Les fleuves de Babylone
4 Le prince rebelle
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Le prince rebelle
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Quatrième jour des fêtes de l’Akitou
Shoukour se jeta sur le gigot d’agneau, s’en découpa une large tranche qu’il arrosa copieusement d’une sauce aux épices, et ne s’interrompit que pour avaler de généreuses rasades de vin. Après lui avoir raconté les événements de la soirée, Karim s’était contenté d’un bol de lait de chèvre et d’une pâtisserie au miel. Il s’impatientait.
— Chaque chose en son temps ! protesta Shoukour. Tu as eu tes émotions, j’ai eu les miennes. Je déteste parler la bouche pleine. Patiente un peu !
Il avait rempli sa mission : tenter de prendre contact avec Lipith.
Profitant de la chute du jour et du repas des gardiens, il était parvenu, en se dissimulant derrière des monceaux de briques, à s’approcher de la cabane où le prisonnier, du moins le croyait-il, était enfermé. Il avait gratté à la porte. N’obtenant pas de réponse, il avait glissé un œil dans la cellule ; elle était vide, le lit était à sa place, le bagage du prisonnier placé dessus.
Il avait poursuivi sa prospection dans la cabane voisine, avec plus de succès. Un autre garde, nommé Limsha, qui avait assuré la ronde avec Lipith le soir de l’attentat, y était enfermé. Il avait dit à Shoukour : « Si c’est mon chef que tu cherches, tu arrives trop tard. On est venu l’embarquer ce matin. Si tu tiens à le voir une dernière fois, le mieux est de te poster sur le pont. Tu auras des chances de le voir passer au fil de l’eau. Mon tour ne tardera guère. Je vais être interrogé demain matin. Qui que tu sois, bonne chance, et rendez-vous sur l’Hamou, quand notre heure sera venue ! »
Le prisonnier faisait allusion au fleuve qui mène de la mort à l’au-delà, paradis ou enfer.
— Il paraissait, dit Shoukour, résigné à son sort et prendre cette perspective sans émotion. Que Mardouk veille sur lui ! Il n’a pas cherché à savoir ce que je voulais à son chef, comme si tout ça lui était indifférent. Je l’ai entendu chantonner, tandis que je me retirais : « Ne regarde pas le destin en face/Si tu ne veux pas mourir foudroyé… » Tu connais cette chanson, toi qui sais tant de choses ?
— Mon grand-père me la chantait. Il l’avait apprise dans sa jeunesse, alors qu’il était esclave d’Abdul. Ce prince d’Arabie n’avait rien trouvé de plus persuasif pour lui suggérer, ainsi qu’à ses compagnons de captivité, de rester soumis et de ne pas rêver d’évasion. Il n’a cessé de la chanter que le jour où, mourant après une chasse au lion, Abdul le fit libérer.
— On pourrait, dit Shoukour, remplacer destin par Warouk.
Ils attendirent que Balka eût fait ses ablutions rituelles et récité ses prières au pied de la statue de Mardouk pour l’informer du meurtre du gouverneur Shansi, dans la demeure du Syrien. Le vieillard parut ébranlé. Il resta immobile et muet puis se mit à grignoter une grappe de dattes en alignant les noyaux devant lui, comme s’il disposait des soldats avant une attaque.
— Mes enfants, dit-il d’une voix lasse, je ne sais plus que dire ni que faire. J’ai l’impression que nous naviguons sans but précis, et dans la brume. Pouvons-nous poursuivre nos investigations en semant les cadavres sur notre route, en attendant qu’il s’agisse des nôtres ? Avons-nous vraiment le devoir de poursuivre, sachant que nous avons la police de Warouk, pour ainsi dire, sur nos talons ? J’avoue que je suis las et désabusé. J’ai le sentiment que nous sommes allés trop loin et que cette affaire nous dépasse.
— C’est au contraire, dit Shoukour, une raison de continuer. Je n’irai pas jusqu’à dire que cette affaire m’enchante, mais j’en retire beaucoup d’intérêt et, je dois l’avouer, un certain plaisir. Nous y risquons notre vie, soit, mais nous nous sommes proclamés soldats de la vérité – gloire à Shamash ! – et nous n’avons pas le droit de faillir à notre mission. Quant à moi, si vous renoncez, je poursuivrai seul.
— Tu me fais injure, protesta Karim, en croyant que je puisse baisser les bras ! Je te rappelle ma promesse de venger mon père. Rien ne pourrait me décourager. Quant à toi, maître, aussi décidé que tu le sois à faire éclater la vérité et à venger Mardouk de l’affront qu’on lui a fait, tu devras t’en tenir aux consignes que nous aurons décidées et que nous suivrons à la lettre.
— Soit, soupira Balka. De toute manière, je n’aurais pas tenu longtemps. Ma hanche me fait souffrir et j’ai perdu le souffle de ma jeunesse. Que Mardouk et notre vénéré Nabou vous protègent.
La légère averse qui s’était abattue sur la ville durant cette nuit de Nisan faisait scintiller les hautes cimes des palmiers et monter des pavés et des dalles une légère buée avec des exhalaisons de poussière humide et de crottin.
Dès l’aube, Neti, le nouvel ourigalou du temple de Mardouk, avait pris, sur son char à quatre roues, attelé d’un quadrige d’onagres, la direction de l’Esagil pour faire ses premières dévotions au dieu Mardouk.
Avant de se présenter au sanctuaire, il se livra en grelottant, dans la cour encore déserte, aux ablutions rituelles qui, désormais, lui seraient imposées. Si j’échappe au mal de poitrine, se dit-il, c’est que la bonne déesse Goula veille sur ma santé, comme les meilleurs de nos médecins. Signe néfaste : tandis qu’il se laissait bouchonner par un esclave de sa suite, il éternua trois fois.
