Les grandes dames
Comme la porte de la serre, la…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Comme la porte de la serre, la porte de l’escalier était entr’ouverte. «C’est toujours cela, pensa-t-elle.» Et elle poussa la porte en y appuyant son manchon. «Mais cet escalier est un bijou!» dit-elle.
C’était un bijou, en effet, un bijou en onyx; la spirale était une merveille d’architecture, comme l’escalier du château d’Anet, ou plutôt une copie en miniature de l’escalier de l’hôtel Païva. «Je ne monterai pas,» dit-elle. Et elle monta la première marche. Elle monta la seconde, parce qu’elle avait monté la première, elle monta la troisième tout en se retournant et tout en voulant descendre. Mais la queue de sa robe ondoyait si bien sur l’onyx!
Se fût-elle arrêtée en chemin? Son coeur battait bien fort, l’émotion brisait ses forces. Elle qui était vaillante quoique paresseuse, elle qui avait la jambe de Diane et qui eût valsé toute une nuit sans se reposer, elle s’appuya à la balustrade, toute chancelante.
Le duc de Parisis parut alors. «Ah! c’est vous,» lui dit-il. Et il se précipita pour lui prendre la main. «Oui, c’est moi,» dit-elle d’une voix étouffée. Octave était devant la comtesse, il la prit dans ses bras et l’embrassa sur les cheveux. «Ah! reprit-elle, je ne me croyais pas capable de venir jusqu’ici, mais je n’irai pas plus loin.—Je ne comprends pas.—Je ne me comprenais pas non plus, mais je me comprends maintenant. Il y a deux femmes en moi, la femme qui rêve et qui parle, une vraie folle, celle-là! Mais c’est assez de rêver; chez moi l’action ne suit pas la parole: adieu!»
Octave saisit violemment Mme d’Antraygues et la voulut emporter. «Alice, je vous aime!—Qu’est-ce que cela prouve? Cela prouve que je suis venue chez vous! Cela prouve, hélas! que je vous aime, mais c’est tout.» Elle soupira: «C’est déjà trop, adieu!» Et alors, ressaissant toutes ses forces, elle se délivra d’Octave et s’enfuit.
Il la rejoignit dans la serre. «Alice, pourquoi jouer ce jeu de coquettes, si vous m’aimez.» Il la reprit dans ses bras, il faillit la vaincre. Elle pâlit et inclina la tête comme une victime résignée. « Mon ami, ayez pitié de moi? je me sens mourir.—Je vous emporte là-haut pour vous faire respirer des sels.»
Mme d’Antraygues était revenue à elle. «Non, dit-elle, je vais respirer l’air vif, vous n’avez là-haut que du vinaigre des quatre voleurs.» Et elle se mit à rire. «Vous riez, donc vous êtes désarmée.» La comtesse leva les yeux sur Octave. «Je ris?» dit-elle. Elle montra deux larmes. Il les prit sur ses lèvres, et fut ému lui-même, tout en jouant à la moquerie. Mme d’Antraygues n’était pas encore à la porte. La lutte recommença. Octave était charmant, mais elle avait peur. Son âme entraînait son corps loin des tentations; il lui semblait qu’une fois dehors elle retrouverait cette quiétude du coeur qui est bien plus près de la joie que les fièvres de la passion. «Non,» dit-elle tout à coup.
Cette fois elle avait brisé tous les liens qui la retenaient. Octave comprit que son rôle de tentateur était fini; il connaissait trop, les femmes pour ne pas savoir qu’une fois chez elle la comtesse regretterait de n’être pas restée un peu plus longtemps chez lui. Il compta sur le lendemain ou le surlendemain. «Donc, dit-il d’un air dégagé, vous ne voulez pas que je fasse mon salut avec vous? Moi qui avait juré que nulle femme ne passerait plus par cette petite porte.» Alice fut atteinte au coeur, mais elle cacha sa blessure. «J’oubliais de vous rendre la clef, dit-elle, en essayant un sourire. Je sais qu’il y a beaucoup d’appelées et beaucoup d’élues. Je suis désespérés d’avoir empêché quelque belle dame de l’un ou l’autre monde de franchir votre seuil aujourd’hui, mais elles se rattraperont, car il paraît qu’on fait queue pour venir chez vous.—Quelle calomnie! je ne suis jamais chez moi.—Je comprends, vous êtes chez celle-ci ou chez celle-là. C’est égal, voilà votre clef, placez-la en de meilleures mains.»
Octave prit un air suppliant. «Faites-moi une grâce, gardez cette clef. Demain, dans un an, toujours, vous me trouverez le plus heureux homme du monde si vous montez l’escalier.—Eh bien! je la garde, je viendrai dans un an, un jour de neige; aujourd’hui j’ai monté trois marches, je prendrai mon courage à deux mains pour en monter six,—Je vous attends, et ce jour-là je ne serai pas si bête que de m’humilier devant votre vertu, comme si l’amour avait pitié des robes blanches. —Vous avez bien fait, monsieur de Parisis; contre la faiblesse il n’y a pas de force. Les violences donjuanesques me font pitié; on ne prend une femme que si elle se donne. Je vous aime, mais je me garde. Adieu! adieu! adieu!
Mme d’Antraygues s’enfuit, tout en gardant la clef.
Le duc de Parisis se promena par la neige. «Je ne suis pas content de moi, pensa-t-il, c’est une bataille perdue.»
Il rentra dans la serre et salua philosophiquement ses camélias. «Vanité des vanités! reprit-il; d’où vient cet insatiable désir de conquérir des femmes comme les ambitieux conquièrent des villes?—Après tout, reprit le duc de Parisis, je n’aime en Mme d’Antraygues que sa beauté, et je ne veux pas m’embarquer dans une passion à perte de vue. Ah! si c’eût été la Dame de Coeur.»
Son imagination était toute à cette figure à peine entrevue. «Mais la Dame de Coeur, reprit-il, ne viendra même pas jusqu’à la petite porte du jardin. Le lys qu’elle tient si fièrement à la main se flétrirait en traversant la serre aux camélias.»
