Les grandes dames

Arsène Houssaye · Chapitre 6 sur 7 · partie 1/3

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Les grandes dames

Et ainsi ils se dirent les choses…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Et ainsi ils se dirent les choses les plus tendres et les plus senties. Tous les deux obéissaient à une de ces expansions qui jettent deux coeurs, deux âmes dans la même pensée. C’est l’amour à sa suprême période. Quand il a hanté ces divins sommets, il s’est épuisé à demi, il retombe de ses aspirations, il retrouve la terre et regrette le ciel. Mais le ciel n’est pas la patrie des hommes ni des femmes, même quand ils sont amoureux.

Violette retomba sur la terre, Il lui sembla qu’elle avait donné tout le feu de sa vie dans ce divin embrassement, son coeur battait à se briser, la fièvre l’avait envahie, le rêve brûlait son front. «Adieu, Octave! lui dit-elle tristement.—Adieu! je ne comprends pas. Je ne veux pas comprendre,» murmura-t-il.

Il tenta avec toutes ses grâces irrésistibles de perpétuer cette minute d’amour. Rien ne lui coûtait, pas même le mensonge. Il était de bonne foi avec Violette, puisqu’il venait de retrouver son coeur dans le sien. Il lui dit qu’il voulait vivre avec elle et vivre pour lui. «Vivre pour moi, dit-il, n’est-ce pas vivre pour toi! Vivre pour toi, n’est-ce pas vivre pour moi!» Et comme Violette semblait douter: «Tu sais mon dédain des plus hautes ambitions; j’ai toujours dit que l’amour était le premier et le dernier mot de la vie. Avoir à son bras une femme, si je l’aime et si elle m’aime, c’est avoir le souverain bien. Nous habiterons Parisis et nous serons heureux.»

Ces derniers mots, quoique bien naturellement et bien tendrement dits, ramenèrent Violette à la raison. Elle ne put s’empêcher de penser que si Octave eût parlé à Geneviève, il ne lui eût pas dit: «Nous habiterons Parisis et nous serons heureux.» Elle traduisit ainsi ces mots: «Nous serons heureux à Parisis, mais nous ne serions pas heureux ailleurs, parce que Paris répudierait un pareil bonheur.»—Non! dit-elle, on n’est heureux nulle part avec Violette, parce que Violette, au lieu d’apporter sa part de bonheur, n’apporterait que les larmes du repentir.—Pourquoi le repentir? Quel est ton crime? Maintenant que je te connais, je sais que tout cela n’était qu’un jeu cruel pour me punir. J’ai mérité d’en souffrir, j’en ai souffert, mais j’ai oublié.»

Octave avait reprit la tête de Violette sur son coeur. Elle n’eut pas le courage de relever la tête. Pendant cinq minutes encore, elle continua ce doux rêve d’être aimée. «Et pourtant, murmura-t-elle, si je voulais être heureuse!»

Pauvre fille! elle ne savait pas que la volonté qui brave tous les obstacles s’arrête frappée de mort devant ce château de cartes qui s’appelle le bonheur.

XI

UN AUTRE BOUQUET MORTEL

On sonna à la grille du château. Violette eut le pressentiment que c’était une mauvaise nouvelle, sans doute parce que ce coup de sonnette l’arrachait à son rêve.

Deux minutes après, le valet de chambre entrait, portant d’une main un majestueux bouquet et de l’autre une lettre sur un plat d’argent. «Pour moi? demanda Violette. Cela me vient sans doute de Mlle de la Chastaigneraye.—Peut-être, dit Octave; mais avant d’en être bien sûre, ne vous avisez pas de respirer le bouquet; j’ai toujours peur des roses de Tonnerre.»

Violette donna l’ordre au valet de chambre d’allumer les bougies.

Pendant que le duc de Parisis regardait le bouquet avec défiance,—un magnifique bouquet composé de fleurs symboliques,—Violette tournait la lettre dans ses mains, tout en disant: «Ce n’est pas l’écriture de Geneviève!»

Elle passa la lettre à Octave. «Je ne veux ni de la lettre ni du bouquet.»

Elle allait sonner, mais Octave la retint. «Attendez donc; nous ne sommes pas à Paris, n’allez pas désoler quelque bonne voisine de campagne ou quelque coeur reconnaissant, car je sais que vous avez fait beaucoup de bien dans le pays.—Mais il y a des armoiries sur le cachet.—C’est que ce petit coin de la France est bien habité.»

Violette obéit. «Si vous n’étiez pas là, je vous jure que je ne lirais pas cette lettre.» Elle lut rapidement les premiers mots et la signature. «Voyez plutôt!» dit-elle en pâlissant.

Elle jeta la lettre à Octave, qui la ramassa en jetant le bouquet.

Il lut ce joli compliment:

«Ma chère Violette de Parme et de Plaisance, «Jugez de ma bonne fortune! J’achète un château qui fait l’oeil au château de Pernan, et voilà que vous habitez le château de Pernan. Moi qui avais peur de m’ennuyer! Avec une voisine comme vous, je vais devenir tout à fait Bourguignon. Je vous envoie un bouquet cueilli par moi-même, c’est le dessus du panier. Si vous connaissez le langage des fleurs, vous jugerez de mon éloquence. Quand voulez-vous souper ensemble? car enfin, il faut bien que je vous rende, entre onze heures et minuit, un de ces festins que vous nous donniez, au prince et à ses amis, avec toutes les grâces d’une femme qui sait bien vivre. «Je vous baise le pied et la main. «Marquis D’HARCIGNIES.»

Octave contint sa fureur. «Violette! dit-il gravement, chaque mot de cette lettre rentrera avec mon épée dans le corps de ce faquin. Je garde la lettre. Demain, à huit heures, le marquis n’en écrira plus—de la même main—ou, s’il en écrit encore, ce ne sera pas à vous. Pas un mot de ceci.»

