Les drames de la mer
La Junon
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
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jusqu’à ce que la mer, grossissant dans une bourrasque, lui vint arracher et rouler au loin le corps de son fils. Quelque temps seulement il suivit le cadavre des yeux à travers les transparentes profondeurs de l’océan ; puis, lorsqu’il l’eut perdu de vue, il s’enveloppa dans un morceau de toile, se laissa tomber et ne se releva plus. Cependant il dut vivre deux jours encore, autant qu’en purent juger, d’après le frissonnement de ses membres, chaque fois qu’une lame venait se briser sur son corps, les témoins de ce drame, qui en avaient suivi avec anxiété toutes les péripéties.
Cette scène fut si déchirante qu’elle produisit une sensation profonde sur ces hommes dans lesquels le sentiment de leur propre situation semblait devoir étouffer tous les autres.
Cependant le navire continuait de rouler ainsi au caprice de la mer, mais sous l’œil de Dieu, sans que nul pût dire vers quel point de l’étendue il s’avançait.
Enfin, dans la soirée du 10 juillet, vingt jours après celui de la catastrophe, un des naufragés
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fixa longtemps son regard sur un seul point, puis se souleva pour mieux regarder, et tout à coup s’écria :
– Je vois la terre !
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V
Les trente roupies de madame Bremner
Tout au contraire de ce que l’on pourrait supposer en pareille circonstance, ce cri sauveur fut écouté sans aucune émotion, et personne, tant l’apathie était profonde, tant peut-être on était arrivé à douter de la bonté de Dieu, personne ne se souleva d’abord pour constater la fausseté ou la réalité du fait.
Cependant, au bout de quelques minutes, comme s’il eût fallu un temps matériel à cette nouvelle pour pénétrer jusqu’à l’esprit de ceux à qui elle était annoncée, les naufragés firent quelques mouvements qui, presque insensibles d’abord, devinrent plus distincts et aboutirent à une attention générale vers le point indiqué.
Mais déjà la journée était trop avancée pour que l’on put reconnaître avant la nuit si c’était
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bien réellement la terre ou l’un de ces mirages qui courent aux yeux des naufragés sur le désert de l’océan.
Et cependant, chose singulière, à peine avait-on paru attacher d’abord de l’importance à cette nouvelle ; puis, sans parler, les regards s’étaient fixés sur le point désigné ; puis, comme nous l’avons dit, la nuit était venue et avait tout noyé dans son ombre.
Eh bien ! ce fut alors que cette terre sembla se faire visible aux ardents désirs des naufragés. La conversation, qui depuis longtemps s’était éteinte, se ranima ; chacun fit ses observations, et l’on convint unanimement que ce devait être la terre.
Seul, John Mackay prétendit que ce n’était point la terre, et même, dans le cas où il admettrait que ce fût elle, il prétendait que ce n’était pas le moins du monde une certitude de salut.
La pauvre madame Bremner, abattue par la mort de son mari, abattue par ses propres souffrances, venait de se rattacher avec une
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grande force à cette annonce de la terre ; son esprit se cramponnait à cette idée comme son corps se fût cramponné à quelque cordage ou à quelque espars. Cette obstination de John Mackay à nier la terre, cette froideur à en accueillir la nouvelle, en supposant que ce fût elle, l’exaspéraient.
– Mais enfin, s’écria-t-elle, pourquoi niez-vous la présence d’une côte quelconque, et pourquoi enfin, si cette côte existe, si elle est là devant nous, paraissez-vous si peu empressé de la voir ?
– Madame, répondit le second maître, parce que je ne crois point d’abord qu’il y ait de terre dans ces parages, et ensuite parce que, s’il y en a une, au lieu d’être notre salut, elle sera notre perte.
– Notre perte ! et pourquoi ? demanda la pauvre femme avec des yeux ardents de fièvre.
– Mais, répondit John, parce que, ne pouvant gouverner le navire, il sera impossible de le guider vers un port, et que, ne pouvant être guidé vers un port, il touchera loin de la côte, et, partout
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où il touchera, sera en peu d’instants brisé par les vagues. Si vous êtes lasse de souffrir, si vous ne vous sentez pas la force de supporter la vie plus longtemps, appelez la vue de la terre, car la terre sera bien certainement la fin de tous nos malheurs.
Cette prédiction, de la part d’un homme aussi expérimenté que l’était John Mackay, consterna tout le monde, et, avec l’espoir qu’il venait d’enlever à tous ces malheureux, la conversation s’éteignit.
Quant au second maître, il raconte lui-même que l’annonce de cette terre lui fut une si médiocre consolation, qu’il s’endormit, et que le lendemain, en s’éveillant, il ne tourna pas même la tête vers le point de l’horizon où l’on avait cru l’apercevoir la veille.
Mais, juste en ce moment, un des hommes de la hune de misaine agita son mouchoir et essaya de crier : Terre !
On vit le mouchoir, on devina ce qu’il voulait dire ; mais sa voix, faible souffle, arriva aux oreilles des naufragés de l’autre hune comme un
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son inarticulé.
Mais alors, à la vue de ce mouchoir, à ce souffle, si faible et si expirant qu’il fût, qui venait caresser son oreille, le second maître lui-même éprouva un vague désir de se lever et de regarder, et cependant, comme il se trouvait dans une position commode, les bras pliés sur son estomac et regardant d’un autre côté, il ressentit une grande paresse de se retourner, et il lui fallut toute sa force de volonté pour qu’il fît à sa curiosité le sacrifice de ce bien-être qu’il éprouvait. Il en résulta qu’avant qu’il se fût décidé, un de ses voisins s’était levé et avait déclaré qu’en effet c’était la terre. À ces mots un second se leva, puis un troisième, et au bout de cinq minutes, le second maître compris, tout le monde était debout.
En effet John Mackay fut obligé d’avouer que ce que l’on avait devant les yeux ressemblait à une côte.
Seulement, madame Bremner lui ayant demandé s’il croyait que cette terre fût la côte de Coromandel, cette question parut si ridicule au
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digne marin qu’il ne put, malgré la gravité de la situation, s’empêcher d’en sourire.
Mais, dans le courant de la journée, l’existence d’une terre dans la direction indiquée parut si évidente que le second maître reconnut lui-même qu’il était impossible que cette découpure qu’on apercevait à l’horizon fût autre chose que la silhouette d’une terre. Seulement quelle terre était-ce ? Il n’en savait rien.