Encore transi, il se laissa conduire dans le sanctuaire plongé dans une pénombre que traversaient des vols de colombes et de chauves-souris. Les lueurs diffuses des lampes perpétuelles fixées aux murailles par des crochets de métal tremblotaient au moindre souffle. Contre le mur du fond se dressait la statue massive du dieu, ses épaules de diorite noire dessinées par la première clarté du jour filtrant des nuages bas par une imposte. Le regard de pierre verte et de coquille blanche avait perdu son éclat. Seuls quelques joyaux scintillaient sur ses bras et ses jambes dans la clarté des lampes. Le haut du thorax de la statue était toujours voilé, afin de cacher l’absence du pectoral.
Un mauvais frisson agita les épaules de Neti. Il entendit avec déplaisir décroître le raclement de sandales des gardes et des esclaves sur les dalles de pierre blanche. Seul, agenouillé face à l’effigie du dieu, les poings croisés sous son menton, il débita à voix basse les litanies sacramentelles :
— Seigneur tout-puissant et miséricordieux du Ciel et de la Terre, maître de la cité, rempart du royaume, seigneur de tous les sanctuaires, que tes décrets m’accordent la force et la santé, afin que je puisse vénérer ton sanctuaire. Mets la vérité dans ma bouche et fais que mon cœur abrite de bons sentiments. Ordonne que ma vie soit sauvegardée. Que tous les dieux de l’univers te rendent hommage comme je le fais ce jour, et que…
Il s’interrompit de nouveau pour éternuer et s’apprêta à reprendre sa litanie en se reprochant d’avoir omis des passages, celui notamment où il est question de la création de l’être humain par le dieu, en mélangeant à l’argile vierge le sang du démon Kingou. Cette cérémonie improvisée, mal préparée, lui laissait l’impression de n’avoir pas plus d’importance que la poussière de ses sandales. Il lui sembla que le visage de la parèdre de Mardouk, la bonne déesse Sarpanitou, qui trônait aux pieds du dieu, se plissait d’un sourire ironique.
Il poursuivit d’une voix atone :
— Sarpanitou, la plus éminente des déesses, la plus brillante des étoiles, toi qui sais également punir et pardonner… punir et pardonner… punir…
Pris d’un vertige, il vacilla et s’interrompit. Les formules rituelles lui restaient dans la gorge ou lui échappaient. Il venait d’apercevoir, dans une flaque de jour, entre les joints des dalles, une trace terne, comme du sang séché. Il la gratta de l’ongle, regarda la fine poussière retomber sur ses genoux, et bredouilla :
— … toi, bonne déesse, qui prends les mains de celui qui souffre, récompenses le juste et abats l’adversaire qui méprise ta puissance, accorde la clémence à ton serviteur, et que la lumière…
Il sentit un voile lui tomber sur les yeux et se laissa glisser, inanimé, sur le sol.
Les négociants, les baladins, les musiciens et les chanteurs des rues avaient du mal, ce matin-là, à attirer le chaland et à maintenir une ambiance joyeuse dans les quartiers du commerce. De retour de la ville orientale où il était allé porter un message de Balka au maître des shangous du temple d’Ishtar, l’esclave Goudour en était revenu avec une triste impression : on ne parlait que de perquisitions de domiciles, de rafles et de cadavres retrouvés dans les rues.
Goudour rejoignit le maître et ses deux shangous dans le petit jardin suspendu du rempart occidental, celui d’où la vue s’étend sur le fleuve, le pont, et les quartiers misérables de la ville occidentale. Sur l’horizon des palmeraies, un voile de pluie flottait, entre deux risées de soleil.
— On parle, dit-il, d’une échauffourée qui aurait eu lieu aux abords du camp de Nippour, aux premières heures du matin. Des gardes auraient incendié des tentes et volé du bétail. J’ai aperçu la fumée au-dessus du soukou et entendu des cris. J’ai tenté de m’approcher, mais les rues étaient barrées par des gardes. On a retrouvé dans le fleuve le cadavre d’un homme égorgé. Il pourrait s’agir du gouverneur de la ville de Nippour, le shakanak Shansi.
— C’était bien lui, dit Karim.
— Warouk perd la tête ! ajouta Shoukour. Qu’est-ce qu’il cherche ? À provoquer un soulèvement, une guerre civile ? Quel intérêt pourrait-il en retirer ?
Balka congédia Goudour, se laissa tomber sur un banc et dit d’une voix sourde, en grattant le sable avec la pointe de son bâton :
— Quel rapport Warouk a-t-il pu établir entre l’attentat du temple et les fêtes de l’Akitou ? Pourquoi s’acharne-t-il contre Ourenlil et ses nomades ? Et cette défaillance de Neti, ce matin, devant la statue de Mardouk ? Comment expliquez-vous tous ces événements ? Quel lien entre eux ?
Il se leva et, entre deux merlons dentelés, parcourut le fleuve du regard comme s’il cherchait à déceler au-delà, dans les lointains du désert, une réponse à ses obsessions.
— De plus, ajouta-t-il, ce qui ne laisse pas de me surprendre, c’est le silence et l’inertie du roi. Il ne peut ignorer l’attentat, pas plus que les troubles qui lui ont succédé. Son lieu de résidence, le palais du Nord, n’est pas à une distance telle qu’il ne puisse, de ses jardins, entendre les rumeurs venant de la ville. Pourquoi laisse-t-il Warouk, avec le titre de pahou, se conduire en tyran ? N’y a-t-il, dans son entourage, que des créatures à la dévotion de ce monstre ? Et son épouse, pourtant réputée pour sa sagesse et son sens de la justice, pourquoi ne l’informe-t-elle pas de ces événements ?