En ce moment, le valet de chambre entra pour dire que le messager du marquis attendait la réponse. «La réponse! dit Parisis en contenant à grand’peine sa colère, le duc de Parisis la donnera lui-même au marquis avant une heure.»

Le domestique sortit sans bien comprendre. «Vous voyez bien, Octave, dit tristement Violette, que tout est fini pour moi! Je remercie Dieu de m’avoir rouvert pendant quelques minutes cette porte du paradis où je vous ai retrouvé, mais c’est mon dernier moment. D’ailleurs, croyez-le bien, une fois hors de cette ivresse, je serais revenue à ma pensée de tous les instants: il faut que vous épousiez Geneviève.—Il faut que je vous venge, voilà toute ma pensée. On m’a dit que le prince était chez le marquis, il lui servira de témoin, j’imagine. Je veux que le prince dise tout haut la vérité, devant le marquis et devant mes témoins; il faut qu’il jure qu’il n’a pas été votre amant.»

Mme d’Antraygues et Hyacinthe survinrent alors. Violette pria sa jeune amie de se mettre au piano. «Oh! le beau bouquet! s’écria la comtesse en se penchant pour ramasser les fleurs symboliques du marquis d’Harcignies.—Chut! dit Octave en donnant un coup de pied dans le bouquet, ce sont des fleurs empoisonnées.—Des fleurs empoisonnées!—Oui, dit Violette. Vous vous rappelez le bouquet de roses-thé qui a failli tuer Geneviève? Eh bien! il y avait moins de poison dans ces fleurs-là que dans celles que vous voyez sur ce tapis.»

Mlle Hyacinthe, heureuse de sa promenade avec Alice, faisait retentir le piano des airs les plus vifs d’Offenbach, ce maestro de l’imprévu qui traduit quelquefois en français l’esprit railleur de Henri Heine.

Quand Octave rentra à Parisis, il dit à Monjoyeux et à d’Aspremont qu’il lui fallait un duel pour le lendemain à huit heures. Il raconta l’histoire du bouquet symbolique. D’Aspremont et Monjoyeux allèrent vers minuit chez le marquis pour lui infliger une lettre d’excuses. Mais M. d’Harcignies, après avoir pris la plume, la jeta en disant: «J’aime mieux me battre.»

Le lendemain, à huit heures, comme Octave l’avait dit, le marquis d’Harcignies payait cruellement ses impertinences bien naturelles. Mais en ce monde, il y a toujours quelqu’un qui paye la dette des autres. Octave croyant frapper à la main, frappa au coeur.

Le prince Rio prit son ami dans ses bras et dit avec amertume qu’il n’y avait pourtant pas de quoi tuer un si galant homme.

Octave se redressa furieux! «J’allais oublier! dit-il au prince. Je vous somme de dire ici la vérité; vous allez la dire devant ce sang répandu: Mlle de Pernan, ma cousine, celle qu’on appelait Violette dans ses jours de comédie, n’a pas été votre maîtresse!»

Le prince était un galant homme comme le marquis: il s’offensa de cette sommation. «Monsieur! je ne reçois de sommations que des huissiers, et encore les huissiers s’arrêtent à ma porte. Voilà pourquoi je ne vous répondrai pas.» En disant ces mots, le prince prit l’épée du marquis déjà toute tachée de son sang.—Eh bien! dit Parisis, puisque vous avez une épée, je suis plus absolu. Je ne quitterai le terrain que si vous dites tout haut la vérité. Mais vous commencerez par retirer vos paroles de tout à l’heure: «_Il n’y a pas de quoi_.»—Et d’abord, dit d’Aspremont, je constate que le prince n’a plus qu’un témoin et que vous ne pouvez pas vous battre.»

Monjoyeux prit la parole: «M. de Parisis n’a que faire de deux témoins. S’il faut deux témoins au prince, me voilà! Le prince est trop bon prince pour me répudier à cause de ma naissance: mon père était chiffonnier, mais il a vécu en homme libre, c’est un titre de noblesse. Et d’ailleurs, si nous ne sortons pas tous de la salle des Croisades, nous sortons tous de l’arche de Noé.—Vous avez raison, monsieur, dit le prince. Soyez tout à la fois le témoin de M. de Parisis et le mien.»

Monjoyeux s’entendit sur le duel avec les deux autres témoins.

Au moment de se mettre en garde, le prince dit ceci d’une voix bien accentuée: «Mon idée bien arrêtée était de ne répondre à M. de Parisis qu’après un coup d’épée; mais il possède si bien le coup du coeur, qu’il pourrait bien me couper la parole. Je ne ferai donc pas de façons pour dire que je n’ai pas été l’amant de Mlle Violette de Parme. Maintenant, tuer un homme parce qu’il a mal parlé à une femme, je dirai toujours qu’il n’y a pas de quoi.—Eh bien! dit Parisis en jetant son épée, c’est assez comme cela. Je ne suis pas venu ici pour venger la femme, mais pour venger une femme. Gavarni a dit: «On ne se bat pas à cause d’une femme, on se bat d’abord contre quelqu’un et pour soi ensuite.» Gavarni a tort contre moi: je n’ai pas voulu me battre contre quelqu’un ni pour moi, je me suis battu à cause d’une femme.»

On se quitta tristement, mais sans rancune. Octave exprima ses regrets avec une vraie noblesse de coeur. Il avait voulu blesser, il n’avait pas voulu tuer.

La mort du marquis d’Harcignies ne réconforta pas Violette, non plus que la déclaration du prince.

Quand l’opinion publique a frappé une femme, cette femme, fût-elle une sainte, n’en revient jamais, parce qu’il n’y a pas de médecin pour cette mortelle blessure.

XII

OÙ ÉTAIT ALLÉE VIOLETTE

La mort du marquis d’Harcignies fit un grand tapage et réveilla toutes les curiosités à peine assoupies qui rouvraient les yeux sur Violette. Ce fut donc un nouveau chagrin pour elle. Toutefois, comme Parisis venait de dire hautement qu’il ne fallait pas mal parler d’elle, peut-être se fût-elle remis de ce duel bruyant qui troublait sa solitude.

