Les fleuves de Babylone

Michel Peyramaure · Chapitre 4 sur 12

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Les fleuves de Babylone

2 L’ascension de Neti

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L’ascension de Neti

 

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Deuxième jour des fêtes de l’Akitou

Karim, en pénétrant dans la demeure de Shamou, au cœur de la nuit, l’avait trouvée en larmes, accroupie dans un coin de la terrasse, en proie à l’angoisse. Il se précipita vers elle, la serra contre sa poitrine en lui demandant les raisons de son trouble.

— Ils sont venus ! dit-elle en hoquetant.

— Qui donc ?

— Des gardes. Ils étaient six. Ils m’ont demandé si je te cachais, et où. Je leur ai répondu que je n’avais aucune raison de le faire, et qu’ils se retirent. L’un d’eux m’a giflée. Un autre m’a tordu les poignets. Regarde, j’en porte encore les traces. Alors ils se sont mis à fouiller partout, jusque dans la bergerie. Ils ont ouvert le coffre où tu ranges tes tablettes et les ont jetées dans un sac. Avant de partir, ils ont bu tout ce qui me restait de liqueur de datte, dévoré le repas que j’avais prévu pour nous deux, et ils ont… ils ont osé…

Elle ajouta, entre deux sanglots :

— Ils ont tenté de me violer. J’ai menacé de crier pour alerter les voisins, et je me suis défendue avec mon poignard. Ils sont repartis en emportant leur sac, après avoir brisé les trois vases que j’avais tournés dans l’après-midi. Ce n’est pas le plus grave. Tes tablettes, en revanche…

— Moins grave que tu ne crois. Elles n’ont rien qui puisse me compromettre : des prières et des formules conjuratoires, des chapitres de la Création, d’lshtar aux enfers, d’anciens poèmes d’Akkad et de Nippour… Tout ça sera facile à reconstituer, en prenant du temps.

Elle échappa à son étreinte et, bras croisés sur le haut de sa tunique déchirée, lui dit d’un air sombre :

— Pourquoi ces hommes te cherchaient-ils ? Pourquoi ont-ils emporté tes tablettes ? Tu me caches quelque chose d’important, Karim. Ce n’est pas la mort de ton père qui a pu déclencher ce remue-ménage. Je croyais que tu n’avais pas de secrets pour moi.

— Des secrets, je n’en ai jamais eu pour toi. Pourtant il en est un, depuis ce matin, que j’ai juré de ne pas divulguer. Dès qu’il sera levé, tu seras la première à l’apprendre. Tout ce que je puis te dire, c’est que l’affaire à laquelle il a trait est en rapport avec la mort de mon père et qu’elle met ma vie en danger. T’en dire plus serait trahir ma parole.

La première mesure consécutive à cette visite intempestive des gardes apparut à Karim comme une évidence : Shamou devait quitter sa demeure pour se réfugier chez une vieille tante qui tenait une boutique de bibelots et d’objets d’art sur la grande place située entre le temple d’Ishtar et le Théâtre.

Elle s’y refusa.

— Me cacher, dit-elle, pourrait laisser supposer une complicité. D’ailleurs, j’ai la conviction que les gardes ne reviendront pas. Ce n’est pas toi qu’ils cherchaient, mais un document. C’est pourquoi ils ont raflé toutes tes tablettes. Toi, ils savent où te trouver : à l’Esagil, dans ton école. Ce document, ne peux-tu me confier ce qu’il représente ?

— Je te l’ai dit : ça m’est impossible. Mais rassure-toi, ils ne le trouveront pas.

 

Karim dormit d’un sommeil agité sur la terrasse de Shamou. À la première heure du jour, après l’appel lancé du haut de l’Etemenanki par la prêtresse de Sarpanitou, il retourna à la Maison des Écritures et la trouva presque déserte. Balka grignotait la galette et les dattes de son premier repas, son bâton entre les genoux, l’œil morne.

