Les filles de Folignazzaro

Exbrayat · Chapitre 3 sur 5 · partie 1/4

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Les filles de Folignazzaro

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

En dépit de son volume, Timoleone était coquet de sa personne. Avant

d'attaquer son petit déjeuner, il se livrait à une toilette minutieuse et s'inondait d'une lavande qu'il fabriquait lui-même. Puis, le sourire du dévot éclairant sa figure bonasse, il se préparait au rite immuable du petit déjeuner. Pour savourer plus longuement son plaisir, il préparait tout lui-même. Généralement, il commençait par une tranche épaisse de mortadelle de Bologne que suivaient des œufs brouillés, et des olives noires. Il

terminait ce premier service par un morceau de caciocavello{4} qu'aidaient à glisser un ou deux verres de grumello. Après, en bras de chemise, il s'accordait un repos bien mérité en fumant une cigarette. Ensuite, il déjeunait avec un bol de café crème et des brioches que Marenzi le boulanger avait mission de lui apporter tous les matins à heure fixe. Le moindre retard ou la plus légère avance mettait le carabinier de méchante humeur.

Timoleone, la dernière miette de brioche avalée, lavait sa vaisselle, se

nettoyait soigneusement les mains, enfilait sa tunique, ceignait son ceinturon et passait l'appel de ses troupes — le brigadier Rossatti et le carabinier Busanela. Apprenant de leur bouche qu'il n'y avait rien à signaler, il attendait l'arrivée d'un improbable courrier en somnolant ou en rêvant à ce qu'il allait se mijoter pour son repas.

Ce matin-là, ayant lesté son estomac de fort belle façon et procédé aux

soins du ménage comme de sa personne (Timoleone vivait seul, refusant l'aide de toute femme de ménage car depuis la mort de son épouse il donnait libre cours à une misogynie étouffée trop longtemps), il appela ses troupes. Seul le carabinier Ilario Busanela se présenta. C'était un homme sec comme une trique et déjà sur l'âge. En sortant du régiment, il avait hésité à devenir carabinier ou perceur de coffre-fort — métier pour lequel il savait posséder d'intéressantes aptitudes —, et s'il avait opté pour les carabiniers, c'est tout simplement parce que chez les carabiniers on touchait une retraite. La vue d'Ilario exaspérait Timoleone. La maigreur de cet homme, son teint bileux, son air triste lui paraissaient une sorte de provocation incessante et cette conviction le rendait injuste à l'égard du malheureux.

« Votre rapport, carabinier ?

— Rien à signaler, maréchal...

— Où est le brigadier ?

— Il est allé coucher chez sa mère et n'en est pas encore revenu.

— Il en prend un peu trop à son aise, celui-là ! Il est temps que je le rappelle au respect du règlement. Ma qué ! pour qui se prend-il, ce Rossatti, eh ?

— Pour un brigadier, maréchal.

— Et moi, alors ?

— Pour un maréchal, maréchal.

— Et d'abord, qui vous a demandé votre avis ? — Vous, maréchal.

— Parfait ! Vous laissez entendre, si je vous comprends bien Busanela, que je suis un imbécile qui ne se rappelle ni ce qu'il fait ni ce qu'il dit ? — Non, maréchal.

— Et si je vous collais quatre jours, qu'est-ce que vous en penseriez ? — Je n'en penserai rien, maréchal.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne suis qu'un simple carabinier, maréchal.

— Tiens ! tiens !... alors Busanela, soyez franc, si vous étiez comme moi, maréchal des carabiniers, mon égal quoi : que me diriez-vous ? — Je vous dirais : merde, maréchal. »

Depuis onze ans qu'Ilario Busanela vivait à Folignazzaro, sous ses ordres,

Timoleone ne parvenait pas à décider si son carabinier était idiot ou s'il feignait de l'être. Ainsi, cette grossièreté qu'Ilario venait de lui lancer à bout portant s'affirmait aussi bien la réponse vengeresse d'un type intelligent profitant astucieusement de la permission donnée, ou celle d'un imbécile parfait, exprimant tout bonnement ce qu'il estimait être le privilège du grade. Timoleone enrageait de ne pouvoir incliner dans un sens ou dans l'autre et d'être sans cesse obligé, dans la crainte de commettre une injustice répugnant à son bon gros cœur, de réfréner une colère terrible qui mettait sa digestion en péril.

« C'est bon ! Mais la prochaine fois, vous attendrez d'y être instamment

convié, pour faire connaître votre opinion. Et maintenant, allez monter la garde, moi, j'ai à travailler ! »

Le carabinier sorti du bureau, Timoleone se glissa dans la cuisine où,

ôtant sa tunique et ceignant sa jolie bedaine d'un tablier bleu, il entreprit les préparatifs d'un ossobuchi alla milanese dont la seule idée lui mettait déjà l'eau à la bouche. Comme le général inspectant ses troupes avant de les lancer à l'assaut, Timoleone contempla sur la planche où il les avait posées les rondelles de jarret de veau avec l'os à moelle, la farine, le vin blanc, la sauce tomate, l'ail, l'anchois, le persil, le zeste de citron et le beurre. La narine dilatée pour humer des odeurs imaginées et dont il s'enivrait à l'avance, le maréchal de carabiniers frotta ses mains l'une contre l'autre, geste bénin mais qui témoignait chez lui d'une jubilation intense. Histoire de s'éclaircir les idées et de s'assurer que le vin blanc se révélait assez sec pour remplir son office, il en but un verre et s'en déclara satisfait. Alors, tel le prêtre officiant, Timoleone avec des mouvements onctueux, farina ses ossobuchi et leur fit prendre couleur dans la casserole parfaitement beurrée. Puis il versa le vin blanc qu'il laissa évaporer, ajouta un peu de bouillon, une belle quantité de sauce tomate et quand il jugea le feu réglé convenablement, il posa le couvercle sur le récipient, s'enfonça dans son fauteuil (aucune chaise ne pouvant le supporter) et croisant ses mains sur son ventre — vieux Silène méditant —, il attendit, l'esprit engourdi dans une quiétude gourmande.

 

---oOo---

 

Assis à califourchon sur une chaise, sur le dossier de laquelle il reposait

ses avant-bras et qu'il avait installée juste à droite de l'entrée du poste de police, Ilario Busanela goûtait l'indicible joie éprouvée par les âmes simples, de ne penser à rien. Les paupières mi-closes, il mâchonnait un morceau de chique, crachait à intervalles réguliers en s'efforçant à la précision la plus grande et se laissait vivre. Soudain, il se redressa en voyant venir droit sur lui la signora Rossatti qui, de loin, paraissait fort agitée. Ilario se leva péniblement, déplia ses longues jambes et avait presque repris une attitude correcte lorsque Donna Eloisa fut sur lui.

« Ilario, où est Timoleone ?

— Il travaille.

— Ça m'étonnerait ! Il n'a jamais travaillé de sa vie, c'est pas à son âge qu'il va s'y mettre, eh ?

— Il ne veut pas être dérangé.

— Eh bien, Ilario, compte sur moi : il le sera ! — Je peux pas le permettre, signora ! »

Tout en annonçant sa résolution, le carabinier se plaça bras et jambes écartés devant l'entrée du poste.

« Tu parles sérieusement, Ilario ?

