Les Cent Nouvelles Nouvelles, tome II
Par Monseigneur le Duc.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
LA LXXIXe NOUVELLE.
PAR MESSIRE MICHAULT DE CHANGY.
Au bon pays de Bourbonnoys, où voluntiers les bonnes besoignes se font, avoit l’aultre hier ung medicin, Dieu scet quel; oncques Ypocras ne Gallien ne practicquèrent ainsi la science comme il faisoit: car en lieu de cyrops, de buvraiges, de doses, d’electuaires et de cent mille aultres besoignes que medicins solent ordonner tant à conserver la santé de l’homme que pour la recouvrer s’elle est perdue, il ne usoit seullement que d’une manière de faire, c’est assavoir, de bailler clistères. Quelque maladie qu’on luy apportast ou denunçast, tousjours faisoit bailler clistères, et toutesfoiz si bien luy venoit en ses besoignes et affères que chacun estoit content de luy, et garisoit chacun, dont son bruyt creut et augmenta qu’on l’appeloit par tout, tant ès maisons des princes et seigneurs comme en grosses abbayes et bonnes villes. Et ne fut oncques Aristote ne Gallien ainsi autorisé, par especial du commun peuple, que ce bon maistre dessus dit. Et tant monta sa renommée que pour toute chose l’on demandoit son conseil; et estoit tant entonné incessamment qu’il ne savoit au quel entendre. Se une femme avoit rude mary, fel et mauvais, elle venoit au remède à ce bon maistre. Bref, de tout ce dont on peust demander conseil d’homme, nostre bon maistre avoit la huée. Advint ung jour que ung bon simple homme champestre avoit perdu son asne; et après la longue queste d’icelluy, s’advisa de tirer vers ce maistre qui si trèssage estoit; et à la coup de sa venue il estoit tant avironné de peuple qu’il ne savoit au quel entendre. Ce bon homme néantmains rompit la presse, et, quoy que le maistre parlast et respondist à pluseurs, luy compta son cas, c’est asavoir de son asne qu’il avoit perdu, priant pour Dieu qu’il luy voulsist radressier et bailler chose dont il le peust recouvrer. Ce maistre, qui plus aux aultres que à luy entendoit, quand le bruyt et son de son langage, dont rien il n’avoit entendu, fut finy, se vira devers luy, cuidant qu’il eust aucune enfermeté; et affin d’en estre despesché, dist à ses gens: «Baillez luy clistère.» Et ce dit, devers les aultres se tourna. Et le bon simple homme qui l’asne avoit perdu, non sachant que le maistre avoit dit, fut prins des gens du maistre, qui tantost, comme il leur estoit chargé, luy baillèrent ung clistère, dont il fut bien esbahy, car il ne savoit que c’estoit. Quand il eut ce clistère, dès qu’il fut dedans son ventre, il picque et s’en va, sans plus demander de son asne, cuidant certainement par ce le retrouver. Il n’eut guères esté avant que le ventre luy brouilla et grouilla tellement qu’il fut contraint de soy bouter en une vieille masure inhabitable, pour faire ouverture au clistère, qui demandoit la clef des champs. Et au partir qu’il fist, il mena si grant bruyt que l’asne du pouvre homme, qui passoit assez près, comme esgaré et venu d’adventure, commence à racaner et cryer; et bon homme de s’avancer et lever sus et chanter Te Deum, et venir à son asne, qu’il cuidoit avoir recouvert ou trouvé par le clistère que luy fist bailler le maistre, qui eut encores plus de renommée sans comparaison que paravant. Car des choses perdues on le tenoit vray enseigneur, et de toute science aussi le trèsparfait docteur, quoy que d’un seul clistère toute ceste renommée venist. Ainsi avez oy comment l’asne fut trouvé par ung clistère, qui est chose bien apparente et qui souvent advient.
LA IIII^{xx}e NOUVELLE.
PAR MESSIRE MICHAULT DE CHANGY, GENTILHOMME DE LA CHAMBRE DE MONSEIGNEUR.
Es marches d’Alemaigne, comme pour vray oy naguères compter à deux gentilz seigneurs dignes de croire, advint que une fille, de l’eage d’environ de xv. à xvj. ans, fut donnée en mariage à ung bon gentil compaignon, qui tout devoir faisoit de paier le deu que voluntiers demandent femmes sans mot dire, quand en cest eage et tel estat sont. Mais, quoy que le pouvre homme feist bien la besoigne et s’efforsast espoir plus souvent qu’il ne deust, si n’estoit euvre qu’il fist agréablement receu, et ne faisoit incessamment sa femme que rechigner, et souvent ploroit bien tendrement comme si tous ses amys fussent mors. Son mary, la voyant ainsi lamenter, ne se savoit assez esbahir quelle chose luy povoit falloir, et luy demandoit doulcement: «Helas! m’amye, et qu’avez vous? Et n’estes vous pas bien vestue, bien logée, bien servye, et de tout ce que gens de nostre estat pevent par raison desirer bien convenablement partie?—Ce n’est pas là qu’il me tient, respondit elle.—Et qu’est ce donc? dictes le moy, ce dit il, et si je y puis remède mettre, pensez que je le feray pour y mettre et corps et biens.» Les plus des foiz elle ne respondoit mot, mais tousjours rechignoit et de plus en plus triste chère et matte elle faisoit, que le mary ne portoit pas bien paciemment, quand savoir ne povoit la cause de ceste doléance. Tant en enquist que partie il en sceut, car elle luy dist qu’elle estoit trop desplaisante qu’il estoit si petitement fourny de cela que vous savez, c’est asavoir du baston de quoy on plante les hommes, comme dit Bocace. «Voire! dist il, et est ce cela dont tant vous dolez? Et par mon serment, vous avez bien cause. Toutesfoiz il ne peut estre aultre, et fault que vous en passez tel qu’il est, voire si vous ne voulez aller au change.» Ceste vie se continua ung grand temps, tant que le mary, voyant l’extimacion d’elle, assembla ung jour à ung disner ung grant tas des amys d’elle, et leur remonstra le cas comme il est icy dessus touché, et disoit qu’il luy sembloit qu’elle n’avoit cause de se douloir de luy en ce cas, car il cuidoit aussi bien estre party de l’instrument naturel que voisin qu’il eust: «Et affin, dist il, que j’en soye mieulx creu, et vous voiez son tort evident, je vous monstreray tout.» Il mist sa denrée avant sur la table, devant tous et toutes, et dist: «Veezci de quoy.» Et sa femme de plorer de plus belle: «Et par saint Jehan, dirent sa mère, sa seur, sa tante, sa cousine, sa voisine, m’amye, vous avez tort; et que demandez vous? voulez vous plus demander? et qui est celle qui ne devroit estre contente d’ung mary ainsi estoffé? Ainsy m’ayde Dieu, je me tiendroye bien eureuse d’en avoir autant, voire beaucop mains; appaisez vous, appaisez vous, et faictes bonne chère doresenavant. Par dieu! vous estes la mieulx partie de nous toutes, ce croy-je.» Et la jeune espousée, oyant le collége des femmes ainsi parler, leur dist, bien fort plorant: «Véezcy le petit asnon de céans, qui n’a guères d’aage avec demy an, et si a l’instrument grand et gros de la longueur d’un bras.» Et en ce disant, tenoit son braz destre par le coute, et si le branloit trop bien. «Et mon mary, qui a bien xxiiij ans, n’en a que ce tant peu qu’il a monstré; vous semble-t-il que j’en doyve estre contente?» Chacun commença à rire, et elle de plus plorer, tant que l’assemblée longuement fut sans mot dire. Alors la mère print la parolle, et à part dist à sa fille tant d’unes et d’aultres que aucunement se contenta; mais ce fut à grand peine. Véezcy la cause des filles d’Alemaigne; si Dieu plaist, bien tost seront ainsi en France.