— Sais-tu, dit-il, ce que je viens d’apprendre du marchand qui nous livre nos subsistances ? Qu’un bruit court en ville selon lequel les fêtes de l’Akitou pourraient être compromises. Ce ne serait pas la première fois. Je le tiens d’un de mes ancêtres, qui vivait de la pêche au cormoran dans une hutte de roseau, au bord du Tigre. Il m’a raconté que, du temps du roi Sinmoubalit, cette fête avait été interdite par décret, alors que des hordes de nomades du pays de Gouti faisaient peser leur menace sur la ville. Il y a eu des batailles sanglantes. Ces sauvages ont incendié la palmeraie et les cases des pêcheurs avant de regagner leurs steppes du Sud. Par chance, l’année suivante, c’est le roi lui-même qui a donné le signal des douze jours de fête.

— Aujourd’hui, nous ne sommes menacés par personne, dit Karim. Mais proclamer que l’on a volé les attributs sacrés de Mardouk provoquerait la panique dans la population, chez les pèlerins, et une révolte chez les marchands, les taverniers et les patrons de lupanars.

— C’est pourquoi nous nous garderons bien de le faire. Les gens de Babylone sont trop superstitieux et attachés à leurs traditions. Quant au roi, il risquerait son trône.

— Le roi… Il devrait être là. Où est-il ? Que fait-il ?

— Il est loin d’ici, dans son palais du Nord, avec son épouse et son harem. Il passe son temps à chasser l’onagre dans les steppes d’Akkad et à rédiger le code qui portera son nom. Une sorte de testament. Le grand prêtre a songé à le faire prévenir, puis il s’est dit qu’il était plus sage d’y renoncer. À son âge, Hammourabi (que Mardouk le protège !) pourrait avoir des réactions dangereuses. Warouk, semble-t-il, partage cette opinion.

Il ajouta :

— Suis-moi. Tu m’aideras à accéder au chemin de ronde qui donne sur la ville. J’ai les jambes fragiles et le souffle court.

 

Le jour à peine levé, l’étoile Nounga noyée dans les brumes du couchant, des gens s’étaient agglutinés devant les portes de l’Esagil. L’esclave que Balka avait envoyé parmi eux pour s’informer de la nature de leur inquiétude rapporta qu’ils avaient appris la mort des deux prêtres, Eabani et Doungui, et souhaitaient connaître les raisons de cette double disparition.

— C’est un moindre mal, soupira Balka. L’essentiel est qu’ils ne se doutent pas du vol des insignes divins. Le grand prêtre Amani se chargera d’expliquer qu’ils ont fait une chute en montant la rampe de la ziggourat, ou je ne sais quoi d’autre. C’est de sa compétence. Je vais lui suggérer de faire réaliser une copie approximative du pectoral, afin que, lors des processions, personne ne puisse s’apercevoir de la supercherie. En attendant, il faudra que les portes du temple de Mardouk demeurent closes jusqu’à nouvel ordre.

Amani avait passé en prières la première nuit des fêtes de l’Akitou dans le gigounou, cette petite chapelle de briques émaillées qui occupe le sommet de l’Etemenanki. Il était resté agenouillé devant la statue de la parèdre de Mardouk, Sarpanitou, en compagnie de la prêtresse chargée de la garde de ce lieu sacré.

Alors que les premiers rayons du soleil caressaient les crêtes des palmiers et transformaient en brasier rose les eaux de l’Euphrate, Amani, comme transfiguré, était redescendu vers le monde des vivants. Après avoir fait le tour des chapelles des sept étages et s’être livré aux dévotions ordinaires, il avait entamé, avec une lenteur majestueuse, la descente de la gigantesque rampe à degrés menant au milieu de la cour ouverte aux fidèles. Sur cet escalier aux dimensions monumentales, comme taillé pour des géants, il avait l’apparence d’une fourmi égarée sur un tronc de palmier.

La foule manifesta sa surprise en constatant que le grand prêtre en second, l’ourigalou qui allait devoir s’agenouiller devant Amani pour recueillir le message délivré par Sarpanitou, n’était pas, comme d’ordinaire, le vieil Eabani, mais un jeune religieux de second rang, nommé précipitamment à sa place : Neti.

Mal préparé à ses fonctions, ce novice parut si gauche dans l’expression gestuelle et verbale du rituel que le vieil Amani, indigné, avait froncé les sourcils et, du bout de son bâton torsadé, l’avait écarté de son chemin.

