Les Cent Nouvelles Nouvelles, tome II

Thomas Wright · Chapitre 1 sur 21 · partie 3/3

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Les Cent Nouvelles Nouvelles, tome II

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

LA LXIVe NOUVELLE.

PAR MESSIRE MICHAULT DE CHANGY.

 

Il est bien vray que naguères, en ung lieu de ce pays que je ne puis nommer, et pour cause; mais au fort, qui le scet si s’en taise comme je fays, avoit ung maistre curé qui faisoit raige de confesser ses parrochiennes. De fait, il n’en eschappoit pas une qui ne passast par là, voire des plus jeunes. Au regard des veilles, il n’en tenoit compte. Quand il eut longuement maintenu ceste saincte vie et ce vertueux exercice, et que la renommée en fut espandue par toute la marche et ès terres voisines, il fut puny en la façon que vous orrez, et par l’industrie de l’un de ses parrochiens, à qui toutesfoiz il n’avoit encores rien meffait touchant sa femme. Il estoit ung jour au disner, et faisoit bonne chère en l’ostel de son parrochien que je vous dy. Et comme il estoient ou meilleur endroit de leur disner et qu’ilz faisoient le plus grand het, veezcy leens venir ung homme qui s’appelle Trenchecoille, lequel se mesle de taillier gens, d’arracher dens, et d’un grand tas d’aultres brouilleries; et avoit ne sçay quoy à besoigner à l’oste de léens. L’oste l’encueillit tresbien et le fist seoir, et sans se faire beaucoup prier, il se fourre avecques nostre curé et les aultres; et s’il estoit venu tard, il met peine d’aconsuyvir ceulx qui le mieulx avoient viandé. Ce maistre curé, qui estoit grand farseur et fin homme, commence à prendre la parolle à ce trenchecoille et luy va demander de son mestier et de cent mille choses, et le trenchecoille luy respondoit au propos le mieulx qu’il savoit. A chef de pièce, maistre curé se vire verz l’oste et en l’oreille luy dist: «Voulons nous bien tromper ce trenchecoille?—Oy, je vous en prie, ce dit l’oste; mais en quelle manière le pourrons-nous faire?—Par ma foy, dit le curé, nous le tromperons trop bien, si vous me voulez aider.—Et je ne demande aultre chose, dit l’oste.—Je vous diray que nous ferons, dit le curé: je faindray avoir mal au coillon et marchanderay à lui de le m’oster, et me feray lyer et mettre sur la table tout en point, comme pour le trencher. Et quand il viendra près et il vouldra veoir que c’est pour ouvrer de son mestier, je me leveray et luy monstreray le derrière.—Et que c’est bien dit, dist l’oste, qui à coup pensa ce qu’il vouloit faire; vous ne feistes jamais mieulx; laissez nous faire entre nous aultres, nous vous aiderons bien à parfaire la farce.—Je le veil, dit le curé.» Après ces paroles monseigneur le curé rassaillit nostre trenchecoille d’unes et d’aultres, et en la parfin luy dist, pardieu, qu’il avoit bien mestier d’un tel homme qu’il estoit, et qu’il avoit ung coillon tout pourry et gasté, et vouldroit qu’il luy eust cousté bonne chose, et qu’il eust trouvé homme qui bien luy sceust oster. Et si froidement le disoit que le le trenchecoille cuidoit veritablement qu’il deist voir. Lequel luy respondit: «Monseigneur le curé, je veil bien que vous sachez, sans nul despriser, ne moy vanter de rien, qu’il n’y a homme en ce pays qui mieulx que moi vous sceust aider; et pour l’amour de l’oste de ceens, je vous feray de ma peine telle courtoisie, si vous vous voulez mettre en mes mains, que par droit vous en devrez estre content.—Et vrayment, dit maistre curé, c’est bien dit.» Conclusion, pour abreger, ilz furent d’accort. Et tost après fut la table ostée, et commença maistre trenchecoille à faire ses préparatoires pour besoigner; et d’aultre part le bon curé se mettoit à point pour faire la farse, qui ne lui tourna pas à jeu, et devisoit à l’oste et aux aultres comment il devoit faire. Et tantdis que ces approuches d’un costé et d’aultre se faisoient, l’oste de léens vint au trenchecoille, et luy dist: «Garde bien, quelque chose que ce prestre te dye, quand tu le tiendras pour ouvrer à ses coillons, que tu les lui trenches tous deux rasibus, et n’y fay faulte, si cher que tu as ton corps.—Saint Martin, si feray je, dist le trenchecoille, puis qu’il vous plaist. J’ai ung instrument si prest et si bien trenchant, que je vous feray present de ses genitoires avant qu’il ait loisir de moy rien dire.—Or on verra que tu feras, dist l’oste; si tu faulx, je ne te fauldray pas.» Tout fut prest, et la table apportée, et monseigneur le curé en pourpoint, qui bien contrefaisoit l’adolé, et promectoit bon vin à ce trenchecoille. L’oste aussi et les serviteurs de léens, qui devoient tenir bon curé, qui n’avoient garde de le laisser eschapper. Et affin d’estre plus seur, le lièrent trop bien, et luy disoient que c’estoit pour mieux faire la farce, et quand il vouldroit ilz le laisseroient aller; et il les creut comme fol. Or vint ce vaillant trenchecoille garny à la couverte main de son petit rasoir, et commença à vouloir mettre les mains aux coillons de monseigneur le curé: «A dya! dit monseigneur le curé, faictes à traict et tout beau; tastez les le plus doulcement que vous pourrez, et après je vous diray lequel je veil avoir osté.—Trop bien», dit il: et lors tout souef lève la chemise et prend ses maistres coillons, gros et quarrez, et sans en plus enquerir, subitement les luy trencha tous deux d’un seul cop. Et bon curé de cryer, et de faire la plus male vie que jamais fist homme. «Hola! hola, dist l’oste, pille la pacience, ce qui est fait est fait; laissez-vous adouber.» Alors le trenchecoille le mect à point du surplus qui en tel cas appartient, et part et s’en va, attendant de l’oste il savoit bien quoy. Or ne fault-il pas demander se monseigneur le curé fut bien camus de se veoir ainsi desgarny. Et mectoit sus à l’oste qu’il estoit cause de son meschef; mais Dieu scet qu’il s’en excusoit bien, et disoit que si le trenchecoille ne se fust si tost sauvé, qu’il l’eust mis en tel estat que jamais n’eust fait bien après. «Pensez vous, dit il, qu’il ne me desplaist bien de vostre ennuy, et plus beaucop qu’il est advenu en mon hostel?» Ces nouvelles furent tost vollées par toute la ville; et ne fault pas dire que aucunes damoiselles n’en furent bien marries d’avoir perduz les instrumens de monseigneur le curé; mais aussi d’aultre part les dolens mariz en furent si joyeulx qu’on ne vous saroit dire n’escripre la dixiesme partie de leur lyesse. Ainsi que vous avez oy fut maistre curé puny, qui tant d’aultres avoit trompez et deceuz; et oncques depuis ne se osa veoir entre gens, mais reclus et plain de melencolie fina bien tost après ses dolens jours.