LA IIII^{xx}Ie NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE VAURIN.
Puis que les comptes et histoires des asnes sont acevez, je vous feray en bref et à la verité ung bien gracieux compte d’un chevalier que la plus part de vous, mes bons seigneurs, congnoissez de pieçà. Il fut bien vray que le dit chevalier s’adventura trèsfort, comme il est assez de coustume aux jeunes gens, d’une trèsbelle, gente et jeune dame, et du quartier du pays où elle se tenoit la plus bruyant et la plus renommée. Mais toutesfoiz, quelque pourchaz, quelque semblant, quelque devoir qu’il sceust faire pour obtenir sa grace, jamais il ne peut parvenir d’estre serviteur retenu; dont il estoit mains que bien content, attendu que tant ardemment, tant loyallement et tant entierement l’amoyt que jamaiz femme ne le fut mieulx. Et n’est pas à oblier que autant faisoit pour elle qu’oncques serviteur fist pour sa dame, comme de joustes, d’habillemens; et néantmains, comme dit est, tousjours trouvoit sa dame rude et mal tractable, et luy monstrant mains de semblant d’amour que par raison ne deust: car elle savoit, et de vray, que loyallement et cherement de luy estoit bien fort aymée. Et à dire la verité, elle luy estoit trop dure, et fait assez à penser qu’il procedoit de fierté, dont elle estoit plus que bon ne luy fust, comme on disoit, remplye. Les choses estans comme dit est, une aultre dame voisine et amye de la dessus dicte, voyant la queste du dit chevalier, fut tant esprise de son amour que plus on ne pourroit, et, par trop bonne fasson qui trop longue seroit à descripre, fist tant que ce bon chevalier s’en apperceut; dont il ne se meut que bien à point, tant fort s’estoit donné à sa rebelle et rigoreuse maistresse. Trop bien, comme gracieux qu’il estoit, tout sagement entretenoit celle de luy esprinse, affin que si à la cognoissance de l’autre fust parvenu, cause n’eust eu d’en rien blasmer son serviteur. Or escoutez quelle chose advint de ces amours, et quelle en fut la conclusion. Ce bon chevalier amoureux, qui pour la distance du lieu ne povoit estre si souvent emprès sa dame que son loyal cueur et trop amoureux desiroit, s’advisa ung jour de prier aucuns chevaliers et escuiers, ses bons amys, qui toutesfois de son cas rien ne savoient, d’aller esbattre, voler et querir les lièvres en la marche du pais où sa dame se tenoit, sachant de vray par ses espies que le mary d’elle n’y estoit point, mais estoit venu à court, où souvent se tenoit, comme celluy de qui se fait ce compte. Comme il fut proposé de ce chevalier amoureux et de ses compaignons, se partirent le lendemain, bien matin, de la bonne ville où la court se tenoit, et, tout querans les lièvres passèrent temps jusques à basse nonne, sans boire ne sans menger. Et en grand haste vindrent repaistre en ung petit village; et après le disner, qui fut court et sec, montèrent à cheval et de plus belles s’en vont querans les lièvres. Et le bon chevalier, qui ne tiroit qu’à une, menoit tousjours la brigade le plus qu’il povoit arrière de la bonne ville, où ses compaignons avoient grand vouloir de retirer, et souvent luy disoient: «La vespre approuche, il est heure de retirer à la ville; si nous n’y advisons, nous serons enfermez dehors, et nous fauldra gesir en ung meschant village et tous morir de faim.—Vous n’avez garde, disoit nostre amoureux, il est encore heure assez; et au fort je sçay ung lieu en ce quartier où l’on nous fera trèsbonne chère; et pour vous dire, si à vous ne tient, les dames nous festieront. Comme gens de court se trouvent voluntiers avec les dames, ilz furent contens de soy gouverner à l’appetit de celuy qui les avoit mis en train, et passèrent le temps querans les lièvres et les perdris tant que le jour dura. Or vint l’heure de venir au logis, si dist le chevalier à ses compaignons: «Tirons, tirons pais, je vous mainray bien.» Environ une heure ou deux de nuyt, ce bon chevalier et sa compaignie arrivèrent à la place où se tenoit la dame dessus dicte, de qui tant fort estoit feru la guide de la compaignie, qui mainte nuyt en avoit laissé le dormir. On hurta à la porte du chasteau, et varletz assez tost vindrent avant, qui demandoient qu’on vouloit. Et celuy à qui le fait touchoit print la parolle et leur dist: «Messeigneurs, monseigneur et madame sont ilz céans?—En verité, respondit l’un pour tous, monseigneur n’y est pas, mais madame y est.—Vous luy direz, s’il vous plaist, que telz et telz chevaliers et escuiers de la court, et moy ung tel, venons d’esbatre et querre les lièvres en ceste marche, et nous sommes esgarez jusques à ceste heure, qui est trop tard de retourner à la ville. Si luy prions qu’il luy plaise nous recevoir pour ses hostes pour meshuy.—Voluntiers», dist il. Il vint faire ce message à sa maistresse, laquelle cy prins cy mis fist faire la response sans venir vers eulx, qui fut telle: «Monseigneur, dit le varlet, madame vous fait savoir que monseigneur son mary n’est pas icy, dont il luy desplaist, car, s’il y fust, il vous feist bonne chère; et en son absence elle n’oseroit recevoir personne; si vous prie que luy pardonnez.» Le chevalier meneur de l’assemblée, pensez qu’il fut bien esbahy et trèshonteux d’oyr ceste response, car il cuidoit bien veoir à loisir sa maistresse et deviser tout son cueur saoul, dont il se treuve arrière et bien loing; et encores beaucop luy grève d’avoir amené ses compaignons en lieu où il s’estoit vanté de les bien faire festoyer. Comme sachant et gentil chevalier, il ne monstra pas ce que son pouvre cueur portoit; si dist de plain visage à ses compaignons: «Messeigneurs, pardonnez moy que je vous ay fait paier la bée; je ne cuidoie pas que les dames de ce pais fussent si peu courtoises que de refuser ung giste aux chevaliers errans; prenés en pacience. Je vous promectz par ma foy de vous mener ailleurs, ung peu ensus de céans, où l’on nous fera toute aultre chère.