XVI
VIOLETTE
De Parisis n’en continua pas moins sa vie aux aventures. Il n’était pas homme à s’attarder dans un rêve; chaque jour était pour lui un feuillet blanc qu’il fallait remplir par une page d’histoire plus ou moins romanesque. Il y en a qui vivent par la tête, d’autres par le ventre; ceux-ci par l’esprit, ceux-là par le coeur. Octave vivait par l’esprit du coeur. Ni la fortune, ni l’ambition, ni la renommée n’avaient de prestige pour lui; il ne s’amusait qu’aux aventures de l’amour. Il disait que ce qu’il y a encore de plus inconnu, c’est la femme; il s’indignait du philosophe qui a dit: «Toutes les femmes sont la même.» Pour lui, toute femme, quelle qu’elle fût, était un monde nouveau à découvrir. Et quand il avait joué le rôle de Christophe Colomb, il jouait celui d’Améric Vespuce. Ce fut une de ces aventures qui lui ouvrit le vrai roman de sa vie. Voici comment:
Il passait rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel avec son ami Monjoyeux. Ils venaient de voir un de leurs camarades resté fidèle au pays latin jusqu’après son doctorat. Le quasi-ambassadeur et le sculpteur néo-grec s’en allaient bras dessus, bras dessous, fumant leur cigare. Octave riant un peu de la simplicité de l’étudiant qui étudie. «Pas si simple, dit Monjoyeux; le jour viendra où il nous prouvera sans peine qu’il a pris le chemin le plus court. L’étude a du bon quand on est jeune; sans compter que Georges a aussi ses heures de distraction. Nous allons traverser le Luxembourg qui est encore émaillé çà et là de jolies fillettes qui ne coûtent pas cher à habiller.—Ne parlons pas par antiphrase, dit Octave. Les fillettes en question ont passé l’eau; il n’y a plus au pays latin que les ombres de Rosine, de Mimi Pinson et de Musette.—Tu ne sais pas ce que tu dis. C’est toujours ici qu’elles poussent; elles ne vont s’effeuiller sur la rive droite qu’après avoir fleuri sur la rive gauche.—Je t’entends; cela veut dire que nous n’avons plus que les regains.—Tiens, justement en voilà une!»
Une jeune fille qui n’avait pas dix-neuf ans, d’une beauté pudique, d’une pâleur de marbre, venait de sortir de la porte étroite et sombre d’une vieille maison de la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Une robe brune à peine attachée à la ceinture, un léger fichu noué au corsage, dont il ne voilait qu’à demi les lignes indécises encore, un petit bonnet qui enserrait mal une gerbe de cheveux noirs, des souliers en pantoufles, voilà dans quel équipage la jeune fille apparut aux deux amis.
Octave fut frappé par l’expression de candeur souriante qui embellissait encore cette jeune fille. On voyait tout de suite que celle-là n’avait aimé que sa mère, que nul souvenir d’amour coupable n’inquiétait son coeur; elle avait peut-être rêvé aux passions de ce monde, mais comme le voyageur qui se promène sur la rive et qui voit de loin la tempête envahir le navire.
Elle ne vit pas d’abord Parisis et Monjoyeux; toute à sa douleur, car elle avait les larmes dans les yeux, elle marchait lentement, comme si elle ne savait pas où aller.
Octave, lui voyant les yeux baissés, lui dit étourdiment: «Mademoiselle, vous avez perdu quelque chose.» Elle leva doucement ses beaux yeux noyés et répondit avec simplicité: «J’ai perdu ma mère, monsieur.» A ce seul mot, si bien dit, le duc de Parisis, qui s’était cru d’abord en bonne fortune, fut frappé au coeur: «Mademoiselle, je vous demande pardon.»
La jeune fille était déjà partie. Mais il courut à elle et lui demanda où elle allait. «Où je vais? je ne sais pas, puisque je n’ai plus ni maison ni famille? mais pourquoi me parler puisque nous ne suivons pas le même chemin.»
Le compagnon de Parisis l’avait rejoint? «Sais-tu, lui dit-il, que tu deviens trop romanesque. Voilà les passants qui s’amusent du spectacle: allons-nous-en,—Va-t’en si tu veux; pour moi, je suis dans un quart d’heure de charité et je me soucie bien d’être en spectacle. —Ce serait bien pis si je m’en allais. Un pareil duo dans cette rue.»
La jeune fille marchait toujours. «Mademoiselle, reprit Octave, je serais au désespoir de vous importuner, mais il ne sera pas dit que je vous aurai vu pleurer sans vous consoler.—Je ne pleure pas, Monsieur.—Permettez-moi d’être votre frère, ne fût-ce que cinq minutes.—Mon frère? dit la jeune fille en regardant Octave pour la première fois, il ne vous ressemblait pas.—Vous l’avez donc perdu aussi?—Oui, monsieur; s’il était revenu du Mexique, je ne serais pas là, car ma mère est morte de chagrin. La pauvre femme! elle n’avait pas de quoi porter le deuil de son fils, et moi, mon plus grand chagrin est de ne pouvoir porter le deuil de ma mère.—Eh bien! permettez-moi de vous acheter une robe.»
Et Parisis se tournant vers son ami. «Voilà qui me ferait pardonner toutes les robes de fête dont j’ai habillé les sept péchés capitaux.» La jeune fille s’était encore éloignée. «Mademoiselle, je suis sérieux, parce que votre douleur m’a gagné. Encore une fois, permettez-moi d’être votre frère pendant cinq minutes. Si vous saviez comme l’argent me coûte peu! Ce n’est point, Dieu merci, une aumône que je vous propose, vous êtes trop fière et trop digne pour cela.»
Monjoyeux prit la parole: «Non, mademoiselle, mon ami ne vous donnera pas d’argent, mais il vous en prêtera; je connais ses mauvaises habitudes, c’est un prêteur sur gages.» La jeune fille ne put s’empêcher de sourire. «Eh bien! monsieur, j’allais au mont-de-piété, dit-elle en soulevant une étoffe qu’elle avait sous le bras; voilà deux rideaux que j’ai sauvés, car on a tout vendu hier à la maison.—N’allez pas si loin, je vous prête dix louis sur vos deux rideaux. Si ce n’est pas assez….—Sans parler de la reconnaissance, dit Monjoyeux. D’ailleurs, je suis témoin du contrat.» La jeune fille était devenue rêveuse. «Monsieur, dit-elle gravement et en levant la tête, j’accepte vos deux cents francs; il ne m’en faut pas davantage pour payer les dettes de ma mère, et pour garder notre petite chambre. Je vous demande un an et demi, car je puis, si je travaille bien, mettre trois francs de côté par semaine.—Que faites-vous donc, mademoiselle ?—Je travaille en vieilles dentelles. Si maman n’était pas tombée malade, je ne serais pas si pauvre, car il y a des jours où je gagne jusqu’à cent sous,—quand je passe la nuit,—ajouta-t-elle avec un sourire qui parut d’autant plus douloureux à Octave qu’il remarquait sur ce jeune visage les ravages de la misère et du travail.»
