Les filles de Folignazzaro

Exbrayat · Chapitre 3 sur 5 · partie 4/4

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Les filles de Folignazzaro

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

avec de sourds grognements de plaisir, prenait connaissance de la correspondance partie de Folignazzaro depuis six mois. Il eut vite terminé et, refermant le cahier, avant de le rendre à sa légitime propriétaire, il déclara :

« De ton côté, Gelsomina, oublie ma visite... Il n'y aura que toi et moi qui

saurons avoir travaillé, dans le secret, pour la plus grande gloire de Dieu, ou, du moins, Son enseignement.

— Amen.

— Gelsomina, je suis fière de toi et je dirai ma messe de mardi prochain

gratuitement à l'intention de ta défunte mère, une bien brave personne de son vivant et qui doit avoir trouvé sa place parmi les élues. Et puis je ferai brûler un cierge de huit lires pour le repos de l'âme de tous les Carafalda. »

Eperdue de reconnaissance, Gelsomina joignit les mains. « Oh ! merci, padre.

— Un service en vaut un autre... Alors, ces huit lires ? — Pardon ?

— J'ai dit un cierge de huit lires.

— Mais je croyais...

— C'est la messe qui est gratuite, ma fille, pas le cierge. »

Matteo Cecotti se donna un mal fou ce soir-là pour tenter de rassembler

des témoignages contre Rossatti. Il fut aidé dans sa tâche par le notaire outré du mensonge d'Amedeo. Sous son regard impitoyable, Agnese, interrogée en sa présence, dut confesser que le brigadier l'aimait à la folie, qu'ils s'étaient mutuellement juré d'être mari et femme et qu'il lui avait promis, dans un mouvement passionné, de supprimer tous ceux qui oseraient s'opposer à leur bonheur. Le policier en frémit de joie. Don Isidoro accompagna l'inspecteur à travers Folignazzaro, et son autorité — et aussi les reconnaissances de dettes qu'il détenait — contraignirent des gens qui aimaient bien Amedeo pourtant, à convenir qu'ils étaient au courant de la tendresse du jeune homme pour Agnese Agostini. Il n'y avait que le pugilat ayant mis le carabinier aux prises avec Talamani qui ne puisse être confirmé, du fait que le notaire en avait été le seul témoin. Mais Cecotti estima que son dossier s'affirmait assez riche pour justifier une arrestation. Après avoir bien remercié maître Agostini, il réintégra la maison des carabiniers, annonça à Rossatti que les témoignages recueillis l'obligeaient de maintenir son arrestation, en attendant son transfert à Milan qui aurait lieu le lendemain matin. Amedeo accueillit la nouvelle avec sérénité.

« Une grave erreur que vous commettez, signore. — Tant pis, mon garçon. Je prends les risques !»

Matteo déclara au maréchal qu'il le rendait responsable, et que si par

hasard, quand il viendrait le chercher, Amedeo ne se trouvait plus dans sa cellule, c'est lui qu'il emmènerait à Milan pour fournir des explications à qui de droit. Puis il téléphona au commissaire Rampazzo afin de lui annoncer son succès et son retour. Le commissaire le complimenta du bout des lèvres car, devant la réussite de Cecotti, il regrettait de n'avoir pas confié la tâche à son favori, Anselmo Geratta. Satisfait de sa journée, Matteo s'en fut chez Onesimo Cortivo prendre un maigre repas, gagna sa chambre et s'endormit du sommeil heureux du vainqueur.

Pendant ce temps, Timoleone Rizzotto conférait avec don Adalberto qui

finit la soirée chez la couturière, la signora Gabrielli, devant laquelle il parla longuement à sa fille Teresa, au joli minois.

En se réveillant ce matin-là, Cecotti regardant le ciel à travers la fenêtre,

jugea qu'il était du plus beau bleu qu'il avait jamais vu et la chambre plus que modeste, qu'il occupait, lui parut agréable dans sa simplicité. Les mains croisées derrière la nuque, l'inspecteur se donnait la satisfaction de savourer les premières minutes d'une journée qui, pour lui, se révélerait triomphale. D'abord, il commencerait par river leur clou à tous ces prétentieux de Folignazzarais s'étant imaginé le duper, puis il attendrait d'être au plein milieu de la journée pour installer le prisonnier dans sa voiture, afin que chacun pût assister au spectacle. Matteo tenait à une revanche écrasante et publique. Il hésitait sur un seul point : irait-il prier le padre de l'entendre en confession, histoire de bien lui montrer que lui aussi, il le mettait dans sa poche avec toutes ses ouailles y compris ce cafetier insolent, ce maréchal boulimique, ce maire atrabilaire et ce carabinier complètement idiot, sans compter naturellement le dénommé Rossatti Amedeo qui s'était permis de s'offrir la tête d'un inspecteur de la police milanaise !

Dans le café désert, Onesimo essuyait mélancoliquement des verres, les

yeux perdus dans une brume tirant vraisemblablement son origine des nombreux verres de grappa bus la veille au soir en compagnie de vieux camarades aussi assoiffés que lui. Il feignit de ne pas s'apercevoir de la présence de Cecotti, mais le policier n'entendait n'épargner aucun des habitants de Folignazzaro auxquels il avait eu affaire. Souriant, aimable, désinvolte, il s'approcha du cafetier :

« Belle journée, eh ? »

L'autre haussa les épaules, désabusé.

« Si on veut...

— Savez-vous que votre Folignazzaro commençait à me plaire ? » Onesimo laissa glisser sur Matteo un regard légèrement vacillant. « Je l'aurais pas cru...

— Et pourtant... Au premier abord, c'est plutôt rébarbatif, je l'avoue : ces

montagnes, ce vent qui ne cesse pratiquement pas de souffler et puis l'amabilité de vos concitoyens qui n'est pas exactement celle qu'on pourrait attendre... Ils sont toujours comme ça ?

— Ça dépend avec qui. »

Cecotti méprisa l'allusion, bien décidé à ne laisser ternir sa joie par quiconque.

« C'est toujours au moment où l'on se met à lier vraiment connaissance qu'il faut s'en aller... »

Il poussa un soupir qui intrigua Cortivo.

« Parce que vous nous quittez ? »

Nouveau soupir aussi hypocrite de l'inspecteur. « Bien obligé... Ma mission est terminée, rien ne me permet plus de rester à Folignazzaro. »

A la grande satisfaction du policier, Onesimo mordit à l'hameçon. « Elle est terminée votre mission ?

— Oui, j'ai mis la main au collet du meurtrier de Talamani. Je n'ai plus qu'à le ramener à Milan. Lorsque je l'aurai repassé à mes supérieurs, je me lancerai sur une autre affaire. Hélas ! ce n'est pas le travail qui manque dans mon métier. »

En artiste consommé, il resta un instant silencieux avant de soupirer une fois encore et de dire d'une voix émue :

« Pauvre garçon... Briser sa carrière, perdre sa liberté peut-être pour vingt ans... Passer toute sa jeunesse en prison et tout ça pour une fille, qui, dans deux mois, ne pensera peut-être plus à lui... c'est triste, non ? Triste oui. »

Le cafetier était sincère et Cecotti eut un peu honte de la comédie qu'il lui jouait.