—Or avant donc, dirent les aultres, picquez avant: bonne adventure nous doint Dieu.» Ilz se mettent au chemin; et estoit l’intencion de leur guide de les mener à l’hostel de la dame dont il estoit le cher tenu, et dont mains de compte il tenoit que par raison il ne deust; et conclud à ceste heure de soy oster de tous poins de l’amour de celle qui si lourdement avoit refusé la compaignie, et dont si peu de bien luy estoit venu estant en son service; et se delibera d’amer, servir et obéir tant que possible luy seroit celle qui tant de bien luy vouloit, et où, se Dieu plaist, se trouvera tantost. Pour abreger, après la grosse pluye que la compaignie eut plus d’une grosse heure et demye sur le dos, ont arrivé à l’hostel de la dame dont naguères parloye; et hurta l’on de bon het à la porte, car il estoit bien tard, environ neuf ou dix heures de nuyt, et doubtoient fort qu’on ne fust couché. Varlez et meschines saillirent dehors, qui s’en vouloient aller coucher, et demandent qu’est ce là? Et on leur dist. Ilz vindrent à leur maistresse, qui estoit jà en cotte simple, et avoit mis couvrechef de nuyt; et luy dirent: «Madame, à la porte est monseigneur de tel lieu, qui veult entrer, et avec luy aucuns aultres chevaliers et escuiers de la court, jusques au nombre de trois.—Ilz soient les trèsbien venuz, dist elle; avant, avant, vous telz et telz, allez tuer chappons et poullailles, et ce que nous avons de bon, et mectez en haste.» Bref, elle disposa comme femme de bien et de grant façon, comme elle estoit et encores est, tout subit les besoignes comme vous orrez tantost. Et print bien à haste sa robe de nuyt, et ainsi attournée qu’elle estoit, le plus gentement qu’elle peut vint au devant des seigneurs dessusdis, deux torches devant elle et une seulle femme avecques elle, trèsbelle fille; les aultres mettoient les chambres à point. Elle vint rencontrer ses hostes sur le pont du chasteau, et le gentil chevalier qui tant estoit en sa grace, comme des aultres la guide et le meneur, se mist en front devant, et en faisant les recognoissances, il la baisa, et puis après tous les aultres la baisèrent pareillement. Alors, comme femme bien enseignée, dist aux seigneurs dessus ditz: «Messeigneurs, vous soiez les trèsbien venuz; monseigneur tel, c’est assavoir leur guide, je le cognois de pieçà, il est, de sa grace, tout de céens; s’il luy plaist, il fera mes accointances devers vous.» Pour abreger, accointances furent faictes, le soupper assez tost appresté, et chacun d’eulx logié en belle et bonne chambre bien garnye de tapisserie et de toute aultre chose necessaire. Si vous fault dire que tantdiz que le soupper s’apprestoit, la dame et le bon chevalier se devisèrent tant et si longuement, et se porta conclusion entre eulx que pour la nuyt ilz ne feroient que ung lit, car de bonne adventure le mary n’estoit point léens, mais plus de quarante lieues loing. Or est heure, tantdiz que ce soupper s’appreste, que ces devises se font, et que l’on souppe le plus joyeusement que l’on pourroit. Après les adventures du jour, que je vous dye de la dame qui son hostel refusa à la brigade dessus dicte, mesmes à celuy que bien savoit qui plus l’amoit que tout le monde, et fut si mal courtoise qu’oncques vers eulx ne se monstra. Elle demanda à ses gens, quand ilz furent vers elle retournez de faire leur message, quelle chose avoit respondu le chevalier. L’un luy dist: «Madame, il le fist bien court: trop bien dist il qui menoit ses gens en ung lieu en sus d’icy où l’on leur feroit tout recueil et meilleure chère.» Elle pensa tantost ce qui estoit et dist en soy mesmes: «Ha! il s’en est allé à l’ostel d’une telle, qui, comme bien sçay, ne le voit pas envis. Léens se tractera, je n’en doubte point, quelque chose à mon prejudice.» Et elle estant en ceste ymaginacion et pensée, subitement le dur courage que tant rigoreux avoit envers son serviteur porté fut tout changé et alteré, et en trèscordial et bon vouloir transmué, dont envye pour ceste heure fut cause et motif; conclusion oncques ne fut tant rigoreuse que à ceste heure trop plus ne soit doulce et desireuse d’accorder à son serviteur tout ce qu’il vouldroit requerir. Ainsi va la besoigne. Et doubtant que la dame où la brigade estoit ne joyst de celuy que tant avoit traicté durement, escripvit unes lettres de sa main à son serviteur, dont la plus part des lignes estoient de son precieux sang escriptes, qui contenoit en effect que, tantost ces lettres veues, toutes aultres choses mises arrière, il venist vers elle avecques le porteur tout seul, et il seroit si agreablement receu que oncques serviteur ne fut plus content de sa dame qu’il seroit. Et, en signe de plus grand verité, mist dedans la lettre ung dyamant que bien cognoissoit. Ce porteur, qui estoit seur, print la lettre et vint trouver au lieu dessus dit le chevalier auprès de son hostesse au souper et toute l’assemblée. Tantost après graces, le tira d’un costé, et, en luy baillant la lettre, dist qu’il ne feist semblant de rien, mais qu’il accomplist le contenu. Ces lettres veues, le bon chevalier fut bien esbahy et encores plus joyeux; car combien qu’il eust conclu et deliberé de soy retirer de l’amour et accointance de celle qui luy escripvoit, si n’estoit il pas si converty que la chose que plus il desiroit ne luy fust par ceste lettre permise. Il tira son hostesse à part, et luy dist comment son maistre le mandoit hastivement, et que force luy estoit de partir tout à ceste heure, et monstroit bien semblant que bien luy desplaisoit. Celle qui estoit auparavant la plus joyeuse, attendant ce que tant avoit desiré, devint triste et ennuyeuse, à peu de monstre. Il monte à cheval et laisse ses compaignons léens, et avec le porteur des lettres vient et arrive tantost après mynuyt à l’ostel de sa dame, de laquelle le mary estoit naguères retourné de court et s’apprestoit pour s’en aller coucher, dont Dieu scet en quel point en estoit celle qui son serviteur avoit mandé querir par ces lettres. Ce bon chevalier, qui tout le jour avoit culetté la selle, tant en la queste des lièvres comme pour querir logis, sceut à la porte que le mary de sa dame estoit arrivé, dont il fut aussi joyeux que vous povez penser. Si demanda à sa guide qu’il estoit de faire? Si advisèrent ensemble qu’il feroit semblant de soy estre esgaré de ses compaignons, et que de bonne adventure il avoit trouvé ceste guide qui léens l’avoit adressé. Comme il fut dit il fut fait, en la male heure, et vint trouver monseigneur et madame, et fist son personnage ainsi qu’il sceut. Après boire une foiz, qui pou de bien luy fist, on le mena en sa chambre pour coucher, où guères ne dormit la nuyt, et lendemain au matin avec son hoste à la court retourna sans riens accomplir du contenu de la lettre dessus dicte. Et vous dy que là ne à l’aultre oncques puis ne retourna, car tost après la court se partit du pais, et il suyvit le train, et tout fut mis en non challoir et oubly, comme souvent advient.