Mais la pauvre fille devait être poursuivie à outrance par les souvenirs vivants de sa vie de courtisane platonique.

Quelques semaines à peine s’étaient passées, la comtesse d’Antraygues, revenue à Paris, lui écrivait de braves lettres pour l’affermir dans sa retraite, lui demandant pour un temps prochain un petit pavillon du château. Mlle Hyacinthe était toujours là avec ses consolations, sympathique à ses douleurs, sympathique à ses espérances, tout en niant les peines de coeur par ce charmant sourire de celles qui n’ont pas aimé.

Voilà qu’un matin le bruit se répand que Pernan possède un jeune médecin. Jusque-là il fallait courir à deux lieues quand on avait une migraine. «C’est toujours une figure de plus, dit Hyacinthe.—Oui, dit Violette, mais si je tombe malade, vous savez que je ne veux pas voir la figure d’un médecin.»

Ce jour-là les deux jeunes filles, fort occupées à faire des confitures de fraises, ne parlèrent plus du nouveau venu, mais on leur annonça vers trois heures que le docteur Pierrefitte demandait à être reçu par Mlle de Pernan. «Pierrefitte,» dit Violette.

Elle ressentit un coup au coeur. Ce nom lui rappelait un jeune homme qui avait soupé un soir avec elle dans une folle compagnie du café Anglais. C’était un de ces étudiants amoureux de la vie—parce qu’ils voient la mort de près—qui passent tous les soirs la Seine pour prendre leur part du mouvement sur les boulevards, dans les cafés à la mode, aux concerts des Champs-Élysées, aux fêtes de nuit de Mabille et aux soupers de la Maison d’Or, quand ils ont quelques louis de reste.

C’était peut-être parce que M. Pierrefitte avait trop soupé qu’il venait se faire médecin de campagne dans son pays.

Violette avait retenu ce nom de Pierrefitte, parce que la verve de l’étudiant amusait tout le monde. Elle ne doutait pas que ce ne fût le même Pierrefitte. «Répondez que je ne puis recevoir,» dit-elle au valet de chambre.

C’était bien dommage pour Pierrefitte, car il l’eût trouvée plus adorable que jamais dans la grande cuisine du château, les bras nus, les mains rougies par les fraises. Mais Pierrefitte, qui aimait trop à gouailler, n’aurait pas eu le bon goût de ne pas la reconnaître. Il se fût sans doute avisé d’évoquer les images de Paris. Violette décida qu’elle ne le verrait jamais.

Le lendemain il se présenta encore, puis le surlendemain, puis tous les jours de la semaine. On avait beau lui dire que madame ne voulait pas recevoir, il insistait en disant qu’il voulait être reçu.

Que pouvait faire une femme contre cette tyrannie? «Ah! dit Violette, si Octave était là!» Mais Octave ne pouvait pas toujours être là pour effacer un à un tous les témoins des folies de Violette. «Ma chère Hyacinthe, dit-elle à son amie, je vois bien que tout est fini pour moi. J’avais juré de ne plus remettre les pieds à Paris, je me croyais oubliée dans cette solitude; mais chaque fois que l’espérance renaît dans mon coeur, une main brutale coupe la fleur et vient l’arracher. Et mon coeur saigne. Et je meurs de chagrin. Ne m’en veuillez pas si un jour vous ne me voyez plus.»

Hyacinthe embrassa Violette et voulut encore une fois la raviver à sa gaieté, mais elle commença à désespérer d’elle. Vainement elle jouait ses airs les plus chers, vainement elle l’entraînait à ses promenades les plus aimées, Violette devenait étrangère à tout, même à l’amitié de cette belle et bonne créature que Dieu avait mise sur son chemin comme un ange gardien visible. «Si vous aviez un grand chagrin, quelle mort choisiriez-vous? demanda un jour Violette à son amie.—Voilà une question! s’écria Hyacinthe. Si j’avais un grand chagrin, je pleurerais beaucoup et je me consolerais, parce que Dieu console tous les coeurs de bonne volonté.»

Violette, toute à ses idées, n’écoutait pas ces bonnes paroles, «Moi, dit-elle, je me suis tiré un coup de revolver, la mort n’a pas voulu de moi. Dans ma prison, j’ai été trois jours sans manger; mais, de tous les courages, le plus grand, c’est de mourir de faim. Vingt fois j’ai appuyé le poignard contre mon sein, le poignard m’est toujours tombé des mains. J’ai l’effroi de l’acier et du sang. J’ai une pudeur rebelle qui me défend de me jeter à l’eau, parce que je serais déshabillée par les premiers venus. Ah! si on pouvait s’enterrer soi-même!—Vous m’épouvantez! dit Hyacinthe, vous m’épouvantez dans cette étude que vous avez faite de la mort. Moi, je ne comprends qu’une manière de se tuer, c’est de se jeter par la fenêtre dans un moment de désespoir, quand on n’est plus maîtresse de soi.—Il y a aussi le poison, dit Violette, mais je ne veux pas m’empoisonner.»

Elle avait pensé à sa mère. Elle devint silencieuse; «Heureusement, dit Hyacinthe, que Dieu vous tient par la main et vous empêchera de faire des folies.»

Violette donna doucement sa main à Hyacinthe. «Et pourtant, lui dit-elle, songez que si je n’étais plus là, Octave épouserait Geneviève. Je suis malheureuse et j’empêche le bonheur de ceux que j’aime le plus.»

Le soir, vers onze heures, pendant que Mlle Hyacinthe dormait profondément, Violette quitta le château de Pernan et n’y reparut jamais.