Ce geste hostile suscita quelques murmures parmi les notables qui occupaient les premiers rangs de l’assistance. Certains crièrent au scandale en réclamant des explications. Une promotion aussi rapide avait de quoi surprendre et choquer. D’autres que cet avorton, dont la plupart ignoraient jusqu’à l’existence, auraient pu prétendre à ce titre. On y vit l’objet d’un scandaleux passe-droit.

Balka ne cacha pas sa stupéfaction à Karim. Bien sûr, il n’ignorait pas la présence de Neti dans le collège des prêtres, proche de celui des scribes ! Bien sûr, il lui reconnaissait certaines vertus, comme l’intelligence et une foi qui paraissait aussi sincère qu’assidue ! Et pourtant…

— C’est une nomination scandaleuse ! s’écria-t-il. Désigner, pour succéder à ton vénérable père, ce jeune prêtre qui n’a pas eu le temps de faire ses preuves dépasse l’entendement. Je compte bien en demander raison au ministre des cultes.

— À n’en pas douter, dit Karim, c’est le résultat d’une manœuvre. Venue de qui ? Du roi ? Du chef de la police ? Sûrement pas d’Amani. Tu as constaté comme moi sa réaction.

 

Au cours de la matinée, ils en revinrent à parler du roi.

Depuis le début de son règne, Hammourabi avait décidé d’étonner le monde.

Il avait mis un terme, par des campagnes foudroyantes contre les princes rebelles des Quatre Régions, à l’anarchie qui régnait dans son royaume. Il avait rappelé à leur devoir les gouverneurs des grandes cités, contraint les nomades à cesser l’attaque des caravanes et le sac des villages, écarté la tourbe des demi-dieux pour imposer Mardouk comme souverain spirituel de sa capitale… Depuis quelques années, en prévision de sa fin, il rédigeait un document qu’il disait inspiré par le dieu de la lumière et de la justice, Shamash. Ce code de bonne conduite devait mettre un terme aux désordres et aux excès d’une société dont l’esprit et les actes n’avaient pas changé depuis le règne des anciens rois.

— Je me refuse à croire, dit Balka, qu’il soit à l’origine de cette nomination, qu’il ait sorti de sa manche ce personnage, comme par un tour de magie. Qu’est-ce qui aurait pu justifier une telle faveur ?

Pour cette première cérémonie, Neti était vêtu d’une tunique de lin qui lui descendait aux talons et d’un manteau de laine rouge jeté sur ses épaules. On l’avait coiffé d’une tiare de forme conique, brodée de fils d’or et d’argent. Précédé de joueurs de harpe et de flûte double, accompagné des représentants des trente collèges de prêtres et de prêtresses de la ville et des cités voisines, il s’était dirigé vers le centre de l’esplanade. Dans le petit jour, à la lumière des torches, à travers les fumées d’encens répandues sur son chemin par des novices, son visage rasé paraissait lisse et fragile comme celui d’un enfant. En dépit de sa taille avantageuse et de ses robustes épaules, il avait la mine d’un adolescent monté en graine.

Était-il conscient de la réprobation suscitée par un honneur indigne de lui ? Son allure traînante et ses traits figés ne trahissaient que lassitude et ennui, comme s’il avait eu à accomplir une mission fastidieuse qui l’eût pris au dépourvu. Il marchait comme un somnambule.

Parvenu au pied de l’autel en plein air sur lequel il allait devoir officier aux côtés d’Amani, pour inaugurer son ministère, il parut hésiter. Il se laissa tomber sur les genoux et, à la stupeur générale, sortant de sa ceinture un stylet d’or, il se fit dans la paume de la main droite une entaille. Durant quelques instants, comme fasciné, il regarda le sang couler sur les dalles de bitume. Puis, allongé de tout son long, il entama une sorte de litanie en frappant le sol de son poing valide.

Il y eut un flottement dans le groupe des prêtres. Certains se précipitèrent pour le relever. Il le fit de lui-même et les chassa d’un geste.

