Les Particules Elementaires
Chapitre 11
Après la visite de Bruno, Michel demeura couché deux semaines entières. De fait, se demandait-il, comment une société pourrait-elle subsister sans religion ? Déjà, dans le cas d’un individu, ça paraissait difficile. Pendant plusieurs jours, il contempla le radiateur situé à gauche de son lit. En saison les cannelures se remplissaient d’eau chaude, c’était un mécanisme utile et ingénieux ; mais combien de temps la société occidentale pourrait-elle subsister sans une religion quelconque ? Enfant, il aimait arroser les plantes du potager. Il conservait une petite photo carrée, en noir et blanc, où il tenait l’arrosoir sous la surveillance de sa grand-mère ; il pouvait avoir six ans. Plus tard, il avait aimé faire les courses ; avec la monnaie du pain, il avait le droit d’acheter un Carambar. Il allait ensuite chercher le lait à la ferme ; il balançait à bout de bras la gamelle d’aluminium contenant le lait encore tiède, et il avait un peu peur, la nuit tombée, en longeant le chemin creux bordé de ronces. Aujourd’hui, chaque déplacement au supermarché était pour lui un calvaire. Pourtant les produits changeaient, de nouvelles lignes de surgelés pour célibataires apparaissaient sans cesse. Récemment, au rayon boucherie de son Monoprix, il avait – pour la première fois – vu du steak d’autruche.
Pour permettre la reproduction, les deux brindilles composant la molécule d’ADN se séparent avant d’attirer, chacune de son côté, des nucléotides complémentaires. Ce moment de la séparation est un moment dangereux où peuvent facilement intervenir des mutations incontrôlables, le plus souvent néfastes. Les effets de stimulation intellectuelle du jeûne sont réels, et à l’issue de la première semaine Michel eut l’intuition qu’une reproduction parfaite serait impossible tant que la molécule d’ADN aurait la forme d’une hélice. Pour obtenir une réplication non dégradée sur une succession indéfinie de générations cellulaires, il était probablement nécessaire que la structure portant l’information génétique ait une topologie compacte – celle par exemple d’une bande de Mœbius ou d’un tore.
Enfant, il ne pouvait pas supporter la dégradation naturelle des objets, leur bris, leur usure. Ainsi conserva-t-il pendant des années, les réparant à l’infini, les emmaillotant de scotch, les deux morceaux brisés d’une petite règle de plastique blanc. Avec les épaisseurs de scotch surajoutées la règle n’était plus droite, elle ne pouvait même plus tirer de traits, remplir sa fonction de règle ; cependant, il la conservait. Elle se brisait à nouveau ; il la réparait, rajoutait une épaisseur de scotch, la remettait dans sa trousse.
Un des traits de génie de Djerzinski, devait écrire Frédéric Hubczejak bien des années plus tard, fut d’avoir su dépasser sa première intuition selon laquelle ta reproduction sexuée était en elle-même une source de mutations délétères. Depuis des milliers d’années, soulignait encore Hubczejak, toutes les cultures humaines étaient empreintes de cette intuition plus ou moins formulée d’une relation indissociable entre le sexe et la mort ; un chercheur qui venait d’établir ce lien par des arguments irréfutables tirés de la biologie moléculaire aurait normalement dû s’arrêter là, considérer sa tâche coinme achevée. Djerzinski, pourtant, avait eu l’intuition qu’il fallait dépasser le cadre de la reproduction sexuée pour examiner dans toute leur généralité les conditions topologiques de la division cellulaire.