— Avec votre permission, signora. »

Eloisa s'approcha d'Ilario à le toucher et d'un ton apitoyé : « Tu penses vraiment que tu peux m'empêcher d'entrer ? »

Il y avait juste une heure que les ossobuchi cuisaient et Timoleone s'apprêtait à poursuivre les opérations de stratégie culinaire imposées par une préparation ne souffrant pas la médiocrité, lorsqu'un fracas le fit sursauter. Oubliant de retirer son tablier et de poser la longue fourchette à deux dents qu'il tenait à la main, il se précipita dans son bureau qu'il traversa en trois enjambées pour ouvrir la porte du poste de garde où le spectacle l'y attendant le fit béer d'étonnement. Ilario Busanela était assis sur l'armoire aux dossiers, une place qu'il n'aurait pu normalement atteindre autrement qu'en empruntant une chaise. Or, il n'y avait pas de chaise près de l'armoire et l'attitude du carabinier, son hébétude plus apparente encore que de coutume, témoignaient d'un événement hors du commun. Le maréchal connaissait depuis toujours la signora Rossatti et il ne s'y trompa pas. Sans colère, mais d'une voix pleine de reproches, il s'enquit :

« Qu'est-ce que tu as encore fait, Eloisa ?

— Il prétendait ne pas me laisser entrer, ce clown ! » Timoleone, oubliant son tablier et sa fourchette à rôtir, se redressa, sévère. « Eloisa, tu n'as pas le droit de parler de cette façon à un homme qui est

revêtu du même uniforme que ton fils ! Tu portes atteinte à la dignité du corps des carabiniers !

— Et toi, Timoleone ?

— Moi ?

— Peut-être, tu estimes que c'est une tenue pour imposer le respect de la

loi ? »

Prenant alors conscience de son accoutrement, Timoleone rougit jusqu'aux

oreilles.

« Le scandale que tu as causé m'a surpris en plein travail de recherche,

enfin d'études...

— Je vois !

— Et puis, tu n'as pas à te mêler de la manière dont je passe mon temps

lorsque je suis chez moi. Eloisa Rossatti ! Je ne sais qu'une chose : il y a des règlements qu'Ilario a la charge de... D'abord, pourquoi est-il là-haut, Ilario, eh ?

— Timoleone, je t'en prie, ne fais pas l'idiot. Je t'ai déjà dit qu'il n'avait

pas voulu me laisser entrer.

— Ça n'explique pas sa position ?

— Je l'ai un peu écarté.

— Un peu... eh ?

— Ma qué ! il pèse rien cet homme !

— Ce n'est pas une raison ! Quant à toi, Ilario Busanela, tu es la honte des carabiniers ! »

Du haut de son armoire, Ilario qui revenait à un sens exact des réalités l'entourant, interrogea :

« Et pourquoi, maréchal ? »

Timoleone prit la visiteuse à témoin :

« Tu entends, Eloisa ? Dans la position où il se trouve, il ose me demander pour quelles raisons j'estime qu'il ne fait pas honneur à son uniforme ! » Baissant les yeux et pleine d'une hypocrisie qui aurait ôté son sang-froid à un pasteur presbytérien, la signora Rossatti approuva : « Les hommes d'aujourd'hui ne valent pas leurs aînés, Timoleone ! » Busanela tenta de protester faiblement :

« Mais, maréchal, c'est elle qui...

— Et alors ? Tu te crois capable de veiller à l'ordre et, parce qu'une femme énervée te bouscule légèrement, tu t'en vas te réfugier sur le haut d'une armoire ?

— J'y suis pas allé, c'est elle qui m'y a envoyé ! — A ta place, je ne m'en vanterais pas ! Descends ! et inscris sur le registre les deux jours d'arrêt de rigueur que je te colle ! Pour toi, Eloisa, il faut que tu enfonces dans ta caboche que les lois sont faites pour être respectées et les ordres pour être suivis ! Et je trouve scandaleux de me voir dans l'obligation de le rappeler à la mère du brigadier Amedeo Rossatti ! Et, à propos, où est-il encore celui-là ? » Rappelée à ses préoccupations, Eloisa gémit :

« C'est de mon fils justement que je voulais te causer, Timoleone ! — Ah ?... c'est grave !

— Pire !

— Ah ?... Dans ce cas entre dans mon bureau. » Ils s'installèrent, laissant le carabinier Busanela à ses exercices montagnards, dans la petite pièce où le maréchal était censé étudier les problèmes que risquait de lui poser le souci du maintien de l'ordre à Folignazzaro.

« Assieds-toi, Eloisa, cesse de pleurer parce que tu ressembles à un gorgonzola souffrant de la chaleur et dis-moi ce que fabrique ton fils au lieu d'être ici où son devoir l'appelle ?

— Timoleone, tu insultes une mère malheureuse ! — C'est toi ?

— Oui, c'est moi ! et mon Amedeo t'es pas prêt de le revoir ! — Par Saint Joseph, a-t-il déserté ?

— C'est tout comme !

— Eloisa, prends garde à tes paroles ! Ce n'est pas le moment de plaisanter !

— Parce que tu t'imagines, gros sans cœur, que j'ai envie de plaisanter alors que mon Amedeo est en train de mourir ? » Timoleone aimait bien Amedeo. La nouvelle le frappa de stupeur.

« Mourir ? Mais, de quoi ?

— D'amour ! »

Rassuré, le maréchal Rizzotto poussa un soupir de soulagement. « Si ce n'est que ça...

— Que ça ? Ma qué ! malheureux ! c'est pas parce que tu as jamais été

capable d'un sentiment honnête, qu'il faut penser que tous les autres sont à ton image ! Mon Amedeo c'est Roméo réincarné ! et parce que sa Giuletta va en épouser un autre, il se laisse mourir !

— Il n'en a pas le droit ! Il est brigadier de carabiniers ! Sa vie, il la doit à

l'Etat !

— Au point où il en est, il se fout de l'Etat !

— C'est du propre ! un carabinier qui donnait les plus grandes espérances

! je comptais sur lui pour devenir un sous-officier et qui sait ? Peut-être qu'un jour il aurait été officier ? Et au lieu de songer à sa carrière, cet imbécile pleurniche parce qu'Agnese Agostini préfère se marier avec Eusebio Talamini, le clerc de son père ! Eloisa, je vais te dire une bonne chose : il n'y a plus d'hommes.

— Et c'est tout ce que tu trouves pour me consoler ? — D'abord, ton fils ne mourra pas, mais il va récolter huit jours d'arrêt de

rigueur pour lui enseigner à ne pas prendre son métier par-dessous la jambe ! ensuite, tu as toujours été une femme à histoires et l'âge ne t'améliore pas. Et pourtant, Eloisa, tu n'ignores pas l'estime que je nourris envers ta personne ? »

La signora Rossatti se rengorgea avant de roucouler.

« Je le sais, Timoleone...

— Eh bien, c'est au nom de cette estime, Eloisa, que je puis t'assurer que tu es, que tu as toujours été et que tu seras jusqu'à ton dernier souffle une enquiquineuse. »

Déroutée par ce raisonnement dont la logique inattendue la laissait sans voix, Eloisa resta la bouche ouverte ce dont le maréchal profita pour ajouter :

« Enfin, qu'est-ce que tu voudrais que je fasse pour obliger Agnese Agostini à aimer ton garçon ?

