je pensoye en aucune fasson qu’il y peust parvenir, et je fusse fourny d’argent aussi bien que je ne suis mye, je y emploiroye tous mes amis, car je sçay tout de vray qu’il ne saroit en ceste marche mieulx trouver.—Je n’ay pas donc, dit le curé, mal choisy. Et que diriez vous se je parloie de ceste besoigne au père, et je la conduisoie tellement qu’elle sortist à effect desiré, et je vous faisoie encores avecques ce le plaisir que de vous prester jusques a vingt frans jusques à ung terme que nous deviserons?—Par ma foy, dit le bon homme, monseigneur le curé, vous m’offrez plus de biens que je ne vaulx ne qu’en moy n’est du deservir. Mais s’ainsi le faisiez, vous m’obligeriez à tousjours mès à vostre service.—Et vrayement, dit le curé, je ne vous ay dit chose que je ne face; et faictes bonne chère, car j’espère ceste besongne mener à fin.» Pour abreger, maistre curé, esperant de joyr de sa dame quand elle seroit mariée, conduisit les besoignes en tel estat, et par le moien des vingt francs qu’il presta, ce mariage fut fait et passé et vint le jour des nopces. Or est il de coustume que l’espousé et l’espousée se confessent à tel jour. Si vint l’espousé premier, et se confessa à ce curé; et quand il eut fait, il se tire ung petit arrière de luy, disant ses oroisons et paternostres. Et véez cy l’espousée qui se mect à genoux devant le curé et se confesse. Quand elle eut tout dit, il parla voire si hault que l’espousé, qui n’estoit pas loing, l’entendit tout du long, et dist: «M’amye, je vous prie qu’il vous souvienne maintenant, car il est heure, de la promesse que me feistes n’a guères; vous me promistes que quand vous seriez mariée que je vous chevaulcheroye; or l’estes vous, Dieu mercy, par mon moien et pourchaz, et moyennant mon argent que j’ay presté.—Monseigneur le curé, dit elle, je vous tiendray ce que je vous ay promis, se Dieu plaist, n’en faictes nulle doubte.—Je vous en mercie», dit il; puis luy bailla l’absolucion, après ceste devote confession, et la laissa courre. Mais l’espousé, qui avoit oy ces parolles, n’estoit pas bien à son aise. Toutesfoiz il n’estoit pas heure de faire le courroucié. Après que toutes les solennitez de l’eglise furent passées, et que tout fut retourné à l’ostel, et que l’heure de coucher approuchoit, l’espousé vint à ung sien compaignon qu’il amoit trèsbien, et luy pria qu’il luy feist garnison d’une grosse poignée de verges, et qu’il la mist secrètement soubz le chevet de son lit, et l’autre le fist. Quand il fut heure, l’espousée fut couchée, comme il est de coustume, et tint le coing du lit, sans mot dire. L’espousé vint assez tost après, et se mect à l’autre bort du lit sans l’approucher, ne mot dire; et à lendemain se lève sans aultre chose faire, et caiche ses verges dessoubz son lit. Quand il fut hors de la chambre, véezcy bonnes matrones qui viennent, et trouvent l’espousée ou lit, et ne fut pas sans demander comment c’est portée la nuyt, et qu’il luy semble de son mary. «Ma foy, dit elle, véezlà sa place, là loing, monstrant le bort du lit, et véezcy la mienne; il n’approucha ennuyt de plus près et aussi n’ay je de luy. «Elles furent bien esbahies et plus y pensèrent les unes que les aultres; toutesfoiz elles s’accordèrent ad ce qu’il l’a laissie par devocion, et n’en fut plus parlé pour ceste foiz. La deuxiesme nuyt vint, et se coucha l’espousée en sa place du jour devant, et le mary arrière en la sienne, fourny de ses verges; et ne luy fist aultre chose, dont elle n’estoit pas contente, et ne faillit pas de le dire au lendemain à ses matrones, qui ne scevent que penser. Les aucunes disoient: «Espoir qu’il n’est pas homme, il le fault esprouver, car jusques à la IIIJe nuyt il a continué ceste manière. Si fault dire qu’il y ait à dire en son fait; pourtant si la nuyt qui vient il ne vous fait aultre chose, dirent elles à l’espousée, tirez vers luy, si l’accolez et le baisez, et luy demandez si on ne fait aultre chose en mariage. Et s’il vous demande quelle chose vous voulez qu’il vous face, dictes luy que vous voulez qu’il vous chevauche, et vous orrez, qu’il vous dira.