Les Cent Nouvelles Nouvelles, tome II
Par Monseigneur le Duc.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
LA IIII^{xx}VIIIe NOUVELLE.
PAR ALARDIN.
En une gente petite ville cy entour, que je ne veil pas nommer, est n’a guères advenu adventure dont je vous fourniray une petite nouvelle. Il y avoit ung bon, simple, rude paisant, marié à une plaisant et assez gente femme, laquelle laissoit le boire et le menger pour amer par amours. Le bon mary d’usage demouroit trèssouvent aux champs, en une maison qu’il y avoit, aucunesfoiz trois jours, aucunesfoiz quatre jours, aucunesfoiz plus, aucunesfoiz mains, ainsi qu’il luy venoit à plaisir, et laissoit sa femme prendre du bon temps à la bonne ville, comme elle faisoit; car affin qu’elle ne s’espantast, elle avoit toujours ung homme qui gardoit la place du bon homme et entretenoit son ouvrouer de paour que le rouil ne s’i prenist. La règle de ceste bonne bourgoise estoit de attendre toutesfoiz son mary jusques ad ce qu’on ne voyoit guères, et jusques ad ce qu’elle se tenoit seure de son mary qu’il ne retourneroit point ne laissoit venir le lieutenant, de paour que trompé ne feust. Elle ne sceut mettre si bonne ordonnance en sa veille ou règle accoustumée que trompée ne fust; car une foiz, ainsi que son mary avoit demouré deux ou trois jours routiers, et pour le quatriesme avoit attendu aussi tard qu’il estoit possible avant la porte clorre de la ville, cuidant que pour ce jour ne deust point retourner, ferma l’huys et les fenestres comme les aultres jours, et mist son amoureux au logis, et commencerent à boire d’autant et faire grand chère. Guères n’avoient assis à la table que nostre mary vint hucquer à l’huys, tout esbahi qu’il le trouva fermé. Et quand la bonne dame l’oyt, fist sauver son amoureux et le fist bouter soubz le lict, pour le plus abreger, puis vint demander à l’huys qui avoit hurté: «Ouvrez, ouvrez, dist le mary.—Ha mon mary, dit-elle, estes vous là? Je vous devoye demain bien matin envoier ung message et faire savoir que ne retournissiez point.—Comment! quelle chose y a il? dit le bon mary.—Quelle chose? vrai Dieu de paradis! dit elle; helas! les sergens ont esté céans plus de deux heures et demye, pour vous mener en prison.—En prison! dit il; comment, en prison? Quelle chose ay je meffait! A qui dois-je? Qui se plaint de moy?—Je n’en scay rien, dit la rusée, mais ilz avoient grand volunté de mal faire; ilz sembloit qu’ilz voulsissent tuer quaresme.—Voire mais, disoit nostre ami, ne vous ont ilz point dit quelle chose ilz me vouloient?—Nenny, dit elle, fors que s’ilz vous tenoient, vous n’eschapperiez de la prison devant long temps.—Ils ne me tiennent pas, Dieu mercy, encores! A dieu, je m’en retourne.—Où yrez vous? dit elle, qui ne demandoit aultre chose.—Dont je viens, dit il.—Je yray doncques avec vous, dit-elle.—Non ferez; gardez bien et gracieusement la maison, et ne dictes point que j’ay icy esté.—Puis que vous voulez retourner aux champs, hastez vous, dit elle, avant que l’on ferme la porte; il est jà tard.—Quand elle seroit fermée, si feroit tant le portier pour moy qu’il reouvriroit trèsvoluntiers.» A ces motz il se part, et quand il vint à la porte, il la trouva fermée, et pour prière qu’il sceust faire, le portier ne la voult ouvrir. Il fut bien mal content de ce qu’il convenoit qu’il retournast à sa maison, doubtant les sergents; toutesfoiz falloit il qu’il y retournast, s’il ne se vouloit coucher sur les rues. Il vint arrière hurter à son huys, et la dame, qui s’estoit reatellée avecques son amoureux, fut plus esbahie que devant; elle sault sus, et vint à l’huys toute esperdue, disant: «Mon mary n’est point revenu, vous perdez temps.—Ouvrez, ouvrez, m’amye, dit le bonhomme, ce suis-je.—Hellas! hélas! vous n’avez point trouvé la porte ouverte. Je m’en doubtoye bien, dit elle; veritablement, je ne voy remède en vostre fait que ne soiez prins, car les sergens me dirent, il m’en souvient maintenant, qu’ilz retourneroient sur la nuyt.—Or çà, dist-il, il n’est mestier de long sermon; advisons qu’il est de faire.—Il vous faut musser quelque part ceans, dit elle, et si ne sçay lieu ne retraict où vous puissez estre bien asseur.—Seroye je point bien, dit l’autre, en nostre colombier? qui me chasseroit là?» Et elle, qui fut moult joyeuse de ceste invencion et expedient trouvé, feindant toutesfoiz, dist: «Le lieu n’est grain honneste; il y fait trop puant.—Il ne me chault, dit-il; j’ayme mieulx me bouter là pour une heure ou deux et estre sauvé, que en aultre honeste lieu et estre trouvé.—Or ça, dit elle, puis que vous avez ce ferme et bon courage, je suis de vostre opinion que vous y mussiez.» Ce vaillant homme monta en ce colombier, qui se fermoit par dehors à clef, et se fist illec enfermer, et pria sa femme que si les sergens ne venoient tantost après, qu’elle le mist dehors. Nostre bonne bourgoise habandonna son mary, et le laissa toute la nuyt rencouller avec les colons, à qui ne plaisoit guères, et n’estoit de mot sonné ne huché; tousjours doubtoit ces sergens. Au point du jour, qui estoit l’heure que l’amoureux se partoit du logis, ceste bonne femme vint hucher son mary et luy ouvrit l’huys, qui demanda comment on l’avoit là laissé si longuement tenir compagnie aux colons. Et elle, qui estoit faicte à l’euvre, luy dist comment les sergens avoient toute nuyt veillé autour de leur maison, et que pluseurs foiz avoit à eulx devisé, et qu’ilz ne faisoient que partir, mais ilz avoient dit qu’ilz viendroient à telle heure qu’ils le trouveroient. Le bon homme, bien esbahy quelle chose ces sergens luy povoient vouloir, se partit incontinent et retourne aux champs, promettant bien que de long temps ne reviendroit. Et Dieu scet que la gouge le print bien en gré, combien qu’elle s’en monstrast doloreuse. Et par tel moien elle se donna meilleur temps que devant, car elle n’avoit quelque soing du retour de son mary.