« Allez, au revoir, signor Cortivo... Je partirai vers trois heures de l'après-midi... Je ne suis pas un sauvage et je ne l'empêcherai pas de dire adieu à sa mère, de jeter un dernier coup d'œil sur sa maison qu'il ne reverra sûrement plus... Il y a des moments où le métier est dur à exercer. »

Quand il referma la porte du café derrière lui, Matteo savait qu'Onesimo

se précipiterait chez ses amis pour leur apprendre la nouvelle et que dans moins d'une heure tout Folignazzaro serait au courant.

Chez les carabiniers régnait une réconfortante odeur de pain grillé et de

café. Dans sa cellule, Amedeo déjeunait en compagnie du maréchal. L'inspecteur ouvrit la porte tout en demandant, narquois :

« Je ne vous dérange pas au moins ? »

Les deux autres ne parurent en rien troublés et Timoleone lui offrit un peu de café au lait qu'il refusa avec la plus grande dignité. « Je ne souhaite pas vous couper l'appétit, Rossatti, mais j'ai de mauvaises nouvelles pour vous. »

Le brigadier ne sembla pas s'émouvoir outre mesure.

« De votre part, signore, cela ne m'étonne pas.

— Maître Agostini confirme ses dires, Agnese a reconnu que vous aviez, à plusieurs reprises, juré de tuer votre rival si jamais elle se soumettait à la volonté de son père et enfin toute une liste de personnes m'ont certifié votre passion pour la signorina Agnese. Désirez-vous que je vous les énumère ? »

Le maréchal observa tout de suite :

« A Folignazzaro on a beaucoup d'imagination, signor inspecteur.

J'en suis persuadé mais quand le rêve se confond avec la réalité, il devient

vérité. Je crois qu'il serait bon de prévenir la mère de ce garçon que je l'emmène à Milan. »

Timoleone leva les bras au ciel.

« Signor inspecteur, je connais Eloisa depuis qu'elle a ouvert un œil sur ce

monde. C'est bien simple : si elle apprend votre intention, elle fiche la révolution dans Folignazzaro et maintenant que vous m'avez enlevé mon brigadier, nous ne sommes plus que deux. Dans ces conditions, je ne réponds plus de l'ordre ! Quand comptez-vous partir ?

— Vers trois heures, je pense.

— Alors, cela demande réflexion... Vous permettez que je me retire un

instant pour mieux me concentrer et réfléchir à la question ?

— Quelle question, maréchal ?

— Ma qué ? la collazione, signore ! — Signor maréchal, je vous parle de choses graves ! — Moi aussi, signore. Voyons : il est à peine dix heures moins un quart,

je crois que j'ai le temps de vous préparer un « petto di vitella di latte ripieno » à vous lécher les doigts ! Busanela ? »

Le carabinier abandonna la chaise où il se tenait comme une moule sur

son rocher, se précipita.

« Signor maréchal ?

— Prends un papier et note ce que je vais te dire ! — A vos ordres !

— 700 grammes de poitrine de veau... Oh ! et puis, mets donc un kilo,

va... 150 grammes de jambon gras et maigre... fais attention, Ilario, qu'on ne te refile pas que du gras, sans cela tu auras affaire à moi, eh ? 150 grammes de mortadelle... 50 grammes de parmesan... deux œufs... une tête d'ail... et quelques brins de persil. C'est tout. »

Amedeo, qui jusqu'alors n'avait pas ouvert la bouche, protesta : « Et la sauge, maréchal ? Vous oubliez la sauge! Ma mère met toujours de

la sauge ! »

Timoleone sauta comme si une guêpe le piquait. « Je respecte ta mère, Amedeo, mais je suis contraint de te dire qu'elle

cuisine bien sans doute, mais sans génie !

Je ne vous permets pas, signor maréchal, de !... Que tu me le permettes ou pas, c'est la même chose ! Eloisa a toujours

manqué de cette inspiration qui fait les grandes cuisinières ! Moi, oui, je suis un inspiré ! Alors, je sais de quoi je parle et ce n'est pas un morveux comme toi qui m'apprendra comment on prépare un « petto di vitella di latte » ripieno » ! Busanela, tu as vingt minutes pour me rapporter tout ça !

A vos ordres ! »

Le carabinier bondit, raflant un panier au passage et le maréchal souriant

conclut :

« Un garçon dévoué, ce bon Ilario... »

Matteo Cecotti n'en croyait pas ses oreilles. Ce maréchal qui ne se souciait

que de manger... Ce garçon inculpé de meurtre et qui ne s'émouvait que pour parler cuisine... A se demander si tous ces gens jouissaient encore de leur bon sens ? Folignazzaro faisait-il partie de l'univers normal où les hommes et les femmes redoutent de finir leur existence en prison ? La sincérité de ces carabiniers apparaissait si évidente que l'inspecteur ne pouvait soupçonner qu'ils jouaient la comédie à seule fin de se moquer de lui. Il entreprit de les ramener sur terre.

« Signor maréchal, je suis surpris, au moment où la justice vous enlève

votre brigadier, auquel vous semblez porter beaucoup d'amitié, que vous ne songiez qu'à préparer votre déjeuner.

— L'appétit n'a rien à voir avec les sentiments, signore ! — Quant à vous Rossatti vous paraissez ne pas vous rendre compte que

vous risquez vingt années de prison pour le moins ?

— Et alors ? Ce n'est quand même pas une raison pour que je fasse la

grève de la faim, eh ? »

Ne sachant quoi répondre, Cecotti resta coi et Timoleone lui frappant

familièrement sur le bras, l'invita gentiment à lui donner un coup de main :

« Vous vous mettez le tablier et vous hachez menu le persil, l'ail, la

mortadelle et le jambon. »

Parce qu'il était un homme ne rusant jamais avec lui-même, Matteo dut

convenir qu'il avait merveilleusement déjeuné. Assis sur sa chaise, ayant gardé dans la bouche, en dépit du grumello et de la grappa les subtiles saveurs de la farce composée par Timoleone, il se trouvait dans cet état second où l'esprit se sent détaché d'un corps alourdi par la digestion. En face de lui, le maréchal dormait et Amedeo — contrairement à la plus élémentaire des disciplines — s'assoupissait doucement. De la salle de garde, venait le ronflement d'Ilario Busanela que la chaleur avait terrassé. Très loin — ou très près, Cecotti n'étant plus guère capable d'apprécier — une horloge sonna les deux coups de l'heure. Le policier s'ébroua pareil au chien sortant de l'eau et frappa sur la table pour éveiller les autres qui soulevèrent les paupières lourdes dévoilant des yeux aux regards nimbés de réprobation : ces Milanais ne sauraient décidément jamais vivre ! Dans la salle de garde, le ronflement de Busanela cessa. Dans le silence épais qui suivit, Matteo annonça d'une voix pâteuse :

« Fini de rire, les affaires sérieuses commencent... Nous partons dans une

heure, Rossatti... Il serait peut-être temps de prévenir votre mère ?

— Il y a belle lurette qu'elle est au courant.

— Comment ça ?

— Vous devez bien penser que le village a envoyé des émissaires auprès

d'elle.

— Dans ce cas, pourquoi n'est-elle pas venue ici ? Où est-elle ? » Timoleone se mêla à la conversation.

« Vous tenez à savoir où elle est, signore? Bon... Ilario ! » Busanela se précipita.

« Dis au signor inspecteur où se trouve Eloisa.

— Elle est sur la route de Milan à deux cents mètres du village, assise

derrière un talus avec son fusil. »

Le policier ne comprenait pas.

« En voilà une idée ! Et qu'est-ce qu'elle fabrique là-bas ? — Elle vous attend.