LA IIII^{xx}IIe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE LAUNOY.
Or escoutez, s’il vous plaist, qu’il advint en nostre chastellenie de Lisle, d’un bergier des champs et d’une jeune pastorelle qui ensemble ou assez près l’un de l’autre gardoient leurs brebiz. Marché se porta entre eulx deux, une foiz entre les aultres, à la semonce de nature, qui desjà les avoit elevez en eage de cognoistre que c’est de ce monde, que le bergier monteroit sur la bergière pour veoir plus loing, pourveu toutesfoiz qu’il ne l’embrocheroit neant plus avant que le signe qu’elle mesme fist sur son instrument naturel du bergier de sa main, qui estoit environ deux doiz, la teste franche; et estoit le signe fait d’une more noire qui croist sur les hayes. Cela fait, ilz se mettent à l’ouvrage de par Dieu, et bon bergier se fourre dedens, comme s’il ne coutast rien, sans regarder mercque, ne signe, ne promesse qu’il eust faicte à sa bergière, car tout ce qu’il avoit ensevelit jusques au manche; et si plus en eust eu, il trouva lieu assez pour le loger. Et la belle bergière, qui jamais ne fut à telles nopces, tant aise se trouva que jamais ne voulsist faire aultre euvre. Les armes furent achevées, et se tira tantost chacun vers ses brebis, qui desjà s’estoient d’eulx fort esloignées, à cause de leur absence. Tout fut rassemblé et mis en bon train, et bon bergier, pour passer temps comme il avoit de coustume, se mist en contrepoix entre deux haloz sur une balochouère, et là s’esbatoit et estoit plus aise que ung roy. La bergière se mist à faire ung chapelet de florettes sur la rive d’un fossé assez loignet de la balochoère au bergier, et regardoit tousjours, disant la chansonnette jolye, pour veoir s’il reviendrait point à la morse; mais c’estoit la maindre de ses pensées. Et quand elle vit qu’il ne venoit point, elle commence à hucher tant qu’elle peut: «Hau! Hacquin! Hacquin!» Et il respond: «Que veulx tu? que veulx tu?—Vien çà, vien çà, dit elle, si feras.» Mais elle disoit tout oultre; et Hacquin, qui en avoit son saoul, luy respondit: «En nom Dieu, j’ay aussi cher que je ne face neant que je face; je m’esbas bien ainsi.» Et toute jour balochoit. Et dame bergière rehuche de plus belle: «Vien çà, Hacquin, je te laisseray tout bouter plus avant, sans faire mercque n’enseigne, ainsi que tu vouldras.—Saint Jehan! dit Hacquin, j’ay passé le seing de la more, et bouté tout ens jusques aux pennes; mais vous n’en arez plus aussi maintenant.» Si se reprint Hacquin à balocher, et laissa la bergière faire son chapellet, à qui bien desplaisoit de ce qu’il la laissoit oyseuse.
LA IIII^{xx}IIIe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE VAURIN.
Comme il est de coustume par tous païs que par les villes et villages souvent s’espartent les religieux mendians, tant de l’ordre des Jacobins, Cordeliers, Carmes, et Augustins, pour prescher les vices, les vertuz exaulser et loer, advint que, à Libers, bonne petite ville en la conté d’Artoys, arriva ung carme du couvent d’Arras, par ung dimenche matin, ayant intencion d’y prescher, comme il fist bien et dévotement et haultement; car il estoit bon clerc et très beau langagier. Tantdiz que le curé disoit la grand messe, maistre carme se pourmenoit, attendant que quelqu’ung le feist chanter pour gaigner deux patars ou trois gros; mais nul ne s’en avançoit. Et ce voyant une ancienne damoiselle vefve, à qui print pitié du pouvre religieux, luy fist dire messe, et par son varlet bailler deux patars, et encores prier de disner. Et maistre moyne happa cest argent, promectant de venir au disner, comme il fist tantost qu’il eut presché et que la grand messe de la parroiche fut finie. La damoiselle qui l’avoit fait chanter et semondre au disner se partit de l’eglise, elle et sa chambrière, et vindrent à l’ostel faire tout prest pour recevoir le prescheur, qui en la conduicte d’un serviteur de la dicte damoiselle vint arriver à l’ostel, où il fut receu bien honnestement; et, après les mains lavées, la damoiselle luy assigna sa place, et elle se tint auprès de luy, et le varlet et la chambrière se misrent à servir, et de prinsault apportèrent la belle porée avecques beau lard, et belles trippes de porc, et une langue de beuf rostie. Dieu scet comment, tantost que damp moyne vit la viande, il tire ung beau, long et large cousteau, bien trenchant, qu’il avoit à sa cincture, tout en disant Benedicite, et puis se mect en besoigne à la porée. Tout premièrement qu’il eut despeschée, et le lard aussi, sy prins cy mis, de là il se tire à ces trippes belles et grasses, et fiert dedans comme ung loup dedans les brebis. Et avant que la bonne damoiselle son hostesse eust à moitié mengé sa porée, il n’y avoit ne trippe ne trippette dedans le plat. Si se prend à ceste langue de beuf, et de son coulteau bien trenchant en deffist tant de pièces qu’il n’en demoura oncques lopin. La bonne damoiselle, qui tout ce sans mot dire regardoit, souvent regardoit l’oeil sur son varlet et sa chambrière, et eulx, en soubzriant tout doulcement, pareillement la regardoient. Elle fist apporter une pièce de bon beuf salé et une belle pièce de mouton de bon endroit, et mettre sur la table. Et bon moine, qui n’avoit appetit nesq’un chien, s’apiert à la pièce de beuf, et s’il avoit eu peu de pitié des trippes