Les Cent Nouvelles Nouvelles, tome II
Par Monseigneur le Duc.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
A Saint Omer n’a pas long temps advint une assez bonne histoire qui n’est mains vraye que l’euvangile, comme il a esté et est cogneu de pluseurs notables gens, dignes de foy et de croire. Et fut le cas tel, pour abreger: Ung gentilhomme, chevalier des marches de Picardie, pour lors bruyant et frez, de grand autorité et de grand lieu, se vint loger en une hostellerie qui par le fourrier de monseigneur le duc Phelippe de Bourgoigne son maistre luy avoit esté delivrée. Tantost qu’il eut mis pié à terre, comme il est de coustume aus dictes marches, son hostesse luy vint au devant, et trèsgracieusement, comme elle estoit coustumière de ce faire, le receut et bienviengna; et luy, des courtois le plus honorable, la baisa doulcement, car elle estoit belle et gente et en bon point, et mise sur le bon bout, appellant sans mot dire trop bien son marchant à son baisier et accolement, et de prinsault n’y eut celuy des deux qui ne pleust bien à son compaignon. Si pensa le chevalier par quel train et moien il parviendroit à la joissance de son hostesse, et s’en descouvrit à ung de ses serviteurs, qui en peu d’heure tellement batist les besoignes, qu’ilz se trouvèrent ensemble. Quand ce gentil chevalier vit son hostesse preste d’oyr, d’entendre et escouter ce qu’il vouldroit dire, pensez qu’il fut joyeux oultre mesure, et de grand haste et ardent desir qu’il eut d’entamer la matère qu’il vouloit ouvrir, il oblya de serrer l’huys de la chambre, que son serviteur au partir de leur assemblement laissa entrouverte, et commença sa harengue à l’heure, sans regarder à aultre chose; et l’ostesse, qui ne l’oyoit pas à regret, luy respondoit tout au propos, tant qu’ilz estoient si bien d’accord qu’oncques musicque ne fut pour eulx plus doulce, instrumens ne pourroient mieulx estre accordez que eulx deux, la mercy Dieu, estoient. Or advint, ne sçay par quelle adventure, ou si l’oste de leens, mary de l’ostesse, queroit sa femme pour aucune chose luy dire, en passant par adventure par devant la chambre où sa femme avec le chevalier jouoit des cimbales, il en oyt le son; si se tira vers le lieu où ce beau deduit se faisoit, et au hurter qu’il fist à l’huys, il trouva l’atelée du chevalier et de sa femme, dont d’eulx il fut le plus esbahy de trop, et en reculant subitement, doubtant les empescher et destourber de la doulce oeuvre qu’ilz faisoient, leur dist, pour toutes menaces et tençons: «Et par la mort bieu, vous estes bien meschantes gens, et à vostre fait mal regardans, qui n’avez eu tant de sens, quand vous voulez faire telz choses, que de serrer et tirer les huys après vous. Or pensez que c’eust esté si ung aultre que moy vous eust trouvez! Et, par Dieu, vous estiez gastés et perduz, et eust esté vostre fait decelé, et tantost sceu par toute la ville. Faictes aultrement une aultre foiz, de par le dyable!» Et sans plus dire tire l’huys et s’en va; et bonnes gens de raccorder leurs musettes, et de parfaire la note encommencée. Et quand ce fut fait, chacun s’en alla à sa chacune, sans faire semblant de rien; et n’eust esté, espoir, leur cas jamais descouvert ou au mains si publicque que de venir à l’oreille de vous ne de tant d’aultres gens, si n’eust esté le mary, qui ne se doubtoit pas tant de ce qu’on l’avoit fait coupaut que de l’huis qu’il trouva desserré.
LA LXXIIe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE QUIEVRAIN.
A propos de la nouvelle precedente, es marches de Picardie avoit naguères ung gentilhomme, et tien que encores y soit il à ceste heure, qui tant amoureux estoit de la femme d’un chevalier son voisin, qu’il n’avoit ne bon jour ne bonne heure s’il n’estoit auprès d’elle, ou à tout le mains qu’il en eust nouvelle, et il n’estoit pas mains cher tenu d’elle, qui n’est pas pou de chose. Mais la doleur estoit qu’ilz ne savoient trouver fasson ne manière d’estre à part et en lieu secret, pour à loisir dire et deceler ce qu’ilz avoient sur le cueur que, pour rien en la presence de nul, tant fust leur amy, n’eussent voulu descouvrir. Au fort, après tantes males nuitz et jours doloureux, amour, qui ses serviteurs loyaulx aide et secoure quand bien luy plaist, leur appresta ung jour trèsdesiré, ou quel le doloreux mary, plus jaloux que nul homme vivant, contrainct fut d’abandonner le mesnaige et aller aux affaires qui tant luy touchoient, que sans y estre en personne il perdoit une grosse somme de deniers, et par sa presence il la povoit conquerir, ce qu’il fist; en laquelle gaignant, il conquist bien meilleur butin, comme d’estre nommé coux, avec jaloux qu’il avoit nom auparavant; car il ne fut pas si tost sailly de l’ostel, que le gentilhomme, qui ne glatissoit après aultre beste, vint pour se fourrer dedans, et, sans faire long sejour, incontinent executa ce pour quoy il venoit, et print de sa dame tout ce que ung serviteur en ose ou peut demander, si plaisantement et à si bon loisir qu’on ne pourroit mieulx souhaitter. Et ne se donnèrent garde que le mary les surprint; dont ne se donnèrent nul mal temps, esperans la nuyt parachever ce que le jour trèsjoieulx, et pour eulx trop