 

LA LXVe NOUVELLE.

PAR MONSEIGNEUR LE PRÉVOST DE WASTENNES.

 

Comme souvent l’on mect en terme pluseurs choses dont en la fin on se repent, et à tard, advint naguères que ung gentil compaignon, demourant en ung village assez près du Mont-Saint-Michel, se devisoit à ung soupper, present sa femme, et aucuns estrangiers et pluseurs de ses voisins, d’un hostellain dudit Mont-Saint-Michel, et disoit, affermoit et juroit sur son honneur, qu’il portoit le plus beau membre, le plus gros et le plus quarré qui fust en toute la marche d’environ; et avecques ce, qui n’empire pas le jeu, il s’en aidoit tellement et si bien que les quatre, les v, les six foiz ne luy coustoient non plus que s’on les prinst en la corne de son chaperon. Tous ceulx de la table oyrent bien voluntiers le bon bruyt qu’on donnoit à cet hostellain du Mont-Saint-Michel, et en parlèrent chacun comme il l’entendoit. Mais qui que y prinst garde, la dame de leens, femme au racompteur de l’ystoire, y presta trèsbien l’oreille, et luy sembla bien que la femme estoit eureuse et bien fortunée qui de tel mary estoit douée. Et pensa dèslors en son cueur que, s’elle povoit trouver honneste voye et subtille, elle se trouvera quelque jour audit Saint-Michel, et à l’ostel de l’homme au gros membre se logeroit; et ne tiendra que à luy qu’elle n’espreuve si le bon bruyt qu’on luy donne est vray. Pour executer ce qu’elle avoit proposé et en son courage deliberé, au chef de vj ou viij jours, elle print congé de son mary, pour aller en pelerinage au Mont-Saint-Michel. Et pour colorer l’occasion de son voyage, elle, comme femmes sçavent bien faire, trouva une bourde toute affaictée. Et son mary ne luy refusa pas le congé, combien qu’il se doubta tantost de ce qui estoit. Au partir, son mary luy dist qu’elle feist son offrande à saint Michel, et qu’elle se logeast à l’ostel dudit hostellain, et qu’elle le recommendast à luy cent mille foiz. Elle promist de tout accomplir, et sur ce prend congé, et s’en va, Dieu scet, desirant beaucop se trouver au lieu de Saint-Michel. Tantost qu’elle fut partie, et bon mary de monter à cheval, et par aultre chemin que sa femme tenoit picque tant qu’il peut au Mont-Saint-Michel, et vint descendre tout secrètement avant que sa femme à l’ostel de l’ostellain dessus dit, lequel trèslyement le receut, et luy fist grand chère. Quand il fut en sa chambre, il dist à l’oste: «Or ça, mon hoste, vous estes mon amy de pieçà, et je suis le vostre; je vous veil dire qui m’amaine en ceste ville maintenant. Il est vray qu’environ v ou vj jours a, nous estions au soupper, en mon hostel, un grant tas de bons compaignons; et comme l’on entre en devises, je commençay à compter comment on disoit en ce pays qu’il n’y avoit homme mieux oustillé de vous»; et au surplus luy dist au plus près qu’il peut toutes les parolles qui alors touchant le propos furent dictes, et comme dessus est touché. «Or est il ainsi, dit il, que ma femme entre les aultres recueillit trèsbien mes parolles, et n’a jamais arresté tant qu’elle ayt trouvé manière de impétrer son congé pour venir en ceste ville. Et par ma foi, je me doubte fort et croy veritablement que sa principale intencion est d’esprouver, s’elle peut, si mes parolles sont vrayes que j’ay dictes touchant vostre gros membre. Elle sera tantost ceens, je n’en doubte point, car il luy tarde de soy y trouver; si vous prie, quand elle viendra, que la recueillez lyement et luy faictes bonne chère, et luy demandez la courtoisie, et faictes tant qu’elle le vous accorde. Mais toutesfoiz ne me trompez point: gardez bien que vous n’y touchez; prenez terme d’aller vers elle quand elle sera couchée, et je me mettray en vostre lieu, et vous orrez après bonne chose.