Les grandes dames
Alice conta son voyage en Irlande, où…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Alice conta son voyage en Irlande, où elle avait failli mourir de chagrin et d’ennui sous les remontrances de sa grand’mère, une vertu revêche qui n’avait jamais capitulé, parce qu’elle n’avait jamais lu que les romans de Walter Scott. Mme d’Antraygues avait commencé par se soumettre et par s’humilier, comme si elle dût se retourner déjà vers le repentir. Mais le coeur voulait vivre et brisait sa prison. Elle revint en France. Le scandale avait éclaté; qui ne s’en souvient encore, à cette heure? Elle était descendue incognito comme une voyageuse qui n’a plus de pied-à-terre, à l’hôtel d’Albion. Elle se hasarda chez sa meilleure amie, la duchesse de Hauteroche, qui fut impitoyable, parce que la vertu chrétienne ne sera jamais la vertu des femmes.
Puisque les femmes ne consolent pas les femmes, il faut bien qu’elles se consolent avec les hommes. «Voilà pourquoi, dit Mme d’Antraygues à Octave, je suis venue à Parisis. Allez-vous me faire de la morale, vous?—Je ne suis pas si bête: toute la morale a été faite par Jésus Christ, qui a pardonné à la femme adultère. Je vous aime comme moi-même. —Ne raillez pas! car au fond cela n’est pas si gai. Si vous saviez, mon ami, comme j’étais inquiète et attristée quand je sortais dans Paris! Je me figurais que tout le monde me regardait et lisait ma faute sur mon front. Aussi, voyez, j’ai pris l’habitude du voile. Et puis, je ne savais où aller! Le soir, je me cachais, au spectacle, dans le fond d’une avant-scène.—Le théâtre est comme l’église, il accueille tout le monde.—Voilà pourquoi je me trouvais à côté de vos petites amies.—Eh bien! vous allez me donner de leurs nouvelles!—On a tout vendu chez Mlle Diane. Ce que c’est que de ne se pouvoir plus vendre soi-même! Il paraît que c’est un faux luxe; faux diamants, fausses perles, faux chignon, fausse femme.—Aussi me suis-je inscrit en faux contre ses fossettes. Et Violette? vous ne l’avez pas revue?—Plus Violette de Parme que jamais. Et pourtant, voulez-vous que je vous dise sur Violette une chose qui va vous surprendre? Depuis votre abandon, elle n’a pas eu d’amant, si ce n’est vous quand vous l’avez reprise en allant à Dieppe.—Allons donc! je n’en crois pas un mot.—Eh bien! c’est pourtant la vérité. Elle se moque de ses amoureux, car ce ne sont pas ses amants; je connais entre autres ce grand d’Espagne qui lui a fait un pont d’or sur lequel elle a passé … sans lui.—Ce serait original, si c’était possible.—C’est impossible, mais cela est. Ce n’est pas pour poser, puisqu’elle a tout bravé, que Violette fait cela, c’est parce qu’elle vous aime. Croyez-vous donc qu’on ne voit plus une vertu après la première chute?»
Octave embrassa une troisième fois Mlle d’Antraygues. «Et de quel argent vit cette vertu farouche?—Ne savez-vous pas que le prince de Rio lui a donné une parure de haut prix et un bon sur la banque de cent mille francs, rien que pour prendre rang dans son cortège et compter parmi ses convives, car sa salle à manger est déjà illustre.»
Octave dit d’un air grave qu’il croyait trop à la vertu en général pour nier celle-ci en particulier. «Ça été, poursuivit la comtesse, la seule femme à me faire bonne figure depuis mon retour à Paris. Je sentais que son coeur était sur ses lèvres quand elle me parlait.—Êtes-vous heureuse? lui demandai-je.—Non, mais c’est égal.—L’avez-vous revu?—Oui, je l’ai revu, mais je ne le reverrai plus; c’est toujours le même homme; il ne prend jamais une femme que pour la sacrifier à une autre. Il m’a emmenée à Dieppe pour m’humilier devant ses duchesses.»
On vint avertir le duc de Parisis que le dîner était servi. «Madame, dit-il solennellement à la comtesse, je vous prie de me faire l’honneur de dîner avec moi en grande cérémonie. Nous aurons chacun un domestique pour nous servir: c’est tout ce qu’il y a au château. Je ne vous réponds pas de la cuisine, mais je vous réponds de la cave.—Comme cela se trouve, s’écria Mme d’Antraygues, moi qui n’ai jamais bu que de l’eau.»
On était arrivé sur le perron. Le soleil se couchait dans un lit de nuages empourprés. Il n’avait rayonné que çà et là depuis le matin; il répandit tout à coup un air de fête sur le château. «Vous êtes une bonne fée, dit Octave à Alice: tout était triste tout à l’heure, tout me semble sourire maintenant. Voyez! sous cette teinte chaude du soleil couchant, le château se réveille et me fait bonne figure, tandis que tout à l’heure il me lançait toutes ses malédictions. Décidément, je ne serai jamais un homme sérieux, parce que l’amour sera toujours mon maître si vous vouliez m’aimer, dit Mme d’Antraygues avec une tendresse expansive, je n’aurais peur de rien, pas même de l’enfer!»
Parisis, qui avait son éloquence à lui, embrassa pour la troisième fois Alice, ce qui le dispensait de lui dire la vérité; car il ne put s’empêcher de rêver à Geneviève et à Violette—tout en les trahissant.
XL
OU VA UNE FEMME QUI TOMBE
Octave aurait bien voulu revoir Geneviève, mais la présence à Parisis de Mme d’Antraygues ne fit que hâter son retour à Paris. Il avait peur que Mlle de La Chastaigneraye ne se hasardât à venir le voir; il craignait aussi que la figure de la comtesse ne fût pas une figure édifiante pour le pays. Il bravait tout à Paris: mais ce château natal, où il retrouvait si vivant le souvenir de son père et de sa mère, il ne voulait pas qu’il fût le théâtre de ses aventures galantes.