court, avoyent encommencé, pensant à la verité que le dyable de mary ne deust retourner jusques au lendemain au disner, voire au plus tost. Mais aultrement alla, car les deables le rapportèrent à l’ostel, ne scay et aussi ne me chault de savoir comment il sceut tant abreger ses besoingnes; assez souffist dire qu’il revint le soir, dont la compaignie, c’est assavoir des deux amans, fut bien esbahie; et furent si surprins, car point ne se doubtoient de ce dolent retourner, que le pouvre gentilhomme n’eut aultre advis que de se bouter ou retraict de la chambre, esperant en saillir par quelque voye que sa dame trouveroit avant que le chevalier y mist le pié; dont il advint tout aultrement, car nostre chevalier, qui pour ce jour avoit chevauché xv ou xvj grosses lieues, estoit tant las qu’il ne povoit les rains trayner; et voulut souper en sa chambre où il s’estoit deshousé, et il fist couvrir, sans aller en la sale. Pensez que le bon gentilhomme rendoit bien gorge du bon temps qu’il avoit eu ce jour, car il mouroit de faim, de froit et de paour. Et encores, pour plus enrager et engreger son mal, une toux le va prendre si grand et horrible que merveille, et ne failloit guères que chacun coup qu’il toussoit qu’il ne fust oy de la chambre où estoit l’assemblée du chevallier, de la dame et des aultres gens de léens. La dame, qui avoit l’oeil et l’oreille tousjours à son amy, l’entreoyt d’adventure, dont elle eut grand frayeur au cueur, doubtant que son mary ne l’oyst aussi. Si trouva manière, tantost après soupper, de se bouter seulette en ce retraict, et dist à son amy pour Dieu qu’il se gardast d’ainsi tousser. «Helas! dit il, m’amye, je n’en puis mais; Dieu scet comment je suis puny; et, pour Dieu, pensez de moy tirer d’icy.—Si feray je», dit elle. Et à tant se part, et bon escuyer de recommencer sa chanson de tousser, voire si trèshault qu’on l’eust bien peu oyr de la chambre, si n’eussent esté les devises que la dame faisoit mettre en termes. Quand ce bon escuyer se vit ainsi assailly de la toux, il ne sceut aultre remède, affin de non estre oy, que de bouter sa teste ou pertuis du retrait, où il fut bien encensé, Dieu le scet, de la conficture de léens; mais encores amoit il ce mieulx que d’estre oy. Pour abreger, il fut long temps la teste en ce retraict, crachant, mouchant et toussant, et sembloit que jamais ne deust faire aultre chose. Neantmains, après ce bon coup, sa toux le laissa, et se cuida tirer dehors; mais il n’estoit en sa puissance de soy ravoir, tant parestoit avant et fort bouté leens. Pensez qu’il estoit bien à son aise. Bref il ne savoit trouver fasson d’en saillir, quelque peine qu’il y mist. Il avoit tout le col escorché et les oreilles detrenchées. En la parfin, comme Dieu le voulut, il s’efforça tant qu’il eracha l’ays percé du retrait, et le rapporta à son col; mais en sa puissance n’eust esté de l’en oster, et quoy qu’il luy fust ennuyeux, si amoit il mieux estre ainsi que comme il estoit par avant. Sa dame le vint trouver en ce point, dont elle fut bien esbahie, et ne luy sceut secourir, mais luy dist, pour tous potages, qu’elle ne saroit trouver fasson du monde de le traire de leens. «Est-ce cela? dist il; hola, hola! par la mort bieu, je suis assez armé pour en combatre ung aultre, mais que j’aye une espée en ma main», dont il fut tantost saisy d’une trèsbonne. La dame le voyant en tel point, quoy qu’elle eust trèsgrand doubte, ne se pouvoit tenir de rire, ne l’escuyer aussi. «Or çà, à Dieu me commend, dist il lors, je m’en voys essayer comment je passeray par céans; mais premier brouillez moy le visage bien noir.» Si fist elle, et le commenda à Dieu. Et bon compaignon, à tout l’ays du retraict en son col, l’espée nue en sa main, la face plus noire que charbon, commence à saillir en la chambre, et de bonne adventure le premier qu’il encontra ce fut le dolent mary, qui eut de le veoir si grand paour, cuidant que ce fust ung dyable, qu’il se laissa tumber du hault de luy à terre que à pou qu’il ne se rompit le col, et fut longuement comme tout paulmé. Sa femme, l’oyant en ce point, saillit avant, monstrant plus de semblant d’effroy qu’elle ne sentoit beaucop, et le print aux braz, luy demandant qu’il avoit. A chef de pièce qu’il fut revenu à luy, il dist à voix casse bien piteuse: «Et n’avez vous veu ce dyable que j’ay encontré?—Certes si ay, dit elle; à peu que je n’en suis morte, de la grand frayeur que j’ay eue à le veoir.—Et dont peut il venir ceens, dit il, ne qui le nous a envoyé? Je ne seray de cest an ne de l’autre rasseuré, tant ay esté espoventé.—Par Dieu, ne moy aussi, dist la devote dame; creez que c’est signifiance d’aucune chose. Dieu nous veille garder et defendre de toute male adventure! Le cueur ne me gist pas bien de ceste vision.» Alors tous ceulx de l’ostel dirent chacun sa rastelée de ce dyable, cuidans à la verité que la chose fust vraye. Mais la bonne dame savoit bien la trainnée, qui fut bien joyeuse de les veoir tous en ceste opinion; et depuis continua avec le dyable dessus dit le mestier que chacun fait volentiers, au desceu du mary et de tous aultres, fors d’une chambrière secretaire de leurs affaires.
LA LXXIIIe NOUVELLE.
PAR MAISTRE JEHAN LAUVIN.