Après cette courte promenade intra-muros, ils s’apprêtaient à redescendre quand Goudour vint les prévenir qu’une compagnie de gardes venait de faire irruption dans la cour de l’Esagil et que le chef de la police, Gawra en personne, demandait à parler à Balka.
Ce petit homme, presque un nain, mais râblé, nerveux, doté d’une tête énorme par rapport à son corps, se démenait face au grand prêtre Amani, un beau et grand vieillard. Il tournait autour de lui en faisant des gestes, comme un danseur sacré autour d’une stèle votive.
— Que nous veux-tu, demanda Balka, et pourquoi tous ces hommes ? Sommes-nous en état de siège ?
— Ça pourrait venir ! bougonna le nabot. Nous allons devoir effectuer une nouvelle perquisition. Si nous trouvons ce que nous cherchons, je ne donne pas cher de ta peau et de celle de ces deux-là, qui t’accompagnent !
— Et que cherches-tu ?
— Tu le sais aussi bien, sinon mieux, que moi ! Un bijou auquel mon supérieur tient beaucoup. Il collectionne les sceaux-cylindres, en or de préférence. Ne me dis pas que tu l’ignorais.
Il désigna d’un revers de menton Karim et Shoukour.
— Laisse notre maître en paix ! s’écria Shoukour. C’est un citoyen irréprochable.
Gawra fonça sur lui, pointa son glaive sur sa gorge.
— Toi, petit shangou de merde, tu as intérêt à te taire si tu ne veux pas te faire tirer les oreilles et botter les fesses ! Puisque tu fais le malin, tu vas sonner l’appel de tous les gens qui vivent et travaillent dans cette enceinte. Fais-toi aider de ton compagnon. Le temps de compter jusqu’à vingt, je veux que tout le personnel soit rassemblé dans la cour. Exécution !
Quand tous les gens de l’Esagil furent réunis, du maître des Sceaux au simple jardinier, Gawra donna l’ordre de visiter de fond en comble tous les bâtiments, sans omettre le temple de Mardouk. Les gardes n’y allèrent pas de main morte, notamment dans la bibliothèque où, au grand désespoir de Balka, ils jetèrent au sol et piétinèrent le contenu des placards et des étagères.
Il gémissait :
— Gawra, de grâce ! Pas ces tablettes : la Légende d’Etana, que j’ai eu tant de mal à me procurer ! Le Poème du Juste souffrant, cadeau de la reine ! Fais arrêter ce saccage ! C’est un sacrilège ! Je m’en plaindrai au roi !
Il arrêta le geste d’un garde qui s’apprêtait à briser sous sa sandale un recueil d’invocations à Nabou, le dieu des scribes, que tous ses élèves devaient apprendre par cœur, avant même d’avoir taillé leur premier stylet. Il serra le précieux document contre sa poitrine. Gawra le lui arracha des mains en s’écriant :
— Le sceau contre ces tablettes ! Je compte jusqu’à trois !
— Je te répète que j’ignore où il se trouve ! C’est Lipith qui l’a emporté, à ce qu’on dit.
— Lipith… Pauvre Lipith… Il doit naviguer en ce moment sur le fleuve des enfers… Trois !
Il jeta les tablettes contre le mur, où elles se fracassèrent.
Balka se laissa tomber à genoux en gémissant, ramassa quelques débris entre ses mains, comme on puise de l’eau, se barbouilla le visage avec la poussière ocre.
— Cesse de gémir, vieil homme ! s’écria Gawra. Garde tes larmes pour d’autres occasions où elles seront plus justifiées. Et ça ne tardera guère.
Au sortir de la Maison des Écritures, l’attention de Gawra fut attirée par le bruit d’une querelle venant de la cellule de Shoukour. Il s’y rendit précipitamment au moment où les gardes en sortaient en poussant le shangou, la lance dans les reins.
— Tu es une forte tête, toi ! dit le chef des gardes. Peut-on m’expliquer ce qui s’est passé ?
Un garde s’était saisi d’une statuette du dieu Nabou, œuvre d’art taillée dans du bois de cèdre, peinte de couleurs vives et incrustée de quelques pierres précieuses. Il s’apprêtait à s’en emparer, quand Shoukour lui avait sauté à la gorge en s’écriant :
« C’est le seul souvenir qui me reste de ma famille ! Je t’interdis d’y toucher ! »
Il y avait eu des cris et un pugilat. Les gardes avaient dû s’y mettre à trois pour maîtriser le robuste shangou et le jeter dehors. Le chef se fit expliquer l’algarade. Tourné vers le garde qui avait tenté de s’approprier la statuette, il lui dit d’un ton sévère :
— Je vous avais prévenus, tous autant que vous êtes, que je ne tolérerai pas de vol ! Tu sais ce qui t’attend : le fouet et la prison. Quand à toi, shangou de merde, je vais te calmer à ma manière. À genoux !
Le visage tuméfié par les coups, deux mains pesant sur ses épaules, Shoukour fut contraint d’obtempérer. Sur un ordre de Gawra, deux gardes lui maintinrent les mains dans le dos. Le chef ôta de sa ceinture sa cravache et lui en cingla violemment le torse.
— Avoue ! s’écria le nabot. Avoue que tu es complice du voleur du sceau et que tu connais la cachette de cet objet ! Avoue !