Octave de Parisis partit donc le soir même avec Mme d’Antraygues, sous prétexte que tout était si désorganisé dans son château qu’il ne pouvait pas y donner l’hospitalité à une femme du monde comme elle.
Il s’était repris à l’amour de Violette: il se reprit à l’amour de Mme d’Antraygues, faisant de son coeur deux parts, une pour l’idéal et l’autre pour le réel,—la rêverie et la passion,—l’une pour la comtesse et ses pareilles, l’autre pour Mlle de la Chastaigneraye.
A cette seconde rentrée à Paris, Mme d’Antraygues releva un peu plus haut son voile; elle commençait à s’habituer à ne plus rougir, elle se familiarisait avec les horizons nouveaux. Comme elle n’avait plus de maison, elle ne fit pas de façon pour descendre à l’hôtel d’Octave, qui comptait bien ne point garder chez lui une maîtresse qui frappait les yeux de tout Paris. C’était, d’ailleurs, une femme charmante, un peu romanesque, mais avec de l’esprit et de la gaieté. On condamnait tout haut Octave, mais on le jalousait tout bas.
Tout en espérant qu’il ne garderait Mme d’Antraygues que quelques jours avec lui, il éprouvait un charme très vif à vivre avec elle. Une semaine s’était passée à jaser, à courir, à prendre la vie en rose. Il pensait vaguement à faire avec elle le voyage d’Amérique, quand elle lui échappa sans dire gare.
Le prince Rio, le seul qui fût admis dans cette intimité amoureuse, venait tous les soirs, vers minuit, prendre le thé. Deux fois il trouva Mme d’Antraygues seule, Octave n’ayant pas perdu ses belles habitudes de courir çà et là. Le prince, qui devait beaucoup à Octave, lui devait bien de lui prendre Mme d’Antraygues. Il avait ses heures de séduction; Mme d’Antraygues avait ses heures de curiosité: le huitième jour, quand Octave rentra, vers une heure du matin, son valet de chambre lui dit que le prince et la comtesse étaient allés au-devant de lui.
Ils étaient si bien allés au-devant de lui, qu’il fut vingt-quatre heures sans les rencontrer.
LIVRE II
MADAME VÉNUS
* * * * *I
LA CHAMBRE A DEUX LITS
Le duc de Parisis prit fort gaiement l’aventure. Il se décida à partir pour le Pérou par le prochain paquebot des transatlantiques. Ses malles étaient bouclées, il avait dit adieu à ses cinq amis et à ses cinq cents femmes, rien ne pouvait l’arrêter un jour de plus à Paris.
Mais il avait compté sans une petite lettre anonyme qui lui vint de Bade toute parfumée encore des senteurs d’outre-Rhin; elle exhalait je ne sais quel bouquet de Johannisberg. On disait à Octave que Bade était désolé depuis que le bruit s’était répandu qu’il n’y viendrait pas. Quoiqu’il ne reconnût pas l’écriture, il pensa que ce doux appel était de Violette. «Pourquoi ne vais-je pas à Bade? se demanda-t-il, c’est peut-être là que la fortune m’attend. Bade ou le Pérou, c’est la même chose.»
Il croyait qu’en toutes choses le seul service qu on pût demander à un ami, c’était une pièce de cent sous, non pas pour la dépenser, mais pour la jeter en l’air et jouer chacune de ses actions à pile ou face. Il n’y manquait jamais. Pour lui, l’indécision était la pire des choses; elle ruinait l’énergie, elle ruinait la volonté, elle ruinait la vie. Il avait vu, tout jeune encore, représenter dans un salon cette vieille comédie où le beau Valère flotte continuellement entre Isabelle et Célimène; on sait le dernier vers de la pièce: au moment de partir pour l’église avec Isabelle, Valère s’écrie: J’aurais mieux fait, je crois, d’épouser Célimène. Parisis, qui n’avait que douze ans, s’écria tout haut: «Pourquoi ne les épouse-t-il pas toutes les deux?»
Dès qu’Octave eut reçu la lettre de Bade, il jeta en l’air une pièce de cent sous. «Si c’est face, dit-il, j’irai à Bade.» La pièce de cent sous tomba face; le dieu Hasard avait parlé, Octave obéit.
Comme il ne faisait pas courir cette année-là à Bade, il voulut y arriver incognito, sans équipages d’aucune sorte, décidé à risquer vingt-cinq mille francs et à s’en revenir si le dieu Hasard s’était trompé.
Parisis arriva un soir à Bade le second jour des courses. Au débarcadère, Villeroy et Saint-Aymour lui dirent que Violette était dans le voisinage, mais qu’elle cachait son bonheur en tête à tête avec le prince Rio. Elle aussi était venue incognito. On ne la voyait que passer. Octave, ne voulant pas se montrer au grand jour, descendit à l’hôtel de France, qui naturellement n’est jamais habité par les Français.
