Les fleuves de Babylone

Michel Peyramaure · Chapitre 3 sur 12

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Les fleuves de Babylone

1 L’étoile Nounga

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L’étoile Nounga

 

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Babylone,

premier jour des fêtes de l’Akitou

Cette nuit-là, qui précédait le premier jour de l’Akitou, fête du Nouvel An et du printemps babyloniens, Karim, encore endormi sur une terrasse dans la demeure de Shamou, sa compagne, sursauta. Le cri que le silence de l’aube venait de porter jusqu’à lui n’était pas le ululement des femmes, l’appel des bateliers ou la corne du gardien du Merkès annonçant l’ouverture des soukous. Il avait des résonances étranges, comme venant d’une victime qu’on maltraite ou qu’on égorge. Sorti des profondeurs de la pénombre, du côté de l’Etemenanki, la grande ziggourat dominant l’immensité de la métropole, il réveillait des échos de toutes parts.

Karim toucha l’épaule de sa compagne. Shamou repoussa sa couverture, se frotta les yeux en protestant qu’elle avait froid, et lui demanda pourquoi, le jour à peine levé, il l’éveillait.

— Écoute… dit-il. Ces cris… On dirait…

Elle se dressa à son tour, écarta sa chevelure, tendit l’oreille en bâillant.

— Eh bien, quoi ? Des ivrognes qui commencent à fêter l’Akitou. Rendors-toi. Il est trop tôt pour se lever.

— Des ivrognes, si tôt ? Non, Shamou, il s’agit de tout autre chose.

Par les interstices du plafond de roseaux couvrant la terrasse, le ciel commençait à peine à se teinter de rose. Au sommet de la ziggourat, la première clarté de l’aube faisait crépiter les murs de briques vernissées du gigounou, l’oratoire de la déesse Sarpanitou, où scintillait la lampe de la gardienne. Les premières barques et quelques couffes se détachaient du quai pour franchir, descendre ou remonter l’Euphrate.

Le silence retomba puis, soudain, cris et lamentations reprirent de plus belle, débordant des hautes murailles de briques séparant de la cité l’enceinte sacrée de l’Esagil.

— Ça n’est pas normal, dit Karim en se levant. Il a dû se produire un événement exceptionnel. Le premier jour de la fête de l’Akitou… ça tombe mal ! Il faut que j’aille voir ce qui se passe.

— Pour une fois, soupira Shamou, que tu m’accordais toute une nuit !

— Ce ne sera pas la dernière. Tu m’as donné le plaisir que j’attendais de toi, et plus encore. Tâche de te rendormir.

Shamou le regarda revêtir sa tunique de lin, enfiler sa veste de laine épaisse à cause de la fraîcheur du petit matin, et serrer sa ceinture de cuir sur ses hanches étroites. Elle se dit qu’elle n’aurait pu trouver dans tout Babylone et jusque dans ses faubourgs un homme à la fois aussi jeune (il allait avoir dix-huit ans et achevait ses études à la Maison des Écritures, le collège des scribes de l’Esagil), intelligent (on disait de lui qu’il avait de grandes oreilles), séduisant et apte à lui donner du plaisir.

 

Lorsque Karim, au sortir de la maison de Shamou, traversa la Voie sacrée, il constata une agitation inhabituelle. Autour de la porte de l’Abondance ouvrant sur l’enceinte sacrée, un attroupement s’était formé. On menait grand bruit, avec des gestes et des lamentations qui paraissaient annoncer une catastrophe. Il franchit le poste de garde en montrant le sceau d’or en forme de cylindre qu’il portait à la poitrine et retrouva dans la cour ses collègues du collège des scribes, les shangous, quelques membres du personnel du temple qui paraissaient affolés.

Un scribe au visage massif, au corps puissant et lourd, son compagnon de banc, Shoukour, s’avança vers lui en s’écriant :

— Eh bien, te voilà enfin ! Où étais-tu passé ?

— J’ai la permission de passer la nuit où bon me semble, je te le rappelle, et tu sais fort bien où j’étais, puisque je t’en ai fait hier la confidence. Dis-moi plutôt ce qui se passe. On a volé la statue de Mardouk ?

— Ne plaisante pas. C’est aussi grave. Davantage, même. Suis-moi.

Ils traversèrent l’immense espace séparant la porte de l’Abondance de la Maison des Écritures. La montagne de brique de l’Etemenanki, avec sa régularité d’épure et ses sept étages, maintenait sur l’Esagil une ombre tenace. À l’intérieur du collège, l’animation était à son comble. Debout au milieu de ses élèves, dont certains à peine adolescents, le maître des scribes, Balka, se démenait. Karim l’entendit s’écrier :

— Gardez votre calme, je vous en conjure ! La fête de l’Akitou ne doit pas être troublée, vous le savez. Il faut que cet événement reste secret, du moins pour le moment. Celui qui le trahira sera puni.

— Shoukour, demanda Karim, de quel événement s’agit-il ?

— Balka te l’expliquera mieux que moi.

Il ajouta en posant une main sur son épaule :

— Sois courageux, Karim. Cette affaire te concerne.

 

Karim attendit que le maître eût fini de dispenser recommandations et menaces.

Blessé dans sa jeunesse au cours d’une chasse au buffle sauvage dans les marais de Kish, Balka boitait et ne pouvait se déplacer qu’avec une canne. Gros mangeur, buveur invétéré de bière et de vin de palme, il avait le visage coloré comme une courge mûre et souffrait d’une obésité précoce. Si Karim ne l’aimait guère, c’était moins en raison de son infirmité ou de son intempérance que du fait d’une autorité qui lui avait valu les verges plus souvent qu’à son tour. Il devait pourtant en convenir : la considération et la protection que lui témoignait le roi Hammourabi n’étaient pas usurpées. Sa compétence et ses longues années au service de l’administration royale rendaient son office inaliénable.

Quand il en eut terminé avec ses élèves, Balka s’avança vers Karim, le regard sombre, et lui dit en posant une main sur son épaule :

— Mon enfant, j’ai de mauvaises nouvelles à t’apprendre. Je sais que tu as passé la nuit auprès de ta mère, qui est souffrante, m’as-tu dit. En ton absence se sont produits deux événements terribles. L’un concerne l’ensemble du royaume : on a volé cette nuit le pectoral de Mardouk. L’autre te touche directement : le ou les brigands ont tué deux gardiens du temple. L’un était ton père, Eabani, l’autre son aide, Doungui. Ils ont été égorgés.

Karim recula de quelques pas, s’adossa à une colonne et s’y laissa glisser jusqu’au sol, les mains sur son visage, une boule de sanglots mal maîtrisée au creux de la gorge.

