Les Cent Nouvelles Nouvelles, tome II

Thomas Wright · Chapitre 1 sur 21 · partie 2/3

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Les Cent Nouvelles Nouvelles, tome II

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

LA LVIIIe NOUVELLE.

PAR MONSEIGNEUR LE DUC.

 

Je congneuz au temps de ma verte et plus vertueuse jeunesse deux gentilzhommes, beaulx compaignons, bien assovis et adressez de tout ce qu’on doit ou peut loer ung gentilhomme vertueux. Ces deux estoient tant amys, allyez, et donnez l’un à l’autre, que d’habillemens, tant pour leurs corps, leurs gens, leurs chevaulx, tousjours estoient pareilz. Advint qu’ilz devindrent amoureux de deux belles jeunes filles, gentes et gracieuses, et le mains mal qu’ilz sceurent firent tant qu’elles furent adverties de leur nouvelle emprinse, du bien, du service, et de cent mille choses que pour elles faire vouldroient. Ilz furent escoutez, mais aultre chose ne s’en ensuyvit. Espoir qu’elles estoient de serviteurs pourveues, ou que d’amours ne se vouloient entremettre; car, à la verité dire, ilz estoient beaulx compaignons tous deux, et valoient bien d’estre retenuz serviteurs d’aussi femmes de bien qu’elles estoient. Quoy que fust, toutesfoiz ilz ne sceurent oncques tant faire qu’ilz fussent en grâce, dont ilz passèrent maintes nuiz, Dieu scet à quelle peine, maudisans puis fortune, puis amours, et trèssouvent leurs dames qu’ilz trouvoient tant rigoreuses. Eulx estans en ceste rage et desmesurée langueur, l’un dit à son compaignon: «Nous voyons à l’oeil que noz dames ne tiennent compte de nous, et toutesfoiz nous enrageons après, et tant plus nous monstrent de fiertez et de rigueurs, tant plus les desirons complaire, servir, et obeyr, qui est, sur ma foy, une haulte folye. Je vous requier que nous ne tenons compte d’elles ne qu’elles font de nous, et vous verrez, s’elles pevent cognoistre que nous soyons à cela, qu’elles enrageront après nous, comme nous faisons maintenant après elles.—Helas! dit l’autre, le bon conseil, qui en pourroit venir à chef!—J’ay trouvé la manière, dit le premier; j’ay tousdiz oy dire, et Ovide le mect en son livre du Remède d’amours, que beaucop et souvent faire la chose que savez fait oublyer et pou tenir compte de celle qu’on ayme, et dont on est fort feru. Si vous diray que nous ferons: faisons venir à nostre logis deux jeunes filles de noz cousines, et couchons avec elles, et leurs faisons tant la folye que nous ne puissons les rains traisner, et puis venons devant noz dames; et de nous au dyable qui en tiendra compte.» L’aultre s’i accorda, et comme il fut proposé et deliberé fut fait et accomply, car ilz eurent chacun une belle fille. Et après ce, se vindrent trouver devant leurs dames, en une feste où elles estoient, et faisoient bons compaignons la roe, et se pourmenoient par devant elles, devisans d’un costé et d’aultre, et faisans cent mille manières pour dire: «Nous ne tenons compte de vous», cuidans, comme ilz avoient proposé, que leurs dames en deussent estre mal contentes, et qu’elles les deussent rappeller ores ou aultrefoiz; mais aultrement alla, car s’ilz monstroient semblant de peu tenir compte d’elles, elles monstroient tout apertement de rien y compter, dont ilz se perceurent trèsbien et ne s’en savoient assez esbahir à l’heure. Si dist l’un à son compaignon: «Scez tu comment il est? Par la mort bieu, noz dames ont fait la folie comme nous. Et ne voiz tu comment elles sont fières? Elles tiennent toutes telles manières que nous faisons; si ne me croy jamais s’elles n’ont fait comme nous. Elles ont prins chacune ung compaignon et ont fait jusques à oultrance la folye; au deable les crapaudes! laissez les là.—Par ma foy! dit l’autre, je le croy comme vous le dictes, je n’ay pas aprins de les veoir telles.» Ainsi pensèrent les compaignons que leurs dames eussent fait comme eulx, pource qu’il leur sembla à l’heure qu’elles n’en tenissent compte, comme ilz ne tenoient compte d’elles, combien qu’il n’en fust rien, et est assez legier à croire.

 

LA LIXe NOUVELLE.

PAR PONCELLET.

 