Neti accéda à pas lents à l’autel où se dressait une petite effigie de Mardouk et, les traits tirés, comme indifférent, assista plus qu’il n’y participa à son intronisation. Il se laissa dévêtir par de jeunes prêtres, et, enjambant la margelle de la cuve d’argile, s’immergea à trois reprises dans l’eau de l’Euphrate dont on l’avait remplie. Nu, à la manière des anciens prêtres du royaume de Sumer, il prononça les invocations rituelles aux dieux majeurs de Babylone.

Il paraissait si éprouvé par cette cérémonie qu’il fallut deux esclaves pour le soutenir et le mener au palanquin qui allait le reconduire à ses appartements.

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Shoukour rejoignit dans la matinée son ami Karim, occupé à faire du rangement dans la Maison des Tablettes. Il était pâle, traits tirés et paupières rouges.

— Quelle nuit ! dit-il. Tu te souviens de cette fille du Sud qui dansait dans la taverne ? Eh bien, je peux te dire qu’elle a d’autres talents que la danse. Oui, Karim, j’ai passé la nuit avec elle ! J’y ai laissé une bonne part de ma modeste fortune, mais sans le regretter. Tu n’aurais pas été de trop.

— Merci bien ! J’avais d’autres soucis.

Il lui raconta la visite des gardes au domicile de Shamou, les mauvais traitements qu’ils lui avaient infligés, la rafle qu’ils avaient faite des tablettes.

— Ce qu’ils cherchaient, ils ne l’ont pas trouvé : je veux dire l’empreinte du sceau.

— Et pour cause ! Elle est là.

Shoukour tira de sa ceinture une plaquette d’argile crue, avant d’ajouter :

— J’ai une nouvelle de taille à t’annoncer. Je la tiens d’un des gardes du siège de la police, où je suis allé flâner ce matin. Nous avons bavardé. J’ai amené la conversation sur Lipith en lui disant que c’était un vieil ami dont j’aimerais avoir des nouvelles. Eh bien, figure-toi qu’il n’est pas aux arrêts, du moins pas au palais du Nord et dans une geôle de la police, mais dans une ancienne briqueterie, à deux pas de la ville, en marge de la grande palmeraie. Si nous souhaitons avoir quelque lumière sur l’affaire qui nous occupe, nous pourrions lui faire une visite discrète. J’ai le sentiment qu’il sait beaucoup de choses susceptibles d’embarrasser certains personnages.

— Discrets, nous devons l’être plus que jamais. J’ai constaté ce matin que la maison de Shamou, où j’ai passé la nuit, est surveillée. Un chanteur des rues que j’ai vu là pour la première fois était assis devant la maison d’en face, avec, semblait-il, d’autres soucis que de vendre ses chansons. Quand j’ai quitté la maison, il m’a suivi. J’ai failli me retourner pour lui dire de cesser son manège et que je me rendais simplement à l’Esagil. Par prudence, je ne l’ai pas fait. Une altercation aurait pu provoquer l’intervention des gardes. Je ne les ai jamais vus en aussi grand nombre dans le quartier.

— Eh bien, moi, dit Shoukour, je lui aurais sauté à la gorge et l’aurais obligé à me dire pour qui il travaillait.

— Je sais que tu l’aurais fait, et tu sais, toi, que je n’approuve pas toujours tes méthodes. En certaines circonstances, la prudence est préférable à la brutalité. Dans l’affaire qui nous occupe, l’expectative est de règle. Je te rappelle qu’à la moindre imprudence, notre vie est en danger.

— Tu as raison, Karim. Pardonne-moi. Ce matin, en buvant ma première bière, j’ai appris le scandale qui a éclaté au temple pour l’intronisation d’un nouvel ourigalou, Neti, appelé au pied levé à remplacer ton père. Qu’en est-il exactement ?

— Je te raconterai, dit Karim. Personne ne m’enlèvera de l’idée que ce scandale, comme tu dis, car c’en est un !, est lié à la mort de mon père, de Doungui et du vol des attributs de Mardouk. Et si l’on me demandait quel est le responsable de cette embrouille, tu sais qui je désignerais ?

— Warouk ?

— Oui, Warouk.

