Les fleuves de Babylone
L’homme au manteau rouge
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L’homme au manteau rouge se dégagea avec prudence de l’ombre du pilier encastré dans la muraille et parcourut du regard l’immense cour de l’Esagil, l’enceinte sacrée où trône le dieu de Babylone, Mardouk.
La clarté de la lune ruisselait sur les dalles de bitume et les murailles de briques vernissées où s’inscrivaient en fresques géantes les animaux familiers du dieu. Une seule présence vivante animait cet univers figé dans la nuit : la petite flamme sur laquelle veillait, au septième étage de la ziggourat, dans le gigounou, la petite chapelle de la déesse Sarpanitou, la prêtresse chargée de la garde de nuit. Dans tout le reste de l’enceinte, entre les jardins suspendus de l’ancienne reine Sémiramis et la porte du Sud, pas âme qui vive. En cette veille de fête sacrée, la police royale avait interdit aux nomades venus des quatre coins de la Babylonie, et de Nippour principalement, de planter leurs tentes en peaux de chèvres dans la grande cour, pour leur assigner un espace de palmeraie, au pied de la muraille orientale.
L’homme avait pris soin de se barbouiller le visage et les bras de suie mêlée à de la graisse, si bien qu’il se confondait avec l’ombre. En longeant la muraille bordant l’Euphrate, il se glissa jusqu’à l’énorme porte de cèdre bardée de plaques de bronze du temple de Mardouk et y frappa plusieurs coups avec son poing, jusqu’à ce qu’un battant s’ouvrît.
— Les chiens ? interrogea l’homme.
— J’ai mêlé une drogue à leur nourriture. Ils dorment. J’ai fait de même pour les gardes. Ils ne nous dérangeront pas. La relève n’aura lieu qu’à l’aube.
Celui qui venait d’ouvrir la porte du temple avait le crâne rasé et la tunique courte des esclaves. Il guida l’homme au manteau rouge à travers la pénombre où traînaient de vagues odeurs d’encens, vers le fond du sanctuaire où se devinaient, dans un rayon de lune, l’effigie du dieu recouvert de feuilles d’or et les attributs de sa puissance. L’étoffe légère qui enveloppait son torse flottait dans le souffle venant d’une haute fenêtre et semblait l’animer. À ses genoux veillaient sa parèdre, la déesse Sarpanitou, et son animal fétiche, un dragon en forme de serpent à cornes.
Alors qu’ils se trouvaient à quelques pas du socle supportant la statue, l’esclave, en trébuchant contre une marche, renversa une tablette de bronze à offrandes posée devant la petite chapelle dédiée à une divinité subalterne. Le meuble rebondit sur les dalles, répercutant l’écho de sa chute jusqu’au fond du sanctuaire. L’homme au manteau rouge gifla violemment l’esclave en maugréant :
— Maladroit ! Si nous échouons par ta faute, tu le paieras de ta vie.
Ils restèrent un moment immobiles, l’haleine retenue, derrière un pilier. Aucun bruit, sinon le souffle rauque de l’esclave et le choc métallique d’une arme, un soldat s’étant retourné dans son sommeil et ayant heurté les dalles avec son épée.
À quelques pas, sous le dais majestueux, le « ciel d’or » qui l’abritait, Mardouk semblait les attendre, assis sur son trône d’or et d’argent, dans la barque sacrée qui le ramenait des enfers après ses victoires sur les forces du mal déchaînées contre lui par Tiamat, la déesse aux cheveux rouges. Sous la tiare en forme de tour, constellée de joyaux, le visage à la fois serein, cruel et fascinant, il paraissait fixer de ses yeux de batracien ces deux hommes immobiles à ses pieds, venus troubler son sommeil.
L’esclave parut sur le point de rebrousser chemin avant d’accomplir le geste sacrilège qui risquait de lui attirer la colère du dieu, la réprobation universelle et le supplice.
— Eh bien ! lui dit l’homme au manteau rouge en le secouant, réveille-toi. C’est le moment.
— Pardonne-moi, seigneur, répondit l’esclave, je suis comme paralysé. Je…
L’homme le menaça de son poignard et lui intima l’ordre d’exécuter sa mission. L’affaire était pourtant facile : poser une échelle contre la statue, l’escalader jusqu’au torse, décrocher le pectoral en forme de bêche, large comme deux mains, plaqué d’or et incrusté de cabochons. Sans cet insigne témoignant de sa puissance, le protecteur de la cité et du royaume, dépossédé de tout pouvoir, serait inapte à présider aux fêtes du Nouvel An babylonien, l’Akitou. Il ne lui resterait qu’à retourner au Chaos originel, livré à la meute des démons déchaînés contre lui par la déesse noire, Tiamat. Cette disparition susciterait des troubles dans la population, comme l’annonce d’une comète ou d’une éclipse du soleil.
— Maudit sois-tu ! grommela l’esclave. Que Mardouk me pardonne ce sacrilège !
Il mit du temps, avec des gestes maladroits, à enlever le pectoral et sa chaînette d’or. Quelques instants plus tard, l’homme au manteau rouge le glissait dans sa ceinture et s’agenouillait sur une marche pour une courte prière conjuratoire.
— Maître, bredouilla l’esclave, il me semble qu’on vient vers nous…
Il montra la porte qui ouvrait sur le couloir menant au dortoir des prêtres. La lumière d’une lampe à huile de pierre dégagea de l’ombre la silhouette de deux hommes qui marchaient à pas pressés. L’homme au manteau rouge et l’esclave s’immobilisèrent derrière une colonne. Les deux prêtres tournèrent en brandissant leur lampe autour du socle de la statue. Soudain, l’un d’eux, un vieil homme, s’écria :
— Doungui ! Le pectoral n’est plus à sa place. On l’a volé. Va réveiller les soldats !
L’homme au manteau rouge lui bâillonna la bouche d’une main et, de l’autre, sortant un poignard de sa ceinture, lui trancha la gorge. L’esclave faisait de même avec l’autre prêtre quand il lui lança :
— Tu vois ce que nous coûte ta maladresse, imbécile ! Qui étaient ce vieil homme et celui qui l’assistait ?
— Eabani, le grand prêtre de Mardouk. Le jeune était Doungui, l’un de ses élèves. Que Mardouk nous pardonne !
— Il nous pardonnera. Nous avons agi pour une juste cause. Filons à présent. Si les soldats se réveillaient, je ne donnerais pas cher de notre peau.
Ils se ruèrent vers la porte et disparurent dans l’ombre bleuâtre qui baignait la cour où, pareil à une stèle, se dressait le puits destiné aux ablutions rituelles.
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