Voici le petit mot qu’elle avait laissé pour son amie:

«Adieu, je ne vous reverrai plus. Mariez-vous et acceptez en souvenir de moi la bague que vous trouviez jolie et que j’aurais dû vous donner déjà. Acceptez aussi cent mille francs de dot que vous remettra mon notaire le jour de votre mariage. Jusque-là, vivez avec Mlle de La Chastaigneraye. «C’est beau la vertu! Je viens de vous voir dormir, moi je n’aurai plus ce sommeil-là que dans la mort. Et encore, je n’aurai pas vos rêves! Adieu encore, je vous embrasse. «VIOLETTE.»

Où était allée Violette? Il fut impossible à Mlle Hyacinthe comme à Mlle de La Chastaigneraie de suivre sa trace. On envoya un télégramme à Octave, qui remua vainement tout Paris.

Ce fut un vrai désespoir pour lui comme pour Geneviève et Hyacinthe. «C’est moi qui aurais dû partir la première!» dit Mlle de La Chastaigneraye.

Mais la marquise de Fontaneilles, tout en lui préparant un pavillon à l’Abbaye-au-Bois, lui avait dit de l’attendre à Champauvert. Elle voulait gagner du temps, espérant toujours la décider à épouser Octave, ne doutant point que don Juan de Parisis ne fût heureux de faire une fin qui serait encore pour lui un commencement.

XIII

LE TROISIÈME LARRON

Il y a en France, depuis que les femmes sont toutes blondes, deux récoltes sérieuses: la moisson des blés et la moisson des chevelures.

Il n’y a donc plus que des blondes. C’est comme à Venise dans le siècle d’or, c’est comme à Versailles dans le siècle de Louis XIV. Non seulement sous le Roi-Soleil toutes les La Vallières étaient blondes, mais les hommes ne voulaient plus que des perruques blondes. Voyez le duc de Lauzun, un blond, le comte de Guiche, un blond—blondasse, dit Saint-Simon;—Henriette d’Angleterre était blonde, blonde était Mlle de La Vallière, très blonde Mme de Montespan, presque rousse Mlle de Fontanges.

Le duc de Parisis, qui eût aimé les blondes à la cour de Louis XIV, comme dans le Décaméron de Giorgone, comme dans les festins de Paul Véronèse, aimait aussi les blondes du temps présent. Mais on a déjà vu que ce n’était pas un homme exclusif; il ne faisait pas un crime à une belle femme d’être brune, il aimait aussi les châtaines et ne dédaignait pas les «Vénus aux carottes.»

Mais on peut dire qu’il marchait surtout dans le cortège des blondes.

Mais pour lui la vraie blonde était Mlle de La Chastaigneraye. Sa luxuriante chevelure, contenue dans ses ondulations par une main pudique, car elle seule touchait à ses cheveux, avait la nuance la plus douce aux yeux: c’était le vrai blond à son premier coup de soleil, le blond d’Ève avant le paradis perdu.

Quoique Parisis fût beau et spirituel, il était toujours l’irrésistible Parisis. Les femmes n’ont pas toutes le sentiment de la beauté virile et n’aiment pas souvent l’homme qui les domine trop par l’esprit. Mais Parisis semblait fait pour montrer aux poupées l’amoureux de l’idéal nouveau. Plus de faux sentimentalisme, plus de sonnets à la lune, plus d’aspirations vers les étoiles: l’homme et la femme dans l’amour. N’est-ce pas tout un monde? A quoi bon se perdre à l’horizon, sur les rivages platoniques, quand on a sous la main la poésie visible.

Aspasie dit un jour à Platon, qui l’avait promenée dans tous les sentiers perdus du sentimentalisme: «Que de chemin nous avons fait!—Pour arriver où? demanda Platon.—Au commencement,» répondit la courtisane.

«Que de temps perdu!» dira celui qui aime les chemins de traverse. Celui-là prend tout ce qu’il trouve sous sa main. «Ne perd pas qui veut son temps,» répondra celui qui voyage pour n’arriver point. Celui-ci fait le tour du monde sans mettre pied à terre. Il arrive devant Naples.—Voir Naples et mourir!—Et il n’entre pas dans la ville. Platon déraisonne, car l’amour est une ivresse; or, comment s’enivrer sans mordre à la grappe?

Les platoniciens disent qu’Hercule, aux pieds d’Omphale, n’écoutait que les battements de son coeur. Mais quand Hercule filait le parfait amour aux pieds d’Omphale, c’était après avoir accompli ses douze travaux.

Octave ne filait pas aux pieds d’Omphale, et pourtant, chez une comtesse blonde,—paroisse Saint-Thomas-d’Aquin,—il avait été retenu trois jours devant sa tapisserie. Elle filait une blanche colombe pour un coussin: il filait le parfait amour. Le quatrième jour, la colombe fut immolée.

Le grand art de Parisis était d’arriver à temps. Henry de Pène a parlé comme La Bruyère quand il a dit: «Le plus souvent, ce que la femme aime, ce n’est pas l’amant, c’est l’amour.» Parisis le savait bien, il ne parlait jamais de lui.

Cette histoire de la comtesse blonde fit quelque bruit l’an passé—rive gauche et rive droite.

Le Cours-la-Reine est une promenade déchue. On y trouve quelques jolis hôtels; mais comme les arbres y sont encore fort beaux, on aime mieux les arbres des Champs-Élysées, qui ne donnent pas d’ombre.

Une après-midi, vers deux heures et demie, le duc d’Ayguesvives, un ministre étranger qui représente fort spirituellement une république idéale, fumait sous les arbres du Cours-la-Reine avec un de ses amis, pareillement ministre étranger, surnommé Nyvapas.

Je suis tenté de croire que ces deux diplomates ne changeaient rien alors à la géographie du monde; peut-être faisaient-ils l’histoire du Cours-la-Reine. Sans doute, ils ne sortaient pas de leur sujet; mais d’où vient que pendant qu’ils parlaient si bien, une jeune dame passait sous les arbres, blonde comme les gerbes,—en robe de taffetas violet, garnie de valenciennes, ceinture flottante, nouée à contresens, sans doute pour qu’on la puisse dénouer sans qu’on s’en aperçoive, cache-peigne de roses mousseuses, sur une coiffure révolutionnaire, gants ris perle.