 

Karim et Shoukour n’étaient pas dissemblables seulement par leur physique : robuste mais délicat chez le premier, rude chez le second, qui avait pour ancêtres des montagnards du pays des cèdres, les monts du Zagros, à l’orient de la vallée des Deux Fleuves. Karim n’entreprenait aucun projet sans l’avoir longuement mûri dans le secret de son esprit ou de son âme, en prenant la mesure des avantages et des inconvénients. Shoukour ne réfléchissait à la conséquence de ses actes qu’après avoir agi, quitte à convenir par la suite du danger que constituaient ses impulsions brutales.

« Vous me rappelez, leur disait le maître Balka, le sage Gilgamesh, roi d’Ourouk, et son ami, ce fou d’Enkidou. Deux natures différentes mais unies par une solide amitié. »

Leur amitié à eux était liée, comme au bitume, par quelques circonstances : ils avaient fait leurs études de scribe côte à côte sur le même banc, avec une convention tacite : Karim aidait Shoukour à graver ses tablettes et Shoukour prenait le parti de Karim lors des querelles et des rixes des heures de détente, dans les jardins de l’Esagil. Dans la vie courante, Shoukour ne se livrait à aucune dépense importante, sauf à céder à une impulsion, sans l’avis de Karim. Quand ils louaient une couffe pour traverser le fleuve, c’était Karim qui négociait le prix du passage, laissant Shoukour, infatigable, ramer et diriger cette embarcation en forme de panière ronde, malaisée à manœuvrer.

Ils se plaisaient à évoquer un incident qui avait marqué le début de leur adolescence et avait failli leur coûter la vie.

Un soir lourd de l’été, durant le mois de l’Elul, ils déambulaient sur les quais de l’Euphrate, sous les remparts de l’Occident, après quelques libations de bière dans les cabarets, quand ils s’étaient rendu compte qu’ils étaient suivis.

En se retournant, ils avaient constaté que le groupe qui leur avait emboîté le pas avec des airs menaçants se composait de quatre nomades qui montraient ostensiblement leurs armes.

« Tu vois cette couffe amarrée au quai ? avait dit Karim à voix basse. Nous allons nous en approcher. Je dénouerai la corde et nous y sauterons. Ils ne vont pas nous suivre à la nage !

— Ces sauvages ne me font pas peur ! avait répliqué Shoukour. Saute le premier ! Ils ont des poignards, mais moi j’ai mes poings et ma canne. »

L’opération avait réussi, mais Shoukour, après avoir fait front à la meute et l’avoir dispersée avec sa canne, s’était écroulé, avec, au ventre et au visage, des plaies dont il se moquait. Il avait fallu le transporter en hâte, péniblement car il était de forte taille, jusqu’à l’infirmerie de l’Esagil. Il y avait été si bien soigné qu’au bout d’une semaine il avait repris sa place sur le banc et avait reçu du maître Balka des compliments dont, d’ordinaire, il était avare.

Il avait dit à Karim :

« Sais-tu pourquoi ces nomades nous ont agressés ? Moi, j’ai beau m’interroger, je n’arrive pas à le comprendre.

— C’est simple, lui avait répondu Karim. Ils étaient à la chasse aux esclaves. Nous n’étions que deux et le quai était désert : une aubaine pour eux ! Sans toi, ils nous auraient capturés pour nous vendre sur un marché d’Assour ou de Samara. Ils font couramment ce genre de trafic et en font leurs choux gras, avec les filles surtout. »

Cet incident, qui avait marqué leur mémoire d’une trace indélébile, avait scellé leur amitié toute neuve. L’initiative de Karim alliée à la puissance physique de Shoukour avait accompli ce miracle.

Ils occupaient les loisirs que leur laissaient leurs études de shangous à des exercices physiques. Alors que Karim se vouait au tir à l’arc – l’assyrien de préférence, plus souple que celui de Yrsi, davantage consacré à la guerre –, Shoukour, lui, s’adonnait à la lutte. Karim pouvait traverser une datte à quinze pas avec sa flèche, et Shoukour, sur le gymnase, faire mordre la poussière à des athlètes chevronnés.

 

Au début de l’après-midi, alors que Karim et son compagnon étaient occupés à réceptionner l’argile vierge livrée à la Maison des Écritures, à l’entasser dans des cuves et à l’arroser, un esclave était venu les prévenir que le temps se gâtait.