Le maître de la maison, qui vit tout de suite un voyageur de grand air, lui dit combien il était désolé de n’avoir pas un appartement. Octave demanda une simple chambre, mais il n’y avait plus rien, les toits étaient habités. «Cherchez bien, dit Parisis.—Attendez donc! reprit l’hôtelier, il y a une dame qui va partir tout à l’heure pour Paris, et d’ailleurs, si elle ne part pas, tant pis pour elle.—Vous n’êtes pas galant, remarqua Octave, mais cela ne me regarde pas, donnez-moi cette chambre.—Il y a une petite difficulté, c’est que la dame en question a encore la clef.—Quelle est cette dame?—C’est une dame connue, j’imagine, mais je ne la connais pas, dit l’hôte avec des airs fort malins.—Où est-elle?—Elle est à la roulette, je n’en doute pas, car elle a toujours perdu, et vous savez que c’est la perte qui fait les joueurs, mais surtout les joueuses. Après tout, j’ai une autre clef; la dame n’a rien à prendre, elle a tout joué.—Même son honneur? dit Octave, comme s’il mesurait un obélisque.—Je n’en doute pas. Je vais vous ouvrir la porte.—A merveille!»
Octave, toujours chercheur d’aventures, n’avait garde de faire un pas en arrière. Il entra résolument dans la chambre de la dame.—Deux lits! s’écria-t-il, peste! quel luxe!—Oui, monsieur, c’est du luxe, car je dois à la vérité de dire que la dame a toujours couché toute seule.—Mais, tout à l’heure, vous doutiez de sa vertu.—J’en doute encore, monsieur. Vous en douterez vous-même en la voyant.—Après tout, cela m’est égal, la chambre est très agréable, un paysage par la fenêtre, le portrait de la reine Victoria et du roi de Prusse: en vérité, je ne connais pas mon bonheur.»
L’hôtelier allait s’en aller. Il pria Octave de lui donner son nom. «Quel est le cheval qui a gagné le prix aujourd’hui?—Gladiateur.—Eh bien! c’est mon nom, pas un mot de plus.»
Octave, demeuré seul, ouvrit un sac de nuit et jeta çà et là les chemises, les cravates et les pantoufles. «Oh! oh! dit-il en s’approchant de la toilette, la dame aime le luxe: voici tout un attirail de femme comme il ne faut pas. Cocotte, ma mie, qui t’a donné tout cela? Après tout, c’est peut-être moi. Mais n’allons pas faire de fouilles. Je suis couvert de poussière, à ce point que je sens germer des herbes sur mon cou. Une forte ablution est indiquée ici.»
Octave versa de l’eau et plongea sa tête dans la cuvette. Tout naturellement ce fut à cet instant que la dame entra chez elle—je me trompe—chez lui.
Elle n’avait pas été avertie; sa surprise fut telle qu’elle ne trouva pas un mot à dire.
Au bruit de la porte qui s’ouvrait, M. de Parisis se retourna, les joues ruisselantes, la barbe perlée. «Ah! c’est vous, madame, dit-il sans s’émouvoir le moins du monde, je suis charmé de vous rencontrer chez vous.»
Au premier regard, Octave jugea que la dame était admirablement belle. «Si jamais, pensa-t-il, cet hôtelier s’était trompé? Il est bien assez malin pour cela.—Monsieur, dit la dame en levant la tête, je ne suppose pas que l’impertinence aille si loin: j’aime à croire que vous vous êtes trompé de porte.—Non, madame: vous ne savez donc pas que le Grand-Duc vient de rendre un nouveau décret? Toutes les chambres à deux lits seront désormais habitées par deux voyageurs.—Des deux sexes? dit la dame, qui ne put s’empêcher de rire.—Oui, madame; où est le mal? Vous savez comme moi que la vertu n’est en danger que lorsqu’elle cherche le danger.»
La dame rentra dans toute sa dignité. «Je ne suis pas venue ici pour apprendre des maximes.—Et moi, madame, je ne suis pas venu pour en débiter.»
Tout en parlant, M. de Parisis avait pris sa brosse pour remettre au vent ses cheveux et sa barbe. Il était redevenu le plus beau des hommes de son temps. «Et maintenant, madame, permettez-moi de vous présenter ma carte.—Monsieur le duc de Parisis! dit la dame. Eh bien! voilà une raison de plus pour moi de m’insurger contre le décret du Grand-Duc. Avec un homme comme vous, monsieur, les chambres à deux lits sont des illusions.—Je ne croyais pas, madame, qu’on eût aussi bonne opinion de moi au delà du Rhin. Sur le Rhin allemand, il ne faut craindre que les Allemands.—Des mots, des mots, des mots. L’hôtelier s’est sans doute imaginé que je partais ce soir, mais, Dieu merci! je reste.—Pourquoi, Dieu merci? Madame, donnez-vous donc la peine de vous asseoir.—Vous êtes trop gracieux, monsieur.—Il y a deux fauteuils, comme vous voyez, nous pouvons causer.—Il y a deux fauteuils, c’est vrai, je ne m’en étais pas aperçue. J’en suis bien aise, puisque je vais continuer à habiter cette chambre.»
La dame déposa sur la cheminée deux rouleaux d’or. «Voilà qui est éloquent, dit Parisis; je vois bien, madame, que vous avez deux mille raisons pour rester ici. Cette chambre vous porte bonheur; savez-vous pourquoi? c’est parce que j’y suis. Je m’appelle Fétiche de mon petit nom.—Monsieur, j’ai des préjugés, mais je ne suis pas superstitieuse. Donc, je pense qu’il n’est pas séant d’habiter une chambre à deux lits avec un inconnu. Et puis je crois que les hommes ne portent pas bonheur.»
En disant ces mots, la dame ne put masquer une expression de mélancolie qui alla jusqu’à la tristesse. «Madame, je fais un appel à votre patriotisme, vous ne mettrez pas à la porte un Français au delà du Rhin.—Monsieur, je ne crois pas aux frontières, voilà pourquoi je vous prie de prendre votre chapeau et d’aller saluer ces dames à la Conversation. Il y a là Mlle Trente-Six-Vertus, le trio Soubise, Délions et Letessier, Mme Revolver, Mlle Rebecca, Mlle Tourne-Sol, la Nouvelle Héloïse, tout le dessus du panier de l’âge d’or. Mais les Phrynés ont toujours trois jeunesses.—Rassurez-vous, madame, je suis un homme bien né, je n’ai jamais violenté les femmes—si j’ose m’exprimer ainsi;—je n’ai jamais pris dans les batailles amoureuses que ce qu’on ne voulait pas m’accorder: c’est le droit de la guerre. Donc, vous ne voulez pas m’accorder l’hospitalité, je la prends.»