En la ville de saint Omer avoit naguères ung gentil compaignon sergent de roy, lequel estoit marié à une bonne et loyale femme qui aultresfoiz avoit esté mariée, et luy estoit demouré ung filz qu’elle avoit adressée en mariage. Ce bon compaignon, jasoit ce qu’il eust bonne et preude femme, neantmains toutesfoiz il s’employoit de jour et de nuyt de servir amour partout où il povoit, et tant qu’il luy estoit possible. Et pour ce que en temps d’yver sourdent pluseurs foiz les inconveniens plus de legier qu’en aultre temps à poursuivir la queste loing, il s’advisa et delibera qu’il ne se partiroit point de son hostel pour servir amours, car il y avoit une trèsbelle jeune et gente fille, chambrière de sa femme, avecques laquelle il trouveroit manière d’estre son serviteur s’il pouvoit. Pour abreger, tant fist par dons et par promesses qu’il eut octroy de faire tout ce qu’il luy plairoit, jasoit que à grand peine, pour ce que sa femme estoit tousjours sus eulx, qui congnoissoit la condicion de son mary. Ce nonobstant, Amour, qui veult tousjours secourir à ses vraiz servans, inspira tellement l’entendement du bon et loyal servant qu’il trouva moien d’accomplir son jeu, car il faindit estre trèsfort malade de refroidement, et dist à sa femme: «Trèsdoulce compaigne, venez ça: je suis si trèsmalade que plus ne puis; il me faut aller coucher, et vous prie que vous faictes tous noz gens coucher, affin que nul ne face noise ne bruit, et puis venez en nostre chambre.» La bonne damoiselle, qui estoit trèsdesplaisante du mal de son mary, fist ce qu’il luy commenda, et puis print beaulx draps et les chauffa et mist sus son mary après qu’il fut couché. Et quand il fut bien eschauffé par longue espace, il dist: «M’amye, il suffist, je suis assez bien, Dieu mercy et la vostre, qui en avez prins tant de peine; si vous pry que vous en venez coucher emprès moy.» Et elle qui desiroit la santé et le repos de son mary, fist ce qu’il lui commendoit et s’endormit et le plus tost qu’elle peut, et assez tost après que nostre amoureux perceut qu’elle dormoit, se coula tout doulcement jus de son lit, et s’en alla combatre ou lit de sa dame la chambrière tout prest pour son veu accomplir, où il fut bien receu et rencontré, et tant rompirent de lances qu’ilz furent si las et recreuz qu’il convint qu’en beaux braz ilz demourassent endormiz. Et comme aucunes foiz advient, quand on s’endort en aucun desplaisir ou melencolie, au reveiller c’est ce qui vient premier à la personne, et est aucunesfoiz mesme cause du reveil, comme à la damoiselle advint. Et jasoit que grand soing eust de son mary, toutesfoiz ne le garda elle pas bien, car elle trouva qu’il s’estoit de son lit party. Et taste sur son oreiller, et en sa place trouva qu’il y faisoit tout froit et qu’il avoit longtemps qu’il n’y avoit esté. Adonc, comme toute desesperée saillit sus, et en vestant sa chemise et sa cotte simple disoit à part elle: «Lasse meschante, or es tu une femme perdue et qui fait bien à reproucher, quand par ta negligence as laissé cest homme perdre. Helas! pourquoy me suis-je ennuyt couchée pour ainsi moy habandonner à dormir? O vierge Marie! veillez mon cueur resjoyr, et que par ma cause il n’ayt nul mal, car je me tiendroye coulpable de sa mort.» Et après ces regrets et lamentacions, elle se part hastivement et alla querir de la lumière; et affin que sa chambrière luy tinst compaignie à querir son mary, elle s’en alla en sa chambre pour la faire lever, et là endroit trouva la doulce paire, dormans à braz, et luy sembla bien qu’ils avoient travaillé cette nuyt, car ilz dormoient si bien qu’ils ne s’esveillèrent pour personne qui y entrast, ne pour lumière qu’on y portast. Et de fait, pour la joye qu’elle eut de ce que son mary n’estoit point si mal ne si desvoyé qu’elle esperoit, ny que son cueur luy avoit jugié, elle s’en alla querir ses enfans et les varletz de l’ostel elles mena veoir la belle compaignie, et leur enjoignit expressement qu’ilz n’en feissent aucun semblant; et puis leur demanda en basset qui c’estoit ou lit de la chambrière qui là dormoit avec elle. Et ses enfans respondirent que c’estoit leur père, et les varletz que c’estoit leur maistre. Et puis les ramena dehors, et les fist aller recoucher, car il estoit trop matin pour eulx lever; et aussi elle s’en alla elle pareillement rebouter en son lit, mais depuis ne dormit guères, tant qu’il fut heure de lever. Toutesfoiz, assez tost après, la compaignie des vraiz amans s’esveilla, et se despartirent l’un de l’aultre amoureusement. Si s’en retourna nostre maistre en son lit, enprès sa femme, sans dire mot; et aussi ne fist elle, et faignoit qu’elle dormoist, dont il fut moult joyeulx, pensant qu’elle ne sceust rien de sa bonne fortune; car il la cremoit et doubtoit à merveilles, tant pour sa paix comme pour la fille. Et de fait se reprint nostre maistre à dormir bien fort, et la bonne damoiselle, qui point ne dormoit, si tost qu’il fut heure de descoucher, se leva, et pour festoyer son mary et luy donner quelque chose confortative après la medicine laxative qu’il avoit prinse celle nuyt, fist ses gens lever et appella sa chambrière, et luy dist qu’elle prinst les deux meilleurs chapons de la chaponnière de l’ostel, et les appoinctast trèsbien, et puis qu’elle allast à la boucherie querir le meilleur morseau de beuf qu’elle pourroit trouver, et si cuisist tout à une bonne eaue pour humer, ainsi qu’elle le saroit bien faire; car elle estoit maistresse