Les Immémoriaux

Victor Segalen · Chapitre 10 sur 18

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Les Immémoriaux

Chapitre III

Une grande ombre sur le ciel: voici Paofaï, vêtu seulement du maro, le torse nu pour honorer le maître. Il sait que Tupua dépouille ses derniers jours. Il vient recueillir les paroles:

—«Aroha! Aroha-nui! Tu as promis les paroles?»

Le vieillard feint d’être sourd. Il est las de répéter sans profit, pour des oreilles de dormeur, les récits originels.

Paofaï conjure avec imprécation les esprits qui ferment la bouche aux mourants. Il siffle doucement les airs qui chassent les mauvais sorts, froidissent les fièvres, et endorment les douleurs de membres mieux que l’huile monoï:

—«Tupua tané! Les paroles! Les paroles!»

Le vieillard feint d’être sourd. Près de lui, le dormeur s’éveille.

—«Tu l’as entendu, toi?

—Il m’a dit le chemin vers Havaï-i.

—Après?

—Aué! il n’a rien dit après.»

Le petit garçon s’ébat, et veut raconter: comme il le raconta par la suite. Paofaï néglige le petit garçon. Il supplie encore, tout près du vieillard.

Le récif houle. Les arbres aïto bruissent de leurs branches hautes, autour du maraè. Le gros crabe survient en bâillant des pinces. Paofaï le voit et sait que la mort est proche.

Car le crabe regarde Tupua, dont il fut choisi pour esprit-familier. La poitrine vieille halète. Les lèvres tremblent un peu. Paofaï y colle ses lèvres. La bouche asséchée retombe, et pend. Les yeux se font immobiles: comme ceux du crabe qui disparaît, emportant le souffle. Paofaï connaît que les paroles sont mortes. Il hurle avec douleur et se balafre le visage d’une coquille tranchante.

 

*

 

Si ton maître meurt, tu te lamenteras durant dix journées entières et dix nuits. Tu vêtiras son corps de bandelettes, et tu le frotteras d’huile monoï.

Des filles viendront alors, bras tendus, reins agiles, et mains frémissantes. Qu’elles entourent le cadavre avec les gestes de l’amour, dévêtues, et s’offrant à lui.

Le cadavre ne palpitera point. L’une d’elles, se penchant, dira: «il n’a pas bougé». Alors, tu creuseras un trou dans le sol qui deviendra tapu.

Tourne le visage vers le fond du trou: si le visage est celui d’un prêtre: de peur que le regard en perçant les germes, ne fasse mourir les petites plantes et tomber les fruits des grands arbres.

Choisis enfin pour nom-d’agonie, ce qui fut dit autour du mort.

—Ainsi, Paofaï se lamenta dix journées entières et dix nuits. Des filles vinrent, et l’une murmura: «Il n’a pas bougé!» On creusa le trou. On tourna le visage. Et Paofaï, pour nom-d’agonie, choisit: «Paofaï Paraü-maté» qui peut se prononcer: «Paofaï les Paroles-mortes»: Afin de déplorer sa venue tardive, et les parlers perdus.