—Je le feray», dit elle. Elle ne faillit pas; car quand elle fut couchée en sa place de tousjours, le mary reprint son quartier et ne s’avançoit aultrement qu’il avoit fait les nuiz passées. Si se vira tost vers luy et le print à bon braz de corps et luy commence à dire: «Et venez çà, mon mary, est ce la bonne chère que vous me ferez? Véezcy jà la cinquiesme nuyt que je suis avecques vous, et si ne m’avez daigné approucher; et par ma foy, si je ne cuidasse qu’on feist aultre chose en mariage, je ne m’y fusse jà boutée.—Et quelle chose, dist lors, vous a l’on dit que l’on face en mariage?—On m’a dit, dit elle, qu’on y chevauche l’un l’autre; si vous prie que vous me chevauchez.—Chevaucher, dit il, cela ne vouldroye je pas faire encores, ne suis je pas si mal gracieux.—Hélas, je vous prie que vous si facez, car on le fait en mariage.—Le voulez vous? dit il.—Je vous en requier, dit elle; et en ce disant le baisa trèsdoulcement.—Par ma foy, dit il, je le faiz à grand regret, mais puis que vous le voulez le feray, mais je sçay bien que vous ne vous en loerez jà.» Lors prend, sans plus mot dire, ses verges de garnison, et descouvre madamoiselle et l’en batit trèsbien et dos et ventre, jambes et cuissez, tant que le sang en sailloit de tous costez. Elle crie, elle plore, elle se demaine, c’est grand pitié que de la veoir; elle maudit qui oncques luy fist requerre d’estre chevauchée: «Je le vous disoye bien», dit lors son mary. Après la prend entre ses braz, et la roucina trèsbien, qui luy fist oublier la douleur des verges. «Et comment appelle on, dit elle, ce que vous m’avez maintenant fait?—On l’appelle, dit il, souffle en cul.—Souffle en cul! dit elle, le nom n’est pas si beau que de chevauchier; mais la manière de le faire vault trop mieulx d’assez, et puisque je le scay, je sceray bien doresenavant duquel je vous doy requerre.» Or devez vous savoir que monseigneur le curé tendoit tousjours l’oreille quand sa nouvelle mariée viendroit à l’eglise, pour luy ramantevoir ses besoignes, et luy souvenir de sa promesse. Le jour qu’elle y vint, se pourmenoit et se tenoit près du benoistier; et quand elle fut près, il luy bailla de l’eaue beneite, et luy dist assez bas:—«M’amye, vous m’avez promis que je vous chevaucheroie quand vous seriez mariée; vous l’estes, Dieu mercy, si seroit heure de penser quand ce pourroit estre.—Chevaucher? dit elle, j’aymeroie par dieu mieulx que vous fussez noyé, voire pendu; ne me parlez point de chevaucher. Mais je suis contente que vous me soufflez ou cul, si vous voulez.—Et je feray, dit le curé, voz fièvres quartaines, paillarde que vous estes, qui tant estes et orde et sale et malhonneste: ay je tant fait pour vous que d’estre guerdonné pour vous souffler ou cul?» Ainsi mal content se partit monseigneur le curé de la nouvelle mariée, qui se va mettre en son siége pour oyr la devote messe que le bon curé vouldra dire. En la fasson qu’avez oy dessus perdit monseigneur le curé son adventure de joir de sa dame, dont il fut cause et non aultre, pource qu’il parla trop hault à elle le jour qu’il la confessa; car son mary qui l’oyt l’empescha en la fasson que dessus, par faire acroire à sa femme que la fasson de roucyner s’appelle souffle en cul.
LA XLVe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE LA ROCHE.