La dame regarda le duc avec curiosité. «Je vous admire, monsieur, et vous croyez que je subirai pacifiquement votre volonté!—Appelez vos gens, madame, j’appellerai les miens. Ah! j’oubliais, nous les avons laissés à Paris, nous voyageons tous deux incognito.—Mes gens, monsieur, c’est ma colère, c’est ma dignité, c’est ma pudeur.—Vous oubliez votre vertu, madame, voulez-vous que je la sonne?»
Octave fut très surpris de voir deux larmes dans les yeux de la dame. Il lui prit les mains et les baisa respectueusement, «Madame, si je vous ai blessée, je vous en demande pardon.»
C’est toujours au moment où la femme va mettre un homme à la porte qu’elle se laisse vaincre, si l’homme—est un homme,—s’il sait qu’elle est belle et qu’elle a raison.
Octave fut irrésistible; il parla si bien, il se montra si insensé, il trouva tant de mots imprévus, il prouva tant d’amour subit, que la dame fut presque désarmée.
Ils signèrent un traité en quatre articles, à peu près comme dans le Voyage sentimental et dans je ne sais quelle comédie.
I.—La chambre sera divisée en deux jusqu’à minuit. II.—Monsieur aura son lit, mais n’aura pas le droit de se coucher. III.—La clef restera à la porte, quelque dommage qu’il en puisse advenir. IV.—Monsieur respirera à l’unique fenêtre, mais à la condition que Madame ne sera plus là. ARTICLE ADDITIONNEL.—Jusqu’à minuit, Monsieur cherchera une chambre par la ville,—ou une dame plus hospitalière.—S’il ne trouvait pas à minuit, les parties belligérantes aviseront.A peine le traité fut-il signé, que la dame se mit à la fenêtre, comme pour bien marquer son droit. «C’est cela, dit Octave, les femmes ne perdent jamais une minute pour prouver leur despotisme.» Et il s’approcha de la fenêtre, comme s’il manquait d’air. «Je vous vois venir, dit la dame, la fenêtre est étroite,je connais ces malices-là. —Je ne doute pas, madame, de votre science—universelle.—Les femmes les plus ignorantes ont passé sous l’arbre de leur grand’mère; Adam ne leur apprend jamais rien. Aimez-vous ces hautes montagnes?—Beaucoup, monsieur. Mais si vous voulez bien les voir, allez vous promener. Ne violons pas la loi. Je suis venue pour m’habiller, on va sonner tout à l’heure le dîner, et, grâce à vous, je ne dînerai pas.—Voyez, madame, ce que c’est que la passion, j’avais oublié moi-même l’heure du dîner, et pourtant, Dieu sait si j’avais faim en arrivant. Voulez-vous dîner avec moi, madame? Les passions les plus violentes ne m’empêchent pas de dîner.—Ni moi non plus, mais je dîne seule dans ma chambre ou à table d’hôte. Et je vous assure que je suis plus seule encore à table d’hôte que je ne le suis chez moi.—Madame ne trinque pas avec l’infanterie?—Vous avez bien raison, tous ces Allemands ne sont pas des hommes, si ce n’est pour les Allemandes.—Sur ce mot, madame, j’ai l’honneur de vous saluer. Nous nous reverrons entre onze heures et minuit. —Oui, monsieur, pour nous dire adieu.—Oui, un éternel adieu, madame.»
Et le duc de Parisis referma la porte tout en disant: «Je veux que le diable m’emporte si j’ai pénétré celle-là; j’ai pourtant de bons yeux.»
Il avisa l’hôtelier en descendant. «Eh bien! vous m’avez fait faire une singulière connaissance. A propos, comment se nomme cette dame?—Madame de Marsillac. Tenez, monsieur, j’ai là sa carte dans le bureau de l’hôtel.»
Octave regarda la carte. «Une couronne de marquise! il fallait donc me dire cela.—Pourquoi, monsieur?—Pourquoi? c’est que je n’y serais pas allé par quatre chemins, je n’aurais pas fait tant de façons.»
L’hôtelier, tout malin qu’il fût, eut bien l’air de ne pas comprendre.
Cinq minutes après, Octave alluma un cigare et s’en alla en toute hâte prendre sa pâture, selon son expression, au palais des jeux—à la Conversation, ainsi nommée parce qu’on n’y parle jamais.
Après avoir fait vingt pas, il se retourna et regarda une des fenêtres du second étage, où il croyait apercevoir Mme de Marsillac; mais il ne la vit pas.
Elle avait fermé la croisée et regardait à travers le rideau. Il fut désappointé et elle fut contente. «Marsillac, Marsillac, disait-il entre ses dents, je connais des Marsillac; c’est une bonne famille toulousaine; il y a un Marsillac au service du pape. Qui sait, la marquise entretient peut-être un zouave pontifical!»
II
DE MADAME DE MARSILLAC QUI PORTAIT DES MUFFLES D’OR SUR CHAMP DE
GUEULES
A son arrivée à la Conversation, Octave fut acclamé. «Parisis! Parisis! Parisis!» Ce fut à qui l’aurait à sa table. «Par ici! par ici! par ici!» criaient-ils tous.