Pour toute réponse, un sourire se dessina sur les lèvres de Shoukour. La cravache siffla de nouveau et cingla son visage. Le sang commençait à poindre, sans que le shangou réagît autrement que par ce même sourire qui paraissait figé sur ses lèvres.
— Tu es un obstiné, dit Gawra, mais je le suis plus que toi. Lorsque nous reviendrons te chercher pour te livrer au tortionnaire, tu te montreras sans doute plus bavard. Laissez-le !
— Si un jour je te retrouve, murmura Shoukour, les dents serrées, tu pourras faire ta dernière prière. Maudit sois-tu !
Gawra, d’un coup de pied, le fit rouler sur le sol.
On avait allongé Shoukour sur son lit et on lui avait fait boire une tisane pour calmer sa douleur. Ensuite, Balka l’avait fait conduire à l’infirmerie et avait marmonné quelques prières conjuratoires.
— Tu m’as fait très peur, dit-il. J’ai vu le moment où cette brute te frappait avec son épée. Mais aussi, pourquoi l’as-tu provoqué avec une telle insolence ? Tu te serais excusé, il t’aurait épargné. Ta dernière menace risque de te coûter cher. Il ne la pardonnera pas. Si vous aviez été seuls, il t’aurait tué.
— L’essentiel, ajouta Karim, est que tu aies pu conserver ta statuette de Nabou.
— J’aurais été capable de tuer pour la garder !
Shoukour ajouta :
— Nous n’avons pas intérêt à aller nous promener en ville, et pas davantage à rester ici. Désormais, nous ne sommes en sécurité nulle part, sauf peut-être…
Il proposa à Karim, en attendant au moins la fin des festivités du mois de Nisan, d’aller se cacher dans une cabane située hors les murs, sur la berge d’un canal traversant la grande palmeraie d’Ananeh, au nord de la ville. Il tenait ce modeste bien de sa famille, qui avait déserté sa demeure urbaine pour faire commerce de bois de construction avec les forestiers des monts Zagros, à l’est du royaume. Il s’y rendait de temps à autre avec des amis et des filles pour des parties de chasse ou de pêche et des orgies. Cette banale cahute de roseaux souvent malmenée par le sam était entourée d’un jardin potager en friche et d’une vigne morte.
Karim ne partageait pas ce projet.
— Notre place est à Babylone, dit-il. Pars si tu veux. Moi, je reste, par respect pour la mémoire de mon père, et pour le venger. J’ai fait cette promesse et je m’y tiendrai. Ce n’est pas dans ta cabane que je pourrai agir. L’Esagil est en revanche un excellent poste d’observation pour les événements.
— Fort bien, soupira Shoukour. Je me plie à ta volonté, mon frère. Tu es plus sage que moi. Nous resterons donc.
— Souffres-tu beaucoup ? demanda Balka.
— Suffisamment pour maudire ce chien de Gawra, mais pas assez pour rester au lit.
— Te lever ? Je te l’interdis. Tu as sûrement de la fièvre.
— Oui, dans le cœur, mais c’est une bonne fièvre : celle qu’engendre la colère.
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L’idée venait de Balka.
Elle était si simple que les deux shangous s’étonnèrent de ne pas l’avoir eue avant lui. Après s’être assuré que la scène n’avait pas de témoin, il sortit le sceau-cylindre de sa cachette de brique, le prit entre le pouce et l’index et le fit tourner dans la lumière pour en examiner les détails.
Il hocha la tête et dit, l’air rayonnant :
— Mes enfants, nous avons peut-être la clé de l’énigme. Pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Je vous ai bien dit que mes facultés mentales se dégradaient !
Karim et Shoukour s’interrogèrent du regard.
— Je ne vous apprendrai rien, poursuivit Balka, en vous disant que ce sceau a été fabriqué par un orfèvre. Mais où, par qui et pour qui ? Triple problème et, peut-être, triple raison de renoncer. Est-ce votre avis ?
— Renoncer ? dit Karim. Jamais !
— Il nous reste l’après-midi, ajouta Shoukour. Avec un peu de chance, ce soir nous connaîtrons l’identité du criminel.
— À la bonne heure ! Pourtant, de la chance, il en faudra. Celui qui se chargera de cette mission courra de grands risques et cela prendra du temps. Il devra rendre visite aux orfèvres du soukou et du Merkès pour leur montrer non un moulage du sceau, dont les détails ne sont pas suffisamment précis, mais l’original.
— Je m’en charge ! dit Karim. Si quelqu’un doit prendre des risques, c’est moi ! Toi, avec tes balafres, tu te ferais vite remarquer.
Comme à regret, Balka lui confia le sceau. Karim l’enveloppa d’une étoffe noire, l’entoura d’un fil et demanda à Balka de le glisser dans la touffe de cheveux nouée d’un ruban qu’il portait sur la nuque, en veillant à ce qu’il ne puisse s’échapper.
Restait à sortir du palais sans attirer l’attention.
On confia à l’esclave Goudour le soin d’examiner les issues principales de l’Esagil. Elles étaient gardées par des hommes que Gawra y avait laissés en faction. Descendre des remparts avec une échelle était dangereux et illusoire. Restait l’ouverture par où, au mois de Tishri, l’automne venu, on faisait rentrer le bois de chauffage et des jarres de naphte pour les lampes. Cette porte basse, bardée de verrous pour éviter les vols, donnait sur une ruelle peu passante courant entre le temple de Mardouk et l’enceinte de la ziggourat, avant d’aboutir d’une part sur le quai proche du pont, et de l’autre sur la voie processionnelle.
— Es-tu certain que cette porte n’est pas gardée ? demanda Karim.