— Ma qué ! elle l'aime !

— C'est toi qui le dis !

— Non, c'est elle ! Elle est même venue jusque chez moi pour me le confier, pas plus tard que ce matin !

— Alors, qu'elle l'épouse !

— Elle, elle voudrait bien, c'est son père, cet imbécile d'Isidoro qui s'y oppose !

— Agnese est majeure !

— Tu sais très bien que chez nous les filles sont jamais majeures ! — Alors, qu'elle obéisse à son papa !

— Et que mon Amedeo il se ronge le sang au point d'en mourir ? Ma qué ! Timoleone t'as donc rien que de la graisse sous ta tunique ? » Le maréchal essaya de ramener l'entretien à un ton plus décent.

« Ecoute, Eloisa... Je ne tiens pas à me quereller avec toi, surtout au sujet de choses qui ne me regardent pas. Restons-en là. Contente-toi de rapporter à ton fils que s'il n'est pas à son poste à deux heures, je le dénonce comme étant en absence illégale ! et tu sais, c'est le prologue de la désertion, de la dégradation et des travaux forcés ! »

Eloisa se leva d'un jet et très calmement, à son tour : « Je te remercie, Timoleone Rizzotto. Je te remercie non seulement de

refuser de bouger le petit doigt pour sauver mon enfant, mais encore de vouloir me séparer de lui à jamais, de l'assassiner ! »

Le maréchal eut un bon gros rire.

« Ah ! tu es bien de Folignazzaro, toi, Eloisa mia ! Tout de suite tu

dramatises ! Que ton fils rapplique en vitesse pour justifier les appointements qu'il touche et on oubliera cette histoire idiote.

— Parce que tu estimes que l'amour d'Amedeo pour Agnese et d'Agnese

pour Amedeo, c'est une histoire idiote ?

— Tu commences à m'énerver, tête de bois ! Non, ce qui est idiot, c'est de

jouer les alanguis quand on est brigadier de carabiniers !

— Parce qu'un carabinier doit pas avoir de cœur ? — Rentre chez toi, Eloisa, ça vaut mieux... J'ai beau être patient, il y a des

limites !

— Non, je quitterai pas cette pièce tant que tu m'auras pas écoutée,

égoïste !

— T'écouter ? Ma qué ! je ne fais que ça !

— Timoleone Rizzotto j'exige que tu arrêtes cet Eusebio Talamani qui se

dit clerc de notaire !

— Arrêter Talamani ! Tu es folle ou quoi ? Pour quel motif l'arrêterais-je

?

— Parce qu'il est pas d'ici ! parce qu'il est venu chez nous il y a deux ans

sans qu'on sache d'où il arrivait et qu'il a pas le droit d'apporter le trouble et la zizanie dans Folignazzaro ! Et s'il le faut, tu arrêteras aussi maître Agostini pour avoir manqué à sa parole ! Sinon, je t'avertis, maréchal de carabiniers, moi je démolis tout dans le pays et je prends le maquis avec mon fils ! »

Et sur ce, Eloisa se rassit, essoufflée.

« Si tu t'amuses à semer la pagaïe dans Folignazzaro, Eloisa Rossatti, je te

colle en prison ! Empoigner un gars parce qu'il est le rival de ton fils, non mais des fois, tu ne déménagerais pas par hasard, ma belle ? Talamani est un Milanais qui a répondu à une annonce de maître Agostini cherchant un clerc. C'est un garçon sur lequel il n'y a rien à dire. Orphelin, il vit paisiblement et à trente-deux ans, on ne lui connaît même pas une histoire de femme.

— Et tu juges que c'est normal ?

— Normal ou pas, ce ne sont ni mes affaires ni les tiennes ! Tu perds

l'esprit, par moments, ma pauvre ! Tu me vois allant annoncer à maître Agostini : je vous arrête, motif : vous refusez de marier votre fille à Amedeo Rossatti. Et la liberté, Eloisa, qu'est-ce que tu en fais ?

— Raconte tout ce que tu voudras. La vérité c'est que tu sautes sur

l'occasion de te venger !

— De me venger ? et de qui ?

— De moi !

— De toi ?

— Sous prétexte que j'ai pas voulu t'écouter, il y a trente-cinq ans lorsque tu prétendais m'épouser !

— En voilà une autre !

— Ose dire que tu m'aimais pas en ce temps-là, lâche ! renégat ! — Je ne me souviens pas.

— Et quand tu m'as entraînée derrière l'ancienne porcherie, le dimanche de Quasimodo et que tu m'as pincé le derrière ? Même que je t'ai collé une gifle ?

— Tu dois confondre. »

Eloisa se dressa, indignée.

« Vas-y ! Dis-le que j'étais une fille qui traînait avec n'importe quoi ! Insulte-moi pendant que tu y es ! Alors, ça te suffit pas d'aider à l'assassinat de mon fils, il faut encore que tu salisses l'honneur de sa mère ? » A son tour, Timoleone se leva :

« Mesure tes paroles, Eloisa car elles pourraient te coûter cher ! On n'insulte pas un maréchal de carabiniers dans l'exercice de ses fonctions sans que... »

Il s'arrêta brusquement, la narine dilatée, reniflant l'odeur arrivant de la cuisine et réalisant tout d'un coup l'étendue de la catastrophe qui s'était produite pendant qu'il discutait avec la signora Rossatti, il hurla : « Mes ossobuchi ! Misère de Dieu, je les ai oubliés et ils brûlent ! »

Salué respectueusement par tous ceux qui le croisaient, maître Agostini, vêtu d'un veston d'alpaga ouvrant sur un gilet de piqué blanc et portant sur la tête un panama jauni par les soleils de bien des étés, montait vers l'église tout en s'appuyant sur une canne à pommeau d'argent. Il incarnait la réussite et chacun, à Folignazzaro s'en montrait fier comme si la fortune du notaire appartenait à tous. Maître Agostini toqua de façon fort discrète à la porte du presbytère délabré, et à Donna Serafina qui lui ouvrait, il demanda :

« Don Adalberto est-il là, Donna Serafina ? »

La vieille femme très sensible aux bonnes manières salua le visiteur et lui

répondit que son maître se trouvait dans sa chambre et qu'elle allait le prévenir. Mais elle n'eut pas le temps de mettre son projet à exécution car, au-dessus d'eux, la tête du prêtre apparut :

« C'est toi, Isidoro ?

— Comme vous voyez, don Adalberto.

— Tu viens te confesser ?

— Pas précisément.

— Dommage, car tu dois avoir besoin d'une bonne lessive. Allons, monte

jusque dans ma chambre. »

Le curé avait vu naître le notaire. Son aîné de douze ans, il avait été son

parrain à l'école, aidant la sœur Cunégonda à enseigner le rudiment au petit Isidoro. Depuis, les deux hommes étaient restés fort liés, et le tabellion manifestait toujours beaucoup de déférence envers le prêtre, qui, d'ailleurs, l'avait marié avec une demoiselle de Domo- dossola et avait baptisé leur fille Agnese. Chaque fois qu'Isidoro pénétrait dans la chambre de son vieil ami, il ressentait une émotion étrange où se confondaient la pitié devant le témoignage irrécusable d'une existence ascétique, une honte légère de compter parmi les privilégiés et de vivre en égoïste, enfin un soupçon d'envie incitant Agostini à penser que don Adalberto était assuré de sa place en paradis.