Combien que nulle des histoires précédentes n’aye touché ou racompté aucun cas advenu es marches d’Ytalie, mais seullement face mencion des advenues en France, Alemaigne, Angleterre, Flandres et Brabant, si s’estendra elle toutesfoiz, à cause de la fresche advenue, à ung cas à Romme naguères advenu et connus, qui fut tel: A Romme avoit ung Escossois de l’eage d’environ vingt à XXII ans, lequel par l’espace de XIIIJ ans se maintint et conduisit en l’estat et habillement de femme, sans ce que dedans le dit terme il fust venu à la coignoissance publicque qu’il fust homme; et se faisoit appeler donne Margarite, et n’y avoit guères bon hostel en la ville de Romme à rate de temps où il n’eust son tour et cognoissance, et specialement estoit il bien venu des femmes, comme entre les chambrières, meschines de bas estat, et aussi des aucunes des plus grandes de Romme. Et affin de vous descouvrir l’industrie de ce bon Escossois, il trouva fasson d’apprendre à blanchir les draps linges, et s’appelloit la lavendière; et soubz ceste umbre, hantoit, comme dessus est dit, par toutes bonnes maisons de Romme, car il n’y avoit femme qui sceust l’art de blanchir draps comme il faisoit. Mais vous devez savoir qu’encores savoit il bien plus; car puis qu’il se trouvoit en quelque part à descouvert avecques quelque belle fille, il luy monstroit qu’il estoit homme. Il demouroit bien souvent au couscher, à cause de faire la buée, ung jour, deux jours, ès maisons dessus dictes; et le faisoit on coucher avecques la chambrière et aucunes foiz avecques la fille; et bien souvent et le plus, la maistresse, si son mary n’y estoit, vouloit bien avoir sa compaignie. Et Dieu scet s’il avoit bien le temps, et moyennant le labour de son corps, il estoit bien venu par tout; et n’y avoit bien souvent meschine ne chambrière qui ne se combatist pour luy bailler la moitié de son lit. Les bourgois mesmes de Romme, à la relacion de leurs femmes, le voient trèsvoluntiers en leurs maisons; et s’ilz alloient quelque part dehors, trèsbien leur plaisoit que donne Margarite aidast à garder le mesnage avecques leurs femmes; et qui plus est la faisoient coucher avecques elles, tant la sentoient bonne et honeste, comme dessus est dit. Par l’espace de XIIIJ ans continua donne Margarite sa manière de faire. Mais fortune bailla la cognoissance de l’abus de son estat dessus dit par la bouche d’une jeune fille, qui dist à son père qu’elle avoit couché avec elle et luy dist qu’elle l’avoit assaillie, et luy dist veritablement qu’elle estoit homme. Ce père feist preuve à la relacion de sa fille de donne Margarite; elle fut regardée par ceulx de la justice, qui trouvèrent qu’elle avoit tous telz membres et oustilz que les hommes portent, et que vrayement elle estoit homme, et non pas femme. Si ordonnèrent qu’on le mectroit sur ung chariot et qu’on le mainroit par la ville de Romme, de quarrefour en quarrefour, et là monstreroit on, voyant chacun, ses genitoires. Ainsi en fut fait, et Dieu scet que la pouvre donne Margarite estoit honteuse et soupprinse. Mais vous devez savoir que comme le chariot venist en ung quarrefour, et qu’on faisoit ostension des denrées de donne Margarite, ung Rommain qui le vit dist tout hault: «Regardez quel galioffe: il a couché plus de vingt nuiz avecques ma femme.» Et le dirent aussi pluseurs aultres comme luy; pluseurs ne le dirent point qui bien le savoient, mais pour leur honneur ilz s’en teurent. En la fasson que vous oyez fut puny nostre pouvre Escossois qui la femme contrefist; et après ceste punicion il fut banny de Romme, dont les femmes furent bien desplaisantes: car oncques si bonne lavendière ne fut, et avoyent bien grand regret que si meschantement l’avoient perdu.
LA XLVIe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE THIEUGES.