— Moi ? Ma qué ! pourquoi ?

— Pour vous tirer dessus. »

Et Ilario, aimable, tint à expliquer :

« Dame ! vous lui prenez son fils, alors... eh ? » Timoleone crut de son devoir d'ajouter :

« En plein soleil, vous vous rendez compte ? » Cecotti n'éprouvait aucune envie de plaisanter. « Je me rends surtout compte que vous êtes au courant du guet-apens qui m'est tendu et que vous ne prenez aucune mesure ! Que vous semblez juger tout naturel qu'on essaie d'attenter à mes jours ! — Ilario !

— Maréchal ?

— Va dire à Eloisa qu'elle cesse de jouer les idiotes ou bien je vais me fâcher ! Et porte lui ce qui reste de grumello dans la bouteille, qu'elle doit avoir soif la pauvre.

— Ma qué, maréchal... il faut que je traverse tout le village ! — Et alors ?

— Il fait chaud !

— Ilario Busanela, es-tu carabinier, oui ou non? — Oui, maréchal.

— Dans ce cas, obéis et tais-toi.

— Bien, maréchal. »

Ilario partit en traînant le pied. Cecotti se leva. « Merci pour le déjeuner... Amedeo Rossatti, donnez-moi votre parole que vous ne chercherez pas à vous enfuir et je ne vous passerai pas les menottes ?

— Vous avez ma parole, signor inspecteur.

— Dans ce cas, préparez-vous. »

Et c'est à ce moment précis où chacun des convives se hissait péniblement

— sauf le policier déjà debout — au-dessus de son siège pour reprendre la position verticale que la veuve Gabrielli fit une entrée fracassante, traînant à la remorque sa jolie petite Teresa quelque peu décoiffée. Avant même que Timoleone et ses hôtes aient pu ouvrir la bouche, la signora Gabrielli criait :

« Où il est ce policier de Milan ? »

Du doigt, Timoleone montra Matteo. D'une secousse du bras, la bonne

femme attira sa fille à elle et la propulsa littéralement contre la poitrine de l'inspecteur se demandant quelle diablerie ces damnés Folignazzarais avaient encore inventée ?

« Dis-lui tout, maudite ! Confesse-toi en public, honte de mes jours !

Dévergondée ! que ton pauvre père, il doit se retourner dans sa tombe en voyant la fille que tu es ! Dites, signor inspecteur, une petite à qui j'ai donné que des bons conseils, c'est pas à vous dégoûter de mettre des enfants au monde ? Vous avez des enfants, vous ?

— Non.

Eh bien, vous connaissez pas votre bonheur ! Tu vas parler Teresa ou je

t'assomme ? »

La tête baissée, Teresa flûta :

« J'ose pas... »

La veuve se tourna vers Amedeo.

« Alors, parle, toi, bon à rien ! Suborneur ! Voleur d'honneur ! Malfaisant !

— Moi ? Et qu'est-ce que vous voulez que je dise ? — T'as honte, eh ? Eh bien, puisque vous êtes sans courage tous les deux,

moi je lui raconte tout au signore de Milan ! »

Et prenant Cecotti par les revers de son veston, elle lui jeta dans le nez : « Vous savez ce qu'elle m'a fait, à moi sa mère, cette sans-pudeur ? Elle

m'a trompée ! Pendant que je la croyais chez sa tante, elle était allée rejoindre ce voyou d'Amedeo ! Elle l'a attendu comme une fille des rues au sortir du café de cette crapule d'Onesimo, cet empoisonneur public. Qu'est-ce que vous en dites ? »

Le policier commença par se dégager avant d'assurer la brave femme que

le comportement de sa fille ne le regardait en rien et que de plus elle n'aurait plus à redouter la mauvaise influence d'Amedeo puisqu'il l'emmenait en prison à Milan.

« Mais, justement, signore, c'est ça qui est pas possible ! — Et pourquoi donc ?

— Parce que ces deux-là, ils étaient ensemble en train de trafiquer Dieu

sait quoi pendant qu'on assommait ce malheureux Talamani — un garçon tout ce qu'il y a de bien, poli et tout — et que ce monstre d'Amedeo, il pouvait pas être partout à la fois, eh ? »

Cecotti sentit le sol se dérober sous ses pieds.

« Et c'est maintenant que vous venez me...

— C'est sa faute à elle ! Pour sauver sa réputation, elle vous aurait laissé

l'emmener, cette sans- cœur ! Heureusement que j'étais là ! Pour moi, la justice passe avant tout ! Et pourtant, ça me ferait rudement plaisir qu'il disparaisse d'ici ce Rossatti, ce suborneur, mais une Gabrielli elle est d'abord pour la loi ! »

L'inspecteur s'adressa à la petite.

« C'est vrai.

— Oui, signore... Je vous demande pardon. »

Hors de lui, Matteo s'en prit à Amedeo.

« Et vous ? Pour quelle raison ne m'avez-vous pas dit ?... » Rossatti prit un air des plus réservés pour affirmer gravement : « L'honneur d'une jeune fille était en jeu, signor inspecteur. — Fichez-moi la paix avec vos sornettes. Vous confirmez ou non ce que raconte cette femme ?

— Je n'ai pas le droit de parler. »

Cecotti lui aurait bien volontiers envoyé son poing dans la figure. Il tenta d'effrayer la veuve Gabrielli, ignorant que personne ne saurait effrayer les femmes de Folignazzaro.

« Vous savez ce que ça coûte un faux témoignage, eh ? — Faux témoignage ? Alors, vous pensez que c'est pour le plaisir que je viens salir ma fille devant un étranger ?

— C'est bon, vous pouvez vous retirer... (Et emporté par la force de l'habitude, il ajouta :) Laissez votre nom et votre adresse. » Alors, ils éclatèrent tous de rire, sauf Matteo.

Quand ils se retrouvèrent tous les trois, Cecotti rougissant sous les regards ironiques des deux autres, jura de bien vilaine façon avant d'affirmer :

« Je suis sûr que ces deux femmes ont menti ! » Timoleone Rizzotto eut un bon sourire : « C'est bien possible, signore, mais comment le prouver ? »

CHAPITRE V

 

L'inspecteur Matteo Cecotti dormit fort mal cette nuit-là. Avant de se coucher, il lui avait fallu libérer Amedeo Rossatti que la déposition de Teresa innocentait, du moins tant qu'on ne pouvait apporter la preuve qu'elle mentait. Ensuite, il dut téléphoner au commissaire Rampazzo pour lui expliquer la situation et que les choses ne marchaient peut-être pas aussi bien qu'un optimisme exagéré l'avait laissé entendre tout d'abord, enfin que le retour de l'inspecteur était remis à plus tard, lorsqu'il tiendrait le meurtrier d'Eusebio Talamani. Le commissaire Rampazzo, éprouvant une sorte de satisfaction malsaine à écouter la voix gênée de son subordonné, lui adressa quelques remarques hargneuses touchant ceux vendant la peau de l'ours avant de le tuer et raccrocha en se félicitant de n'avoir pas envoyé son favori — l'inspecteur Anselmo Giaretta — dans ce guêpier de Folignazzaro.

