Les Immémoriaux
Chapitre IV
Les étrangers blêmes, parfois si ridicules, ont beaucoup d’ingéniosité: ils tatouent leurs étoffes blanches de petits signes noirs qui marquent des noms, des rites, des nombres. Et ils peuvent, longtemps ensuite, les rechanter tout à loisir.
Quand, au milieu de ces chants,—qui sont peut-être récits originels,—leur mémoire hésite, ils baissent les yeux, consultent les signes, et poursuivent sans erreur. Ainsi leurs étoffes peintes valent mieux que les mieux nouées de tresses aux milliers de nœuds.
Paofaï rejette, hors de ses doigts, avec un dépit, la tresse qu’il a gardée du maître, et qui demeure aussi muette que lui, et morte comme lui: si Tupua s’était avisé de ces pratiques, il n’aurait point trahi sa tâche: de souffler, à ceux qui en sont dignes, tout les mots avalés par sa mémoire…
Or, Paofaï,—ayant incanté jadis contre les hommes au nouveau-parler; ayant dénoncé les fièvres et les maux dont ils empliraient ses terres; les ayant méprisés pour leur petitesse et leurs maigres appétits,—Paofaï, néanmoins, se prend à envier leurs signes.
Mais leurs signes, peut-être, ne sont pas bons à figurer le langage maori? S’il en existait d’autres pour sa race?—Paofaï reste indécis.
Où les trouver, ces signes-là? Havaï-i, dans la terre Havaï-i, père de toutes les autres îles? Et qui peut savoir les mots qui mènent sur Havaï-i?
Le haèré-po sait les mots. Mais le haèré-po se cache par prudence, et s’efforce à passer toujours pour «celui que vola le dieu».—Il n’est pas bon de jongler souvent avec les prodiges comme un enfant avec les petits cailloux ronds. Il n’est pas bon de descendre à l’improviste des demeures nuageuses et divines où l’on vous tient pour habiter.
Cependant, on a rejoint Térii: dans une hutte, sur le flanc de la montagne, plus haut que les routes coutumières aux porteurs-de-féi:
—«Tu sais le chemin vers Havaï-i?
—_Voici: tourne ton pahi vers le soleil tombant.
Qu’il souffle le maraámu; que la mer soit bleu-verdâtre et le ciel couleur de mer.
Qu’elle tombe dans la nuit, l’étoile Fétia Hoé. C’est ton guide. C’est le mot. C’est ton avéïa: tu marcheras sur elle.
Le maraámu te pousse. Ton astre te hale: a hoé! voilà pour te guider la nuit.
Le soleil monte: fuis-le en regardant comment vient la houle. Le soleil tombe: cours après lui. Voilà pour te guider le jour._»
Paofaï répond:—«Il suffit, pour nous mettre en route. De l’île qu’on piétine à l’île qu’on ne voit point, il suffit de l’avéïa. Tu l’as dit: c’est l’étoile Fétia Hoé.»
*
Voici les paroles pour les grands départs:
Choisis deux belles coques, jumelles par les formes et la taille; aux flancs luisants comme des hanches de femme parée, à la poupe tranchante comme une queue de requin.
Choisis des compagnons déjà familiers de la mer-extérieure: qu’ils soient peu nombreux: quatre fois moins qu’en porterait la grande pirogue. Car le voyage peut être long, la nourriture courte.
Dis aux femmes de cueillir, à leur maturité, les fruits de uru; de les rôtir; de les dépouiller; de les écraser avec un pilon de grès dans un bol de bois dur, en arrosant d’eau de rivière.
Enterre ces fruits parmi des feuilles-Ti, au fond d’un trou bourré de bananes pour le parfum. Fais la petite incantation. Bientôt la pâte deviendra piquante: à la flairer, tes dents se mouilleront de salive. Tu auras ainsi le grand mets durable, le mahi, pour les départs sans limites.
Emplis-en le pont de ta pirogue gauche. Amarre, sur la droite, des noix de haari, pour la soif. N’oublie pas, au milieu, des femmes pour l’amour. Lace les poteaux de feuilles aüté qui célèbrent les départs, les font propices et pompeux.—Le pahi est prêt.