Alors l’inquiétude fut générale ; mais, chose singulière, au milieu de cette inquiétude générale, l’espérance revint à John Mackay, et cette espérance, c’était encore une idée religieuse qui la lui donnait.
On dit qu’il y a des hommes qui ne croient pas en Dieu. À quelle autre chose ces hommes-là peuvent-ils donc croire, et à quoi bon croire autre chose ?
Croire en Dieu, c’est croire en tout.
Eh bien ! cette idée religieuse qui était entrée dans le cœur de John Mackay, la voici : c’est qu’il était impossible que Dieu eût permis que les
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naufragés souffrissent si longtemps, pour mettre, au moment où il leur rendait l’espoir, la mort à la fin de leurs souffrances.
Aussi, quand madame Bremner se retourna de son côté et l’interrogea des yeux comme l’oracle qui devait prononcer sur les probabilités de la vie et de la mort, John Mackay leva les yeux et les mains au ciel, et prononça ce mot : Espérons !
Dès lors, les regards de tous ces malheureux ne quittèrent plus la côte. Malheureusement, plus on approchait, plus cette côte se déroulait à leurs yeux, plus elle se présentait avec les apparences d’une terre déserte.
La nuit vint sans que rien parût changer cette dernière probabilité.
Le second maître prit ses arrangements pour dormir, convaincu que cette nuit était sa dernière nuit, et qu’avant le lendemain matin le navire aurait touché et serait en pièces.
Il n’en dormit pas moins, tant la fatigue était grande.
Un peu avant le lever du soleil, en effet, John
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Mackay et ceux de ses compagnons qui dormaient furent réveillés par un choc violent : le navire venait de toucher un rocher. Un cri faible, presqu’un dernier soupir, sortit de toutes les bouches et s’éteignit presque aussitôt.
Un silence d’angoisse lui succéda.
Cependant le navire éprouvait secousses sur secousses, et ces secousses étaient si violentes, que chaque fois les mâts de misaine et d’artimon étaient ébranlés, et que les naufragés, reconnaissant l’impossibilité de se tenir debout dans les hunes, furent obligés de se coucher et de se cramponner aux traverses.
Vers neuf ou dix heures du matin, la mer baissa de plusieurs pieds : ce qui restait du pont sortit peu à peu de l’eau et demeura à nu.
Alors on parla de descendre sur ce pont.
Mais descendre sur ce pont, c’était une grande affaire dans l’état où vingt jours de famine avaient mis les survivants. Qu’on se figure, en effet, quel spectacle doivent être des malheureux qui, pendant vingt jours, n’ont eu d’autre soutien
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que le peu d’eau versée du haut du ciel pendant les jours de tempête.
On essaya cependant ; et, comme l’homme en unissant sa volonté à sa force, finit toujours par faire à peu près ce qu’il veut, on y réussit.
Il y eut plus, le canonnier et le second maître entreprirent de descendre la pauvre madame Bremner et, après des efforts inouïs, ils parvinrent à l’amener jusque sur les trélingages, où, les forces leur manquant, ils furent obligés de l’abandonner.
Alors ils s’adressèrent à ceux des Lascars qui paraissaient les moins abattus. Deux s’offrirent à amener madame Bremner jusque sur le pont ; mais, comme ils savaient que la pauvre femme avait sauvé trente roupies, il en exigèrent huit.
Le canonnier et le second maître les leur promirent au nom de madame Bremner.
Alors ils montèrent jusqu’à elle, la prirent dans leurs bras et parvinrent à l’amener sur le pont.
À peine l’y eurent-ils déposée qu’ils exigèrent
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le payement de leurs huit roupies.
Madame Bremner était si joyeuse de se trouver descendue de cette malheureuse hune où elle avait tant souffert ; elle avait si bonne espérance, quoiqu’en eût dit John Mackay, dans cette terre qui s’étendait devant ses yeux, qu’elle était prête à leur donner tout ce qu’elle possédait. Mais le second maître lui fit observer que les vingt-deux roupies qu’elle possédait encore était le seul argent qui leur restât, et qu’il valait mieux, le cas échéant, le consacrer au salut de tous que d’en faire cadeau à deux misérables qui, dans une pareille situation, avaient eu l’infamie de faire payer à une femme, et à la femme de leur capitaine mort, le petit service qu’ils venaient de lui rendre.
Au reste, John Mackay constate avec orgueil que le trait de ces deux Lascars fut le seul exemple d’égoïsme et de cupidité qu’on ait eu à reprocher à l’équipage.
La fatigue pour arriver sur l’entrepont avait été si grande, qu’arrivé là, chacun ne songea plus qu’à se reposer, à part quelques Malais et
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quelques Lascars qui se mirent à fouiller partout pour voir s’ils ne trouveraient pas quelque argent dont ils pussent hériter. Pendant qu’ils se livraient à cette recherche, le second maître remarqua que la tête du gouvernail avait été emportée, et qu’à l’aide du trou fait par cette brisure, on pouvait facilement descendre dans la sainte-barbe.
Dès que la mer eut quitté le faux-pont, ce qui arriva vers les deux heures de l’après-midi, on y descendit donc pour voir s’il y restait quelque objet qu’on pût utiliser ; mais la mer, elle aussi, l’avait visité et avait tout pris, à l’exception cependant de quatre cocos que l’on finit par trouver sous le cordage. Alors un fait se passa qui consola un peu les bons cœurs de cette inhumanité qu’avaient montrée les Lascars. Ceux qui trouvèrent ces quatre cocos, au lieu de les garder pour eux, comme c’était leur droit, déclarèrent que les fruits étaient la propriété de tous et partagés parmi les survivants en portions égales. La seule prime qu’ils réclamèrent fut l’eau de l’intérieur.
Mais ces fruits étaient si vieux, que l’eau de
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l’intérieur s’était convertie en une espèce d’huile rance qui ne pouvait nullement étancher la soif. Quant à la partie solide, elle était si vieille et si sèche, qu’elle ne contenait presque plus aucune portion nutritive, et que tous ceux qui en mangèrent éprouvèrent bientôt après de violents maux de cœur. D’ailleurs tout le monde était bien autrement tourmenté de la soif que de la faim.