 

Le sommeil agité de Cecotti fut peuplé de cauchemars où sans cesse le gros maréchal se révélant complice de l'assassin se cramponnait à lui, l'étouffant sous son poids tandis qu'un misérable passait au fil du poignard toute la population de Folignazzaro et lorsque, se retournant, le criminel montra son visage au malheureux policier, ce dernier poussa un cri en reconnaissant le joli minois de Teresa Gabrielli, l'adorable menteuse. Le cri de Matteo le réveilla et il se retrouva assis sur son lit, aux premières lueurs de l'aurore, le front trempé de sueur. Il alluma une cigarette pour essayer de retrouver le calme nécessaire à la poursuite de sa mission. A la vérité, il devait s'avouer que depuis qu'elle était venue déposer, Cecotti pensait un peu trop à Teresa et pas assez à la victime ou à son assassin. Bien sûr qu'elle était mignonne cette Teresa dont la petite taille la faisait ressembler à une fillette admirablement proportionnée. Sous sa chevelure noire, elle vous regardait avec des yeux dont l'apparente innocence eût trompé n'importe quel homme moins instruit que l'inspecteur de la perfidie féminine. Il sentait, il savait qu'il devait se méfier de cette Teresa comme de la peste, mais lorsque la peste a un aussi charmant aspect, il est bien difficile de résister à l'envie qui vous pousse à la prendre entre vos bras. Elle devait être amoureuse d'Amedeo, sans quoi comment expliquer une démarche qui pouvait lui coûter très cher, la loi — qu'il incarnait — ne badinant pas avec ceux cherchant à entraver l'action de la justice par de faux témoignages. Or, tant qu'il n'aurait pas obligé Teresa à reconnaître qu'elle avait menti, Cecotti ne pourrait arrêter Rossatti dont la culpabilité, pour lui, s'affirmait évidente.

Matteo but un grand verre d'eau, sa cigarette achevée, et retourna au lit où il finit par s'endormir d'un sommeil lourd qui ne le reposa en rien. Il fut arraché à son repos par un coup frappé à sa porte. Aussitôt, en bon policier toujours prêt à l'action, il se dressa sur son séant et pria le visiteur d'entrer. Il s'agissait d'Onesimo Cortivo, le cafetier. Il le reçut assez mal.

« Qu'est-ce que vous voulez ? »

L'autre eut un bon sourire dont l'ironie n'échappa pas à son pensionnaire. « Je venais voir si par hasard vous seriez pas souffrant ? — Et pourquoi serais-je malade ?

— Parce qu'il est neuf heures et demie...

— Non ?

Si... Alors comme ça doit pas être dans vos habitudes de faire la grasse

matinée, surtout quand vous êtes en mission (Cecotti rougit malgré lui en entendant ce reproche à peine voilé), je suis monté en me disant que peut-être bien l'assassin de Talamani vous avait fait votre affaire à vous aussi ? Je suis content de constater que c'est pas vrai... Je vous prépare un café ?

— Non, merci, je ne déjeunerai pas ! »

Onesimo ne parut pas considérer cette réplique comme un congé. Au

contraire, il s'approcha du lit.

« Alors, comme ça, vous partirez pas encore aujourd'hui ? — Qu'en savez-vous ?

— Dame ! à présent que vous vous êtes rendu compte qu'Amedeo n'est pour rien dans la mort du clerc de notaire... Ah ! cette petite Teresa, elle cachait bien son jeu... Vous voyez, signor inspecteur, on se figure que dans nos petits pays, on est au courant de tout ce qui se passe et en voilà deux qui se fréquentaient sans que personne soit au courant... C'est pas banal, eh ? »

Exaspéré, Matteo, comprenant parfaitement que Cortivo se moquait de

lui, répliqua sèchement :

« Non seulement pas banal mais sûrement pas vrai ! » Le cafetier feignit la surprise. « Pas vrai ?

— Cette Teresa ment ! Mais je trouverai le moyen de la contraindre à

avouer son mensonge et alors, gare à elle ! Aussi, quoi que vous en pensiez, signor Cortivo, je suis parfaitement décidé à emmener Amedeo Rossatti à Milan, ce soir au plus tard ! » Onesimo ne parut pas autrement convaincu. « Qui peut savoir ce que l'avenir nous réserve, signor inspecteur ? »

Matteo lui serait volontiers tombé dessus à bras raccourcis.

 

Cecotti décida de rendre visite au notaire, son seul allié, pour obtenir de

lui des renseignements sur Teresa Gabrielli et voir quels moyens employer pour l'inciter à se rétracter. Il était encore assez loin de la demeure de maître Agostini lorsqu'il aperçut une femme qui en sortait. Dans cette silhouette empaquetée dans sa robe noire il crut reconnaître la mère de Teresa et se demanda ce que cela pouvait bien signifier. La visiteuse tourna à l'angle d'une ruelle et disparut aux yeux du policier.

 

Tout de suite, don Isidoro abonda dans le sens de Matteo et convint que

Teresa devait mentir. Pour en avoir le cœur net il appela sa fille à qui l'inspecteur exposa la démarche de la signorina Gabrielli. Du coup, Agnese perdit sa mollesse habituelle et se transforma en vraie furie. Elle jura qu'Amedeo ne pensait qu'à elle, que jamais il n'avait jeté les yeux sur cette effrontée de Teresa, que s'il y avait eu quelque chose entre eux, elle s'en serait bien aperçue et qu'en tout cas il n'aurait pas témoigné du désespoir qu'il avait manifesté en apprenant les fiançailles officielles d'Agnese et de Talamani. A bout de souffle, elle ralentit la vivacité de son débit pour demander :

« Mais Amedeo, lui, qu'est-ce qu'il en dit ?

— Rien.

— Comment ça, rien !

— Il affirme que l'honneur lui interdit de confirmer ou d'infirmer les

propos de la jeune fille se prétendant aimée de lui. »

Déconcertée, Agnese ne savait plus quoi répondre et son père prit le relais

:

« Vous voyez bien, signor inspecteur, que cela sent l'imposture à plein nez

!

— C'est aussi mon avis, mais comment en apporter la preuve ? — Je m'en charge ! Allons lui parler à Teresa et je vous fiche mon billet

que je saurai la persuader de nous avouer la vérité ! »

Les Gabrielli, mère et fille, habitaient presque à côté de l'église. Lorsque

le notaire et le policier se présentèrent chez elles, la signora Gabrielli cousait une robe tandis que Teresa épépinait des tomates. Elles ne semblèrent pas tellement inquiètes de l'arrivée de ces messieurs. Immédiatement le notaire, s'adressant à la petite, attaqua :

« Tu sais pourquoi nous sommes ici, Teresa ? » Elle leva vers les deux hommes son beau regard limpide : « Afin de commander une robe pour Agnese ou la signora Agostini ? » Cecotti vit les veines temporales de don Isidoro se gonfler et il devina qu'il avait beaucoup de mal à s'empêcher de crier.

« Teresa, je ne supporterai pas qu'une fille de ton âge se moque d'un homme du mien !

— Je ne comprends pas ?

— Que signifient ces révélations ridicules à l'inspecteur pour innocenter Rossatti ?

— C'est la vérité... »

Et la coquine, baissant la tête, ajouta dans un murmure : « J'en ai bien honte, don Isidoro...

Vraiment ? Menteuse ! Sale menteuse ! J'étais là moi, quand Rossatti s'est jeté comme une bête fauve sur Eusebio !

— Vous devez vous tromper, signore. »

Hors de lui, le notaire leva le bras pour la frapper, mais Matteo le retint juste à temps.

« Je vous en prie, signore... »

Grognant, mâchonnant injures et menaces, maître Agostini céda la place au policier qui préféra parler à la mère.