« Et alors, Isidoro, que t'arrive-t-il ? Ce n'est pas seulement pour venir

bavarder avec moi que tu t'es fait aussi beau ?

— J'effectue une démarche importante, grave même et c'est pourquoi j'ai

cru de mon devoir, don Adalberto, de mettre mon meilleur costume.

— En somme, tu as voulu m'honorer ?

— Exactement.

— Je te remercie, quoique... je me souviens... lorsque tu étais petit, chaque

fois que tu affectais cet air important, ce maintien solennel et que tu avais dans l'œil cette fausse humilité que j'y vois en ce moment, c'est que tu méditais une saloperie....

— Don Adalberto !...

— Ne t'énerve pas, Isidoro, et donne-moi plutôt des nouvelles de ta

femme et de ta fille.

— Desiderata, vous la connaissez bien, gémit de plus en plus fort et de

plus en plus souvent à propos de tout et de rien. Quant à Agnese, elle ne songe qu'à se marier.

— C'est normal, non ?

— Bien sûr, padre, et c'est justement d'Agnese que je suis venu vous

parler.

— D'Agnese ? Je t'écoute...

— Je voudrais célébrer ses fiançailles vers le milieu de la semaine

prochaine et, naturellement, nous tenons tous à ce que ce soit vous, don Adalberto qui présidiez cette cérémonie... J'ai pensé qu'une bénédiction à l'église...

— D'accord, d'accord... Je dois t'annoncer tout de suite, mais je ne

t'apprends rien, que ce ne sera pas très luxueux, hé ? Je n'ai plus que des vieilleries pour marier ou enterrer mes ouailles...

— Don Adalberto, Agnese est ma fille unique... Donc pas d'autre mariage

en perspective dans la famille... J'aimerais, en témoignage de notre vieille amitié, de notre affection, offrir à notre chère église de Folignazzaro ce qui lui manque pour que vous-même, padre, et après vous celui qui vous succédera, puissiez marier, baptiser, enterrer dignement nos concitoyens. Me ferez-vous le plaisir d'accepter ? »

Les larmes aux yeux, don Adalberto se leva du lit sur lequel il était assis

— car il n'y avait qu'une chaise dans la chambre et Agostini l'occupait — et embrassa le notaire.

« Isidoro... merci. Tu es un brave cœur... Oublie les taquineries de tout à

l'heure... Je t'en demande pardon.

— Voulez-vous vous taire, padre ! Un saint comme vous demander

pardon à un pécheur comme moi ?

— Bon ! Eh bien, demandons-nous pardon mutuellement et n'en parlons

plus. Je vais mijoter un joli petit sermon pour les fiancés. Je dirai tout le bien que je pense de la vertu d'Agnese et combien j'admire les qualités d'Amedeo qui, quoique privé de tout appui paternel, a réussi à occuper une place honorable dans la société, en attendant mieux car ce garçon ira loin, Isidoro, tu peux me croire et ton gendre te fera honneur ! Qu'est-ce que tu as ? Ça n'a pas l'air de t'enchanter ce que je raconte ? »

Le notaire, en effet, semblait affreusement embarrassé. « C'est que, don Adalberto, je ne vois pas pourquoi vous me parlez

d'Amedeo Rossatti ? »

Ce fut au tour du prêtre de témoigner de la plus vive surprise. « Mais, parce que c'est à lui que tu donnes ta fille, non ? Ces enfants

s'aiment depuis assez longtemps et, pour ne rien te cacher, Isidoro, le temps me durait que tu te décides à les unir afin d'éviter quelque faux pas ! »

Comme tous les gens de mauvaise foi, le notaire s'emporta. « Il n'a jamais été dans mes intentions de prier Amedeo Rossatti d'entrer

dans ma famille ! Je n'aime guère les militaires, même quand ils sont carabiniers ! Ils ont des mœurs que j'estime incompatibles avec celles d'une famille chrétienne!

— Tu te fiches de moi, Isidoro ?

— Pas du tout !

— Alors, veux-tu m'expliquer ce que signifie la comédie que tu es en

train de me jouer ? Tout Folignazzaro sait, et depuis des années, qu'Amedeo et Agnese ne vivent que l'un pour l'autre ! Timoleone lui-même, pas plus tard qu'avant-hier, m'affirmait que le brigadier Rossatti était un travailleur acharné, qu'il étudiait une partie de la nuit pour pouvoir, dès qu'il sera nommé sous-officier, préparer l'entrée dans une école d'officiers. Que lui reproches-tu ?

— Je n'ai rien à lui reprocher. Le signor Rossatti ne m'intéresse pas, voilà

tout et je n'en veux pas pour gendre, c'est simple, non ?

— Mais Agnese...

— Dieu merci ! Agnese est une fille honnête, élevée dans le respect de

ses parents et elle se soumettra à la volonté de son père ! »

Le prêtre ne répondit pas tout de suite. Fixant intensément son visiteur, il

dit doucement :

« Je reprends les excuses que je t'adressais tout à l'heure, Isidoro. Je ne

m'étais pas trompé, tu prépares une belle canaillerie et je te conseille de ne pas mêler le Bon Dieu à tes sales combinaisons.

— Don Adalberto !

— Et peut-on savoir à qui tu destines ta fille ?

— A Eusebio Talamani, mon clerc... Un garçon sérieux, rangé, dont

j'apprécie énormément le travail et le dévouement. Quand il sera mon gendre et lorsque le moment viendra pour moi de prendre ma retraite, je lui laisserai l'étude.

— Agnese est d'accord ?

— Agnese m'obéira !

— Ecoute-moi, Isidoro... Je n'ai pas été marié et naturellement, tout ce

que je te raconte, je ne l'ai appris que par l'expérience des autres et leurs confidences... De toute mon âme, je crois qu'il n'y a rien de plus criminel que de se marier sans amour. Vivre à deux n'est déjà pas facile mais si par-dessus le marché on ne s'aime pas, ce doit être sinon l'enfer, du moins le purgatoire sur la terre. »

Le notaire haussa les épaules.

« Tout ça, c'est du roman, padre !

— Alors, en toute connaissance de cause, n'ignorant pas que ta fille aime

un autre garçon, tu la donnes à un homme qu'elle n'aime pas ?

— Elle finira par l'aimer ?

— Et si elle n'y parvient pas ? Parce que ton Eusebio, il se peut que ce soit

un clerc de qualité mais, pour moi, il a une tête à gifles !

— Padre !...

— Parfaitement, une tête à gifles ! De plus, quand tu parles de famille

chrétienne, tu me permettras de rire... Ton Eusebio n'est jamais venu se confesser, tu entends ? Jamais ! Et toi-même, Isidoro, il y a des années que tu ne t'es pas agenouillé dans le confessionnal pour te débarbouiller. Jolie famille chrétienne, en vérité !

— Agnese épousera Eusebio !

— Dès que tu es entré dans cette pièce, j'ai deviné que tu mijotais un

mauvais coup... Tu n'as pas changé après un demi-siècle ou presque... — Tu es toujours un vilain bonhomme, Isidoro ! »

Le notaire se leva, très raide.