Voilà la femme,—je me trompe,—voilà la mode.

La femme n’était pas voilée; mais elle jouait si bien de l’éventail avec son ombrelle, qu’on ne pouvait pas voir sa figure. C’était bien dommage, car c’était une femme fort agréable, sinon fort jolie. Un menton trop accusé, mais une bouche charmante. Et des dents! Octave de Parisis lui trouvait les plus beaux yeux du monde; par malheur pour moi, elle ne me regardait pas avec ces yeux-là, aussi je me contente de dire qu’elle avait des yeux tempérés—dix degrés au-dessus de zéro.—Sans doute Octave de Parisis faisait monter le thermomètre à la chaleur des tropiques.

D’où venait cette fraîche créature? J’en suis bien fâché pour le faubourg Saint-Germain, mais elle ne venait pas du faubourg Saint-Antoine. «Savez-vous pour qui, dit un des deux ministres, cette femme qui est descendue de voiture avenue d’Antin s’égare sous ces arbres?—La belle question! C’est pour vous.—Non, je crois que c’est pour vous. Vous la connaissez bien? C’est Mme de ----.—Elle savait donc que vous veniez ici?—Non! Je l’ai rencontrée tout à l’heure en voiture.»

La dame regardait à la dérobée les deux amis et paraissait inquiète. Elle s’éloigna un peu. Avait-elle peur d’être reconnue? Se promenait- elle pour l’un d’eux? Alors, pourquoi l’autre restait-il là?

Le duc d’Aiguesvives se rappela que la veille il avait été fort brillant au concert des Champs-Élysées, dans le groupe de la dame. Il avait raillé avec tout l’esprit de Lauzun les femmes embéguinées dans leur vertu, les comparant à ces respectables intérieurs de châteaux gothiques où les araignées font la toile de Pénélope.

Il ne lui parut pas douteux que la dame ne vînt pour lui. Mais l’autre ministre étranger était un fat qui s’imaginait toujours qu’un homme du Sud avait pour lui toutes les blondes. «Tout bien considéré, dit-il, elle est là pour moi.»

Mais le duc d’Aiguesvives ne fut pas convaincu. «Non, mon cher, c’est pour moi qu’elle est venue, et vous êtes trop galant homme pour ne pas me dire adieu.—Je vous dis que je l’ai vue en voiture, elle m’a souri adorablement. Je vois bien qu’elle veut me parler.—Éloignez-vous par l’avenue Montaigne; dès que vous ne serez plus là, je réponds qu’elle viendra droit à moi.—Mais c’est une tyrannie!—Vous avez des illusions, mon cher; moi, je n’en ai pas.—Pile ou face à qui s’en ira?—Eh bien! jetons en l’air un louis.—Face!» s’écria le duc d’Ayguesvives.

Dès que le louis fut à terre, les diplomates se baissèrent tous les deux.

Or, pendant qu’ils gagnaient ou perdaient ainsi Mme de ----, le duc de Parisis était arrivé sur le champ de bataille et avait offert son bras à la jeune femme. «Eh bien! dit le duc d’Ayguesvives, il paraît que c’est le duc de Parisis qui a gagné?»

XIV

LA FEMME DE NEIGE

C’est du Nord que nous viennent aujourd’hui les femmes romanesques. Combien d’histoires invraisemblables, depuis vingt ans, la destinée s’est complu à écrire de sa plume d’or ou de fer, qui avaient pour héroïnes des Danoises, des Norvégiennes, des Russes ou des Polonaises! Ce ne sont pas toujours des anges de beauté, mais enfin ce sont des femmes: plus d’une d’entre elles, d’ailleurs, a sa beauté originale. Celles qui ne sont pas jolies ont encore une saveur de terroir, je ne sais quoi qui rappelle la perce-neige. Le soleil ne produit que des merveilles, tout ce qu’il touche devient or, mais les femmes dorées n’ont plus ce charme pénétrant, cette douceur fuyante, cette morbidesse corrégienne des femmes qui ont hanté la neige.

Octave rencontra un soir au concert des Champs-Élysées une jeune femme, grande et blanche, un peu penchée par la rêverie, qui se promenait seule. Tout le monde la remarquait et jasait sur elle. Les hommes du contrôle avaient chuchoté en la voyant passer, mais ils n’avaient osé lui dire de rebrousser chemin, sous prétexte qu’elle n’avait point de cavalier ou de suivante. Sa fierté native leur imposait silence.

M. de Parisis était dans un groupe de jeunes femmes railleuses du beau monde, qui se vengent le plus souvent par l’intempérance de la langue des tempérances du coeur. On se moquait beaucoup de la jeune femme grande et blanche. «C’est le roseau pensant de Pascal, dit une femme savante.—C’est une femme qui nous vient des pays brumeux, voilà pourquoi elle s’est habillée d’un fourreau de parapluie.—Blanche comme le marbre, une vraie figure à mettre sur un tombeau.—Quand on pense qu’elle vient ici pour chercher un homme, mais ses yeux sont deux lanternes sourdes.—Si Debureau était ici enfariné, ce serait bien son homme.—Son homme! dit Octave en se levant, ce sera moi.»

On partit d’un éclat de rire. «Vous! vous faites donc vigile et jeûne maintenant.—Non! mais il y a si longtemps que je fais le mardi gras avec des Parisiennes dont je sais le refrain, que je suis curieux d’entendre une autre chanson.»

Et il alla bravement à rencontre de l’inconnue. M. de Parisis était de ceux qui savent si bien la langue de l’esprit humain, qu’il ne disait jamais une bêtise. Aussi nul ne savait mieux aborder une femme inabordable. La plupart se brisent aux récifs ou se font mitrailler par l’ennemi; mais il arborait si à propos son drapeau, et montrait des manoeuvres si savantes qu’il n’échouait jamais.