Depuis la fin de la matinée, le ciel s’était couvert d’une cendre impalpable, de plus en plus dense et sombre. Des bouffées du sam, le vent brûlant soufflant du désert, annonçaient une tempête de sable.

Karim et Shoukour, du haut des remparts de l’Esagil, dominant le pont et l’entassement de maisons cubiques de la ville occidentale, assistèrent à un spectacle hallucinant.

Les abords du fleuve étaient parcourus par des courants d’air chaud qui soulevaient les toits de palme recouvrant les terrasses, où des femmes affolées ramassaient leur linge avant qu’il ne s’envole. Des hommes pliés en deux couraient se mettre à l’abri. Des cris d’enfants montèrent d’un auvent de toile qui se soulevait et retombait avec des mouvements de vague. Des chiens aboyaient et hurlaient dans la cour d’une taverne. Les rares embarcations encore sur le fleuve retournaient précipitamment s’amarrer à quai.

Accroupis entre deux merlons dentelés, les deux shangous observèrent l’horizon, dans la direction d’où soufflait la tempête.

— Cette couleur du ciel, dit Shoukour, c’est la première fois que je la vois avec une telle précision. On dirait… on dirait du sang.

Ce qui n’avait été qu’une barre fuligineuse sur l’horizon du désert prenait peu à peu possession du ciel et avec une lenteur fascinante, à l’approche de la ville, recouvrait l’azur d’une nappe d’un rouge opaque, frangée de soufre. Peu à peu, la lumière décroissait et la chaleur augmentait, sèche et brutale. Des foucades de sable crépitaient contre la chapelle voisine, dont la porte battait furieusement.

— Nous ne pouvons pas rester là ! s’écria Shoukour. Nous risquerions d’être emportés.

C’est bien ce qui faillit leur arriver lorsqu’ils redescendirent. Ils durent se laisser glisser marche à marche à l’abri de la rampe. Il ne restait dans la cour de l’Esagil que la meute des chiens du temple de Mardouk, auxquels un hiérodule, l’esclave affecté au lieu sacré, faisait effectuer leur sortie quotidienne et qui se traînaient en gémissant, le museau au ras du sol.

En l’espace de quelques minutes, le nuage, qui avait pris une couleur de suie relevée de quelques traînées rougeâtres, avait recouvert la totalité de la ville. Une sorte de crépuscule était tombé lentement, traversé de rafales porteuses d’un sable torréfié qui envahit la cour, soulevant des colonnes mouvantes jusqu’à la pointe des murailles où la tempête se dépensait en sifflements, hurlements et ululements sinistres.

Il fallut occulter le moindre orifice. Malgré cette précaution, la poussière et le sable se glissaient sous les portes, s’insinuaient dans les vêtements et faisaient suffoquer les hommes allongés sur le sol, emmitouflés dans leur tunique. La chaleur était si intense qu’ils avaient l’impression de se trouver sur un gril et que leur peau commençait à rissoler. Il semblait que, sous l’emprise de la tourmente, la Maison des Écritures, ébranlée comme par des coups de boutoir, allait s’écrouler.

La tempête dura plus d’une heure, puis, peu à peu, la chaleur décrût et le tumulte se fit moins étourdissant.

Shoukour tenta une sortie. La porte résistait encore sous les dernières ruades du sam. Le crépuscule avait fait place à un jour louche.

— Vous pouvez sortir ! s’écria-t-il. La tempête est passée.

Des nuages se tordaient encore dans un ciel qui, du côté du sud, avait repris ses couleurs. Dans la cour transformée en désert jaunâtre dansaient encore de hauts tourbillons. Autour du puits et des bâtiments, des congères de sable s’étaient amassées. D’énormes boules de broussaille desséchée, des palmes mortes arrachées aux dattiers tournoyaient, comme jouant à se poursuivre dans les derniers souffles de la tourmente.

Un lourd silence pesa sur la ville puis, insensiblement, une rumeur, qui n’était plus celle de la tempête, monta des quartiers populaires, de part et d’autre du fleuve.