Octave prit dans les poches de son gilet une petite poignée d’or. «Voilà qui est convenu, mademoiselle, ceci est à vous pendant un an et demi, mais pas un jour de plus.» Il prit la main de la jeune fille et y versa l’or. «Comptons, monsieur, vous me donnez plus qu’il ne me faut.—Elle a raison: ce n’est pas généreux, dit Monjoyeux.»
La jeune fille avait compté: «Ceci n’est pas pour moi, dit-elle, en remettant à M. de Parisis quatre pièces de vingt francs.—Que voulez-vous, dit-il, je n’ai pu apprendre les mathématiques.—Adieu, monsieur, adieu, messieurs, dit la jeune fille en s’inclinant.»
Elle retourna d’où elle venait. «Mais, mademoiselle, dit Octave en la rappelant, où vous retrouverai-je dans un an et demi?—Ah! c’est vrai; j’oubliais. Vous me retrouverez où je demeure aujourd’hui, là-bas, à cette porte grillée.—Mais je ne sais pas votre nom, mademoiselle? —Louise Marty.»
En moins de quelques secondes, la jeune fille disparut dans la sombre allée de la maison d’où elle était sortie quelques minutes auparavant «C’est bête comme tout, dit le duc de Parisis, ému; c’est égal, voilà toujours deux cents francs bien placés.—Pas si bien placés que cela, dit le sculpteur, car elle te les rendra.—Tant pis, mon cher. Ainsi, dans ton opinion, c’est une honnête fille?—Pure comme un beau jour d’été. Pas un nuage à l’horizon, excepté toi, peut-être. N’as-tu pas vu cela tout de suite dans ses yeux? C’est bleu, doux et profond comme la vertu. Cela fait du bien de voir une pareille créature!—A nous surtout qui en voyons tant d’autres! Oh! Paris! ténèbres sur ténèbres! Avec deux cents francs, cette fille est peut-être sauvée; or, j’en connais plus d’une qui, à cette heure, en dévore cent fois autant d’un seul coup pour des robes ou des bijoux dont elle ne voudra plus demain matin.—Mais, après tout, reprit Monjoyeux, devenu pensif, la femme est toujours la femme. Cette belle fille va peut-être oublier d’acheter une robe de deuil.—Oui, si nous allions la rencontrer avec une rose quand nous viendrons surprendre notre ami le normalien à la Closerie des Lilas!»
Et, parlant ainsi, les deux compagnons d’aventure traversèrent le Luxembourg et gagnèrent la rue de Seine, où ils prirent un coupé. Ils se dirent adieu sur le boulevard des Italiens. «Mon cher Octave, dit Monjoyeux en serrant la main de son ami, si tu veux je serai de moitié dans ta belle action; je vais te donner cinq louis.—Non, non, dit Octave avec impatience, ce n’est pas la peine de se mettre deux pour un pareil capital.»
Un sentiment de jalousie l’avait pris au coeur. Sa pensée le reportait déjà, avec je ne sais quel charme mélancolique, vers la scène qui s’était passée rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Il regrettait que la jeune fille n’eût pas gardé les quatre louis qui lui restaient; car elle aurait beau faire, ce n’est pas avec deux cents francs qu’on paye son terme, qu’on paye ses dettes et qu’on paye une robe de deuil.
Il se promit d’aller la voir le lendemain; ce qui ne l’empêcha pas de dîner au café Anglais, en compagnie de Mlle Va-t-en-Guerre et de Mlle Cosaque, deux vertus guerrières qui avaient sauté d’un char de l’Hippodrome dans une victoria de Longchamp.
Après le dîner, on alla aux Bouffes Parisiens, dans une petite loge infernale où l’on fit semblant de s’amuser de tout, et où l’on ne s’amusa de rien. Après le spectacle, on raccola des amoureux et des amoureuses dépareillés pour aller souper. Ce fut une de ces fêtes bruyantes dont les tapageuses disent toujours le lendemain: «Tu n’y étais pas; nous avons bien ri.» Ri de quoi? Elles ont beau boire des vins généreux, ces Aspasies de hasard n’en sont pas plus spirituelles: le vin ne fait que donner du ton à leur bêtise.
Au beau milieu du souper, Octave se leva, prit son chapeau et sortit en disant qu’il allait revenir. Il ne revint pas. Pour la première fois, il voyait tout le néant de cette vie à la surface. Il se demanda comment il avait pu perdre les plus fraîches de ses belles années dans ce tourbillon doré, où l’on respire les fumées de l’ivresse, où l’esprit prend un masque, où le coeur ne se retrouve jamais.
Le duc de Parisis rentra chez lui avec le contentement d’un homme qui vient de faire une mauvaise traversée et qui franchit le seuil de sa maison. Il n’avait pu d’un seul coup rompre avec son passé. Toutes les figures de femmes qui avaient hanté sa première jeunesse le suivaient, souriantes ou railleuses; il semblait qu’elles voulussent garder leur proie. Son coeur n’était occupé que de la vision du matin; mais son esprit, plus faible que son coeur, était obsédé du souvenir des folies amoureuses. Et pourtant, dans l’espace de quelques jours, Octave avait trois fois renié le diable comme saint Pierre avait trois fois renié Jésus. Trois fois, de par l’apparition de Mlle de la Chastaigneraye dans l’avenue de la Muette, de par le charme impérieux de la Dame de Coeur, de par la vertu si simple et si douce de cette petite fille égarée au pays latin.
Le lendemain, que fit Octave? Sans bien savoir pourquoi, il fit atteler et se conduisit lui-même à la porte du Luxembourg. Il traversa le jardin à pied et monta bientôt les cinq étages de l’ouvrière en dentelles. Quatre paroles du portier lui avaient appris que la belle fille était en odeur de sainteté dans toute la maison. «Elle travaille bien?—Si bien qu’elle n’a jamais le temps d’ouvrir sa fenêtre, si ce n’est pour respirer quand sa journée est finie. Et encore il lui arrive plus d’une fois de recommencer sa journée quand sa journée est finie.»