— Tu pourras voir sa dépouille si tu le souhaites, ajouta le maître. Nous l’avons placée, avec celle de la deuxième victime, Doungui, dans la salle de réception, où l’on procède à la purification des corps. Que les dieux leur donnent la sérénité de l’âme jusqu’à la fin des temps. Montre-toi aussi courageux que tu l’as toujours été sous mes coups de verges.

 

On avait allongé les deux cadavres côte à côte sur la table de basalte où, d’ordinaire, on posait les bouteilles, les verres et les pâtisseries des agapes. Dans la clarté dansante des lampes à huile de pierre, les deux visages avaient gardé la même expression, qui rappelait celle du sommeil. De leur blessure, à la base du cou, suintait une sérosité rosâtre qui leur faisait une sorte de collier. Ils avaient encore leurs bijoux aux poignets, sur la poitrine et aux chevilles, signe que les criminels n’étaient pas des malfaiteurs ordinaires et que seul les intéressait le pectoral, symbole de la puissance du dieu.

Karim alla en titubant chercher dans un coffret quelques bâtonnets d’encens, les alluma à une lampe et les planta dans un vase. Puis il récita à voix basse la prière des morts, celle qui évite aux défunts les horreurs du Chaos où règnent la déesse Tiamat, reine des enfers, et son armée d’hommes-scorpions et de démons.

Il n’avait jamais imaginé que son père, toujours enveloppé de son ample tunique pourpre, pût être aussi grand et maigre. La chair affaissée, collée aux os du visage et du corps, donnait déjà l’image d’un squelette.

Karim songea qu’il avait un devoir pénible à accomplir : aller prévenir sa famille. Sa mère, dont l’esprit vagabondait dans la brume depuis des années, ne pourrait imaginer ce que cette disparition allait lui coûter. En revanche, il redoutait la réaction de ses frères et sœurs, pour qui le vieil Eabani était un soutien moral autant que matériel, du fait de l’affection qu’il leur témoignait et de l’aide qu’il leur apportait.

— Mon petit Karim, dit Balka, je connaissais et appréciais la serviabilité, l’assiduité et la foi qui animaient ce bon serviteur du temple. Je conçois la profondeur de ta peine. Cependant…

Il toussa, avala péniblement sa salive.

— Cependant, je vais te demander de faire comme si rien ne s’était passé, de te conduire comme tu l’aurais fait si ce double crime et ce vol n’avaient pas eu lieu. Ne laisse rien transparaître de ta peine, en aucune circonstance, jusqu’à ce que la justice du roi ait fait la lumière sur cette affaire.

— Je te le promets, soupira Karim, mais pourquoi a-t-on volé le trésor du dieu et tué ces deux hommes ? Pourquoi ?

— La raison en est simple. Il s’agit à l’évidence du premier acte d’un complot destiné à porter atteinte au pouvoir spirituel de Mardouk, à compromettre le déroulement des fêtes du Nouvel An et à nuire à l’autorité de notre souverain bien-aimé. Pour ce qui est de ce double crime, il semble que les voleurs aient été surpris par l’irruption de ton père et de Doungui.

— Ces hommes, dit Karim d’une voix sourde, je jure que je les retrouverai.

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Un shangou de la classe supérieure des scribes, Idin, s’avança vers Balka et s’inclina.

— Maître, dit-il, voici ce que l’on a trouvé dans la main d’une des victimes, au cours de la purification des corps. On m’a chargé de te le remettre.

— Montre, dit Balka.

Il déplia le morceau d’étoffe que le shangou lui tendait, et qui enveloppait un sceau en forme de cylindre doré, de la grosseur d’un doigt. Balka le montra à Karim qui lui dit :

— Celui de mon père est en pierre de gypse. Il ne s’en séparait jamais et l’a encore à son cou. Celui-ci, l’as-tu remarqué ?, porte une gravure représentant un aigle ou un vautour, avec un décor de montagnes.

— Nous savons au moins, ajouta Balka, que le meurtre a été commis par des gens de notre ville. La façon de ce sceau en témoigne, mais cela ne nous avance guère. Je vais en faire prendre une empreinte par Idin, au cas où l’original s’égarerait. Nous avons bel et bien une signature, mais elle est muette.

 

Accompagné de Karim et d’un officier de police, Lipith, Balka passa la matinée à fouiller le temple et l’esplanade de l’Esagil, dans l’espoir d’y découvrir, mais en vain, des traces de pas. On ne put que relever celles d’une pâte noirâtre, du noir de fumée, comme si les assassins avaient tenu à se grimer.

On interrogea les soldats réveillés par les bruits de la lutte. L’un d’eux avait pu, avant qu’ils ne disparaissent, apercevoir deux hommes, l’un vêtu en esclave et l’autre d’un manteau ou d’une tunique de couleur rouge. Il avait tenté de se lever, mais en vain. Assommé par la drogue, il était retombé sur les dalles.

— La drogue, murmura Balka. Comme pour les chiens. Ce vol était minutieusement préparé. Nous n’avons pas affaire, de toute évidence, à des amateurs. Nous avions pourtant pris nos précautions pour interdire l’accès au sanctuaire. Lipith avait fait doubler la garde et vérifier la fermeture de toutes les issues. Ce qui signifie…

— … que l’un des complices faisait partie du personnel de l’Esagil !

— Compliments pour ta perspicacité, Lipith. Nous allons devoir procéder à un interrogatoire, sans épargner personne, à commencer par les prêtres et le maître des esclaves. Je t’en laisse le soin.

— Le roi Hammourabi, dit Lipith, doit-on le prévenir ?

— Il le sera en temps voulu, de même que son Premier ministre, par le chef de la police, Warouk.

En prévision des épreuves qui l’attendaient pour la fête de l’Akitou, avec leur suite interminable de réceptions, de processions, de célébrations dans tous les temples de la ville, Hammourabi résidait dans son palais, hors des murailles de Babylone, au cœur de la grande palmeraie qui occupait le nord de la cité. Il passait ses journées dans les marécages de l’Euphrate, à chasser le sanglier, le lion ou l’autruche, à recevoir la visite des gouverneurs, à lire les anciens récits du temps des royaumes de Sumer et d’Akkad, alors que le fleuve Tigre se nommait Idigna et l’Euphrate Bouranoum. Son épouse, son harem, ses musiciens et ses poètes agrémentaient ses jours et ses nuits. Plusieurs heures par jour, il s’enfermait dans son cabinet avec ses conseillers et ses scribes pour rédiger le code qui, gravé dans une stèle de diorite, serait destiné à l’éducation civique de son peuple.