À part cette absence complète d’eau et de nourriture à laquelle tous ces mourants semblaient presque s’être habitués, la situation dans la sainte-barbe était bien autrement tolérable que celle de la hune. Il n’y avait toujours aucune chance d’aller à terre et, y en eût-il eu, comme cette terre paraissait déserte, mieux valait mourir doucement et tranquillement dans cette sainte-barbe, où par comparaison on se trouvait si bien, que de se faire déchirer par les tigres. En outre, échoué comme on l’était, on pouvait être vu d’un bâtiment, faire des signaux, être recueilli, ce qui était la chance réelle et la seule véritable espérance.
Au reste, comme la vue de la terre avait eu
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déjà une heureuse influence depuis qu’on l’avait aperçue, personne n’était mort. Tous les yeux étaient fixés sur cette bienheureuse terre dont on était éloigné de trois quarts de lieue à peu près.
Vers deux heures de l’après-midi, on commença d’apercevoir quelque chose comme des hommes qui se groupaient sur le rivage. Cette nouvelle se répandit aussitôt sur le malheureux bâtiment, et tous ceux qui pouvaient se mouvoir encore gagnèrent le couronnement et essayèrent, en agitant leurs habits et en faisant le plus de bruit possible, d’attirer l’attention de ces hommes. Mais ces hommes qu’on avait pu croire d’abord attirés par le spectacle du vaisseau échoué, se dispersèrent sans paraître lui prêter la moindre attention, ce qui fît presque douter aux malheureux naufragés, qui essayaient de se faire voir par eux, que ce fussent réellement des hommes.
Néanmoins la vue de cette terre, de ces créatures qui l’habitaient, quelles qu’elles fussent, rendit la force et le courage aux naufragés ; on commença de parler de gagner
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cette terre à quelque prix que ce fût, et dut-on succomber dans la tentative. En conséquence, ceux qui avaient conservé le plus de vigueur parmi les naufragés descendirent dans la sainte-barbe, où l’on avait vu des espars ; on s’empara de ces espars, et avec une peine infinie on en jeta une demi douzaine à l’eau. Mais ce peu qui flottait était insuffisant pour sauver tout le monde, et les forces épuisées rendaient impossible le transport d’un plus grand nombre.
Malheureusement il n’y avait pas d’espérance que les forces épuisées revinssent ; tout effort était en quelque sorte une perte de souffle irréparable. On se coucha et l’on attendit.
Le soir, à la marée montante, six Lascars, les plus vigoureux de tous ceux qui restaient, se mirent à la mer, se cramponnèrent aux espars et se laissèrent pousser par le flux vers la plage, où, malgré un ressac très violent, ils parvinrent enfin à aborder à la vue de ceux qui étaient restés sur le bâtiment.
Ceux-là, d’où ils étaient, purent voir leurs compagnons qui venaient d’aborder, trouver un
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ruisseau et y boire avec des signes de satisfaction auxquels il n’y avait point à se tromper ; puis, n’ayant point le courage d’aller plus loin, n’ayant pas la force de se mettre en quête d’une autre nourriture, ils se couchèrent sur le rivage, et, au risque des bêtes féroces dont on avait tant parlé, ils s’endormirent.
Le lendemain avant le jour, les naufragés du bâtiment avaient repris leur place sur le couronnement, afin d’apercevoir la terre aux premiers rayons du soleil et de savoir ce qu’étaient devenus les six Lascars, à qui l’on craignait que la nuit n’eût été funeste.
Mais il n’en était rien par bonheur : à leur grande joie, les naufragés virent ceux de leurs compagnons qui avaient abordé la veille se soulever de la place où ils les avaient vus se coucher, revenir au ruisseau et y boire encore.
C’est alors que ceux qui se trouvaient sur le bâtiment échoué eussent bien voulu imiter leurs compagnons, et, à quelque prix que ce fût, gagner la terre comme eux. Mais ils étaient si faibles, qu’ils désespéraient de pouvoir remuer le
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moindre espars, réunissent-ils toutes leurs forces ; et, en effet, il ne restait plus à bord que deux femmes, dont madame Bremner, trois vieillards et un homme d’une cinquantaine d’années, alité déjà au moment du départ. Eh bien ! chose étrange, ces êtres débiles, au grand étonnement du vigoureux John Mackay, qui en était arrivé à être aussi débile qu’eux, avaient supporté des privations et des fatigues auxquelles avaient succombé les hommes les plus jeunes et les plus forts.
Vers midi on aperçut un grand nombre d’hommes, de naturels du pays probablement, qui, s’étant rassemblés sur la plage, marchèrent vers la plage où s’étaient recouchés les naufragés. Ceux-ci semblaient n’avoir pas d’autre ambition que de se tenir au bord de leur ruisseau.
À cette vue, comme on le comprend bien, l’attention de ceux qui étaient demeurés sur le bâtiment se trouva réveillée au plus haut degré. En effet, ce qui allait se passer sous leurs yeux déciderait de leur propre sort à eux-mêmes, et jamais le drame terrible dans lequel ils venaient
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d’être acteurs n’avait eu une plus intéressante péripétie.
Les deux troupes s’arrêtèrent à quelque distance l’une de l’autre, parurent échanger quelques paroles, plutôt amies qu’ennemies ; puis la petite troupe se joignit à la grande, se confondit avec elle, et, tandis qu’une partie de ces hommes allumait du feu sur le rivage, – sans doute pour faire cuire du riz, – l’autre, s’approchant le plus possible du bâtiment, commença à se mettre en communication avec ceux qui y étaient restés, agitant les mouchoirs comme pour leur faire signe de venir à terre.
C’est alors que l’émotion fut grande parmi ces malheureux. Au lieu de ces bêtes féroces qui pouvaient habiter ce rivage désert, on rencontrait des créatures humaines qui paraissaient avoir secouru ceux qui avaient abordé et être prêts à secourir ceux qui aborderaient. Seulement, ces gens n’avaient point de canots, et, en eussent-ils eu, il était évident que ces canots n’auraient pu franchir le ressac ; mais enfin, l’espérance consolatrice disait aux malheureux échoués qu’ils
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trouveraient quelque moyen de venir à eux et de les sauver.
Et à cette idée, la vie, qui, deux jours auparavant, leur paraissait si lourde et si difficile à supporter, leur était devenue plus précieuse que jamais.
Il résultat de cette recrudescence d’espoir que, retrouvant un peu de force à la vue de ce qui se passait sur le rivage, le second maître John Mackay, à son tour, résolut de faire tout ce qu’il pourrait pour y parvenir.