« Je ne soupçonnais pas, en venant ici, que je m'y ferais insulter ! — Il n'y a que les coupables pour prendre les vérités pour des insultes. — Votre robe, padre, m'interdit de vous répliquer. N'en abusez pas.

Maintenant, je vous pose la question : oui ou non, acceptez-vous de bénir les fiançailles d'Agnese ma fille et d'Eusebio Talamani mon clerc ?

— Je n'ai pas le pouvoir de refuser, à condition qu'Agnese, à l'église, soit

d'accord.

— Elle le sera. Fiez-vous à moi !

— Je me fierais à n'importe qui, Isidoro, sauf à toi. » Agostini ne répliqua pas et gagna la porte.

« Je vous laisse le soin de fixer la date, padre. Dès que vous en aurez décidé, prévenez-moi.

— Je t'enverrai Serafina.

— Je vous en remercie.

— Ah ! encore un mot, Isidoro. »

Le notaire se retourna.

« Tes cadeaux pour l'église... Je ne les accepte pas. — Pourquoi ?

— Parce que si tu peux duper les hommes, tu ne saurais tromper Dieu, notaire, et Lui, Il voit la noirceur de ton âme. En dépit de tes simagrées, tu es son ennemi et je ne veux rien d'un ennemi de Dieu ! »

A Folignazzaro, on n'aimait guère Eusebio Talamani. Ce n'est pas qu'on eût quelque chose de précis à lui reprocher. Simplement, on ne l'accueillait pas dans la communauté. Pourtant, la veuve Genoveffa, dans la maison de laquelle il logeait depuis son arrivée de Milan, s'employait de son mieux à vanter ses qualités d'ordre, son sérieux, sa propreté, sa coquetterie, rien n'y faisait : il demeurait étranger à Folignazzaro par la volonté des gens de Folignazzaro.

Quand on apprit la démarche de maître Agostini auprès de don Adalberto, les langues allèrent bon train. Certes, on se doutait bien depuis quelque temps qu'il y avait anguille sous roche. Tout le monde s'était aperçu de la tristesse d'Amedeo Rossatti, du désespoir d'Agnese et comme Donna Eloisa s'affirmait incapable de tenir sa langue, ses gémissements et imprécations avaient pénétré dans tous les foyers. Mais à Folignazzaro on ne s'inquiète pas pour des mots, des cris et des malédictions. On les estime à leur juste valeur : des distractions qui rompent merveilleusement la monotonie des jours. Mais, quand il fut certain que don Isidoro avait solennellement décidé de donner sa fille à Eusebio Talamani, une vive émotion s'empara du village tout entier. On parla d'abus de pouvoir, d'atteinte à la liberté et lorsque Eusebio entra chez Onesimo Cortivo, le cafetier de la place Garibaldi pour y boire son carpano quotidien, personne ne répondit à son salut.

Talamani se présentait sous l'aspect d'un homme encore jeune, aux traits

mous et plein d'une courtoisie qui frisait l'obséquiosité. Le contraire de ce que prisaient les montagnards de Folignazzaro. Jusque-là, on s'était montré correct à son égard parce que dans le village on savait pratiquer l'hospitalité, mais on ne pouvait tolérer qu'un étranger se permît de venir prendre une fille du pays promise depuis toujours à un autre.

Eusebio, seul à une table, buvait discrètement son apéritif, feignant de ne

pas remarquer l'hostilité générale dont il se voyait soudain l'objet. Onesimo, un grand et gros type ayant gardé de son ancien métier de bûcheron des bras quasi monstrueux, ne put y tenir et s'approcha de son client. Chacun devint attentif.

« Signor Talamani, c'est vrai que vous épousez Agnese Agostini ? » Aimable et quelque peu fiérot, Talamani acquiesça :

« Eh ! oui. »

Onesimo secoua la tête, pareil au bœuf, harcelé par les mouches, dans les pâturages d'été.

« C'est pas possible...

— Et pourquoi donc, je vous prie ?

— Ma qué ! parce qu'elle vous aime pas !

— Qu'en savez-vous ?

— Elle aime Amedeo Rossatti. »

Eusebio eut pour parler du brigadier un ton d'un tel mépris que plusieurs sentirent leurs muscles se nouer.

« Ce petit carabinier ? C'est une plaisanterie ! D'ailleurs, je ne l'enlève pas ! Agnese consent à notre mariage...

— Son père l'y force !

— Cher Cortivo, puis-je vous demander en quoi tout ceci vous regarde ? » Le cafetier souffla bruyamment pour dissiper l'envie qui le travaillait d'empoigner ce Milanais par la peau du cou et de le secouer comme un prunier.

« Agnese est de Folignazzaro.

— Et alors ?

— Vous... vous êtes un étranger.

— Et alors ? »

Onesimo ne possédait pas une dialectique bien subtile et resta coi. Talamani en profita pour jeter quelques lires sur la table, se lever et lancer avec suffisance :

« Tenez, payez-vous, mon brave, et mêlez-vous de vos affaires, ça vaudra mieux pour tout le monde. »

Il atteignait la porte lorsque le cafetier le rattrapa et lui mit la main sur l'épaule, l'obligeant à se retourner.

« Signor Talamani, vous êtes sûrement plus intelligent que moi, mais je vous assure d'une chose : si vous persistez à épouser Agnese Agostini contre son gré, il arrivera malheur ! »

Eusebio se dégagea assez brutalement et ricana: « On verra bien ! »

Il ne se doutait pas qu'il ne verrait bientôt plus rien.

CHAPITRE II

 

Jamais Folignazzaro n'oubliera ce dimanche où Agnese Agostini et Eusebio Talamani se fiancèrent au vu et au su de tout le pays.

L'émotion s'était emparée du village dès le matin et le seul qui montra

alors un calme à toute épreuve fut Eusebio qui mit un soin particulier à sa toilette, au point que sa logeuse Genoveffa Marenzi, quand elle le vit descendre de sa chambre, joignit les mains dans un geste d'adoration émerveillée.

Chez le notaire, on vivait un drame. Agnese n'avait pas fermé l'œil de la

nuit et aux premières lueurs du jour présentait un visage bouffi par les larmes. Sa mère, pleurant elle-même, l'aida à s'habiller. On eût dit Clytemnestre préparant sa fille Iphigénie au sacrifice suprême pour les plus grandes gloires conjuguées de son papa Agamemnon et de l'armée grecque. Quant à don Isidoro, il retarda le plus possible le moment de se montrer à ses femmes et, quand il s'y décida, ce fut avec une mauvaise humeur cachant mal sa gêne et peut-être son remords. Il entra, bougonnant, dans la chambre d'Agnese.

« Alors, vous êtes bientôt prêtes ? Nous finirons par être en retard à la

messe ! »

On lui répondit par un double et lugubre gémissement, ce qui l'irrita au

plus haut.

« Ma qué ! ça va être bientôt terminé, cette comédie ? » Du coup, Donna Desiderata retrouva une ardeur juvénile pour s'opposer à

tant d'insensibilité, à une pareille mauvaise foi. Elle se redressa, la bouche amère, l'œil enflammé, le verbe agressif.

« N'as-tu pas honte, Isidoro, de te conduire de cette façon à l'égard de ton

unique enfant ?