Balka jugeait inutile et dangereux de l’informer de cet événement : son affliction aurait risqué de troubler les cérémonies et de jeter dans la population un doute sur le crédit que les dieux accordaient à son règne.

 

L’interrogatoire du personnel de l’Esagil, comme Balka l’avait prévu, n’aboutit à aucun résultat. Le maître des chiens avait donné à la meute sa pâtée ordinaire, sans se douter qu’une main criminelle eût pu y mêler de la drogue. Le prêtre affecté à la sécurité du palais avait fait porter aux soldats une jarre de bière, sans songer qu’elle pût être dénaturée.

— Il semble évident, dit Balka, que si l’un des coupables fait partie de notre maison, l’autre vient de l’extérieur et peut se trouver encore en ville. Lipith, tu sais ce qui te reste à faire.

Lipith baissa la tête et gratta le sol de la pointe de sa sandale.

— Il faut que j’en réfère au chef de la police. Ce que tu attends de moi est sans doute conforme à sa volonté.

— J’ai conscience que fouiller toutes les demeures de Babylone est impossible et probablement inutile, mais nous devons le faire et, avec la protection de Mardouk, nous avons peut-être quelque raison d’espérer. Le roi nous reprocherait d’ailleurs de ne pas l’avoir fait, et Warouk serait le premier à payer pour cette négligence. Il faudra qu’il lâche ses gardes dans tous les quartiers, sans oublier le camp des nomades. Il devra faire arrêter tous les hommes portant des manteaux ou des tuniques rouges et qui ont une mine patibulaire.

Il ajouta :

— Avant tout, il faudra que tes gens se montrent discrets. Une parole lâchée imprudemment pourrait jeter l’émoi dans la population et créer des troubles. Je te saurai gré de me tenir informé, à toute heure du jour ou de la nuit, de la suite de cette enquête.

 

La journée s’annonçait brûlante, comme les matins où le sam, le vent du désert, signale l’imminence d’une tempête par des nuages accumulés sur l’horizon du sud et des foucades d’une haleine de feu.

La dernière fraîcheur de la nuit, montée du fleuve, s’était résorbée pour faire place à une chaleur immobile, pesante, qui semblait propre à figer la ville. Il n’en était rien.

Pour satisfaire à la coutume, le prêtre en second de Mardouk, l’ourigalou, avait, dès le premier rayon de soleil enveloppant le gigounou, suivi d’une théorie collégiale, escaladé les sept étages de la montagne sacrée par des rampes et de raides escaliers extérieurs. Il était parvenu au sommet après une halte à chaque étage pour reprendre haleine, se désaltérer et s’incliner devant les oratoires des divinités inférieures.

Agenouillé en haut de la ziggourat, il avait consacré toute l’énergie qui lui restait à une invocation au patron de la cité, Mardouk, à sa parèdre, Sarpanitou, et aux autres divinités : Enlil, maître du monde, Ea, dieu des eaux, Baba, déesse des épis, Namtar, dieu du destin, Shamash, dieu de la lumière et de la vérité, Goula, déesse de la santé, et quelques autres divinités de rang inférieur.

Un héraut avait conclu ce discours invocatoire par des sons de trompe annonçant aux quatre coins de la ville le début des fêtes de l’Akitou.

 

Aussitôt, une rumeur profonde, faite de clameurs de joie, de ululements de femmes, de musiques de harpes, de cymbales, de tambours et de chants rituels, submergea la ville.

La foule se rua vers la porte monumentale d’Ishtar, au nord de la cité, et vers celle d’Urasch, au sud, pour accueillir les princes nomades venus de Nippour, de Kish, d’Akkad et des lointaines montagnes du Zagros, accompagnés de caravanes d’ânes et d’onagres chargés de tentes et de bagages.

On agitait des étoffes de couleur, on déployait des tapis sur les façades, on allumait le feu sacré sur les terrasses. Dans les rues les plus passantes, les cabaretiers dressaient leurs tables et sortaient de leur réserve des jarres de bière, du vin des vignes d’Oumma, des liqueurs de palme et d’agave, et faisaient griller des poissons, des volailles et des sauterelles. Les maisons de plaisir exposaient à même la rue des femmes et des filles à demi nues. Durant toute la fête qui célébrait l’An nouveau, la population ferait bombance, de nuit comme de jour, sans contrainte et sans limite, avec l’approbation du pouvoir royal, du collège sacerdotal et de la police.

 

Avant de quitter l’Esagil, Karim se rendit, comme chaque matin, à l’école des scribes. Il y avait acquis une telle renommée, due à sa culture et à sa dextérité au maniement du stylet, qu’on le considérait comme le maître des scribes, après Balka.

La salle était presque vide, la plupart des élèves ayant profité du congé relatif aux festivités pour se retirer dans leur famille. Balka, occupé à des activités plus contraignantes, du fait de l’événement qui avait bouleversé le sanctuaire de Mardouk, avait cédé sa place à un vieux maître qui somnolait sur son banc, sa badine sur les genoux, en grignotant des galettes au miel.

Karim s’assit machinalement à sa place habituelle pour recopier sur une plaquette d’argile un chapitre de l’épopée de Gilgamesh, le roi légendaire d’Ourouk, destiné à la bibliothèque royale. Il s’était arrêté la veille au passage racontant la vaine tentative de séduction du héros par la déesse Ishtar. Puisant une poignée d’argile molle dans le baquet, il la répandit, en la lissant avec une lame de bois, dans le cadre qui lui donna son format habituel.

En prenant son stylet, il constata que sa main tremblait et qu’il était incapable d’aligner trois mots sans bavure. Il se leva et se retira en se disant que sa place n’était pas là et qu’il avait avant tout un devoir élémentaire à accomplir : aller, avec la permission du maître, annoncer à sa famille la mort de son père.

 

En traversant la foule exubérante qui se pressait tout au long de la Voie sacrée, Karim observa que rien n’avait transpiré de l’événement.

Au milieu de cette ville en proie à un délire mystique, l’Esagil, derrière ses hautes murailles de brique, était pareil au coffre du palais royal dans lequel on tenait enfermés les secrets d’État. Rien n’en avait filtré. L’annonce solennelle de la fête de l’Akitou, du haut de la ziggourat, s’était déroulée en conformité avec la tradition. Il avait encore dans l’oreille la voix lointaine du grand prêtre et le beuglement assourdi de sa trompe.