—Laissez moy faire, par ma foy, dist l’ostellain, et je veil bien et vous promectz que je feray bien mon personnage.—A dya, toutesfoiz, dit l’autre, ne me faictes point de desloyauté; je sçai bien qu’il ne tiendra pas à elle que ne le facez.—Par ma foy, dist l’ostellain, je vous asseure que je n’y toucheray»; et non fist il. Il ne demoura guères que vecy venir nostre gouge et sa chamberière, bien lassées, Dieu le scet. Et bon hoste de saillir avant, et de recevoir la compaignie comme il luy estoit enjoinct, et qu’il avoit promis. Il fist mener madamoiselle en une trèsbelle chambre, et luy faire du bon feu et apporter tout du meilleur vin de leens, et alla querir de belles cerises toutes fresches, et vint bancqueter avec elle, en attendant le soupper. Il commence de faire ses approuches quand il vit son point; mais Dieu scet comment on le gecta loing de prinsault. En la parfin toutesfoiz, pour abreger, marché fut fait qu’il viendroit coucher avec elle environ la mynuyt tout secrètement. Et ce contract accordé, il s’en vint devers le mary de la gouge et luy compta le cas, lequel à l’heure prinse entre elle et l’ostellain, il se vint bouter en son lieu et besongna le mieulx qu’il peult, et se leva devant le jour, et se vint remettre en son lit. Quand le jour fut venu, nostre gouge, toute melencolieuse, pensive et despiteuse, car point n’avoit trouvé ce qu’elle cuidoit, appella sa chambrière, et se levèrent, et le plus hastivement qu’elles peurent s’abillèrent, et voulrent paier l’oste et leur escot; mais l’oste dist qu’il ne prendroit rien d’elle. Et sur ce, adieu, et se part madamoiselle, sans aller ne oyr messe ne veoir saint Michel, ne desjeuner aussi; et sans ung seul mot dire, s’en vint en sa maison. Mais il vous fault savoir que son mary y estoit desjà, qui luy demanda qu’on disoit de bon à saint Michel. Elle, tant marrye qu’on ne pourroit plus, à peine s’elle daignoit respondre. «Et quelle chère, dit le mary, vous a fait vostre hoste! Par Dieu, il est bon compaignon.—Bon compaignon! dit-elle; il n’y a rien d’oultrage: je ne m’en saroie louer que tout à point.—Non, dame, dist il; et par saint Jehan, je pensoye que pour l’amour de moy il vous eust deu festoyer et faire bonne chère.—Il ne me chault, dist-elle, de sa chère: je ne vois pas en pelerinage pour la bonne chère de luy ne d’aultre; je ne pense qu’à ma devocion.—Devocion! dame, dit il, nostre Dame, vous y avez failly; je sçay trop bien pourquoy vous estes tant raffroignée, et que le cueur avez tant enflé. Vous n’avez pas trouvé ce que vous cuidiez; il y a bien à dire une once, largement. Dya, dya, madame, j’ay bien sceu la cause de vostre pelerinage: vous cuidiez taster et esprouver le grand brichouart de nostre hoste de saint Michel; mais, par saint Jehan, je vous en ay bien gardée, et garderay, si je puis. Et affin que vous ne pensiez pas que je vous mentisse quand je vous disoye qu’il l’avoit si grand, par Dieu, je n’ay dit chose qui ne soit vraye; mais il n’est jà mestier que vous en sachez plus avant que par oyr dire, combien que, s’il vous eust voulu croire, et je n’y eusse contredit, vous aviez bonne devocion d’essayer sa puissance. Regardez comment je sçay les choses. Et pour vous mettre hors de suspection, sachez de voir que je vins ennuyt à l’heure que luy aviez mise, et ay tenu son lieu; si prenez en gré ce que j’ay sceu faire, et vous passez doresenavant de ce que vous avez. Pour ceste foiz il vous est pardonné, mais de recheoir gardez vous en, pour autant qu’il vous touche.» La damoiselle, toute confuse et esbahie, voyant son tort evident, quand elle peut parler, crya mercy, et promist de non plus faire. Et je tiens que non fist elle de sa teste.

 

LA LXVIe NOUVELLE.

PAR PHILIPE DE LOAN.