et ouvrière de faire bon brouet. Et la bonne fille, qui de tout son cueur desiroit complaire à sa damoiselle et encores plus à son maistre, à l’un par amours, à l’aultre par crainte, dist que trèsvoluntiers le feroit. Et tantdiz la bonne damoiselle alla oyr la messe, et au retour passa par l’ostel de son filz, dont il a esté parlé, et luy dist que venist disner à l’ostel avec son mary, et si amenast avec luy trois ou quatre bons compaignons qu’elle luy nomma, et que son mary et elle les prioient qu’ilz venissent disner avec eulx. Et puis s’en retourne à l’ostel pour entendre à la cuisine, que le humet ne soit espandu comme par male garde il avoit esté la nuytée; mais nenny, car nostre bon mary s’en estoit allé à l’eglise. Et tantdiz, le filz à la damoiselle alla prier ceulx qu’elle luy avoit nommez, qui estoient les plus grands farseurs de toute la ville de saint Omer. Or revint nostre maistre de la messe, et fist une grand brassée à sa femme, et luy donna le bon jour; et aussi fist elle à luy. Mais pour ce ne pensoit point mains; toutesfoiz luy dist elle qu’elle estoit bien joyeuse de sa santé, dont il la mercya et dist: «Voirement suis je assez en bon point, m’amye, auprès de la vesprée, et me semble que j’ay trèsbon appetit; si vouldroye bien aller disner, si vous vouliez.» Et elle luy dist: «J’en suis bien contente; mais il fault ung peu attendre que le disner soit prest, et que telz et telz qui sont priez de disner avecques vous soient venuz.—Priez, dit il, et à quel propos? Je n’en ay cure, et amasse mieulx qu’ilz demourassent; car ilz sont si grands farseurs que s’ils scevent que j’aye esté malade, ilz ne m’en feront que sorner. Au mains, belle dame, je vous prie qu’on ne leur en die rien. Et si a une aultre chose: que mengeront ilz?» Et elle dist qu’il ne se souciast et qu’ilz aroient assez à menger, car elle avoit fait appointer les deux meilleurs chapons de léens, et un trèsbon mousseau pour l’honneur de luy, dont il fut bien joieux et dist que c’estoit bien fait. Et tantost après vindrent ceulx que l’on avoit priez, avecques le filz de la damoiselle. Et quand tout fust prest, ilz allerent seoir à table et firent trèsbonne chère, et par especial l’oste, et buvoient souvent, et d’autant l’un à l’autre. Et disoit l’oste à son beau filz: «Jehan, mon amy, je vous pry que vous buvez à vostre mère, et faictes bonne chère.» Et il dit que trèsvoluntiers le feroit. Et ainsi qu’il eut beu à sa mère, la chambrière, qui servoit, survint à la table. A ce cop et lors la damoiselle l’appella et luy dist: «Venez çà, ma doulce compaigne, buvez à moy et je vous plegeray.—Compaigne dya, dit nostre amoureux, et dont vient maintenant celle grand amour? Que male paix y puist mettre Dieu, veezcy grand nouvelleté!—Voire vraiement, c’est ma compaigne certaine et loyale; en avez vous si grand merveille?—Ha dya, Jehanne, gardez que vous dictes; jà penser pourroit on quelque chose entre elle et moy.—Et pourquoy ne feroit? dist elle. Ne vous y ay je point ennuyt trouvé couché en son lit et dormant braz à braz?—Couché! dit il.—Voire, vraiement, dit elle.—Et par ma foy, beaulx seigneurs, il n’en est rien, et ne le fait que pour me faire despit, et à la pouvre fille blasme; car oncques ne m’y trouva.—Non dya? fist elle; vous l’orrez dire tantost et le vous feray dire par tous ceulx de céens.» Adonc appella ses enfans et les varletz qui estoient devant la table, et leur demanda s’ilz avoient point veu leur père couché avec la chambrière, et ilz dirent que oy. Et leur père respondit: «Vous mentez, mauvais garçons, vostre mère le vous fait dire.—Sauf vostre grâce, père, nous vous y vismes couché; aussi firent nos varletz.—Qu’en dictes vous? dit la damoiselle.—Vrayement il est vray, dirent ilz.» Et lors il y eut grand risée de ceux qui là estoient, et le menèrent terriblement aux abaiz, car la damoiselle leur compta comment il s’estoit fait malade et toute la manière de faire, ainsi qu’elle avoit esté, et comment, pour le festoyer, elle avoit fait appareiller le disner et prier ses amys, qui de plus en plus renforcèrent la chose, dont il fut si honteux que à peine savoit il tenir manière, et ne se sceut aultrement sauver que de dire: «Or avant, puis que chacun est contre moy, il fault bien que je me taise et que j’accorde tout ce qu’on veult, car je ne puis tout seul contre vous tous.» Après, commanda que la table fut ostée, et incontinent graces rendues, appella son beau fils et luy dist: «Jehan, mon amy, je vous prie que si les aultres m’accusent de cecy, que m’excusez en gardant mon honneur, et allez veoir à ceste pouvre fille qu’on luy doit, et la paiez si largement qu’elle n’ayt cause de soy plaindre, puis la faictes partir; car je sçay bien que vostre mère ne la souffrera plus demourer céens.» Le beau filz alla faire ce qui luy estoit commandé, et puis retourna aux compaignons qu’il avoit amenez, lesquelz il trouva parlans à sa mère, et la remercyoient de ses biens, puis prindrent congié et s’en allèrent. Et les aultres demourèrent à l’ostel; et fait à supposer que depuis en eurent maintes devises ensemble. Et le gentil amoureux ne beut point tout l’amer de son vaisseau à ce disner; et à ce propos peut on dire de chiens, d’oiseaux, d’armes, d’amours: Pour ung plaisir mille doleurs. Et pour ce nul ne s’i doit bouter s’il n’en veult à la foiz gouster. Et ainsi doncques, comment qu’il en advenist, acheva le gentil compaignon sa queste en ceste partie, par la manière que dit est.