 

Des femmes et des esclaves commençaient à dégager le seuil des demeures avec des pelles et des balais de jonc. Des enfants jouaient à se rouler dans le sable, des chiens tournaient sur eux-mêmes en jappant. On entreprit avec ardeur de réparer les dégâts, notamment sur les terrasses balayées par la tempête, où le sable avait formé de petites dunes. Seuls les palmiers avaient résisté au vent ; ployés jusqu’à toucher le sol, ils s’étaient redressés et se balançaient mollement dans le soleil.

Karim emprunta un onagre au gardien de l’Esagil pour rendre visite à sa famille. Il la trouva dans l’angoisse et le désespoir. La tempête avait fait s’écrouler les murs en vieilles briques désagrégées de l’étable. Ils avaient retrouvé l’âne étouffé sous les décombres et le sable brûlant.

La sœur de Karim, Siduri, qui, depuis que la mère était retombée en enfance, subvenait, avec ses frères, aux soins et à la subsistance de la famille, l’accueillit en gémissant :

— Qu’allons-nous devenir ? Cet âne nous était nécessaire pour livrer notre poisson au Merkès.

— Et tes cormorans, dit Karim, ils n’ont pas trop souffert de la tempête ?

— J’avais pris soin de les enfermer, avec le chien et la mère, dans la resserre que j’avais calfeutrée avec de la fibre de palmier. Ils n’ont pas trop souffert. Je pourrai repartir pour la pêche dès ce soir. Mais, avant, il faut que je remette un peu d’ordre dans la maison.

Elle ajouta :

— J’allais oublier de te dire : des gardes sont venus hier et ont fouillé la maison, puis sont repartis sans me dire ce qu’ils voulaient. Tu peux me le dire, toi ?

— Je l’ignore, mais je pense qu’ils recherchent des objets que les nomades auraient dérobés dans des boutiques. Tous les ans, au cours des fêtes, c’est le même manège. Tu n’as pas à t’inquiéter.

Si l’on était parvenu à cacher au roi Hammourabi le vol du pectoral de Mardouk, le meurtre des deux prêtres ne pouvait lui échapper longtemps. Il lui fut révélé par un de ses ministres. Il en avait été, dit-on, fort attristé, et avait demandé que des prières publiques fussent organisées aux quatre coins de la cité.

Cet événement tragique le touchait pour trois raisons : il estimait le vieil ourigalou Eabani qui, dans le passé, avait été le témoin de son sacre ; ce double meurtre qu’il ne s’expliquait pas lui agitait l’esprit ; enfin, que l’on eût osé, en pleine nuit, dans le sanctuaire de son dieu, au pied de sa statue, commettre ce sacrilège le tourmentait.

Il était resté quelques heures dans son oratoire, en méditation et en prières, puis avait décidé qu’il serait bon, avant de retourner dans sa capitale pour présider la fin des festivités, de nommer un pahou, un personnage pris dans son entourage, auquel il confierait une délégation de pouvoirs.

Il avait réuni ses ministres, ses conseillers et quelques sommités du clergé. Il y avait eu, dit-on, d’âpres discussions avant que l’assemblée s’accorde sur un nom.

C’est le chef de la police, Warouk, qui avait été porté à ce poste prestigieux par la majorité de l’assistance. Ce personnage, le roi ne l’aimait guère. Il avait même, à plusieurs reprises, failli s’en défaire en raison des rumeurs de corruption, de malversations et de passe-droit dont il faisait l’objet. On accusait ce haut fonctionnaire de se livrer, en profitant de la faiblesse et de la mansuétude du souverain, à des opérations douteuses. En revanche, Hammourabi avait dû convenir qu’en l’occurrence cette nomination était judicieuse.

 

Le visage gonflé d’une colère sourde, Balka brandit son bâton en fulminant :

— Le roi a perdu la tête en conférant les pleins pouvoirs à ce brigand. Qui sait où cela va nous mener ? J’ignore encore ce qu’il complote, mais je crains que nous n’ayons à redoubler de précautions. Ce que vous me dites de la surveillance à laquelle on vous soumet, cette traque, ces perquisitions sont le signe que Warouk ne nous lâchera plus.

— De quoi peut-il nous accuser ? dit Shoukour. Il ne va tout de même pas nous soupçonner du vol du pectoral et du double assassinat ?

— Imbécile ! C’est le sceau qui l’intéresse. Un sceau qui désigne le coupable.