Cependant Parisis frappa à la porte. «C’est déjà vous, monsieur?» dit Louise en rougissant. Elle demeura sur le pas de la porte comme pour empêcher Octave d’entrer. «Oui, c’est déjà moi, mademoiselle; il me semble qu’hier nous avons oublié de nous dire quelque chose.—Nous avons oublié…—Voulez-vous m’accorder une audience de cinq minutes?»
Elle n’osa refuser et présenta une chaise de paille à Octave. «Monsieur, je commence par vous remercier, car tout ce qui est ici, grâce à vous, est à moi. C’est singulier, depuis hier je suis presque contente.» Et, disant ces mots, la jeune fille reprit son travail; son travail, c’était une robe de laine noire. «Elle ne nous a pas trompés, pensa Octave, voilà bien la robe de deuil.—Maintenant, monsieur, voulez-vous me dire pourquoi vous êtes monté si haut?»
Le duc de Parisis regarda la jeune fille avec un sentiment profond. «Parce que je vous aime.» La jeune fille pâlit et se leva: «Monsieur, si je suis chez moi, allez-vous-en; si je suis chez vous, je m’en vais!—Vous êtes chez vous et je ne m’en vais pas. Je croyais que vous m’estimeriez assez pour ne pas me rappeler la dette qui est entre nous. Pourquoi vous fâcher d’un mot tout simple? C’est donc un grand crime que de vous dire: Je vous aime, quand on parle selon son coeur? Ne m’aimez pas si vous voulez; mais ne vous offensez pas si je vous aime.»
La foudre était tombée dans la chambre: la jeune fille, toute hors d’elle-même, voulut dévorer ses larmes, mais ses larmes l’étouffaient. Octave lui saisit la main et la porta à ses lèvres avec effusion: «Louise, ce sont les seules larmes que vous verserez à cause de moi. Voyez en moi un ami, et si mon amour vous fait peur, je n’en parlerai plus.»
Que vous dirai-je? Je ne veux pas peindre cette singulière passion dans toutes ses nuances. Ce qui est certain, c’est que, le lendemain, la jeune ouvrière pleura encore, mais cette fois ce fut parce que Parisis ne vint pas. L’amour ne vit que d’imprévu; elle l’attendait: s’il fût venu, elle ne l’aurait pas attendu le lendemain;—il ne vint pas, elle l’attendit quinze jours durant avec les anxieuses impatiences de la jeune fille,—le dirai-je?—avec la fièvre de l’amour. Elle ne se l’avouait pas, mais elle aimait Octave. Et comment ne l’eût-elle pas aimé? Il revint. «Je ne vous attendais plus, dit Louise, sans vouloir cacher sa joie.—Vous m’avez donc attendu?—Vous le savez bien.»
Ce jour-là, ce fut une vraie fête. Il avait apporté une branche de lilas qu’elle pressa sur son coeur et qu’elle embrassa à diverses reprises. «Oh! que je suis heureuse, dit-elle tristement, il y a deux ans que je n’ai touché une fleur.—Pauvre enfant, s’écria Octave, je veux vous donner un bouquet tous les jours.—Tous les jours? jusqu’à quand?—Jusqu’à toujours.—Toujours, toujours, murmura-t-elle avec amertume.—Après tout, reprit-elle, toujours c’est peut-être demain et peut-être après demain.»
Et elle embrassait encore la branche de lilas. Et elle racontait à Octave qu’autrefois, avec sa mère et son frère, elle allait dans les bois de Meudon se faire des bouquets agrestes: «Si vous saviez mon bonheur, lui dit-elle, quand je voyais des blés à la barrière d’Enfer, où je trouvais des bleuets et des coquelicots!»
Octave apporta tous les matins un bouquet de lilas ou de violettes. Une fois, il se hasarda à apporter une robe de soie: «Vous ne m’aimez plus, lui dit Louise tout en révolte, cette robe est une injure.» Octave comprit qu’il s’était trompé: «Louise, ne m’en veuillez pas, ne parlons plus de cette robe, mais prenez le bouquet qui est dedans.» Le diable garda la robe.
Pendant dix jours, le duc de Parisis ne manqua pas un seul jour à ce rendez-vous. Tous les matins, après déjeuner, il montait en voiture, descendait à la grille du Luxembourg et courait s’enfermer une heure avec Louise. Et l’heure passait trop vite. Il se disait qu’elle était trop fière et trop pure pour devenir sa maîtresse. On se demandera pourquoi il revenait tous les jours: il ne le savait pas lui-même. Il éprouvait une joie indicible à se retrouver dans la petite chambre de Louise. La vertu a son atmosphère qui rassérène l’âme, comme les horizons du matin, dans les beaux jours, où le vent ne secoue que l’odeur saine et fortifiante des blés en fleur et des chênes verts. Il y avait trop longtemps que Parisis n’avait respiré cet air vivifiant pour qu’il n’en fût pas pénétré jusqu’au fond de l’âme.
Çà et là, Octave avait tenté d’augmenter sa créance, mais Louise n’avait jamais voulu augmenter sa dette. «Vous m’empêcherez d’être heureuse, si je ne suis plus digne de moi.»
C’est à peine si elle avait accepté une jardinière, un livre d’heures, un dé d’or et un coucou de cinquante francs. Et encore elle n’avait accepté le coucou qu’après que Parisis eut bien prouvé que c’était pour voir l’heure. «Savoir l’heure! à quoi bon! Ne saurai-je pas toujours l’heure où vous ne reviendrez pas? avait dit Louise.—Vous voulez donc me fermer votre porte?—Jamais.»
La pauvre Louise ne connaissait pas le vieux proverbe: «Si tu ne fermes pas ta porte à l’amour, l’amour te mettra à la porte.» Un matin, on ne vit pas Louise courir d’un pied léger chez la fruitière qui lui vendait du lait, des oeufs et des pommes. Ce fut un vrai chagrin dans le quartier quand on apprit qu’elle avait disparu, le soir, au bras d’un amoureux «à équipage.» «Quel malheur! dit la portière. Une fille si bien élevée! C’était comme une hirondelle: elle portait bonheur à la maison.—Eh bien, dit la fruitière, elle se portera bonheur à elle-même.»