et de la langue de beuf, encores en eut il mains de mercy de ce beau beuf entrelardé. Son hostesse, qui grand plaisir prenoit à le veoir menger, trop plus que le varlet et la meschine, qui entre leurs dens le maudisoient, luy faisoit tousjours emplir sa tasse si tost qu’elle estoit vuide. Et pensez qu’il descouvroit bien viande, et point n’espargnoit le boire. Il avoit si grand haste de fournir son pourpoint qu’il ne disoit mot, si pou non. Quand la pièce de beuf fut comme toute mengée et despeschée, et plus part de celle de mouton, de laquelle l’ostesse avoit ung tantinet mengé, elle voyant que son hoste n’estoit encores saoul, fist signe à sa chambrière qu’elle apportast ung gros jambon cuict du jour devant pour la garnison de l’ostel. La chambrière, tout maudisant le prestre qui tant gourmandoit, fist le commendement de sa maistresse, et mist le jambon sur la table. Et bon moyne, sans demander qui vive, frappe sus et le navra et affola; car de prinsault il luy trencha le jaret, et, ensuyvant le terminé propos, de tous poins le desmembra, et n’y laissa que les os. Qui adonc veist rire le varlet et la meschine, il n’eust jamais eu les fièvres, car il avoit desgarny tout l’ostel, et avoient grand doubte qu’il ne les mangeast aussi. Pour abréger, après tous les mets dessusdiz, la dame fist mectre à la table ung très beau fromage gras, et ung plat bien fourny de tartes, de pommes, et de fromage, avecques la belle pièce de beurre frez, dont on ne rapporta si petit non. Le disner fut fait ainsi qu’avez oy, et vint à dire graces, que maistre prescheur pronunça enflé comme ung ticquet, et en là fin il dist à son hostesse: «Damoiselle, je vous mercye de voz biens; vous m’avez tenu bien aise, la vostre mercy. Je prie à celuy qui repeut cinq mille hommes de pains d’orge et de deux poissons, dont après qu’ilz furent saoulez de menger, demoura de relief xij. corbeilles, qu’il le vous veille rendre.—Saint Jehan, dist la meschine, qui s’avança de parler, sire, vous en povez bien tant dire; je croy que, si vous eussez esté l’un de ceulx qui là furent repeuz, qu’on n’en eust point rapporté de relief, car vous eussez bien tout mangé, et moy aussi se je y eusse esté.—Vrayement, m’amye, dit le moyne, qui estoit ung garin tout fait, je ne vous eusse point mengée, mais je vous eusse bien embrochée et mise en rost, ainsi que vous pensez qu’on fait.» La dame commença à rire, et si firent le varlet et la chambrière, malgré qu’ilz en eussent. Et nostre moyne, qui avoit la panse farcye, mercya de rechef son hostesse, qui si bien l’avoit repeu, et s’en alla en quelque aultre village gaigner son soupper; je ne sçay s’il fut tel que le disner.
LA IIII^{xx}IIIIe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR LE MARQUIS DE ROTHELIN.
Tandiz que quelqu’ung s’avancera de dire quelque bon compte, j’en feray ung petit qui ne vous tiendra guères, mais il est veritable et de nouvel advenu. J’avoie ung mareschal qui bien et longuement m’avoit servy de son mestier; il luy print volunté de soy marier; si le fut, et à la plus devoiée femme qui fust, comme on disoit, en tout le païs. Et quand il cogneut que par beau ne par lait il ne la povoit oster de sa mauvaistié, il l’abandonna, et ne se tint plus avec elle, mais la fuyoit comme tempeste; car, s’il l’eust sceue en une place, jamais n’y eust tiré, mais tousjours au contraire. Quand elle vit qu’il la fuyoit ainsi, et qu’elle n’avoit à qui tencer ne monstrer sa devoiée manière, elle se mist en la queste de luy et partout le suyvoit, Dieu scet disant quelx motz; et l’aultre se taisoit et picquoit son chemin. Et elle tant plus montoit sur son chevalet, et disoit de maulx et de maledictions à son pouvre mary, plus que ung deable ne saroit faire à une ame damnée. Un jour entre les aultres, voyant que son mary ne respondoit mot à chose qu’elle proposast, le suyvant par la rue, devant tout le monde cryoit tant qu’elle povoit: «Vien-çà, traistre! parle à moy; je suis à toy, je suis à toy.» Et mon mareschal, qui estoit devant, disoit à chacun mot qu’elle disoit: «J’en donne ma part au deable, j’en donne ma part au deable.» Et ainsi la mena tout du long de la ville de Lille toujours cryant: «Je suis à toy»; et l’autre respondoit: «J’en donne ma part au deable.» Tantost après, comme Dieu voulut, ceste bonne femme mourut, et l’on demandoit à mon mareschal s’il estoit fort courroucié de la mort de sa femme, et il disoit que jamais si grand eur ne luy vint, et que si Dieu luy eust donné ung souhait à choisir, il eust demandé la mort de sa femme, «laquelle, disoit il, estoit tant male et obstinée en malice que, si je la savoye en paradis, je n’y vouldroye jamais aller tant qu’elle y fust, car impossible seroit que paix fust en nulle assemblée où elle fust. Mais je suis seur qu’elle est en enfer, car oncques choses creée n’approucha plus à faire la manière des deables qu’elle faisoit.» Et puis on luy disoit: «Et vrayement il vous fault remarier et en querre une bonne, paisible et preude femme.—Maryer! disoit il; j’aymeroye mieulx me aller pendre au gibet que jamais me rebouter ou dangier de trouver enfer, que j’ay, la Dieu mercy, à ceste heure passé.» Ainsi demoura et est encores; ne sçay je qu’il fera.
LA IIII^{xx}Ve NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE SANTILLY.