Monte sur le toit où se tiennent les pilotes. Immole trois cochons, en criant très fort vers la mer:—«Dieux requins, dieux rapides à la queue vive, donnez à ce pahi que je nomme,—ici le nom—donnez à ce pahi vos nageoires promptes: qu’il glisse comme Pohu; qu’il flotte comme Famoa; qu’il boive la mer ainsi que Ruahatu, l’irritable, dont les cheveux sont verts.»
*
Mais, avant tout, tu as donné toi-même quinze nuits à regarder le firmament. N’y cherche plus aucun présage. Ayant droit dans ta mémoire le nom de l’étoile-guide, épie le grand horizon.
Le guide plongera dans la mer: n’oublie pas l’arbre du rivage,—ou la pointe du récif—auprès duquel il a paru tomber; n’oublie pas la place véritable d’où tu l’as visé avec ton regard, comme avec une flèche.
Le lendemain, reprends ta place et retrouve le même arbre, ou bien le même récif: toute la nuit, d’autres étoiles tomberont, de la même chute, dans le même lieu du ciel: tu as donc, par le firmament qui tourne, un chemin tracé que tu suivras, quand les terres, autour de toi, auront disparu.
C’est là meilleur guide que la petite aiguille folle des étrangers marins: puisque Tupaïa, l’ami de Tuti, emmené dans le grand voyage, put conduire vers ces îles que les Piritané ne savaient pas.
Le dernier jour: un coup d’œil sur le corps onduleux du grand requin bleu mangeur-de-nuages[7]. Suivant sa courbe et son contour, tu connaîtras la marche du vent qui vient.
[7] Voie lactée.
*
A hoé! Le vent maraámu court sans reprendre haleine pendant des lunaisons de lune entières. Les pahi courent aussi, devant son souffle sans répit.
La nuit déployée, toute terre descendue, que le pilote lève les yeux et ne les dévie pas: il verra, droit devant, sous la caverne du firmament noir, décliner et tomber les dix-huit étoiles maîtresses.
Ainsi, tout d’abord, Fétia moé. Puis, un peu sur la gauche, le resplendissant Toa. Voici Fétia-rahi qui s’éclaire comme une petite Hina. Horé descend juste par devant. Ils brillent sur la droite, les jumeaux, Pipiri et Réhua—qui bondirent dans les cieux pour se venger de leurs parents goulus.—Un autre guide, par devant. Un autre. Un autre encore. La nuit tourne. Et comme le jour va monter, l’astre véridique, Fétia Hoé, se noie dans l’horizon. Il fixe la route. Sitôt le soleil surgit par derrière, ayant accompli, dans les régions ténébreuses, son voyage souterrain. C’est le dernier enseignement pour le jour qui va couler. Paofaï considère en un seul regard: le soleil—la marche du vent—la course de la houle.
Le vent marche en fuyant Oro. La houle afflue sur la hanche gauche, et son rythme lourd traverse les petites lames filles du grand vent régnant.
La houle est un bon guide quand on reconnaît, à l’aube, l’allure à tenir pour la couper toujours de même et garder son chemin.
Ainsi Paofaï. Alors seulement il daigne dormir. Un autre prend en main la pagaie maîtresse qui règle la dérive. Qu’il s’applique à ne pas quitter la route sur les flots fuyants!
*
Durant des journées pleines, et des nuits, et des jours, et d’autres nuits encore, rien ne change: ni le ciel, ni les eaux, ni le maraámu.
Oro conduit sa grande courbe avec un geste immense et régulier. Mais on n’entend point encore, à sa tombée, la mer crisser en bouillonnant—comme affirment l’avoir entendu les gens de Pora-Pora, la plus avancée des terres hautes. Et le dévers de ce monde maori ne se révèle pas non plus.
A l’issue d’une nuit, la dixième, Paofaï reconnaît que le long requin mangeur-de-nuages a courbé sa courbe, et qu’il tend son dos vers l’autre flanc du ciel. Il annonce, pour le jour qui vient, une saute dans le vent.
Mais le vent reste régulier, la houle immuable. Le chemin s’élonge, égal, paisible, indéfini.