LA IIII^{xx}IXe NOUVELLE.
PAR PONCELET.
En ung petit hamelet ou village de ce monde, assez loing de la bonne ville, est advenue une petite histoire qui est digne de venir en l’audience de vous, mes bons seigneurs. Ce village ou hamellet, ce m’est tout ung, estoit habité d’un moncelet de bons, rudes et simples paysans qui ne savoient comment ilz devoient vivre. Et si bien rudes et non sachans estoient, leur curé ne l’estoit pas une once mains, car luy mesme failloit à cognoistre ce qui est necessaire à tous generalement, comme je vous en monstreray par l’experience, par ce qui luy advint. Vous devez savoir que ce prestre curé, comme je vous ay dit, avoit sa teste affulée de simplesse si parfecte, qu’il ne savoit point annuncer les festes des sains, qui viennent chacun an et à jour determiné, la plus part, comme chacun scet. Et quand ses parroissiens demandoient quand la feste seroit, il failloit à la coup de le dire. Entre aultres telles faultes qui souvent advenoient, en fist une qui ne fut pas petite, car il laissa passer cinq sepmaines du quaresme sans point l’annuncer à ses parroissiens. Mais entendez comment il perceut qu’il avoit failly. Le samedy qui estoit la nuyt de la blanche Pasque, que l’on dist Pasques flories, luy vint volunté d’aller à la bonne ville pour aucune chose qu’il y besoignoit. Quand il entra en la bonne ville, et qu’il chevauchoit parmi les rues, il perceut que les prestres faisoient provision de palmes et aultres verdures, et veoit que au marché on les vendoit pour servir à la procession pour lendemain. Qui fut bien esbahy, ce fut maistre curé, combien que semblant n’en fist. Il vint aux femmes qui vendoient ces palmes ou boyz, faignant que ce fust pour aultre chose n’estoit venu à la bonne ville, et puis hastivement monte à cheval chargé de sa marchandise, et picque en son village, et le plustost que possible luy fut s’y trouva, et avant qu’il fust descendu de son cheval rencontra aucuns de ses parroissiens auxquelx il commenda que l’on allast sonner les cloches, et que chacun de ceste heure venist à l’eglise, où il leur vouloit dire aucunes choses necessaires pour le salut de leurs ames. L’assemblée fut tantost faicte, et se trouva chacun en l’eglise, où monseigneur le curé, tout housé et esperonné, vint bien embesoigné, Dieu le scet, et monta devant l’aultier, et dist les motz qui s’ensuyvent: «Mes bonnes gens, je vous signifie et vous faiz assavoir que aujourd’uy a esté la veille de la feste et solemnité de Pasques flories, et de ce jour en huit prochain vous arez la veille de la grand Pasque que l’on dit Pasques communiaulx.» Quand ces bonnes gens oyrent ces nouvelles, commencèrent à murmurer, et eulx esbahir trèsfort comment se povoit ce faire. «Ho, dist le curé, je vous appaiseray tantost, et vous diray vraies raisons pour quoy vous n’avez que viij jours de quaresme à faire voz penitences pour ceste année; et ne vous esmaiez jà de ce que je vous diray, que le quaresme est ainsi venu tard. Je tien qu’il n’y a celuy de vous qui ne sache bien et soit recors comme ceste année les froidures ont esté longues et aspres, merveilleusement plus que oncques mais; et long temps a qu’il ne fist aussi perilleux et dangereux chevaucher comme il a fait tout l’yver, pour les verglaz et neges qui ont longuement duré. Chacun de vous scet ceci estre vray comme l’euvangile, pour quoy ne vous donnez merveilles de la longue demeure de quaresme, mais emerveillez vous encores comment il est peu venir, mesmement que le chemin est si long jusques à sa maison. Si vous prie que le veillez excuser, et luy mesme vous en prie, car aujourdhuy j’ay disné avecques luy.» Et leur nomma le lieu, c’est assavoir la ville où il avoist esté. «Et pourtant, dist-il, disposez vous de venir ceste sepmaine à confesse, et de comparoir demain à la procession comme il est de coustume céens. Et ayez pacience ceste foiz; l’année qui vient, si Dieu plaist, sera plus doulce, par quoy il viendra ainsi qu’il a chacun an d’usage.» Ainsi monseigneur le curé trouva le moien d’excuser sa simplesse et ignorance, et, en donnant la beneisson, descendit de sa predicacion, disant: «Priez Dieu pour moy et je le prieray pour vous.» Et s’en alla à sa maison appoincter son boys et ses palmes, pour les faire le lendemain servir à la procession.
LA XCe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE BEAUMONT.