Ce n’est pas chose estrange que les moynes hantent voluntiers les nonnains. A ce propos il advint naguères que ung maistre jacobin tant hanta, visita et fréquenta en une bonne maison de dames de religion de ce royaume, qu’il parvint à son intencion, laquelle estoit de coucher avec une des dames de léens. Et Dieu scet puis qu’il eut ce bien s’il estoit diligent et soigneux de se trouver vers celle qu’il amoit plus que tout le demourant du monde; et tant y continua sa hantise que l’abbesse de léens et pluseurs des religieuses se parceurent de ce qui estoit, dont elles furent bien mal contentes. Mais toutesfoiz, pour eviter esclandre, elles n’en dirent mot, voire au religieux, mais trop bien chantèrent la leczon à la religieuse nonnain, laquelle se sceut bien excuser; mais l’abbesse qui veoit cler et estoit bien percevante, cogneut tantost à ses responses et excusances, aux manières qu’elle tenoit et aux apparences qu’elle avoit veues, qu’elle estoit coulpable du fait; si voulut pourvoir de remède, car elle fist tenir bien de court, à cause de ceste religieuse, toutes les aultres, fermer les huys des cloistres et des aultres lieux de léens, et tellement fist que le pouvre jacobin ne povoit plus venir veoir sa dame. Si luy en desplaisoit, et à elle aussi, il ne le fault pas demander. Et vous dy bien qu’ilz pensoient et jour et nuyt par quelle façon et moien ilz se pourroient rencontrer; mais ilz n’y savoient engin trouver, tant faisoit faire le guet sus eulx madame l’abbesse. Or advint toutesfoiz ung jour que une des niepces de madame l’abbesse se marioit, et faisoit sa feste en l’abbaye; et y avoit grosse assemblée des gens du païs; et estoit madame l’abbesse fort empeschée de festoyer les gens de bien qui estoyent venuz à la feste faire honneur à sa niepce. Si s’advisa bon jacobin qu’il viendroit veoir sa dame, et que à l’adventure pourroit il estre si eureux que de la trouver en belle. Il y vint, comme il proposa, et de fait trouva ce qu’il queroit, et à cause de la grosse assemblée, et de l’empeschement que l’abbesse et ses guettes avoient, il eut bien loisir de dire à sa dame ses doléances et regretter le bon temps passé; et elle qui beaucop le amoit le vit trèsvoluntiers, et si en elle eust esté elle luy eust fait aultre chère. Entre aultres parolles il luy dit: «Hélas! m’amye, vous savez qu’il a jà long temps que point ne sommes devisez ainsi que nous soulions; je vous requier, s’il est possible, tantdiz que l’ostel de céens est fort donné à aultre choses que à nous guetter, que vous me diez où je pourray parler à vous à part.—Ainsi m’aist Dieu, dit-elle, mon amy, je ne le desire pas mains que vous. Mais je ne sçay penser ne lieu ne place ou ce se puisse faire; car tout le monde est par céens, et ne seroit pas en moy d’entrer en ma chambre, tant y a d’estrangiers logez qui sont venuz à ceste feste; mais je vous diray que vous ferez. Vous savés bien le grand jardin de céens, faictes pas?—Saint Jehan! oy, dit-il.—Au coing de ce jardin, dit-elle, a ung trèsbeau préau bien encloz de belles hayes fortes et espesses, et au milieu ung grant poirier, qui rendent le lieu umbragé et couvert. Vous en yrez là et m’attendrez; et tantost que je pourray eschapper je feray ma diligence de me trouver bientost vers vous.» Elle fut beaucop merciée, et dit maistre jacobin qu’il s’i en va tout droit. Or devez vous savoir que ung jeune galant venu à la feste n’estoit guères loing de ces deux amans, si oy et entendit toute leur conclusion; si s’advisa, car il savoit le préau, qu’il s’i viendra embuscher pour veoir les armes qui s’i feront. Il se mist hors de la presse, et tant que piez le peurent porter, il s’en court devers ce préau, et fist tant qu’il y fut devant le jacobin. Et luy là venu, il monte sur ce beau poirier qui estoit large et ramu, trèsbien vestu de fueilles et de poires, et s’i ambuscha si bien qu’il n’estoit pas aisié à veoir. Il n’y eut guères esté que véezcy bon jacobin qui attrotte, regardant derrière lui si ame le suyvoit. Et Dieu scet qu’il fut bien joyeux de se trouver en ce beau lieu, et se garda bien de lever les yeulx contre mont le poirier; car jamais ne se fust doubté qu’il y eust quelqu’ung; mais tousjours avoit l’oeil vers le chemin qu’il estoit venu. Tant regarda qu’il vit sa dame venir le grand pas, qui fut tost d’emprès luy; si se firent grand feste, et bon jacobin d’oster sa goune et son scapulaire, et de baiser et accoler bien serrément la belle nonnain. Ilz vouldrent faire ce pour quoy ilz estoient venuz: et se mist chacun en point, et en ce faisant commence à dire la nonnain: «Pardieu, mon amy frère Aubry, je vuil bien que vous sachez que vous avez aujourd’uy à dame et en vostre commandement ung des beaulx corps de nostre religion; et je vous en fais juge, vous le voiez: regardez quelz tetins, quel ventre, quelles cuisses, et du surplus il n’y a que dire.