Il communiqua sa résolution à ceux qui restaient avec lui sur le bâtiment et les invita à l’aider à jeter de nouveaux espars à la mer.
D’abord le canonnier, le contremaître et le jeune garçon dont nous avons parlé réunirent leurs efforts pour arriver à ce but ; mais, au bout d’un instant, leurs forces épuisées les trahirent, et ils allèrent, en secouant tristement la tête, se recoucher sur le couronnement.
John Mackay et le jeune garçon restèrent seuls continuer l’œuvre.
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Avec des efforts inouïs, ils parvinrent à lancer à la mer un espars auquel ils avaient attaché une corde ; ensuite, s’étant saisis d’une portion du bordage qui flottait, ils fixèrent ce nouveau débris à l’autre extrémité du câble. De cette façon ils se trouvaient donc avoir chacun un morceau de bois pour s’aider dans cette tentative.
Et cependant, au moment de se mettre à la mer, le cœur manqua à John, tout vieux marin qu’il était, et il fut prêt à remonter sur le bâtiment et à y attendre la mort au lieu d’aller au-devant d’elle. Encouragé néanmoins par son jeune compagnon, et réfléchissant que ces hommes qui étaient sur le rivage n’y resteraient pas éternellement, et dès le même jour pouvaient le quitter, et que le lendemain il aurait moins de force encore que la veille, il résolut de risquer le tout pour le tout. Il prit donc tristement congé de la pauvre madame Bremner, qui ne marchait plus et parlait à peine, désespéré de la quitter ainsi, mais lui promettant que, s’il gagnait la côte, que si, de cette côte, il y avait un moyen quelconque de lui envoyer du secours, ce secours lui serait immédiatement envoyé.
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Elle, de son côté, lui donna une des vingt-deux roupies qui lui restaient et qu’elle gardait d’autant plus précieusement qu’elle avait déjà pu apprécier le service que cet argent lui avait rendu.
Alors John Mackay descendit sur son morceau de bois, et, comme il était occupé de faire sa prière, se recommandant à la Providence, le morceau de bois se détacha de lui-même et se mit à flotter, ce qui lui parut d’un heureux augure, car il lui semblait que c’était la main même de Dieu qui lui avait fait faire ce premier mouvement vers le rivage.
Et en effet, comme s’il y eût eu miracle, John Mackay, à peine à la mer, s’aperçut que ses membres raidis, dont les articulations ne pouvaient plier cinq minutes auparavant, avaient repris toute leur souplesse et une partie de leur force.
Mais cependant il s’aperçut bientôt que l’espars, au lieu de l’aider et de le soutenir, le fatiguait horriblement ; il tournait sur lui-même à chaque mouvement de la mer et roulait par dessus. Plusieurs fois submergé et suffoquant, il
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le laissa aller ; mais, dès qu’il se sentait couler lui-même, faisant un effort, il le saisissait de nouveau et le serrait alors étroitement entre ses bras, comme son seul moyen de salut. Malheureusement il s’aperçut bientôt que la marée, au lieu de le conduire au rivage, le poussait dans une direction à peu près parallèle à la côte. Alors, prévoyant qu’il ne pourrait résister longtemps à une pareille fatigue, John Mackay essaya d’empêcher l’espars de tourner ; pour arriver à ce résultat il s’y étendit tout de son long, passa une jambe et un bras par dessus, tandis que, nageant de l’autre jambe et de l’autre bras, il s’efforça de le diriger vers le rivage. Pendant quelque temps cette manœuvre lui réussit, et il commençait à reprendre quelque espérance lorsque tout à coup une vague énorme vint briser sur lui, l’écrasant de son poids, lui arrachant son espars et le laissant seul roulant entre deux eaux, tout étourdi, à moitié mort du choc et près de perdre connaissance.
Cependant, une fois encore il revint à la surface de la mer et parvint à respirer ; mais aussitôt une vague lui passant par-dessus la tête le
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submergea de nouveau.
Cette fois le pauvre John crut bien que tout était fini ; son cœur et son esprit s’unissaient déjà, non pas dans une prière, mais dans un cri suprême vers Dieu, quand tout à coup il reçut un choc violent.
C’était une vague qui le rejetait contre l’espars qu’une vague lui avait enlevé.
Il le saisit de nouveau, tourna plusieurs fois avec lui, et, tout en tournant, sentit son corps s’écorcher au contact du sable et des coquillages que la houle entraînait vers la côte, ce qui lui fit comprendre que cette côte n’était probablement pas éloignée, quoiqu’il ne put la voir.
Enfin, comme les vagues se succédaient de plus en plus violentes, une d’elles le poussa contre un rocher, où, lâchant l’espars, le nageur se cramponna de toutes ses forces, de peur que la lame, à son reflux, ne le ramenât au large. La lame repassa sans pouvoir l’en détacher.
Alors, fuyant les vagues, il se traîna sur les pieds et sur les mains du côté du rivage,
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s’accrochant à quelque roc, se cramponnant au fond lui-même quand la vague hurlante et furieuse s’élançait au-dessus de lui.
Ce fut ainsi qu’il parvint à la côte.
Mais une fois arrivé là, son épuisement était si grand que, sans s’inquiéter s’il était hors de la portée du flot, il se coucha sur le sable à l’abri d’un rocher, et s’endormit sans pouvoir se rendre compte à lui-même s’il entrait dans le sommeil ou descendait dans la mort.
Lorsque John Mackay se réveilla, il se trouva au milieu d’une douzaine d’hommes parlant la langue hindoue, ce qui lui fit grand plaisir, car il craignait d’avoir abordé hors du territoire de la Compagnie.
Comme il disait quelques mots de cette langue, il engagea à l’instant même la conversation avec eux et apprit qu’ils étaient des rayas ou paysans de la Compagnie anglaise, et que le point de la côte sur lequel on se trouvait était à six journées de marche de Chittagong ou Islamabad, capitale de la Compagnie des Indes du même nom, située à quatre-vingt-dix lieues de
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Calcutta, sur les frontières du royaume d’Arrakan.
Rassuré sur l’endroit où il avait abordé et sur les hommes au milieu desquels il se trouvait, John leur demanda s’ils ne pouvaient pas lui donner quelques grains de riz, fussent-ils crus. Ceux-ci lui dirent qu’il n’avait qu’à les suivre, qu’il rejoindrait en moins de cinq minutes ses compagnons, et que là on ferait pour lui ce que l’on avait déjà fait pour eux.