Pour accroistre et amplier mon nombre des nouvelles que j’ay promis compter et descripre, j’en monstreray cy une dont la venue est fresche. Ou gentil pays de Brabant, qui est celuy du monde où les bonnes adventures adviennent souvent, avoit ung bon et loyal marchant duquel la femme estoit trèsfort malade, en gisant, pour l’aigreur de son mal, continuellement sans habandonner son lit. Ce bon homme, voyant sa bonne femme ainsi attaincte et languissant, menoit la plus doloreuse vie du monde, tant marry et desplaisant estoit qu’il ne povoit plus, et avoit grand doubte que la mort ne l’en fist quicte. En ceste doleance perseverant, et doubtant la perdre, se vint rendre aux piez d’elle et luy donnoit esperance de garison, et la reconfortoit au mieulx qu’il povoit, l’amonnestant de penser au sauvement de son ame. Et après qu’il eut aucun petit de temps devisé avec elle et finé ses amonnestemens et exortacions, luy cria mercy, luy requerant que si aucune chose luy avoit meffait, qu’il luy fust pardonné par elle. Entre les cas où il se sentoit l’avoir courroussée, luy declara comment il estoit bien recors qu’il l’avoit troublée pluseurs foiz, et trèssouvent, de ce qu’il n’avoit besoigné sur son harnois, que l’on peut appeller cuirasses, toutes les foiz qu’elle eust bien voulu; et mesmes que bien le savoit, dont trèshumblement luy requeroit pardon et mercy. Et la pouvre malade, ainsi qu’elle povoit parler, luy pardonnoit les petiz cas et legiers; mais ce derrain ne pardonnoit-elle point voluntiers sans savoir les raisons qui avoient meu et induict son mary à non fourbir son harnois, quand mesmes il savoit bien que c’estoit le plaisir d’elle, et que aultre chose ne demandoit. «Comment! dit-il, voulez vous morir sans pardonner à ceulx qui vous ont meffait?—Je suis contente, dist elle, de le pardonner, mais je veil savoir qui vous a meu; aultrement ne le pardonneray je jà.» Le bon mary, pour trouver moien d’avoir pardon, cuidant bien faire la besoigne, dist: «M’amye, vous savez que pluseurs foiz avez esté malade et deshaitée, combien que non pas tant que maintenant je vous voy; et durant la maladie je n’ay jamais osé presumer de vous requerre de bataille, doubtant que pis vous en fust; et soyez toute seure que ce que j’en ay fait, amour le m’a fait faire.—Taisez vous, menteur que vous estes; oncques ne fus si malade ne si deshaitée pour quoy j’eusse fait refus de combatre; querez moy aultre moien, si voulez avoir pardon, car cestuy cy ne vous aidera; et puis qu’il vous convient tout dire, meschant et lasche bonhomme que vous estes, et aultre ne fustes oncques, pensez vous qu’en ce monde cy soit medicine qui plus puisse aider ne susciter la maladie d’entre nous femmes que la doulce et amoureuse compaignie des hommes? Me voiez vous bien deffaicte et seche par grefté de mal? Aultre chose ne m’est mestier que compaignie de vous.—Ho! dit l’aultre, je vous gariray prestement.» Il sault sur le lit, et besoigna le mieulx qu’il peut, et tantost qu’il eut rompu deux lances, elle se lève et se mist sur ses piez. Puis demye heure après alla par les rues, et ses voisines, qui la cuidoient comme morte, furent trèsesmerveillées jusques ad ce qu’elle leur dist par quelle voie elle estoit ravivée, qui dirent tantost qu’il n’y avoit que ce seul remède. Ainsi le bon marchant aprint à garir sa femme, qui luy tourna à grand prejudice, car souvent se faindoit malade pour recevoir la medicine.
LA XCIe NOUVELLE.
PAR L’ACTEUR.
Ainsi que j’estoye n’a guères en la conté de Flandres, en l’une des plus grosses villes du pays, ung gentil compaignon me fist ung joyeux compte d’un homme maryé, de qui la femme estoit tant luxurieuse et chaulde sur potage et tant publicque, que à paine estoit elle contente qu’on la cuignast en plaines rues avant qu’elle ne le fust. Son mary savoit bien que de telle condicion estoit, mais de subtilier ne querir remède pour luy donner empeschement, il ne le savoit trouver, tant estoit à ce joly mestier rusée. Il la menassoit de la batre, de la laisser seule ou de la tuer; mais querez qui le face! autant eust il prouffité de menasser ung chien enragé ou aultre beste. Elle se pourchassoit à tous lez et ne demandoit que hutin; il y avoit peu d’hommes en toute la contrée où elle repairoit pour estaindre une petite estincelle de son grand feu; et quiconques la barguignoit, il l’avoit aussi bien à creance que à argent sec, fust l’homme vieil, layt, bossu, contrefait ou d’aultre quelque deffigurance; bref, nul ne s’en alloit sans denrée reporter. Le pouvre mary, voyant ceste vie continuer, et que grosses menasses rien n’y prouffitoient, il s’advisa qu’il l’espanteroit par une voye et manière qu’il trouva. Quand il la peut avoir seulle en sa maison, il luy dist: «Or çà, Jehanne ou Betriz, ainsi qu’il l’appelloit, je voy bien que vous estes obstinée en vostre meschante vie, et que, à quelque menasse ou punicion que je vous face, vous n’en comptez non plus que si je me taisoie.—Helas! mon mary, dit elle, en verité, j’en suis plus courroussée que vous n’estes, et trop plus me desplaist; mais je n’y puis remède mettre, car je suis tellement née soubz telle estoille pour estre preste et servant aux hommes.—Voire dya, dist le mary, y estes vous destinée? Sur ma foy, j’ay bon remède et hastif.—Vous me tuerez, dit elle, aultre n’y a.—Laissez moy faire, dist il, je sçay mieulx beaucop.—Et quel, dit elle, que je le sache?—Par la mort bieu, dist il, je vous hocheray tant ung jour que je vous bouteray ung quarteron d’enfans ou ventre, et puis je vous habandonneray, et les vous lairray seulle nourrir.—Vous! dit elle; mais où prins? Vous n’avez pour commencer; telles menasses m’espantent pou, je ne vous crain. Touchez cela; si j’en desmarche, je veil qu’on me tonde en croix; et s’il vous semble que vous ayez puissance, avancez vous, et commencez tout maintenant; je suis preste pour livrer le moulle.—Au deable telle femme, dist le mary, qu’on ne peut par quelque voye corriger.» Il fut contraint de la laisser passer sa destinée; trop plustost se fust ecervelé et rompu la teste pour la reprendre que luy faire tenir le derrière coy, pour quoy la laissa courre comme une lisse entre deux douzaines de chiens, et accomplir tous ses vouloirs et desordonnez desirs.