En la bonne et doulce conté de saint Pol, naguères, en ung gros village assez prochain de la ville de saint Pol, avoit ung bon simple laboureur marié avec une femme belle et en grand point, de laquelle le curé du dit village estoit tant amoureux que l’on ne pourroit plus. Et pour ce qu’il se sentoit si esprins du feu d’amours et que difficile luy estoit de servir sa dame sans estre sceu ou à tout le mains suspicionné, se pensa qu’il ne povoit bonnement parvenir à la joissance d’elle sans premier avoir celle du mary, mesmement que necessaire luy estoit ainsi faire. Cest advis descouvrit à sa dame pour en avoir son oppinion, qui luy conseilla souverainement estre propice et très bonne pour mener à fin leurs amoureuses intencions. Nostre curé donc, en ensuyvant le conseil tant de sa dame comme le sien propre, se fist par gracieux et subtilz moyens accoincte de celuy dont il vouloit estre compaignon ou lieutenant, et tant bien se conduisit avec le bon homme qu’il ne buvoit ne mangoit quelque jour, meismement quand aultre euvre faisoit, que tousjours ne parlast de son bon curé; chacun jour de la sepmaine le vouloit avoir à disner, ou à souper; bref riens n’estoit bien fait à l’ostel du bon homme si le curé n’estoit present. Et à ce moien, toutesfoiz qu’il vouloit, il venoit à l’ostel et à telle heure que bon luy sembloit. Mais quand les voisins de ce simple laboureur, voyant par adventure ce qu’il ne povoit veoir, obstant la credence et faebleté qui luy avoient bandé et caché les yeulx, luy dirent qu’il ne luy estoit honeste d’avoir ainsi journellement le repaire du curé, et que ce ne se povoit ainsi continuer sans le grand deshonneur de sa femme, mesmement que les aultres voisins et ses amis l’en notoient et parloient en son absence. Quand le bon homme se sentit ainsi aigrement reprins de ses voisins, et qu’ilz luy blasmoient le repaire de son curé en son hostel, force luy fut de dire au curé qu’il se deportast de hanter en sa maison; et de fait, luy defendit par motz exprès et menasses que jamais ne s’i trouvast s’il ne luy mandoit, affermant par grands sermens que s’il l’y trouvoit, il compteroit avecques luy et le feroit receveur oultre son plaisir, et sans luy en savoir gré. La defense despleut au curé plus que ne vous saroie dire; mais nonobstant qu’elle fust aigre, pourtant ne furent les amourettes rompues, car elles estoient si parfond enracinées ès cueurs des autres deux parties par les exploiz qui s’en estoient ensuyz, que impossible estoit les desrompre ne desjoindre, quelque menace qui sourdre prist. Or, oez comment nostre curé se gouverna après que la defence luy fut faicte. Par l’ordonnance de sa dame, il print règle et coustume de la venir visiter toutes les foiz qu’il sentoit le mary estre absent. Mais assez lourdement s’i conduisit, car il ne sceut faire sa visitacion sans le sceu des voisins qui avoient esté cause que la defense avoit esté faicte, ausquelx le fait autant desplaisoit que s’il leur eust touché singulièrement. Le bon homme fut de rechef adverty par eulx, qui luy dirent que le curé avoit prins accoustumance d’aller estaindre le feu en son hostel comme paravant la defense. Nostre simple mary, oyant ces nouvelles, fut bien esbahy et encores plus courroucé la moitié, lequel, pour y trouver expedient et convenable remède, pensa tel moyen que je vous diray. Il dist à sa femme, sans monstrer aultre semblant que tel qu’il avoit accoustumé, qu’il vouloit aller, ung jour tel qu’il nomma, mener à saint Omer une charrettée de blé, et que pour mieulx besoigner, il y vouloit mesmes aler. Quand le jour nommé qu’il vouloit partir fut venu, il fist, ainsi qu’on a de coustume en Picardie, et specialement entour saint Omer, charger son chariot de blé à mynuyt, et à celle mesme heure voulut partir, et quand tout fut appareillé et prest, print congé à sa femme, et vuida avecques son chariot. Et si tost qu’il fut hors de sa porte, elle la ferma et tous les huys de sa maison. Or vous devez entendre que nostre marchant de blé fist son saint Omer de l’ostel d’un de ses amys qui demouroit au bout de la ville, où il alla arriver, et mist son chariot en la cour du dit amy, qui savoit toute la traynnée, et lequel il envoya pour faire le guet et escouter à l’entour de sa maison pour veoir si quelque larron y viendroit. Ce bon voisin et amy, quand il fut à l’endroit où il devoit asseoir son guet, il se tapit au coing d’une forte haye espesse, duquel lieu luy apparoient toutes les entrées de la maison au dit marchant, dont il estoit serviteur et grand amy en ceste partie. Guères n’eut escouté que veezcy maistre curé qui vient pour alumer sa chandelle, ou pour mieulx dire pour l’estaindre, et tout coyement et doulcement hurte à l’huys de la court; lequel fut tantost oy de celle qui n’avoit pas talent de dormir en celle attente: c’estoit sa dame, laquelle sortit habilement en chemise, et vint mettre ens son confesseur, et puis ferme l’huys, le menant au lieu où son mary deust avoir esté. Or revenons à nostre guet, qui, quand il parceut tout ce qui fut fait, se leva de son guet, et s’en alla sonner sa trompette et declara tout au bon mary. Sur quoy incontinent conseil fut prins et ordonné en ceste manière: le marchand de blé faindit retourner de son voyaige avecques son chariot de blé, pour certaines adventures qu’il doubtoit luy advenir ou estre advenues; si vint hurter à sa porte et hucher sa femme, qui se trouva bien esbahie quand elle oyt sa voix; et tant ne le fut qu’elle ne print bien le loisir de mucer son amoureux le curé en ung casier qui estoit en la chambre. Et pour vous donner à entendre quelle chose c’est ung casier, c’est ung garde-mangier en la façon d’une huche, long et estroict par raison et assez profund. Après que le curé fut mussé où l’on musse les oeufz, le beurre, le fourmage et aultres telles vitailles, la vaillante mesnagière, comme moitié dormant, moitié veillant, se presenta devant son mary, et luy dist: «Helas! mon bon mary, quelle adventure pouvez vous avoir, que si hastivement retournez? certainement il y a aucune chose et meschef qui ne vous laisse faire vostre voyage? Helas! pour Dieu, dictes le moy tost.» Le bon homme, qui ne povoit plus s’il n’enrageoit, combien que semblant ne fist, voulut aller en sa chambre, et illec dire les causes de son hastif retour. Quand il fut où il cuidoit trouver son curé, c’est assavoir en sa chambre, commença à compter les raisons de la rompture de son voyaige. Premier dit que pour la suspicion qu’il avoit de la desloyaulté d’elle, craindoit trèsfort estre du reng de bleuz vestuz, qu’on appelle communement noz amis, et que au moien de ceste suspicion estoit il ainsi tost retourné. Item, que ceste suspicion avoit si trèsfort frappé et hurté à son ymaginacion, que, quand il s’estoit trouvé hors