« Signora, nous savons parfaitement que votre fille ment. Ce qui m'intéresse c'est de connaître les raisons de son mensonge. Persuadez-la de nous exposer la vérité sinon je vous donne ma parole que je l'arrête immédiatement pour complicité dans le meurtre d'Eusebio Talamani et que je l'emmène avec moi à Milan. Si au contraire elle revient sur ses déclarations, je tiendrai compte de son âge et tâcherai d'oublier une attitude qui devrait lui valoir plusieurs mois de prison et une amende qui vous mettrait toutes deux sur la paille. »

La signora Gabrielli joignit les mains, l'air nettement épouvanté. « Seigneur Jésus, ayez-nous en votre pitié ! Mon Dieu, est-ce que je

méritais d'avoir une fille comme ça, don Isidoro, je vous le demande ? Est-ce que je le méritais ? »

Le notaire lui tourna le dos pour bien lui montrer que ses jérémiades

l'importunaient sans l'attendrir en rien. Voyant ses supplications sans effet, elle interpella sa fille.

« Teresa... C'est ta vieille maman qui t'en supplie... Si tu as menti, dis-le à ces messieurs ? — J'ai pas menti. » Cecotti s'avança.

« Parfait, puisqu'elle ne se décide pas à entendre raison, je l'embarque.

Accompagnez-la, signora, pour l'aider à préparer sa valise. Nous partons pour Milan. »

La signora Gabrielli poussa une plainte déchirante qui parut bouleverser

Teresa. Elle regarda l'auteur de ses jours, puis ses bourreaux et finalement convint :

« Calme-toi, mama... C'est vrai, j'ai menti. »

L'inspecteur et le notaire eurent un soupir de soulagement et Cecotti se réjouit intérieurement : ce coup-ci il passerait les menottes à Amedeo Rossatti, non pas qu'il nourrît une animosité personnelle contre le garçon, mais par sa faute, Folignazzaro tentait de ridiculiser la police milanaise en sa personne. La signora Gabrielli contemplait son enfant avec des yeux ronds :

« Tu ne te trouvais pas avec Amedeo ce soir-là ? — Non.

— Mais alors, où étais-tu ?

— Avec Cristoforo...

— Cristoforo Gamba, le fils du forgeron ?

— Naturellement, il n'y a pas d'autre Cristoforo ici ! — Malheureuse ! un homme qui te casserait en deux, sans s'en apercevoir, rien qu'en te serrant dans ses bras ! »

Et se tournant vers Matteo, elle précisa :

« Il connaît pas sa force, ce Cristoforo !

— Signora, les amours de votre fille et de cet hercule ne m'intéressent pas. Ce que je tiens à savoir, c'est pourquoi votre Teresa nous a joué cette comédie ? Qui le lui avait ordonné ?

— Personne.

— Vous vous figurez me convaincre que c'est uniquement pour m'embêter que vous avez inventé cette histoire ?

— Non.

— Alors pourquoi ?

— Pour protéger quelqu'un.

— Qui ?

— Je peux pas le dire...

— Elle continue ! Prenez garde ! Ma patience est à bout ! » La mère à son tour insista :

« Parle, maintenant, Teresa ? Tu as commencé, tu dois finir ! — Mais j'ai promis !

— Ma qué, tu as promis ! Ce signore c'est la loi et il a le pouvoir de te délier de ta promesse ! »

Teresa hésita encore un instant, puis, vaincue, chuchota : « Sabina. »

Ils se regardèrent, incompréhensifs. La signora Gabrielli traduisit la perplexité générale :

« Quelle Sabina ? Celle de Zamarano, le fromager ? — Oui.

— Qu'est-ce qu'elle a à avoir avec Amedeo ?

— Ils se fréquentent.

— Qu'est-ce que tu dis ? Ma qué ! elle est quasiment promise à Zefferino, le maçon !

— Justement.

— Quoi, justement ? Tu m'énerves, Teresa, et tu vas pas tarder à prendre une gifle si tu t'expliques pas !

— Sabina, elle aime Amedeo... Lui, je sais pas trop s'il l'aime. En tout cas, je l'attendais avec elle à la sortie du café et elle est partie en sa compagnie pendant que je rejoignais Cristoforo... Quand il y a eu cette histoire, Sabina m'a suppliée de raconter que c'était moi qui me trouvai avec Amedeo... à cause de Zefferino, tu comprends ?

— Et tu as accepté ?

— Sabina est mon amie, marna. »

Visiblement transportée, la signora Gabrielli s'approcha de sa fille, la prit dans ses bras, la serra contre sa poitrine, l'embrassa frénétiquement, puis l'écartant d'elle pour mieux la contempler, lui assura d'une voix chevrotante d'émotion : « Teresa, tu es une sainte, c'est ta mama qui te le jure. » Le notaire hurla :

« Ma qué ! une sainte ! Une abominable menteuse, oui ! » Aussitôt la signora Gabrielli se transforma en une furie qui se rua sur don

Isidoro.

« Vous insultez ma petite alors que vous êtes même pas capable de

surveiller votre sainte nitouche qui court avec tous les garçons !

— Ma fille court avec... Ah ! signora, retirez ces paroles ou je ne réponds

plus de moi !

— Essayez donc de me frapper devant un inspecteur, si vous l'osez ! » Pour compléter la scène, Teresa s'empara du couteau dont elle se servait

pour épépiner les tomates et se jeta l'arme haute sur le signor Agostini en piaillant :

« Touchez-y seulement à ma mère ! »

Cecotti jugeant qu'un cadavre suffisait à Folignazzaro, s'interposa : « Assez ! Vous perdez la raison, les uns et les autres ! » Le notaire protesta :

« Mais vous ne comprenez donc pas qu'avec cette nouvelle histoire, elle essaie encore de vous faire croire qu'Amedeo n'a pu rencontrer Talamani ?

— Du calme ! Si la signorina a de nouveau voulu me rouler, elle ne

l'emportera pas en paradis ! C'est votre dernier mot Teresa Gabrielli ?

— Oui.

— Bon. Je vais interroger Sabina Zamarano. Priez le Ciel qu'elle

confirme votre récit sinon vous pouvez vous apprêter à partir pour Milan où l'on vous logera et nourrira aux frais de la République un certain temps ! »

Sur cette menace prophétique et vengeresse, Cecotti quitta la maison entraînant don Isidoro, mais comme la présence de ce dernier ne lui semblait pas devoir rendre ses interrogatoires faciles, il le pria de le laisser vaquer seul à ses occupations. Vexé, le notaire lui tourna le dos et fila sans le saluer.

 

Sabina Zamarano était aussi blonde que Teresa était brune, aussi grande

que son amie était petite et aussi placide que la signorina Gabrielli se montrait vive. Au calme dont elle témoigna en face de lui, Cecotti eut l'impression qu'elle s'attendait à sa visite.

« La signorina Zamarano ?

— Pour vous servir, signore, si je le puis ?

— Sûrement, signorina, sûrement... Vos parents sont absents ? — Je n'ai plus que mon père, signore, et il est dans notre fruitier en train

de saler ses fromages.

— Et Zefferino Gasparini ? »

Elle ne se troubla en rien et de la même voix tranquille précisa :

« Il doit être à son travail. »

Ce calme inquiétait le policier en même temps qu'il l'énervait. « Vous ne me demandez pas la raison de toutes ces questions, signorina ? — Si vous le jugez utile, signore, vous me la donnerez sans que je vous la demande.