Depuis cent ans en çà ou environ, ès marches de France est advenu, en une bonne paroisse, une joyeuse adventure que je mettray ycy pour croistre mon nombre, et pource qu’elle est digne d’estre ou reng des aultres. En ladicte bonne ville avoit ung maryé, de qui la femme estoit belle, doulce et gracieuse, et avec tout ce trèsamoureuse d’un seigneur d’eglise, son propre curé et prochain voisin, qui ne l’aimoit rien mains qu’elle luy; mais de trouver la manière comment ilz se pourroient conjoindre bien amoureusement ensemble fut difficile, combien qu’en la fin fust trouvée, et par l’engin de la dame, en la fasson que je vous diray. Le bon mary orfèvre estoit, tant allumé et ardent en convoitise qu’il ne dormoit heure ne bon somme pour labourer. Chacun jour se levoit une heure ou deux devant jour, et laissoit sa femme prendre la longue crastine jusques à viij. ou à ix. heures, ou si longuement qu’il luy plaisoit. Ceste bonne et entière amoureuse, voyant son mary chacun jour continuer la diligence et entente de soy lever pour ouvrer et marteler, s’advisa qu’elle employroit avecques son curé le temps qu’elle estoit habandonnée de son mary, et que à telle heure son dit amoureux la pourroit visiter sans le sceu de son dit mary, car la maison du curé tenoit à la sienne sans moyen. La bonne manière fut descouverte et mise en termes à nostre curé, qui la prisa trèsbien, et luy sembla bien que trèsaisément le feroit et secretement. Ainsi doncques que la façon fut trouvée et mise en termes, tout ainsi fut elle executée, et le plustost que les amans purent, et la continuèrent par aucun temps qui dura assez longuement. Mais comme fortune, envyeuse peut estre de leur bien et doulx passetemps, le vouloit, leur cas fut descouvert maleureusement en la manière que vous orrez. Cest orfèvre avoit ung serviteur, qui estoit amoureux et jaloux trèsgrandement de sa dame; et pource que trèssubtilement avoit perceu nostre maistre curé parler à sa dame, il se doubtoit trèsfort de ce qui estoit. Mais la manière comment ce povoit faire, il ne le pouvoit ymaginer, si n’estoit que le curé viensist à l’heure qu’il forgeoit au plus fort avec son maistre. Ceste ymaginacion lui hurta tant à la teste qu’il fist le guet et se mist aux escoutes pour savoir la verité de ce qu’il ignoroit. Il fist si bon guet qu’il perceut et eut vraye experience du fait; car, une matinée, il vit le curé venir tantost après que l’orfèvre fut vuidé de sa chambre, et y entrer, puis fermer l’huys. Quand il fut bien asseur que sa suspicion estoit vraye, il se descouvrit à son maistre, et luy dist en ceste manière: «Mon maistre, je vous sers, de vostre grâce, non pas seulement pour gaigner vostre argent, menger vostre pain, et faire bien et loyalement vostre besoigne, mais aussi pour garder vostre honneur et vostre dommage empescher; et si aultrement faisoie, digne ne seroye d’estre vostre serviteur. J’ay eu dès pieçà suspicion que nostre curé vous feist desplaisir, et le vous ay celé jusques ore que j’en ay eu la vraye experience; et affin que vous ne cuidez que je vous veille en vain tromper, je vous prie que nous allions en vostre chambre, et sçay que l’on l’y trouvera maintenant. Quand le bon homme oyt ces nouvelles, il se tint trèsbien de rire, et fut content de visiter sa chambre en la compaignie de son varlet, qui luy fist promectre qu’il ne tueroit point le curé, car aultrement ne luy vouloit point tenir compaignie, mais trop bien vouloit qu’il fust bien puny. Ilz montèrent en la chambre, qui fut tantost ouverte; et le mary entra le premier, et vit que monseigneur le curé tenoit sa femme entre ses braz et forgeoit ainsi qu’il povoit; si s’escrya disant: «A mort, à mort, ribauld! Qui vous a cy bouté?» Qui fut adoncques bien esbahy, ce fut maistre curé, et demanda mercy. «Ne sonnez mot, ribauld prestre, ou je vous tueray maintenant.—Ha! mon voisin, pour Dieu mercy, dit le curé, faicte de moi vostre bon plaisir.—Par l’ame de mon père, avant que vous m’eschappez, je vous mettray en tel estat que jamais n’arez volunté de marteler sur enclume femenine. Sus, laissez vous manyer, si vous ne voulez morir.» Le pouvre maleureux se laissa lyer par ses deux ennemis sur ung bancq, le ventre dessus, et les deux jambes esraillées en dehors du bancq. Si bien fut lyé qu’il ne povoit rien mouvoir que la teste; puis fut porté ainsi marescaucié en une petite maisonnette qui estoit derrière l’ostel de l’orfèvre, et estoit la place où il fondoit son argent. Quand il fut ou lieu où l’on le vouloit avoir, l’orfèvre envoya querir deux grands clouz à large teste, desquelx il attacha au bancq les deux marteaulx qui avoient en son absence forgé sur l’enclume de sa femme, et puis le deslya de tous poins. Si print après une poignée d’estrain, et en bouta le feu en la maisonnette, et habandonna nostre curé, et s’enfuyt en la rue crier au feu. Quand le prestre se vit environné de feu, et que remède n’y avoit qu’il ne luy faillist perdre les genitoires ou estre brullé, se lève et s’encourt, et laisse sa bourse cloée. L’effroy du feu fut tantost elevé par toute la rue; si venoient les voisins pour l’estaindre. Mais nostre curé les faisoit retourner, disant qu’il en venoit, et que tout le dommage qui en povoit advenir estoit jà advenu, et que aider plus n’y pouvoient; mais il ne leur disoit pas que le dommage luy competoit. Ainsi fut le pouvre amoureux curé salarié du service qu’il fist à amours, par le moien de la faulse et traistresse alousie du varlet, comme vous avez oy.
LA IIII^{xx}VIe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR PHILIPE VIGNIER, ESCUIER DE LA CHAMBRE DE MONSEIGNEUR.