Octave cherchait les femmes des yeux, comme s’il dût voir Violette. On revenait des courses, on était encore dans la folie de cette descente de la Courtille. «Quelle bonne fortune de te voir ici, toi qu’on n’attendait pas!—Je ne suis pourtant pas en bonne fortune, dit Octave. Je viens de faire une cour assidue pendant une heure à une femme que je ne connais pas, et elle m’a mis à la porte. Après cela, c’est peut-être une bonne fortune, car, qui sait si elle a déjà fait cela pour quelqu’un? Connaissez-vous Mme de Marsillac?—Si nous la connaissons! mais nous ne connaissons qu’elle ici.—Entendons-nous. Vous la connaissez intrà muros?—Oh! pour cela, non! elle est fort belle, tout le monde le lui dit, mais elle ne reçoit nos hommages qu’extrà muros: aucun de nous n’a encore pénétré chez elle. Tu es donc entré par la fenêtre?—Non! Je suis descendu chez elle.—Par la cheminée?—Peut-être. Que fait-elle ici?—Elle joue.—Ni père, ni mari, ni frère, ni amoureux?—Non, Elle est arrivée avec un nègre qui ajustait la queue de sa robe de distance en distance; mais le nègre a été enlevé par une bourgeoise de Breslau, qui voulait jouer à la couleur.—Comment passe-t-elle ses jours et ses nuits?—Ses nuits, c’est le secret des dieux. Ses jours, c’est le secret de Polichinelle. Elle vient indolemment au trente-et-quarante vers midi. Elle n’est ni bruyante ni coquette, elle prend sa place sans emphase, elle pique les coups avec conscience, et elle joue le jeu le plus stupide que j’aie vu jouer.—Après cela, dit une femme de la meilleure compagnie, chacun joue selon son inspiration. Vous la trouvez si belle et je la trouve si bête.
Pour célébrer la bienvenue du duc de Parisis, on avait apporté trois tables autour de lui. Tous les coeurs s’étaient rapprochés; au dessert, les femmes buvaient dans le verre de leurs voisins. Ce fut une petite fête du Café Anglais. Octave pensait vaguement à la dame de l’hôtel de France. Il voyait se dessiner ces deux lits aux draperies blanches, que protégeaient le roi de Prusse et la reine Victoria. A travers les fumées du vin de Champagne, il ne voyait pas de plus doux horizons. Ce jour-là, son idéal était cette chambre que sa destinée lui avait ouverte et presque fermée.
Après le dîner, on alla deux par deux, la femme entraînant l’homme, hasarder une poignée de louis, qui à la roulette, qui au trente-et- quarante. Octave cherchait toujours Violette, sans prononcer son nom; mais Violette ne parut pas, soit qu’elle se cachât dans l’hôtel, soit qu’elle eût quitté Bade. Il jeta un billet de cinq cents francs à la noire, pour Mlle Tourne-Sol, qui faillit se trouver mal en voyant un rouleau de cinq cents francs couvrir son billet. Pour lui, il n’avait pas vu cela;
Mme de Marsillac venait de passer devant lui, plus belle encore qu’il ne l’avait vue chez elle—chez lui. «Madame que cherchez-vous? dit-il en se plaçant sur son passage.—Ce n’est pas vous, monsieur.—Vous avez tort, madame, car vous me trouveriez si vous me cherchiez bien. —Je suis furieuse. Figurez-vous que j’avais retenu ma place, et cet hippopotame que vous voyez là-bas me l’a prise pour jouer des Frédérics. Il la déshonore.—Eh bien, madame, ne soyez pas furieuse. Je vais le prier de me donner votre place; s’il refuse, comme c’est un Allemand, je lui chercherai un querelle d’Allemand.»
Tout en disant ces mots, Parisis alla droit à l’hippopotame. «Monsieur, vous allez avoir la parfaite bonne grâce de donner votre place à une dame qui est debout.—Non! dit l’Allemand.—Monsieur, vous êtes marié, n’est-ce pas?—Oui! dit l’Allemand.—Eh bien, monsieur, je vais enlever votre femme.—Cela m’est bien égal, monsieur!—Si j’enlève votre femme, monsieur, c’est pour enlever votre fille.» L’Allemand se leva. «Monsieur, vous m’insultez!—Oui, monsieur.» Mme de Marsillac avait déjà repris sa place. «Tenez, mon bonhomme, dit-elle à l’Allemand en lui présentant un double florin, voilà la dot de votre fille.»
Mme de Marsillac était très émue quand elle prit le râteau pour conduire à la rouge un des deux rouleaux que Parisis avait vus sur sa cheminée. Elle perdit. Tout le monde avait les yeux sur elle, ce qui l’obligea à hasarder le second rouleau pour avoir l’air brave. Ce sont ces coups-là qui perdent le joueur. Dès que le joueur se croit en spectacle, il est battu. Mme de Marsillac perdit le second rouleau. Elle prit une épingle et marqua héroïquement sa défaite. Mais comment prendre sa revanche? Elle se tourna vers Octave et lui dit ces simples mots: «Et pourtant, je sens une série à la rouge!» Octave chiffonna un billet de mille francs et le jeta à la rouge. «Je suis de moitié,» dit-il avec une exquise galanterie. La rouge sortit. «Va pour trois mille francs,» dit-il au croupier qui taillait la banque. Et il jeta d’un air distrait un autre billet de mille francs. La rouge sortit. Du second coup, Parisis atteignit donc le maximum. «Va pour six mille francs.»