— En effet. Il s'agit d'Amedeo Rossatti. Quels sont vos rapports avec lui ? — Je crois que nous nous aimons... mais je n'en suis pas encore très sûre. — Excusez-moi, signorina, mais n'êtes-vous pas fiancée à Gasparini, le maçon ?

— Officieusement, seulement.

— Il n'empêche que...

— Que quoi, signore ? Si je préfère Amedeo, il vaut mieux que je m'en aperçoive avant qu'après m'être engagée définitivement auprès de Zefferino, non ? »

Cecotti se mordit les lèvres de dépit. Pas facile à manœuvrer la petite ! « Evidemment... Quand avez-vous vu Amedeo Rossatti pour la dernière fois ?

— Ce matin.

— Non, je me suis mal exprimé. Quand êtes-vous sortie pour la dernière fois avec lui ?

— Le jour des fiançailles d'Agnese Agostini.

— Vous n'ignorez pas, je suppose, que Rossatti se prétendait follement amoureux de la signorina Agostini ? »

Elle eut un rire très doux, très maternel.

« Agnese s'imagine que tous les garçons sont amoureux d'elle. — Mais enfin, vous ne nierez pas que Rossatti a très mal pris les fiançailles de la signorina Agostini et d'Eusebio Talamani ? — En aucune façon, signore, et la preuve en est que, le soir même, Amedeo est sorti avec moi. Je suis allée l'attendre à la porte du café. — Et... où êtes-vous partis vous promener ?

— Je ne me rappelle plus bien... Sur les chemins d'en haut, il me semble. — Et vous n'avez pas rencontré Talamani ?

— Talamani ? Non.

— Pourtant ils sont plusieurs à prétendre que Rossatti s'est heurté à Talamani à la sortie du café, qu'il l'a rossé et peut-être tué ? » Cette remarque n'ôta pas son calme à la jeune fille.

« Ceux-là mentent, signore, ou ils se trompent. — A moins que ce ne soit vous qui me mentiez ? — C'est possible, en effet. Mais vous avez un moyen de vous assurer de ma sincérité.

— Lequel ?

— Interrogez Teresa Gabrielli. Dites-lui que c'est moi qui vous envoie. — Et alors ? Que m'apprendra-t-elle ?

— Qu'elle avait accepté de dire à Zefferino, si d'aventure il l'interrogeait, que c'était elle qui avait rendez-vous avec Amedeo... — J'ai déjà interrogé Teresa Gabrielli...

— Dans ce cas, vous devez être fixé ?

— Ma qué ! fixé ! Vous êtes toutes plus menteuses les unes que les autres, les filles de Folignazzaro !

— Ce n'est pas très aimable ce que vous racontez là, signore. — Figurez-vous que j'en ai assez d'être aimable ! Assez de me voir tourner en bourrique par des gamines qui mériteraient une bonne fessée ! — Je ne crois pas qu'elles se laisseraient faire, signore. N'est-ce pas, papa ? »

Matteo se retourna pour voir celui à qui Sabina s'adressait : un homme de taille moyenne, extraordinairement poilu. Il transportait avec lui une odeur tenace de lait de chèvre un peu suri. Immobile, il contemplait sa fille et Cecotti.

« Qu'est-ce qui se passe ? »

Désireux de mettre les choses au point, le policier précisa tout de suite : « Je m'appelle Matteo Cecotti et je suis inspecteur de police venu tout exprès de Milan pour arrêter le meurtrier d'Eusebio Talamani. — Et alors ? C'est par ici que vous pensez le trouver, des fois ? — Sans doute, mais je puis espérer qu'on m'y mettra sur sa piste. — Comment ?

— En m'avouant la vérité, par exemple ? Je sais bien qu'à Folignazzaro, ce ne semble pas être une monnaie courante mais pour une fois, eh ? » Le fromager ne répliqua pas tout de suite. Les sourcils froncés, le regard fixe, on devinait qu'il se livrait à un effort intellectuel intense pour comprendre le sens de ce que venait de dire le policier. Enfin, après avoir largement respiré, il demanda :

« Par hasard, signore, voudriez-vous me laisser supposer que Sabina vous a menti ?

— J'en ai l'impression, signor Zamarano, pour ne rien vous cacher. » Le bonhomme se gratta longuement le menton. « Ah ! mais c'est que c'est pas bien du tout, ça, signore ! Vous seriez venu chez moi pour insulter ma fille ?

— N'exagérons pas !

— A Milan, quand on vous traite de menteur, c'est pas une insulte ? — Cela dépend dans quelles conditions !

— Eh bien, à Folignazzaro, signore, on s'embarrasse pas de conditions et si vous traitez ma fille de menteuse, moi je vous casse la figure. » Et sur ce, le père outragé commença à relever les manches de sa chemise sur des avant-bras dont la toison ne parvenait pas à masquer l'épaisse musculature. Cecotti pensa que s'il se colletait avec ce forcené sa réputation serait définitivement ruinée, surtout qu'il aurait sans aucun doute le dessous. Sabina arrangea les choses en précisant : « Le signore ne veut pas croire que j'étais avec Amedeo la nuit où on a tué le clerc de notaire.

— Et pourquoi qu'elle y aurait pas été, signore ? — Parce que des gens ont vu Rossatti se battre avec la victime. — Partout y en a qui parlent pour le plaisir de parier. — Vous, vous m'affirmez que votre fille se trouvait avec Rossatti ce soir-là ?

— Elle me l'a dit et je crois tout ce que dit Sabina. — Mais Gasparini dans tout ça, qu'est-ce qu'il devient ? » Zamarano haussa les épaules.

« Ce genre d'histoire, je m'en mêle pas... Ce sont leurs affaires, eh ? — Mais enfin, si votre fille n'aime pas ce maçon, pour quelles raisons ne le lui déclare-t-elle pas ?

— C'est que... Zefferino est mauvais quand il est en colère... — Au point de frapper ?

— Ça se pourrait... Tiens, vous m'y faites penser... Si Zefferino a confondu Talamani avec Rossatti, il a bien pu lui flanquer une raclée ! — Et pourquoi les aurait-il confondus ?

— La nuit... la colère... allez donc savoir !

— C'est justement ce que je m'efforce de faire, signor Zamarano ! En somme, si je vous comprends bien, vous estimez que l'amoureux de votre fille pourrait être celui que je recherche ?

— Lui ou un autre !...

— Mettons les choses au point : Zefferino aurait eu des soupçons quant à la fidélité de celle qu'il considère comme sa fiancée... Il la suit... Il la voit attendre Rossatti, partir avec lui... Il les épie... et quand ils se séparent il se lance sur les traces du carabinier, bien décidé à se venger ? — Ça se pourrait.

— Et comme par hasard, par on ne sait quel miracle, Zefferino se trompe et suit Talamani qui s'est brusquement substitué à Rossatti. C'est des choses qui arrivent dans l'obscurité.

— Et Zefferino cogne sur Talamani sans se rendre compte qu'il ne s'agit pas de son rival ? Vous ne me prendriez pas pour un imbécile, signor Zamarano ?

— Je vous connais pas assez pour avoir une opinion, signor inspecteur. — Je vais interroger le maçon, je lui confierai que son futur beau-père le considère comme un assassin possible.

— J'ai pas dit ça !

— C'est tout comme, car celui qui a frappé le clerc de notaire est forcément celui qui l'a assassiné ! Au revoir !

— Adieu.