— Tais-toi, Desiderata, ou je me fâche pour de bon ! — Et fâche-toi tant que tu voudras ! Qu'avons-nous à perdre maintenant

que tu vends ta fille comme un vulgaire marchand d'esclaves ! Méfie- toi, Isidoro, je suis capable de créer un scandale sur la place et devant tous ! »

Maître Agostini savait que la timide Desiderata n'agirait pas ainsi, mais il

n'ignorait cependant pas que l'amour maternel peut donner des audaces inattendues.

« Desiderata, je te prie de veiller à ton comportement ! Tu es

complètement ridicule. Eusebio est un excellent parti pour Agnese.

— Il n'a pas le sou !

— Il a mieux... un métier ! Et il me succédera ! — Et pour qu'il te succède, tu sacrifies ta fille ? — Je suis persuadé qu'Agnese sera beaucoup plus heureuse avec lui

qu'avec ce carabinier. »

Agnese s'effondra de nouveau, en tas, sur le plancher et sa mère dut la

relever.

« Courage, pauvre innocente !... Courage, malheureuse victime d'un père

dénaturé !... Pense au Seigneur qui Lui aussi s'est sacrifié... »

A travers un mur de sanglots, la voix d'Agnese filtra, hoquetante : « Je... Je ne... ne veux pas... d'Eu... d'Eusebio... » Agostini s'emporta :

« Tu n'as pas à vouloir ou à ne pas vouloir ! Tu m'obéiras, un point c'est

tout ! »

Donna Desiderata se précipita sur son mari et, le frappant des deux poings sur la poitrine, vociféra: « Fasciste ! Sale fasciste ! » Ayant quelque peu flirté au temps jadis avec le régime disparu, le notaire voyait rouge quand on lui rappelait cette phase peu glorieuse d'un passé qu'il prétendait tout entier voué aux principes démocratiques. Sous l'effet de la colère, il s'oublia jusqu'à calotter son épouse. C'était la première fois et la nouveauté de ce geste tout autant que sa brutalité grossière parurent emplir de désarroi aussi bien le bourreau que la victime. Donna Desiderata balbutia : « Tu m'as frappée... »

Affreusement ennuyé, Isidoro se réfugia dans l'injustice : « Tu n'avais qu'à ne pas m'insulter ! » Et tournant les talons, il sortit de la

chambre tout en informant les malheureuses que si elles ne se présentaient pas dans cinq minutes au bas de l'escalier, elles verraient comment se révélerait un père outragé dans le respect et l'obéissance qui lui étaient dus. Demeurées seules, la mère et la fille se jetèrent dans les bras l'une de l'autre, celle-ci jurant qu'elle s'immolerait volontiers pour sauvegarder la vie de sa chère maman, celle-là protestant qu'elle ne souhaitait pas autre chose que de mourir sous les coups, pourvu que son enfant adorée connaisse le bonheur. On pleura beaucoup, on s'embrassa avec passion, on se couvrit de mots tendres, on échangea des promesses éternelles et finalement on se trouva à l'heure dite au bas de l'escalier où don Isidoro dans sa veste d'alpaga, attendait, sa montre à la main.

Pour éviter la curiosité bienveillante de Folignazzaro, Amedeo Rossatti

quitta très tôt la demeure maternelle après une scène déchirante dont il ne perdrait jamais le souvenir. A cinq heures du matin, Eloisa était entrée dans sa chambre portant le petit déjeuner sur un plateau. Attention exceptionnelle généralement réservée aux époques de maladie. Mais Amedeo n'était-il pas malade ? Tout de suite, avant même que les dernières brumes du sommeil se fussent dissipées en lui, l'allure solennelle en même temps qu'attendrie de sa mère, avait replongé le malheureux carabinier au sein de son tourment. Ce jour devait voir sa séparation définitive avec Agnese. Ce rappel le plongea dans une sorte de stupeur horrifiée qu'Eloisa prit pour le commencement de la fin. Posant le plateau à même le sol, elle tomba à genoux et prit entre ses mains celles de son garçon.

« Amedeo ?... C'est ta marna.... Tu vas pas mourir, dis ? Tu me ferais pas

une chose pareille ? Je te le défends ! Et d'abord, cette Agnese, c'est une bonne à rien ! Parfaitement ! Je t'interdis de dire le contraire, imbécile ! D'ailleurs, si elle t'aimait pour de bon est-ce qu'elle accepterait de se marier avec un autre, eh ? C'est une molle, une chiffe ! Elle aurait même pas été capable de te faire de beaux enfants ! Et tu te ronges les sangs pour une fille comme ça ? Ma qué ! malheureux, les femmes c'est pas ce qui manque et elles valent pas mieux les unes que les autres, c'est ta mère qui te le jure ! Tu la crois ou tu la crois pas, ta mère, dis, monstre de nature ? Ose répondre que tu ne la crois pas et je te tourne une gifle que la tête t'en tourne pendant huit jours ! Y a que moi qui t'aime, t'entends, demeuré ? Que moi ! Et il faut être le dernier des idiots pour aller chercher l'amour d'une autre quand on a l'amour de sa mère ! Voilà mon opinion ! »

Amedeo susurra :

« Sans Agnese, je n'ai plus le goût de vivre... » Indignée, Donna Eloisa se releva d'un bond.

« Ce qu'il faut entendre, Sainte Mère de tous les Anges ! Mais bougre de

feignant, t'as pas vécu jusqu'à présent ? Et tu oses annoncer à ta propre mère qui t'a porté neuf mois, qui t'a nourri de son lait, à qui t'a déjà fait endurer toutes les misères du monde, qu'elle s'est tuée à la tâche pour rien ? C'est pas le cœur qu'elle t'a pris cette Agnese du diable, mais la cervelle ! Un ingrat, voilà ce que tu es et un fils dénaturé ! Je veux plus te voir, tu entends ? Jamais ! Et t'avise pas de te suicider comme ces acteurs au cinéma, parce qu'alors t'aurais affaire à moi ! Et ton Agnese, si tu continues à me gâcher l'existence avec elle, aussi vrai que je suis là devant toi, je cours à l'église et devant tout Folignazzaro je me l'étrangle sous les yeux du Bon Dieu ! »

Amedeo, outré, se dégagea des mains maternelles et debout dans la

chambre en chemise de nuit, se montra quand même très digne.

« Marna, tu m'as lancé des injures terribles... Tu m'as fait honte... Tu as

insulté mon Agnese... Tu m'as mis à la porte de la maison... »

Et l'indignation reprenant le dessus fit éclater le vernis de noblesse que le

carabinier s'imposait :

« Ma qué! abandonné par Agnese, abandonné par toi, comment espères-tu

que je continue à vivre ?

Donna Eloisa se rua sur son fils, maelstrom de l'amour maternel,

l'étreignit, l'étouffa, le couvrit de baisers et de larmes :

« Qu'elle t'abandonne, elle, c'est normal ! Mais ta mama ? Jamais ! Si tu te

tues, je me tue ! »

Au fond, ni l'un ni l'autre ne croyait vraiment au désir de mourir de son

interlocuteur, mais c'est si bon de se consoler mutuellement et Donna Eloisa ne consentit à quitter la pièce que lorsque Amedeo lui eût juré qu'il se rendrait au poste de police sans tenter de s'approcher de l'église où la perfide Agnese se préparait à se parjurer. Le dernier regard de la mère inquiète sur son fils si cruellement frappé, l'apaisa quelque peu : Amedeo mangeait les tartines qu'elle lui avait apportées.