Dès sa première année à l’école primaire de Charny, Michel avait été frappé par la cruauté des garçons. Il est vrai qu’il s’agissait de fils de paysans, donc de petits animaux, encore proches de la nature. Mais on pouvait réellement s’étonner du naturel joyeux, instinctif, avec lequel ils piquaient les crapauds de la pointe de leurs compas ou de leur porte-plume ; l’encre violette diffusait sous la peau du malheureux animal, qui expirait lentement, par suffocation. Ils faisaient cercle, contemplaient son agonie, les yeux brillants. Un de leurs autres jeux favoris était de découper les antennes des escargots avec leurs ciseaux de classe. Toute la sensibilité de l’escargot se concentre dans ses antennes, qui sont terminées par de petits yeux. Privé de ses antennes l’escargot n’est plus qu’une masse molle, souffrante et désemparée. Rapidement, Michel comprit qu’il avait intérêt à mettre une distance entre lui et ces jeunes brutes ; il y avait par contre peu à craindre des filles, êtres plus doux. Cette première intuition sur le monde fut relayée par La Vie des animaux, qui passait à la télévision tous les mercredis soir. Au milieu de cette saloperie immonde, de ce carnage permanent qu’était la nature animale, la seule trace de dévouement et d’altruisme était représentée par l’amour maternel, ou par un instinct de protection, enfin quelque chose qui insensiblement et par degrés conduisait à l’amour maternel. La femelle calmar, une petite chose pathétique de vingt centimètres de long, attaquait sans hésiter le plongeur qui s’approchait de ses œufs.
Trente ans plus tard, il ne pouvait une fois de plus qu’aboutir à la même conclusion : décidément, les femmes étaient meilleures que les hommes. Elles étaient plus caressantes, plus aimantes, plus compatissantes et plus douces ; moins portées à la violence, à l’égoïsme, à l’affirmation de soi, à la cruauté. Elles étaient en outre plus raisonnables, plus intelligentes et plus travailleuses.
Au fond, se demandait Michel en observant les mouvements du soleil sur les rideaux, à quoi servaient les hommes ? Il est possible qu’à des époques antérieures, où les ours étaient nombreux, la virilité ait pu jouer un rôle spécifique et irremplaçable ; mais depuis quelques siècles, les hommes ne servaient visiblement à peu près plus à rien. Ils trompaient parfois leur ennui en faisant des parties de tennis, ce qui était un moindre mal ; mais parfois aussi ils estimaient utile de faire avancer l’histoire, c’est-à-dire essentiellement de provoquer des révolutions et des guerres. Outre les souffrances absurdes qu’elles provoquaient, les révolutions et les guerres détruisaient le meilleur du passé, obligeant à chaque fois à faire table rase pour rebâtir. Non inscrite dans le cours régulier d’une ascension progressive, l’évolution humaine acquérait ainsi un tour chaotique, déstructuré, irrégulier et violent. Tout cela les hommes (avec leur goût du risque et du jeu, leur vanité grotesque, leur irresponsabilité, leur violence foncière) en étaient directement et exclusivement responsables. Un monde composé de femmes serait à tous points de vue infiniment supérieur ; il évoluerait plus lentement, mais avec régularité, sans retours en arrière et sans remises en cause néfastes, vers un état de bonheur commun.
Au matin du 15 août il se releva, sortit en espérant qu’il n’y aurait personne dans les rues ; c’était pratiquement le cas. Il prit quelques notes qu’il devait retrouver une dizaine d’années plus tard, au moment où il rédigea sa publication la plus importante, Prolégomènes à la réplication parfaite.
Dans le même temps, Bruno ramenait son fils à son ex-femme ; il se sentait épuisé et désespéré. Anne reviendrait d’une expédition Nouvelles Frontières, à l’île de Pâques ou au Bénin, il ne se souvenait plus au juste ; elle aurait probablement rencontré des amies, échangé des adresses – elle les reverrait deux ou trois fois avant de se lasser ; mais elle n’aurait pas rencontré d’hommes – Bruno avait l’impression qu’elle avait tout à fait renoncé, pour ce qui concerne les hommes. Elle le prendrait à part pendant deux minutes, elle voudrait savoir « comment ça s’était passé ». Il répondrait : « Bien », il adopterait un ton calme et sûr de lui, comme les femmes l’aiment ; mais c’est avec une nuance d’humour qu’il ajouterait : « Victor a quand même beaucoup regardé la télévision. » Il serait rapidement mal à l’aise, depuis qu’elle avait arrêté Anne ne supportait plus qu’on fume chez elle ; son appartement était décoré avec goût. Au moment de partir il éprouverait des regrets, se demanderait une fois de plus comment faire pour que les choses soient différentes ; il embrasserait rapidement Victor, puis il partirait. Voilà : les vacances avec son fils seraient terminées.