 

N’a guères que j’estoie à Saint-Omer avec ung grand tas de gentilz compaignons, tant de céens comme de Bouloigne et d’ailleurs, et après le jeu de paulme nous allasmes soupper en l’ostel d’un tavernier qui est homme de bien et beaucop joyeux; et a une trèsbelle femme, et en grand point, dont il a un trèsbeau filz, environ de l’eage de six à sept ans. Comme nous estions tous assis au soupper, le tavernier, sa femme, et leur filz d’emprès elle, avecques nous, les aucuns commencèrent à deviser, les aultres à chanter, et faisions la plus grand chère de jamais; et nostre hoste, pour l’amour de nous, ne s’i faindoit pas. Or avoit esté sa femme ce jour aux estuves, et son petit filz avecques elle. Si bien s’advisa nostre hoste, pour faire rire la compaignie, qu’il demanderoit à son filz de l’estat et gouvernement de celles qui estoient aux estuves avecques sa mère. Si luy va dire: «Vien çà, mon filz; par ta foy, dy moy laquelle de toutes celles qui estoient aux estuves avecques ta mère avoit le plus beau con et le plus gros.» L’enfant, qui se oyoit questionner devant sa mère, qu’il craindoit comme enfans font de coustume, vers elle regardoit et ne disoit mot. Et le père, qui n’avoit pas aprins de le veoir si muet, luy dist de rechef: «Or me dy, mon filz, qui avoit le plus gros con? dy hardiment.—Je ne sçay, mon père, dit l’enfant, toujours virant le regart vers sa mère.—Et par dieu, tu as menty, ce dist son père; or le me dy, je le veil savoir.—Je n’oseroye, dit l’enfant, pour ma mère; elle me batteroit.—Non fera, non, dit le père, tu n’as garde, je t’asseure.» Et nostre hostesse sa mère, non pensant que son fils deust dire ce qu’il dist, luy dit: «Dy, dy hardiment ce que ton père te demande.—Vous me batteriez, dit il.—Non feray, non.» Et le père, qui vit que son filz eut congé de souldre sa question, luy demanda de rechef: «Or ça, mon filz, par ta foy, as tu bien regardé tous les cons de ces femmes qui estoient aux estuves?—Saint Jehan, oy, mon père.—Et y en avoit il largement? dy, ne mens point.—Je n’en vy oncques tant: ce sembloit une droicte garenne de cons.—Or çà, dy nous maintenant qui avoit le plus bel et le plus gros.—Vrayment, ce dist l’enfant, ma mère avoit tout le plus bel et le plus gros, mais il avoit un si grand nez.—Si grand nez? dit le père: va, va, tu es bon filz.» Et nous commenceasmes tous à rire et à boire d’autant, et parler de cest enfant qui caquetoit si bien. Mais sa mère n’en savoit sa contenance, tant estoit honteuse, pource que son filz avoit parlé du nez; et croy bien depuis il en fut trèsbien torché, car il avoit encusé le secret de l’escole. Nostre hoste fist du bon compaignon; mais il se repentit assez depuis d’avoir fait la question, dont la solucion le fist rougir. C’est tout pour le present.

 

LA LXVIIe NOUVELLE.

PAR PHILIPE DE LOAN.

 

Ores a trois ans ou environ que une assez bonne adventure advint à ung chaperon fourré de parlement de Paris. Et affin qu’il en soit memoire, j’en fourniray ceste nouvelle, non pas que je veille toutesfoiz dire que tous les chaperons fourrez ne soient bons et veritables; mais car il y eut non pas ung peu de desloyaulté en cestuy cy, mais largement, qui est chose estrange et non accoustumée, comme chacun scet. Or, pour venir au fait, ce chaperon fourré, en lieu de dire ce seigneur de parlement, devint amoureux à Paris de la femme d’un cordoannier qui estoit belle et gente, et enlangagée à l’advenant et selon le terrouer. Ce maistre chaperon fourré fist tant, par moyens d’argent et aultrement, qu’il parla à la belle cordoannière dessoubz sa robe et à part, et s’il avoit d’elle esté bien amoureux avant la joissance, encores en fut il trop plus feru depuis, dont elle se parcevoit et donnoit trèsbien garde, s’en tenoit trop plus fière, et se faisoit acheter. Luy estant en ceste rage, pour mandement, prière, promesse, don, ne requeste qu’il sceust faire, elle s’appensa de non plus comparoir, affin encores de luy rengreger et plus accroistre sa maladie. Et veezcy nostre chaperon fourré qui envoye ses ambaxadeurs devers sa dame la cordoannière; mais c’est pour neant, elle n’y