 

---oOo---

Don Adalberto ne décolérait pas. Levé bien avant le jour, il s'était plongé

dans des prières qui n'en finissaient pas pour supplier le Seigneur d'empêcher l'iniquité se préparant. Mais Dieu demeurant sourd à son pathétique appel, il dut se résigner et gagna la cuisine pour y boire sa tasse de café noir. Donna Serafina lui trouva fort mauvaise mine et ne put se tenir de le remarquer à haute et intelligible voix. Ce en quoi elle se montra fort mal avisée car elle reçut immédiatement son paquet.

« Et toi, tu n'aurais pas mauvaise mine si on te forçait à commettre une

mauvaise action ? Cet Agostini, c'est le diable incarné ! D'ailleurs, il a toujours été faux et hypocrite ! Je devrais peut- être l'exorciser...

— Si vous demandiez au Bon Dieu ?...

— Ma pauvre Serafina, il semble que le Bon Dieu, il ait autre chose à

penser qu'à S'occuper des amours d'un carabinier. Et pour moi, c'est ça le plus dur : être contraint de prendre part aux saloperies des hommes même quand je sais que ce sont des saloperies ! »

La gouvernante, émue, tenta d'apaiser un chagrin qu'elle devinait réel. « De mon temps, on faisait pas tant d'histoires. Lorsque j'ai épousé mon

défunt Guglielmo, je l'avais rencontré seulement trois fois... mais nos parents avaient décidé, alors...

— Alors, tu es une cruche, Serafina ! Tu es aussi invertébrée que cette

gourde d'Agnese ! Et d'abord tu as commis un terrible péché mortel !

— Moi ? O doux Jésus !... Mais quel péché mortel, don Adalberto ? — En épousant un homme que tu n'aimais pas, tu as bafoué les préceptes

du Seigneur quant au mariage ! Une femme qui se marie sans amour est une femme qui se vend, une sans pudeur ! Et il n'y aura point de pitié pour elle !

— Mais le père et la mère...

— Penses-tu qu'on les appellera pour te défendre quand tu passeras devant

le Juge Suprême ?

— Je sais pas...

— Moi, je sais et je te dis que tu seras seule pour répondre de tes fautes !

D'ailleurs, ose me dire que tu n'as pas été contente d'apprendre que tu étais veuve lorsque Guglielmo s'est fait tuer sur la Piave ?

— Un petit peu... Il se soûlait et il me battait !

— Serafina, si tu tiens à mon opinion, tu auras une drôle de dette à régler

et tu serais bien inspirée de t'habituer dès maintenant et progressivement à la chaleur du Purgatoire. As-tu repassé ma soutane du dimanche ?

— Au Purgatoire... vous croyez ? »

Alors, le prêtre se rendit compte qu'il avait poussé la farce un peu loin.

Comme il aimait bien sa vieille Serafina, il s'approcha d'elle et l'embrassa :

« Tu ne comprends donc pas que je te fais enrager ? Je t'en demande

pardon... Bien sûr que non, tu n'iras pas au Purgatoire, mais au Paradis où tu as déjà ta place réservée ! »

Transfigurée par la joie, elle s'enquit dans un beau sourire qui l'illuminait : « Vous en êtes sûr ?

— Et comment ! J'ai demandé au Bon Dieu s'il ne lui restait qu'une place,

de te donner la mienne. Moi, j'attendrai... »

Elle voulut se jeter à genoux pour embrasser sa main et il eut toutes les

peines du monde à l'en empêcher. Gagnant l'église don Adalberto se répétait que le Seigneur avait bien eu raison de réserver en priorité Son royaume aux innocents.

 

A l'approche d'Amedeo Rossatti, les gens de Folignazzaro rentraient dans

leurs demeures. Ils éprouvaient de la peine pour le garçon et ne tenaient pas à la lui montrer. C'est donc à travers un village désert que le brigadier atteignit la petite maison où gîtait la force publique. A la vue de son supérieur, Ilario rectifia la position et attendit qu'il fût tout près de lui pour claquer des talons et lui adresser le plus impeccable des saluts auquel, à la profonde amertume de Busanela, Amedeo répondit de façon distraite et négligente.

Le maréchal Timoleone Rizzotto s'était mis dans sa tenue de gala et le

plumet vertical ornant son bicorne lui donnait un air polisson. Il supputait qu'il serait sans doute invité au déjeuner des fiançailles et en prévision de cette éventualité n'avait rien commandé pour son repas, ce qui ne laissait pas de l'inquiéter un peu car il éprouvait une profonde horreur pour les nourritures élaborées à toute vitesse. Il y stigmatisait une hérésie ou une absence totale de civilisation. Lorsque le brigadier se présenta à lui, Timoleone ne put se tenir de lui demander :

« As-tu seulement réussi à fermer l'œil, mon pauvre Amedeo ? — A peine, signor maréchal…

Je te comprends, car j'ai un cœur, moi aussi et si je me suis consacré aux seuls plaisirs de la gastronomie, c'est qu'on m'a fait souffrir... Veux- tu que je te raconte ?

— Avec votre permission, j'aimerais mieux pas.

— Je te comprends, Amedeo, mais c'est dommage... Une petite de

Domodossola, brune, mince et agile comme une chèvre... Enfin, ce sera pour une autre fois. Et la mama ?

— Elle est dans tous ses états. J'ai dû lui jurer de ne pas attenter à mes

jours. »

Timoleone blêmit.

« Parce que tu avais l'intention de ?... »

Le brigadier haussa les épaules.

« Sans Agnese, je n'ai plus de but dans l'existence, plus d'ambition, plus

rien. »

Paternel, Rizzotto se leva avec effort pour serrer Amedeo contre lui. « Tu n'oserais pas faire une chose pareille, mon garçon... Pense à ta pauvre

vieille mère, que deviendrait-elle sans toi ? Et moi qui suis ton père spirituel ? Tu me gâcherais les années qui me restent à vivre ! Enfin, il y a ton uniforme que tu ne saurais déshonorer par le suicide qui est la pire des lâchetés ! Amedeo, mon fils, crois un homme qui a l'expérience de ces choses. Les déceptions amoureuses, c'est comme les indigestions. Quand on en souffre, on se jure qu'on n'aimera plus ou qu'on ne mangera plus jamais autre chose que des spaghetti cuits à l'eau sans assaisonnement... Mais dès qu'on est guéri, on oublie tout et on se remet à regarder les filles et à dresser des menus. C'est la vie, Amedeo, personne ne peut aller contre !

— Si je ne me détruis pas, je tuerai Eusebio Talamani qui me vole mon

Agnese !

— Et tu finiras au bagne ? Alors, ça, c'est le bouquet ! Je t'ai parlé raisonnablement jusqu'ici, Rossatti, mais je vais changer de ton si tu continues à tenir des propos imbéciles ! Un brigadier de carabiniers se transformant en assassin ! mais tu écoutes ce que tu dis ? — Pardonnez-moi, signor maréchal... Vous avez mis le bel uniforme à ce que je vois ? »

Timoleone eut un air embarrassé.

« Ma foi...

— Peut-être que vous vous rendez à la bénédiction ? — Naturellement. Si ma place était vide, on jaserait dans Folignazzaro. On chuchoterait que je suis devenu communiste et... et la retraite n'est pas loin. — Et peut-être aussi que vous assisterez aux fiançailles ? — Comprends-moi, Amedeo... Maître Agostini est un notable, très influent...