LA XCIIe NOUVELLE.
PAR L’ACTEUR.
En la bonne cité de Mix, en Lorraine, avoit puis certain temps en çà une bonne bourgoise maryée qui estoit tout oultre de la confrarie de la houlette; et rien ne faisoit plus voluntiers que ce joly esbatement que chacun scet; et où elle povoit desploier ses armes, elle se monstroit vaillant et pou redoubtant horions. Or, entendez quelle chose luy advint en exercent son mestier: elle estoit fort amoureuse d’un gros chanoine qui avoit plus d’argent que ung vieil chien n’a de puces; mais pour ce qu’il demouroit en lieu où les gens estoient à toutes heures, comme on diroit à une gueule baée ou place publicque, elle ne savoit comment se trouver avec son chanoine. Tant subtilia et pensa à sa besoigne, qu’elle s’avisa qu’elle se descouvreroit à une sienne voisine qui estoit sa seur d’armes touchant le mestier et usance de la houlette; et luy sembla qu’elle pourroit aller veoir son chanoine accompaignée de sa voisine, sans qu’on y pensast nul mal ou suspeçonnast. Ainsi qu’elle advisa, ainsi fist elle; et comme si pour une grosse matère fust allée devers monseigneur le chanoine, ainsi honorablement et gravement y alla elle accompaignée comme dit est. Pour estre bref, incontinent que noz bourgoises furent arrivées, après toutes salutacions, ce fut la principale qui s’encloit avec son amoureux le chanoine, et fist tant qu’il luy bailla une monteure, ainsi qu’il peut. La voisine, voyant l’autre avoir l’audience et gouvernement du maistre de léens, n’en eut pas peu d’envye, et luy desplaisoit que l’on ne luy faisoit ainsi comme à l’autre. Au vuider de la chambre, celle qui avoit sa pitance dist: «Ça, voisine, en yrons-nous?—Voire, dit l’autre, s’en va l’on ainsi? Si l’on ne me fait la courtoisie comme à vous, par dieu, j’accuseray la compaignie et le mesnage; je ne suis pas icy venue pour chaufer la cire.» Quand l’on perceut sa bonne volunté, on luy offrit le clerc de ce chanoine, qui estoit ung fort et roidde galant, et homme pour la trèsbien fournir; de quoy elle ne tint compte, mais le refusa de tous poins, disant que aussi bien vouloit-elle avoir le maistre que l’autre, aultrement ne seroit-elle contente. Le chanoine fut contraint, pour sauver son honneur, de s’accorder. Quand ce fut fait, elle voulut bien adonc dire à Dieu et se partir. Mais l’autre ne le voulut pas, ains dist toute courroussée que elle qui l’avoit amenée et estoit celle pour qui l’assemblée estoit faicte devoit estre mieulx partie que l’autre, et qu’elle ne se partiroit point qu’elle n’eust encores ung picotin. Le chanoine fut bien esbahy quand il entendit les nouvelles, et combien qu’il priast celle qui vouloit avoir le surcroiz, toutesfoiz, ne se voult rendre contente. «Or ça, de par Dieu, dist il, puisqu’il fault que ainsi soit, je suis content, mais plus n’y revenez pour tel pris.» Quand les armes furent accomplies, celle damoiselle au surcroiz à dire adieu dist à son chanoine qu’il leur falloit donner aucune chose gracieuse pour souvenance. Et sans se faire trop importuner ne traveiller de requestes, et aussi pour estre delivré d’elles, il avoit ung demeurant de couvrechefz qu’il leur donna, et la principale receut le don, et en remercyant dirent adieu. «C’est, dist-il, ce que je vous puis maintenant donner; prenez chacune en gré, je vous en prie.» Elles ne furent guères loing allées, qu’en plaine rue la voisine qui avoit eu sans plus ung picotin dist à sa compaigne qu’elle vouloit avoir sa part de leur don. «Et bien, dit l’autre, je suis contente; combien en voulez vous avoir?—Fault-il demander cela? dit elle; j’en doy avoir la moitié et vous autant.—Comment osez vous demander, dist l’autre, plus que vous n’avez deservy? Avez vous point de honte? Vous savez que vous n’avez esté qu’une foiz avecques le chanoine, et moy deux foiz; et pardieu, ce n’est mie raison que vous soiez partie aussi avant que moy.—Par dieu, j’en aray autant que vous, dit l’autre; ay je pas fait mon devoir aussi avant que vous?—Comment l’entendez vous?—N’est ce pas autant d’une foiz que de deux? Et affin que vous cognoissez ma volunté, sans tenir cy halle de neant, je vous conseille que me baillez ma part justement de la moitié, ou vous arez incontinent hutin; me voulez vous ainsi gouverner?—Voire dya, dist sa compaigne, y voulez-vous proceder d’euvre de fait? Et par la naissance Dieu, vous n’en arez fors ce qui sera de raison, c’est assavoir des trois pars l’une, et j’aray le remanent; ay je pas eu plus de peine que vous?» Adonc l’aultre hausse et de bon poing charge sur le visage de sa voisine, qui ne le tint pas longuement sans le rendre, apellans l’une l’autre ribaulde. Bref, elles s’entre batirent tant et de si bonne manière que à bien petit qu’elles ne s’entre-tuèrent; et l’une appelloit l’autre ribaulde. Quand les gens de la rue virent la bataille de ces deux compaignes, qui peu de temps devant avoient passé par la rue ensemble amoureusement, furent tous esbahiz, et les vindrent tenir et deffaire l’une de l’autre. Puis leurs mariz furent huchez, qui vindrent tantost, et chacun d’eux demandoit à sa femme la matère de leur different. Chacune comptoit à son plus beau; et tant par leur faulx donner à entendre, sans toutesfoiz toucher de ce pour quoy la question estoit meue, les animèrent et esmeurent l’ung contre l’autre, tellement qu’ilz se vouloient entretuer, si les sergens ne fussent survenuz, qui les menèrent tous deux refroider en belle prison. La justice fut à toute diligence sollicitée de leurs amys pour leur delivrance; mais pour ce que le cas estoit venu pour le debat des femmes, premier le conseil voult savoir dont avoit procedé le fondement de la question entre les deux femmes; elles furent mandées et contrainctes de confesser que ce avoit esté pour faire parchon d’une pièce de couvrechefs, et cetera. Les gens du conseil, qui estoient bons et sages, voyans que la cognoissance de ceste cause appartenoit au roy de bourdelois, tant pour les merites de la cause que pour ce que les femmes estoient de ses subjectes, la renvoyèrent pardevant luy. Et pendant le procès, les bons mariz demourèrent en la prison, attendans la sentence diffinitive qui devoit estre rendue sur l’avis des subjects du roy, qui, pour le nombre infiny d’eulx, est taillée de demourer pendue au clou.
