Les grandes dames
Octave croyait trop que les femmes se…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Octave croyait trop que les femmes se donnent et se reprennent comme elles feraient d’un bouquet ou d’un éventail. Les plus légères et les plus rieuses subissent plus profondément que les hommes les contre-coups de la passion. Mme de Révilly n’était pas consolée parce qu’elle avait commis un péché de plus: «On ne badine pas avec l’amour,» lui avait dit Alfred de Musset quand elle était toute jeune fille.
XXVIII
LE NAUFRAGE DU COEUR
Guillaume de Montbrun épousa Mlle Lucile de Courthuys à la chapelle du Sénat.
Naturellement M. de Parisis alla à cette messe de mariage. Ce n’était plus une chapelle, c’était un salon. On croyait y continuer une conversation commencée la veille dans quelque belle société du beau Paris.
Quand il s’approcha de son ami Guillaume, il le trouva heureux, mais inquiet. «Tout est bien qui finit bien,» lui dit Parisis à mi-voix. «Oui, mon ami, mais je ne serai peut-être content qu’après la lune de miel; j’ai toujours peur que Mme de Révilly ne vienne troubler la fête.»
Les deux amis s’étaient dit ces paroles très rapidement à la fin de la messe.
La jeune mariée, toute radieuse qu’elle fût, semblait les interroger du regard. Elle s’était bien aperçue de l’inquiétude de son mari; elle devinait qu’Octave avait le secret de Guillaume.
Toute jeune mariée a un nuage à l’horizon.
Après la messe, Parisis s’en fut droit au boulevard Haussmann. Allait-il en amoureux désoeuvré ou en philosophe curieux étudier les battements du coeur d’une femme trahie? Je crois que ces deux sentiments l’entraînaient à la fois; mais c’était surtout le premier, parce qu’il se disait: «Si Mme de Révilly n’est pas chez elle, je monterai chez la belle Dijonnaise.»
On verra tout à l’heure qu’il monta chez la belle Dijonnaise, parce que Mme de Révilly—n’y était pas.—
En s’approchant de l’hôtel de la jeune femme trahie, il vit neuf voitures de deuil suivant un corbillard; tout cela harnaché, pomponné, armorié, comme pour les enterrements de première classe. Un R sous une couronne de comte le frappa. «Révilly! dit-il tout à coup. Est-ce que ce serait son mari?»
Il espéra encore que cet R ne voulait pas dire Révilly. Toutefois, quoique les voitures de deuil se fussent éloignées déjà, il s’arrêta devant la porte de Mme de Révilly sans avoir le courage d’entrer.
Il passa de l’autre côté du boulevard, regardant aux fenêtres, comme s’il devait lire sur la façade de la maison.
Personne n’était aux fenêtres. Déjà il avait interrogé vainement le triste cortège. Tout en regardant la façade de l’hôtel de Révilly, il regarda la façade de l’hôtel d’Argicourt. Une figure lui apparut à demi voilée par un rideau de guipure. Il lui sembla que c’était Mme de Révilly elle-même. Il entra tout joyeux à l’hôtel d’Argicourt.
Le concierge, qui avait voulu être du spectacle, n’était pas dans son «salon.» Comme Parisis savait que son mari était en Bourgogne, il se hasarda à monter. Il sonna; ce fut une femme de chambre qui ouvrit. «Mme de Révilly?» lui dit-il. Cette fille ne comprit pas et lui ouvrit le petit salon sans lui répondre. Mme d’Argicourt vint à lui. «Ah! que suis heureux de vous voir, lui dit-il en lui serrant la main; j’avais peur que vous ne fussiez dans cet horrible corbillard.—La pauvre femme! murmura Mme d’Argicourt.—Vous la connaissez donc? demanda Parisis avec surprise.—Mais vous êtes donc fou? C’est Mme de Révilly qui est morte.»
Octave recula de trois pas. «Oh! madame, je vous demande pardon, je croyais voir Mme de Révilly.—Comment! elle était blonde et je suis brune! Je vous remercie de vous rappeler ainsi ma figure.—Que s’est-il donc passé?» demanda Parisis tout atterré.
Que s’était-il passé, en effet? Trois jours auparavant, une lettre de faire-part était venue frapper au coeur Mme de Révilly. Naturellement c’était une amie qui, sachant son histoire amoureuse, lui avait envoyé la lettre de mariage de M. Guillaume de Montbrun avec Mlle Lucile de Courthuys. Elle ne vivait pas dans le monde où allait vivre son amant; elle le croyait à Londres depuis le bal de l’Hôtel-de-ville. Nuls pressentiments ne l’avaient avertie. Elle relut vingt fois cette lettre fatale, tout en l’inondant de larmes.
M. de Parisis avait pu, toute une nuit de bal, lui faire oublier M. de Monbrun par je ne sais quelle séduction inattendue; la valse, les violons, les jolis propos, toutes les magies d’une fête nocturne lui avaient tourné la tête; elle s’était abandonnée à un mouvement de passion subite. Mais le lendemain matin, en se réveillant, elle avait eu horreur de sa faute, et—voilà bien la logique des femmes!—elle avait en elle-même demandé pardon à la fois à son amant et à son mari.
Octave croyait avoir séduit une femme; il n’avait surpris qu’une expansion d’ivresse. S’il fût venu le lendemain frapper à la porte de la jeune femme, certes, elle ne lui eût pas ouvert. Si elle l’eût rencontré, elle se fût cachée. S’il lui eût parlé, elle se fût écriée:—Je ne vous connais pas!
Et que fit-elle après avoir lu cette lettre de mariage qui lui parut une lettre de mort? Elle devait aller dîner à Chatou, chez des amis qui l’attendaient tous les jeudis. Elle y alla.