La dame ne disait pas un mot. La rouge sortit huit fois. La taille n’était pas finie, mais la banque sauta. Il y avait, tout naturellement, une grande émotion autour de la table. «Eh bien! dit Octave à Mme de Marsillac, reprenez le râteau dans vos blanches mains, et tirez à nous ces papillons et ces lingots. «C’est un travail, dit Mme de Marsillac en saisissant le râteau et en le posant sur la «masse.»—Savez-vous compter? dit-il à la belle joueuse.—Non, dit-elle. Et vous?—Moi non plus. Prenez les papillottes, moi je prendrai l’or.—Non, vous seriez volé. Appelons un homme de loi.—Oh! mon Dieu, dit Octave qui savait déjà son compte, c’est une misère, il y a quarante-huit mille francs. —Et encore, dit Mme de Marsillac qui savait compter aussi, il y a deux mille francs qu’il faut retrancher, puisque c’est votre mise. —Il ne faut rien retrancher du tout, c’est votre mise comme la mienne. Comptez-vous donc pour rien votre inspiration? Voyez le hasard: si vous aviez eu mille francs de plus, je ne gagnais rien. Bien mieux, si j’avais parlementé une demi-minute de plus avec l’hippopotame, vous ne perdiez que mille francs avant la série.—Oui, les mille francs qu’on jette aux dieux jaloux, comme disent les joueurs.»
M. de Parisis eut beau dire pour faire un partage d’amoureux, Mme de Marsillac ne consentit à prendre que la moitié.
Elle porta très bien sa fortune. Après avoir risqué quelques louis à la roulette, toujours en compagnie d’Octave, elle le salua avec un charmant sourire et lui dit qu’elle allait se coucher. «Je vais vous accompagner, madame, car vous avez peur des voleurs?—Non, je n’ai pas peur des voleurs d’or—ni des autres, ajouta Mme de Marsillac d’un air railleur.» Et elle partit.
III
LA LUNE REGARDAIT PAR LA FENÊTRE
Octave jugea qu’il devait être dans la place avec elle.
Maintenant qu’il venait de lui faire gagner vingt-quatre mille francs, il se croyait moins avancé qu’auparavant. Il était de ceux qui ne veulent jamais cueillir le fruit de la reconnaissance. Une femme qu’il avais obligée était sacrée pour lui.
Il est vrai qu’il n’avait pas obligé Mme de Marsillac: il avait joué avec elle; mais enfin il craignait qu’elle ne prît désormais ses prières pour des échéances. Voilà pourquoi, surtout, il voulait être rentré avant elle. Cela ne lui fut pas bien difficile; quand il prit la clef à l’hôtel, elle était encore à mi-chemin.
Sa première action fut de se jeter sur le lit réservé en mâchant une cigarette, après toutefois avoir allumé les quatre bougies du côté opposé sur la cheminée et sur le guéridon. «A giorno,» dit Mme de Marsillac en entrant. Elle chercha des yeux et fit un pas en arrière en voyant Parisis couché. «Sur mon âme, monsieur, je ne m’attendais pas à celle-là.»
Octave salua légèrement de la tête sans faire un mouvement. «Figurez-vous que je suis roué. Est-ce le voyage? sont-ce les émotions du jeu? Toujours est-il que me voilà couché et que pour rien au monde je ne me tiendrai debout.—Comment faire? Et moi qui pour rien au monde ne me coucherais si vous ne vous levez pas.—Vous voulez donc, madame, me condamner à dormir debout?—Je sais bien, monsieur, que vous n’avez pas des pieds à dormir debout; mais, enfin, ni moi non plus.—Eh bien, madame, couchez-vous, je n’y mettai point d’obstacle.—En vérité! c’est pour cela que vous avez allumé quatre bougies?—Oui madame; je ne sais rien de plus charmant qu’une femme qui se couche, comme je ne sais rien de plus attristant qu’une femme qui se lève.—Quatre bougies! reprit Mme de Marsillac?—Oui, reprit Octave; sans compter que la lune met son museau à la fenêtre.—Tout cela est fort joli, monsieur; mais il sera tout à l’heure minuit: vous n’avez pas oublié les articles de notre traité, c’est l’heure de nous dire adieu.—Pour toujours?—Pour toujours.—Eh bien, madame, c’est au-dessus de mes forces, soyez charitable; ce lit est ma seule planche de salut, ne me rejetez pas à la mer, je vous jure que je ne violerai pas les lois de l’hospitalité.—L’hospitalité! Comment, vous prenez une citadelle qui n’était pas défendue, vous y entrez avec armes et bagages, vous vous y couchez, et vous parlez d’hospitalité?»
La figure de Mme de Marsillac, jusque-là souriante devint tout à coup sérieuse.—Allons, monsieur, nous avons déjà dit trop de sottises; vous me forcerez à sonner et à prier le maître de la maison de vous mettre dehors.—Prenez garde, madame, je ferai du bruit et on me mettra dedans.—Allons, monsieur, devenez donc sérieux pour cinq minutes. Je sais bien que vous n’êtes pas venu à Bade pour cela; vous avez trop de tête pour accuser le vin de Champagne de vos folies.»
Octave avait soulevé la tête: «Madame, si vous me fermez votre porte, (je pourrais dire ma porte) songez donc à quelle extrémité vous me condamnez: il me faudra aller demander l’hospitalité à Mlle Tourne-Sol.—Eh bien, vous vous retrouverez en pays de connaissance; car, tous les deux, vous avez enlevé à la semelle de vos bottines la poussière patriotique du boulevard des Capucines.—Madame, vous ne nous connaissez pas, ni elle ni moi; ladite demoiselle, toute Tourne-Sol qu’elle soit, n’a jamais hasardé son pied mignon sur le boulevard des Capucines.—Ah! oui, je la connais—par ouï-dire:—c’est une ancienne écuyère, elle est toujours à cheval. Vous feriez mieux de l’appeler Mlle Tourne-Bride.—Allons, vous redevenez spirituelle, ma cause est gagnée.—Non, monsieur, votre cause est plus perdue que jamais. Voyez plutôt, je vais sonner.»
