Les Immémoriaux
Chapitre I
A hoé! Le vent maraámu court sans reprendre haleine pendant des lunaisons de lune entières. Les pahi courent aussi devant son souffle sans répit. La mer, derrière eux, devant eux, court de même, et plus vite encore, avec ses petites montagnes pressées. La lame lève le pahi, se coule sous son ventre, dépasse son museau, blanchit et crève en bruissant. Et les pagayeurs aux bras durs, les pieds croisés sur le treillis, se reposent et bavardent en regardant filer l’eau bleue. Mais tout reste lent et paisible aux yeux, parce que tout, sans effort, le vent, la mer et toutes les pirogues, marche de même allure, vers le même coin du ciel.
A hoé! La terre Tahiti s’enfonce plus loin que le ciel. Les nuages la ceinturent comme un maro non serré, et qui flotterait. Regarde, sous Hina propice, s’enfoncer aussi le trône de Oro; et regarde aussi tourner la terre Mooréa. Mooréa sombre à son tour. Alors on s’en va par dedans la nuit, un toit nouveau dessus la tête et plus rien autour de soi.
Deux journées de jour: devant le nez de la pirogue des nuages montent, mais ceux-là ne naviguent pas au firmament: ils sont trois: ce sont les trois îles-hautes. Les pilotes: dressez la route! Et l’on court sur le récif.
Elle nage sur des eaux assérénées, la terre des atua et des hommes sages: Raïatéa, ciel-de-clarté, en face de Tahaa jumelle. Le même corail les contient; et, comme deux fétii n’ont qu’un seul bol pour boire, elles boivent au même lagon.
Déjà tu vois le Tapioï de Raïatéa: cours sur lui,—c’est le poteau sacré du monde.—Pour cela, dévie, d’un coup de pagaie-maîtresse, ta route, de la route du vent. Alors il viendra vers toi, ce mont tapu qui soutient, plus haut que les nues, le Rohutu Délicieux. Mais n’espère point découvrir le lieu des esprits: la lumière passe sur la crête: les esprits, s’il en est là-haut, transparaissent comme le vent.
—«Où vas-tu, toi, maintenant? Je sais. Tu vas à Opoa. Tu vas voir le prêtre…» Ainsi parle vers Térii, marchant au hasard, un homme qu’il ne connaît pas.
Cet homme a dit «Opoa». N’est-ce pas un signe qu’il l’ait dit! Térii se met en chemin. A la tombée du soleil il touche, de son pied, la terre dix fois sacrée.
Elle est nue, rocailleuse, déserte. Les hommes l’abandonnent pour célébrer, en d’autres lieux moins bien famés, d’autres rites et d’autres maîtres. Térii s’avance, tout seul de vivant, et craintif un peu. Mais la crainte ne déplaît pas à l’esprit des dieux.
Le voici, le maraè père de tous les autres maraè;—mais si décrépit que ses blocs de corail taillé, ébréchés comme une mâchoire de vieil homme, branlent sur la terre qui découvre leurs assises. Une pierre monstrueuse arrête le voyageur.—«C’est tapu», crie un petit garçon.
Le voyageur reconnaît la pierre qui toise les chefs. Personne qu’eux-mêmes n’égalerait sa grande stature. Et voici encore la Pirogue Offerte, hissée sur un autel, et ornée de dix mâchoires pendues à des cordes. Le vent de la mer, en jouant, les fait claquer à son gré.
L’enfant:—«Tu veux voir le prêtre? Tu veux voir Tupua tané?» Térii se souvient: Tupua est écouté des chefs, des Arii, même des Douze à la Jambe-tatouée. Et n’est-ce pas un signe que l’enfant ait dit… Il se laisse conduire: près de l’ancien faré des sacrificateurs, Tupua s’est bâti, pour y dépouiller ses jours, un petit abri. Il sommeille.—«Celui-ci veut te parler.»
Le prêtre est chétif, avec une barbe maigre. Il est étonnant que tant de savoir puisse habiter ce ventre-là!—«Celui-ci veut te parler!»
Le prêtre n’a pas bougé—L’habileté même! Il faut provoquer les lèvres qui savent, par un abord ingénieux. Le voyageur:
—«Aroha! Aroha nui! Je cherche ma route. De nombreux hommes ont crié que ta mémoire est bonne. Ton père nourricier fut Tupaïa, qui naviguait si sûrement entre les terres que l’on voit, et les terres que l’on ne voit pas.»
Le prêtre n’a pas bougé, mais sa figure se fait plus attentive. Le voyageur:
—«Moi, je voudrais partir aussi. Mais je ne connais pas les routes de la mer. Je discerne pourtant, parmi les autres, l’étoile Rouge et les Six petits yeux. Mais je n’ai pas de Nom, pour guide, et pas d’avéïa, et pas de coin du ciel où regarder sans fin. Toutes ces îles et tous ces hommes me retournent les entrailles. Par où m’enfuirai-je! E! prêtre, enseigne-moi les routes de la mer.»
Le prêtre n’a pas bougé. Le voyageur:
—«Dois-je te quitter?» Les lèvres lourdes de savoir s’entr’ouvrent:
—«Reste là!»
Un silence de paroles passe entre eux, empli de la sonorité sainte: voix du vent dans les branches sifflantes; voix du récif houlant au large; voix du prêtre enfin, qui promet:
—«Je dirai le chemin vers Havaï-i.»