Il lui eût été impossible de rester chez elle où tout lui rappelait son malheur. La pauvre femme ne savait pas que le malheur est un hôte qui vous suit partout, plus terrible encore dans le voyage qu’à la maison; car les figures étrangères vous refoulent plus loin encore dans l’enfer du désespoir.
Avant de monter en wagon, elle s’arrêta à l’église Saint-Augustin. Pourquoi? Son second adultère lui avait-il ouvert les yeux sur le premier? La seconde chute lui montrait-elle toute l’horreur de la première? Où n’était-ce que le chagrin de perdre son amant?
Chez ses amis de Chatou, elle ne dit rien, elle cacha sa douleur, elle essaya même de sourire, elle les trompa par quelques éclats de gaieté. On servit à goûter dans un petit pavillon de verdure au bord de l’eau, devant une barque toute pavoisée qui attendait. Comme on lui reprochait de ne toucher à rien, elle mangea des fraises et but coup sur coup d’un air de vaillance trois ou quatre petits verres de vin de Malaga. Après quoi on monta dans la barque, selon la coutume, car toutes les semaines on allait à Bougival, où l’on se rencontrait avec d’autres Amphitrites, Parisiennes en villégiature.
Les jeunes amies de Mme de Révilly remarquèrent qu’elle était devenue silencieuse; elle penchait mélancoliquement la tête sur les vagues légères, murmurant à diverses reprises: «N’est-ce pas que l’eau est belle aujourd’hui?»
Quand la barque s’approchait du bord, elle essayait de cueillir des roseaux et des fleurs aquatiques. Elle cueillit un beau nénuphar qu’elle montra à tout le monde. On l’entendit qui disait presque tout haut? «Et quand je pense qu’il n’est pas venu me dire tout cela!»
La barque avait repris le milieu du fleuve et voguait à pleine voile. Mme de Révilly se penchait au-dessus de l’eau et y trempait le nénuphar blanc cueilli sur la rive.
La fleur s’échappa de sa main. «Oh! mon Dieu!» dit-elle. Etait-ce pour le nénuphar? Elle se pencha un peu plus et tomba. «Oh! mon Dieu!» crièrent à leur tour les deux amies.
Il y avait un homme qui conduisait la nacelle, un hardi navigateur d’eau douce, qui, comme tous les navigateurs, ne savait pas nager. On sait avec quelle imprudence les Parisiens, et surtout les Parisiennes, s’aventurent sur les bords de l’Océan. Le jeune homme voulut s’élancer: ses soeurs le retinrent, tout en appelant. On avait vu reparaître la robe de Mme de Révilly; mais on fut plus de cinq minutes sans qu’un sauveur se montrât.
Quand on ramena la pauvre femme sur la rive, elle était bien morte. Vainement les médecins tentèrent tout, elle ne rouvrit pas les yeux. L’âme amoureuse et blessée était partie.
«Comprenez-vous cela? dit Mme d’Argicourt à M. de Parisis. Une femme qui riait toujours!—Oui, dit Parisis ému profondément; elle a pris son coeur au sérieux. Plus j’étudie les femmes et moins je les connais.—Son mari ne se consolera pas, dit madame d’Argicourt. Il parlait, lui aussi, de mourir.—C’est Guillaume de Montbrun qui ne se consolera pas.»
Mme d’Argicourt accorda une larme à Mme de Révilly. «C’était la plus charmante voisine du monde; je l’entendais chanter comme un oiseau, je la voyais sourire sur le balcon: je sens que mon âme est toute en deuil.»
Octave regardait la jeune femme. «C’est étrange! se dit-il à lui-même; il me semble que je vois toujours Mme de Révilly dans Mme d’Argicourt. Adieu, madame, reprit-il tout haut. Nous reparlerons d’elle.»
Et quand il fut seul: «Oh! les femmes! Quel abîme de ténèbres! Cette pauvre morte! elle avait trouvé tout simple de prendre un amant pendant que son mari jouait à la Bourse; elle a trouvé tout simple de le trahir une belle nuit; et parce qu’il l’a trahie lui-même, elle se jette à l’eau. Explique cela qui pourra: moi je m’y perds.»
Et pensant aux deux femmes: «Il me sera impossible de revoir jamais Mme d’Argicourt.»
XXIX
LES MÉTAMORPHOSES DE MADEMOISELLE VIOLETTE DE PARME
C’était un jour de grande réception chez M. Mabille: fête de nuit, lanternes chinoises, palais vénitien, feu d’artifice. Et, pour le bouquet, fiançailles universelles. Ces beaux messieurs du Bois-Doré et ces belles dames du Bois-Joli ne s’étaient pas donné rendez-vous, mais on se rencontrait pour causer mariage et divorce.
Octave de Parisis allait comme tout le monde fumer çà et là un cigare à Mabille. Il avait dîné ce samedi-là avec Miravault qui voulut bien lui donner le bras pendant vingt-huit minutes; à la trentième minute, il devait être au concert des Champs-Elysées.
Ils étaient à peine entrés qu’ils remarquaient que décidément le beau style serait toujours l’apanage des Françaises. «Entends-tu ces vocables dignes des grammaires héraldiques?» dit Octave à son ami.
C’était une jeune personne de dix-sept ans qui sortait du giron de sa mère et qui disait à une de ses amies. «Ne me bêche pas, ma chère, ou je te donne du poing sur le baptême.»
Réponse éloquente de la dame, ainsi apostrophée, en langue javanaise, que je ne saurais traduire.
On s’était approché. Il y avait déjà foule, quand arriva une femme à huit ressorts. Elle se drapa dans sa dignité et s’écria: «Faites place, mesdames et messieurs, c’est une honnête femme qui passe.» Et elle passa.