Karim trouva sa mère assise sur le seuil de sa maison, hors les murs, au milieu d’une palmeraie, sur la rive droite de l’Euphrate. Ses mains entre les genoux, l’œil égaré sur les lointains du fleuve, absente au monde des humains, elle n’était capable que de manger et dormir. Il trouva l’une de ses sœurs, Siduri, sur la terrasse, occupée à préparer le repas. Elle pleura dans son épaule, mais l’effusion ne dura guère : le vieil Eabani avait depuis longtemps renoncé aux rapports avec sa famille, sinon pour lui apporter son soutien, afin de consumer ses derniers jours dans les prières et l’administration du sanctuaire.

En jouant des coudes au milieu de la foule en liesse, il retourna dans la ville par la porte d’Ishtar pour se rendre à la maison de Shamou. Il la trouva sur la terrasse, occupée à son tour de potier, en train de façonner un vase à long col qu’elle allait décorer et cuire.

Surprise de le voir paraître, elle interrompit son travail. Après s’être lavé les mains, nue sous sa tunique courte qui laissait transparaître des formes généreuses encore empreintes des grâces de l’adolescence, elle rejeta sa chevelure brune dans son dos et s’avança vers lui en souriant.

— Toi ! dit-elle. Je ne t’attendais pas avant ce soir, mais ta visite est la bienvenue.

Il s’assit au bord du lit, les mains entre les genoux, tête basse.

— Je tenais, murmura-t-il, à te faire part d’une nouvelle qui m’a bouleversé : la mort de mon père.

Elle s’assit près de lui, prit sa main, la porta à ses lèvres.

— Mort ? Et de quoi donc ? Tu me disais la semaine passée que, malgré son âge avancé, il était en bonne santé et exerçait son ministère sans faiblesse.

— Il est mort, Shamou. Je ne puis t’en dire davantage, sinon qu’on l’a trouvé ce matin, sans vie, sur sa natte. Son âme avait quitté son corps durant la nuit. Que les dieux la protègent.

Il avoua qu’il n’avait eu avec lui, depuis des années, que des rapports empreints d’une vague affection, comme si, déjà, ce vieux prêtre irréprochable avait rompu avec sa famille et avec le monde pour se fondre dans sa mission sacrée.

— C’est à peine, lorsque nous nous rencontrions, s’il daignait m’adresser la parole et me presser contre sa poitrine comme un père doit le faire avec son fils. Je crois pourtant qu’il m’aimait à sa façon, guère portée aux épanchements. Moi, je l’aimais de toute mon âme, et j’ai juré de venger sa mort.

Elle ne put réprimer sa surprise :

— Venger sa mort ? Que veux-tu dire ? Tu ne vas pas t’en prendre au dieu du destin, Namtar, que son nom soit vénéré.

Conscient de sa bévue, Karim ajouta :

— C’est une parole maladroite. Pardonne-moi et oublie-la. Je ne puis venger sa mort qu’en luttant contre mes mauvais penchants, en menant une vie exemplaire, en devenant un jour aussi pur qu’il l’était.

— Veux-tu dire que tu vas renoncer à moi ?

Il l’attira contre lui, passa un bras autour de ses épaules, déposa un baiser sur sa bouche.

— Que vas-tu imaginer ? Quand je pense à nous, je me dis que rien, jamais, ne pourra nous séparer. J’ai même songé à faire de toi ma femme, lorsque mon deuil et les fêtes du Nouvel An seront terminés. Seras-tu d’accord ?

— De tout mon cœur.

Elle se leva, alla chercher dans un coffre encastré dans le mur une cruche et un gobelet.

— Bois, dit-elle. C’est de la liqueur d’agave. Après quelques gorgées, ton chagrin s’évaporera comme une fumée.

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De retour à l’Esagil, Karim se mit à la recherche de son ami Shoukour. Il le trouva au réfectoire, en train de dévorer avec délectation des côtes de porc grillées à l’ail et d’assécher un cruchon de bière.

— Assieds-toi, dit Shoukour, et goûte cette viande. Un régal !

Karim s’assit en face de son compagnon.

— Je n’ai pas faim, répondit-il. Les événements de cette nuit m’ont noué l’estomac. Je viens de traverser la ville. Tout est normal. Elle baigne dans la folie, mais cela prouve que le secret a été bien gardé. Je compte rendre visite à Lipith au palais royal, dans l’heure qui vient. M’accompagneras-tu ?

— Ta question est superflue. Nos classes viennent d’être licenciées et nous avons quartier libre. Il restait quelques élèves des petites classes. Balka les a renvoyés à leur famille. Le temps de finir mon repas et je te suis…

— … et le temps, pour moi, d’aller rendre un dernier hommage à mon père.

On avait déposé les corps d’Eabani et de Doungui dans des sarcophages d’argile brute, avec simplement leur nom gravé sur le couvercle ouvert au-dessus de leur tête afin que l’âme ne soit pas prisonnière de l’argile. En raison de la chaleur, on les transporterait, peu avant la nuit, au lieu de sépulture des religieux, sur une éminence dominant le fleuve, afin d’éviter à la nécropole d’être affouillée par les crues.

— Père, repose en paix, murmura Karim. Que mon affection et celle de notre famille t’accompagnent dans ta maison d’éternité, et que notre dieu bien-aimé veille au salut de ton âme. Je jure de venger ta mort, dussé-je moi-même perdre la vie dans l’exercice de ce devoir sacré.

La rituelle prière des morts achevée, il fit brûler quelques feuilles d’aloès dans une coupelle et resta en méditation un long moment avant de rejoindre Shoukour. Celui-ci l’attendait près du puits en croquant une galette de millet.

 

Ils empruntèrent chacun un âne aux écuries du temple et en évitant la Voie processionnelle, encombrée de caravanes et de passants, se dirigèrent par de petites rues vers le palais, siège des administrations, de la police urbaine en particulier.

Les bâtiments dressant leurs lignes rigides et austères au milieu d’une vaste citadelle prise entre l’Euphrate et la Voie sacrée étaient dominés par un large édifice en terrasses supportant les jardins suspendus qui mêlaient la fraîcheur et les odeurs de leurs parterres fleuris à celles des eucalyptus et des tamaris bordant les allées.

Ils abandonnèrent leurs montures au corps de garde, inscrivirent leur identité sur une tablette avec leur cachet et donnèrent les motifs de leur visite. Ils attendirent un long moment. Deux gardes armés d’une lance et d’un glaive les précédèrent vers un bâtiment à la façade lépreuse, au vernis écaillé par plaques : le palais du Nord, où étaient installés les services de la police.

Le portier, un gros homme puant la sueur et l’ail, toisa les deux shangous de toute sa morgue quand ils demandèrent à s’entretenir avec l’officier de police Lipith. Il se cura les dents avec une brindille de roseau, cracha entre ses chevilles et leur dit, comme s’il s’adressait à ces vagabonds que l’on ramasse ivres morts sur les rives de l’Euphrate, les soirs de fête :

— Qu’est-ce que vous lui voulez, à Lipith ?