LA XCIIIe NOUVELLE.
PAR MESSIRE TIMOLEON VIGNIER, GENTILHOMME DE LA CHAMBRE DE MONSEIGNEUR.
Tantdiz que j’ay bonne audience, je veil compter ung gracieux compte advenu au bon et gracieux païs de Haynau. En ung gros village du païs que j’ay nommé avoit une gente femme mariée qui amoit plus beaucop le clerc ou coustre de l’eglise parochial dont elle estoit paroissienne que son mary; et pour trouver moien de soy trouver avec son coustre, faindit à son mary qu’elle devoit ung pelerinage à quelque saint qui n’estoit pas loing d’illec, comme d’une lieue ou environ, et que promis luy avoit quant elle avoit esté en traveil, luy priant qu’il fust content qu’elle y allast ung jour qu’elle nomma, avec une sienne voisine qui ce mesme jour y alloit. Le bon simple mary, qui ne se doubtoit de rien, accorda ce pelerinage, mais il vouloit qu’elle revenist le jour qu’elle partiroit. «Peut estre, dit elle, retourneray je au disner, ainsi que le temps nous aprendra; mais premièrement, dit elle, il convient que j’aye une paire de bons souliers.» Tout luy fut liberalement accordé; et pource que le mary demouroit seul, il luy dist qu’elle appoinctast son disner et soupper tout ensemble, avant qu’elle se partist, aultrement il yroit menger à la taverne. Elle fist son commendement, car le jour de son partement se leva bien matin pour aller à la boucherie, et appoincta ung bon poussin et une pièce de mouton, et puis manda le cordoennier qui luy chaussa ses souliers. Et quand toutes ses preparacions furent faictes, dist à son mary que tout estoit prest, et qu’elle alloit querir de l’eaue beneiste pour soy partir après. Elle entre en l’eglise, et le premier homme qu’elle trouva, ce fut celuy qu’elle queroit, c’est assavoir son coustre, à qui elle compta ces nouvelles, comment elle avoit congié d’aller en pelerinage, et cetera, pour toute la journée. «Mais il y a ung cas, dit elle; je suis seure que si tost qu’il sentira que je seray hors de l’ostel il s’en ira à la taverne, et n’en retournera jusques au vespre bien tard; je le cognois tel: et pourtant j’ayme mieulx demourer à l’ostel tantdiz qu’il n’y sera point que aller hors. Et doncques vous vous rendrez une demye heure entour de nostre hostel, affin que je vous mecte ens par derrière, s’il advient que mon mary n’y soit point; et s’il y est nous yrons faire nostre pelerinage.» Elle vint à l’ostel, où elle trouva encores son mary, dont elle ne fut pas trop contente, qui luy dist: «Comment estes vous cy encores?—Je m’en vois, dit elle, chausser mes soulliers, et puis je ne tarderay guères que je partiray.» Elle alla au cordoennier, et tantdiz qu’elle faisoit chausser ses souliers, son mary passe par devant l’ostel au cordoennier avec ung aultre son voisin qui alloit de coustume à la taverne. Et combien qu’elle supposast que, pource qu’il estoit acompaigné du dit voisin, il s’en allast sur le bancq, toutesfoiz si n’en avoit il nulle volunté, mais s’en alloit sur le marché, pour trouver encores ung ou deux bons compaignons et les amener disner avecques luy au commencement qu’il avoit davantage, c’est assavoir ce poussin et la pièce de mouton. Or nous lairrons ycy nostre mary sercher compaignie, et retournerons à celle qui chaussoit ses souliers, qui, si tost que chaussez furent, revint à l’ostel le plus hastivement qu’elle peut, où elle trouva le gentil coustre qui faisoit la procession entour de l’ostel, à qui elle dist: «Mon amy, nous sommes les plus eureux du monde, car j’ay veu mon mary qui va à la taverne; j’en suis seure, car il a ung sien goisson qu’il maine par le bras, lequel ne le lairra pas retourner quand il vouldra; et pour tant donnons nous bon temps jusques à la nuyt. J’ay appoincté ung bon poussin et une belle pièce de mouton, dont nous ferons goghettes.» Et sans plus rien dire le mist ens, et laissa l’huis de devant entrouvert, affin que les voisins ne se doubtassent. Or retournons maintenant à nostre mary, qui a trouvé deux bons compaignons, avec le premier dont j’ay parlé, lesquelz il amaine pour desfaire ce poussin en la compaignie de beau vin de Beaulne, ou aultre meilleur, s’il est possible d’en finer. A l’arriver à sa maison, il entra le premier, où incontinent qu’il fut entré il perceut noz deux amans, qui faisoient ung pou d’ouvrage. Et quand il vit sa femme qui avoit les jambes levées, il luy dist qu’elle n’avoit garde de user ses souliers, et que sans raison avoit traveillé le cordoennier, puis qu’elle vouloit faire son pelerinage par telle manière. Il hucha ses compaignons et dist: «Messeigneurs, regardez comment ma femme ayme mon prouffit; de paour qu’elle ne use ses beaulx neufs souliers, elle chevauche sur son doz; il ne l’a pas telle qui veult.» Il prend ung petit demourant de ce poussin, et luy dist qu’elle parfist son pelerinage; puis ferma l’huys et la laissa avec son coustre, sans luy aultre chose dire; et s’en alla à la taverne, dont il ne fut pas tensé au retourner, ne les aultres foiz quand il y alloit, pource qu’il n’avoit rien ou pou parlé de ce pelerinage que sa femme avoit fait à l’ostel.