 

LA LXe NOUVELLE.

PAR PONCELET.

 

N’a pas guères qu’en la ville de Malines avoit trois damoiselles, femmes de trois bourgois de la ville, riches, puissans et bien aisiez, lesquelles furent amoureuses de trois frères mineurs; et pour plus celéement et couvertement leur fait conduire, soubz umbre de dévocion se levoient chacun jour une heure ou deux devant le jour, et quand il leur sembloit heure d’aller veoir leurs amoureux, elles disoient à leurs mariz qu’elles alloient à matines et à la première messe. Et par le grand plaisir qu’elles y prenoient, et les religieux aussi, souvent advenoit que le jour les sourprenoit si largement qu’elles ne savoient comment saillir de l’ostel que les aultres religieux ne s’en apperceussent. Pourquoy, doubtans les grans perilz et inconveniens qui en povoient sourdre, fut prinse conclusion par eulz tous ensemble que chacune d’elles aroit habit de religieux, et feroient faire grands corones sur leurs testes, comme s’elles estoient du convent de léens; tant que finalement à ung certain jour qu’elles y retournèrent après, tantdiz que leurs mariz guères n’y pensoient, elles venues ès chambres de leurs amys, ung barbier secret fut mandé, c’est asavoir ung des frères de léens, qui fist aux damoiselles à chacune une corone sur la teste. Et quand vint au departir, elles vestirent leurs habiz qu’on leur avoit appareilliez, et en cest estat s’en retournèrent devers leurs hostelz et s’en allèrent devestir, et mettre jus leurs habiz de devocion sus certaines matrones affaictées, et puis retournèrent emprès leurs mariz. Et en ce point continuèrent grand temps sans ce que personne s’en apperceust. Et pource que dommage eust esté que telle devocion et traveil n’eust esté congneu, fortune promist et voult que à certain jour que l’une de ces bourgoises s’estoit mise au chemin pour aller au lieu accoustumé, l’embusche fut descouverte, et de fait fut prinse à tout l’abit dissimulé par son mary, qui l’avoit poursuye, et luy dist: «Beau frère, vous soiez le trèsbien trouvé! je vous pry que retournez à l’ostel, car j’ay bien à parler à vous de conseil.» Et en cest estat la remena, dont elle ne fist jà feste. Or advint, quand ilz furent à l’ostel, le mary commença à dire en manière de farse: «Très doulce compaigne, dictes vous, par vostre foy, que la vraye devocion dont tout ce temps d’yver avez esté esprise vous fait endosser l’abit de saint Françoys, et porter coronne semblable aux bons frères? Dictes moy, je vous requier, qui a esté vostre recteur, ou, par saint François, vous l’amenderez.» Et fist semblant de tirer sa dague. Adoncques la pouvrette se jecta à genoux et s’escrya à haulte voix, disant: «Hélas! mon mary, je vous cry mercy, aiez pitié de moy, car j’ay esté seduicte par mauvaise compaignie. Je sçay bien que je suis morte, si vous voulez, et que je n’ay pas fait comme je deusse; mais je ne suis pas seule deceue en celle manière, et si vous me voulez promettre que ne me ferez rien, je vous diray tout.» Adonc son mary s’i accorda. Et adonc elle luy dit comment pluseurs foiz elle estoit allé au dit monastère avec deux de ses compaignes, desquelles deux des religieux s’estoient enamourez; et en les compaignans aucunesfoiz à faire collacion en leurs chambres, le tiers fut d’elle esprins d’amours, en luy faisant tant d’humbles et doulces requestes, qu’elle ne s’en estoit sceu excuser; et mesmement par l’instigacion et enortement de ses dictes compaignes, disans qu’elles aroient bon temps ensemble, et si n’en saroit-on rien. Lors demanda le mary qui estoient ses compaignes; et elle les nomma. Adonc sceut-il qui estoient leurs mariz, et dit le compte qu’ilz buvoient souvent ensemble; puis demanda qui estoit le barbier, et elle luy dit, et les noms des trois religieux. Le bon mary, consyderant ces choses, avecques les doloreuses ammiracions et piteux regretz de sa femmelette, dit: «Or garde bien que tu ne dyes à personne que je sache parler de ceste matère, et je te promectz que je ne te feray jà mal.» La bonne damoiselle luy promist que tout à son plaisir elle feroit. Et incontinent se part et alla prier au lendemain au disner les deux mariz et les deux damoiselles, les trois cordeliers et le barbier, et ilz promisrent d’y venir. Lesquelz venuz, et eulx assis à table, firent bonne chère sans penser à leur male adventure. Et après que les tables furent ostées, pour conclure de l’escot, firent pluseurs manières de faire mises avant joyeusement sur quoy l’escot seroit prins et soustenu; ce toutesfoiz qu’ilz ne sceurent trouver, n’estre d’accord, tant que l’oste dist: «Puisque nous ne savons trouver moien de payer nostre escot par ce qui est mis en termes, je vous diray que nous ferons: nous le ferons paier à ceulx de la compaignie qui la plus grande coronne portent sur la teste, reservez ces bons religieux, car ilz ne paieront rien à présent.» A quoy ilz s’accordèrent tous, et furent contens qu’ainsi en fust, et le barbier en fut le juge. Et quand tous les hommes eurent monstré leurs coronnes, l’oste dist qu’il falloit veoir si leurs femmes en avoient nulles. Si ne fault pas demander s’il en y eut en la compaignie qui eurent leurs cueurs estrains. Et sans plus attendre, l’oste print sa femme par la teste et la descouvrit. Et quand il vit ceste coronne, il fist une grand admiracion, faindant que rien n’en sceust, et dist: «Il fault veoir les aultres s’elles sont coronnées aussi.» Adonc leurs mariz les firent deffubler, qui pareillement furent trouvées coronnées comme la première, de quoy ilz ne firent jà trop grand feste, nonobstant qu’ilz en feissent grandes risées, et tout en manière de jouyeuseté dirent que l’escot estoit gaigné, et que leurs femmes le devoient. Mais il failloit savoir à quel propos ces coronnes avoient esté enchargées, et l’oste, qui estoit assez joyeux du mistère et de leur adventure, leur compta tout le demené de la chose, sur telle protestacion qu’ilz le pardonneroient à leurs femmes pour ceste foiz, parmy la penitence que les bons religieux en porteroient en leur presence; laquelle chose les deux mariz accordèrent. Et incontinent l’oste fist saillir quatre ou cinq roiddes galans hors d’une chambre, tous advertiz de leur fait, et prindrent beaulx moynes, et leur donnèrent tant des biens de léens qu’ilz en peurent entasser sus leurs dos, et puis les boutèrent hors de l’ostel; et les aultres demourèrent illec encores une espace, en laquelle ne fault doubter qu’il n’y eust pluseurs devises qui longues seroient à racompter: si m’en passe pour cause de brefté.