— Lui parler, répondit Karim, au sujet d’une affaire importante et confidentielle. Il nous connaît. Nous l’avons rencontré ce matin dans l’Esagil.

— Eh bien, mes enfants, il n’est pas là. Retenu en ville, lui aussi, pour une affaire importante, à ce qu’il semble.

— La même affaire, sans doute, dit Shoukour. En son absence, nous aimerions rencontrer son supérieur, le seigneur Warouk.

Le portier leur fit signe d’un revers de menton de se joindre aux quémandeurs, gens de qualité pour la plupart, qui attendaient leur tour, assis sur le sol en croquant des dattes. Il se souleva en se tenant les hanches, bâilla, frotta son ventre replet et écrasa un moustique sur sa joue en jurant.

— Il se peut, dit-il, que le seigneur Warouk accepte de vous recevoir. Il se peut aussi que non. Je vais voir s’il est réveillé de sa sieste. De toute manière, mes agneaux, vous devrez attendre votre tour. Vous aurez de la chance si vous obtenez une audience avant la nuit. Avec les fêtes qui ont commencé et les vols dont ces gens ont à se plaindre, on se bouscule à mon guichet.

— Dites deux noms seulement au seigneur Warouk, ajouta Karim : Eabani et Doungui. Il comprendra. J’ai la conviction qu’il ne nous fera pas attendre longtemps.

De retour après un court moment, soudain respectueux, le portier fit signe aux deux garçons de le suivre. Ayant fait taire d’une voix sèche les protestations des gens en attente, dont certains patientaient depuis le matin, il confia Karim et Shoukour à un huissier portant bâton torsadé et vêtements brodés qui les précéda d’une allure hiératique, longeant des couloirs, traversant des cours où ruisselaient des fontaines, et montant les escaliers qui menaient au cabinet du chef de la police.

 

Warouk, l’un des personnages les plus importants de la cité, se leva pesamment et désigna à ses requérants deux sièges pliants où ils s’assirent, après que lui-même eut repris place dans son fauteuil de vannerie.

Karim, en le regardant faire semblant de classer quelques tablettes dans le coffret de cèdre posé sur sa table, se dit que cet homme aurait pu, par sa puissance corporelle et sa laideur impressionnante, supporter la comparaison avec un personnage de l’épopée de Gilgamesh, l’homme sauvage Enkidou, fils de la déesse Ninsoun : une sorte de monstre velu comme un ours des montagnes de Van, qui se nourrissait d’herbe et s’abreuvait au fleuve, au milieu des onagres sauvages.

Parmi les colliers déferlant de son cou épais jusqu’à son thorax brillait une plaque d’or incrustée de cristal et de lapis-lazuli représentant le soleil de Shamash, dieu de la lumière et de la vérité. Son visage brutal, aux yeux et aux lèvres minces, était comme dévoré par une barbe et une chevelure d’un noir profond qui lui descendait aux épaules, retenue par un bandeau de métal doré.

Warouk croisa ses mains de bûcheron sur sa table de travail et soupira :

— Eabani… Doungui… Je comprends de qui et de quelle affaire vous désirez m’entretenir, mais je vous préviens que cet événement doit demeurer secret. Comment en avez-vous été informés ?

— L’ourigalou Eabani, dit Karim, était mon père.

Warouk eut un sursaut. Ses traits se crispèrent.

— J’en suis désolé, dit-il. Qui est ce garçon qui t’accompagne ?

— Mon meilleur ami. Nous avons découvert ensemble le drame de la nuit passée, mais je suis prêt à jurer, par Shamash, de même que lui, que nous avons respecté le secret que nous ont imposé le maître des scribes, Balka, et l’officier de tes services, Lipith.

— Fort bien ! M’apportez-vous des nouvelles sur cette affaire ?

— Non, dit Karim. Nous n’avons aucun élément nouveau à propos de l’enquête en cours.

— Alors, qu’attendez-vous de moi, mes garçons ? Je ne vous en dirai pas plus que ce que vous en savez, et sans doute guère plus que ce que j’ai moi-même appris. Pourtant, je suis sensible à cette démarche.

— C’est Lipith que nous nous attendions à rencontrer, dit Karim.

Warouk saisit son gobelet, avala une gorgée de bière en se plaignant de la température qui annonçait les premières chaleurs du printemps. Il ajouta en se levant :

— Votre visite est justifiée mais inutile. Vous ne rencontrerez pas cet officier, ni aujourd’hui ni jamais. J’ai dû, à mon grand regret, le relever de ses fonctions.

Devançant la question de Karim sur les motifs de cette mesure, il ajouta d’une voix sèche et précipitée :

— Un incapable. Il a négligé sa mission, qui était d’assurer la garde du temple. Les gardes qu’il a choisis étaient eux aussi des incapables.

— Mais, seigneur, ils ont été drogués ! protesta Shoukour.

— Tu ne m’apprends rien ! Là encore, Lipith est fautif. Il aurait dû veiller à ce que cette bière ne soit pas frelatée ! Et comment se fait-il que les meurtriers aient pu s’introduire aussi facilement dans l’Esagil ? Avez-vous une réponse ? Si oui, je vous écoute !

Karim tenait à son idée : rencontrer Lipith.

— Je te répète qu’il est relevé de ses fonctions, et aux arrêts en attendant d’être jugé et puni de mort ! En revanche, si tu as un message à lui transmettre, je puis m’en charger.

— Non, seigneur. Nous voulions simplement apprendre ce qu’il a fait du cachet que mon père a arraché, avant de mourir, au criminel ou à son complice.

— Un cachet ? Tiens, tiens, il ne m’en a pas informé. Voilà qui est intéressant. Quelle gravure portait-il ?

— Un aigle. Peut-être un vautour, avec un dessin de montagnes. Il est surprenant que Lipith ne te l’ait pas remis. Il nous avait dit qu’il ne manquerait pas de le faire. C’était son devoir.

— Eh bien, il ne l’a pas fait ! s’écria Warouk. Vous n’allez tout de même pas mettre en doute ma parole ?

— Pardonne-moi, seigneur, bredouilla Karim, mais cette affaire me concerne, et je me suis promis de venger mon père.

— Il le sera, je t’en donne ma parole, mais je t’interdis de me croire capable de dissimuler des preuves ! Je suis aussi soucieux que toi de faire la lumière sur cette affaire. Que Shamash m’inspire !