— Je m’en suis assuré, répondit Goudour.
Déguisé en esclave d’une tunique qui lui descendait aux genoux, pieds nus, l’anse d’une petite jarre au poing, Karim parvint sans peine à traverser la Voie sacrée et à gagner le canal pour le suivre jusqu’au Merkès, en s’arrêtant tous les cent pas pour vérifier qu’il n’était pas suivi.
Ce n’était pas une mission facile : des orfèvres, on en comptait une centaine dans la ville. En éliminant ceux qui fabriquaient et vendaient de la pacotille, il en restait une trentaine. Beaucoup de visites pour un seul après-midi.
Après avoir sorti le sceau de sa cachette, le faux esclave déclarait à l’orfèvre, en prêtant à celui qui l’envoyait une identité factice :
— Mon maître, Untel, a trouvé cet objet devant sa porte. Si c’est toi qui l’as fabriqué, tu pourras peut-être me dire à qui il appartient, afin de le lui restituer.
C’était, chaque fois, la même réponse :
— Ça ne sort pas de mon atelier. Va voir chez mon voisin.
Des heures avaient passé quand il s’arrêta devant une boutique du soukou tenue par un vieil Élamite auquel il exposa sa requête :
— Mon maître a trouvé cet objet devant sa porte.
L’orfèvre examina le sceau à travers une lentille de cristal et hocha la tête.
— Bel objet, fit-il. Nous ne sommes pas nombreux à fabriquer des cachets de cette qualité, en or massif. Le détail est d’une rare précision. Hum… Je ne vois que l’Assyrien Azirpal pour faire un aussi beau travail. Tu le trouveras entre le temple d’Ishtar et le Théâtre. Si tu échoues, reviens me voir. Je peux te faire une offre d’achat. Parles-en à ton maître.
Karim le remercia et repartit, l’espoir au cœur.
Il trouva sans peine la boutique de l’Assyrien, mais elle était fermée. Prudemment, il s’informa auprès du tavernier voisin, qui lui répondit :
— Azirpal ? Tu tombes de la lune ! Ça fait trois jours qu’il a décampé sans dire où il allait. Dommage : c’était un bon client. Il venait chez moi tous les jours. Tu n’es pas le premier à le demander.
— Pourquoi et comment est-il parti ?
— Ça, mon garçon, je n’en sais rien. Il a dit à sa femme qu’il était convoqué au siège de la police et qu’il n’allait pas tarder à revenir. Elle l’a attendu jusqu’à la nuit avant de fermer la boutique. Elle ne l’a pas rouverte. Depuis, plus rien ! Reviens demain, on ne sait jamais.
Karim prit le chemin du retour en se disant que la dernière chance qui subsistait de lever le voile du mystère venait de sombrer piteusement. Il restitua le sceau à Balka, qui le replaça dans sa niche de brique.
— Warouk a pensé à tout, soupira-t-il. Il semble qu’il ait à cœur de déjouer tous nos projets et qu’il lise dans nos pensées. S’il ne s’est pas encore débarrassé de nous, c’est sans doute qu’il craint, en allant trop loin, de déclencher un scandale. Le roi comprendrait mal qu’il cherche à t’éliminer, toi, le plus vénérable et le plus illustre maître des scribes de sa capitale.
— Je crains, répondit Balka, que ses scrupules, s’il en a, ne finissent par céder. Il est déjà allé trop loin en lâchant Gawra et ses hommes dans ce lieu sacré. Il n’en restera pas là ! Peu m’importe de mourir, même après de mauvais traitements, mais je regretterais que la solution du mystère qui repose sur nous trois nous échappe. Je dois vous aider à faire éclater la vérité, pour mon roi et pour Shamash, dieu de la lumière !
Le maître ajouta :
— Mes enfants, je ne sais plus que faire. J’en suis au point où je ne dors plus et où, à chaque heure de chaque jour, cette affaire m’obsède. J’ai parfois l’impression que ce qui me reste de raison va m’abandonner.
— Je sais quoi faire, moi, dit Karim. Il faut demander audience au prince de Nippour. J’ai le sentiment qu’il daignera me recevoir, qu’il m’écoutera et, peut-être, qu’il nous apprendra des détails utiles.
— Je n’aime guère ce personnage et les gens qui l’entourent, dit Shoukour. Les nomades sont des bandits dont Babylone a toujours eu à se protéger. Pourtant, si cette démarche peut être utile, tu as ma bénédiction.
— J’y ajoute la mienne, dit Balka.
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Avant de tenter une démarche auprès du prince Ourenlil, Karim avait rendu visite, avec les précautions d’usage, à Shamou. Elle n’avait pas bougé de sa cachette depuis qu’elle avait abandonné sa demeure, et s’y ennuyait. Elle lui avait dit :
— On étouffe dans ce cocon ! Il n’y a que le soir où je peux respirer un peu d’air frais sur la terrasse, et encore, cachée sous un auvent. Rassure-toi, j’y reste peu de temps, car les nuits sont froides. Hier soir, ma tante est venue m’y retrouver. Sais-tu ce qu’elle m’a proposé ? De rester avec elle et, d’ici quelques années, de prendre sa succession ! Je suis sa seule famille, m’a-t-elle dit, et il lui en coûterait de laisser cette affaire florissante à n’importe qui pour en faire n’importe quoi.
— Et que lui as-tu répondu ?
— Qu’elle avait encore une bonne santé, bien des années à vivre et à s’occuper de sa boutique, et que je réfléchirais. Je gagnerais davantage, c’est vrai, mais tu me vois en train de marchander avec les chalands pour un plat à gâteau ou un vase de nuit ?