Un duc anglais qui ne savait pas marcher, s’entortilla dans la queue de sa robe. Elle se retourna avec une exquisse politesse. «Milord Muffleton!» dit-elle avec un accent anglais.
L’offensé demanda des réparations. «Des réparations! c’est vous qui me devez des réparations, puisque vous m’avez déchiré ma robe.—Tais-toi! dit un ami de l’Anglais, ou je te fais mettre dedans.—Tais-toi, où je te fais mettre dehors.—Madame, répondit l’ami de l’Anglais, tout cela peut s’arranger; un homme mal élevé dirait «sortez,» nous savons trop notre monde pour ne pas dire «sortons.» Et on se donna rendez-vous pour les réparations au café Anglais.
Quelle était cette femme qui se donnait si bien en spectacle?
Octave ne fut pas peu surpris de reconnaître Violette, qui avait déchiré tout ce qui lui restait de sa robe virginale pour revêtir en pleine lumière la robe à queue épanouie. Il n’y comprenait rien. Il savait pourtant que les métamorphoses des femmes d’Ovide ne se font pas plus rapidement que les métamorphoses des femmes de Paris.
Violette l’avait reconnu, elle avait caché un battement de coeur, en laissant tomber sur lui un regard de haut dédain et d’amère raillerie. «Violette!» dit-il, comme pour l’arrêter en chemin. Elle ne se retourna pas. Il marcha plus vite, mais Miravault le retint. «Tu sais, si tu as des affaires ici, je m’en vais.»
Octave se remit au pas de son ami, se promettant de parler plus tard à Violette. Ils firent trois ou quatre tours. Violette était allée s’asseoir dans le «salon d’honneur,» où elle eut bientôt un cercle composé des hommes les plus à la mode.
Elle s’était donnée pour une étrangère, qui venait de prendre les bains de mer à Brighton et qui allait faire sauter la banque à Wiesbaden.
Tout en tournant, Octave jetait sur elle un vif regard. Quoiqu’ils fussent séparés par tout un parterre des plus panachés et des plus bruyants, elle ne perdit pas un seul regard d’Octave; elle le haïssait, mais elle désirait le voir, ne fût-ce que pour le jeter à ses pieds; il avait brisé sa vie, il avait brisé son coeur: elle aurait voulu le briser lui-même.
C’était l’amour dans la colère.
Elle était heureuse de se voir si bien entourée, croyant le piquer au jeu et le ramener à elle. Elle ne se trompait pas. Octave avait cessé de l’aimer sous sa douce et sentimentale figure d’honnête fille; tendre et dévouée comme une épouse, rêveuse et poétique comme une fiancée, toute à lui, fidèle jusqu’à la mort, le chien de la maison. Maintenant qu’il la croyait à tout le monde, il sentit qu’il aimait encore. C’était un autre amour qui se relevait plus vigoureux sur les anciennes racines, amour étrange, furieux, terrible, qui met le feu dans le sang et l’enfer dans le coeur.
Octave eut pourtant la patience d’attendre que Miravault l’eût quitté pour aller dans «le salon d’honneur.» Il ne s’inquiéta pas de la cour improvisée de Violette. Il dérangea même quelques-uns de ses adorateurs, et, traînant une chaise à sa suite, il s’assit sans façon tout contre la dame. «Violette! expliquez-moi par quel chemin vous êtes venue ici.»
Ce fut une révolution dans le cercle des courtisans de Violette. «Comment, il la connaît!—Tu sais bien que Parisis connaît tout le monde; il l’aura rencontrée en Chine ou en Amérique.—Pas de chance! dit un jeune premier, dès que je veux parler à une femme, c’est toujours Octave qui me répond.»
Aucun de ceux qui papillonnaient là n’était homme à céder la place hormis à la pointe de l’épée. Tous étaient plus ou moins braves comme l’acier. Mais tel était l’empire de Parisis qu’on le reconnaissait toujours comme un maître; on s’effaçait devant lui sans croire que ce fût un pas en arrière. Il faut bien que la supériorité ait ses privilèges; d’ailleurs, tout le monde voulait être l’ami d’Octave.
Après avoir regardé froidement l’homme qu’elle avait tant aimé, Violette détourna la tête et voulut continuer la conversation commencée avant l’arrivée de M. de Parisis.
Il répéta sa question, et comme elle le regardait une seconde fois avec la même froideur, il partit d’un éclat de rire. Et alors, ce fut elle qui le questionna. «Pourquoi riez-vous? monsieur.—Je ris—madame—parce qu’en regardant votre main, j’y retrouve un souvenir d’une autre existence. Vous savez que je crois à la métempsycose; or, il y a bien longtemps, quand vous étiez une vertu irréprochable, vous avez mis à votre doigt cet anneau de six francs cinquante centimes, qui se cache comme—une violette au milieu des roses,—que dis-je, des roses! ce sont des diamants.»
Ramenée tout entière à sa vie passée, Violette se leva et demanda à Octave de faire un tour avec elle. Tous les jeunes gens se regardèrent et s’offrirent des cigares, ne pouvant s’offrir Violette.