En la bonne ville de Rouen, puis peu de temps en çà, ung jeune homme print à mariage une tendre jeune fille, aagée de XV ans ou environ. Le jour de leur grand feste, c’est assavoir des nopces, la mère de ceste fille, pour garder et entretenir les cerimonies accoustumées en tel jour, escolla et introduisit la dame des nopces, et luy aprint comment elle se devoit gouverner pour la première nuyt avec son mary. La belle fille, à qui tardoit l’attente de la nuyt dont elle recevoit la doctrine, mist grosse peine et grand diligence de retenir la leczon de sa bonne mère; et luy sembloit bien que quand l’heure seroit venue où elle devroit mettre à execution celle leczon, qu’elle en feroit si bon devoir que son mary se loeroit d’elle, et en seroit trèscontent. Les nopces furent honorablement faictes en grand solennité, et vint la desirée nuyt; et tantost après la feste faillye, que les jeunes gens furent retraiz et qu’ilz eurent prins congié du sire des nopces et de sa dame, la bonne mère, les cousines, voisines et aultres privées femmes prindrent nostre dame des nopces et la menèrent en la chambre où elle devoit coucher pour la nuyt avec son espousé, où elles la desarmèrent de ses atours, joyaux, et la firent coucher ainsi qu’il estoit de raison; puis luy donnèrent bonne nuyt, l’une disant: «M’amye, Dieu vous doint joye et plaisir de vostre mary, et tellement vous gouverner avecques luy que ce soit au salut de voz deux ames.» L’autre disoit: «M’amye, Dieu vous doint telle paix et concordance avec vostre mary que puissez faire euvre dont les sains cieulx soient remplis.» Et ainsi chacune faisant sa prière se partit. La mère, qui demoura la derrenière, reduist à memoire son escoliere sur la doctrine et leczon que aprinse luy avoit, luy priant que penser y voulsist. Et la bonne fille, qui, comme l’on dit communement, n’avoit pas son cueur en sa chausse, respondit que trèsbonne souvenance avoit de tout, et que bien l’avoit, Dieu mercy, retenu. «C’est bien fait, dist la mère; or je vous laisse et vous recommende à la grace de Dieu, luy priant qu’il vous donne bonne adventure. Adieu, belle fille.—Adieu, bonne et sage mère.» Si tost que la maistresse de l’escole fut vuidée, nostre mary, qui à l’huys n’attendoit aultre chose, entra ens; et la mère l’enferma et tira l’huys, et luy pria qu’il se gouvernast sagement avec sa fille. Il promist que aussi feroit il; et si tost que l’huys fut fermé, il, qui n’avoit que son pourpoint en son dos, le rue jus et monte sur le lit, et se joinct au plus près de sa dame la lance au poing, et luy presente la bataille. A l’approucher de la barrière où l’escarmouche se devoit faire, la dame prend et empoigne ceste lance droicte comme ung cornet de vachier; et tantost qu’elle la sent aussi dure et de grosseur trèsbonne, s’escrye, disant que son escu n’estoit assez puissant pour recevoir les horions de si gros fust. Quelque devoir que nostre mary peust faire, ne peut trouver la manière d’estre receu à cest escu ne ceste jouste; la nuyt se passa sans rien besoigner, qui despleut moult à nostre sire des nopces. Mais au fort il print pacience, esperant recouvrer tout la nuyt prochaine, où il fut autant oy que à la première, et ainsi à la troisiesme, quatriesme, et jusques à la quinziesme, où les armes furent accomplies, comme je vous diray. Quand les xiij. jours furent passez que noz deux jeunes gens sont mariez, combien qu’ilz n’eussent encores ensemble tenu mesnage, la mère vint visiter son escolière, et, après cent mille devises qu’elles eurent ensemble, luy demanda l’on de ce mary quel homme il estoit, et s’il faisoit bien son devoir. Et la fille disoit qu’il estoit trèsbon homme, doulx et paisible. «Voire mais, disoit la mère, fait il bien ce que l’on doit faire?—Oy, disoit la fille, mais…—Quelz mais? Il y a à dire en son fait, dit la mère, je l’entends bien; dictes le moy et ne le me celez point. Est-il homme pour accomplir le deu à quoy il est obligé par mariage et dont je vous ay baillé la leczon?» La bonne fille fut tant pressée qu’il luy convint dire que l’on n’avoit encores rien besoigné en son ouvrouer; mais elle taisoit qu’elle fust cause de la dilacion, et que tousjours eust refusé la jouste. Quand la mère entendit ces doloreuses nouvelles, Dieu scet quelle vie elle mena, disant que par ses bons dieux elle y mettroit remède et bref, et que tant avoit de bonne accointance de monseigneur l’official de Roen qu’il luy seroit amy et qu’il favoriseroit à son bon droit. «Or çà, ma fille, dist elle, il vous convient desmarier; je ne fais nulle doubte que je n’en trouve bien la fasson; et soiez seure que vous le serez ainçois qu’il soit deux jours de ceste heure, et vous feray avoir aultre homme qui si paisible ne vous lairra; laissez moy faire.» Ceste bonne femme, à demy hors du sens, vint compter ce grand meschef à son mary, père de la fille dont je fais mon compte, et luy dist bien comment ilz avoient perdu leur fille, amenant les raisons pour quoy et comment, et concluant aux fins de la desmarier. Tant bien compta sa cause que son mary tira de son costé, et fut content que l’on feist citer nostre nouveau maryé, qui ne savoit rien de ce qu’ainsi on se plaignoit de luy sans cause. Toutesfoiz il fut cité à personnellement comparoir à l’encontre de monseigneur le promoteur, à la requeste de sa femme, et par devant monseigneur l’official, pour quitter sa femme et luy donner licence d’aultre part soy marier, ou alleguer les causes et raisons pour quoy, en tant de jours qu’il avoit esté avec elle, n’avoit monstré qu’il estoit homme comme les aultres, et fait ce qu’il appartient aux mariez. Quand le jour fut venu, les parties se presentèrent en temps et lieu; ils furent huchez à dire et plaidoyer leur cause. La mère à la nouvelle mariée commença à compter la cause de sa fille, et Dieu scet comment elle alleguoit les loiz que l’on doit maintenir en mariage, lesquelles son gendre n’avoit accomplies ne d’elles usé; pour quoy requeroit qu’il fust desjoinct de sa fille, et de ceste heure mesme, sans faire long procès. Le bon jeune homme fut bien esbahy quand ainsi oyt blasmer ses armes; guères n’attendit à respondre aux allegations de son adversaire, et trèsfroidement et de manière rassise compter son cas, et comment la femme luy avoit tousjours fait refus quand il avoit voulu faire le devoir. La mère, oyant ces responses, plus marrye que devant, combien que à peine le vouloit elle croire, demanda à sa fille s’il estoit vray ce que son mary avoit respondu; et elle dist: «Vrayement, mère, oy.—Ha! maleureuse, dist la mère, comment l’avez vous refusé? Que vous avoye dit et monstré pluseurs foiz? Vous avoys je baillé celle leczon?» La pouvre fille ne savoit que dire, tant estoit honteuse et desplaisante. «Toutesfoiz, dist la mère, je veil savoir la cause pour quoy vous avez fait le refus si vous ne me voulez courousser mortellement, car je n’aray jamais bien, ou si saray pour quoy et quelle raison vous n’avez voulu consentir à vostre mary.» La fille confessa tout, et dist ouvertement en jugement que pource qu’elle avoit trouvée la lance de son champion si grosse, ne luy avoit osé bailler l’escu, doubtant qu’il ne la tuast, comme elle encores en doubtoit, et ne se vouloit desmouvoir de ceste doubte, combien que sa mère luy disoit que doubter ne craindre n’en devoit. Et après ce, adressa sa parolle au juge en disant: «Monseigneur l’official, vous avez oy la confession de ma fille et les defences de mon gendre; je vous prie, appoinctez sur le different et rendez vostre sentence diffinitive.» Monseigneur l’official, pour appoinctement, fist couvrir un lit en sa maison, et ordonna par arrest que les deux mariez yroient coucher ensemble, enjoignant à la mariée qu’elle empoignast baudement le bourdon joustouer et le mist ou lieu où il estoit ordonné. Et quand celle sentence fut rendue, la mère dist: «Grand mercy, monseigneur l’official, vous avez trèsbien jugé. Or avant, ma fille, faictes ce que vous devez faire, et gardez de venir à l’encontre de l’appoinctement de monseigneur l’official; mettez la lance ou lieu où elle doit estre.—Et je suis au fort contente, dist la fille, de la mettre et bouter où il faut, mais si elle y devoit pourrir, je ne l’en retireray jà.» Ainsi se partirent de jugement, et allèrent mettre à execution sans sergent la sentence de monseigneur l’official, car eulx mesmes firent l’execution. Et par ce moyen nostre gendre vint à chef de sa jousterie, dont il fut plutost tanné que celle qui n’y avoit voulu entendre.