Octave n’avait pas de préjugés: il aimait la femme, quelle que fût son origine et quel que fût son pays. Il l’avait prouvé en ramenant une Chinoise. Il aimait le faubourg Saint-Germain, mais il aimait Bréda street; il aimait les Champs-Élysées, mais il aimait le pays latin. Devant toutes frontières, il répétait le mot de Louis XIV: «Il n’y a plus de Pyrénées.»
Il n’eut pas le pressentiment que cette jeune fille n’était pas du pays latin.
Le lendemain, non loin de l’hôtel de Parisis, dans une maison de l’avenue d’Eylau, cachée sous les grands arbres d’un jardin, une jeune fille venait cacher sa vie. Je ne sais pas si elle devait porter bonheur à cette petite maison humide et malsaine, que les derniers locataires avaient quittée. C’était cette solitude même qu’Octave avait cherchée pour Louise. Il voulait lui louer le premier étage, mais elle avait peur du luxe, et elle demanda à habiter l’étage mansardé: cela lui rappellerait sa mère et elle travaillerait mieux, car elle comptait bien travailler toujours. Elle aimait trop à toucher la dentelle et les fleurs pour vouloir se croiser les bras. Octave eut beau lui dire qu’il lui en donnerait pour elle-même; elle refusa.
Octave ne voulut pas l’encanailler dans l’acajou, ce pauvre bois trop décrié. Il lui donna des meubles en citronnier, un petit mobilier de villa, très simple, mais pas vulgaire. Il ne voulut rien oublier: elle eut des oiseaux dans une petite cage dorée et des pervenches dans une petite jardinière rustique. «Cela ne vous empêchera pas, lui dit-elle, de m’apporter tous les matins un bouquet de violettes.—Oui, ma Violette, répondit-il.—Oui, s’écria-t-elle avec joie, Violette c’est mon nom, car je veux vivre toujours cachée.»
La pauvre Violette s’imaginait qu’entre Octave et elle c’était à la vie, à la mort. «N’est-ce pas, lui dit-elle, qu’entre moi qui vous aime et vous qui m’aimez, c’est à la vie à la mort?» Octave tressaillit, il se rappela la légende des Parisis. «Si j’allais l’aimer! Et si elle allait m’aimer!» dit-il, avec un sentiment de tristesse. Et il reprit: «Il faudra que je jette de l’eau sur le feu.»
Le soir il alla voir sa tante. Geneviève était au spectacle avec la marquise de Fontaneilles. «C’est dommage, dit-il, j’aurais voulu apaiser mon coeur dans l’atmosphère de la province.»
Il joua au reversis avec sa tante. «Êtes-vous bien amoureux? lui demanda-t-elle.—Effroyablement! J’aime trois ou quatre femmes.»
XVII
POURQUOI OCTAVE SENTIT UNE PETITE MAIN SUR LA SIENNE QUAND IL VOULUT SONNER
Pas un homme ne suit logiquement son coeur ni son esprit. M. de Parisis avait peur d’aimer et d’être aimé,—et il ne voulait vivre qu’au milieu des femmes.—Il pensait vaguement, sans trop s’inquiéter du reste, que la légende des Parisis pourrait bien l’envelopper à son tour dans sa robe funèbre à ses premiers jours de bonheur,—et il était insatiable à chercher le bonheur.—Il voyait çà et là flotter sous ses yeux la légende des Parisis: «_L’amour des Parisis donnera la mort_,»—et il s’aventurait tête perdue dans les folies amoureuses.—Il croyait bien, il est vrai, qu’en ne s’y attardant pas, il cueillerait tous les amours sans y trouver le fruit mortel.
Les contrastes ont leur poésie. Octave se disait que Violette dans sa blancheur de vierge était peut-être le véritable amour pour un coeur endurci comme le sien. C’était le voyageur qui a épuisé toutes les coupes et qui trempe ses lèvres à la source glaciale qui jaillit du rocher.
Mais les lèvres insatiables de Parisis ne devaient, comme toujours, boire qu’un seul jour à cette fontaine d’eau vive.
Il avait plus d’une fois revu Mme d’Antraygues dans le monde. Il s’était fait présenter officiellement; mais il n’avait pas abusé du droit que prennent tous les hommes, de parler aux femmes. Il semblait lui dire, en ne lui disant rien, qu’il ne pensait plus à elle. Alice lui avait rappelé la clef d’argent comme une menace gracieuse.
Enfin un soir, à la Cour, comme on chuchottait à la ronde sur les amours de M. d’Antraygues avec Mlle Belle-de-Nuit, elle alla bravement à Octave et lui dit qu’elle l’attendrait le lendemain chez elle entre onze heures et minuit. «J’aimerais bien mieux vous attendre chez moi, lui dit Octave.—Non, lui dit-elle, je n’aurai jamais le courage de monter votre escalier d’onyx.»
Octave avait trop d’esprit pour insister; il prenait les femmes là où elles voulaient se donner. Or, les femmes se donnent plus volontiers chez elles, comme si le démon de l’adultère leur imposait le champ de bataille.
Le lendemain, la comtesse, qui s’était jetée tête baissée dans la folie de son amour, écrivit ce mot à Octave:
Ce soir à minuit. J’en mourrai, mais qu’est-ce que ça fait!
Quand les femmes sont en train de se perdre, elles y vont bien. Mme d’Antraygues signait ce petit billet,—la condamnation à mort de sa vertu,—sans s’imaginer qu’elle jetait son bonnet par-dessus les moulins.
Or, ces deux lignes étaient le commencement d’un drame.
A dix heures, Violette, jalouse par pressentiment, alla chez Octave qui lui avait dit qu’il ne sortirait qu’à onze heures pour aller au club.
Octave venait de sortir, elle monta en se disant qu’elle attendrait. Il lui arrivait çà et là de lui faire cette amoureuse surprise; pourvu qu’elle ne vînt pas chez lui de deux heures à quatre heures, il lui permettait toutes ses fantaisies.
Dès qu’elle fut chez lui ce soir-là, tout naturellement elle trouva le billet de la comtesse d’Antraygues. Il n’était pas long, mais il était explicite.
Violette fut frappée comme d’un coup de poignard. Elle pâlit, elle chancela, elle tomba sur le canapé presque évanouie, «Et moi aussi, dit-elle, j’en mourrai!»
Une volonté subite la ranima. Elle relut la lettre. Le hasard fait bien tout ce qu’il fait: sur la cheminée, près de la lettre, elle vit un petit revolver qu’elle connaissait bien. C’était un vrai bijou. Parisis le lui avait plus d’une fois montré en lui disant: «N’interroge jamais cette bête-là, parce qu’elle te répondrait dans l’autre monde.»