«J’avais juré de ne plus vous parler, dit Violette au duc de Parisis, mais vous êtes le tyran de ma vie; dès que je vous revois, je redeviens esclave. Je vous hais!—Et moi aussi, dit Octave. Mais pourquoi êtes-vous ici?—Pourquoi je suis ici? Il faut bien aller un peu dans le monde quand on est femme du monde. Et d’abord, sachez que je ne suis plus Violette, je me nomme Violette de Parme. La pauvre petite Violette, de la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, a été piétinée sous vos pieds; son dernier parfum s’est envolé vers le ciel des amoureux.—Violette de Parme! à la bonne heure.—J’ai monté en grade; vous comprenez bien, mon cher, qu’après votre gracieux abandon, c’était la vie ou la mort, la vie dans le torrent ou la mort dans le tombeau; mais on ne se tue pas deux fois; c’était donc la mort, dans quelque sombre atelier où l’on oublie tout à force de travail. Il n’y a que la joie du coeur, il n’y a que la vertu qui s’arrange de tout, même de la pauvreté. La mort n’avait pas voulu de moi, je n’ai pas voulu d’elle, non plus que des pâleurs et des misères du travail. Ne vous étonnez pas de me voir ainsi, je suis votre oeuvre. Adieu, mon cher, car je partirai demain à huit heures pour Dieppe avec le prince Rio.—Qu’est-ce que le prince Rio?—Un prince du sang qui paye mes chevaux.—Eh bien! ce n’est pas avec ces chevaux-là que tu iras à Dieppe.»
XXX
LE VOYAGE A DIEPPE
Octave de Parisis et Mlle Violette de Parme arrivèrent, un beau jour d’août, à une heure de l’après-midi, à l’hôtel Royal de Dieppe, ce qui fut un grand scandale, non seulement dans la ville de Duquesne, mais encore dans toute la Normandie:—Une ville collet-monté dans une province bégueule!
Quoi de plus simple et de plus légitime? M. de Parisis n’avait pas de conseil de famille et mademoiselle Violette était émancipée. Il n’y avait donc pas détournement de mineurs. Mais ce qui scandalisait les mères de famille et les demoiselles à marier, c’est que M. de Parisis était du meilleur monde, allié aux plus hautes familles, convoité depuis longtemps pour un mariage par le faubourg Saint-Germain et par le faubourg Saint-Honoré.
Il y avait à l’hôtel Royal tout un groupe de dames de la cour: celles-là qui tous les hivers sont émaillées d’épithètes flamboyantes par les chroniqueurs à la mode. A Dieppe, on s’ennuie toujours un peu, même quand on s’amuse. Ce matin-là on s’ennuyait beaucoup à l’hôtel Royal; on attendait l’heure des promenades, on sommeillait sur les journaux du jour, on disait du mal de son prochain et de soi-même, quand M. de Parisis, qui conduisait son phaéton, un lorgnon dans l’oeil, un cigare à la bouche, une demoiselle à côté de lui, entra dans la cour au bruit de ses deux chevaux bai-bruns.
Tout le monde se mit aux fenêtres. «M. de Parisis!» Ce nom courut sur toutes les lèvres avec un sourire de curiosité et de surprise. «Eh bien! dit Mme de Valbon en regardant Violette de Parme du haut de son balcon, mais surtout du haut de sa grandeur: voilà ce qui s’appelle jouer avec l’audace.—Il paraît, dit Mme de Pontchartrin, que M. de Parisis n’est pas embourbé dans la forêt des préjugés.»
Depuis qu’il était né, M. de Parisis avait toujours tout bravé. Il ne s’inquiéta pas beaucoup des mines ébahies qu’il voyait autour de lui. Toutefois, il jugea qu’il était bien un peu trop en spectacle; c’était la première fois qu’il venait à Dieppe; il croyait que tout le beau monde était à Trouville; il n’avait pas pensé qu’il dût trouver tout d’un coup tant de figures de connaissances.
Mais il fut brave dans son rôle, car il était bon comédien dans la vie. Il commença par demander deux salons et quatre chambres à coucher pour Violette. «Madame la comtesse attend du monde? dit un garçon très savant en art héraldique: il avait vu une couronne de duc sur le phaéton et sur les harnais.—Oui, répondit Parisis, madame attend sa mère, sa grand’mère, son oncle l’archidiacre et sa tante la chanoinesse.»
Il dit cela assez haut pour être entendu de tout le monde. «Pour moi, ajouta-t-il, il ne me faut qu’une chambre à coucher et un cabinet de toilette. J’oubliais: une écurie pour huit chevaux.»
Quoiqu’il n’y eût que des sceptiques autour de lui, il parla si naturellement que nul n’eût osé dire qu’il raillait. On le tenait d’abord pour un homme si fantasque et si invraisemblable, que les choses les plus impossibles n’étonnaient pas trop avec lui.
Il avait mis pied à terre. Mlle Violette sauta dans ses bras. Il la confia à une fille de service et alla gaiement serrer la main à quelques amis de turf et de club. «Quelle est donc cette belle ingénue? lui dit l’un d’eux.—Je ne la connais pas, dit froidement Octave; elle venait à Dieppe, nous avons voyagé ensemble; elle m’a offert une cigarette et nous sommes les meilleurs amis du monde; mais je n’ai vu ni son signalement, ni son dossier, ni ses états de service. Je crois qu’elle est encore à sa première campagne. Je n’en dirai rien, car je n’ai pas fait la guerre avec elle.»
M. de Parisis s’assura que ses chevaux seraient bien logés et qu’ils auraient une bonne table; après quoi il monta, sans se faire prier, au troisième étage.
Une demi-heure après, il se jetait à la mer. Une heure après, il écoutait sur la plage, en compagnie de quelques fumeurs, la musique du Casino, une vraie musique normande. A six heures, il dînait avec ces dames de la Cour, qui ne cessaient de l’interroger sur sa compagne de voyage. A huit heures, il était sur la jetée avec Violette, qui ne pouvait comprendre pourquoi la mer faisait tant de chemin sans avancer. A dix heures, il jouait aux jeux innocents avec les dames de la Cour. A onze heures, il improvisait un lansquenet. A minuit….