viendroit pour morir. Finalement, pour abreger, affin qu’elle voulsist venir vers luy comme aultresfoiz, il luy promist en la presence de trois ou de iiij qui estoient de son conseil quant à telles besoignes, qu’il la prendroit à femme si son mary terminoit vie par mort. Quand elle eut ceste promesse, elle se laissa ferrer et vint, comme elle souloit, au lever et aux aultres heures qu’elle povoit eschapper, devers le chaperon fourré, qui n’estoit pas mains feru que l’autre jadiz d’amours. Et elle, sentant son mary desjà vieil et ancien, et ayant la promesse desusdicte, se reputoit desjà comme sa femme. Pou de temps après, la mort trèsdesirée de ce cordoannier fut sceue et publiée; et bonne cordoannière se vient bouter de plain sault en l’ostel du chaperon fourré, qui la receut joyeusement, promist aussi de rechef qu’il la prendroit à femme. Or sont maintenant ensemble ces deux bonnes gens, le chaperon fourré et sa dame la cordoannière. Mais, comme souvent chose eue en dangier est trop plus cher tenue que celle qu’on a à bandon, ainsi advint ycy; car nostre chaperon fourré se commença à ennuyer et lasser de la cordoannière, et soy refroider de l’amour d’elle. Et elle le pressoit tousjours de paraccomplir le mariage dont il avoit fait la promesse, mais il luy dist: «M’amye, par ma foy, je ne me puis jamais marier, car je suis homme d’eglise et tiens benefices telz et telz, comme vous savez; la promesse que je vous faiz jadis est nulle, et ce que j’en feis lors estoit pour la grand amour que je vous portoye, esperant aussi par ce moyen vous attraire plus legièrement. «Elle, cuidant qu’il fust lyé à l’eglise, et soy voyant aussi bien maistresse de léens que s’elle fust sa femme espousée, ne parla plus de ce mariage et alla son chemin accoustumé. Mais nostre chaperon fourré fist tant par belles parolles et pluseurs remonstrances, qu’elle fut contente de se partir de luy et espouser ung barbier, leur voisin, auquel il donna iij c. escuz d’or contens; et Dieu scet s’elle partit bien baguée. Or, vous devez savoir que nostre chaperon fourré ne fist pas legièrement ceste despartie ne ce mariage, et n’en fust point venu à bout si n’eust esté qu’il disoit à sa dame qu’il vouloit doresenavant servir Dieu et vivre de ces benefices et soy du tout rendre à l’eglise. Or fist il tout le contraire, quand il se vit desarmé d’elle et allyée au barbier; car il fist secrètement traicter, environ ung an après, pour avoir en mariage la fille d’un notable et riche bourgois de Paris. Et fut la chose faicte et passée, et fut jour prins et assigné pour les nopces; disposa aussi de ses benefices, qui ne sont que à simple tonsure. Ces choses sceues aval Paris et venues à la cognoissance de la cordoannière, maintenant barbière, creez qu’elle fut bien esbahie: «Voire, dist elle, le traistre, m’a il en ce point deceue? il m’a laissée soubz umbre d’aller servir Dieu et m’a baillée à ung aultre. Et par nostre Dame de Clery, la chose ne demourra pas ainsi.» Non fist elle, car elle fist comparoir nostre chaperon fourré devant l’evesque, et illec son procureur remonstra bien et gentement sa cause, disant comment le chaperon fourré avoit promis à la cordoannière, en presence de pluseurs, que si son mary mouroit qu’il la prendroit à femme. Son mari mort, il l’a tousjours tenue jusques environ à ung an qu’il l’a baillée à ung barbier. Pour abreger, les tesmoings ouy, et la chose bien debatue, l’evesque adnichilla et jugea estre nul ledit mariage de ladicte cordoannière au barbier, et enjoindit et commenda au chaperon fourré qu’il la prinst comme sa femme; car elle estoit sienne, et de droit, puisqu’il avoit eu compaignie charnelle avecques elle après la promesse dessus dicte. Ainsi fut nostre chaperon fourré ramené des meures; il faillit d’avoir la belle fille du bourgois, et si perdit ses iij c. escus d’or que le barbier eut, et si luy maintint sa femme plus d’un an. Et s’il estoit bien mal content d’avoir sa cordoannière, le barbier estoit aussi joyeux d’en estre despesché. En la façon qu’avez oy s’est depuis naguères gouverné l’un des chaperons fourré du parlement de Paris.