— Non pas adieu, signore, car vous me reverrez votre fille et vous et dans très peu de temps, j'en suis sûr ! »

Comme il sortait, Cecotti entendit Sabina demander à son père : « Ils sont tous comme ça, à Milan, papa ? »

Zefferino Gasparini travaillait en dehors du village et Matteo renonça à affronter le soleil. II se contenta d'envoyer un gamin rencontré prévenir le maçon d'avoir à se rendre sitôt après le déjeuner au poste des carabiniers, puis il regagna la fraîcheur relative du bureau de Timoleone Rizzotto. Le maréchal l'accueillit avec sa bonhomie habituelle. « Alors, signor inspecteur, on avance ?

— Ah ! ne vous y mettez pas vous aussi !

— Je devine que ça n'a pas marché comme vous l'espériez ? — Non, ça ne marche pas comme je le souhaiterais parce que ici tout le monde s'ingénie à contrecarrer mes efforts ! D'abord où est Rossatti ?

— Chez lui.

— Et qu'est-ce qu'il y fabrique chez lui ?

— Il s'y repose.

— De quoi ? Il ne travaille jamais ! »

Timoleone eut une moue réprobatrice.

« Vous oubliez ce qu'il a souffert hier, le pauvre ? » Le maréchal était indubitablement sincère, Cecotti s'en rendit compte et pour cette raison ne se mit pas à hurler. Il se contenta d'ironiser : « J'ignorais qu'on eût le cœur si tendre chez les carabiniers ? — C'est qu'Amedeo, je l'aime bien.

— Si j'en crois mon expérience, vous n'êtes pas le seul à Folignazzaro. Agnese... Teresa... Sabina...

— La fille de Zamarano ?

— Elle-même. »

Et il conta à Rizzotto, par le menu, son entrevue avec le fromager et sa paisible héritière. Le maréchal avait l'air ravi. Lorsque l'inspecteur eut terminé son récit, il conclut, attendri :

« Elles ont du cœur, ces petites !

— Un cœur qui les conduira directement en prison par mes soins si jamais elles m'ont encore menti !

— Vous n'oseriez pas, signore.

— Je n'oserai pas ? Et la loi ?

— Et l'amour ? »

Et après un court instant de réflexion :

« Cet Amedeo, tout de même... un vrai don Giovanni ! — Comptez sur moi pour le calmer !

— En attendant si on buvait un verre de grumello pendant que cuisent

mes spaghetti à la napolitaine ?

— Je déjeune chez Cortivo.

— Signor inspecteur, vous ne m'infligeriez pas un affront pareil ? Qu'est-

ce qu'on penserait de moi, à Folignazzaro si l'on apprenait que vous avez refusé de goûter à mes spaghetti ! C'est bien simple : je n'aurais plus qu'à me suicider ! »

Les larmes lui mouillaient les yeux au bon Timoleone en face d'une

offense qu'il jugeait incompréhensible et qui entraînait son déshonneur en tant que gourmet. Amusé, Matteo cessa de le taquiner.

« Entendu, nous déjeunons ensemble... Je ne voudrais pas manquer

l'occasion de déguster les meilleurs spaghetti du monde ! — Du monde, je ne sais pas, signor inspecteur, mais d'Italie sûrement ! »

Ils finissaient de vider une bouteille de ce grumello dont le maréchal

paraissait posséder une réserve inépuisable et, l'estomac plein, ils s'apprêtaient tous deux à se laisser glisser dans une douce somnolence lorsque le carabinier Busanela en entrant les arracha à l'univers cotonneux des songes digestifs pour les réexpédier brutalement dans la réalité.

« C'est Gasparini, le maçon. Il dit qu'il est convoqué ? » Cecotti se redressa et Rizzotto reboutonna sa vareuse. « Qu'il nous attende ! »

Ils vidèrent à la hâte un petit verre de grappa, histoire de se donner le coup de fouet susceptible de les réveiller tout à fait et rejoignirent Busanela et le maçon. Zefferino se présentait sous l'aspect d'un homme fort ordinaire, aux gestes lents et qui paraissait d'une placidité à toute épreuve. Cecotti pensa que Sabina et lui seraient remarquablement appareillés. Un ménage où l'on ne se querellerait guère.

« Zefferino Gasparini ?

— Si, signore.

— Je vous ai convoqué pour vous apprendre des choses désagréables. — Ah ? »

Il n'avait pas cillé.

« En un mot comme en cent, quelqu'un vous soupçonne d'être le meurtrier d'Eusebio Talamani.

— Celui qu'on a tué l'autre nuit ?

— Oui. »

« Drôle d'idée...

— Pas si drôle que ça, si vous voulez mon avis. Etre soupçonné d'un crime n'est jamais plaisant.

— Et pourquoi l'aurais-je tué ce type ?

— Les motifs viendront après. Commençons par les faits. Etes-vous coupable, oui ou non ?

— Non.

— Avez-vous un alibi ?

— Un... quoi ?

— Où étiez-vous pendant qu'on tuait Talamani ? — A Domodossola.

— Vous pouvez le prouver ?

— J'ai travaillé tout l'après-midi avec deux compagnons au restaurant Fola pour dresser un mur en parpaing. Le patron nous a retenus à dîner et on est parti tous ensemble que vers minuit. J'ai pas été chez moi avant l'aube. — Je me renseignerai à Domodossola. Vous connaissez les noms de vos camarades de travail ?

— Seulement leurs prénoms : Nino et Mario, mais le signor Fola doit savoir leurs noms. »

Cecotti ne se nourrissait d'aucune illusion, l'alibi était solide. Une fois de plus, on avait tenté de l'égarer sur une fausse piste. « Et maintenant, signore, je retourne à mon boulot ? — D'accord... Un moment. Ça ne vous intéresse pas d'apprendre le nom de la personne qui vous soupçonne.

— Pas tellement... mais vous voulez me le dire ? — Zamarano. »

Il sembla quand même un peu démonté.

« Le père de...

...de Sabina, oui. A propos, vous doutiez-vous que pendant que vous travailliez à Domodossola, la signorina Zamarano courait à un rendez-vous avec Amedeo Rossatti ? »

Le maçon se mit à rire doucement.

« Vous me faites marcher, signore...

— C'est elle qui me l'a confié !

— C'est pas possible !

— Pourquoi ? Vous l'imaginiez plus fidèle que les autres ? — C'est pas exactement ça... Oh ! Sabina elle doit être comme toutes les filles, bien sûr, et il faut y tenir la main mais ce soir-là, c'est pas possible.

— Vraiment ?

— Je me suis rendu à Domodossola justement parce qu'elle pouvait pas

sortir.

— C'est elle qui vous l'a raconté et vous l'avez cru ! — Non, c'est pas elle mais le médecin.

— Le médecin ?

— Sabina était malade depuis deux ou trois jours alors le signor Borgato

est venu le matin chez les Zamarano et il a dit qu'il fallait que Sabina se couche et que son père il lui fasse des ventouses. Elle avait une grosse fièvre. Alors, puisqu'elle était obligée de rester dans sa chambre, je suis allé gagner quelques sous à Domodossola. On en aura besoin quand on se mariera. Et maintenant, je m'en vais ?

— Fichez le camp ! »

Guère ému par cette réponse grossière, Zefferino porta un doigt à sa

casquette et fort poliment lança :

« Bonjour à tous ! »

Cecotti se précipita sur le téléphone du médecin, lui aussi arraché à sa

sieste et de fort mauvaise humeur, il obtint confirmation du récit du maçon. Le policier reposa doucement l'appareil sur son support, s'obligea à des gestes lents pour ne pas céder au vertige furieux le secouant intérieurement. A Timoleone le regardant, inquiet, il se contenta de dire :

« C'est du propre les filles de Folignazzaro...»