LA XCIVe NOUVELLE.
Es marches de Picardie, ou diocèse de Teroenne, avoit puis an et demy en çà, ou environ, ung gentil curé demourant à la bonne ville, qui faisoit du gorgias tout oultre. Il portoit la robe courte, chausses tirées, à la fasson de court; tant gaillard estoit que l’on ne povoit plus, qui n’estoit pas pou d’esclandre aux gens d’eglise. Le promoteur de Teroenne, qui telles manières de gens appellent dyable, fut informé du gouvernement de nostre gentil curé, et le fist citer pour le corriger et luy faire muer ses meurs. Il comparut à tout ses habitz courts, comme s’il n’eust tenu compte du promoteur, cuidant par aventure que pour ses beaulx yeux on le deust delivrer; mais ainsi n’advint. Quand il fut devant monseigneur l’official, sa partie, le promoteur, lui compta sa legende au long, demanda, par ses conclusions, que ses habillemens et aultres menues manières de faire luy fussent defendues; et avec ce, qu’il fust condemné en certaine emende. Monseigneur l’official, voyant à ses yeux que tel estoit nostre curé qu’on luy baptisoit, luy fist les deffenses, sur les peines du canon, que plus ne se desguisast en telle manière qu’il avoit fait, et qu’il portast longues robes et courts cheveux; et avec ce, le condemna à paier une bonne somme d’argent. Il promist que ainsi feroit il, et que plus ne seroit cité pour telles choses. Il print congié au promoteur et retourna à sa cure; si tost qu’il fut venu, il fist hucher le drapier et le parmentier, si fist tailler une robe qui luy traisnoit plus de trois quartiers, disant au parmentier les nouvelles de Teroenne, comment c’est assavoir avoit esté reprins de porter courte robe, et qu’on luy avoit chargé de la porter longue. Il vestit ceste robbe longue et laissa croistre ses cheveulx de sa teste et de sa barbe, et en cest estat servoit sa parroiche, chantoit messe et faisoit les autres choses appartenant à curé. Le promoteur fut arrière adverty comment son curé se gouvernoit oultre la règle et bonne et honeste conversacion des personnes d’eglise, qui le fist citer comme devant, et il y comparut ès mesmes habitz longs. «Qu’est cecy? dist monseigneur l’official quand il fut devant luy; il semble que vous vous mocquez des statuz et ordonnances de l’eglise; voiez vous point comme les aultres prestres s’abillent? Si ne fust pour l’honneur de voz bons amys, je vous feroie affuler la prison de ceans.—Comment, monseigneur, dist nostre curé, ne m’avez vous pas chargé de porter longue robe et longs cheveulx? Ne fays je pas ainsi que m’avez commendé! N’est pas ceste robe assez longue, mes cheveux sont ilz point longs? Que voulez vous que je face?—Je veil, dist monseigneur l’official, que portez robe et cheveulx à demy longs, ne trop ne pou; et pour ceste grand faulte, je vous condemne à paier dix livres au promoteur, vingt blancs à la fabrice de ceans, et autant à monseigneur de Teroenne, à convertir à son aumosne.» Nostre curé fut bien esbahy, mais toutefois il faillit qu’il passast par là. Il prend congé et revient à sa maison, et pensa comment il s’abilleroit pour garder la sentence de monseigneur l’official. Il manda le parmentier, à qui il fist tailler une robe longue d’un costé, comme celle dont nous avons parlé, et courte comme la première de l’autre costé, puis se fist barbaier du costé où la robe estoit courte; et en ce point alloit par les rues et faisoit son divin office. Et combien qu’on lui dist que c’estoit mal fait, si n’en tenoit il toutesfoiz compte. Le promoteur en fut encores adverty, et le fist citer comme devant. Quand il comparut, Dieu scet comment monseigneur l’official fut malcontent; à peine qu’il ne saillit de son siége hors du sens, quand il regardoit son curé estre habillé en guise de mommeur. Si les aultres deux foiz avoit esté bien rachassé, il le fut encores mieulx à ceste foiz, et condemné en belles et grosses amendes. Lors nostre bon curé, se voyant ainsi desplumé d’amendes et de condemnacions, dist: «Monseigneur l’official, il me semble, sauve vostre reverence, que j’ay fait vostre commandement; et entendez moy, je vous diray la raison.» Adoncques il couvrit sa barbe longue de sa main qu’il estandit sus, et dist: «Si vous voulez, je n’ay point de barbe.» Puis mist sa main de l’aultre costé, couvrant la partie tondue ou rase, et dist: «Si vous voulez, longue barbe. Est ce pas ce que m’avez commendé?» Monseigneur l’official, voyant que c’estoit ung vrai trompeur, et qu’il se trompoit de luy, fist venir le barbier et le parmentier, et devant tous les assistens luy fist faire sa barbe et cheveulx, et puis coupper sa robe de la longueur qu’il estoit de besoing et de raison; puis le renvoya à sa cure, où il se maintint et conduit haultement, gardant ceste dernière manière qu’il avoit aprinse à la sueur de sa bourse.