 

LA LXVIIIe NOUVELLE.

PAR MESSIRE CHRESTIAN DE DYGOYNE, CHEVALIER.

Il n’est pas chose pou acoustumée ne de nouvel mise sus que femmes ont fait leurs mariz jaloux, voire, par Dieu, et coux aussi. Si advint naguères, en la ville d’Envers, ce propos, que une femme mariée, qui n’estoit pas des plus seures du monde, fut requise d’un tresgentil compaignon de faire la chose que savez. Et elle, comme courtoise et telle qu’elle estoit, ne refusa pas le service qu’on luy presentoit, mais debonnairement se laissa ferrer, et maintint ceste vie assez et longuement. En la parfin, comme fortune voult, qui ennemye et desplaisante estoit de leur bonne chevance, fist tant que le mary trouva la brigade en present meffait, dont en y eut de bien esbahiz. Ne sçay toutesfoiz lequel, ou l’amant, ou l’amye, ou le mary; toutesfoiz, l’amant, à l’aide d’une bonne espée à deux mains dont il estoit saisy, se sauva sans nul mal avoir, et ne fut de ame poursuy. Or demourèrent le mary et la femme; de quoy leurs propos furent, il se peut assez penser. Après toutesfoiz aucunes parolles dictes, et d’un costé et d’aultre, le mary, pensant en soy mesmes, puis qu’elle avoit encommencé à faire la folye, que fort seroit de l’en retirer, et quand plus elle n’en feroit, si estoit tel le cas, que, venu à la cognoissance du monde, il en estoit noté comme deshonnoré; consydera aussi de la batre ou injurier de parolles que c’estoit peine perdue; si s’advisa à chef de pièce qu’il la chassera paistre ensus de luy, et ne sera jamais d’elle ordoyée sa maison au mains qu’il puisse. Si dist à sa femme assez doulcement: «Or cà, je voy bien que vous ne m’estes pas telle que vous deussiez estre par raison; toutesvoies, esperant que jamais ne vous adviendra, de ce qui est fait ne soit il plus parlé; mais devisons d’un aultre. J’ay ung affaire qui me touche beaucop, et à vous aussi; si vous fault engager tous noz joyaulx, et si vous avez quelque minot d’argent à part, il le vous fault mettre avant; car le cas le requiert.—Par ma foy, dit la gouge, je le feray volontiers et de bon cueur; mais que vous me pardonnez vostre maltalent.—N’en parlez plus, dit il, nen plus que moy.» Elle, cuidant estre absolue et avoir remission de tous ses pechez, pour complaire à son mary, après la noise dessus dicte, bailla ce qu’elle avoit d’argent, ses verges, ses tixus, aucunes bourses estoffées bien richement, ung grand tas de couvrechefs bien fins, pluseurs pennes entières et de tresbonne valeur; bref, tout ce qu’elle avoit, et que son mary voulut demander, elle luy bailla pour en faire son bon plaisir. «En dya, dist il, encores n’ay je pas assez.» Quand il eut tout jusques à la robe et la cotte simple qu’elle avoit sur elle, «Il me fault avoir ceste robe, dit il.—Voire, dit-elle, et je n’ay aultre chose à vestir; voulez vous que je voise toute nue?—Force est, dit il, que vous la me baillez, et la cotte simple aussi, et vous avancez; car, soit par amours ou par force, il la me fault avoir.» Elle, voyant que la force n’estoit pas sienne, se desarma de sa robe et de sa cotte simple, et demoura en chemise: «Tenez, dit elle, fays je bien ce qu’il vous plaist?—Vous ne l’avez pas tousjours fait, dit il; si à ceste heure vous m’obeissez, Dieu scet si c’est de bon cueur; mais laissons cela, parlons d’ung aultre. Quand je vous prins à mariage à la male heure, vous ne apportastes guères avecques vous, et encore le tant peu que ce fut, si l’avez vous et forfait et confisqué; il n’est jà mestier que je vous redye vostre gouvernement: vous sçavez mieulx quelle vous estes que nul aultre; et pour telle que vous estes à ceste heure, je vous baille le grand congé et vous dy le grand adieu; veezla l’huys, prenez garin, et si vous faictes que sage, ne vous trouvez jamais devant moy.» La pouvre gouge, plus esbahie que jamais, n’osa plus demourer après ces horribles parolles, après cest horrible ban, ains se partit et s’en vint rendre, ce croy je, à l’ostel de son amy par amours, pour ceste première nuyt, et fist mettre sus beaucop d’ambaxadeurs pour ravoir ses bagues et habillemens de corps; mais ce fut pour neant, car son mary, obstiné et endurcy en son propos, n’en voult oncques oyr parler, et encores mains de la reprendre; si en fut il beaucop pressé, tant des amis de son costé comme de ceulx de la femme; si fut sa bonne femme contrainte de gaigner au mieulx qu’elle peut des aultres habillemens, et en lieu de mary user d’amy, attendant le rappaisement de son dit mary, qui à l’heure de ce compte estoit encores mal content de sa dicte femme, et aucunement ne la vouloit veoir.

 

LA LXIXe NOUVELLE.

PAR MONSEIGNEUR.

 