de sa maison, aultre chose ne luy venoit au devant, que le curé estoit son lieutenant tantdiz qu’il alloit marchander. Item, pour experimenter son ymaginacion, dit qu’il estoit ainsi retourné, et à celle heure voulut avoir la chandelle et regarder si sa femme osoit bien couscher sans compaignie en son absence. Quand il eut achevé les causes de son retour, la bonne dame s’escrya, disant: «Ha! mon bon mary, dont vous vient maintenant ceste vaine jalousie? Avez vous perceu en moy aultre chose qu’on ne doit veoir ne juger d’une bonne, loyale et preude femme? Helas! que maudicte soit l’heure qu’oncques je vous cogneu, et que l’alyance fut de moy avec vous, pour ainsi à tort estre suspicionnée de ce que mon cueur ne sceut oncques penser. Ha! vous me cognoissez encores mal, et ne savez combien net et entier mon cueur veult estre et demourer.» Le bon marchant eust peu estre contraint de croire ses bourdes, s’il n’eust rompu sa parolle; si dist qu’il vouloit averer son ymaginacion. Incontinent, et sans plus la laisser sermonner, vint sercher et visiter les angletz de sa chambre à tous lez au mieulx qu’il luy fut possible; esquelx lieux, quand il les eut visitez et qu’il n’y trouvoit point ce qu’il queroit, il se donna garde du casier, et jugea qu’il convenoit que son compaignon y fust, et sans en monstrer semblant, hucha sa femme et luy dist: «M’amye, combien que sans cause et à grand tort je vous suspicionne d’estre vers moy desloyale, et que telle ne soiez que ma faulse ymaginacion m’apporte, toutesfoiz je suis si ahurté et enclin à croire et m’arrester en mon opinion, que impossible m’est d’estre jamais plaisamment avecques vous. Et pour ce je vous prie que soiez contente que la divorce et separacion soit faicte de nous deux, et que amoureusement partissons noz biens communs par egale porcion.» La gouge, qui desiroit assez ce marché, affin que plus aiséement se trouvast avec son curé, accorda sans guères dissimuler à la requeste de son mary, par telle condicion toutesfoiz qu’elle faisant la part des meubles, elle commenceroit et feroit le premier choix. «Et pour quelle raison, dit le mary, voulez vous choisir la première? c’est contre tout droit et justice.» Ilz furent longtemps en different pour choisir premier; mais en la fin le mary vaincquit, qui print le premier et print le casier, où il n’y avoit que flans, tartes et fourmages, et aultres menues vitailles, entre lesquelx nostre curé estoit ensevely, et lequel oyoit ces bons devis qui à sa cause se faisoient. Quand le mary eut choisy le casier, la dame choisit la chaudière, puis le mary ung aultre meuble, puis elle ung aultre, et ainsi consequemment jusques ad ce que tout fut party et porcionné. Après laquelle parchon faicte le bon mary dist: «Je suis content que vous demourez en ma maison jusques ad ce que aurez trouvé logis pour vous; mais de ceste heure je veil emporter ma part, et la mectre à l’ostel d’un de mes voisins.—Faictes en, dist elle, vostre bon plaisir.» Et il demanda une bonne longue corde, et en lya et adouba son casier, puis fist venir son charreton, à qui fist atteler son casier d’un cheval, et luy chargea qu’il le menast à l’ostel d’un tel son voisin. La bonne dame, oyant ceste deliberacion, laissoit tout convenir, car de donner conseil au contraire ne s’osoit avancer, doubtant que le casier ne fust ouvert; ainsi abandonna tout à telle adventure que advenir povoit. Le casier, ainsi que dit est, fut attelé au cheval, et mené par la rue, pour aller où le bon homme l’avoit ordonné. Mais guères n’ala loing que le maistre curé, à qui les oeufz et le beurre crevoient les yeulx, cria pour Dieu mercy. Le charreton, oyant ceste voix piteuse resonnant de ce casier, descendit tout esbahy, et hucha les gens et son maistre, qui ouvrirent le casier, où ilz trouvèrent le pouvre prisonnier, doré et empapiné d’oeufz, de fromaige, de laict et aultres choses plus de cent. Ce pouvre amoureux estoit tant piteusement appoincté qu’on ne savoit du quel il avoit le plus. Et quand le bon mary le vit en ce point, il ne se peut tenir de rire, combien que courroussé deust estre. Si le laissa courre, et vint à sa femme monstrer comment il n’avoit eu trop grand tort d’estre suspicionneux de sa faulse desloyauté. Elle, qui se vit par exemple vaincue, cria mercy, et il luy fut pardonné par telle condicion que si jamais le cas luy advenoit, elle fust mieulx advisée de mettre son homme aultre part que ou casier, car le curé en avoit eu sa robe en peril d’estre à tousjours gastée. Et après ce, ilz demourèrent ensemble long temps, et rapporta l’omme son casier, et ne sçay point que son curé s’i trouvast depuis, lequel, au moien de ceste adventure, fut, comme encores est, appellé sire Baudin casier.
LA LXXIVe NOUVELLE.
PAR PHILIPPE DE LOAN.
Ainsi que naguères monseigneur le seneschal de Boulennois chevauchoit parmy le pays d’une ville à l’aultre, en passant par ung hamelet l’on y sonnoit au sacrement, et pource qu’il avoit doubté de non povoir venir à la vile où il contendoit en temps pour oyr messe, car l’heure estoit près de midy, il s’advisa qu’il descendroit audit hamelet pour veoir Dieu en passant. Il descendit à l’huis de l’eglise, et puis s’en alla rendre assez près de l’aultier où l’on chantoit la grand messe, et si prochain se mist du prestre qui celebroit, qu’il le povoit en celebrant de costé percevoir. Quand il eut levé Dieu et calice, et fait ainsi comme il appartient, pensant à part luy, après qu’il eut veu monseigneur le seneschal estre derrière luy, et non sachant si à bonne heure estoit venu pour veoir Dieu lever; ayant toutesfoiz opinion qu’il estoit venu tard, il appella son clerc et luy fist alumer arrière la torche, puis en gardant les cerimonies qu’il fault faire et garder, leva encores une foiz Dieu, disant que c’estoit pour monseigneur le seneschal. Et puis ce fait, proceda oultre jusques ad ce qu’il fust parvenu à son agnus Dei; lequel quant il l’eut dit trois foiz, et que son clerc luy bailla la paix pour baiser, la refusa, et, en rabrouant trèsbien son clerc, disant qu’il ne savoit ne bien ne honneur, la fist bailler à monseigneur le seneschal, qui la refusa de tous poins deux ou trois foiz. Et quand le prestre vit que monseigneur le seneschal ne vouloit prendre la paix devant luy, il laissa Dieu qu’il tenoit en ses mains, et print la paix et la porta à monseigneur le seneschal, et luy dist que s’il ne la prenoit devant luy il ne la prendroit jà luy mesmes: «Ce n’est raison, dist le prestre, que j’aye la paix devant vous.» Adonc, monseigneur le seneschal, voyant que sagesse n’avoit illec lieu, s’accorda au curé et print la paix, puis le curé après; et ce fait, s’en retourna parfaire sa messe de ce qui restoit à parfaire.
LA LXXVe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE THALEMAS.