Il prit d’un geste vif le bijou solaire qu’il portait sur la poitrine et le porta à ses lèvres. Sans ajouter un mot, il se planta devant la porte voilée d’un rideau de fibre de dattiers, qu’il écarta d’un doigt, comme pour contempler le paysage de la palmeraie prolongeant le palais vers le nord. Par-dessus les remparts crénelés en dentelle, un chant de bateliers montait de la rive. À l’approche du soir, l’eau de l’Euphrate avait pris une tonalité de mercure. Au loin, la steppe désertique se teintait de soufre.

— Pardonne mon insolence, seigneur, dit Karim pour rappeler sa présence à son interlocuteur. Mon intention était…

— N’en parlons plus, soupira Warouk en se retournant.

Il se laissa tomber dans son fauteuil qui gémit sous son poids, avala un nouveau gobelet de bière, fit la grimace et ajouta d’une voix plus calme :

— Tout ce que je puis te dire, c’est que j’attends les rapports des chefs des patrouilles que j’ai envoyées fouiller la ville et principalement le camp des nomades. L’idée m’est venue que le ou les criminels pourraient venir de ce dernier endroit. Cette tourbe de mécréants, de pillards et de comploteurs ne manque aucune occasion de créer des troubles. Cette fois-ci, ils sont allés trop loin. J’ai fait cerner leur camp par des auxiliaires de ma police. Si les coupables s’y sont réfugiés, nous finirons par les prendre et les confondre. Et tu sais quel supplice les attend ? Le pal.

Karim répliqua poliment :

— Soleil de Shamash, permets-moi d’en douter. Comment de simples nomades, pauvres et sans relations dans la cité, auraient-ils pu obtenir des complicités à l’intérieur de l’Esagil ?

Warouk fronça les sourcils, se renversa dans son fauteuil, la mine sombre, comme si cette question, qui semblait contester ses compétences, le troublait.

— C’est une possibilité, mon garçon, mais je persiste, ne t’en déplaise, à croire ce que je t’ai dit des nomades. Je ne serais pas surpris qu’ils exercent un chantage et nous proposent la restitution des insignes de Mardouk contre une rançon

— Le manteau rouge… hasarda Shoukour. Les traces de graisse noire… Le cachet, surtout… Autant de détails qui permettent de douter que les coupables soient des nomades. S’il en avait été ainsi, ils auraient pris la fuite plutôt que d’aggraver leur cas par un double assassinat.

Warouk, ébranlé, se gratta furieusement la barbe et se redressa en tonnant :

— Quelle insolence ! Un simple shangou qui n’a pas encore de poil au menton, me dicter ma conduite ! Moi, Warouk, chef de la police, je devrais accepter les conseils d’un gamin ?

— Telle n’était pas notre intention, puits de vérité ! balbutia Shoukour en s’inclinant. Il fallait pourtant que cela fût dit.

— Il suffit ! Sortez et ne revenez que si vous avez à me raconter autre chose que des sornettes. Faites en sorte de ne révéler à personne cet entretien, et surtout n’allez pas répandre ces inepties, sinon, gare ! Persistez à contrarier mon enquête et je serai impitoyable !

 

Ils retrouvèrent leurs montures au poste de garde du palais et, alors que la lumière du soleil couchant crépitait sur la crête des palmiers et que la rumeur de la ville, aux alentours de la porte d’Ishtar et du temple de Ninmah, débordait par-dessus les murailles des jardins suspendus, ils chevauchèrent côte à côte, Karim vers la demeure de Shamou et Shoukour vers l’Esagil, où l’attendait son repas.

— Cet homme, dit Karim, ne m’inspire aucune confiance. Le fait qu’il refuse d’écouter des arguments différents des siens me semble suspect. Il avait sûrement, pour mettre Lipith aux arrêts, d’autres raisons que celles qu’il nous a données. Quant à prétendre que Lipith a omis de lui remettre le sceau, je n’y crois pas. Cet officier a peut-être des défauts, mais il est consciencieux et honnête, j’en mettrais ma main au feu !

— Balka l’a connu dans sa jeunesse et a suivi sa carrière, dit Shoukour. Il pourra nous en parler. Suis-moi jusqu’à l’Esagil. Quant à Shamou, tu la rejoindras plus tard.

 

Ils trouvèrent le maître des scribes face à trois élèves terrorisés qui avaient négligé de prendre leur congé. Il vociférait :

— Je me demande ce que vous fichez dans cette classe ! Des cancres, voilà ce que vous êtes ! C’est quoi, ce charabia ? Vous n’êtes pas capables d’aligner trois mots sans faire une faute. Demain, vous n’y couperez pas des verges, et je vous garantis que vos fesses vont saigner ! Votre travail d’aujourd’hui, voilà ce que j’en fais !

Il prit les tablettes à pleines mains, les jeta au sol, les piétina, brisa les calames et les leur envoya à la figure. Soudain, il se figea et, tourné vers les deux shangous, leur demanda abruptement ce qu’ils voulaient.

— Te parler, maître. Nous venons de rencontrer le chef de la police pour l’affaire que tu sais.

— Warouk ? Vous avez rencontré Warouk ? Eh bien, mes enfants, vous ne manquez pas de toupet ! Ce qui m’étonne, c’est qu’il ait consenti à vous recevoir. Vous auriez pu me prévenir, je vous en aurais dissuadés.

— Nous ne regrettons rien, dit Shoukour. Nous en avons beaucoup appris sur l’homme et ses méthodes. Karim, raconte.

Lorsque Karim, assis à la table du réfectoire où l’on avait allumé les lampes, eut achevé le récit de cet entretien, Balka soupira :

— Ce que vous me dites ne me surprend pas. Je connais bien cet homme. La déesse Tiamat aurait pu s’en faire un auxiliaire.

Il raconta que Warouk, ancien esclave affranchi après la mort de son maître, propriétaire d’une pêcherie dans les parages d’Akkad, sur une rive du Tigre, tenait sa fortune d’on ne savait quel miracle ou quel tour de magie. Le même mystère imprégnait ses débuts dans l’entourage d’un ministre du roi Hammourabi, qu’il avait accompagné au cours d’une campagne contre le roi de Larsa, dans le pays de Sumer. Introduit à la cour de Babylone, il était devenu, quelques années plus tard, ministre de la police.

— Une confiance bien mal placée ! dit Balka. Pour tout vous dire, cet ancien esclave est un brigand de la pire espèce. Je vous déconseille d’avoir d’autres rapports avec lui. Je connais d’honnêtes marchands qu’il a ruinés, d’autres qu’il a envoyés dans ses palmeraies du Nord pétrir l’argile et fabriquer des briques pour le palais qu’il se fait construire. Faire allusion aux mystères de son passé, aux origines de sa fortune, serait mettre votre vie en danger.