Il n’est pas seullement cogneu de ceulx de la ville de Gand, où le cas que j’ay à vous descripre n’a pas long temps advint, mais de la plus part de ceulx de Flandres, et de vous qui estes cy presens, que à la bataille qui fut entre le roy de Honagrie et monseigneur le duc Jehan, que Dieu absoille, d’une part, et le grand Turc en son pais de Turquie d’aultre, plusieurs chevaliers et escuiers françois, flamens, alemans et picards furent prisonniers, dont les aucuns furent mors et executez, present le dit Turc, les aultres en chartre à perpetuité, les aultres condemnez à estre et faire office d’esclave, du nombre des quelx fut ung gentil chevalier du dit pais de Flandres, nommé messire Clayz Utenhoven. Et par pluseurs ans exercea ledit office, qui ne luy estoit pas petit labeur, mais martire intollerable, attendu les delices où il avoit esté nourry et l’estat dont il estoit. Or devez vous savoir qu’il estoit marié pardeçà à Gand, et avoit espousé une trèsbelle et bonne dame qui de tout son cueur l’amoit et tenoit cher, laquelle prioit Dieu journellement que bref le peust ravoir et reveoir par deçà, si encores il estoit vif; s’il estoit mort, que par sa grâce luy voulsist ses pechez pardonner et le mettre au nombre des glorieux martirs qui pour le reboutement des infidèles et l’exaltacion de sa saincte foy catholicque se sont voluntairement offers et habandonnez à la mort temporelle. Ceste bonne dame, qui riche, belle et bonne estoit, et de grans amys continuellement pressée estoit et assaillye de ces amys qu’elle se voulsist remarier; lesquelx disoient et asseurement affermoyent que son mary estoit mort, et que s’il fust vif il fut retourné comme les aultres; s’il fust aussi prisonnier, on eust eu nouvelle de luy pour faire sa finance. Quelque chose qu’on dist à ceste bonne dame, ne raison qu’on luy sceust amener de apparence en cestuy fait, elle ne vouloit condescendre à ce mariage, et au mieulx qu’elle savoit s’en excusoit. Mais que luy valut ceste excusance, certes pou ou rien; car elle fut ad ce menée de ses parens et amys qu’elle fut contente d’obéir. Mais Dieu scet que ce ne fut pas à pou de regret, et estoient environ neuf ans passez qu’elle estoit privée de la presence de son bon et loyal mary, lequel elle reputoit pieça mort; et si faisoient la plus part, et presque tous ceulx qui le cognoissoient. Mais Dieu, qui ses serviteurs et champions garde et preserve, l’avoit aultrement disposé; car encores vivoit, faisant son ennuyeux office d’esclave. Pour rentrer en matère, ceste bonne dame fut mariée à ung aultre chevalier, et fut environ demi an en sa compaignie, sans aultres nouvelles oyr de son bon mary que les precedentes, c’est asavoir qu’il étoit mort. D’adventure, comme Dieu le voult, ce bon et loyal chevalier messire Clays estant encore en Turquie à l’heure que madame sa femme s’est ailleurs allyée, faisant le beau mestier d’esclave, fist tant par le moien d’aucuns crestians gentilzhommes et marchans qu’il fut delivré, et se mist en leur galée, et s’en retourna par deçà. Et comme il estoit sur son retour, il rencontra et trouva, passant pays, pluseurs de sa congnoissance qui trèsjoyeux furent de sa delivrance: car à la vérité dire il estoit trèsvaillant homme, bien renommé et vertueux. Et tant s’espandit le trèsjoyeux bruit de sa désirée délivrance qu’il parvint en France, en Artoys et en Picardie, où ses vertuz n’estoient pas mains cogneues que en Flandres, dont il estoit natif. Et de ces marches ne tarda guères qu’elles vindrent en Flandres et jusques aux oreilles de sa trèsbelle et bonne dame et espouse, qu fut bien esbahie, et de tous ses sens tant alterée et soupprinse qu’elle ne savoit sa contenance. «Ha! dist elle, à chef de pièce, quand elle sceut parler, mon coeur ne fut oncques d’accord de faire ce que mes parens et amys m’ont à force contrainte de faire. Hélas! et qu’en dira mon trèsloyal seigneur et mary, auquel je n’ay pas gardé loyaulté comme je deusse, mais comme femme fresle, legère et muable de courage, ay baillé part et porcion à aultruy de ce dont il estoit et devoit estre le seul seigneur et maistre? Je ne suis pas celle qui doit ou ose attendre sa presence; je ne suys pas aussi digne qu’il me doye ou veille regarder, ne jamais veoir en sa compaignie.» Et ces paroles dictes, accompaignées de grands larmes, son trèshoneste, trèsvertueux et loyal cueur s’évanuyt, et cheut paulmée. Elle fut prinse et portée sur ung lit, et luy revint le cueur; mais depuis ne fut en puissance d’homme ne de femme de la faire menger ne dormir, ainçois fut trois jours continuelz tousjours plorant, en la plus grand tristesse de cueur que jamais femme fut. Pendant lequel temps elle se confessa et ordonna comme bonne chrestienne, priant mercy à tout le monde, specialement à monseigneur son mary. Et tost après elle mourut, dont ce fut trèsgrand dommage; et n’est point à dire le desplaisir qu’en print mon dit seigneur son mary, quand il en sceut la nouvelle; et à cause de son dueil fut en trèsgrand danger de suyvir par semblable accident sa trèsloyale espouse; mais Dieu, qui l’avoit sauvé d’aultres grands perilz, le preserva de ce dangier.

 

LA LXXe NOUVELLE.

PAR MONSEIGNEUR.

 