Puis il se laissa tomber sur une chaise pour essayer de récupérer. Ce n'était

pas facile. Il répéta :

« Du propre... du propre... Et ne me contemplez pas de cette façon,

maréchal, vous m'exaspérez ! »

Rizzotto se redressa, très digne.

« Signor inspecteur, je n'ai pas l'habitude... »

Matteo se leva et lui mettant la main sur l'épaule :

« Excusez-moi... Je ne sais plus ce que je dis- Vous êtes un brave homme, Timoleone Rizzotto... Peut-être pas exactement l'homme qu'il faut pour faire un maréchal de carabiniers... »

Timoleone sourit.

« Il y a si longtemps que je le suis que ça n'a plus grande importance.

— Peut-être, ma qué ! Vos filles !... vos filles !... — Je les aime bien, signore.

— Vous n'êtes pas dégoûté ! Des menteuses ! des hypocrites ! des éhontées ! d'ailleurs leurs pères, leurs mères, leurs fiancés ne valent pas mieux qu'elles ! Tous complices ! tous ligués contre moi ! »

Le maréchal approuva gravement.

« Je ne saurais prétendre, en effet, signor inspecteur qu'ils se sont bien

conduits envers vous les uns et les autres... Non, je ne saurais le prétendre ! — Vous êtes bien bon... Mais, j'en connais deux qui paieront pour toutes les autres ! Cette peste de Teresa, cette hypocrite de Sabina, je les fiche dans ma voiture les menottes aux poignets ! Elles comprendront ce que c'est que de vivre en prison !

— Des petites élevées dans la montagne ! elles en mourront, signore ! — Tant pis ! Ce sont des criminelles ! elles se sont liguées pour essayer de sauver cet Amedeo ! Et celui-là, je vous jure qu'il ne perd rien pour attendre ! c'est lui qui a tout contaminé à Folignazzaro ! Après tout, c'est votre faute, maréchal !

— A moi ?

— Parfaitement ! si vous aviez arrêté Amedeo Rossatti tout de suite après le crime comme c'était votre devoir, il n'aurait pas eu le temps de se mettre d'accord avec ces effrontées !

— Mais je ne possédais pas de preuves suffisantes et... — Allons donc ! La vérité est que vous ne teniez pas du tout à flanquer en cellule votre Amedeo ni à causer la moindre peine à votre chère Eloisa ! Vous avez trahi votre charge, maréchal !

— Si Amedeo est coupable, je démissionnerai ! — Vous démissionnerez mais moi, on me foutra à la porte pour incapacité ! vous entendez ? pour incapacité ! mais bon Dieu, qu'est-ce que je pouvais faire, hein ? Les unes après les autres, elles lui fournissent un alibi ! il les a ensorcelées ou quoi ? On m'a enseigné à me méfier de toutes les sortes de crapules qui peuvent rôder à la surface de la terre mais jamais, vous entendez, maréchal ? jamais on ne m'a dit de me méfier des petites jeunes filles innocentes de la montagne ! On ne soupçonne pas qu'il existe un Folignazzaro à la police criminelle de Milan et dans ce Folignazzaro des filles qu'on devrait pendre à l'entrée de votre village !

— Oh!

— Pendre ! oui ! Pendre ! Je vais vous confier une chose, maréchal : je

préfère avoir affaire aux pires traînées de Milan qu'à vos gamines insolentes qui vous mentent en vous regardant avec des yeux limpides !

— Signor inspecteur, vous êtes énervé...

— Je ne suis pas énervé, maréchal ! je suis furieux et prêt pour la

vengeance ! Je veux les voir me demander pardon à genoux ! Carabinier ! »

Busanela qui, l'oreille à la porte, éprouvait mille difficultés à avaler sa

salive en se laissant pénétrer par l'écho de cette grande colère, se présenta.

« Carabinier, filez me chercher Teresa Gabrielli et Sabina Zamarano ! Si

vous n'êtes pas là dans un quart d'heure, je vous arrête pour complicité ! »

Ilario s'enfuit, épouvanté.

« Quant à vous, maréchal, je ne vous donne pas plus de temps pour

revenir en compagnie de ce Rossatti que j'enchaînerai à ma voiture pour être certain que cette fois personne ne l'aidera à s'échapper ! Et maintenant, j'appelle Milan ! »

Quand il sut que son subordonné, en plus du meurtrier de Talamani,

risquait de ramener deux filles avec lui, le commissaire Rampazzo se félicita une fois de plus de n'avoir pas envoyé son favori, Anselmo Giaretta, à Folignazzaro, car du moment qu'il y avait des jupons dans cette histoire, Anselmo aurait été capable de toutes les sottises. Avec Cecotti, on ne risquait rien de pareil. Toutefois le commissaire qui craignait la publicité trop souvent malveillante de la presse, pria Matteo de ne ramener avec lui ces jeunes personnes que si elles étaient vraiment impliquées dans le crime. En raccrochant, l'inspecteur énuméra d'une voix puissante toute la kyrielle de jurons qu'il connaissait et son savoir époustoufla le maréchal Rizzotto toujours prêt à admirer un exploit de quelque ordre qu'il pût être.

« Ça m'aurait étonné ! rugit le policier. Du moment qu'elles appartiennent

au sexe faible, on doit prendre des gants. Que si elles sont vraiment impliquées !... Je pense bien qu'elles le sont, n'est- ce pas, maréchal ? — C'est-à-dire, signor inspecteur, qu'il serait sans doute nécessaire de connaître d'abord le motif qui les a inspirées ? — Le motif, c'est aux magistrats du tribunal de l'apprécier ! — Peut-être ces enfants ont-elles obéi à des impulsions romanesques ? Vous savez combien nous autres, Italiens, sommes enclins à comprendre et à pardonner ces gestes irréfléchis qui ont le cœur pour guide ? — Se foutre de la police, l'aiguiller sur de fausses pistes, nier cyniquement la vérité, vous appelez ça des impulsions romanesques ? — Je veux dire que c'est ainsi que les considérerait une presse toujours prête à écrire des romans... »

 

Cecotti comprit l'avertissement. L'opinion de Rizzotto corroborait celle du

commissaire. Il lui faudrait donc regarder où il mettrait les pieds. Cependant, il s'affirmait bien décidé à ne pas passer l'éponge. Il fallait que ces filles récoltent le prix de leur impudence. Mais de quelle manière s'y prendre pour, tout à la fois, sauvegarder les droits de la justice et éviter une publicité que le commissaire Rampazzo ne lui pardonnerait pas ? Matteo était tellement en colère que cela lui paralysait quelque peu l'entendement. C'est alors qu'Eloisa se présenta, un air joyeux illuminant sa bonne figure. Elle se jeta littéralement sur Cecotti dont elle prit la main qu'elle baisa avec ferveur, ce qui gêna beaucoup le policier, n'ayant jamais été l'objet de pareilles marques de dévouement. Il balbutia tout en retirant sa main : « Mais... mais... qu'est-ce qui vous arrive. » Eloisa se redressa, superbe et, s'adressant au maréchal :

« Tu entends, Timoleone ? il me demande ce qui m'arrive cet envoyé du

Ciel ! Cet ange de la Justice ! Ce séraphin de la Miséricorde ! »