—Par ma foy, dist frère Aubry, seur Jehanne m’amye, je cognois ce que vous dictes; mais aussi vous povez dire que vous avez à serviteur ung des beaulx religieux de tout nostre ordre, aussi bien fourny de ce que ung homme doit avoir que nul de ce royaume.» Et à ces motz mist la main au baston dont il vouloit faire ses armes, et le brandissoit voyant sa dame, en luy disant: «Qu’en dictes-vous? que vous en semble? n’est-il pas beau? vault-il pas bien une belle fille?—Certes oy, dit-elle.—Et aussi l’arez vous.—Et vous arez, dist lors celuy qui estoit dessus le poirier, sur eulz, tous des meilleures poires du poirier.» Lors prend à ses deux mains les brances du poirier, et fait tumber en bas sur eulx et ou préau des poires trèslargement, dont frère Aubry fut tout effraié qu’à peu s’il eut sens ne loisir de reprendre sa goune; si s’en picque tant qu’il peut sans attendre, et ne fut oncques asseuré tant qu’il fut hors de léens. Et la nonnain, qui fut autant ou plus effrayée que luy, ne sceut si tost se mettre au chemin que le galant qui estoit sur le poirier ne fut descendu, qui la va prandre par la main et luy defendit le partir, et luy dist: «M’amye, ainsi n’en yrez vous; il vous fault bien premier paier le fruictier.» Elle, qui estoit prinse et soupprinse, vit bien que le refuz n’estoit pas de saison, et fut contente que le fruictier fist ce que frère Aubry avoit laissié en train.
LA XLVIIe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE LA ROCHE.
En Prouvence avoit naguères ung president de haulte et bien eureuse renommée, qui trèsgrand clerc et prudent estoit, vaillant aux armes, discret en conseil; et en bref dire, en lui estoient tous les biens de quoy l’on pourroit jamais loer homme. D’une chose tant seulement estoit noté dont il n’estoit pas cause, mais estoit celuy à qui plus en desplaisoit; et la raison y estoit bonne. Et pour dire la note que de luy estoit, c’estoit qu’il estoit coupault par faulte d’avoir femme aultre que bonne. Le bon seigneur veoit et cognoissoit la desloyauté de sa femme, et la trouvoit encline de tous poincts à sa puterie; et quelque sens que Dieu luy eust donné, il ne savoit remède à son cas, fors de soy taire et faire du mort; car il n’avoit pas si peu leu et veu en son temps qu’il ne sceust vrayement que correction n’a point de lieu à femme de tel estat. Toutesfoiz vous povez penser que ung homme de courage et vertueux, comme cestuy estoit, ne vivoit pas bien à son aise, mais fault dire et conclure que son dolent cueur portoit la paste au four de ceste maladie infortune. Et car au pardehors avoit manère et semblant de rien savoir et percevoir le gouvernement de sa femme, ung de ses serviteurs le vint trouver un jour en sa chambre, à part, et luy va dire par grand sens: «Monseigneur, je suis celuy qui vous vouldroye advenir, comme je doy, de tout ce qui peut especialement toucher à vostre honneur; je me suis prins et donné garde du gouvernement de madame vostre femme, mais je vous asseure qu’elle vous garde trèsmal la loyaulté qu’elle vous a promise: car seurement un tel (qui luy nomma) tient vostre lieu bien souvent.» Le bon president, sachant aussi bien ou mieulx l’estat de sa femme que son serviteur qui faisoit ce rapport, luy respondit trèsfièrement: «Ha! ribauld, je sçay bien que vous mentez de tout ce que me dictes; je cognois trop ma femme, elle n’est pas telle, non. Et vous ay-je nourry pour me rapporter une telle bourde, voire de celle qui tant est bonne et loyale? Et vrayement vous ne m’en ferez plus: dictes que je vous doys, et vous en allez tost, et ne vous trouvez jamais devant moy, si cher que vous amez vostre vie.» Le pouvre serviteur, qui cuidoit faire grand plaisir