Shamou avait poursuivi :
— Mon atelier, mon tour, mes pinceaux et mes couleurs me manquent, Karim. Le jour, je travaille à des projets de décoration. La nuit, machinalement, mes mains font le geste de pétrir et de modeler. Je me réveille en sursaut et il me semble revoir ces maudits gardes qui ont violé mon domicile et tout saccagé. Il y avait là des pièces dont j’étais fière, et certaines dont j’ai toujours refusé de me débarrasser, tant elles me tenaient à cœur.
Elle avait ajouté, en le prenant dans ses bras :
— Ta présence surtout me manque, mon cher amour. Je t’attendais, hier soir, sur la terrasse, moite de désir. Reviens cette nuit, je t’en supplie. Je te ferai des caresses que tu ne pourras jamais oublier. Si je tarde trop à revenir chez moi, je mourrai d’ennui.
— On ne meurt pas d’ennui, Shamou. Les affaires qui nous préoccupent trouveront bientôt leur terme, et rien ne m’empêchera de t’épouser, si tu y consens toujours. J’en aurai fini cette année avec l’école des scribes. Je trouverai sans peine du travail chez un armateur, un négociant en bois ou même au palais du roi, et tu m’auras tous les jours à toi.
— Nous aurons des enfants ?
— Rien ni personne ne pourra nous l’interdire. Nous irons faire brûler de l’encens, tous les jours, sur l’autel d’Ishtar et nous appellerons notre premier enfant Tammouz, comme son fils. Car ce sera un garçon, tu me le promets ?
Elle avait éclaté de rire.
— Comment pourrais-je te le promettre, innocent, sans risquer de me parjurer ? En revanche, je prierai pour que ton vœu soit exaucé.
On respirait l’odeur des feux de bois à cent pas du camp de Nippour. Karim y pénétra en suivant le chemin qui longeait l’enceinte orientale et faisait, avec les fossés, le tour des remparts.
Quand il eut déclaré au poste de garde son intention d’obtenir une audience du prince et qu’il se fut présenté comme l’envoyé du maître des scribes de l’Esagil, l’officier de garde hocha la tête et lui fit signe de le suivre.
Des femmes entourées d’enfants nus et de chiens étaient occupées à égorger un mouton. À quelques pas de là, sous les basses branches d’un dattier, un vieillard aveugle dévidait d’une voix pathétique des contes et des légendes, accompagné d’une harpe dont jouait un adolescent aux yeux de faon, au crâne rasé, qui sourit lorsque Karim passa près de lui, et le suivit longtemps des yeux.
Son guide le mena vers une tente de modestes dimensions précédant le labyrinthe où, la veille, l’avait guidé Shansi, l’officier principal du prince. Il chassa les gosses agglutinés devant la tente et réclamant du bel étranger un « petit shée », une piécette, et lui demanda abruptement l’objet de sa visite. Lorsque Karim eut décliné ses qualités et fait part de sa requête, l’homme se leva et lui demanda de patienter.
Il revint quelques instants plus tard.
— Le prince daigne te recevoir, dit-il, mais tu devras être respectueux, concis et bref dans tes questions. Il a de gros soucis et n’est pas de bonne humeur. As-tu une arme sur toi ?
Il palpa prestement son visiteur, aboya des menaces en brandissant sa cravache pour éloigner les quelques gamins qui n’avaient pas fui, puis dit à Karim :
— Je dois te bander les yeux et te lier les mains. C’est la règle. Précaution indispensable.
Au cours du trajet menant à la demeure du prince, Karim eut l’impression qu’on lui faisait faire beaucoup de chemin pour rien afin de l’égarer. Il passait de l’ombre au soleil, d’une odeur de sauterelles grillées à celle de la bouse. Il était persuadé d’avoir déjà entendu à deux reprises le même chant de flûte des montagnes.
Sans lui enlever son bandeau ni lui délier les mains, l’officier le fit patienter dans une sentine qui puait la peau de chèvre mal tannée. Karim commençait à perdre patience quand des bruits de sandales flagellant l’herbe sèche se firent entendre. Deux hommes vêtus de tuniques brunes et armés comme des guerriers d’une lance, d’une épée plate et d’un arc porté en bandoulière vinrent le prendre pour le conduire à l’audience du prince.
L’endroit où l’on fit entrer Karim, une tente de vastes dimensions, semblait-il, était baigné d’une fragrance entêtante de fumigations et d’une odeur que Karim ne parvint pas à définir et qui rappelait vaguement celle de la pourriture.
Après lui avoir délié les mains et ôté son bandeau, on le fit asseoir sur un tapis moelleux.
Il était seul. Occultés du sol au plafond par des tapisseries, les murs de toile ne laissaient filtrer aucun bruit venant de l’extérieur et maintenaient dans le local une chaleur oppressante. Au fond, dans une niche vaguement éclairée par une lampe posée sur un trépied de bronze, se dressait la statue d’une sorte de dieu de la dimension d’un homme normal, assis, jambes croisées, avec pour tout vêtement une tunique attachée à une épaule par un cabochon de cristal et laissant la poitrine à demi nue sans aucun attribut visible, si ce n’est, semblait-il, un rameau de sauge.
Karim se demanda de quel dieu cette statue pouvait bien être la représentation. Enlil, dieu tutélaire de Nippour ? Son fils, Ninourta ? Quelque divinité de rang inférieur, comme il y en avait une multitude à Babylone ?