Il rencontra l’étrangère. «Madame, permettez-moi de vous offrir mon bras.»

La jeune femme s’arrêta avec surprise et voulut passer outre sans répondre; mais en voyant le grand air de M. de Parisis, elle lui dit en adoucissant sa colère subite: «Monsieur, je n’ai pas l’honneur de vous connaître.—Et moi, madame, dit Octave avec un gai sourire qui montrait jusqu’à son coeur, c’est précisément parce que je n’ai pas l’honneur de vous connaître que je vous offre mon bras.»

La jeune femme obéit involontairement, subjuguée par la volonté d’Octave. «Je ne comprends pas bien, dit-elle; vous voyez que je suis étrangère! je croyais savoir le français, mais vous avez à Paris de si étranges façons de traduire les choses, que je ne suis pas familière à votre grammaire.—Vous ne sauriez que quatre mots de français que je vous comprendrais. Il y a la langue des esprits supérieurs qui se parle par les yeux, par le sourire, par la raillerie, par toutes les évolutions, par toutes les éloquences de l’âme; cette langue-là, vous la savez mieux que moi, parce que vous êtes une femme et parce que vous êtes étrangère.—Parce que je suis une femme, peut-être; mais pourquoi parce que je suis une étrangère?—Ne confondons point. Il y a des étrangères qui restent chez elles, tant pis pour celles-là; mais il y a des étrangères qui restent à Paris, ce sont nos maîtres, j’ai failli dire nos maîtresses.—Vous voyez que vous-même vous n’êtes pas sûr de bien parler.—En un mot, la femme du Nord ou du Midi, la femme du Nord surtout, qui ose s’aventurer à Paris, n’y vient que parce qu’elle est sûre d’elle-même, sûre de sa force, sûre de son esprit, sûre de sa domination. Voilà pourquoi vous êtes venue à Paris, madame, voilà pourquoi vous comprenez.—En vérité, monsieur, le serpent ne sifflait pas de plus jolis airs à Ève. Je m’appelle Ève, mais je ne suis pas du Paradis. On me nomme la Femme de Neige: je ne veux pas voir le soleil. Adieu, monsieur. Maintenant que nous nous connaissons, adieu.»

Mme Ève dégagea lestement son bras et s’inclina vivement avec une imperceptible moquerie. C’était tout juste au moment où Octave passait devant le groupe d’où il s’était détaché pour aller à l’abordage. Il ne voulait pas échouer, surtout devant de pareilles spectatrices. Sans s’émouvoir le moins du monde, il prit doucement et fermement l’autre bras de Mme Ève. «Ce n’est pas tout, lui dit-il, j’ai commencé une phrase, permettez-moi de l’achever.—J’ai peur que votre phrase ne soit comme ma robe à queue, une période à perte de vue. C’est égal, je vous écoute; nous allons nous compromettre tous les deux, mais enfin, comme je n’ai peur que de moi-même, parlez.»

Et il parla. Et il parla si bien, et il parla si mal, qu’au second tour la Femme de Neige était conquise; c’était la première fois qu’une langue dorée résonnait jusqu’à son coeur.

M. de Parisis avait le grand art de verser le sentiment au bord de la coupe. Sa raillerie même le servait, il se moquait de tout, hormis du coeur; il jouait la comédie de l’amour en comédien convaincu. Et que de force dans son jeu! Je ne parle pas seulement des éloquences de l’esprit, mais de celles du regard et de la voix, mais de celles de la main. A tout propos, pour convaincre une femme, il lui prenait la main, et avec tant de douceur et tant de magnétisme, qu’il communiquait comme par magie son âme et son amour. Je dois dire que sa main, d’un admirable dessin, était tout à la fois fine et forte. C’était la main de Léonard de Vinci qui brisait un fer à cheval, qui soulevait une femme comme une plume au vent et qui dénouait une chevelure pour s’y égarer avec la légèreté d’un enfant.

Au troisième tour, Octave vint s’asseoir avec elle en face du groupe où on commençait à ne plus douter de son triomphe. «Vous étiez tout à l’heure avec ces dames, dit la jeune femme; que vont-elles dire?—Beaucoup de mal de vous et de moi. Aussi demain, le sort en est jeté, vous serez célèbre à Paris; après demain, tout le monde voudra vous connaître; dans huit jours, chacun se racontera une histoire qui ne sera pas vraie.—Que voilà une jolie perspective!—Soyez de bonne foi, vous n’êtes pas venue à Paris pour autre chose. Être le roman, la chronique, l’héroïne, la lionne, ne fût-ce que pendant une heure, c’est avoir sa part de royauté. Or, qu’est-ce que la vie sans cela?—A votre point de vue, dans l’horizon parisien, ce qui prouve que vous n’entendez rien aux choses de coeur.—Moi! se récria Octave; voulez-vous partir pour Christiania? J’irai avec vous m’exiler dans le bonheur au fond d’une villa rustique, sous les trembles argentés, foulant du pied l’herbe vierge ou la neige immaculée.»

Mme Ève était—naturellement—une femme romanesque qui aimait tout, qui fuyait tout, qui courait à tout; une de ces âmes inquiètes qui ont soif de l’idéal, qui se brisent au réel; tantôt amoureuses du bruit, tantôt éprises du silence; tantôt curieuses et soulevant leur masque, tantôt repliées sur elles-mêmes et pleurant jusqu’aux péchés qu’elles n’ont pas commis.

La femme de Neige comprit que M. de Parisis avait, comme elle, une imagination ardente et courant à tous les horizons, emportant en croupe l’illusion et le désenchantement tout à la fois. Ce qu’elle cherchait sans l’avouer, c’était moins un homme pour aimer son corps que pour promener son âme dans tous les labyrinthes de la passion. Cette Ève était curieuse comme Ève.