Violette appuya sur son coeur la bouche du revolver. «Non! dit-elle, je veux mourir sous ses yeux.»
Mais où était-il? Les femmes savent tout. Le matin, Violette était allée au parc Monceaux, cueillir des herbes pour ses oiseaux: elle avait vu Octave qui fumait dans l’avenue de la Reine-Hortense et qui regardait les fenêtres d’un hôtel. «C’est cela, dit-elle, je me suis sentie jalouse, je ne me trompe pas!»
Et, presque folle de désespoir, elle courut avenue de la Reine-Hortense. «Mais s’il est entré!» dit-elle.
M. de Parisis avait passé par le club pour bien s’assurer que M. d’Antraygues, le joueur obstiné, était bien à une table de baccarat.
Octave serait donc ce soir-là le plus heureux homme du monde parisien.—C’était entre onze heures et minuit,—l’heure féconde où se nouent et se dénouent presque toutes les comédies amoureuses. Les drames et les tragédies pour tout de bon ne commencent qu’après les dernières scènes de l’Ambigu et de la Comédie-Française.
M. de Parisis fumait, renversé dans une légère victoria enlevée par deux chevaux anglais de la plus altière désinvolture. A les voir passer, au clair de la lune et des réverbères dans l’avenue de la Reine-Hortense, on eût dit qu’ils ne touchaient pas la terre. Une pianiste a la main plus lourde sur les touches d’ivoire que ces pieds légers pour effleurer le sol; ils jetaient dans le silence de l’avenue un léger battement très harmonieusement cadencé, qui certes ne devait pas réveiller les belles dames déjà endormies dans les villas voisines.
Cependant, dès qu’ils dépassèrent la rue du Faubourg-Saint-Honoré, qui coupe l’avenue, on aurait pu voir une ombre blanche soulever un rideau à la fenêtre d’un prochain hôtel. Avait-on reconnu le pas des chevaux ou venait-on rêver à la belle étoile?
A Paris, on ne rêve plus à la belle étoile, les pendules vont trop vite pour cela. Les pendules! J’ai voulu dire les passions.
Octave sauta sur la chaussée en donnant l’ordre à son groom de promener les chevaux dans le voisinage comme s’il n’attendait personne. Il regarda autour de lui: il ne vit que les arbres et les réverbères. L’avenue de la Reine-Hortense, qui va du parc Monceaux à l’Arc-de-Triomphe, est déserte à la tombée de la nuit; c’est l’avenue de Paris où on passe le moins à pied: on y voit le matin des cavaliers, dans l’après-midi des carrosses, le soir on y rencontre ça et là les rares habitants qui regagnent leur hôtel, quelques cuisinières amoureuses, quelques sergents de ville distraits, en un mot, une vraie voie pompéienne après le Vésuve.
Quelques secondes après, Octave s’arrêtait devant une porte et levait la main pour sonner. Mais il ne sonna pas.
Une petite main blanche s’appuya subitement sur sa main. Lui qui ne s’étonnait de rien, s’étonna pourtant cette fois. Il n’avait vu personne autour de lui; mais les femmes jalouses ont l’art d’être invisibles et de n’apparaître qu’au moment tragique.
M. de Parisis s’était retourné et avait reconnu Violette. «Eh bien! lui dit-elle, je vous y prends.» Octave vit briller deux yeux que l’enfer de la jalousie avait embrasés. «Tu es folle, Violette!—Oui, monsieur, folle parce que je vous aime.»
Octave releva la main pour sonner, mais une seconde fois la main de Violette détourna la sienne. «Je te dis que tu ne sonneras pas.—Voyons, Violette, soyez sage; il est minuit, je vais en soirée, rentrez chez vous.—Ah! vous allez en soirée!—Si vous ne voulez pas rentrer chez vous, rentrez chez moi; prenez ma victoria si vous voulez, mais pour Dieu, plus un mot, n’est-ce pas?»
M. de Parisis avait sonné. La porte s’ouvrit. Violette voulut s’élancer, mais il la rejeta doucement comme en un tour de valse et lui ferma la porte au nez.
Violette sonna à son tour en femme décidée à tout. Le duc de Parisis, voyant la porte se rouvrir, retourna sur ses pas. Il rejeta Violette une seconde fois tout en lui serrant la main avec amour. Mais il referma la porte bruyamment.
Il entendit un cri, son nom retentit dans le silence. Il aurait voulu foudroyer Violette. Il se demandait s’il ne ferait pas mieux de rebrousser chemin et de remettre sa bonne fortune à des nuits meilleures.
Une femme de chambre s’était avancée vers lui. «Monsieur demande madame la comtesse?» dit-elle d’un air entendu. Elle avait déjà trahi la femme pour le mari, elle allait trahir le mari pour la femme. Elle croyait ainsi racheter sa faute. «Oui, dit Octave en lui donnant cinq louis; si on sonne encore, n’ouvrez pas.—C’est bien simple, je vais rompre le fil, et on ne sonnera plus.»
Cette belle idée décida tout à fait Octave à monter chez la comtesse. Alice l’attendait sur le palier dans le plus adorable déshabillé de minuit. Un peignoir de mousseline garni de point d’Angleterre, cachant à peine une chemise transparente,—des mules de satin rose sur des bas à jour—et une chevelure désordonnée, s’échappant des peignes en cascades voluptueuses. On voyait que la chevelure était de la fête.
Il ne reconnaissait pas la comtesse. Etait-il possible que celle qui, tout effrayée d’elle-même, avait fui l’escalier d’onyx, fût la même femme qui le recevait ainsi à bras ouverts? Le premier mot d’Alice fut un mensonge. «Je ne vous attendais pas, dit-elle à Octave.» Octave prit Mme d’Antraygues dans ses bras et la porta doucement jusque devant un feu qui flambait joyeusement, quoiqu’on fût déjà dans la belle saison. «Je croyais ne pas arriver, dit-il en baisant les cheveux d’Alice. Votre avenue n’est pas sûre! j’ai été arrêté à votre porte, j’ai failli être poignardé sous vos fenêtres.—Vous m’épouvantez! Ceci m’explique pourquoi j’ai entendu parler; il me semblait que c’était une voix de femme. Je ne voulais pas ouvrir la fenêtre parce que ma voisine n’est pas encore couchée.—Oui, c’était une voix de femme.