Il en était là de ses supputations quand une voix faible mais distincte sortit de la niche :
— Ainsi, tu es Karim, élève de Balka et fils d’Eabani, que les dieux le protègent ? Si j’ai accepté de te recevoir, c’est qu’un de mes fils a été lui-même enseigné par ce maître dans l’art de l’écriture, et qu’un autre de mes fils, après avoir fait ses débuts de scribe dans son collège, a étudié les sciences et la médecine à la Bit-Mouni. Mais, dis-moi : Balka porte-t-il toujours cette grosse loupe sur le front ?
— Seigneur, bredouilla Karim, mon maître n’a jamais eu ce défaut physique.
— Fort bien ! Je voulais simplement éprouver ta loyauté. Tu es donc bien le fils d’Eabani. Je comprends à ta voix que tu n’es guère rassuré. J’affirme que tu n’as rien à craindre de moi. Au contraire. Seules ont peur les créatures indignes de regarder la vérité en face.
— Pardonnez-moi, seigneur Ourenlil, mais si ma voix vous paraît mal assurée, c’est qu’il m’est difficile de m’entretenir avec un personnage qui ne daigne pas se montrer.
Un éclat de rire lui répondit, puis la voix reprit :
— Mais tu ne vois que moi, Karim ! Ce que tu sembles prendre pour l’effigie d’un dieu, c’est moi, le prince de Nippour. Approche-toi. Ma voix est faible et je t’entends mal. Prends ce rameau de sauge, symbole de ma sagesse, en signe d’amitié.
Au comble de la confusion, Karim se répandit en excuses :
— Pardonne à l’humble shangou que je suis, indigne de paraître devant toi, lumière de Nippour, étoile du matin, bienfaiteur du monde, gloire des…
La voix sévère l’interrompit :
— Cesse de débiter ces inepties de courtisan ! Réserve-les à ton roi. Il adore qu’on l’encense. Et pardonne-moi de ne pas me lever pour te témoigner mon affection. Mes jambes sont comme mortes. Je souffre depuis des mois d’une gangrène qui, peu à peu, risque de gagner tout mon corps, mais je mourrai avant. J’ai eu l’imprudence de descendre de mon char pour affronter un lion dans les monts Zagros. J’ai fini par le tuer, mais les blessures qu’il m’a faites aux jambes ne guériront jamais. Je crains de ne pas voir l’étoile Nounga se lever sur Babylone au prochain mois de Nisan, et de ne pas être présent pour les fêtes de l’Akitou, comme je le fus chaque année, depuis ma jeunesse.
— Seigneur, ce que tu me dis là me navre.
— C’est pourtant la vérité. Les dieux me punissent ainsi de mes vices et de mes fautes. Je suis heureux que tu aies décidé de venir jusqu’à moi. Je crois avoir deviné ce qui a motivé cette demande d’audience : les événements qui agitent Babylone sans doute, et ce qui t’y rattache : le meurtre de ton père. Ai-je raison ?
— La vérité parle par ta bouche, seigneur.
— Tu vois ! L’infirme que je suis est bien informé. Shansi, mon shakanak, qui était mes yeux et mes oreilles, a payé de sa vie sa curiosité et la tienne. Tu l’as rencontré hier, à ce qu’on m’a dit.
— C’est exact, seigneur Ourenlil. Je devais avoir un entretien avec lui chez le Syrien, mais je n’ai trouvé que son cadavre.
— Shansi était mon meilleur conseiller et mon ami. Tout ce que je sais de ces événements, c’est à lui que je le dois. Quelques heures avant sa mort, il m’a appris le complot monté contre moi. Toute cette agitation volontaire autour de ma personne n’a qu’un but : laisser croire que je ne suis présent aux festivités que pour fomenter un complot destiné à renverser Hammourabi. Il est vrai que nous n’avons pas, depuis la guerre qu’il m’a livrée, les rapports courtois auxquels j’aspire. Il n’a réussi qu’à me ravir quelques centaines de prisonniers pour en faire des esclaves, mais ma principauté est intacte et le restera tant que je vivrai.
— Je te conjure, seigneur Ourenlil, de ne pas faire retomber cette accusation sur notre roi. Il semble avoir renoncé à ses rêves de conquête pour ne s’occuper que de la prospérité de sa ville et de son royaume, améliorer le sort des agriculteurs, fertiliser la terre, creuser des canaux, faire reculer le désert…
— Tu ne m’apprends rien ! En revanche, j’aimerais comprendre les véritables raisons du complot qu’on a fomenté contre moi et mon peuple. Qu’en as-tu appris toi-même ?
— Peu de chose et, pour ainsi dire, rien, seigneur, mais je peux t’aider à élucider ce mystère, si tu me gardes ta confiance.
Karim lui parla de l’échec de l’enquête destinée à retrouver l’orfèvre fabricant du sceau, de la disparition de Lipith, de la perquisition de la veille, de la brutalité de Gawra et de ses hommes…
— Seigneur, ajouta-t-il, je crains pour ta vie. Le pahou Warouk ne reculera devant rien pour laisser entendre que les troubles qui agitent Babylone sont dus à ta présence et que l’initiateur de l’affaire du temple ne peut être que toi. En se débarrassant de toi, il se libérerait de toute suspicion. Dans quel but ? C’est ce que j’ignore encore !
— Je suis à l’abri de ses manœuvres criminelles, Karim. Il suffirait que je lève la main pour que la centaine de soldats qu’abrite ce camp prennent les armes. Une bataille rangée dans Babylone, tu imagines cela ? Warouk (que le grand serpent des enfers, Iluyanka, l’avale tout cru !) aurait des comptes à rendre à Hammourabi, et je ne donnerais pas cher de sa peau.