 

LA LXIe NOUVELLE.

PAR PONCELET.

 

Ung jour advint que en une bonne ville de Haynaut avoit ung bon marchant maryé à une vaillant femme, lequel trèssouvent alloit en marchandise, qui estoit par adventure occasion à sa femme qu’elle amoit aultre que luy, en laquelle chose elle continua assez longuement. Néantmains toutesfoiz l’embusche fut descouverte par ung sien voisin qui parent estoit au mary, et demouroit à l’opposite de l’ostel du dit marchant, dont il vit et apperceut souvent le galant entrer de nuyt, et saillir hors de l’ostel au marchant. Laquelle chose venue à la cognoissance de celuy à qui le dommage se faisoit, par l’advertissement du voisin, fut moult desplaisant; et, en remerciant son parent et voisin, dit que brefvement y pourvoiroit, et qu’il se bouteroit du soir en sa maison, pour mieulx veoir qui yroit et viendroit en son hostel. Et finalement faindit d’aller dehors et dist à sa femme et à ses gens qu’il ne savoit quand il reviendroit; et luy, party au plus matin, ne demoura que jusques à la vesprée, qu’il bouta son cheval quelque part, et s’en vint couvertement sus son cousin, et là regarda par une petite treille, attendant s’il verroit ce que guères ne lui plairoit. Et tant attendit que environ neuf heures de nuyt, le galand, à qui la damoiselle avoit fait savoir que son mary estoit hors, passa ung tour ou deux par devant l’ostel de la belle et regarda à l’huys pour veoir s’il y pourroit entrer; mais encores le trouva il fermé. Se pensa bien qu’il n’estoit pas heure, pour les doubtes; et ainsi qu’il varioit là entour, le bon marchant, qui pensoit bien que c’estoit son homme, descendit et vint à l’huys et dist: «Mon amy, nostre damoiselle vous a bien oy, et pource qu’il est encores temps assez, et qu’elle a doubte que nostre maistre ne retourne, elle m’a requis que je vous mette dedens, s’il vous plaist.» Le compaignon, cuidant que ce fust le varlet, s’adventura et entra léens avecques luy, et tout doulcement l’huys fut ouvert, et le mena tout derrière en une chambre, où il avoit une moult grand huche, laquelle il defferma et le fist entrer ens, que si le marchand revenoit, qu’il ne le trouvast pas, et que sa maistresse le viendroit assez tost mettre hors et parler à luy. Et tout ce souffrit le gentil galant pour mieulx avoir, et aussi pour tant qu’il pensoit que l’autre dist verité. Et incontinent se partit le marchand le plus celéement qu’il peut, et s’en alla à son cousin et à sa femme et leur dist: «Je vous promectz que le rat est prins; mais il nous fault adviser qu’il en est de faire.» Et lors son cousin, et par especial sa femme, qui n’aimoit point l’autre, furent bien joyeulx de la venue, et dirent qu’il seroit bon qu’on le montrast aux parens de la femme, affin qu’ils cognoissent son gouvernement. Et celle conclusion prinse, le marchand alla à l’ostel du père et de la mère de sa femme et leur dist que si jamais ilz vouloient veoir leur fille en vie qu’ilz venissent hastivement en son logis. Tantost saillirent sus, et tantdiz qu’ilz s’appoinctoient, il alla pareillement querir deux des frères et des seurs d’elle, et leur dist comme il avoit fait au père et à la mère. Et puis les mena tous en la maison de son cousin, et illec leur compta toute la chose ainsi qu’elle estoit, et la prinse du rat. Or convient il savoir comment le gentil galant, pendant ce temps, se gouverna en celle huche, de laquelle il fut gaillardement delivré, attendu l’adventure; et la damoiselle, qui se donnoit grands merveilles se son amy ne viendroit point, alloit devant et derrière pour veoir s’elle en orroit point de nouvelle. Et ne tarda guères que le gentil compaignon, qui oyt bien que l’en passoit assez près de luy, et si le laissoit on là, print à hurter du poing à sa huche tant que la damoiselle l’oyt qui en fut moult espoentée. Neantmains demanda elle qui c’estoit, et le compaignon luy respondit: «Helas! trèsdoulce damoiselle, ce suis je qui me meurs icy de chault et de doute, et qui me donne grand merveille de ce que m’y avez fait bouter, et si n’y allez ne venez.» Qui fort lors fut esmerveillée, ce fut elle, et dist: «Ha! vierge Marie! et pensez vous, mon amy, que je vous y aye fait mectre?—Par ma foy, dit il, je ne scay, au mains est venu vostre varlet à moy, et m’a dit que luy aviez requis qu’il me mist en l’ostel, et que j’entrasse en ceste huche, affin que vostre mary ne me trouvast, si d’adventure il retournoit pour ceste nuyt.—Ha! dit elle, sur ma vie! ce a esté mon mary. A ce coup suis je une femme perdue, et est tout nostre fait sceu et descouvert.—Savez vous qu’il y a? dit-il. Il convient que l’on me mette dehors, ou je rompray tout, car je n’en puis plus endurer.—Par ma foy! dit la damoiselle, je n’en ay point la clef, et si vous le rompez je suis deffaicte, et dira mon mary que je l’aray fait pour vous sauver.» Finalement la damoiselle chercha tant qu’elle trouva des vieilles clefs entre lesquelles en y eut une qui delivra le pouvre prisonnier. Et quand il fut hors il troussa sa dame, et luy monstra le courroux qu’il avoit sur elle, laquelle le print paciemment. Et à tant se voult partir le gentil amoureux; mais la damoiselle le print et accola, et luy dist que s’il s’en aloit ainsi, elle estoit aussi bien deshonorée que s’il eust rompu la huche: «Qu’est-il donc de faire? dist le galant.—Si nous ne mettons quelque chose dedans et que mon mary le treuve, je ne me pourray excuser que je ne vous aye mis hors.—Et quelle chose y mettra l’on? dit le galant, affin que je parte, car il est heure.—Nous avons, dit-elle, en cest estable ung asne que nous y mettrons, si vous me voulez aider.—Oy, par ma foy, dit il.» Adonc fut cest asne jecté en la huche, et puis la refermèrent, et le galant print congé d’un doulx baiser et se partit en ce point par une yssue de derrière, et la damoiselle s’en alla prestement coucher. Et après ne demoura guères que le mary, qui, tantdiz que ces choses se faisoient, assembla ses gens et les amena à l’ostel de son cousin, comme dit est, où il leur compta tout l’estat de ce qu’on lui avoit dit, et aussi comment il avoit prins le galant à ses barres. «Et à celle fin, dit il, que vous ne disiez que je veille imposer à vostre fille blasme sans cause, je vous monstreray à l’oeil et au doy le ribauld qui ce deshonneur nous a fait; et prie, avant qu’il saille hors, qu’il soit tué.» Adonc chacun dit que si seroit il. «Et aussi, dit le marchant, je vous rendray vostre fille pour telle qu’elle est.» Et de là se partent les aultres avecques luy, qui estoient moult dolens des nouvelles, et avoient torches et flambeaulx pour mieulx choisir par tout, et que rien ne leur peust eschapper. Et hurtèrent à l’huys si rudement que la damoiselle y vint premier avant que nul de léens s’esveillast, et leur ouvrit l’huys. Et quand ilz furent entrez, elle ledangea son mary, son père, sa mère et les aultres, en monstrant qu’elle estoit bien esmerveillée quelle chose à celle heure les amenoit. Et à ces motz son mary hausse et luy donne belle buffe, et luy dit: «Tu le sceras tantost, faulse telle et quelle que tu es.—Ha! regardez que vous dictes; amenez vous pour ce mon père et ma mère ici?—Oy, dist la mère, faulse garse que tu es, on te monstrera ton loudier prestement.» Et lors ses seurs dirent: «Et par Dieu, seur, vous n’estes pas venue de lieu pour vous gouverner ainsi.—Mes seurs, dit elle, par tous les sains de Romme, je n’ay rien fait que une femme de bien ne doyve et puisse faire, ne je ne doubte point qu’on doye le contraire monstrer sur moy.—Tu as menty, dit son mary, je le monstraray tout incontinent, et sera le ribauld tué en ta presence. Sus tost, ouvre moy ceste huche.—Moy! dit elle; et en verité je croy que vous resvez, ou que vous estes hors du sens; car vous savez bien que je n’en portay oncques la clef, mais pend à vostre cincture avecques les vostres dès le temps que vous y mettiez voz estres. Et pourtant, si vous la voulez ouvrir, ouvrez la. Mais je prie à Dieu que ainsi vrayement qu’oncques je n’euz compaignie avecques celuy qui est là dedens enclos, qu’il m’en delivre à joye et à honneur, et que la mauvaise envye qu’on a sur moy puisse icy estre averée et demonstrée; et aussi sera elle, comme j’ay bon espoir.—Je croy, dit le mary, qui la veoit à genoux, plorant et gemissant, qu’elle scet bien faire la chate moillée, et, qui la vouldroit croire, elle sceroit bien abuser gens; et ne doubtez, je me suis pieçà perceu de la traynée. Or sus, je vois ouvrir la huche; si vous prie, messeigneurs, que chacun tienne la main à ce ribauld, qu’il ne nous eschappe, car il est fort et roidde.—N’ayez paour, dirent ilz tous ensemble, nous en scerons bien faire.» Adonc tirent leurs espées et prindrent leurs mailletz pour assommer le pouvre amoureux, et luy dirent: «Or, te confesse là, car jamais n’aras prestre de plus près.» La mère et les seurs, qui ne vouloient point veoir celle occision, se tirèrent d’une part; et, ainsi que le bon homme eut ouvert la huche, et que cest asne veist la lumière, il commença à recaner si hideusement qu’il n’y eut là si hardy qui ne perdist sens et memoire. Et quand ilz virent que c’estoit ung asne, et qu’il les avoit ainsi abusez, ilz se vouldrent prendre au marchant, et luy dirent autant de honte qu’oncques saint Pierre eut d’honneurs, et mesmes les femmes luy vouloient courre sus. Et de fait, s’il ne s’en fust fuy, les frères de la damoiselle l’eussent là tué, pour le grand blasme et deshonneur qu’il luy avoit fait et voulu faire. Et finalement en eut tant à faire qu’il convint que la paix et traictié en fussent refaiz par les notables de la ville, et en furent les accuseurs tousjours en indignacion du marchant. Et dit le compte que à celle paix faire y eut grand difficulté et pluseurs protestacions des amys de la damoiselle, et d’aultre part pluseurs promesses bien estroictes du marchant, qui depuis bien et gracieusement s’i gouverna, et ne fut oncques homme meilleur à femme qu’il fut toute sa vie; et ainsi usèrent leurs jours ensemble.