John essaya de se lever, mais la chose lui fut impossible. Il fallut que deux hommes l’aidassent à se mettre sur ses pieds. Alors il essaya de marcher, mais la chose lui fut impossible. Deux hommes le prirent dans leurs bras et le transportèrent du côté d’un autre groupe éloigné de quatre cents pas environ.
Pendant le transport on traversa un petit ruisseau. En voyant cette eau vive et limpide qui serpentait joyeusement au milieu des cailloux, John demanda qu’on lui permît d’y boire.
Ses guides s’y refusèrent d’abord, mais, sur ses pressantes instances, ils consentirent à le
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déposer près du ruisseau. Il se jeta éperdument la tête dans l’eau, avalant de cette eau le plus qu’il pouvait, car il lui semblait qu’il ne la retrouverait plus dès que sa bouche l’aurait quittée.
Les Hindous l’en arrachèrent de force, car ils craignaient que, bue en trop grande quantité, cette eau ne lui fît mal.
Mais, au contraire, cette eau fraîche et pure lui avait fait un si grand bien, qu’en se relevant, il reconnut avec joie qu’il pouvait marcher. Appuyé sur les bras de ses conducteurs, il atteignit donc le second groupe vers lequel il se dirigeait.
Là il retrouva non seulement le jeune garçon avec lequel il était parti, les six Lascars qui les avaient précédés, mais encore le canonnier et le contremaître, qui, entraînés par leur exemple, s’étaient mis à la mer après eux et avaient heureusement gagné la côte.
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VI
Où les roupies de madame Bremner
trouvent encore leur emploi
Le bonheur qu’éprouvait le brave John en retrouvant ses compagnons, la joie qu’il ressentait d’être sauvé, le bonheur qu’il se promettait à manger ce riz qu’il voyait cuire, le rendirent un instant comme insensé.
Il en résulta que, dans ce moment, n’ayant point la faculté de rassembler ses pensées, n’ayant point la force de les exprimer par des paroles, n’ayant plus qu’un souvenir vague et confus de ce qui s’était passé, il oublia de parler de madame Bremner.
Cependant le riz était cuit : John en mit quelques grains dans sa bouche et les mâcha, mais il ne put les avaler. Un des rayas, voyant les efforts qu’il faisait, prit, en façon de plaisanterie,
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de l’eau dans sa main et lui jeta cette eau à la figure. Comme il ouvrait justement la bouche en ce moment-là, quelques gouttes, en s’y introduisant, poussèrent les grains de riz vers sa gorge et faillirent l’étrangler ; mais l’effort qu’il fit rendit cependant à ses muscles la faculté d’agir et par conséquent d’avaler. Néanmoins, pendant quelque temps, il fut obligé avec chaque cuillerée de riz de prendre une cuillerée d’eau. Mais ce rétrécissement de la gorge n’était qu’un aperçu des douleurs du pauvre John : l’ardeur du soleil avait gercé ses lèvres et jusqu’à l’intérieur de sa bouche. À chaque mouvement de ses mâchoires, le sang jaillissait de chacune de ses gerçures, ce qui lui causait des douleurs insupportables.
Mais tout cela cessa avec l’envahissement du sommeil. À peine John eut-il avalé quelques cuillerées de riz et la valeur d’un verre d’eau, qu’il s’endormit de ce profond sommeil invincible dont il avait déjà été atteint. Il ne se réveilla que dans la soirée.
Ce moment de son réveil, pendant lequel ce brave homme sentit que toutes ses facultés
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physiques se reprenaient à la vie et toutes ses facultés intellectuelles recouvraient leur exercice, fut pour tout son être comme une seconde naissance. Alors le souvenir lui revint, alors le passé se déroula à ses yeux, et il s’écria avec une angoisse mêlée de remords :
– Ah ! pauvre madame Bremner.
Puis, s’adressant aux rayas, il leur expliqua qu’il avait laissé à bord la femme du capitaine et deux ou trois autres personnes, et que ces personnes avaient de quoi les récompenser s’ils voulaient tenter de les sauver.
Cette double espérance de faire une bonne action et un bon bénéfice firent que les rayas promirent de veiller pendant la nuit à ce que deviendrait le bâtiment. Or, à leur avis, comme les marées de nuit sont plus élevées que celles de jour, la marée de nuit devait amener le bâtiment plus près de la côte qu’il n’était en ce moment, ce qui rendait le sauvetage facile.
Ce fut tout ce que John entendit. Cet invincible sommeil qui s’était emparé de lui le matin le prit pour la seconde fois. Il se laissa aller
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sur le sable, et l’Hindou parlait encore qu’il était déjà endormi.
À minuit on réveilla John ; on lui annonça que la dame et son esclave avaient été transportées heureusement à terre.
John se leva aussitôt et facilement, sans avoir besoin d’être soutenu. Il alla la rejoindre.
Madame Bremner était assise près du feu ; elle venait de boire un verre d’eau et de manger un peu de riz. Son visage était en ce moment le miroir de la joie humaine.
Ce que John avait dit des roupies de madame Bremner avait failli la perdre au lieu de la sauver. Quelques-uns de ces hommes qui rôdaient sur la plage avaient déjà formé le complot de se rendre au bâtiment et de la dépouiller, lorsque le brave homme qui avait déjà donné son turban à John, et qui était un Birman, guettant de son côté le moment convenable, s’était rendu au vaisseau et l’avait sauvée sans réclamer d’elle aucune récompense.
Pendant la même nuit le bâtiment se sépara en
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deux ; la cale demeura engagée aux rochers. Quant au pont, il vint en flottant si près de la plage que les deux hommes demeurés les derniers à bord purent à leur tour arriver à terre.
La nuit fut mauvaise ; il plut à torrents, et les naufragés, presque nus, sans abri, eurent énormément à souffrir du froid. Le matin, les naturels leur donnèrent encore un peu de riz. Mais ils les prévinrent que c’était la dernière fois qu’ils leur en donnaient gratis, et qu’à l’avenir ils n’obtiendraient rien qu’en payant.
L’imprudence qu’avait commise John Mackay en parlant des roupies de madame Bremner portait ses fruits.