En réalité, ces deux semaines avaient été un calvaire. Allongé sur son matelas, une bouteille de bourbon à portée de la main, Bruno écoutait les bruits de son fils dans la pièce à côté : la chasse d’eau qu’il tirait après être allé pisser, les grésillements de la télécommande. Exactement comme son demi-frère au même moment, et sans le savoir, il contemplait stupidement, et pendant des heures, les tubulures de son radiateur. Victor couchait dans le canapé-lit du salon ; il regardait la télévision quinze heures par jour. Le matin, lorsque Bruno se réveillait, la télévision était déjà branchée sur les dessins animés de M6. Victor mettait un casque pour écouter le son. Il n’était pas violent, ne cherchait pas à être désagréable ; mais lui et son père n’avaient absolument plus rien à se dire. Deux fois par jour, Bruno faisait chauffer un plat cuisiné ; ils mangeaient, face à face, pratiquement sans prononcer une parole.
Comment les choses en étaient-elles arrivées là ? Victor avait treize ans depuis quelques mois. Il y a encore quelques années il faisait des dessins, qu’il montrait à son père. Il recopiait des personnages de Marvel Comics : Fatalis, Fantastik, le Pharaon du futur – qu’il mettait en scène dans des situations inédites. Parfois ils faisaient une partie de Mille Bornes, ou allaient au musée du Louvre le dimanche matin. Pour l’anniversaire de Bruno, l’année de ses dix ans, Victor avait calligraphié sur une feuille de Canson, en grosses lettres multicolores : « PAPA JE T’AIME. » Maintenant c’était fini. C’était réellement fini. Et, Bruno le savait, les choses allaient encore s’aggraver : de l’indifférence réciproque, ils allaient progressivement passer à la haine. Dans deux ans tout au plus, son fils essaierait de sortir avec des filles de son âge ; ces filles de quinze ans, Bruno les désirerait lui aussi, ils approchaient de l’état de rivalité, état naturel des hommes. Ils étaient comme des animaux se battant dans la même cage, qui était le temps.
En rentrant chez lui, Bruno acheta deux bouteilles de liqueur d’anis chez un épicier arabe ; puis, avant de se saouler à mort, il téléphona à son frère pour le voir le lendemain. Quand il arriva chez Michel, celui-ci, pris d’une fringale subite après sa période de jeûne, dévorait des tranches de saucisson italien en avalant de grands verres de vin. « Sers-toi, sers-toi… » fit-il vaguement. Bruno eut l’impression qu’il l’entendait à peine. C’était comme parler à un psychiatre, ou à un mur. Il parla, cependant.
« Pendant plusieurs années mon fils s’est tourné vers moi, et a demandé mon amour ; j’étais déprimé, mécontent de ma vie, et je l’ai rejeté – en attendant d’aller mieux. Je ne savais pas alors que ces années seraient si brèves. Entre sept et douze ans l’enfant est un être merveilleux, gentil, raisonnable et ouvert. Il vit dans la raison parfaite et il vit dans la joie. Il est plein d’amour, et se contente lui-même de l’amour qu’on veut bien lui donner. Ensuite, tout se gâte. Irrémédiablement, tout se gâte. »
Michel avala les deux dernières tranches de saucisson, se resservit un verre de vin. Ses mains tremblaient énormément. Bruno poursuivit :
« Il est difficile d’imaginer plus con, plus agressif, plus insupportable et plus haineux qu’un pré-adolescent, spécialement lorsqu’il est réuni avec d’autres garçons de son âge. Le pré-adolescent est un monstre doublé d’un imbécile, son conformisme est presque incroyable ; le pré-adolescent semble la cristallisation subite, maléfique (et imprévisible si l’on considère l’enfant) de ce qu’il y a de pire en l’homme. Comment, dès lors, douter que la sexualité ne soit une force absolument mauvaise ? Et comment les gens supportent-ils de vivre sous le même toit qu’un pré-adolescent ? Ma thèse est qu’ils y parviennent uniquement parce que leur vie est absolument vide ; pourtant ma vie est vide aussi, et je n’y suis pas parvenu. De toute façon tout le monde ment, et tout le monde ment de manière grotesque. On est divorcés, niais