à son maistre de son adventure, dist qu’il luy devoit. Il le receut et s’en alla. Nostre president, voyant encores de plus en plus rafrescher la desloyauté de sa femme, estoit tant mal content et si trèsfort troublé qu’on ne pourroit plus. Si ne savoit que penser ne ymaginer par quelle façon il s’en pourroit honestement descharger. Si s’advisa, comme Dieu le voult, ou comme fortune le consentit, que sa femme devoit aller à unes nopces assez tost; et si ce qu’il pense peut advenir il sera du monde le mieulx fortuné. Il vint à ung varlet qui la garde avoit de ses chevaulx, et d’une belle mule qu’il avoit, et luy dit: «Garde bien que tu ne bailles à boire à ma mule de nuyt ne de jour, tant que je le te diray; et à chacune foiz que tu luy donneras son avene si mectz parmy une bonne poignée de sel; et garde que n’en sonnez mot.—Non feray-je, dit le varlet, et si feray ce que vous me commendez.» Quand le jour des nopces de la cousine de madame la presidente approucha, elle dist au bon president: «Monseigneur, si c’estoit votre plaisir, je me trouveroye voluntiers aux nopces de ma cousine, qui se feront dimenche en ung tel lieu.—Trèsbien, m’amye, j’en suis bien content; allez, Dieu vous conduyse.—Je vous mercie, monseigneur, dit-elle, mais je ne sçay bonnement comment y aller; je n’y menasse point voluntiers mon chariot, pour le tant pou que ay à y estre; vostre hacquenée aussi est tant desfrayée que je n’oseroie pas bien emprendre le chemin sur elle.—Et bien! m’amie, si prenez ma mule; elle est trèsbelle et si va bien et doulx, et est aussi seure du pié que je n’en trouvay oncques point.—Et, par ma foy, monseigneur, dit-elle, je vous en mercye, vous estes bon mary.» Le jour de partir vint, et se firent prestz les serviteurs de madame la presidente et ses femmes qui la devoient servir et accompaigner; pareillement vont venir à cheval deux ou troys gorgyas qui la devoient accompagner, qui demandent se madame est preste, et elle leur fait savoir qu’elle viendra maintenant. Elle fut preste et vint en bas, et luy fut amenée la belle mule au montouer, qui n’avoit beu de viij. jours; et enrageoit de soif, tant avoit mengé de sel. Quand elle fut montée, les gorgias se misrent devant, qui faisoient fringuer leurs chevaulx, et estoit rage qu’ilz faisoient bien et hault. Et se pourroit bien faire que aucuns de la compaignie savoient bien que madame savoit faire. En la compaignie de ces gentilz gorgyas, de ses serviteurs et de ses femmes, passa madame par la ville, et se vint trouver aux champs; et tant alla qu’elle vint à ung destroit auprès duquel passe la grosse rivière du Rosne, qui en cel endroit est tant roidde que merveilles. Et comme ceste mule, qui de viij. jours n’avoit beu, perceut la rivière, courant sans demander pont ne passage, elle de plain vol saulta dedans à tout sa charge, qui estoit du precieux corps de madame. Ceulx qui la virent la regardèrent trèsbien; mais aultre secours ne luy firent, car aussi il n’estoit pas en eulx; si fut madame noyée, dont ce fut grand dommage. Et la mule, quand elle eut beu son saoul, naigea tant par le Rosne qu’elle trouva la rive, si fut sauvée. La compaignie fut moult troublée, qui eut perdu madame; si s’en retourna en la ville. Et vint ung des serviteurs de monseigneur le president le trouver en sa chambre, qui n’attendoit aultre chose que les nouvelles qu’il luy dist, et luy va dire tout plorant la piteuse adventure de madame sa maistresse. Le bon president, plus joyeux en cueur qu’oncques triste ne fut, se monstra trèsdesplaisant; et de fait se laissa cheoir du hault de luy, menant trèspiteus dueil en regretant sa bonne femme. Il maudisoit sa mule, les belles nopces qui firent sa femme partir ce jour. «Et Dieu! dit-il, ce vous est grand reprouche qui estiez tant de gens et n’avez sceu rescourre la pouvre femme qui trèstant vous amoit; vous estes lasches et meschans, et l’avez bien monstré.» Le serviteur s’excusa et les aultres aussi, le mains mal qu’ilz sceurent; et laissa monseigneur le president, qui loa Dieu à joinctes mains de ce qu’il est quicte de sa femme. Quand point fut, il fist faire ses funérailles comme il appartint; mais croiez, combien qu’encorez il fust en eage, il n’eut garde de se rebouter en mariage, craignant le dangier où tant avoit esté.