LA IIII^{xx}VIIe NOUVELLE.
PAR MONSIEUR LE VOYER.
Au gent et plantureux pais de Hollande avoit, n’a pas cent ans, ung gentil chevalier logé en ung bel et bon hostel où il y avoit une trèsbelle jeune chambrière servant, de laquelle trèsamoureux estoit, et pour l’amour d’elle tant avoit fait au fourrier du duc de Bourgoigne, que cest hostel luy avoit delivré, affin de mieulx pourchasser et conduire sa queste, et venir aux fins et intencions où il entendoit et où amours le faisoient encliner. Quand il eut esté environ cinq ou vj. jours en ceste hostelerie, luy survint par accident une maleureuse adventure, car une maladie le print en l’oeil si grieve, qu’il ne le povoit tenir ouvert, tant en estoit aspre la doleur. Et pour ce que trèsfort doubtoit de le perdre, mesmement que c’estoit le membre où il devoit plus de guet et de soing, manda le cyrurgien de monseigneur le duc, qui pour ce temps en la ville estoit. Et devez savoir que ledit cyrurgien estoit ung trèsgentil compaignon, le plus renommé du pais, et le fist venir parler à luy. Et sitost que maistre cyrurgien vit cest oeil il le jugea comme perdu, ainsi par adventure qu’ils sont coustumiers de juger des maladies, affin que quand ilz les ont sanéez, ils en emportent plus de prouffit et de loenge. Le bon chevalier, à qui desplaisoit d’oyr telles nouvelles, demandoit s’il y avoit nul remède pour le garir; et l’autre dist que trèsdifficile seroit, neantmoins il oseroit bien entreprendre à garir avec l’ayde de Dieu, mais qu’on le voulsist croire. «Si vous me voulez garir et delivrer de ce mal sans la perte de mon oeil, je vous donneray bon vin, dit le chevalier.» Le marché fut fait, et entreprint garir net cest oeil, Dieu avant, et ordonna les heures qu’il viendroit chacun jour pour le mettre à point. Or entendez que chacune foiz que nostre cyrurgien venoit visiter son malade, la belle chambrière le compaignoit et tenoit tousjours ou boitte ou palette, et aidoit à remuer le pouvre patient, qui oublyoit la moitié de son mal quand il sentoit la presence de sa dame. Si ce bon chevalier estoit bien feru et avant de ceste chambrière, si fut le cyrurgien, qui, toutes les foiz qu’il venoit faire sa visitacion, fichoit ses doulx regards sur ce beau poly viaire de ceste chambrière, et tant s’i ahurta qu’il luy declara son cas, et eut trèsbonne audience, car de prinsaut on luy accorda et passa ses doulces requestes; mais la manière comment on pourroit actuellement et par effect mettre à execution ses ardans desirs, l’on ne la savoit comment trouver. Or toutesfoiz, à quelque peine que ce fut, la façon fut trouvée par la prudence et subtilité du cyrurgien, qui, fut telle: «Je donneray, dist il, à entendre à monseigneur mon patient que son oeil ne se peut garir si n’est que son aultre oeil soit caché, car l’usage qu’il a à regarder empesche la garison de l’autre malade. S’il est content, dit il, qu’il soit caché et bendé, ce nous sera la plus convenable voye du monde pour prendre nos delicz et plaisances, et mesmement en sa chambre, affin que l’on y prenne mains de suspicion.» La fille, qui avoit aussi grant desir que le cyrurgien, prisa trèsbien ce conseil, ou cas que ainsi ce pourroit faire. «Nous l’essayerons», dit le cyrurgien. Il vint à l’heure accoustumée voir cest oeil malade, et quand il l’eut descouvert fist bien de l’esbahy: «Comment! dit il, je ne vis oncques tel mal; cest oeil cy est plus lait qu’il y a xv. jours. Certainement, monseigneur, il sera bon mestier que vous ayez pacience.—Comment? dit le chevalier.—Il fault que vostre bon oeil soit couvert et caché tellement qu’il n’ayt point de lumière une heure ou environ après que je aray assis l’emplastre et ordonné l’autre; car en verité il l’empesche à garir sans doubte. Demandez, disoit il, à ceste belle fille qui l’a veu chacun jour, comment il amende.» Et la fille disoit qu’il estoit plus lait que paravant: «Or çà, dit le chevalier, je vous habandonne tout; faictes de moy tout ce qu’il vous plaist; je suis content de cligner tant que l’on vouldra, mais que garison s’ensuive.» Les deux amans furent adonc bien joyeux, quand ilz virent que le chevalier fut content d’avoir l’oeil caché. Quand il fut appoincté et qu’il eut les yeulx bandez, maistre cyrurgien fainct de partir comme il avoit de coustume, promettant de tantost revenir pour descouvrir cest oeil. Il n’ala guères loing, car assez près de son pacient, sur une couche jecta sa dame, et d’aultre planecte qu’il n’avoit remué son chevalier visita les cloistres secrez de la chamberiere. Trois, quatre, cinq, six foiz maintint ceste manière de faire envers ceste belle fille, sans ce que le chevalier s’en donnast garde, combien qu’il en oyst la tempeste, mais non sachant que ce vouloit estre, jusques à six foiz qu’il se doubta pour la continuacion; à laquelle foiz, quand il oyt le tamburch et noise des combattans, esracha bandeaulx et emplastres, et rua tout au loing, et vit les deux amoureux qui se demenoient tellement l’un contre l’autre qu’il sembloit qu’ilz deussent menger l’un l’autre, tant mettoient et joindoient leurs dens ensemble. «Et qu’est ce là, dist-il, maistre cyrurgien? m’avez vous fait jouer à la cligne musse pour me faire ce desplaisir? Doit estre mon oeil gary par ce moien? Dictes, m’avez vous baillé de ce jeu? Et, par saint Jehan! je m’en doubtoie bien que j’estoie plus souvent visité pour l’amour de ma chambrière que pour mes beaulx yeulx. Or, bien, bien, je suis en vostre dangier, sire, et ne me puis encore venger; mais ung jour viendra que je vous feray souvenir.» Le cyrurgien, qui estoit le plus gentil compaignon et des aultres le meilleur homme, commença à rire, et firent la paix, et croy bien que tous deux, quand l’oeil fut gary, s’accordèrent à besoigner par terme.