Les Lascars, qui avaient abordé les premiers et qui les premiers aussi avaient mis à contribution la bourse de la pauvre veuve, firent leur prix avec les indigènes et commencèrent à prendre leur repas à part, la religion qu’ils professaient ne leur permettant pas de manger avec des personnes d’une autre croyance que la leur.
De son côté, madame Bremner, doublement heureuse d’avoir pu sauver son argent, et par le
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service qu’il lui rendait à elle-même, et par celui qu’il allait rendre aux autres, fit prix pour la nourriture de tout le reste de l’équipage, à deux roupies par jour, pendant quatre jours.
Ces quatre jours écoulés, on pensait avoir assez de forces pour gagner le prochain village, distant de trente milles au nord.
Les naufragés étaient étonnés que ces naturels restassent ainsi au bord de la mer, sans autre raison apparente que celle de leur rendre service ; mais, à la marée basse, leurs intentions s’expliquèrent.
Bientôt ils se mirent à la mer, gagnèrent le bâtiment et le fouillèrent pour voir si, tout délabré qu’il était, ils ne parviendraient pas à en tirer quelque chose de bon.
Ils n’y trouvèrent que quelques fusils brisés, un peu de fer et de plomb, ainsi que le cuivre du doublage.
Le pauvre John, en voyant ce pillage, éprouvait la douleur qu’éprouve tout honnête marin à voir mutiler le bâtiment sur lequel il a
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navigué. Aussi fit-il observer aux naturels qui se livraient à ce genre d’exercice que la spéculation, bonne pour eux dans le moment, pouvait devenir hasardeuse par la suite, attendu que les propriétaires du bâtiment pourraient bien leur demander compte un jour de tous ces objets qu’ils s’appropriaient. Mais l’observation fut on ne peut plus mal reçue et il ne tarda point de s’apercevoir qu’il eût aussi bien fait de ne pas la risquer.
À partir de ce moment ses fournisseurs de riz ne lui donnèrent plus que la plus petite part et ne le servirent plus que le dernier. Ils l’eussent même laissé probablement mourir de faim sans le brave Birman qui lui avait prêté son turban et qui avait sauvé madame Bremner. Il prit John sous sa protection, et à cette protection il dut de ne pas mourir tout à fait de faim.
Au reste, c’était un grand bonheur que les indigènes leur mesurassent ainsi les vivres : s’ils n’eussent point mis pareille parcimonie dans leurs distributions, ils se fussent étouffés bien certainement. Mais comme ce n’était pas dans le
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but de sauver la vie des naufragés qu’ils se montraient avares, ceux-ci ne leur surent aucun gré de leur avarice.
De leur côté les naturels, pour ménager sans doute leur provision de riz, se mirent en chasse et tuèrent quelques bêtes fauves, qu’ils dépouillèrent et firent rôtir à quelques pas des naufragés, sans leur en offrir la moindre part ; ce que voyant ceux-ci, ils ramassèrent humblement les os, dont ils se firent une soupe qu’ils trouvèrent délicieuse et en savourèrent jusqu’à la dernière goutte.
Le temps s’écoulait, et les forces ne revenaient guère à ces malheureux, nourris seulement d’eau et d’un peu de riz. Madame Bremner surtout était d’une telle faiblesse, qu’elle ne pouvait se tenir debout. En conséquence, elle demanda aux Hindous s’ils ne la pourraient pas porter, elle et son esclave, sur une litière, jusqu’au plus prochain village.
La discussion fut longue ; la rapacité des indigènes était éveillée ; ils croyaient la bourse de la pauvre madame Bremner inépuisable. Enfin, il
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fut convenu que, moyennant douze roupies, le transport aurait lieu.
Restaient deux roupies pour compléter les trente.
Moyennant ces deux roupies, que madame Bremner montra bien être les dernières, il fut convenu qu’on leur fournirait à tous quatre du riz jusqu’au prochain village.
Les quatre personnes pour lesquelles le marché venait d’être passé étaient madame Bremner, son esclave, John Mackay et le jeune garçon qui s’était mis à la mer avec lui.
En consultant ses forces, John Mackay craignait bien de ne pouvoir suivre le palanquin de madame Bremner. Aussi voulut-il faire de son côté un marché pour être porté en litière par les Hindous ; mais, comme ils prétendaient qu’il était le double plus lourd que madame Bremner, ils demandèrent seize roupies payées comptant.
Force fut donc au pauvre John Mackay de se remettre en route, marchant à pied, appuyé sur un bambou, auprès du palanquin de madame
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Bremner.
C’était le 17 juillet.
La petite troupe qui accompagnait le palanquin se composait de John, du canonnier, du contremaître et du mousse. Quant aux Lascars, ils avaient fait connaissance avec les naturels du pays, et, comme ils étaient de la même race à peu près, ils restèrent avec eux.
On fit à la première traite deux milles environ ; puis on s’arrêta une heure. Pendant cette halte, John s’endormit. À son réveil il était si fatigué qu’il crut qu’il ne lui serait pas possible de se remettre en route. Il y parvint cependant ; mais il était forcé de s’arrêter si souvent qu’il comprit que ce serait rendre le voyage impossible que de vouloir en être. Il resta donc en arrière, et le jeune homme, qui l’avait pris en affection, resta avec lui.
Ce jeune homme faisait au second maître un compagnon sûr ; il avait une si grande peur des tigres qu’il n’osait s’éloigner à vingt pas.
Vers les quatre heures de l’après-midi, John et
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le mousse avaient complètement perdu de vue leurs compagnons, lorsqu’ils aperçurent une troupe de naturels d’Arrakan, appelés Mogs. Ces Indiens étaient occupés à faire cuire du riz près du rivage, et ne voyaient point les deux voyageurs ou ne faisaient point attention à eux.
John, abandonné par les porteurs du palanquin sans aucune nourriture, ambitionnait fort sa part du dîner qui se confectionnait sur la plage ; mais, ne connaissant pas la langue, et surtout n’ayant pas d’argent, il ne savait comment arriver à ce résultat.