Ici le romancier tourne la page.
XXXI
SUR LA PLAGE
Le lendemain, Octave alla voir ses amis au spectacle des baigneuses. Ils avaient tous des lorgnettes et regardaient les jolies évolutions de ces dames, comme on regarde les danseuses à l’Opéra.
On s’émerveillait d’un quadrige de naïades, des intrépides qui savaient nager et qui jouaient au volant; joli jeu, où le vent, la vague et l’imprévu font danser les joueuses.
On entendait les cris et les rires. Gai tableau pour Isabey ou pour Ziem. La mer était bleue et perlée; quelques barques peuplaient l’horizon; le soleil, perdu dans les nuages transparents, répandait de vifs rayons sur les flots; les chevelures dénouées, ailes de corbeau et gerbes blondes, s’éparpillaient çà et là sur les vagues; la mer monta et rapprocha les joueuses: on s’arrachait les lorgnettes. Chaque fois que s’en allait la vague amoureuse, on surprenait à travers la gaze humide la fine ou fière sculpture du pied, de la main, du cou, de l’épaule d’une de ces dames.
On affirma avec autorité que c’était le grand livre héraldique qui jouait au volant. On citait une duchesse, une marquise, une lady et une jeune fille de grand nom. Quel était l’enjeu?
Octave de Parisis eût été quelque peu étonné si on lui eût dit que presque tout son jeu de cartes était là.—Il ne manquait que la dame de Pique.—Sans doute, parce qu’il l’avait retrouvée.
Oui, la dame de Coeur, la dame de Carreau, la dame de Trèfle, elles étaient là toutes les trois qui se renvoyaient le volant.
Dans l’après-midi, quand la plage est encore déserte, quelques curieuses réunies à quelques désoeuvrés chuchotèrent en voyant arriver, toute blanche comme un pastel, dans la plus adorable robe de linon, Mlle Violette de Parme un panier à la main.
Elle alla s’asseoir près de l’orchestre, sous une tente solitaire. «Voyez donc comme elle se prélasse? dit une dame.—Non, dit une jeune fille, elle marche bien, voilà tout.—Vous appelez cela bien marcher! Elle va comme une tortue.—C’est là ce qui donne cette grâce nonchalante qui lui sied à ravir.»
Il y avait là un rhétoricien qui osa comparer, en face de sa mère, Mlle Violette de Parme à un lys que le vent balance et à un cygne qui glisse sur un lac.
Quand la compagne de voyage d’Octave se fut assise sur une de ces abominables chaises qui ornent la plage de Dieppe, elle regarda la mer et y perdit sa pensée. La mer a de si grandes éloquences, qu’elle parle à toutes les âmes, même aux plus simples; elle ouvre dans la pensée je ne sais quels horizons inattendus. C’est un livre écrit en hébreu, mais les caractères ont des figures expressives qui disent mille choses étranges. Jusqu’ici, Victor Hugo seul a osé illustrer ce beau livre. Mais l’âme la moins illuminée de poésie n’est pas tout à fait étrangère aux sublimités de cette langue de l’infini.
Je crois que Mlle Violette de Parme ne se jetait pas la tête la première dans l’abîme des rêveries; elle regardait en curieuse les embarcations légères tout émaillées de robes et de casaques rouges, blanches, orange; elle regardait les mouettes qui venaient se perdre dans la vague pour piper leur goûter.
Tout à coup, comme si l’amour du travail fût une habitude invincible chez elle, elle prit dans son panier une tapisserie commencée et se mit à l’oeuvre sans presque lever les yeux, comme une écolière bien apprise. Elle filait un oiseau bleu couleur du temps.
Comme le matin, Octave vint sur la plage; son nom bourdonnait à toutes les oreilles, mais il semblait très insouciant des contes débités sur lui. La raillerie des autres ne montait jamais «à la hauteur de son dédain.»
Il alla saluer gravement Violette et il lui parla avec une certaine réserve; quiconque eût bien étudié, n’eût reconnu entre lui et elle qu’une amitié de passage qui ne viole pas les bienséances par des airs de familiarité à la mode dans le beau monde. Les voisines furent même édifiées par la conversation. «Eh bien! disait M. de Parisis, comment vous trouvez-vous à Dieppe? Est-ce que vous y ferez une saison? L’air de la mer vous va à ravir. Avez-vous reçu des lettres de votre famille?»
Et Mlle Violette répondait: «Je ne m’ennuie pas, mais je n’ose me hasarder dans ces vagues furieuses. Je suis très contrariée de n’avoir pas reçu de lettres ce matin. Je vous ai dit que l’archidiacre avait la goutte. Je suis allée prier pour lui aux deux églises. Je ne sais pas si l’air de la mer me va bien, mais je sais que j’ai déjeuné comme quatre. Si vous voyez par là ma femme de chambre, dites-lui de m’apporter des pêches.»
En un mot, une conversation irréprochable; j’oubliais de vous dire que Violette termina sa période par un adorable: «Tu sais que tu m’embêtes.»—Ce à quoi Octave répliqua: «Ce n’est pas étonnant, car je m’embête tant moi-même!» C’était le thermomètre de toute la plage.
M. de Parisis ne prit pas racine auprès de sa maîtresse, il alla s’asseoir en face, contre le Casino, dans un groupe de jeunes femmes qu’il n’avait pas encore saluées à Dieppe. On ne manqua pas de lui demander ce que c’était que cette belle inconnue,—cette Ophélie de Shakespeare, peinte par un aquarelliste d’aujourd’hui, Chaplin ou Vidal—ou plutôt peinte par elle-même.