Au temps de la guerre des deux partiz, les ungs nommez Bourgoignons, les aultres Ermignacz, advint à Troyes, en Champaigne, une assez gracieuse adventure, qui trèsbien vault la racompter et mectre en compte, qui fut telle. Ceulx de Troies, pour lors que par avant ilz eussent esté Bourgoignons, s’estoient tournez Ermignacz, et entre eulx avoit conversé ung compaignon à demy fol, non pas qu’il eust perdue l’entière cognoissance de raison, mais à la verité il tenoit plus du costé de dame folie que de raison, quoy que aucunesfoiz il executast, et de la main et de la bouche, pluseurs besoingnes que plus sage de luy n’eust sceu achever. Pour venir doncques au propos encommencé, le galant sus dit estant en garnison avec les Bourgoignons à sainte Manehot, mist une journée en termes avec ses compaignons, et dist que s’ilz le vouloient croire, il leur bailleroit bonne doctrine pour attrapper ung grand ost des loudiers de Troyes, lesquelx, à la verité, il haioit mortellement, et ilz ne l’amoient guères, mais le menassoient tousjours de pendre s’ilz le povoient tenir. Veezcy qu’il dist: «Je m’en yrai vers Troyes et m’approucheray des fauxbourgs, et feray semblant d’espier la ville, et de tenter de ma lance les fossez, et si près de la ville m’approucheray que je seray prins. Je suis seur que si tost que le bon bailly me tiendra, il me condemnera à pendre, et nul de la ville ne s’i opposera pour moy, car ilz me hayent trestous. Ainsi seray-je bien matin mené au gibet, et vous serez embuschez au bosquet qui est au plus près. Et tantost que vous orrez venir moy et ma compaignie, vous sauldrez sur l’assemblée, et en prendrez et tiendrez à vostre volunté, et me delivrerez de leurs mains.» Tous les compaignons de la garnison s’i accordèrent, et dirent, puis qu’il osoit bien entreprendre ceste adventure, ilz luy aideroient à la fournir. Et pour abreger, le gentil folastre s’approucha de Troyes, comme il avoit devant dit, et, comme il desiroit, fut prins, dont le bruyt s’espandit tost parmy toute la ville; et n’y eut celuy qui ne le condemnast à pendre; mesme le bailly, si tost qu’il le vist, dist et jura par ses bons dieux qu’il seroit pendu par la gorge. «Hélas! monseigneur, disoit-il, je vous requier mercy, je ne vous ay rien meffait.—Vous mentez, ribauld, dist le bailly, vous avez guydé les Bourgoignons en ceste marche, et avez encusé les bon bourgois et marchans de ceste ville; vous en aurez vostre payement, car vous en serez au gibet pendu.—Ha! pour Dieu, monseigneur, dit nostre bon compaignon, puis qu’il fault que je meure, au moins qu’il vous plaise que ce soit bien matin, et que en la ville où j’ay eu tant de cognoissance et d’accointance, je ne reçoyve trop publicque punicion.—Bien, bien, dist le bailly, on y pensera.» Le lendemain, dès le point du jour, le bourreau avec sa charette fut devant la prison, où il n’eust guères esté que veezcy venir le bailly à cheval et ses sergens et grand nombre de gens pour l’acompaigner, et fut nostre homme mis, troussé et lyé sur la charette, et, tenant sa musette, dont il jouoit continuellement, on le maine devers la Justice, où il fut plus acompaigné, quoy qu’il fust matin, que beaucoup d’aultres n’eussent esté, tant estoit hay en la ville. Or devez vous savoir que les compaignons de la garnison de saincte Manehot n’oblièrent pas de eulx embuscher au bois auprès de la dicte Justice, dès la mynuyt, tant pour sauver leur homme, quoy qu’il ne fust pas des plus sages, tant aussi pour gaigner prisonniers et aultres choses s’ilz povoient. Eulz là doncques venuz et arrivez, disposèrent de leur fait comme de guerre et ordonnèrent une gaitte sur un arbre, qui leur devoit dire quand ceulx de Troyes seroient à la Justice. Celle gaitte ainsi mise et logée dist qu’elle feroit bon devoir. Or sont venuz et descenduz ceulx de la Justice devant le gibet, et le plus abregement que faire se peut, le bailly commende qu’on despesche nostre povre coquard, qui estoit bien esbahy où ses compaignons estoient, qu’ilz ne venoient ferir dedans ces ribaulx Erminacz. Il n’estoit pas bien à son aise, mais regardoit devant et derrière, et le plus le boys; mais il n’oyoit ne veoit rien. Il se confessa le plus longuement qu’il peut, toutesfoiz il fut osté du prestre, et, pour abreger, monte sur l’eschelle, et luy là venu fut bien esbahy, Dieu le scet, et regarde et veye tousjours vers ce bois; mais c’estoit pour neant, car la gaitte ordonnée pour faire saillir ceulx qui rescourre le devoient étoit sur cest arbre endormye; si ne savoit que dire ne que faire ce pouvre homme, sinon qu’il pensoit estre à son derrain jour. Le bourreau, à chef de pièce, fist ses preparacions pour luy bouter la hart au col pour le despescher. Et quand il vit ce, il s’advisa d’un tour qui luy fut bien proufitable, et dist: «Monseigneur le bailly, je vous prie pour Dieu que avant que on mette plus avant la main en moy, que je puisse jouer une chanson de ma musette, et je ne vous demande plus; je suis après content de morir, et vous pardonne ma mort et à tout le monde.» Ceste requeste luy fut passée, et sa musette luy fut en hault portée. Et quand il la tint, le plus à loysir qu’il peut, il la commence à sonner, et joua une chanson que les compaignons de l’embusche dessus dicte cognoissoient trèsbien, et y avoit: «Tu demeures trop, Robinet, tu demeures trop.» Et au son de la musette la gaitte s’esveilla, et de paour qu’elle eut se laissa cheoir du hault en bas de l’arbre où elle estoit, et dist: «On pend nostre homme! Avant, avant, hastez vous tost.» Et les compaignons estoient tous prestz; et au son d’une trompette saillirent du bois, et se vindrent fourrer sur le bailly et sur tout le mesnage qui devant le gibet estoit. Et à cest effroy, le bourreau fut tant esperdu et esbahy qu’il ne savoit et n’eut oncques l’advis de luy bouter la hart au col, et le bouter jus, mais luy pria qu’il luy sauvast la vie, ce qu’il eust fait trèsvoluntiers; mais il ne fut pas en sa puissance; trop bien fist il aultre chose et meilleur, car luy, qui sur l’eschelle estoit, cryoit à ses compaignons: «Prenez chula cà, prenez cestuy; ung tel est riche, ung tel est mauvais garnement.» Bref, les Bourgoignons tuèrent un grand tas en venue de ceulx de Troyes, et prindrent des prisonniers ung grand nombre, et sauvèrent leur homme en la façon que vous oés, qui bien leur dist que jour de sa vie n’eut si belles affres qu’il avoit à ceste heure eu.