On jouait la marche du Tannhauser. «Aimez-vous la musique allemande? demanda-t-elle à Octave.—Oui, répondit-il, j’aime la musique de l’avenir comme la musique du passé; j’aime la musique française comme la musique italienne. D’ailleurs, la musique, comme l’amour, n’a pas de patrie. Comment voulez-vous marquer des frontières à l’oiseau qui vole et au vent qui passe? Qui m’eût dit que ce soir à dix heures je serais violemment et éperdument amoureux d’une Norvégienne? —Éperdument, violemment, ces deux adverbes-là font admirablement, dirait une Française.—Oui, madame, ne riez pas. Et remarquez bien qu’un amour qui éclate comme aujourd’hui sur les airs de Verdi, de Wagner et de Gounod, ne peut pas mourir demain. Tant que ces airs-là chanteront dans mon âme ou autour de moi, je vous aimerai. Par exemple, cette valse de Faust que nous entendons là, qu’on vient de commencer, c’est la première fois que je la trouve si belle, parce qu’elle traduit soudainement toutes les émotions de mon coeur. Je sens que Marguerite est là et qu’elle me fait monter au septième ciel par les spirales inouïes des architectures aériennes.»

Octave pensait bien à Mlle de La Chastaigneraye, à sa chère Marguerite du bal de l’ambassade. «Vous parlez comme un poème, dit la jeune femme, il n’y manque que la rime et la raison.»

Octave prit Ève au mot. «Oui, me voilà devenu aussi sublime et aussi bête que M. de Lamartine ou M. Victor Hugo. Que voulez-vous, on n’est pas parfait. Ce que c’est que d’être amoureux!»

Ève regarda en silence le duc de Parisis. Il était amoureux, puisqu’il était toujours amoureux. Si ce n’était pas d’elle, c’était d’une autre; mais elle prit pour elle toute la vivante expression qui éclatait dans ses yeux. «Eh bien! lui dit-elle, vous êtes un esprit supérieur. Ce n’est pas avec vous se perdre dans les infiniment petits de la passion. Prenons donc le chemin de traverse, seulement je vous avertis que je vais vous surprendre, car j’irai plus vite que vous.—Non, dit Octave en souriant, votre chemin ne sera pas plus rapide que le mien; j’arriverai avant vous.—Mais vous ne comprenez donc pas que j’essayais de jouer la comédie?—Et moi aussi! Mais nous ferons comme ces amoureux de théâtre qui finissent par se prendre au sérieux.»

Octave entraîna la dame un peu malgré elle, par la force du coeur,—par la force du poignet.

Les étrangères les plus sévères sur elles-mêmes ne font jamais de façon à Paris, s’imaginant qu’elles n’ont rien à craindre de leur conscience.

Cependant, on se demandait au concert pourquoi cette adorable femme blonde s’était aventurée au bras de Parisis. Tout le monde voulait les montrer du doigt: mais ils n’étaient plus là. Où étaient-ils?

Ève était montée dans la voiture du duc; ils avaient fait un tour de Bois; ils étaient entrés à l’hôtel de Parisis.

Sans doute pour admirer les objets d’art—aux flambeaux!

Elle ne s’avouait pas vaincue; mais elle s’abandonnait avec ivresse à l’imprévu de cette passion soudaine. On sait qu’Octave était l’homme du moment, qu’il n’accordait pas de merci, qu’il était avant tout l’amoureux de la première heure. Pygmalion avait embrassé la femme de marbre: Octave de Parisis embrassa la Femme de Neige.

Il reconduisit vers minuit la dame chez elle. «Pourquoi êtes-vous triste? lui demanda-t-il.—Pourquoi serais-je gaie? lui répondit-elle. On s’en va toujours d’un amour comme d’un feu d’artifice,—avec la nuit dans l’âme.»

Elle comprenait bien qu’avec Parisis il n’y avait pas de lendemain. «Adieu, lui dit-elle à la porte de l’hôtel de Bade, je partirai demain.—Pourquoi?» Elle répondit en souriant avec amertume. «Parce que j’ai la nostalgie de la neige.» Et elle ajouta d’une voix plus émue: «J’ai été fondue au soleil.»

XV

PAGES DÉTACHÉES DE LA VIE D’OCTAVE

Le duc de Parisis, quoiqu’il aimât profondément Mlle de La Chastaigneraye, quoiqu’il ne rêvât pas de bonheur plus doux que celui de vivre avec une belle créature qui ne vivrait que pour lui, était retenu, lui qui bravait toutes les superstitions, par un vague effroi de la légende des Parisis, non pas pour lui, mais pour Geneviève.

La question d’argent n’était plus une question, parce qu’il se trouvait plus riche que sa cousine. Comme son maître en l’art de vivre, M. de Morny, Parisis avait encore de l’argent, même quand il n’en avait plus. Ce n’était pas certes un de ces faiseurs d’affaires qui se jettent comme des étourneaux—ou comme des oiseaux de proie—dans le grenier d’abondance des familles pour y gaspiller jusqu’au grain d’or des semailles. Il jouait à la Bourse avec une grande sûreté de coup d’oeil. En attendant qu’il réalisât son rêve politique,—ambassadeur à Constantinople—il prouvait par l’exemple qu’il croyait à la durée de l’empire ottoman, puisqu’il jouait sur les fonds turcs, conduisant la hausse et la baisse comme il conduisait ses chevaux haut la main.

Ses amis trouvaient cela fort beau. Il leur disait; «Pourquoi ne faites-vous pas tous comme moi? vous supprimeriez la question d’Orient, puisque vous affirmeriez le crédit ottoman. Il n’y a pas de meilleur Chassepot que la pièce de cent sous. Croyez-moi, le dernier mot de la politique est celui-ci: L’argent, c’est la paix armée. Tu es le Girardin du Club, lui dit le prince Rio, tu as une idée par nuit comme il a une idée par jour!»