on reste bons amis. On reçoit son fils un week-end sur deux ; c’est de la saloperie. C’est une entière et complète saloperie. En réalité jamais les hommes ne se sont intéressés à leurs enfants, jamais ils n’ont éprouvé d’amour pour eux, et plus généralement les hommes sont incapables d’éprouver de l’amour, c’est un sentiment qui leur est totalement étranger. Ce qu’ils connaissent c’est le désir, le désir sexuel à l’état brut et la compétition entre mâles ; et puis, beaucoup plus tard, dans le cadre du mariage, ils pouvaient autrefois en arriver à éprouver une certaine reconnaissance pour leur compagne – quand elle leur avait donné des enfants, qu’elle tenait bien leur ménage, qu’elle se montrait bonne cuisinière et bonne amante ; ils éprouvaient alors du plaisir à coucher dans le même lit. Ce n’était peut-être pas ce que les femmes désiraient, il y avait peut-être un malentendu, mais c’était un sentiment qui pouvait être très fort – et même s’ils éprouvaient une excitation d’ailleurs décroissante à se taper un petit cul de temps à autre ils ne pouvaient littéralement plus vivre sans leur femme, quand par malheur elle disparaissait ils se mettaient à boire et décédaient rapidement, en général en quelques mois. Les enfants, quant à eux, étaient la transmission d’un état, de règles et d’un patrimoine. C’était bien entendu le cas dans les couches féodales, mais aussi chez les commerçants, les paysans, les artisans, dans toutes les classes de la société en fait. Aujourd’hui, tout cela n’existe plus : je suis salarié, je suis locataire, je n’ai rien à transmettre à mon fils. Je n’ai aucun métier à lui apprendre, je ne sais même pas ce qu’il pourra faire plus tard ; les règles que j’ai connues ne seront de toute façon plus valables pour lui, il vivra dans un autre univers. Accepter l’idéologie du changement continuel c’est accepter que la vie d’un homme soit strictement réduite à son existence individuelle, et que les générations passées et futures n’aient plus aucune importance à ses yeux. C’est ainsi que nous vivons, et avoir un enfant, aujourd’hui, n’a plus aucun sens pour un homme. Le cas des femmes est différent, car elles continuent à éprouver le besoin d’avoir un être à aimer – ce qui n’est pas, ce qui n’a jamais été le cas des hommes. Il est faux de prétendre que les hommes ont eux aussi besoin de pouponner, de jouer avec leurs enfants, de leur faire des câlins. On a beau le répéter depuis des années, ça reste faux. Une fois qu’on a divorcé, que le cadre familial a été brisé, les relations avec ses enfants perdent tout sens. L’enfant c’est le piège qui s’est refermé, c’est l’ennemi qu’on va devoir continuer à entretenir, et qui va vous survivre. »
Michel se leva, marcha jusqu’à la cuisine pour se servir un verre d’eau. Il voyait des roues colorées qui tournaient à mi-hauteur dans l’atmosphère, et il commençait à avoir envie de vomir. La première chose était d’arrêter le tremblement de ses mains. Bruno avait raison, l’amour paternel était une fiction, un mensonge. Un mensonge est utile quand il permet de transformer la réalité, songea-t-il ; mais quand la transformation échoue il ne reste plus que le mensonge, l’amertume et la conscience du mensonge.
Il revint dans la pièce. Bruno était tassé dans le fauteuil, il ne bougeait pas plus que s’il était mort. La nuit tombait entre les tours ; après une nouvelle journée étouffante, la température redevenait supportable. Michel remarqua soudain la cage désormais vide où son canari avait vécu pendant plusieurs années ; il faudrait jeter ça, il n’avait pas l’intention de remplacer l’animal. Fugitivement il pensa à sa voisine d’en face, la rédactrice de 20 Ans ; il ne l’avait pas vue depuis des mois, elle avait probablement déménagé. Il se força à fixer son attention sur ses mains, constata que le tremblement avait légèrement diminué. Bruno était toujours immobile ; le silence entre eux dura encore quelques minutes.
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