LA LXXVIe NOUVELLE.
PAR PHILIPE DE LOAN.
L’on m’a pluseurs foiz dit et compté par gens dignes de foy ung bien gracieux cas dont je fourniray une petite nouvelle, sans y descroistre ne adjouster aultre chose que servant au propos. Entre les aultres chevaliers de Bourgoigne ung en y avoit naguères, lequel, contre la coustume et usage du pais, tenoit à pain et à pot une donzelle belle et gente, en son chasteau que point ne veil nommer. Son chapellain, qui estoit jeune et frez, voyant ceste belle fille, n’estoit pas si constant que ne fust par elle souvent tenté, et en devint trop bien amoureux. Et quand il vit mieulx son point, compta sa rastelée à madamoiselle, qui estoit plus fine que moustarde; car la mercy Dieu elle avoit rendy et couru pais tant que du monde ne savoit que trop. Elle pensoit bien en soy mesmes que si elle accordoit au prestre sa requeste, son maistre, qui veoit cler, quelque moien qu’elle trouvast, s’en donneroit bien garde, et ainsi perdroit le plus pour le mains. Si delibera de descouvrir l’embusche à son maistre, qui n’en fist que rire, car assez s’en doubtoit, attendu les regards, devises et esbatemens qu’il avoit veu entre eulx deux; ordonna neantmains à sa gouge qu’elle entretenist le prestre, voire sans faire la courtoisie, et si fist elle si bien que nostre sire en avoit tout au long du braz. Et nostre bon chevalier souvent luy disoit: «Par dieu! par dieu! nostre sire, vous estes trop privé de ma chambrière; je ne sçay qu’il y a entre vous deux, mais si je savoye que vous y pourchassissiez rien à mon desavantage, nostre Dame! je vous punyroie bien.—En verité, monseigneur, respondit maistre domine, je n’y calenge ne demande rien; je me devise à elle, et passe temps, comme les aultres de ceans; jour de ma vie ne luy requis d’amours ne d’aultre chose.—Pour tant le vous dy je, dist le seigneur; si aultrement en estoit, je n’en seroie pas content.» Si nostre domine avoit bien poursuy au paravant de ces parolles, plus aigrement et à toute force continua sa poursuite, car où qu’il rencontrast la gouge, de tant près la tenoit que contraincte estoit, voulsist ou non, donner l’oreille à sa doulce requeste; et elle duicte et faicte à l’esperon et à la lance, endormoit nostre prestre et l’assommoit, et en son amour tant fort le boutoit qu’il eust pour elle ung Ogier combatu. Si tost que de luy s’estoit sauvée, tout le plaidoyé d’entre eulx deux estoit au maistre par elle racompté, qui grand plaisir en avoit. Et pour faire la farse au vif, et bien tromper son chapellain, il commenda à sa gouge qu’elle luy assignast journée d’estre en la ruelle du lit où ilz couchoient, et luy dist: «Si tost que monseigneur sera endormy, je feray tout ce que vous vouldrez; rendez vous donc en la ruelle tout doulcement.» Et fault, dit il, que tu le laisses faire, et moy aussi: je suis seur que quand il cuidera que je dorme, qu’il ne demourra guères à t’enferrer, et j’aray appresté à l’environ de ton devant le las jolis où il sera attrappé.» La gouge en fut contente, et fist son rapport à nostre sire, qui jour de sa vie ne fut plus joieux, et sans penser ne ymaginer peril ne danger où il se boutoit, comme en la chambre de son maistre, ou lit et à la gouge de son maistre, toute raison estoit de luy à cest cop arrière mise; seullement luy chailloit d’accomplir sa folle volunté, combien que naturelle et de pluseurs accoustumée. Pour faire fin à long procès, maistre prestre vint à l’heure assignée bien doulcement en la ruelle, Dieu le scet; et sa maistresse luy dist tout bas: «Ne sonnez mot; quand monseigneur dormira, je vous toucheray de la main et venez emprès moy.—En la bonne heure», ce dit il. Le bon chevalier, qui à ceste heure ne dormoit mie, se tenoit à grand peine de rire; toutesfoiz, pour faire la farse, il s’en garda, et, comme il avoit proposé et dit, il tendit son filé ou son las, lequel qu’on veult, tout à l’endroit de la partie où maistre prestre avoit plus grand desir de hurter. Or est tout prest, et nostre sire appellé, et au plus doulcement qu’il peut entre dedans le lit, et sans guères barguigner il monte dessus le tas pour veoir plus loing. Si tost qu’il fut logé, bon chevalier tire bien fort son las, et dit tout hault: «Ha! ribauld prestre, estes vous tel?» Et bon prestre de soy retirer. Mais il n’ala guères loing, car l’instrument qu’il vouloit accorder au bedon de la gouge estoit si bien du las encepé, qu’il n’avoit garde de deslonger, dont si trèsesbahy se trouva qu’il ne savoit sa contenance ne que advenu il luy estoit. Et de plus fort en plus fort tiroit son maistre le las, qui grand douleur luy eust esté, si paour et esbahissement ne luy eussent tollu tout sentement. A chef de pièce il revint à luy, et sentit trèsbien ces douleurs, et bien piteusement pria mercy à son maistre, qui tant grand faim avoit de rire que à peine il savoit parler. Si luy dist il neantmains après qu’il eust trèsbien aval la chambre parbondy: «Allez vous en, nostre sire, et ne vous advienne plus; ceste foiz vous sera pardonnée, mais la seconde seroit irremissible.—Hélas! monseigneur, ce respond il, jamais ne m’aviendra; elle fut cause de ce que j’ay fait.» A ce coup, il s’en alla, et monseigneur se recoucha, qui espoir acheva ce que l’autre encommença. Mais sachez bien qu’oncques puis ne s’i trouva le prestre au sceu du maistre. Bien peut estre qu’en recompense de ses maulx la gouge en eut depuis pitié, et, pour sa conscience acquitter, luy presta son bedon, et tellement s’accordèrent que le maistre en valut pis tant en biens comme en honneurs. Et du surplus je me tais et à tant.
LA LXXVIIe NOUVELLE.
PAR ALARDIN.