— Comment se fait-il, demanda Shoukour, que le roi garde auprès de lui un homme aussi douteux et qui risque de le discréditer ?

— Une faiblesse, entre autres, de notre vénéré souverain et maître. Le fait est là : il a fait confiance à ce serviteur suspect, pour des raisons que j’ignore, mais elle commence à s’effriter. Il faut dire que Warouk est doté d’une intelligence démoniaque, d’une mémoire prodigieuse et d’un manque total de scrupules. Son autorité mise en cause, il pourrait décider de sacrifier sa famille, ses amis, ses concubines… et même le roi !

— Tu exagères ! protesta Karim.

— Je n’en suis pas certain. Cet homme, je vous le répète, est capable de tout.

 

Warouk avait regardé s’éloigner les deux shangous, accompagnés d’un garde, afin qu’ils ne se perdent pas dans le labyrinthe du palais, puis il avait demandé à l’huissier de prévenir les plaignants que les audiences étaient terminées et qu’ils devraient revenir le lendemain.

L’entretien orageux avec les deux jeunes shangous lui avait laissé un goût amer. Contrarié par leur comportement qui frisait l’impertinence, mécontent contre ce maladroit de Lipith qui avait laissé prendre une empreinte du sceau, il se reprochait en outre d’avoir fait preuve d’une complaisance dangereuse envers ces deux intrus qu’il aurait dû chasser sans daigner écouter leurs sornettes.

Un coup frappé sur un gong avait fait apparaître l’huissier. Il lui avait dit :

« Je veux qu’on retrouve ces deux garçons et qu’on les interroge mieux que je ne l’ai fait. Dis au chef de ma garde de courir à l’Esagil sans plus attendre, et de remettre à Agoum, l’intendant du temple, le message que je viens de graver et qui porte mon sceau. Ne t’arrête en chemin sous aucun prétexte. »

Balka frappa le sol de la pointe de sa canne en répétant :

— Je l’affirme et je le maintiens, mes enfants : cet homme est capable de tout ! J’hésite même à prononcer son nom, de crainte que la foudre ne me réduise en cendres. Tâchez de faire de même, du moins en présence d’étrangers. Il y va de votre sécurité et peut-être de votre vie.

Il ajouta :

— Et maintenant, filez ! Toi, Shoukour, ne va pas traîner dans les bouges du Merkès, t’enivrer et coucher avec la première putain venue. Ne proteste pas ! Je te connais. Je veux te voir ici à la première heure. Quant à toi, Karim, je sais que tu passeras une partie de la nuit en prières dans ta famille, afin d’honorer la mémoire de l’homme de foi qu’était ton père, béni soit-il.

— Quand va-t-on l’inhumer, maître ?

— C’est fait, mon garçon. Nous ne pouvions attendre plus longtemps. La chaleur commençait à dégrader son corps et celui de Doungui et il fallait sans arrêt chasser les mouches. Comme tu es resté absent une grande partie de l’après-midi, nous l’avons inhumé sans ta présence. On a scellé les sarcophages avec du bitume et rendu à ces prêtres exemplaires les honneurs qui leur étaient dus. Que les dieux Enlil et Mardouk veillent sur leur chemin d’éternité et leur évitent les pièges des enfers.

Il leur montrait la direction de la porte avec la pointe de sa canne, quand il vit surgir de l’office un petit homme qui trottinait plus qu’il ne marchait : le prêtre chargé de l’intendance collégiale, Agoum.

— Qu’y a-t-il pour ton service ? dit-il.

— Pardonne-moi, maître, dit Agoum d’un ton obséquieux, les poings joints sous son menton. J’ai deux mots à dire à tes élèves, si tu permets.

— S’il s’agit de problèmes d’intendance, c’est à moi que tu dois t’adresser.

— Il s’agit d’une affaire qui ne te concerne en rien. Qu’ils me suivent jusqu’à ma cellule. Je ne vais pas les retenir longtemps.

 

Shoukour dut se maîtriser pour ne pas sauter à la gorge du nabot. Il avait promis de ne pas abuser de leur temps et cela faisait près de deux heures qu’il leur posait des questions sur la vie qu’ils menaient hors de la Maison des Écritures, leurs rapports avec les autres élèves et leurs amis de l’extérieur, leurs goûts artistiques, sans qu’ils puissent discerner les motivations d’un tel interrogatoire.

Il leur avait dit : « Si vous permettez, je vais prendre note de vos réponses. Je suis âgé et ma mémoire est capricieuse. Donc, tu te nommes Karim, et toi Shoukour ? Bien… bien… »

Il avait placé sur ses genoux une tablette d’argile encore molle et pris un stylet de roseau.

« Nous avons bien dit Karim et Shoukour. Bien… Votre âge ? »

Lorsque Karim lui avait demandé ce qu’il attendait d’eux et de qui venait l’idée de cette enquête, il avait froncé les sourcils et fait une réponse dilatoire : il s’agissait d’un « grand personnage proche du roi Hammourabi », intéressé par l’affaire de la nuit précédente. Il ne pouvait révéler son identité, étant tenu au secret et obéissant à un ordre qu’il ne pouvait enfreindre.

Et le calvaire avait débuté. Agoum faisait mine d’entendre indistinctement les réponses, étant, disait-il, un peu dur d’oreille, et de n’avoir pas la dextérité d’un scribe pour transcrire les réponses.

« Ah ! misère de moi, gémissait-il. Je ne suis guère préparé à cet office du fait des maux qui accablent ma vieillesse. Que le dieu de la Santé, Nabou, me vienne en aide. Karim, rappelle-moi l’origine de ta famille. Tu as bien dit Nippour ?

— Non : Our. Veux-tu que je l’écrive moi-même ?

— Ce sera inutile. Et toi, Shourouk ?

— Shoukour ! Je m’appelle Shoukour.

— Tu es bien né à Akkad ?

— Non ! avait crié Shoukour, à Babylone ! Faut-il que j’épelle ce nom ?

— Ce sera inutile. Ba-by-lo-ne. Eh bien, nous avançons ! Passons à vos relations, à vos amis, à vos maîtresses peut-être. Tâchez d’être précis dans vos réponses et de ne pas me raconter de sornettes. Ça pourrait se retourner contre vous. Le personnage pour qui j’opère est pointilleux et susceptible. »

Il leur avait fallu, en maîtrisant leur colère et en montrant une patience à toute épreuve, se plier aux exigences du nabot. Agoum avait insisté pour savoir s’ils avaient des relations avec les gens de l’extérieur, les nomades notamment, et s’ils connaissaient le prince de Nippour, Ourenlil. Il avait répété ce nom à plusieurs reprises et guetté leurs réactions.

