Les Immémoriaux

Victor Segalen · Chapitre 13 sur 18

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Les Immémoriaux

Chapitre VI

Des lunaisons passent, les petites lunaisons de Hina. Paofaï et Térii, et quelques pagayeurs, et quelques femmes aussi, ont pu gagner un îlôt sans nom où ils ont vécu de poissons pris avec la main sur le corail, en courant de flaque en flaque; où ils ont bu l’eau rare de la pluie tombée dans des trous creusés à la coquille. Peut-être qu’une autre pirogue les a trouvés sur leur récif et conduits dans cette terre où on les rencontra longtemps après, à Uvéa;—dont les gens sont accueillants malgré leurs appétits et leurs coutumes de manger les hommes parfois. C’est pour tenir la mémoire de ce séjour que Paofaï composa ce récit mesuré:

 

A hoé! l’île Uvéa n’est pas un motu. Pourtant elle est plate, malgré ses petites montagnes, comme un dos de poisson sans ailerons. Mais les errants n’ont pas le choix.

A hoé! n’oublie pas en touchant le corail, les paroles d’arrivée en bienvenue pour les esprits:

_J’arrive en ce lieu où la terre est nouvelle sous mes pieds.

J’arrive en ce lieu où le ciel est nouveau dessus ma tête.

Esprit de la terre nouvelle et du ciel nouveau, l’étranger offre son cœur en aliment pour toi._

A hoé! n’oublie pas, sitôt après, la bienvenue pour les vivants: Aroha! Aroha-nui!

Les nommes d’Uvéa te répondront: «Alofa! Alofa-nui!» Ne ris pas. Ne les insulte pas. Ne leur dis point: «Hommes à la bouche qui bégaie!»—Car c’est leur langage: il est frère de ton parler.

Enfin, tourne-toi vers ta pirogue crevée dont les deux coques sur le sable sont pareilles à deux longs requins morts. Dis-lui tristement: tu restes, toi?—Comme au compagnon de route, au fétii, que l’on abandonne.

 

*

 

Si l’on te demande: «Où vas-tu, toi, maintenant?» Ne réponds pas encore, ou bien, faussement. Attends d’avoir échangé ton nom avec les chefs de la terre nouvelle.

On te conduira vers eux. Chemine avec prudence, et ne t’étonne pas si tu vois, dans l’île Uvéa, trois larges trous ronds enfermant, dans leurs profondeurs, trois lacs paisibles. Tu demanderas seulement: «Quel atua si ingénieux et si fort a creusé ces trous pour y verser de l’eau?»

On te répondra que, par ces abîmes, la montagne, jadis, a soufflé du feu. C’est le dire des marins Piritané. Tu en trouveras partout, de ces gens-là! nombreux comme les carangues dans la mer.

N’en crois rien: un trou plein d’eau peut-il jamais avoir soufflé du feu! Certes, on a vu flamber la terre, quand Havaï-i a disparu. Mais ce feu ne venait pas d’un trou plein d’eau. Il n’était pas bon à voir. Il n’est pas bon à raconter.

Enfin, quand parvenu auprès du chef, tu auras changé ton nom pour le sien, et que vous serez tous deux Inoa, alors dis ce que tu veux, non plus faussement.

—Ainsi Paofaï devient le inoa de Atumosikava, chef des guerriers de Lano, dans la terre Uvéa. Cependant que le haèré-po, dont le parler est moins brillant, échange sa personne pour la personne de Féhoko, sacrificateur de rang infime.

Quant aux femmes, on sait bien que le inoa leur est superflu pour s’entendre avec les autres femmes,—si elles peuvent chanter, rire, et parler aussi.

 

*

 

Alors seulement les arrivants déclarent:—«Nous avons perdu Havaï-i! Nous cherchons les signes-parleurs.» Atumosikava répond: «Havaï-i? C’est Savaï-i des Samoa! Mais les vents n’y conduisent point.» Les signes? Le chef dit ignorer les signes. Il ne connaît rien qui empêche les paroles de mourir. Et puis, c’est affaire aux prêtres!

Les prêtres? Ils disent ignorer aussi. Ne suffit-il point des petits bâtons et des cordelettes nouées? Paofaï méprise. Tout cela, jeux d’enfants.

Mais un homme maigre, aux yeux vifs, et dont les oreilles appesanties d’anneaux traînent sur les épaules, prend le parler tout seul. Il dit connaître les signes.

—«D’où viens-tu, toi?

—Ma terre est nommée: Nombril-du-monde. Et moi, Tumahéké. Ma terre nage au milieu de la très grande mer toute ronde et déserte—ainsi qu’un nombril, ornement d’un ventre large et poli. On l’appelle aussi Vaïhu[8].

[8] Ile de Pâques.

»Le sol est dur, poudroyant de poussière rouge et noire, desséché, caverneux. Seulement une petite herbe courte le revêt. Les rivières manquent. L’île a soif. Mais ses habitants sont ingénieux plus que tous les hommes de même couleur de peau.—Les arbres sont rares. Il fait froid. Les faré, on les bâtit avec de la boue et des pierres, et si bas, qu’on n’y entre qu’en rampant. On y brûle des herbes. Il fait froid.»

Si tu veux faire parler un homme, ne le traite pas de menteur. Ainsi Paofaï ne dit point «menteur» à Tumahéké, bien qu’il sache véritablement que le feu, imaginé pour cuire le manger, n’a jamais servi à réchauffer les hommes! Mais il attend avec impatience que l’autre parle au sujet des signes.

Tumahéké vante sa terre:—«Nous avons de très grands Tiki, taillés dans la roche des montagnes. Ils regardent les eaux, toujours, avec des yeux plats et larges, sous un front en colère: la mer a peur et n’ose pas monter trop haut, sur la rive.

»Quant aux signes, on les tatoue, avec une pierre coupante, sur des bois polis et plats qu’on nomme ensuite Bois-intelligents. Lorsque la tablette est incrustée comme une peau de chef, alors l’homme habile y trace son Rua, qui est sa marque à lui-même.

»Et l’on peut, longtemps après, reconnaître un à un les signes,—comme un homme reconnaît ses fétii—par leurs noms. On dit alors: les Bois parlent.

—Ha!» crie Paofaï avec une joie, «j’irai dans ton île! Je vais avec toi! Où est ta pirogue?»

Tumahéké sourit: on n’y va pas en pirogue. Il faut trouver passage sur un gros navire étranger, donner beaucoup au chef, ou bien travailler à bord comme un manant; parfois, l’un et l’autre.

—«N’importe!» Paofaï se lève. Mais Atumosikava l’arrête: au moins, voici le festin d’adieu: un bras de malfaiteur, rôti avec des herbes.

Paofaï refuse: ce n’est point l’usage, dans la terre Tahiti, où il est grand-prêtre. On respecte sa coutume. Il est bon que chaque peuple, même au hasard de ses voyages, garde ses tapu.

 

*

 

Térii trouve désirable de se reposer un peu. Il feint le sommeil; et laisse partir le maître.