— Son attitude à mon égard est une injure à tous les carabiniers ! — N'exagère pas, Amedeo ! En suivant ton raisonnement si un général de carabinier était trompé par un simple bersaglier, tout le régiment devrait reprendre la vie civile ?

— Bon ! Eh bien, si vous assistez aux fiançailles, j'y assisterai aussi et on verra ce qu'on verra !

— Non, tu n'iras pas !

— Si !

— Non !

— Si!

— Non ! Et tu n'iras pas parce que je te colle de garde pour toute la

journée et si tu quittes ton poste, ce sera une désertion ! Tu passeras devant le tribunal militaire !

— C'est un abus de pouvoir !

— Pas du tout, c'est une précaution ! Je suis à Folignazzaro pour y faire

respecter l'ordre et non pour le laisser troubler fût-ce par un brigadier de carabiniers ! »

Amedeo Rossatti rectifia la position et d'une voix impersonnelle : « A vos ordres ! »

Les deux hommes se séparèrent mécontents l'un de l'autre et Timoleone

songea que si par aversion pour l'uniforme qu'il portait, maître Agostini ne l'invitait pas, il se ferait une escalope à la milanèse avec des spaghetti al sugo.

La messe de dix heures se déroula dans une atmosphère tendue d'où la

piété fervente des autres dimanches s'affirmait très nettement absente. Les fidèles oubliant le recueillement obligatoire autant que spontané des gens de Folignazzaro aux offices, se montraient les Agostini et Eusebio Talamani n'ayant pas craint de prendre place juste à la droite du notaire qui le séparait d'Agnese dont on commentait la tristesse trop apparente. Il apparut à chacun que Donna Desiderata, le regard allumé, la lèvre tremblante, le geste nerveux, pensait à tout autre chose qu'à suivre les rites sacrés. A plusieurs reprises, don Adalberto descendant les degrés de l'autel dut s'arrêter quelques secondes afin de fixer l'assistance d'un œil courroucé pour la rappeler au respect des convenances à l'égard du Créateur. Mais sa colère intérieure se tournait surtout vers maître Agostini qu'il rendait responsable de ce scandale larvé et le premier dont l'église était le témoin depuis le temps que le prêtre la desservait.

Don Adalberto avait choisi de prêcher en paraphrasant un passage de

l'Evangile selon saint Luc : « Comme les publicains et les pécheurs s'approchaient de Jésus pour l'écouter, les Pharisiens et les docteurs de la loi en murmuraient... » Déjà, il s'approchait de la table de communion le séparant de ses ouailles où s'installait un silence relatif, lorsque, apercevant l'air plein de morgue de don Isidoro, le visage ravagé d'Agnese, le sourire suffisant d'Eusebio et les traits crispés de Donna Desiderata, il oublia tout ce qu'il avait préparé et fulmina une terrible harangue contre ceux « par qui le scandale arrive ». Personne ne fut dupe et maître Agostini moins que tout autre. Un instant, il balança s'il devait ou non quitter la place, mais il n'osa pas. Dans les rangs des fidèles, on se poussait du coude et, du menton, on se montrait le dos du notaire. Seul, Timoleone Rissotto, son bicorne sur les genoux, ne s'aperçut de rien, car il sommeillait paisiblement, ne se réveillant et promenant un œil glauque autour de lui qu'au moment où son nez atteignait l'inclinaison voulue pour qu'il se fit chatouiller par l'arrogant plumet du couvre-chef.

Il n'y avait qu'Eusebio pour se moquer ouvertement de ce que racontait le

prêtre et son sourire narquois donnait à plus d'un envie de le gifler. Don Adalberto qui s'en aperçut fut à deux doigts d'oublier qui il était, le lieu où il se trouvait et, récupérant l'ardeur de ses vingt ans, de sauter pardessus la table de communion afin d'aller flanquer une torgniole à ce clerc qu'il ne parvenait pas à ne pas détester.

Après le sermon, don Adalberto pressa le mouvement pour arriver au

plus tôt à l’Ite missa est, tant il avait hâte d'en terminer avec cette cérémonie des fiançailles dont la perspective le mettait, hors de lui.

A Folignazzaro, il y a une coutume scrupuleusement observée depuis

toujours. C'est à la sortie de la messe dominicale que le prêtre entouré des gens du village proclame les fiançailles des jeunes gens souhaitant se marier et les bénit s'il n'y a pas d'opposition valable de la part de qui que ce soit. On se doute que ce jour-là, il y en eut pas mal pour se précipiter au-dehors avant l'ultime prière afin d'être bien placé pour que cette courte cérémonie où l'on espérait qu'il adviendrait quelque chose susceptible de dater dans la petite histoire de Folignazzaro.

Les Agostini — le père et la mère encadrant Agnese — sortirent dans les

derniers pour laisser à leurs concitoyens le temps de se ranger. Ils étaient immédiatement précédés de Timoleone solennel et suivis d'Eusebio. Arrivés sur la petite place, les Agostini et Eusebio (auprès de qui, sur la demande expresse du notaire, qui, en même temps, le retint pour déjeuner, le maréchal de carabiniers se plaça afin de remplacer une famille inexistante) se rangèrent face au porche sous lequel don Adalberto ne tarda pas à paraître, accompagné du jeune Teofrasto, enfant de chœur de son état.

Tout de suite, on comprit que le prêtre entendait mener les choses rondement. Il se racla la gorge et d'une voix forte : « Ecoutez-moi, tous ! » Dans le silence subit et total que son commandement imposa, on perçut le gloussement d'une poule rameutant sa famille. « Il paraît... »

Malignement il laissa couler quelques secondes pour bien marquer qu'il

en doutait quant à lui.

« ...qu'il y a promesse de mariage entre Eusebio Talamani, de Milan, et

présentement clerc dans l'étude de maître Agostini et Agnese Agostini, fille dudit notaire. Quelqu'un, dans l'assistance, connaît-il un empêchement quelconque à ce que cette promesse soit tenue ? Si oui, qu'il parle sans crainte et selon sa conscience ! »

Et puis, il attendit paisiblement. Soudain, quelqu'un lança :

« C'est honteux ! »

Cette remarque suscita une profonde sensation. Maître Agostini sursauta

avant de se retourner et de fixer d'un œil chargé d'éclairs l'endroit d'où venait de jaillir cette remarque injurieuse. Don Adalberto, enchanté, déclara :

« Que celle estimant qu'il y a de la honte dans cette promesse de mariage,

se montre. »

Il y eut un court flottement, puis les rangs s'écartèrent devant la grosse

Donna Eloisa qui se campa devant le prêtre. Timoleone Rizzotto trembla. Sûrement que si quelque chose de fâcheux se passait, on l'en rendrait responsable. Il commença à suer à grosses gouttes.

« Nous vous connaissons bien tous, Donna Eloisa... Nous vous savons

femme d'expérience et de bon conseil... »

On jubilait rien qu'à voir la tête du notaire dont la couleur de la peau

tournait au vert. En dehors de toute charité chrétienne, don Adalberto savourait cet instant.

« Quel empêchement y a-t-il aux promesses d'Agnese et d'Eusebio, Donna

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