 

LA LXIIe NOUVELLE.

PAR MONSEIGNEUR DE QUEVRAIN.

 

Environ le mois de juillet, alors que certaines convencions et assemblée se tenoit entre la ville de Calais et Gravelinghes, assez près du chastel d’Oye, à laquelle assemblée estoient pluseurs princes et grands seigneurs, tant de la partie de France comme d’Angleterre, pour adviser et traictier de la rençon de monseigneur d’Orléans, estant lors prisonnier du roy d’Angleterre; entre lesquels de la dicte partie d’Angleterre estoit le cardinal de Viscestre, qui à ladicte convencion estoit venu en grand et noble estat, tant de chevaliers, escuiers, que d’autres gens d’église. Et entre les autres nobles hommes avoit ung qui se nommoit Jehan Stocton, escuier trenchant, et Thomas Brampton, eschanson du dit cardinal, lesquels Jehan et Thomas Brampton se entreaymoient autant ou plus que pourroient faire deux frères germains ensemble; car de vestures, harnois et habillemens estoient tousjours d’une façon au plus près que ilz pouvoient; et la plus part du temps ne faisoient que ung lict et une chambre, et oncques n’avoit on veu que entr’eulx deux que aucunement y eut quelque courroux, noise ou maltalent. Et quand le dit cardinal fut arrivé au dit lieu de Calais, on bailla pour le logis des ditz nobles hommes l’hostel de Richard Fery, qui est le plus grand hostel de la dicte ville de Calais; et ont de coustume les grands seigneurs, quand ilz arrivent au dit lieu passans et revenans, d’y logier. Le dit Richard estoit marié, et estoit sa femme de la nacion du pays de Hollande, qui estoit belle, gracieuse, et bien luy advenoit à recevoir gens. Et durant la dite convencion, à laquelle on fut bien l’espace de deux mois, iceulx Jehan Stocton et Thomas Brampton, qui estoient si comme en l’aage de xxvij à xxviij ans, ayans leur couleur de cramoisy vive, et en point de faire armes par nuyt et par jour; durant lequel temps, nonobstant les privautez et amitiez qui estoit entre ces deux seconds et compaignons d’armes, le dit Jehan Stocton, au deceu du dit Thomas, trouva manière d’avoir entrée et faire le gracieulx envers leur dite hostesse, et y continuoit souvent en devises et semblables gracieusetiez que on a de coustume de faire en la queste d’amours; et en la fin s’enhardit de demander à sa dicte hostesse la courtoisie, c’est asavoir, qu’il peust estre son amy et elle sa dame par amours. A quoy, comme faindant d’estre esbahie de telle requeste, lui respondit tout froidement que luy ne aultre elle ne haioit, ne ne vouldroit hayr, et qu’elle amoit chacun par bien et par honneur. Mais il povoit sembler à la manière de sa dicte requeste, qu’elle ne pourroit ycelle accomplir que ce ne fut grandement à son deshonneur et scandale, et mesmement de sa vie, et que pour chose du monde à ce ne vouldroit consentir. Adonc le dit Jehan respliqua, disant qu’elle lui povoit trèsbien accorder: car il estoit celuy qui luy vouloit garder son honneur jusqu’à la mort, et ameroit mieulx estre pery et en l’autre siècle tourmenté que par sa coulpe elle eust deshonneur; et qu’elle ne doubta en rien que de sa part son honneur ne fut gardé, luy suppliant de rechef que sa requeste luy voulsist accorder, et à tousjours mais se reputeroit son serviteur et loyal amy. Et à ce elle respondit, faisant manière de trembler, disant que de bonne foy il luy faisoit mouvoir le sang du corps, de crainte et de paour qu’elle avoit de luy accorder sa requeste. Lors s’approucha d’elle, et luy requist ung baiser, dont les dames et damoiselles du dit pays d’Angleterre sont assés liberales de l’accorder; et en la baisant luy pria doulcement qu’elle ne fut paoureuse et que de ce qui seroit entre eulx deux jamais nouvelle n’en seroit à personne vivant. Lors elle lui dist: «Je voys bien que je ne puis de vous eschapper que je ne face ce que vous voulez; et puis qu’il fault que je face quelque chose pour vous, sauf toutesfoiz tousjours mon bon honneur, vous savez l’ordonnance qui est faicte de par les seigneurs estans en ceste ville de Calais, comment il convient que chacun chief d’hostel face une foys la sepmaine, en personne, le guet par nuyt, sur la muraille de la dicte ville. Et pour ce que les seigneurs et nobles hommes de monseigneur le cardinal, vostre maistre, sont céens logez en grand nombre, mon mary a tant fait par le moien d’aucuns ses amis envers mon dit seigneur le cardinal, qu’il ne fera qu’ung demy guet, et entens qu’il le doit faire jeudy prochain, depuis la cloche du temps au soir jusques à la mynuyt; et pour ce, tantdiz que mon dit mary sera au guet, si vous me voulez dire aucunes choses, les orray trèsvoluntiers, et me trouverez en ma chambre, avecques ma chambrière», la quelle estoit en grand vouloir de conduire et acomplir les voluntés et plaisirs de sa maistresse. Lequel Jehan Stocton fut de ceste response moult joyeux, et en remerciant sa dicte hostesse luy dit que point n’y aroit de faulte que au dit jour il ne venist comme elle luy avoit dit. Or se faisoient ces devises le lundy precedent après disner, mais il ne fait pas à oublier de dire comment le dit Thomas Brampton avoit ou desceu de son dit compaignon Jehan Stocton fait pareilles diligences et requestes à leur dicte hostesse, laquelle ne luy avoit oncques voulu quelque chose accorder, fors luy bailler l’une foiz espoir, et l’autre doubte, en luy disant et remonstrant qu’il pensoit trop peu à l’honneur d’elle, car s’elle faisoit ce qu’il requeroit, elle savoit de vray que son mary et ses parens et amys luy osteroient la vie du corps. Et ad ce respondit le dit Thomas: «Ma trèsdoulce damoiselle et hostesse, pensez que je suis noble homme, et pour chose qui me peust advenir ne vouldroye faire chose qui tournast à vostre deshonneur ne blasme; car ce ne seroit point usé de noblesse. Mais creez fermement que vostre honneur vouldroye garder comme le mien; et ameroye mieulx à morir qu’il en fust nouvelles, et n’ay amy ne personne en ce monde, tant soit mon privé, à qui je vouldroye en nulle manière descouvrir nostre fait.» Laquelle, voyant la singulière affection et desir du dit Thomas, luy dit le mercredy ensuyvant que le dit Jehan avoit eu la gracieuse response cy dessus de leur dicte hostesse, que, puis qu’el le véoit en si grand volunté de luy faire service en tout bien et en tout honneur, qu’elle n’estoit point si ingrate qu’elle ne le vousist recognoistre. Et lors luy alla dire comment il convenoit que son mary, lendemain au soir, allast au guet comme les aultres chefz d’ostel de la ville, en entretenant l’ordonnance qui sur ce estoit faicte par la seigneurie estant en la ville; mais, la Dieu mercy, son mary avoit eu de bons amis entour monseigneur le cardinal, car ilz avoient tant fait envers luy qu’il ne feroit que demy guet, c’est assavoir depuis mynuyt jusques au matin seulement, et que si ce pendant il vouloit venir parler à elle, elle orroit voluntiers ses devises; mais pour Dieu qu’il y vint si secrètement qu’elle n’en peust avoir blasme. Et le dit Thomas luy sceut bien respondre que ainsi desiroit il de faire. Et à tant se partit en prenant congié. Et le lendemain, qui fut le dit jour de jeudy, au vespre, après ce que la cloche du guet avoit esté sonnée, le dit Jehan Stocton n’oblya pas à aller à l’heure que sa dicte hostesse luy avoit mise. Et ainsi qu’il vint vers la chambre d’elle, il entra et la trouva toute seulle; laquelle le receut et luy fist trèsbonne chère, car la table y estoit mise. Lequel Jehan requist que avecques elle il peust soupper, affin de eulx mieulx ensemble deviser, ce qu’elle ne luy voult de prime face accorder, disant qu’elle pourroit avoir charge si on le trouvoit avec elle. Mais il luy requis, tant qu’elle le luy accorda; et le soupper fait, qui sembla estre audit Jehan moult long, se joignit avecques sa dicte hostesse; et après ce s’esbatirent ensemble si comme nu à nu. Et avant qu’il entrast en la dicte chambre, il avoit bouté en ung de ses doiz ung aneau d’or garny d’un beau gros dyamant qui bien povoit valoir la somme de trente nobles. Et en eulx devisant ensemble, ledit aneau luy cheut de son doy dedans le lit, sans ce qu’il s’en apperceust. Et quand ilz eurent