Il continua son jeu; il ne la connaissait que pour avoir voyagé avec elle. C’était une jeune fille excentrique de la plus haute vertu qui craignait d’autant moins la vie à la diable qu’elle était plus vertueuse. Elle voyageait incognito comme les princesses; elle avait un frère zouave pontifical; un oncle archidiacre et une tante chanoinesse. Il désirait entrer un peu plus dans son intimité, mais il n’espérait pas franchir les limites des civilités puériles et honnêtes.
Dans le groupe qui l’écoutait, il remarqua de prime abord une jeune fille qui avait un oiseau bleu sur son chapeau.
Il reconnut la belle fille du bois de Boulogne et de l’Opéra dans cette blonde aux yeux noirs, d’une beauté étrange, qui n’avait aucun des caractères des beautés de convention, avec sa fierté si noble et si naturelle. Elle rappelait ces figures à la Corrège et à la Prudhon qui, à première vue, vous prennent l’âme comme le corps: un nuage de volupté dans la pureté idéale des yeux, sur la virginité des lèvres un aiguillon d’amour. On voudrait les aimer avec violence et avec douceur; on voudrait vivre et mourir pour elles. C’est le mariage le plus profond et le plus impénétrable des sens et de l’esprit, l’étreinte des bras et l’expansion du coeur.
C’était la première fois que Parisis voyait sa cousine de si près. Naturellement il ne se doutait pas qu’il avait devant lui la Marguerite des Marguerites, ni la Dame de Coeur.
Elle aussi filait de la laine comme Mlle Violette. Singulier rapprochement! pendant que Mlle Violette filait un oiseau bleu, Mlle Geneviève de La Chastaigneraye filait un bouquet de violettes.
Quoique la jeune fille semblât ne pas écouter les propos de M. de Parisis, elle entendait mot à mot et souriait du coin des lèvres.
Parmi les dames qui étaient autour d’elle, la marquise de Fontaneilles, la duchesse de Hauteroche et lady Harrisson furent saluées à cet instant par deux jeunes gens qui, ne connaissant pas M. de Parisis, allaient passer outre. Mais, sans doute, ils étaient de bonne prise ou de bonne rencontre, car les trois dames se levèrent soudainement comme si elles eussent obéi à la même idée. Mlle de La Chastaigneraye se trouva donc seule un moment avec M. de Parisis. «Mademoiselle,—si je puis m’exprimer ainsi,—dit Octave gravement, voulez-vous me dire pourquoi vous avez souri si malicieusement quand j’ai parlé?—Monsieur, dit Geneviève, j’ai souri comme cela m’arrive chaque fois que je vais à la comédie.—Je suis donc un comédien?—Oui, monsieur.
Quand vous parlez à des comédiennes ou à des femmes familières aux planches du monde, qui ont appris comme vous l’art de parler pour déguiser leurs pensées, vous avez la chance d’être cru sur paroles: elles ont tant de fois brouillé le mensonge avec la vérité, qu’elles ne savent plus reconnaître le vrai du faux. Mais moi qui, dans la vie, ne suis pas encore entrée en scène, même pour jouer la dernière ingénue, j’ai traduit ce que vous avez dit dans la vraie langue des coeurs simples.—De grâce, Mademoiselle, donnez-moi votre traduction.»
Geneviève regarda du côté des trois dames. «Je veux bien, dit-elle sans se faire prier; je commence par vous avertir que je sais la géographie du monde sans avoir beaucoup voyagé sur la carte parisienne. Or, du premier coup, je reconnais le caractère des nationalités. Ainsi, je ne confondrai jamais une femme du monde avec une femme du demi-monde, quoiqu’elles se confondent si bien entre elles par les panaches du langage et des chiffons; je ne confondrai pas davantage une femme du demi-monde avec une demoiselle qui n’est pas tout du monde, quels que soient les grands airs et le bel esprit de celle-ci. Voilà pourquoi, monsieur, je vais traduire ainsi ce que vous avez dit tout à l’heure: «Cette jeune fille n’est pas excentrique, puisqu’elle ressemble à toutes ses pareilles; elle n’est pas de la plus haute vertu, parce qu’elle n’est pas de la vertu, d’ailleurs la vertu n’est ni haute ni basse. Si elle craint d’autant moins la vie à la diable, c’est qu’elle est toujours affichée. Elle ne voyage pas incognito, puisqu’elle n’a pas de nom; si elle voyage comme les princesses, c’est que c’est une princesse de théâtre. Elle n’a pas de frère zouave au service du pape, ni d’oncle archidiacre au service de Dieu, ni de tante chanoinesse au service des pauvres. Vous ne désirez pas entrer dans son intimité, vous désirez en sortir, mais les hommes ne savent jamais battre en retraite dans ces batailles perdues.» Voilà, monsieur, ma traduction littérale.—Mademoiselle, si j’étais de mauvais goût, je dirais votre traduction libre; mais vous avez parlé si juste, partant si bien, que je serais indigne de vous répondre, si je prenais un masque avec vous. Dites-moi qui vous a donné cette pierre de touche?—Voyez-vous, on a beau faire pour enchâsser le strass, il se trahit lui-même en face du diamant. Ma pierre de touche, c’est mon coeur. Dans la jeunesse, l’âme est une petite goutte de rosée que Dieu a mise sur une pervenche ou sur une violette: la goutte de rosée réfléchit le ciel, elle voit tout, jusqu’à l’étoile la plus lointaine, jusqu’aux nuages les plus perdus. Mais quand vient le mauvais jour, la goutte de rosée tombe dans le torrent qui roule le sable des montagnes; elle ne voit plus que le chaos.—Vous avez raison, voilà pourquoi la jeunesse est une perle sans prix.»