LA XCVe NOUVELLE.
PAR PHILIPE DE LOAN.
Comme il est assez de coustume, Dieu mercy, que en pluseurs religions y a de bons compaignons à la pie et au jeu des bas instrumens, à ce propos, naguères avoit en ung couvent de Paris ung bon frère prescheur, qui entre les autres ses voisines choisit une trèsbelle femmelette jeune et en bon point, et mariée assez nouvellement à ung bon compaignon. Et devint maistre moyne amoureux d’elle, et ne cessoit de penser et subtilier voies et moiens pour parvenir à ses attainctes, qui, à dire en gros et en bref, estoient pour faire cela que vous savez. Ores disoit: «Je feray ainsi», ores concluoit aultrement. Tant de propos luy venoient en la teste qu’il ne savoit sur lequel s’arrester; trop bien disoit il que de langage n’estoit point de abatre, «car elle est trop bonne et trop seure; force est que, si je veil parvenir à mes fins, que par cautele et deception je la gaigne.» Or escoutez de quoy le larron s’advisa, et comment frauduleusement la pouvre beste il attrapa, et son desir trèsdeshonneste qu’il proposa accomplir. Il faindit ung jour d’avoir trèsgrand doleur en ung doy, celluy d’emprès le poulce qui est le premier des quatre en la main dextre; et de fait le banda et envelopa de draps linges, et le dora d’aucun oignement trèsfort sentent. Et en ce point se tint ung jour ou deux, tousjours se monstrant aval son eglise devant la dessus dicte, et Dieu scet s’il faisoit bien la dole. La simplette le regardoit en pitié, et voyoit bien à sa contenance que grand doleur le martiroit; et pour la grand pitié qu’elle en eut, luy demanda son cas; et le subtil regnard luy compta si trèspiteusement qu’il sembloit mieulx hors de son sens que aultrement, tant sentoit grand doleur. Ce jour se passa; et à lendemain, environ l’heure de vespres, que la bonne femme estoit à l’ostel seulette, ce patient la vient trouver, ouvrant de soye, et emprès d’elle se met, faisant si trèsbien le malade que nul ne l’eust veu à ceste heure qui ne l’eust jugé en trèsgrand danger. Or se viroit vers la fenestre, maintenant vers la femme; tant d’estranges contenances il faisoit que vous fussez esbahy et abusé à le veoir. Et la simplette, qui toute pitié en avoit, à peine que les larmes ne luy sailloient des yeulx, le confortoit au mieulx qu’elle savoit: «Helas! frère Aubry, disoit elle, avez vous parlé aux medicins telz et telz?—Oy certes, m’amye, disoit il, il n’y a medicin ne cyrurgien en Paris qui n’ait veu mon cas.—Et qu’en disent ils? souffrerez vous longuement ceste doleur?—Helas! oy, voire encores plus la mort, si Dieu ne m’aide; car en mon fait n’a que ung remède, et j’aymeroie à peine autant mourir que le deceler; car il est mains que bien honeste et tout estrange de ma profession.—Comment! dist la pouvrette, et n’est ce pas mal fait et peché à vous d’ainsi vous laisser passionner? Vous vous mettez en dangier de perdre sens et entendement, ad ce que je voy vostre doleur tant aspre.—Par dieu, bien aspre et terrible est elle, dist frère Aubry; mais quoy! Dieu le m’a envoié, loé soit-il; je aray pacience, et suis tout conforté d’attendre la mort, car c’est le vray remède de mon mal, voire excepté ung dont je vous ay parlé, qui me gariroit tantost; mais quoy! comme je vous ay dit, je n’oseroie dire quel il est; et quand ainsi seroit que je serois forcé à deceler ce que c’est, je n’aroie le hardement ne le vouloir de le mectre à execution.—Et par ma foy, dist la bonne femme, frère Aubry, il me semble que vous avez tort de tenir telz termes; et pour Dieu, dictes moy qu’il faut pour vostre garison, et je vous asseure que je mettray peine et diligence à trouver ce qui y servira. Pour Dieu, ne soiez cause de vostre perdicion; laissez vous aider et secourir. Or dictes moy que c’est, et vous verrez se je vous aideray; si feray par Dieu, et me deust il couster plus que vous ne pensez.» Damp moine, voyant la bonne volunté de sa voisine, après ung grand tas d’excusances et de refus que pour estre bref je trespasse, dist à basse voix: «Puis qu’il vous plaist que je le dye, je vous obeiray. Les medicins, tous d’un accord, m’ont dit qu’en mon fait n’a que ung seul remède, c’est de bouter mon doy malade dedans le lieu secret d’une femme nette et honeste, et le tenir là une bonne pièce de temps, et après l’oingdre d’un oignement dont ilz m’ont baillé la recepte. Vous oez que c’est, et pource que je suis de ma nature et propre coustume honteux, j’ay mieulx amé endurer et seuffrir jusques cy les maulx que j’ay porté qu’en rien dire à personne vivant; vous seule savés mon cas, et malgré moy.—Hola! hola! dist la bonne femme, je ne vous ay dit chose que je ne face; je vous veil aider à garir: je suis contente et me plaist bien pour vostre garison et santé, et vous oster de la terrible angoisse qui vous tourmente, que je vous preste le lieu pour bouter vostre doy malade.—Et Dieu le vous rende, damoiselle! Je n’en eusse osé requerir vous ne aultre; mais puis qu’il vous plaist me secourir, je ne seray jà cause de ma mort. Or nous mettons donc, s’il vous plaist, en quelque lieu secret que nul ne nous voye.—Il me plaist bien», dist elle. Si le mena en une trèsbelle garderobe, et serra l’huys, et sur le lit se mist; et maistre moyne luy lève ses draps, et en lieu du doy de la main bouta son perchant dur et roidde. Et à l’entrer qu’il fist, elle qui le sentit si trèsgros: «Comment! dist elle, et vostre doy, comment peut il estre si gros? je n’oy jamais parler du pareil.—En verité, fist il, ce fait la maladie qui en ce point le m’a mis.—Vous me comptez merveilles», dit elle. Et durant ces langages, maistre moyne accomplit ce pour quoy si bien avoit fait le malade. Et celle qui sentit et cetera, demanda que c’estoit; et il respondit: «C’est le clou de mon doy qui est effondré; je suis comme gary, ce me semble, Dieu mercy et la vostre.—Et par ma foy, ce me plaist moult, ce dit la dame, qui lors se leva; si vous n’estes bien gary, si retournez toutesfoiz qu’il vous plaist: car pour vous oster de doleur, il n’est rien que je ne face; et ne soiez plus si honteux que vous avez esté pour vostre santé recouvrer.»