Ung gentilhomme des marches de Flandres, ayant sa mère bien ancienne et trèsfort debilitée de maladie, plus languissant et vivant à malaise que nulle aultre femme de son eage, esperant d’elle mieulx valoir et amender, combien que ès marches de France il feist sa residence, la visitoit souvent; et à chacune foiz que vers elle venoit, tousjours estoit tant de mal oppressée, qu’on cuidast bien que l’ame en deust partir. Et une foiz entre les aultres, comme il l’estoit venu veoir, elle au partir luy dist: «Adieu, mon filz, je suis seure et me semble que jamais vous ne me verrez; car je m’en vois morir.—Ha dya, ma mère, respondit il, vous m’avez tant ceste leczon recordée que j’en suis saoul et ennuyé; deux ans, trois ans sont jà passés et expirez que tousjours ainsi m’avez dit, mais vous n’en avez rien fait; prenez bon jour, je vous en prie, si n’y faillez point.» La bonne damoiselle, oyant de son filz la response, quoyque malade et vieille fust, en soubriant luy dist adieu. Or se passèrent puis ung an, deux ans, tousjours en languissant. Ceste femme si fut arrière de son filz visitée, et ung soir, comme en son lit en l’ostel d’elle estoit couchée, tant fort oppressée de mal qu’on cuidoit bien qu’elle allast à Mortaigne, si fut ce bon filz appelé de ceulx qui gardoient sa mère, et luy dirent que bien à haste à sa mère venist, car seurement elle s’en alloit. «Dictes vous donc, dit il, qu’elle s’en va? Par ma foy, je ne l’ose croire; tousjours dit elle ainsi, mais rien n’en fait.—Nenny, nenny, dirent ses gardes, c’est à bon escient; venez vous en, car on voit bien qu’elle s’en va.—Je vous diray, dist il: allez devant et je vous suyz; et dictes bien à ma mère, puis qu’elle s’en veult aller, que par Douay point ne s’en aille, car le chemin est trop mauvais; à peu que davant hier moy et mes chevaulx n’y demourasmes.» Il se leva neantmains, et housse sa robe longue et se mect en train pour aller veoir si sa mère feroit la derrenière et finable grimace. Luy là venu, la trouva fort malade et que passé avoit une subite faulte qui la cuidoit bien emporter; mais, Dieu mercy, elle avoit ung petit mieulx. «N’est ce pas ce que je vous dy? commence à dire ce bon filz; l’on dit tousjours ceens, et si fait elle mesme, qu’elle s’en va et qu’elle se meurt, et rien n’en fait. Prengne bon terme, de pardieu, comme tant de foiz luy ay dit, et si ne faille point. Je m’en retourne dont je vien; et si vous advise pour toutesfoiz que vous ne m’appellez plus, s’elle s’en devoit aller toute seulle, si ne lui feray je pas à ceste heure compaignie.» Or appartient que je vous compte la fin de mon emprinse. Ceste damoiselle ainsi malade que dit est revint de ceste extreme maladie, et comme auparavant depuis vesquit en languissant l’espace de trois ans, pendant lesquelx ce bon filz une foiz d’adventure la vint veoir, et à ce coup qu’elle rendit l’esperit. Mais le bon fut quant on le vint querir pour estre au trespas d’elle, qu’il vestoit une robe neuve, et n’y vouloit aller. Message sur aultre venoit vers luy, car sa bonne mère, qui tiroit à la fin, le vouloit veoir et recommender aussi son ame. Mais tousjours aux messagiers respondoit: «Je sçay bien qu’elle n’a point de haste, qu’elle attendra bien que ma robe soit mise à point. En la parfin tant luy fut dit et remonstré qu’il s’en alla devers sa mère, sa robe neuve vestue sans les manches, lequel quand en ce point fut d’elle regardé, luy demanda où estoient les manches de sa robe, et il dist: «Elles sont là dedens, qui n’attendent estre parfaictes sinon que vous nous descombrez la place.—Si seront donc tantost achevéez, ce dist la bonne damoiselle: car je m’en vois à Dieu, au quel humblement mon ame recommende, et à toy, mon filz.» Et lors cy prins cy mis, la croix entre ses braz bien serréement reposant, rendit l’ame à Dieu, sans plus mot dire; laquelle chose voyant son bon fils, commença tant fort à plorer et soy desconforter que jamais ne fut veu le pareil, et n’estoit nul qui conforter le sceust; tant fort mesmes le print il au cueur que devant n’en tenoit compte par semblant, que au bout de quinze jours de dueil il mourut.
LA LXXVIIIe NOUVELLE.
PAR JEHAN MARTIN.