Et M. de Parisis ajouta: «Mais dites-moi, mademoiselle, à quelle école avez-vous été?—A l’école de Dieu.» En disant ces mots, Mlle de La Chastaigneraye leva ses grands yeux veloutés sur M. de Parisis. C’était le regard de la vertu même. Ces beaux yeux noirs, vaillamment ouverts et doucement ombragés par de longs cils, répandaient une si divine expression de candeur, que M. de Parisis fut atteint au fond de l’âme. Lui que tant de femmes avaient regardé avec amour, avec volupté, avec passion, il tressaillit, comme atteint d’une émotion jusque-là inconnue. Il avait toujours nié ce qu’il appelait la beauté et le charme des pensionnaires: il reconnut qu’il avait nié la première moitié de la femme.
Geneviève regardait Violette à la dérobée. «Eh bien! dit-elle tout à coup, je me trompais tout à l’heure, cette demoiselle a un grand air et ne ressemble pas à ses pareilles.—Non, car elle vous ressemble—par la figure—dit Parisis.»
Les trois dames revinrent s’asseoir «Eh bien! M. de Parisis, dit la duchesse, vous avez déposé votre carte sur la chaise de notre belle amie. Je vous avertis que c’est une carte perdue, car son coeur ne reçoit personne, même dans l’antichambre.»
Survint une visite. M. de Parisis se rapprocha de Geneviève. «Je n’ose pas, lui dit-il doucement et avec un sentiment de mélancolie, mettre ma carte à vos pieds. Je suis comme le voyageur qui cueillerait bien une fleur sauvage dans le ravin, mais qui ne la cueille pas pour ne pas faire tomber la goutte de rosée dans l’abîme.»
Mlle de La Chastaigneraye rougit et pâlit; pour la première fois de sa vie, elle saisit son éventail et le passa devant sa figure.
Octave de Parisis regardait Geneviève avec adoration: il lui sembla qu’un rayon descendait dans son âme et y répandait une lumière toute divine. «A propos, dit la marquise de Fontaneilles, qui avait voulu réserver son effet, je ne vous ai pas présenté à Mlle Geneviève de la Chastaigneraye.—De La Chastaigneraye!» s’écria M. de Parisis.
Il se leva et s’inclina: «Mademoiselle, vous êtes ma cousine; moi je vous présente M. Octave de Parisis; car vous ne m’avez jamais vu.» Geneviève, qui jusqu’à ce jour n’avait pas menti, ne s’en acquitta pas trop mal: «Je vous ai vu, monsieur mon cousin, mais c’est du plus loin qu’il m’en souvienne.—Ma cousine, il faut que je vous embrasse!» Geneviève, très émue, essaya de railler.—«Oh! mon cousin, devant la mer, que dira le flux?—Le flux reculera épouvanté,» dit Mme de Hauteroche.
On s’embrassa vaillamment, ce qui n’eût pas peu surpris Mile Violette de Parme, si elle n’eût alors regardé un grand d’Espagne qui fumait pour elle. Cigare d’Espagne de première classe! Parisis parla de sa tante, du séjour à Paris, de son regret de n’avoir pas vu Geneviève. «Moi, mon cousin, je vous voyais tous les jours.—Où donc?—Partout. Au Bois, à la Cour, à l’Opéra.—Ah! oui, je me souviens. Il fallait donc me dire que j’avais la plus belle cousine du monde!—Il fallait le deviner.—Expliquez-moi, ma cousine, par quel miracle nous nous retrouvons ainsi, nous qui sommes Bourguignons, sur cette plage normande, comme des naufragés.—Rien ne s’explique, mon cousin; il est impossible de trouver un sens aux grands événements qui bouleversent le monde: comment voulez-vous savoir pourquoi nous nous rencontrons ici? Je suppose que ce n’est pas pour me voir que vous y êtes venu.»
Geneviève jeta un rapide regard vers Mlle Violette. «Je vais vous le dire, pourquoi vous êtes ici tous les deux, reprit Mme de Hauteroche: c’était écrit là-haut; c’est la destinée qui a marqué votre rencontre à Dieppe; je ne suis pas une tireuse de cartes, mais je lis dans les astres—et dans les coeurs.»
On entama une causerie à perte de vue sur le hasard et sur la destinée. Personne ne fut convaincu; tout s’évanouit dans les notes harmonieuses de la valse de Faust, qui se maria amoureusement aux hymnes de la mer.
M. de Parisis avait tenu bon, malgré les signes de Violette; mais Violette ayant brisé son éventail, il jugea qu’il ne lui restait que le temps d’aller à elle. Il salua les dames, tout en disant: «Nous reparlerons de cela.» En allant vers Violette, il murmura: «Quel malheur que Geneviève soit ma cousine!»
Il lui sembla que tout son amour était déjà tombé à la mer. Le coeur aime l’inconnu; a beau aimer qui vient de loin. «On n’a jamais aimé sa cousine,» reprit-il.
Violette fit une scène. Il dîna avec elle pour l’apaiser. Mais il était distrait. Violette lui demanda s’il se croyait toujours au bord de la mer avec les femmes comme il faut. «Chut! dit Octave, pas un mot sur ces dames.» Violette parla plus haut et débita des malices sur les grandes dames qui prennent aux petites leurs modes et leurs amants. Octave se fâcha et sortit seul pour aller fumer sur la jetée. Quand il revint, une demi-heure après, on lui dit que Violette était partie par le train de huit heures avec le grand d’Espagne. «Tant mieux!» dit-il. Ce fut son premier mot. Son second mot fut: Tant pis.
Violette était partie désolée, furieuse et jalouse. Elle croyait se venger.