La prière lui parut, sinon le moyen le plus sûr, du moins le moyen le moins dangereux. Il s’approcha donc des Mogs, la main étendue et l’œil suppliant ; sa chétive apparence, les lambeaux de vêtements qui le couvraient, ne laissaient pas de doutes sur sa misère : aussi, à la première vue, le chef parut-il touché de compassion, et, lui adressant la parole en portugais, lui demanda-t-il quel événement fatal l’avait réduit en ce triste état. John, par bonheur, parlant un peu la langue dans laquelle la question
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lui était faite, put y répondre. Il lui raconta son naufrage, la famine effroyable que lui et ses compagnons avaient subie pendant vingt jours ; de quelle façon miraculeuse ils avaient enfin gagné la terre ; comment là, grâce aux roupies de madame Bremner, ils avaient obtenu quelque secours, et comment enfin, n’ayant pu payer des porteurs de palanquin, il avait été abandonné par eux sur le chemin.
Ce récit parut d’autant plus vraisemblable au chef qu’il venait, une heure auparavant, de voir passer le palanquin de madame Bremner, porté par les Hindous et suivi des deux compagnons de naufrage de John.
C’était un bon cœur que ce chef ; il maudit ces hommes insensibles qui avaient abandonné un malheureux, et, avec la dignité d’un roi qui offre l’hospitalité à un prince son voisin, il conduisit John près de son feu, en l’invitant à y prendre place, ainsi que le jeune homme qui l’accompagnait.
Puis il lui servit ce qu’il avait de meilleur dans son repas, l’invitant à ne point trop manger, non
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point par avarice, mais par précaution et pour ménager son estomac affaibli, lui promettant qu’à partir de ce moment jusqu’à celui où l’on arriverait au village, il se chargeait de lui et de son compagnon, qui, désormais, ne manqueraient plus de rien.
En effet, dès ce moment même, il lui fit sa provision de riz pour trois jours, lui dit que les tigres, ayant peur du feu et de la fumée, ne se risqueraient jamais à les attaquer tant qu’ils auraient soin d’allumer du feu avant de s’endormir ; et, comme ils n’avaient ni briquet, ni pierre à feu, ni amadou, il leur montra à allumer du feu avec deux bambous.
En outre, comme les blessures qu’il s’était faites aux jambes et aux pieds s’étaient remplies de sable et le faisaient souffrir énormément, il lava et pansa ces blessures lui-même, les bassinant et les frottant avec du gin. Puis il lui entortilla les pieds dans des morceaux de linge, et, bien réconforté, il lui souhaita un bon voyage.
Après l’épreuve qu’il avait faite de la cupidité des Lascars et de l’insensibilité des Hindous,
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cette conduite du chef mog toucha vivement le pauvre John. Il ne pouvait se décider à le quitter. Malheureusement, le chef, qui était un colporteur, faisait route absolument opposée à la sienne, allant de Chittagong, sa résidence habituelle, vendre des marchandises à Arrakan.
Il fallut donc se séparer. John ne savait comment exprimer sa reconnaissance au brave colporteur ; ses larmes parlèrent pour lui, et le chef ne dut pas douter qu’il eût obligé un cœur reconnaissant.
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VII
Conclusion
Deux lieues plus loin, John et son compagnon rejoignirent madame Bremner et son escorte, qui, arrêtés dans une hutte, mangeaient du riz.
Alors John tira fièrement d’une espèce de bissac qu’il portait sur son épaule sa provision de riz et celle de son compagnon, et fit son dîner à part.
Pendant qu’il dînait, plusieurs des Hindous et les six Lascars restés avec eux pour piller la carcasse du bâtiment les rejoignirent à leur tour.
Ils avaient rencontré sur leur route le colporteur, qui leur avait reproché leur inhumanité, ce qui leur avait été bien indifférent, mais qui leur avait dit en outre que John Mackay était un homme considérable, qui pourrait bien
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leur faire demander par le gouverneur de Calcutta un compte sévère de leur conduite, ce qui les avait fort impressionnés.
Aussi, à partir de ce moment, commencèrent-ils à traiter John avec de grands égards. Mais il repoussa fièrement leurs tardives politesses, se contentant d’accepter l’offre que lui fit le guide de porter son sac de riz.
Le lendemain, on arriva sur les bords d’une rivière ; lorsqu’on l’eut sondée, on reconnut, à cause de sa profondeur et de sa rapidité, la difficulté qu’il y avait de la traverser à la marée haute. On attendit, en conséquence, que la marée fût basse, et l’on employa ces quelques heures d’attente à faire un radeau en bambous.
Quand la mer fut retirée, on lança le radeau à la rivière ; cinq ou six Hindous se mirent à la nage de chaque côté pour l’empêcher de dériver, et l’on atteignit sans accident la rive opposée.
La raideur des jambes de John s’était tellement accrue, qu’il crut encore qu’il serait forcé de rester en arrière ; mais enfin, sa volonté l’emportant sur sa faiblesse, il arriva à la halte
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presque en même temps que le reste de la caravane.
Le lendemain on arriva dans le village où demeuraient les Hindous ; John était si fatigué, qu’il entra dans la première hutte qu’il trouva ouverte, et se laissa aller, en s’excusant, sur une natte, où il s’endormit de ce sommeil irrésistible que nous avons déjà vu plusieurs fois s’emparer de lui.
Lorsqu’il se réveilla, il se trouva entouré de personnes qui, émues de son état, l’accompagnèrent chez le zemindar du village, qui le reçut avec la plus grande cordialité, et ordonna de lui servir toutes sortes de rafraîchissements.
John était si peu habitué à trouver cette compassion sur sa route qu’il fut d’abord profondément touché des attentions du zemindar ; mais, ayant appris qu’arrivé où il était, il se trouvait à quatre milles seulement de distance de Ramou, premier comptoir de la Compagnie, et ayant demandé au zemindar, ce qui était chose toute simple, après la façon dont il l’avait reçu,
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de lui faciliter les moyens de gagner ce comptoir, il fut tout étonné que, sous prétexte des soins que réclamait sa santé, le zemindar fît mille instances pour le retenir, lui offrant, dans quinze jours, quand il serait tout à fait remis, de l’envoyer à Calcutta avec un canot de trente avirons.
Dès lors John soupçonna, tant ses instances étaient pressantes, tant cette compassion pour ses malheurs était affectée, que le zemindar avait intérêt à ce qu’il demeurât le plus longtemps possible éloigné d’une ville où il put donner connaissance de son naufrage. En creusant cette idée, John se convainquit peu à peu que non seulement le zemindar avait trempé dans le pillage passé de la Junon, mais encore voulait se réserver le tranquille monopole de son pillage à venir.