illec esté ensemble jusques après la xj. heure de la nuyt, la dicte damoiselle luy pria moult doulcement que en gré il voulsist prendre le plaisir qu’elle luy avoit peu faire, et que à tant il fust content de soy habiller et partir de la dicte chambre, affin qu’il n’y fust trouvé de son mary, qu’elle attendoit si tost que la mynuyt seroit sonnée, et qu’il luy voulsist garder son honneur, comme il luy avoit promis. Lequel, ayant doubte que ledit mary ne retournast incontinent, se leva, habilla et partit d’icelle chambre ainsi que xij heures estoient sonnées, sans avoir souvenance de son dit dyamant qu’il avoit laissé ou lit. Et en yssant hors de la dicte chambre et au plus près d’icelle, le dit Jehan Stocton encontra le dit Thomas Brampton, son compaignon, cuidant que ce fust son hoste Richard. Et pareillement le dit Thomas, qui venoit à l’heure que sa dame luy avoit mise, semblablement cuida que le dit Jehan Stocton fust le dit Richard, et attendit ung peu pour savoir quel chemin tiendroit celuy qu’il avoit encontré. Et puis s’en alla et entra en la chambre de la dicte hostesse, qu’il trouva comme entrouverte, laquelle tint manière comme toute esperdue et effrayée, en demandant au dit Thomas, en manière de grand doubte et paour, s’il avoit point encontré son mary qui partoit d’illec pour aller au guet. Lequel luy dist que trop bien avoit encontré ung homme, mais il ne savoit qui il estoit, ou son mary ou aultre, et qu’il avoit ung peu attendu pour veoir quel chemin il tiendroit. Et quand elle eut ce oy, elle print hardiement de le baiser, et luy dist qu’il fust le bien venu. Et assez tost après, sans demander qui l’a perdu ne gaigné, le dit Thomas trousse la damoiselle sur le lit en faisant cela. Et puis après, quand elle vit que c’estoit, à certes se despoillèrent et entrèrent tous deux ou lit, car ilz firent armes en sacrifiant au Dieu d’amours et rompirent pluseurs lances. Mais en faisant les dictes armes il advint au dit Thomas une adventure, car il sentit soubz sa cuisse le dyamant que le dit Jehan Stocton y avoit laissé; et comme non fol ne esbahy, le print et le mist en l’un de ses doiz. Et quand ilz eurent esté ensemble jusques à lendemain de matin, que la cloche du guet estoit prochaine de sonner, à la requeste de la dicte damoiselle il se leva, et en partant s’entreaccolèrent ensemble d’un baisier amoureux. Ne demoura guère que le dit Richart retourna du guet, où il avoit esté toute la nuyt, en son hostel, fort refroidy et eschargé du fardeau de sommeil, qui trouva sa femme qui se levoit; laquelle luy fist faire du feu, et s’en alla coucher et reposer, car il estoit traveillé de la nuyt. Et fait à croire que aussi estoit sa femme: car, pour la doubte qu’elle avoit eue du traveil de son mary, elle avoit bien peu dormy toute la nuyt. Et environ deux jours après toutes ces choses faictes, comme les Anglois ont de coustume après qu’ilz ont oy la messe de aller desjeuner en la taverne, au meilleur vin, lesdictz Jehan et Thomas se trouvèrent en une compaignie d’aultres gentilzhommes et marchans, et allèrent ensemble desjeuner, et se assirent les dictz Stocton et Brampton l’un devant l’autre. Et en mengeant, le dict Jehan regarda sur les mains du dit Thomas, qui avoit en l’ung de ses doiz le dict dyamant. Et quand il l’eut grandement advisé, il luy sembloit vrayement que c’estoit celuy qu’il avoit perdu, ne savoit en quel lieu et quand, et pria au dit Thomas qu’il luy voulsist monstrer le dit dyamant, lequel luy bailla. Et quand il l’eut en sa main, recongneut bien que c’estoit le sien, et demanda au dit Thomas dont il luy venoit, et qu’il estoit sien. A quoy le dit Thomas respondit au contraire que non, et que à luy appartenoit. Et le dit Stocton maintenoit que depuis peu de temps l’avoit perdu, et que, s’il l’avoit trouvé en leur chambre où ilz couchoient, qu’il ne faisoit pas bien de le retenir, attendu l’amour et fraternité qui tousjours avoit esté entre eulx deux; tellement que pluseurs haultes parolles s’en ensuyvirent, et fort se animèrent et courroussèrent l’un contre l’autre. Toutesvoies le dit Thomas vouloit tousjours ravoir le dit dyamant; mais n’en peut finer. Et quand les aultres gentilzhommes et marchans virent la dicte noise, chacun s’employa à l’accordement d’icelle, pour trouver manière de les appaiser; mais rien n’y valoit, car celuy qui perdu avoit le dit dyamant ne le vouloit laisser partir de ses mains, et celuy qui l’avoit trouvé le vouloit ravoir, et tenoit à la belle adventure que l’avoir eu cest eur et avoir joy de l’amour de sa dame; et ainsi estoit la chose difficile à appoincter. Finalement l’un desdictz marchans, voyant que ou demené de la matère on n’y prouffitoit en rien, si dist qu’il luy sembloit qu’il avoit advisé ung aultre expedient, dont les dictz Jehan et Thomas devroient estre contens; mais il n’en diroit mot si les dictes parties ne se soubzmettoient, en peine de dix nobles, que de tenir ce qu’il en diroit; dont chacun de ceulx estans en la dicte compaignie dirent que bien avoit dit le marchant, et incitèrent les dictz Jehan et Thomas de faire la dicte soubzmission, et tant en furent requis qu’ilz s’i accordèrent. Lequel marchant ordonna que le dit dyamant seroit mis en ses mains, puis que tous ceulx qui du dit différent avoient parlé et requis de l’appaiser n’en n’avoient peu estre creuz, et que après ce, que, eulx partiz de l’ostel où ilz estoient, au premier homme, de quelque estat ou condicion qu’il fust, qu’ilz rencontreroient à l’yssue du dit hostel, compteroient toute la manière du dit different et noise estant entre les ditz Jehan et Thomas; et ce qu’il en diroit ou ordonneroit seroit tenu ferme et stable par les dictes deux parties. Ne demoura guères que du dit hostel se partit toute la compaignie, et le premier homme qu’ilz encontrèrent au dehors d’icelluy, ce fut le dit Richard, hoste des dictes deux parties; auquel par le dit marchant fut dit et narré toute la manière du dit différent. Lequel Richard, après ce qu’il eut tout oy et qu’il eut demandé à ceulx qui illec estoient presens si ainsi en estoit allé, et que les dictes parties ne s’estoient voulu laisser appoincter et appaisier par tant de notables personnes, dist par sentence que le dit dyamant luy demourroit comme sien et que l’une ne l’autre des parties ne l’aroit. Et quand le dit Thomas vit qu’il avoit perdu l’adventure de la treuve du dit dyamant, fut bien desplaisant. Et fait à croire que autant estoit le dit Jehan Stocton, qui l’avoit perdu. Et lors requist le dit Thomas à tous ceulx qui estoient en la compaignie, reservé leur dit hoste, qu’ilz voulsissent retourner en l’ostel où ilz avoient desjeuné, et qu’ilz leur donneroit à disner, affin qu’ilz fussent advertiz de la manière et comment le dit diamant estoit venu en ses mains; tous lesquelx luy accordèrent. Et en attendant le disner qui s’appareilloit, leur compta l’entrée et la manière des devises qu’il avoit eu avecques son hostesse, comment et à quelle heure elle luy avoit mis heure pour se trouver avecques elle, tantdiz que son mary seroit au guet, et le lieu où le dyamant avoit esté trouvé. Lors le dit Jehan Stocton, oyant ce, en fut moult esbahy, soy donnant grand merveille; et en soy signant, dist que tout le semblable luy estoit avenu en la propre nuyt, ainsi que cy devant est declaré, et que il tenoit fermement avoir laissé cheoir son dyamant où le dit Thomas l’avoit trouvé, et qu’il luy devoit faire plus mal de l’avoir perdu qu’il ne faisoit au dit Thomas, lequel n’y perdoit rien, car il luy avoit chier cousté. A quoy le dit Thomas respondit qu’il ne le devoit point plaindre si leur hoste l’avoit adjugé estre sien, attendu que leur hostesse en avoit eu beaucop à souffrir, et qu’il avoit eu le pucellaige de la nuytée; et le dit Thomas avoit esté son page et de son esquyrie et allant après luy. Et ces choses contentèrent assez bien le dit Jehan Stocton de la perte de son dyamant, pource que aultre chose n’en pouvoit avoir. Et de ceste adventure tous ceulx qui présens estoient commencèrent à rire et menèrent grand joye. Et après ce qu’ilz eurent disné, chacun retourna où bon lui sembla.