Donc, si le duc de Parisis ne voyait rien venir du côté des Cordillères, il remuait toujours à Paris quelques bonnes poignées d’or. Et on en remuait chez lui. Quand il donnait une fête nocturne, deux coupes antiques étaient pleines d’or dans le salon de jeu, comme autrefois le duc de Luynes. Ceux qui perdaient allaient puiser à la source en laissant leur carte. Parisis disait que c’était de la plus stricte hospitalité.

S’il me fallait indiquer quelques traits de tempérament et de caractère, j’en trouverais par milliers. On disait de lui, tout en raillant un peu, comme si la vérité n’était jamais absolue: «Les muscles d’Hercule cachés sous la beauté d’Antinoüs.» On avait dit cela aussi de Roger de Beauvoir. Le duc de Parisis avait eu vingt rencontres, prouvé sa force sans parler de son héroïsme en Chine.

Un jour qu’il conduisait aux Champs-Élysées, il vit un cocher qui rudoyait une femme; c’était une jeune Anglaise qui avait payé et qui ne comprenait rien au pourboire. Le cocher, fort en gueule, l’assaillait d’épithètes toutes françaises. Il y avait déjà une galerie qui s’amusait du spectacle. Octave avait remis les guides à son valet de pied et était descendu par je ne sais quelle fantaisie, car il n’était pas né réformateur et croyait qu’il est dangereux de déranger un grain de sable pour l’harmonie de l’univers. La dame était fort jolie. Il ordonna au cocher de la saluer et de lui faire des excuses; le cocher répondit par un coup de fouet qui rejaillit sur l’Anglaise. Octave saisit le cocher sur son siège et le jeta à terre comme une poignée de sottises. Et là dessus il retourna à ses chevaux. Mais le cocher s’était relevé furieux pour lui asséner un coup de poing. Cette fois le duc de Parisis s’abandonna à toute sa colère, frappa le cocher sur la tête et le tua du coup.

«Voilà de la belle besogne,» dit un passant qui connaissait le numéro de longue date.

Octave donna sa carte à un sergent de ville en disant qu’il irait lui-même avertir le Préfet de Police. Après quoi il remonta sur son phaéton et continua sa promenade sans beaucoup plus d’émotion que s’il eût tué un Chinois. «Oh! mon Dieu! dit l’Anglaise, j’ai oublié de donner mon nom à ce gentleman.—Soyez tranquille, dit quelqu’un dans la foule, je connais M. de Parisis, vous êtes trop jolie pour qu’il ne vous rencontre pas un jour ou l’autre.»

Au Rond-Point, Octave se trouva dans un embarras de voitures. Il tenta vainement de dominer les chevaux, qui prirent le mors aux dents et furent en quelques secondes emportés comme des aigles. En face du Cirque, le valet de pied fut jeté au milieu des promeneurs; Octave fit alors une manoeuvre que tout le monde admira: il sauta à cheval sur la Folle, la plus emportée de ses deux bêtes. La Folle le reconnut et fut maîtrisée comme par miracle.

Quand Parisis descendait l’avenue de l’Impératrice ou l’avenue des Champs-Elysées avec la rapidité d’une locomotive, dans la sérénité des dieux de l’Olympe, tout le monde le regardait avec des battements de coeur. Il jonglait avec ses chevaux comme l’Indien avec ses couteaux. Il dessinait des méandres imprévus dans les flots d’équipages de toutes les formes qui criaient sur les deux rives de l’avenue. On se demandait toujours si ses chevaux avaient pris le mors aux dents. Les dilettantes parisiens, qui ne pouvaient entrer en lutte, se consolaient en disant que cela finirait par une catastrophe.

Parisis ne paraissait pas robuste; il était surtout devenu fort par sa volonté.

Il ne croyait pas à la médecine, il ne croyait qu’à la nature, cette mère généreuse qui défie la mort pour ses enfants, qui les nourrit de son lait jusque dans les jours de fièvre et de délire.

Il avait un médecin. Il faut bien avoir un avocat, même quand on a pour soi la justice. Un soir qu’il était malade, son médecin, qu’il n’avait pas appelé, survint et parut effrayé. «Ah! oui, mon cher docteur, je crois que cette fois j’en ai pour six semaines: la fièvre, les lèvres pâles, le diable dans la tête, des jambes de quatre-vingts ans, en un mot, comme disait Fontenelle, une grande difficulté d’être.—Bravo! dit le docteur, cette fois vous allez croire à la médecine.»

M. de Parisis mit son scepticisme sous l’oreiller. «Oui, mon cher docteur, je vous promets même une consultation. Demain, vous appellerez Caburus, Ricord et Desmares, total quatre médecins, quatre oracles, quatre lumières de la science; vous causerez politique et vous déciderez que tout va mal dans l’État, mais que tout va bien chez moi.—En attendant, dit le médecin, je vais vous faire une ordonnance, promettez-moi de la prendre au sérieux.—Oui, mon cher docteur, à une condition: Nous allons boire chacun une bouteille de vin de Champagne. Vous connaissez mon vin de Champagne?—Exquis, on ne le fait que pour vous; mais chacun une bouteille! c’est de la folie!—Deux si vous voulez.»

Octave sonna et demanda du vin de Champagne. Vous me promettez d’y tremper à peine vos lèvres? reprit le médecin.—Je vous promets, mon cher docteur, de me soumettre à toutes vos médecines; mais, que diable! donnez-moi un quart d’heure de grâce.»

On présenta les coupes. Octave trempa si bien les lèvres dans la sienne, qu’il la vida huit fois pendant son quart d’heure de grâce. Il avait ses idées. Le docteur n’avait plus les siennes à la quatrième coupe.

Octave pouvait boire pendant toute une nuit sans se griser; il avait trop de tête pour se laisser vaincre par le vin. Il ne se grisait bien qu’en respirant la savoureuse odeur de certaines chevelures, qui caressaient son front quand ses lèvres s’égaraient sur le cou.

Continuer : partie 2 sur 3