Les hommes n’ont qu’un ennemi dangereux, c’est la femme; pour moi, j’ai plus peur d’une femme que de quatre hommes.—Vous avez peut-être raison. Mais quel est donc ce mystère? Parlez vite, vous êtes ému, voulez-vous des sels?»
Mme d’Antraygues soupira. «Je ris, continua-t-elle, mais c’est moi qui vais me trouver mal.» Octave reprit Alice dans ses bras et l’appuya sur son coeur. «L’émotion c’est la vie. Ne me parlez pas des lacs, parlez-moi des torrents.»
Parisis savait Alice romanesque et même romantique. «Comme vous êtes belle avec ces airs penchés! Moi qui croyais vous retrouver railleuse!—Quand je vais dans le monde, je suis armée jusqu’aux dents; quand je suis ici en face de moi-même ou en face de vous-même, je deviens bête jusqu’à montrer mon coeur. Ah! mon ami, comme je vous aime!»
Cette femme qui riait de tout avait les larmes dans les yeux. Le duc avait déjà oublié Violette, il respirait avec passion les savoureuses senteurs de l’épaule, du cou et des cheveux d’Alice. «Mais enfin, reprit la comtesse, qu’est-ce que cette femme?—N’en parlons plus, c’est une femme qui me demandait son chemin. Je lui ai répondu que je ne savais pas le mien; mais ne parlons que de vous, de vos beaux yeux pers, qui sont des abîmes; je suis effrayé quand je les regarde: c’est l’inconnu. Les yeux, voyez-vous, c’est tout un monde, c’est l’infini, c’est Dieu.» Octave embrassait Alice. «Voilà pourquoi vous fermez les miens, dit-elle en souriant.»
M. de Parisis se jeta aux pieds de Mme d’Antraygues, non pas mélodramatiquement à la manière des jeunes premiers de l’Ambigu, mais en comédien qui sait jouer tous les rôles.
Être aux pieds d’une femme, c’est être à mi-chemin de sa conquête. L’amour fait bien ce qu’il fait. S’il devient respectueux au point de tomber à genoux, c’est pour se relever plus triomphant.
La comtesse, tout amoureuse qu’elle fût, jetait toujours en toute chose son vif et charmant éclat de rire.
Minuit sonna à une petite pendule, un temple rond à colonnes avec des acanthes et des perles d’or; une merveille d’horlogerie attribuée à Louis XVI. «Déjà minuit, dit la comtesse.—Cette impertinente pendule qui se permet de mesurer mon bonheur, dit Octave.—La pendule, dit Mme d’Antraygues, c’est la plus odieuse des inventions. La pendule va toujours trop vite ou trop lentement.»
Les femmes ont peur de cette action mystérieuse qui marque le temps, qui compte les minutes—et les rides. Par l’horloge, la vie est divisée en cent mille parcelles inaperçues, comme le coeur est divisé par l’amour en cent milles syllabes errantes. Ce sont les grains de sable qui tombent sans fin sur les grains de beauté. Ils tombent du sablier jusqu’à ce qu’enfin le sablier soit vide et que le cercueil soit plein.
M. de Parisis voulut embrasser la comtesse un peu violemment. Elle le repoussa avec douceur. «C’est cela, dit-il. La femme règle l’homme, comme l’horloge règle le soleil.» Et après un baiser: «N’oubliez pas: vous m’avez averti que vous me mettriez à la porte pour aller voir lever l’aurore au club.—Ah! oui. Il faut que je vous donne une leçon de géographie. Si, contre toute attente, il prenait à M. d’Antraygues la fantaisie de rentrer….—Soyez sans inquiétude, il ne quittera sa table que pour aller chez sa maîtresse.—Enfin il pourrait se tromper de porte et venir chez sa femme. Vous savez, l’empire des mauvaises habitudes!—Il ne faut jamais jurer de rien.—Donc, s’il rentrait à l’hôtel et s’il frappait à ma porte, cela lui est arrivé le jour de ma fête, parce que sa maîtresse le lui avait rappelé,—vous passerez par mon cabinet de toilette … mais il faut que je vous montre cela….»
Alice conduisit M. de Parisis dans son cabinet de toilette, après quoi elle lui fit traverser la salle de bain et lui montra un escalier à jour qui descendait au jardin. «Quand vous serez dans le jardin, lui dit-elle, vous jugerez que les murs ne sont pas difficiles à escalader. Vous trouverez d’ailleurs un marche-pied volant. Le jardin conduit à un jardin voisin; ce jardin, si je ne me trompe, s’ouvre sur la rue de Courcelles; ne craignez rien, il n’y a pas de pièges à loup.—Il n’y a pas de pièges à loup! se récria Octave, mais qu’est-ce donc que ces beaux bras qui m’enchaînent à vos pieds!»
XVIII
LE ROI DE THULÉ
Cependant M. de Parisis passait sur son cou les belles mains de la comtesse. «A propos, dit-elle, je vous ai invité à prendre une tasse de thé et mon monde est couché.—Quel contre-temps! dit Octave, moi qui ne suis venu que pour cela.—C’est d’autant plus fâcheux que j’aurais pu vous faire apprécier mon vieux Sèvres. Voyez-vous cette merveille sur cette console?—C’est d’autant moins fâcheux, Madame, que vous avez un bon feu, que j’ai vu dans votre cabinet de toilette une petite bouilloire d’argent, et que vous allez de vos blanches mains me préparer vous-même une tasse de thé.»
Octave n’aimait pas à tordre le cou à ses aventures. Un dilettante en amour savoure le roman chapitre par chapitre sans brusquer le dénouement.
Mme d’Antraygues ne se fit pas prier, elle mit la bouilloire au feu pendant que M. de Parisis apportait le tête-à-tête sur un guéridon doré, à trois cariatides sculptées en syrène.
Octave admira la forme svelte, la couleur tendre, les fleurs délicates de cette petite merveille qu’une main féerique avait travaillé pour Trianon.
«C’est admirable, dit-il, je n’ai jamais vu de forme plus exquise et de tons plus harmonieux. Ce sucrier est un bijou.—J’aime encore mieux la théière. Voyez donc comme l’anse est dessinée! voyez donc comme le goulot se profile bien!—Croyez-vous, Madame, qu’à Trianon ou ailleurs, depuis qu’on prend du thé, ce divin tête-à-tête ait jamais eu la bonne fortune de caresser des lèvres aussi amoureuses que les nôtres.»