Octave se leva d’un bond; il prononça quelques paroles hypocrites qui lui permirent de retirer la clef, après avoir tout doucement fermé la porte à double tour. «Je croyais, dit Mme de Marsillac, que cela ne se faisait plus que dans les comédies.—Peut-être, madame. Il y a encore une chose qui ne se fait que dans les comédies.» Et Parisis arracha le cordon de la sonnette. «Vous devenez fou, monsieur!—Que diriez-vous si j’étais sage?»
Mme de Marsillac alla se camper fièrement au manteau de la cheminée. «Vous vous imaginez peut-être que j’ai peur de vos violences et que je m’inquiète de vos malices?—Non. Je m’imagine que vous ne pouvez pas finir une si belle journée par une nuit blanche.—Eh bien! je compterai mon or ou j’écrirai ma dépense.—Je ne vous croyais pas une femme de chiffres.—Si vous aimez mieux, si vous ne voulez pas que je me dépoétise à vos yeux, j’ouvrirai la fenêtre et je rêverai au clair de la lune, comme Juliette attendant Roméo.—Puisque Roméo est là Roméo! Si vous étiez Roméo, mon cher monsieur, vous descendriez bien vite là, sous les arbres, pour me chanter une sérénade; mais il n’y a pas plus de Roméo que sur le quai des Morfondus.»
La dame alla ouvrir la fenêtre; naturellement Parisis se mit dans l’embrasure; mais elle le repoussa vertement, avec une indignation bien naturelle ou bien jouée. «Vous êtes belle ainsi! lui dit-il en se croisant les bras, car il jugeait que le moment de la grande bataille n’était pas venu encore.—Je le sais bien, dit Mme de Marsillac: une femme est toujours belle quand elle reste une femme en face d’un homme qui s’oublie.—Voulez-vous fumer, madame?» Un sourire amer. «Pourquoi toutes ces impertinences? Que vous ai-je fait! Si on savait à Paris qu’entre minuit et une heure du matin, M. de Parisis se trouvait le 5 septembre, à Bade, chez une femme du monde, que penserait-on?—Il y a longtemps, madame, que Paris ne songe plus à ces choses-là: il aurait trop à penser. Il n’y a plus que les bégueules qui s’indignent du plaisir des autres. Je vous en conjure, n’ayons pas de préjugés. Vous êtes à Bade toute seule comme j’y suis moi-même; puisque vous aimez les chiffres, un et un font deux; quoi de plus beau que ce nombre d’or, quand c’est un homme amoureux et une belle femme?»
Octave s’était rapproché de Mme de Marsillac et lui avait pris la main. «Songez, madame, que vous n’êtes pas venue ici, j’imagine, pour faire votre salut.—Cela ne vous regarde pas, monsieur, vous n’avez aucun titre pour veiller sur mes actions.—Peut-être, madame, car je suis l’opinion publique.—Eh bien, si vous êtes l’opinion publique, je m’en fiche.»
Depuis une heure, Mme de Marsillac avait les belles attitudes d’une femme du monde qui s’indigne et qui ne veut pas être vaincue; mais elle prononça ces dernières paroles comme si le mot eût été plus énergique. «Après tout, pensa Octave, c’est peut-être une simple drôlesse—ou plutôt une drôlesse compliquée.»
Mais il fit cette réflexion stéréotypée que beaucoup de femmes du meilleur monde ont pris, pour être plus à la mode, le beau langage et les belles manières des femmes de la plus mauvaise compagnie.
Il voulut faire quelques fouilles archéologiques. «Mais, madame, nous devons nous connaître beaucoup! car nous sommes bien nés tous les deux; nous avons dû vivre dans les mêmes parages.—Non, monsieur, je ne vous ai jamais rencontré, hormis chez moi.—Vous allez aux bals de la cour, aux fêtes des ambassades, aux soirées des ministres?—Non, monsieur, je ne sors jamais de chez moi.—Alors, vous habitez quelque solitude du faubourg Saint-Germain, l’herbe pousse sur votre seuil.—Non, monsieur, il vient beaucoup de monde dans ma maison.—Et… qu’est-ce qu’on fait chez vous, madame?—Cela ne vous regarde pas, monsieur, la recherche de la vie privée est interdite.»
Parisis tourmenta sa moustache. «Vous êtes une femme impénétrable. —Non; je suis toute simple; vous ne pouvez voir dans mon âme, parce que vous avez un lorgnon.—Mon lorgnon ne m’empêche pas de voir que vous avez les plus beaux bras du monde.»
Parisis glissait sa main sous la manche étoffée. «Froide comme le serpent!—Je suis une femme de marbre.—Où est Pygmalion? Est-ce que votre mari est à Biarritz quand vous êtes à Bade?—Allez y voir.»
A cet instant, une bobèche cassa sous le feu de la bougie. Mme de Marsillac tressaillit et s’abandonna presque aux mains caressantes d’Octave. «Suis-je assez bête! dit-elle; voilà pourtant les choses qui me font peur.—Eh bien, madame, nous allons éteindre les bougies pour que les bobèches ne cassent plus, car les bougies sont à toute extrémité.—Et vous croyez peut-être que moi aussi je suis à toute extrémité? Eh bien, je vous avoue franchement que oui, parce que vous m’avez énervée et que je meurs de sommeil…. Je vous en prie, vous déchirez mes dentelles….»
Octave avait éteint les bougies. «Voyons, monsieur de Parisis, soyez bien sage, allez vous coucher et je vais me jeter dans un fauteuil.—Dans un fauteuil!» Octave souleva avec ses bras d’acier cette belle amazone comme il eût fait d’un enfant. Mme de Marsillac fut si émerveillée de la force de M. de Parisis, qu’il lui échappa ce cri involontaire: «Je n’avais jamais vu cela!—C’est la force de la passion, dit Octave en coupant chaque mot par une averse de baisers.—Oh! mon Dieu! mon Dieu! que vais-je devenir!»