Un gentil chevalier d’Alemaigne, grand voyageur, aux armes preux, cortois, et de toutes bonnes vertuz largement doué, au retourner d’un loingtain voiage, luy estant en ung sien chasteau, fut requis d’ung son subject demourant en sa ville mesme d’estre parrain de tenir sur fons son enfant, dont la mère s’estoit delivrée droit à la coup du retour du dit chevalier. Laquelle requeste fut au dit bourgois libéralement accordée, et jasoit que le dit chevalier eust en sa vie pluseurs enfans tenuz sur fons, si n’avoit il jamais donné son entente aux sainctes parolles par le prestre proferées ou mistère de ce saint et digne sacrement, comme il fist à ceste heure; et luy semblerent, comme elles sont à la verité, plaines de haulx et divins mistères. Ce baptesme achevé, comme il estoit liberal et courtois, affin d’estre veu de ses hommes, demoura à disner en la ville, sans monter au chasteau, et luy tindrent compaignie le curé, son compère, et aucuns aultres des plus gens de bien, lesquels, après pluseurs devises, montèrent en jeu d’unes et d’aultres matères, tant que monseigneur commença à loer beaucop le digne sacrement de baptesme, et dist hault et cler, oyans tous: «Si je savoye veritablement que à mon baptesme eussent esté pronuncées les dignes et sainctes parolles que j’ay oyes à ceste heure au baptesme de mon nouveau filleul, je ne craindroye en rien le dyable qu’il eust sur moy puissance ne autorité, sinon seulement de moy tempter, et me passeroye de faire le signe de la croix; non pas, affin que bien vous m’entendez, que je ne sache trèsbien que ce signe est suffisant à rebouter le diable; mais ma foy est telle que les paroles dictes au baptesme d’un chascun cristien, s’elles sont telles que aujourd’uy j’ay oyes, sont valables à rebouter tous les dyables d’enfer, s’il en y avoit encores autant.—En verité, respondit alors le curé, monseigneur, je vous asseure, in verbo sacerdotis, que les mesmes paroles qui ont esté dictes aujourd’uy au baptesme de vostre filleul furent dictes et celebrées à vostre baptesme; je le sçay bien, car je mesmes vous baptisay, et en ay aussi fresche memoire comme si ce eust hier esté. Dieu fasse mercy à monseigneur vostre père; il me demanda le lendemain de votre baptesme qu’il me sembloit de son nouveau fils; telz et telz furent vos parrains, et telz et telz y estoient.» Et racompta toute la manière du baptisement, et le fist bien certain que mot avant ne mot arrière n’eut en son baptisement de celuy à son filleul. «Et puisqu’ainsi est, dist alors ce gentil chevalier, je promectz à Dieu mon createur tant honorer de ferme foy le saint sacrement de baptesme que jamais, pour quelque peril, encontre ou assault que le dyable me face, je ne feray le signe de la croix, mais par la seule memoire du sacrement de baptesme l’en chasseray ensus de moy, tant ay ferme foy en ce divin mistère; et ne me semblera jamais possible que le dyable puisse nuyre à homme armé de tel escu; car il est tel et si ferme que seul y vault sans aultre aide, voire acompaigné de vraye foy.» Ce disner se passa, et ne sçay quants ans après, ce bon chevalier se trouva en une bonne ville en Alemaigne, pour aucuns affaires qui l’y tirèrent, et fut logé en l’hostellerie. Comme il estoit ung soir avec ses gens, après soupper, devisant et esbatant avec eulx, fain luy print d’aller au retrait; et car ses gens s’esbatoient, n’en voult nulz oster de l’esbat; si print une chandelle et tout seul s’en va au retrait. Comme il entroit dedans, il vit devant luy ung grand monstre horrible et terrible, ayant grandes et longues cornes, les yeux plus alumés que flambe de fornaise, les braz gros et longs, les griffes aguez et trenchans, et bref c’estoit ung monstre trèsespoventable, et ung dyable, comme je croy. Et pour tel le tenoit le bon chevalier, lequel de prinsault fut assez esbahi d’avoir telle rencontre. Néantmains toutesfoiz print cueur, hardement et vouloir de soy defendre s’il estoit assailly; et luy souvint du veu qu’il avoit fait, et du saint et divin mistère de baptesme. Et en ceste foy marche vers ce monstre, que j’appelle dyable, et luy demanda qui il estoit, et qu’il demandoit. Ce dyable, sans mot dire, le commença à compter, et bon chevalier de se defendre, qui n’avoit toutesfoiz pour toutes armeures que ses mains, car il estoit en pourpoint comme pour aller coucher, et son bon escu de ferme foy au saint mistère de baptesme. La lucte dura longuement, et fut ce bon chevalier tant las que merveilles de soutenir ce dur assault. Mais il estoit tant fort armé de son escu de foy que pou luy nuysoient les coups de son ennemy. En la parfin que ceste bataille eut bien duré une bonne heure, ce bon chevalier se print aux cornes de ce dyable, et luy en esracha une dont il le bacula trop bien et malgré luy. Comme victorieux se partit de luy, et le laissa là comme recréant, et vint trouver ses gens qui s’esbatoient, comme ilz faisoient par avant son partement, qui furent bien effraiez de veoir leur maistre en ce point eschauffé qu’il estoit tant esgratigné le visage, le pourpoint, chemises, chausses et tout desrompu et deschiré, et comme tout hors d’alaine. «Ha! monseigneur, dirent-ilz, dont venez vous, et qui vous a ainsi habillé?—Qui? dit il; ce a esté le deable, à qui je me suis tant combatu que j’en suis tout hors d’alaine et en tel point que vous veez; et vous asseure par ma foy que je tien veritablement qu’il m’eust estranglé et devoré, se à ceste heure ne me fust souvenu de mon baptesme et du hault mistère de ce saint sacrement, et de mon veu que je feis ores a ne sçai quants ans; et creez que je ne l’ai pas faulsé; car, quelque danger que j’aye eu, oncques ne feis le signe de la croix, mais souvenant du saint sacrement dessus dit, me suis hardyment defendu et franchement eschappé, dont je loe et mercye nostre seigneur, qui par ce bon escu de saincte foy m’a si sauvement preservé. Viennent tous les aultres qui en enfer sont, tant que ceste enseigne demeure, je ne les crains; vive, vive nostre benoist Dieu, qui ses chevaliers de telles armes scet adouber!» Les gens de ce bon seigneur, oyans leur maistre ce cas racompter, furent bien joyeux de le veoir en bon point, mais esbahis de la corne qu’il leur monstroit, qu’il avoit à ce dyable de la teste esrachée. Et ne savoient juger, non fist oncques personne qui depuis la veist, de quoi elle estoit, si c’estoit os ou corne, comme aultres cornes sont, ou que c’estoit. Alors ung des gens de ce chevalier dist qu’il vouloit aller veoir se ce dyable estoit encores où son maistre l’avoit laissé, et s’il le trouvoit il se combatroit à luy et luy arracheroit l’aultre corne. Son maistre luy dist qu’il n’y allast point; il dist que si feroit. «N’en fay rien, dist son maistre, le peril y est trop grand.—Ne m’en chault, dit l’autre, je y veil aller.—Si tu me croiz, dit son maistre, tu n’yras pas.» Quoy qu’il fust, il y voult aller, et desobeir à son maistre. Il print en sa main une torche et une grande hache, et vint au lieu où son maistre s’estoit combatu. Quelle chose il y fist, on n’en scet rien, mais son maistre, qui de luy se doubtoit, ne le sceut si tost suyr qu’il ne le trouva pas, ne le dyable aussi, et n’oyt oncques puis nouvelles de son homme. En la fasson qu’avez oy se combatit ce bon chevalier au dyable, et le surmonta par la vertu du saint sacrement de baptesme.

 

LA LXXIe NOUVELLE.