— Un coupable, murmura Karim, qu’il souhaiterait protéger ? Une de ses créatures, peut-être ?

— Que dis-tu là ? bougonna Balka.

— Rien, maître. Une idée qui me passait par la tête et s’est envolée.

 

Peu après la tempête du sam, Shoukour partit pour une discrète incursion aux alentours de la briqueterie désaffectée où, aux dires du garde rencontré la veille aux abords du palais du Nord, l’officier de garde au temple, Lipith, aurait été transféré.

Il faisait semblant de fouiller dans les tas de briques abandonnées lorsqu’un garde s’approcha de lui, la mine rogue, une main sur la garde de son épée, et lui demanda ce qu’il cherchait.

— Je compte me faire construire une maison dans le quartier d’Amran, et je me demande si je pourrais acheter ces briques à bas prix. Elles n’ont pas l’air fameuses. Trop de paille et pas assez d’argile. Tu connais le propriétaire ?

Le garde rit en montrant ses dents jaunes.

— Si je le connais ? Je suis chaque jour son compagnon de table. Nous sommes inséparables. Tu as sans doute entendu parler de lui. Hammourabi, ça te dit quelque chose ?

— Je constate que tu aimes plaisanter, répondit Shoukour. Ça me plaît.

— Il faut dire que je ne reçois pas beaucoup de visites. Alors, quand ça m’arrive, j’en profite. Mon second, au contraire, déteste qu’on plaisante. Il est en train de dormir. La tempête de cet après-midi l’a secoué. C’est une petite nature.

— Ces briques sont bien gardées, dit Shoukour. Elles doivent cacher un trésor. Tu me dis où il se trouve, on met la main dessus, on partage, et à nous la belle vie !

Le garde éclata de rire et lui tapa sur l’épaule.

— Toi aussi tu aimes la gaudriole, l’ami ! Suis-moi. On va boire un coup.

— Ça n’est pas de refus ! Après cette tempête, je me sens desséché comme un vieux palmier. Si tu as de la bière, je suis ton homme.

— De la bière, oui, mais je ne te garantis pas sa fraîcheur.

Il régnait dans le corps de garde une chaleur accablante. La bière n’était pas tiède mais chaude. Shoukour en but une gorgée et fit la grimace. Ils bavardèrent.

— Vous devez vous ennuyer à mourir tous les deux, à surveiller ces tas de vieilles briques, dit Shoukour.

— En confidence, dit le garde, on n’est pas deux mais trois. Tu vois l’ancien four, là-bas, au fond de la fabrique ? Il y a là un troisième homme, un prisonnier.

— Par Mardouk ! Un prisonnier ? Il faut que ce soit un personnage important pour qu’on lui ait affecté une garde armée. Pas un voleur de briques, sans doute ?

— J’en sais fichtre rien ! Un prisonnier, voilà tout, mais pas un voleur. D’ailleurs il ne nous cause guère de soucis. Une fois par jour, à tour de rôle, moi et mon compagnon, on va le promener comme un chien au bord du fleuve. Il ne cherche pas à s’évader. On lui parle, mais il ne répond pas. Aussi muet que cette cruche.

— Tu connais son nom ?

— Un collègue, à ce qu’on m’a dit, mais avec du galon. Il s’appelle, je crois, Lipith.

 

Shoukour s’aspergea le visage dans la cuve, se servit un gobelet de bière, rompit une galette d’orge et dit à Karim :

— J’ai pensé qu’on pourrait sans trop de risques délivrer Lipith. Il suffirait d’assommer les deux gardes. Je peux prendre l’affaire en main, si tu es d’accord.

— Je ne le suis pas ! répondit Karim. Ça mettrait la police sur les dents. Mieux vaut attendre. Nous savons que Lipith est vivant et où il se trouve. Le cas échéant, nous pourrons aviser.

Il venait d’apprendre que Warouk avait lancé contre les nomades une opération de grande envergure. Toutes les tentes étaient fouillées et des hommes arrêtés.

— Les nomades ? Décidément, ça tourne à l’obsession pour Warouk. Qu’est-ce qu’il peut bien leur vouloir ?

— J’ai ma petite idée, dit Karim, mais je préfère qu’elle se précise avant de t’en parler.

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