LA XCVIe NOUVELLE.
Or escoutez, s’il vous plaist, qu’il advint l’aultrhier à ung simple riche curé de village, qui par simplesse fut à l’emende devers son evesque en la somme de cinquante bons escuz d’or. Ce bon curé avoit ung chien qu’il avoit nourry de jeunesse et gardé, qui tous les aultres chiens du païs passoit d’aller en l’eaue querir le vireton, ung chappeau si son maistre l’oblyoit ou de fait apensé le laissoit quelque part. Bref, tout ce que bon et sage chien doit et scet faire il estoit le passe route; et à l’occasion de ce, son maistre l’amoit tant, qu’il ne seroit pas legier à compter combien il en estoit assoté. Advint toutesfoiz, je ne sçay par quel cas, ou s’il eut trop chault ou trop froit, ou s’il mengea quelque chose qui mal luy fist, qu’il devint trèsmalade, et de ce mal mourut, et de ce siecle tout droit au paradis des chiens alla. Que fist ce bon curé? Il qui sa maison, c’est assavoir le presbitaire, dessus le cimitère avoit, quand il vit son chien de ce monde trespassé, il se pensa que une si sage et bonne beste ne demourast sans sepulture; et pourtant il fist une fosse assez près de l’huys de sa maison, qui dessus l’aitre, comme dit est, respondoit, et là l’enfouyt et sepultura. Je ne sçay pas s’il luy fist ung marbre et par dessus engraver une epythaphe, si m’en tais. Ne demoura guères que la mort du bon chien au curé fut par le village et les lieux voisins annuncé, et tant s’espandit que aux oreilles de l’evesque du lieu parvint, ensemble de la sepulture saincte que son maistre luy bailla; si le manda vers luy venir par une citation que ung cicaneur luy apporta. «Helas! dist le curé au cicaneur, et que ay je fait, et qui m’a fait citer d’office? Je ne me sçay trop esbahir que la court me demande.—Quand à moy, dit l’autre, je ne sçay qu’il y a, si ce n’est pour tant que vous avez enfouy vostre chien dedans lieu saint où l’on mect les corps des chrestians.—Ha! ce pensa le curé, c’est cela?» Or à primes luy vint en teste qu’il avoit mal fait, et dist bien en soy mesmes qu’il passeroit par là, et que s’il se laisse emprisonner qu’il sera escorché, car monseigneur l’evesque, la Dieu mercy, est le plus convoiteux prelat de ce royaume, et si a gens entour de luy qui scevent faire venir l’eaue au moulin, Dieu scet comment. «Or bien force est que je la perde; si vault mieulx tost que tard.» Il vint à sa journée, et de plain bout s’en alla devers monseigneur l’evesque, qui tantost comme il le vit luy fist ung grand prologue pour la sepulture saincte qu’il avoit fait bailler à son chien, et luy baptisa son cas si merveilleusement qu’il sembloit que le curé eust fait pis que regnier Dieu. Et après tout son dire, il commenda que le curé fust mené en la prison. Quand le curé vit qu’on le vouloit bouter en la boeste aux caillouz, il requist qu’il fust oy, et monseigneur l’evesque luy accorda. Et devez savoir que à ceste calonge estoient foison de gens de grand fasson, comme l’official, les promoteurs, les scribe, notaires, advocatz et procureurs, qui tous ensemble grand joye avoient du non accoustumé cas du pouvre curé, qui à son chien avoit donné la terre saincte. Le curé en sa defense et excuse parla en bref et dist: «En verité, monseigneur, si vous eussez autant congneu mon bon chien, à qui Dieu pardoint, comme j’ay, vous ne seriez pas tant esbahy de la sepulture que je luy ai ordonnée comme vous estes, car son pareil ne fut ne jamais sera.» Et lors racompta balme de son fait: «Et s’il fut bien bon et sage en son vivant, encores le fut il autant ou plus à sa mort, car il fist un trèsbeau testament, et pour ce qu’il savoit vostre necessité et indigence, il vous ordonna cinquante escuz d’or, que je vous apporte.» Si les tira de son sein et à l’evesque les bailla, qui les receut voluntiers, et lors loa et approuva le sens du vaillant chien, ensemble son testament et la sepulture qu’il luy bailla.