Mme de Marsillac se cacha la tête dans les mains. «Pourquoi vous cacher, puisque j’ai éteint les bougies?—Vous ne voyez donc pas, mon cher Parisis, la lune qui nous regarde par la fenêtre?»
IV
POURQUOI ANGÈLE ÉTAIT-ELLE PARTIE
Le lendemain, je veux dire quand le soleil eut resplendi dans l’allée de Lichtenthal et sur la montagne du Vieux-Château, Mme de Marsillac se souleva sur l’oreiller et sauta dans ses pantoufles sans vouloir réveiller Parisis, qui faisait semblant de dormir.
Elle s’habilla quatre-à-quatre, comme une voyageuse qui va manquer le train. Elle prit pourtant le temps de se regarder un peu dans le miroir de la cheminée. «N’est-ce pas que vous êtes belle ainsi?» dit Octave sans remuer.
Tout échevelée encore, sa pâleur éclatait sous les touffes noires, légèrement bouclées. «Non, je ne suis pas belle, j’imagine que vous me voyez en songe, car vous n’êtes pas réveillé.—C’est un reproche que je ne mérite pas, car je n’ai pas sommeillé, c’est moi qui vous regardais dormir.—J’ai peur de manquer le départ du matin; grâce à vous, j’ai oublié de remonter ma montre, et ces pendules d’auberge n’ont jamais marqué que l’heure du déjeuner.—Pourquoi parlez-vous de partir? Est-ce que c’est moi qui vous chasse, n’avons-nous pas une chambre à deux lits?—Oh! pour Dieu, faites-moi grâce de vos malices, je parle de partir parce que je vais partir. Comment voulez-vous que je reste à Bade après notre rencontre, qui sera cette après-midi la chronique de tout le pays.—Ma chère Angèle, qu’est-ce que cela vous fait? Je t’aime et tu es belle, pas un mot de plus. Je vais envoyer une dépêche à Paris, mes chevaux arriveront demain avec mes gens, nous allons louer un chalet pour huit jours, avenue de Lichtenthal, et nous y mangerons les vingt-quatre mille francs que tu m’as fait gagner hier.»
Mme de Marsillac regarda Octave et sembla séduite par cette perspective de vivre huit jours avec lui dans cette solitude toute mondaine et toute romanesque. «C’est une idée, cela!—Je suis de l’école de Girardin, j’ai une idée tous les huit jours. C’est dit, n’est-ce pas?—Avec vous, on perd son temps à dire non.»
Disant ces mots, Angèle se pencha vers Octave pour l’embrasser. «Qu’est-ce que cela? dit-elle en voyant un petit poignard d’or sur l’oreiller.—Cela, dit-il, c’est un fétiche que j’ai mis dans tes cheveux. Garde-le si tu veux que mon amour te porte bonheur.»
Octava s’était habillé. Il baisa Angèle sur le cou et sortit en toute hâte en disant qu’il allait commander le déjeuner à la Conversation sous les arbres. «Attendez-moi sous l’orme, lui dit Mme de Marsillac.»
Une demi-heure après, Octave était assis sous l’orme de Méry, devant les degrés de la Conversation, à une petite table surabondamment couverte de flacons de vin du Rhin. Il attendait Angèle, en lisant un journal pour embrouiller un peu plus son esprit sur la question d’Orient. On lui préparait les plus belles écrevisses de Loos et les plus belles truites tombées des cascades.
Mlle Tourne-Sol vint s’asseoir à côté de lui. «C’est pour moi que tu prépares ce festin?—Oui, dit Octave qui ne voulait pas être pris sans femme.» Il avait déjà posé cinq minutes, et il trouvait que c’était cinq minutes de trop.
On sait, d’ailleurs, que son plus grand bonheur était d’assembler les nuages, de brouiller les cartes, de jouer aux imbroglios, comme les Indiens jouent avec les couteaux. Il n’était jamais plus content de lui que dans les situations inextricables. Les colères d’Hermione, les larmes de Bérénice, les imprécations de Sapho étaient douces à son coeur. Il affrontait le danger, le sourire sur les lèvres et l’insouciance dans l’âme. Il disait que les meilleures mélodies étaient celles qui remuaient toutes les cordes.
Il déjeuna donc avec Mlle Tourne-Sol, espérant bien que Mme de Marsillac viendrait, altière et humiliée à la fois, troubler ce duo matinal.
Mais Angèle ne vint pas. Il pensa qu’elle avait entrevu de loin Mlle Tourne-Sol et qu’elle était retournée sur ses pas. «Après tout, se dit-il en buvant une dernière perle de Johannisberg, c’est peut-être une honnête femme.»
Quand il retourna à l’hôtel, une demi-heure après, il ne fut pas peu surpris d’apprendre que Mme de Marsillac était partie. Il monta dans la chambre, bien convaincu qu’il trouverait un mot d’adieu. En effet, sur la cheminée, près de la bobèche cassée, il trouva ce simple billet:
Adieu, sans rancune, mais ne nous revoyons jamais! ANGÈLE.Un nuage de mélancolie se répandit sur le front d’Octave. Pendant toute la journée on lui parla de sa misanthropie. Tout alla mal: il ne fit plus sauter la banque, il sauta lui-même; Violette passa devant lui toute rayonnante au bras du prince Rio; Mlle Tourne-Sol ne le quitta pas d’une semelle; il rencontra un musicien qui avait le mauvais oeil; au dîner, on renversa du sel sur la table.