Au pais de Brabant, qui est bonne marche et plaisante, fournye à droit et bien garnye de belles filles, et bien sages coustumièrement, et le plus et des hommes on soult dire, et se trouve assez veritable, que tant plus vivent et plus sont sotz, naguères advint que ung gentilhomme en ce point né et destené s’avolenta d’aller voyager oultre mer en divers lieux, comme en Cypre, en Rhodes, et ès marches d’environ; et au derrenier fut en Hierusalem, où il receut l’ordre de chevalerie. Pendant lequel temps de son voyage, sa bonne femme ne fut pas si oiseuse qu’elle ne presta son quoniam à trois compaignons ses voisins, lesquelx, comme à court plusieurs servent par temps et termes, eurent leur audience. Et tout premier ung gentil escuier frisque, frez et friant en bon point, qui tant rembourra son bas à son chier coust, tant en substance de son corps que en despence de pecune, car à la verité elle tant bien le pluma qu’il n’y failloit point renvoier, qu’il s’ennuya et retira, et de tous poins l’abandonna. L’aultre après vint, qui chevalier estoit et homme de grand bruyt, qui bien joyeux fut d’avoir gaigné la place, et besoigna au mieulx qu’il peut en la façon comme dessus, moyennant de quibus, que la gouge tant bien savoit avoir que nul aultre ne l’en passoit. Et bref, se l’escuier qui paravant avoit la place avoit esté rongé et plumé, damp chevalier n’en eut pas mains. Si tourne bride et print garin, et aux aultres la queste abandonna. Pour faire bonne bouche, la damoiselle d’un maistre prestre s’accointa, et, quoy qu’il fust subtil et ingenieux et sur argent bien fort luxurieux, si fut il rançonné de robes, de vaisselles, et d’aultres bagues largement. Or advint, Dieu mercy, que le vaillant mary de ceste gouge fist savoir sa venue, et comment en Hierusalem avoit esté fait chevalier; si fist sa bonne femme l’ostel apprester, tendre, parer, nectoyer et orner au mieulx qu’il fut possible. Bref, tout estoit bien net et plaisant, fors elle seulement, qui en l’ostel estoit, car du pluc et butin qu’elle avoit à la force de ses reins conquesté avoit acquis vaisselle et tapisserie, linge et aultres meubles en bonne quantité. A l’arriver que fist le doulx mary, Dieu scet la joye et grand feste qu’on luy fist, celle en especial qui mains en tenoit de compte, c’est asavoir sa vaillant femme. Je passe tous ses bienviengnans, et vien ad ce que monseigneur son mary, quoy que coquard fust et estoit, se donna garde de foison de meubles, courant aval son hostel, qui avant son voyage n’estoit léens. Vint aux coffres, aux buffetz, et en assez d’aultres lieux, et trouve tout multiplié, dont l’avertin luy monta en la teste, et de prinsault devyna ce qui estoit; si s’en vint tost bien eschaufé et trèsmal meu devers sa bonne femme, et demanda dont sourdoient tant de biens comme ceulx que j’ay dessus nommez. «Saint Jehan, ce dist ma dame, monseigneur, ce n’est pas mal demandé; vous avez bien cause d’en tenir telle manière, et il semble que vous soiés courroussé, qui vous voit.—Je ne suis pas trop à mon aise, dit il, car je ne vous laissay pas tant d’argent à mon partir, et si n’en povez tant avoir espergné que pour avoir acquis tant de vaisselle, tant de tapisserie, et le surplus des bagues que je trouve céens; il fault, et je n’en doubte, car j’ay cause, que quelqu’ung se soit de vous accointé qui nostre mesnage ait ainsi renforcé?—Et pardieu, monseigneur, respond la simple femme, vous avez tort, qui pour bien faire me mettez sus telle vilannie; je veil bien que vous le sachez que je ne suis pas telle, mais meilleur en tous endroiz que à vous n’appartient; et n’est-ce pas bien raison qu’avec tout le mal que j’ay eu d’amasser et espergner, pour accroistre et embellir vostre hostel et le mien, j’en soye reprochée, lesdengée et tencée? C’est bien loing de recognoistre ma peine comme ung bon mary doit faire à sa bonne preude femme. Telle l’avez-vous, meschant maleureux, dont c’est dommage.» Ce procès, quoy qu’il fust plus long, pour ung temps se cessa, et s’avisa maistre mary, pour estre de l’estat de sa femme asseuré, qu’il feroit tant avec son curé, qui son trèsgrand amy estoit, que d’elle orroit la devote confession, ce qu’il fist au moien du curé, qui son fait conduisit; car ung bien matin, en la bonne sepmaine que de son curé pour soy confesser s’approucha, en une chapelle secrète devant il l’envoya, et à son mary vint, qu’il adouba de son habit, et pour estre son lieutenant l’envoya devers sa femme. Si nostre mary fut joyeux, il ne le fault jà demander. Quand en ce point il se trouva, il vint en la chappelle, et ou siége du prestre sans mot dire entra; et sa femme d’approcher, qui à genoux se mist devant ses piez, cuidant pour vray estre son curé, et sans tarder commença sa confession et dist Benedicite. Et nostre sire son mary respondit Dominus, et au mieulx qu’il sceut, comme le curé l’avoit aprins, assovit de dire ce qui affiert. Après que la bonne femme eut dit la confession generale, descendit au particulier, et vint parler comment, durant le temps que son mary avoit esté dehors, ung escuier avoit esté son lieutenant, dont elle avoit en or, en argent et en bagues beaucop amendé. Et Dieu scet que en oyant ceste confession, le mary estoit bien à son aise; s’il eust osé, voluntiers l’eust tuée à ceste heure; toutesfoiz, affin d’oyr encores le surplus, s’il y est, aura il pacience. Quand elle eut dit tout au long de cest escuier, du chevalier s’est accusée, qui comme l’autre l’avoit bien baguée. Et bon mary, qui de dueil se crève et fend, ne scet que faire de soy descouvrir et bailler l’absolution sans plus attendre; il n’en fist rien néantmains, et print loysir et pacience d’escouter ce qu’il orra. Après le tour du chevalier, le prestre vint en jeu, dont elle s’accusa bien humblement; mais, par nostre dame, à cest coup, bon mary perdit pacience et n’en peut plus oyr, si jecta jus chape et surplis, et se monstrant, luy dist: «Faulse et desloyale, or voiz je et cognois bien vostre grand trahison! et ne vous suffisoit-il de l’escuier et puis du chevalier, sans à ung prestre vous donner, qui par Dieu plus me desplaist et courrousse que tout ce que fait avez.» Vous devez savoir que de prinsault ceste vaillant femme fut esbahie et soupprinse; mais le loysir qu’elle eut de respondre si trèsbien l’asseura et sa contenance de manière si bien ordonna, que, à l’oyr, sa response estoit plus asseurée que la plus juste de ce monde; faisoit à Dieu son oroison; si respondit à chef de pièce comme le saint esperit l’inspira, et dist bien froidement: «Pouvre coquard, qui ainsi vous tourmentez, savez-vous bien au mains pour quoy? Or, oyez-moy, s’il vous plaist; et pensez-vous que je ne sceusse trèsbien que c’estiez vous à qui me confessoie? Si vous ay servy comme le cas le requiert, et sans mentir de mot vous ay confessé tout mon cas; véezcy comment: De l’escuier me suis accusée, et c’estes vous, mon doulx amy; quand vous m’eustes en mariage, vous estiez escuier, et lors feistes de moy ce qu’il vous pleut, et me fournistes, vous le savez, Dieu scet comment. Le chevalier aussi dont j’ay touché et m’en suis encoulpit, par ma foy, vous estes celuy, car à vostre retour vous m’avez fait dame. Et vous estes aussi le prestre, car nul, si prestre n’est, ne peut oyr confession.—Par ma foy, m’amye, dist lors le chevalier, or m’avez vous vaincu et bien monstré que sage et trèsbonne vous estes, et que sans cause et à tort et trèsmal adverty vous ay chargée et dit du mal assez, dont il me desplaist, et m’en repens, et vous en crye mercy, vous promettant de l’amender à vostre dit.—Legièrement il vous est pardonné, ce dit la vaillant femme, puis que le cas vous cognoissez.» Ainsi qu’avez oy fut le bon chevalier deceu par le subtil et percevant engin de sa desloyalle femme.