Ourenlil ajouta :
— On m’a parlé de Neti, le nouveau grand prêtre, qui a repris les fonctions de ton père. Il serait complice de Warouk. Je connais cette créature pour l’avoir eue à mon service il y a trois ans. Il est aussi franc qu’un scorpion et capable de tout pour accéder aux hautes fonctions dont il se croit digne. J’ai dû m’en défaire, si bien qu’il ne me porte pas dans son cœur.
Après avoir fait signe que l’entretien était terminé, il dit à Karim :
— Prends cet anneau. Il n’a aucune valeur, mais il te permettra, lorsque tu reviendras, d’éviter les tracasseries qu’on t’a fait subir.
Il ajouta, en passant l’anneau au doigt de Karim :
— Lorsqu’on aura fait la lumière sur cette affaire, je te ferai une proposition. Tu pourrais t’installer dans mon palais de Nippour. Sur mes vingt enfants, il m’en reste huit. J’aimerais leur faire enseigner l’écriture. Les scribes que j’ai recrutés sont des ânes. Tu aurais le titre de maître de la Maison des Écritures et de quoi subvenir à tous tes besoins, avec une belle maison au bord du Tigre et des esclaves. Réfléchis. Tu as le temps de te décider, mais prends garde à ta vie ! Elle ne tient qu’à un fil. Je sais des gens, dans cette ville, qui souhaiteraient te voir flotter, comme mon cher Shansi, dans l’Euphrate avec la gorge ouverte.
Il ajouta :
— Que vas-tu faire du temps qui te reste avant la nuit ?
— M’arrêter à la première taverne venue et m’offrir un bon repas. J’ai l’estomac creux.
Ourenlil saisit deux planchettes de bois et les fit claquer. Il donna au serviteur qui se présenta des instructions pour que l’on traitât son visiteur comme un hôte de marque.
— Pardonne-moi, dit-il, de ne pas te tenir compagnie. En raison de ma santé, je suis tenu à un régime draconien, et je ferais un piètre convive.
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Neti passa une main tremblotante sur son front humide de sueur froide. Le poids des lourds vêtements sacerdotaux dont on l’avait revêtu ajoutait à la gêne occasionnée par la chaleur et lui donnait l’impression de flotter dans la buée brûlante d’un hammam. Lorsque son regard se portait sur l’effigie colossale de Mardouk, il lui semblait que le dieu aux yeux de pierre allait soudain quitter son trône, s’avancer vers lui et l’écraser de sa masse de diorite.
Derrière lui s’étaient rassemblés, pour cette cérémonie d’intronisation, outre les collèges des prêtres, des devins et des exorcistes, bourdonnants comme un essaim, ceux des sangas, shangous, masmashous, ramkous et mahous attachés au service du temple. Derrière eux se tenait Balka, maître des shangous, assisté des professeurs d’écriture, de l’intendant de l’école, Agoum, et du chef des esclaves, Goudour.
En dépit du chasse-mouche qu’il agitait nerveusement et de l’éventail d’apparat qu’un jeune esclave balançait au-dessus de sa tête, Neti paraissait, comme lors de sa première visite au temple, en proie à un malaise dont la chaleur n’était pas la seule responsable. Il se tourna vers le sanga Moumou, son secrétaire, qui balançait la cassolette répandant une fumigation d’aloès, et lui dit :
— Je n’en puis plus. Quand cette cérémonie se terminera-t-elle ?
— Patience, murmura Moumou. Elle touche à sa fin.
Durant une heure, sans observer la moindre trêve, Neti avait lu les textes sacrés et chanté la gloire éternelle de Mardouk et de sa parèdre Sarpanitou. Il avait senti, à plusieurs reprises, sa voix s’étrangler dans sa gorge et ses jambes fléchir.
Au malaise physique qu’il éprouvait s’ajoutait une angoisse qui, déferlant en lui par vagues, lui coupait les chemins de la mémoire. Des murmures de réprobation s’élevaient dans l’assistance lorsqu’une omission se produisait dans le récitatif.
Dès son entrée dans le temple, il avait cru à une hallucination en constatant que le pectoral du dieu, la « bêche », était en place, alors que beaucoup, dans son entourage, le croyaient disparu.
Il lui restait, sur la fin de la cérémonie, à procéder aux invocations propitiatoires. Moumou dut le lui rappeler et lui souffler le début :
— O Mardouk, en vérité, tu es le plus glorieux des dieux…
Neti se leva lourdement sur ses jambes ankylosées, répéta machinalement cette première phrase et poursuivit :
— … le plus glorieux des dieux. Ton destin est sans pareil et ton commandement est tout-puissant. Tu restes notre sauveur. Nous te remettons par cette cérémonie la souveraineté de cette ville…
— … de ce royaume et de l’univers, souffla le sanga.
— … de ce royaume et de l’univers. N’écoute pas la voix de Tiamat, déesse des enfers ! Écrase les reptiles qu’elle sème sous tes pas. Toi seul dois régner, toi qui as créé l’homme à ton image !
La suite de l’invocation rituelle avait trait à la lutte que le dieu de Babylone aurait de nouveau à mener, armé d’une masse, d’un arc, d’une épée resplendissante et d’un immense filet, contre les créatures de Tiamat : dragons géants, hommes-scorpions et monstres marins. Il aurait de même à se battre contre les cités demeurées insoumises, les princes rebelles de Kish, Sipar, Our, Nippour, qui faisaient régner l’insécurité jusque dans les murs de Babylone.
Neti fit un effort intense afin de se dominer. Il savait ce qu’une nouvelle défaillance signifierait pour lui.
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