Le duc de Parisis alla au concert du soir, espérant trouver sa cousine Geneviève avec Mme de Fontanelles et ses autres amies. Geneviève et la marquise étaient parties comme Violette par le train de huit heures.
Il ne prit pas racine à Dieppe. Il partit par le train de minuit.
Il ne chercha pas Violette. Et pourtant il l’eût trouvée seule chez elle, éplorée et désespérée.
Dans son souvenir, il voyait du même regard Geneviève et Violette. «On dirait deux soeurs tant elles ont le même air,» murmura-t-il. Les ai-je perdues toutes les deux?
Il courut chez la marquise de Fontaneilles, où il apprit que Mlle de La Chastaigneraye était allée rejoindre sa tante au château de Champauvert sans s’arrêter à Paris. Mlle Régine de Parisis, tombée malade, avait rappelé sa nièce par un télégramme. «J’irai voir ma tante,» dit le duc de Parisis en pensant à Geneviève.
XXXII
LES DIX MILLIONS DE MADEMOISELLE RÉGINE DE PARISIS
Mademoiselle Régine de Parisis avait été prise par une pleurésie dans son parc un jour d’orage; le médecin de Champauvert, qui était pourtant un médecin Tant mieux, lui parut inquiet. Elle se résigna saintement à mourir, mais elle ne voulait pas mourir seule.
Dès le retour de Geneviève, le médecin l’avertit qu’elle allait perdre sa tante. «Je meurs contente, dit la vieille demoiselle en essayant de soulever sa main pour repousser Geneviève, comme si elle eût peur d’être étouffée par ses embrassements. Prends garde! l’air me manque, je ne respire plus.» Et regardant sa nièce avec cette belle joie des coeurs aimés qui se retrouvent: «C’est fini, ma pauvre Geneviève! Je ne te reverrai plus bientôt, toi que j’ai bien aimée! Mais, enfin, je me console déjà, je meurs en Dieu et je trouverai d’autres anges là-haut.»
Naturellement, Geneviève voulut convaincre sa tante qu’elle n’était pas malade. «Si, si, si, je suis malade. La preuve, c’est que j’ai fait mon dernier testament.—Votre dernier testament, ma tante! Pourquoi faire?—Pourquoi faire? pour faire le bien. Je connais mon monde; il y a ceux qui m’aiment, et il y a ceux qui aiment mon argent. Pour ceux-là, je t’en réponds, ce sera un amour platonique; mais pour toi….» Mlle de Parisis essuya deux larmes. «Tiens, reprit-elle, prends ma boîte à ouvrage.» Geneviève prit la boîte à ouvrage et voulut la donner à sa tante. «Non, regarde dedans…. C’est cela. Prends ce papier et lis-le…. C’est un billet de cinq millions cela! Leur banque de France a beau cuver son or depuis 1830, elle n’en délivre pas encore de pareils.» Geneviève ne voulait pas prendre le testament. «Je comprends, dit-elle, ton amour pour moi ne se paie pas avec des millions. Tu as été ma jeunesse quand j’étais déjà vieille; tu as été mon sourire, tu as été ma joie: Je te bénis!» La jeune fille tomba agenouillée sous ce dernier mot. «Et Octave? dit-elle en relevant sa belle tête.—Octave! Eh bien! il viendra te demander ta main, et il aura cinq millions, sans compter tous les trésors de ton coeur.—Vous ne connaissez pas Octave, ma tante, si vous voulez qu’il ne m’épouse jamais, il faut me faire riche.—Mais tu ne sais donc pas qu’il est aux trois quarts ruiné. Je m’en lave les mains.—Mais, ma tante, si vous saviez comme il est chevaleresque. Ses amis lui coûtent cher. Sans Octave, celui qu’ils appellent le prince Bleu vivrait à Clichy depuis longtemps. Tout l’argent qu’il a gagné aux courses, il l’a peut-être donné aux pauvres; or, Dieu sait si cet argent des courses le ruinait. C’est à qui gagne perd.—Tais-toi donc, ma belle! Si Octave a donné aux pauvres, c’est qu’à Paris les pauvres sont des femmes,—et quelles femmes!»
Geneviève avait recueilli dans son voyage à Paris quelques belles actions anonymes d’Octave. Elle les dit à sa tante, en leur donnant une grandeur toute épique. «Allons! allons! dit Mlle de Parisis, tout cela est bien; mais plus naturel à un Parisis? Ne faut-il pas canoniser Octave pour avoir ouvert ses mains pleines d’or! Pour moi, je ne lui pardonne pas de ne pas t’avoir épousée sur ma prière.—Mais, ma tante, n’oubliez pas la légende des Parisis.»
Geneviève conta à sa tante la rencontre sur la plage de Dieppe: «Je vous jure, ma tante, que je serai la duchesse de Parisis si vous me faites pauvre.» Tout en parlant, Geneviève avait apporté une plume trempée d’encre et une belle feuille de papier. «Écrivez, ma tante. —Que veux-tu que j’écrive?»
Geneviève dicta un tout autre testament à sa tante qui murmura: «—J’écris, mais je ne signerai pas. Je veux faire une surprise pour pouvoir rire après ma mort.»
La vieille demoiselle mourut le lendemain dans l’après-midi. Geneviève donna l’ordre d’envoyer des dépêches télégraphiques à toute la famille, mais elle dicta elle-même le billet à Octave:
M. Octave de Parisis, avenue de l’Impératrice, à Paris. Ma tante vient de mourir; je suis désespérée et vous ne viendrez pas! GENEVIÈVE.Octave, absent, ne reçut le télégramme que le surlendemain. Aussi, n’arriva-t-il à Champauvert qu’à l’heure des funérailles. Le soir, il embrassa fraternellement Geneviève et alla coucher au château de Parisis.