 

LA LXIIIe NOUVELLE.

PAR M. MONTBLERU.

 

Montbleru se trouva, a environ deux ans, à la foyre d’Envers, en la compaignie de monseigneur d’Estampes, qui le deffrayoit, qui est une chose qu’il prend assez bien en gré. Ung jour entre les aultres, d’adventure il rencontra maistre Ymbert de Playne, maistre Roland Pipe, et Jehan Le Tourneur, qui luy firent grand chère. Et pour ce qu’il est plaisant et gracieux, comme chacun scet, ilz desirèrent sa compaignie et luy prièrent de venir loger avec eulx, et qu’ilz feroient la meilleure chère de jamais. Montbleru de prinsault s’excusa sur monseigneur d’Estampes, qui l’avoit là amené, et dist qu’il ne l’oseroit habandonner: «Et la raison y est bonne, car il me deffraye de tout point», dit-il. Néantmains toutesfoiz il fut content d’abandonner monseigneur d’Estampes, ou cas que entre eulx le voulsissent deffrayer; et eulx, qui ne desiroient que sa compaignie, accorderent legierement et de bon cueur ce marchié. Or escoutez comment il les paya. Ces trois bon seigneurs, maistre Ymbert, maistre Roland, et Jehan Le Tourneur, demourerent à Envers plus qu’ilz ne pensoient quand ilz partirent de la court, et soubz esperance de bref retourner, n’avoient apporté chacun qu’une chemise; si devindrent les leurs, leurs couvrechefz et petiz draps, bien sales, et à grand regret leur venoit d’eulx trouver en ce party, car il faisoit bien chault, comme en la saison de Penthecoste. Si les baillèrent à blanchir à la chambrière de leur logis ung samedy au soir, quand ilz se couchèrent, et les devoient avoir blanches au lendemain, à leur lever. Et si eussent ilz, mais Montbleru les en garda bien. Et pour venir au fait, la chambriere, quand vint au matin, qu’elle eut blanchy ces chemises, couvrechefz et petiz draps, les sechez au feu, et ploiez bien et gentement, elle fut appellée de sa maistresse pour aller à la boucherie faire la provision pour le disner. Elle fist ce que sa maistresse luy commenda, et laissa en la cuisine, sur une scabelle, tout ce bagage, chemises, couvrechefz, et petiz draps, esperant à son retour les retrouver; à quoy elle faillit, car Montbleru, quand il peut veoir du jour, se lève de son lit et print une robe longue sur sa chemise, et descendit en bas. Il vint veoir qu’on disoit en la cuisine, où il ne trouva ame, fors seullement ces chemises, couvrechiefz, et petiz draps, qui ne demandoient que marchand. Montbleru congneut tantost que c’estoit sa charge, si y mist la main, et fut en grand effroy où il les pourroit sauver. Une foiz il pensoit de les bouter dedans les chaudières et grands potz de cuyvre qui estoient en la cuisine, aultrefoiz de les bouter en sa manche; bref il les bouta en l’estable de ses chevaulx, bien enfardelées dedans le fain et ung gros monceau de fiens; et cela fait, il s’en revint coucher dont il estoit party d’emprès de Jehan Le Tourneur. Or veezcy la chambriere retournée de la boucherie, qui ne trouve pas ces chemises, qui ne fut pas bien contente, et commence à demander par tout qui en scet nouvelles. Chacun à qui elle en demandoit disoit qu’il n’en savoit rien, et Dieu scet la vie qu’elle menoit. Et veezcy les serviteurs de ces bons seigneurs qui attendent après leurs chemises, qui n’osent monter vers leurs maistres, et enragent tous vifz, si font l’oste et l’ostesse et la chambriere. Quand vint environ neuf heures, ces bons seigneurs appellent leurs gens, mais nul ne vient, tant craindent à dire les nouvelles de ceste perte à leurs maistres. Toutesfoiz en la fin, qu’il estoit entre xj et xij, l’oste vint et les serviteurs; et fut dit à ces bons seigneurs comment leurs chemises estoient desrobées, dont les aucuns perdirent pacience, comme maistre Ymbert et maistre Roland. Mais Jehan Le Tourneur tint assez bonne maniere, et n’en faisoit que rire, et appella Montbleru, qui faisoit la dormeveille, qui savoit et oyoit tout, et luy dist: «Montbleru, véezcy compaignons bien en point: on nous a desrobé noz chemises.—Saincte Marie! que dictes vous? dit Montbleru, contrefaisant l’endormy, véezcy mal venu.» Quand on eut grand pièce tenu parlement de ces chemises perdues, dont Montbleru cognoissoit bien le larron, ces bons seigneurs dirent: «Il est jà tard, nous n’avons encores point oy de messe, et si est Dimanche; et si ne povons bonnement aller sans chemises: qu’est il de faire?—Par ma foy, dist l’oste, je n’y sçay d’aultre remède, que je vous preste chacun une chemise des miennes, telles qu’elles sont; elles ne sont pas pareilles aux vostres, mais elles sont blanches, et si ne povez mieulx faire.» Ilz furent contens de prendre ces chemises de l’oste, qui estoient courtes et estroictes, et de dure et aspre toille, et Dieu scet qu’il les faisoit bon veoir. Ilz furent prestz, Dieu mercy; mais il estoit si tard qu’ilz ne savoient où ilz pourroient oyr messe. Alors dist Montbleru, qui tenoit trop bien manière: «Tant que d’oyr messe, il est meshuy trop tard; mais je sçay une eglise en ceste ville où nous ne fauldrons point de veoir Dieu.—Encores vault il mieulx que rien, dirent ces bons seigneurs. Allons, allons, et nous avançons vistement, c’est trop tardé: car perdre noz chemises, et ne oyr point aujourdhuy de messe, ce seroit mal sur mal; et pourtant il est temps d’aler à l’église, si meshuy nous voulons ouyr la messe.» Montbleru les mena en la grand eglise d’Envers, où il y a ung Dieu sur ung asne. Quand ilz eurent chacun dit une paternostre, ilz dirent à Montbleru: «Où est ce que nous verrons Dieu?—Je le vous monstreray», dit il. Alors il leur monstra ce Dieu sur l’asne, et leur dist: «Véezlà Dieu: vous ne fauldrez jamais à quelque heure de veoir Dieu céens.» Ilz se commencèrent à rire, jasoit ce que la doleur de leurs chemises ne fust pas encores appaisée. Et sur ce point ilz s’en vindrent disner et furent depuis ne sçay quans jours à Envers; et après se despartirent sans avoir leurs chemises, car Montbleru les mist en lieu sauf, et les vendit depuis cinq escuz d’or. Or advint, comme Dieu le voult, que en la bonne sepmaine de quaresme ensuyvant le mercredy, Montbleru se trouva au disner avecques ces trois bons seigneurs dessuz nommez; et entre aultres parolles il leur ramentut leurs chemises qu’ilz avoient perdues à Envers, et dist: «Hélas! le pouvre larron qui vous desroba, il sera bien damné si son meffait ne lui est pardonné de par Dieu, et de par vous; vous ne le vouldriez pas?—Ha! dit maistre Ymbert, par dieu, beau sire, il ne m’en souvenoit plus, je l’ay pieçà oublié.—Au mains, dit Montbleru, vous luy pardonnez, faictes pas?—Saint Jehan, dist il, je ne vouldroye pas qu’il fust damné pour moy.—Et par ma foy, c’est bien dit, dist Montbleru. Et vous, maistre Roland, ne luy pardonnez vous pas aussi?» A grand peine disoit-il le mot; toutesfoiz il dist qu’il luy pardonnoit, mais pour ce qu’il pert à regret, le mot luy coustoit plus à prononcer. «Et vrayement, vous luy pardonnerez aussi, maistre Roland, dist Montbleru; qu’avez vous gaigné d’avoir damné ung pouvre larron pour une meschante chemise et ung couvrechef?—Et je luy pardonne vrayement, dist il lors, et l’en clame quicte, puisqu’ainsi est que aultre chose n’en puis avoir.—Et par ma foy, vous estes bon homme», dist Montbléru. Or vint le tour de Jehan Le Tourneur. Si luy dist Montbleru: «Or ça, Jehan, vous ne ferez pas pis que les aultres, tout est pardonné à ce pouvre larron de chemises, si à vous ne tient.—A moy ne tiendra pas, dit il, je luy ay pieçà pardonné, et luy en baille de rechef absolucion.—On ne pourroit mieulx dire, dit Montbleru, et par ma foy, je vous sçay trèsbon gré de la quictance que vous avez faicte au larron de voz chemises, et en tant qu’il me touche, car je suis le larron mesmes qui vous desrobay voz chemises à Envers; je prens ceste quictance à mon prouffit, et vous en mercye toutesfoiz, car je le doy faire.» Quand Montbleru eut confessé ce larrecin, et qu’il eut trouvé sa quictance par le party qu’avez oy, il ne fault pas demander si maistre Ymbert, maistre Roland et Jehan Le Tourneur furent bien esbahiz, car ilz ne se fussent jamais doubtez qui leur eust fait ceste courtoisie. Et luy fut bien reprouché, voire en esbatant, ce pouvre larrecin. Mais luy, qui scet son entregens, se desarmoit gracieusement de tout ce dont charger le vouloient; et leur disoit bien que c’estoit sa coustume que de gaigner et de prendre ce qu’il trouvoit sans garde, specialement à telles gens qu’ilz estoient. Ilz n’en firent que rire; mais trop bien demandèrent comment il les desroba. Et il leur declara tout au long, et dist aussi qu’il avoit eu de tout ce butin cinq escuz, dont ilz n’eurent ne demandèrent aultre chose.

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