« Je connais son existence, avait répondu Karim, mais je jure ne l’avoir jamais rencontré.

— Moi de même, avait dit Shoukour, et je ne vois pas en quoi cela nous concerne.

— Ne vous fâchez pas ! Je ne fais qu’accomplir la mission qui m’a été confiée. Pour vous détendre, je vais vous faire servir du vin. »

Il avait appelé un esclave et lui avait glissé quelques mots à l’oreille. L’esclave était revenu quelques instants plus tard porteur d’une cruche de terre revêtue de jonc et de trois gobelets. Agoum avait débouché le récipient et humé le goulot avec un air extatique.

« Du vin de Koushouma, mes amis ! Un délice. Nous allons boire à la santé de notre vénéré souverain et à Shamash, dieu de la vérité et de la justice. Qu’il confonde les criminels qui ont tué ton père, mon garçon !

— Il faut nous excuser, avait répondu Karim. La discipline du collège nous interdit le vin en dehors des repas, vous le savez mieux que personne. »

Agoum n’avait pu dissimuler une grimace de déception. Sans insister, il avait soupiré : « Je vous comprends et vous excuse. Moi-même, d’ailleurs, je préfère éviter de boire, pour garder ma lucidité. Nous allons donc reprendre. Entretenez-vous une correspondance avec des gens de l’extérieur, et qui sont-ils ? »

Après deux heures de ce supplice insidieux, Shoukour se dressa d’un bond et, un doigt pointé vers le nabot, s’écria d’un ton insolent :

— Tu t’es assez moqué de nous, Agoum ! Notre patience a des limites. Qui que soit le personnage important qui t’envoie, tu lui diras que nous ne sommes pour rien dans le double crime de la nuit passée et que, même sous la torture, nous n’avouerons rien puisque nous n’avons rien à avouer ! Je te rappelle, puisque ta mémoire est défaillante, que Karim a perdu son père dans cette affaire et que le soupçonner de complicité serait indigne ! Que Nabou, notre vénéré dieu des scribes, veille sur ton sommeil et réveille ta mémoire !

Agoum se leva lentement, laissant tomber sur le sol les trois ou quatre tablettes où il avait fait semblant de consigner les réponses.

— Je ne manquerai pas, répliqua-t-il d’une voix âpre, de faire état auprès de mon maître de cette réaction impertinente. Prends garde à toi !

— Tes précautions pour dissimuler l’identité de ton maître sont superflues ! lança Karim en se dirigeant vers la porte. Nous savons de qui il s’agit.

En sortant de l’Esagil, les deux amis se retrouvèrent sur la Voie sacrée, presque déserte à cette heure avancée de la nuit. Dans la clarté de la lune et la lumière tremblante des torches, ils n’aperçurent qu’une patrouille de gardes du palais, quelques carrioles attelées d’onagres et des passants attardés, accompagnés d’une escorte d’esclaves armés porteurs de lampes.

Ils empruntèrent une rue longeant le petit temple de la déesse Ishtar pour rejoindre le quartier du Merkès où s’était concentrée la liesse. Des rumeurs de tambourins, de flûtes, mêlées à des chants sauvages, venaient du camp des nomades, installé le long de la muraille orientale dominant le fossé.

Hélés à plusieurs reprises par les prostituées à demi nues sur le seuil des bouges, ils se retrouvèrent dans l’artère traversant de part en part les quartiers populaires, comme emportés par une foule bariolée, tumultueuse, ivre de vin, de bière et de liqueur d’agave ou de datte, brandissant des insignes de Mardouk attachés à des bâtons et flagellant les passants, par jeu, avec des balais de palme.

— Je meurs de soif ! dit Shoukour. Arrêtons-nous là.

Il entraîna son compagnon vers une taverne située au bord du canal Nîl. Il en venait, avec des odeurs d’eau morte mêlées à celles de la viande et du poisson grillés, des chants bachiques accompagnés de rires tonitruants.

La vaste salle au plafond bas, envahie de moustiques, était éclairée par des lampes à huile de naphte et des torches qui répandaient une âcre odeur de résine. Dans le fond, près d’un joueur de flûte accroupi, une grande femme brune, au physique de nomade du Pays de la Mer, couverte de ses seuls bijoux, dansait devant une peinture grossière représentant Ishtar, déesse de l’amour. Les servantes elles-mêmes étaient nues sous leur tunique légère collée à leur peau par la sueur, maculée de vin et de jus de viande.

— J’ai soif et j’ai faim, dit Shoukour. Pour le reste, nous verrons.

Ils trouvèrent place sous un étalage de jarres antiques, du temps où le roi Sagon régnait sur les Quatre Régions. À quelques pas, un groupe de nomades d’origine indistincte, assis en rond à même les dalles de bitume, immobiles et muets, se partageaient un cochon de lait aux amandes et des pains de poisson.

— J’ai du mal à comprendre, dit Karim en s’asseyant, pourquoi l’intendant Agoum, dans ses dernières questions, semblait donner tant d’importance aux nomades et surtout au prince de Nippour, Ourenlil. Tenait-il à nous faire avouer une complicité avec lui dans l’affaire du temple ?

— Cette insistance ne m’a pas échappé. De toute manière, celui qui nous l’a envoyé sera déçu. Ce que nous avons révélé à l’intendant ne pourra guère faire avancer l’enquête. Le personnage important dont il nous a parlé ne peut être que Warouk.

— Je l’ai compris dès le début de l’interrogatoire. Ce que j’ignore, c’est pourquoi il a fait intervenir ce nabot. Ces questions, il aurait pu nous les poser lui-même. Il en avait le temps.

Ils partageaient sans se l’avouer l’impression terrifiante d’être embarqués à leur corps défendant sur un navire dont ils n’étaient pas maîtres, en compagnie de spectres prêts à les précipiter dans le fleuve sans l’ombre d’un motif. Ils se sentaient livrés à des puissances mystérieuses et hostiles qui se jouaient d’eux comme des pions d’un jeu sans règle établie.

Karim songea à Shamou. Elle devait l’attendre sur la terrasse, avec la patience inébranlable qui était le fond de sa nature. Il but un cruchon de bière, croqua une galette de millet et se leva pour partir.

 

La chaleur de la nuit ne se dissipait que lentement. Sur le canal, entre des demeures ornées de tapisseries et de palmes, des barques et des couffes illuminées, chargées à couler de fêtards, allaient et venaient au son des harpes.

En arrivant sous les murailles du Merkès, dont on venait de fermer les portes, Karim leva les yeux au ciel.

L’étoile Nounga scintillait comme une goutte de rosée, signe que la fête se déroulerait sous les meilleurs auspices.

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