Octave embrassait Alice. «Octave! décidément vous avez trop soif, murmura Mme d’Antraygues en riant.—Vous êtes comme le vieux Sèvres, d’une pâte exquise.—Oui, pâte tendre.» Octave alla embrasser encore Alice. «Chut! dit-elle, voilà l’eau qui bout.—Quelle jolie chanson! je comprends que les poètes aient parlé des symphonies de la bouilloire; moi qui vous parle, j’ai une petite bouilloire dans ma chambre pour me rappeler mon enfance. Ma grand’mère m’a bercé au chant de la bouilloire.—Vous avez été élevé dans l’âge d’or; moi, ma grand’mère m’a élevée aux duos d’Antony, de Lelia et de Faust.»
Alice chanta du bout des lèvres une strophe du Roi de Thulé. «Oh! chantez! chantez! dit Octave. Vous allez attacher mon amour à cette chanson.—Oui, comme on cloue un papillon dans un herbier.—N’ayons pas d’esprit et chantez-moi cette adorable ballade.»
Mme d’Antraygues la chanta avec l’accompagnement des vagues de la bouilloire et du pétillement du fagotin. Et elle la chanta presque aussi bien que Mme Carvalho, musique de Gounod, traduction toute nouvelle:
Il était un roi de Thulé, Qui perdit un soir sa maîtresse Il but comme un inconsolé Le souvenir avec l’ivresse. C’était dans une coupe d’or Portant le chiffre d’Arabelle: «Heureux, disait-il, qui s’endort Dans l’amour, comme a fait ma belle!» Plus d’une fois, quand il rêvait, La nuit, en écoutant les merles, Il prenait sa coupe et buvait, Croyant y retrouver des perles. Perles et pleurs! Le sort amer Le fit vieillir fidèle et sombre. Un soir qu’il regardait la mer, Et qu’il évoquait la chère ombre: «O ma belle! nulle après toi A cette coupe savoureuse Ne boira plus. Nul après moi N’y mettra sa bouche amoureuse.» Et dans les vagues, tristement, Par lui la coupe fut jetée, Ne voulant pas qu’un autre amant Profanât la coupe enchantée.Pendant qu’Alice chantait, M. de Parisis promenait son vif regard sur sa beauté épanouie; tout un poème en vingt-quatre chants, à commencer par les cheveux blonds en révolte, à finir par les pieds mignons qui jouaient dans les pantoufles.
Alice était grasse et blanche, légèrement rosée, légèrement brunie, comme si le soleil eût passé sur elle trop longtemps dans sa dernière villégiature. Quoiqu’elle fût une femme du Nord, elle avait la nonchalance des Havanaises. Elle vivait couchée, quittant son lit pour son canapé, son canapé pour sa calèche; aussi faisait-elle une rude pénitence quand le dimanche, à la messe d’une heure, elle s’agenouillait à Saint-Philippe-du-Roule au milieu de ses amies. La mère de M. d’Antraygues lui avait dit plus d’une fois: «Prends garde à ta femme, elle est romanesque et coquette.» Le jeune mari répondait à sa mère: «Il n’y a rien à craindre, elle est trop paresseuse pour cela.»
Un fin physionomiste n’eût pas répondu ainsi. Et, en effet, les yeux d’Alice,—ces terribles yeux de mer, à reflets changeants, qui ne disent jamais le secret du coeur, révélaient une âme troublée par les rêves amoureux comme la mer par les nues qui renferment l’orage. Il y a des femmes qui se montrent tout entières par leurs regards. On les pénètre du premier coup comme ces sources vives jaillies de la montagne dans leur premier lit virginal.—fontaines que nulle lèvre humaine n’a touchées encore.—Mais il y a des femmes profondes comme la mer: l’oeil s’y perd; plus on les croit connaître et plus on est dans l’abîme: «Bien fol est qui s’y fie,» disait François Ier devant celles-là. M. d’Antraygues ne connaissait pas si bien les femmes que François Ier, il n’avait pas appris à lire dans ce livre du bien et du mal, une oeuvre toute divine que Dieu a livrée au diable.
Il est des femmes à l’abri des tentations par leur figure; les passions ne frappent pas à toutes les portes, elles laissent sommeiller dans la vie les âmes qui n’ont pas revêtu une enveloppe attrayante. La beauté qui ne tombe pas de son piédestal de marbre est un ange de vertu. La laideur qui meurt immaculée ne mérite pas les canons de l’Eglise. Toute- fois, il faut bien le dire, il n’y a pas de laideur absolue, et toute femme, quel que soit son masque, a son quart d’heure de rayonnement.
Mme d’Antraygues était faite pour la volupté sinon pour la passion; yeux profonds sous la flamme, lèvres rouges, une forêt de cheveux, dont les broussailles envahissaient le cou et les oreilles, des sourcils qui se joignaient presque et qui semblaient peints, tant ils étaient énergiquement et finement dessinés, de longs cils retroussés et mobiles qui accentuaient encore l’expression mystérieuse de ses yeux. L’ovale du visage était peut-être trop arrondi, mais il était embelli par un second menton dont la ligne ondoyante se fondait mollement sous le premier. L’oreille était un bijou ciselé sur la chair; elle était un peu rouge peut-être mais par ce temps d’anémie, qui se plaindrait de voir le sang vif s’accuser! Ce soir-là, la comtesse avait de grands anneaux pompéiens, mis à la mode par les femmes excentriques.
M. de Parisis n’arrêtait pas son regard à la figure seule; comme un voyageur qui a entrevu à peine le pays inconnu, il promenait çà et là de la tête aux pieds, sur les montagnes et les vallons, pénétrant la robe un peu diaphane, admirant les surfaces de l’épaule, les grâces abandonnées du cou, le marbre rosé du bras. «Quel joli pied vous avez!» dit-il à Alice après un silence. Et sans qu’elle y prit garde ou qu’elle voulût y prendre garde, il lui saisit le pied dans sa pantoufle, comme il aurait pris sa main dans son manchon.
Les jeunes filles qui liront ce roman pourront me demander pourquoi M. de Parisis allait à minuit chez Mme d’Antraygues, puisque ce n’était ni sa femme ni sa soeur; je répondrai aux jeunes filles que le thé de la comtesse était fort bon.