En effet, la cargaison, toute de bois de teck, comme nous l’avons dit, devait s’être conservée parfaitement intacte et offrait à la cupidité du zemindar une tentation trop forte pour qu’elle pût y résister.
John insista donc pour que le zemindar le fît
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conduire à Ramou ; mais, comme il vit que c’était un parti parfaitement pris chez lui d’empêcher ce départ par tous les moyens possibles, il feignit de céder aux instances de ce brigand, et s’apprêta à se mettre en route le lendemain.
Mais, comme il allait se mettre en route, le zemindar entra chez lui.
Le rusé coquin avait deviné son projet et venait aborder franchement la question en priant John de lui signer un certificat constatant qu’il n’avait participé en rien au pillage de la Junon ; attendu, disait-il, que le certificat lui était nécessaire pour que le magistrat du district d’Islamabad, qui résidait à Chittagong, ne le rendît point responsable de ce qui était arrivé à l’endroit du bâtiment échoué et de ce qui pourrait arriver encore.
À cette condition, ou plutôt moyennant cette complaisance, il lui fournirait un canot pour se rendre à Ramou ou à tel endroit qu’il lui désignerait.
John voulait, avant toute chose, arriver à Ramou. Il signa au zemindar le certificat
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demandé, mais il eut soin de le faire précéder d’une relation complète du naufrage de la Junon, de manière à ce que le zemindar ne put point remettre cette pièce à l’officier de Ramou sans que celui-ci sût que des naufragés avaient survécu et avaient besoin de son secours.
L’événement prouva que John avait eu raison de se défier du zemindar, car, le lendemain, au lieu de donner à John toutes les facilités de départ qu’il lui avait promises, ce fut lui qui partit, muni de son certificat, et qui, s’étant rendu à Ramou, remit le papier au phoughedar. Celui-ci, qui vit qu’il était question dans ce document de naufragés anglais, remit le papier au lieutenant Towers, qui commandait un détachement à Ramou, et le lieutenant Towers ayant fait venir le zemindar, l’ayant interrogé, ayant remarqué l’ambiguïté de ses réponses, envoya aussitôt à Ramou un canot, une escorte, des provisions et de l’argent.
En outre, le chef de l’escorte était chargé d’une lettre pour John Mackay, lequel, on le pense bien, n’ayant pas revu le zemindar, était
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fort inquiet dans son village.
Le 22, dans la soirée, voyant que le canot promis n’arrivait pas, et que, chaque fois qu’il se présentait chez le zemindar, on lui répondait que le zemindar était sorti, John résolut, au risque de ce qui pourrait lui arriver, de partir le lendemain. En conséquence, et pour qu’il ne fût pas dénoncé par les provisions qu’il lui fallait faire, chacun de ses compagnons économisa une portion de son souper, qu’il mit en réserve ; après quoi John Mackay se coucha près de ses provisions.
Le lendemain avant le jour, il devait être en route.
Mais, comme il venait de s’endormir, on frappa à sa porte. C’étaient l’escorte et le bateau qui arrivaient.
Le lendemain matin, tout le monde partit du village et s’achemina vers Ramou, où l’on arriva vers midi.
Le lieutenant Towers était sur le bord de la rivière et attendait les naufragés, qu’il conduisit à l’instant même chez lui. Madame Bremner fut
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installée dans sa propre chambre, et les autres furent répartis dans la maison.
Pendant trois jours il ne voulut point qu’ils pensassent à autre chose qu’à se rétablir, et pendant ces trois jours, dit John Mackay, il fut notre serviteur, notre chirurgien, et même notre cuisinier.
Le 26, les naufragés furent embarqués dans deux canots, et le 28 on arriva à Chittagong, où commandait le lieutenant Price.
À Chittagong, les naufragés furent reçus comme à Ramou, et M. Price fut pour eux ce qu’avait été M. Towers.
Après un jour de repos, dont il avait grand besoin, John Mackay se présenta chez M. Thomson, juge du district d’Islamabad, auquel il fit sa déclaration. Celui-ci envoya aussitôt une garde près du navire échoué, pour mettre fin aux déprédations qui se commettaient sur la carcasse de ce malheureux bâtiment. Puis un rapport exact de tout ce qui s’était passé fut signé par madame Bremner, veuve du capitaine, John Mackay, second maître, et Thomas Johnson, le canonnier.
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Ce rapport fut envoyé aux propriétaires du bâtiment, à Madras.
Huit jours après, sentant ses forces revenues, John Mackay se mit en route pour retourner près de la Junon et sauver ce qui en restait encore.
C’était le 8 août.
Il s’embarqua sur un canot, emmenant des charpentiers et emportant tous les outils nécessaires. Le 12, il arriva à Ramou, où il se reposa chez le lieutenant Towers ; le 14, il continua son chemin, porté dans un palanquin ; enfin, le 17, il arriva dans la baie où le navire avait échoué et qu’il appela la baie de la Junon.
On construisit deux huttes, et dès le lendemain toute la charpente était empilée sur le rivage. On y mit alors le feu et l’on recueillit le fer, c’est-à-dire le seul objet de toute cette vieille carcasse qui eût encore une valeur.
Vers le commencement de novembre, le capitaine Gallovay, commandant du navire la Restauration, arriva dans la baie, envoyé de Calcutta pour prendre le fer et la charpente.
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Le 25, tout fut chargé et, le même jour, la Restauration remit à la voile, emmenant John Mackay et se dirigeant sur Calcutta, où elle arriva heureusement le 12 décembre 1795.
Maintenant, si le lecteur désire savoir, après cette terrible catastrophe, ce que devinrent les principaux personnages de ce récit, nous lui dirons :
Que John Mackay, entièrement remis de son naufrage, fut, au commencement de 1796, nommé au commandement d’un bâtiment de la Compagnie, et que ce bâtiment, envoyé en Europe, y arriva en août 1796 ;
Que madame Bremner, après avoir recouvré ses forces et sa santé, redevenue plus jolie et plus gracieuse que jamais, fit un excellent mariage ;
Enfin que le mousse qui avait si grand’peur des tigres, ayant, avec plus de raison encore, aussi grande peur de la mer, resta à Chittagong, où il vécut et mourut, exerçant honnêtement l’état de colporteur, qu’il avait sans doute choisi en souvenir de ces colporteurs portugais qui
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l’avaient si bien accueilli le soir où ils avaient été abandonnés, John Mackay et lui, par les Hindous.
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